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Le succĂšs du saylorisme et la corruption de Bitcoin

July 29th 2026 at 14:39

Étant impliquĂ© dans le secteur de la cryptomonnaie depuis longtemps, j’ai assistĂ© en 2020 Ă  l’arrivĂ©e d’un personnage singulier sur les devants de la scĂšne : Michael Saylor, le PDG de la sociĂ©tĂ© MicroStrategy. Je l’ai vu acheter du bitcoin de maniĂšre frĂ©nĂ©tique avec son entreprise, accumulant prĂšs de 850 000 unitĂ©s en l’espace de six ans, soit 55 milliards de dollars aujourd’hui. J’ai observĂ© son influence croitre au sein de la communautĂ© de Bitcoin, auprĂšs de mes camarades et parmi les nouveaux arrivants, ainsi que dans les mĂ©dias amĂ©ricains et sur les rĂ©seaux sociaux.

Mais ce succĂšs ne m’enchantait guĂšre : mĂȘme si je ne l’écoutais que d’une oreille, j’ai rapidement remarquĂ© que le discours de Michael Saylor s’opposait aux valeurs fondamentales de Bitcoin. Ainsi, sa popularitĂ© parmi les bitcoineurs n’était pas tant le signe d’une rĂ©ussite auprĂšs des hautes sphĂšres financiĂšres, mais bien plutĂŽt le symptĂŽme d’une corruption avancĂ©e de Bitcoin. D’oĂč l’idĂ©e, dans ce diptyque, de revenir sur les origines et les arguments de la doctrine saylorienne.

Michael Saylor et les débuts de MicroStrategy

Michael J. Saylor est nĂ© en 1965 dans le Nebraska, au cƓur des Grandes Plaines amĂ©ricaines. Son pĂšre Ă©tait sergent-chef dans l’armĂ©e de l’air, si bien que sa famille a Ă©tĂ© contrainte de beaucoup dĂ©mĂ©nager durant son enfance. En 1983, Ă  l’ñge de 18 ans, il a intĂ©grĂ© le MIT grĂące Ă  une bourse militaire, oĂč il a Ă©tudiĂ© l’ingĂ©nierie aĂ©ronautique et spatiale et l’histoire des sciences. Il souhaitait devenir pilote de ligne ou astronaute, mais en a Ă©tĂ© empĂȘchĂ© par un problĂšme de santĂ© bĂ©nin.

Une fois diplĂŽmĂ©, il a occupĂ© un poste de consultant dans un cabinet de conseil, puis a travaillĂ© chez le groupe industriel DuPont. Il y a acquis une expertise en simulation informatique et en prĂ©vision Ă©conomique. C’est ce qui l’a amenĂ© Ă  cofonder MicroStrategy avec un camarade du MIT en 1989, alors qu’il n’avait que 24 ans : une sociĂ©tĂ© d’informatique dĂ©cisionnelle qui se spĂ©cialisait dans le dĂ©veloppement d’un logiciel permettant aux entreprises clientes d’utiliser leurs donnĂ©es pour obtenir des informations sur leurs activitĂ©s.

MicroStrategy a largement bĂ©nĂ©ficiĂ© de la bulle Internet qui a marquĂ© la fin du millĂ©naire. La sociĂ©tĂ© a ainsi Ă©tĂ© introduite en bourse en juin 1998, et le cours de l’action (MSTR) a explosĂ© Ă  la hausse un an aprĂšs, Ă©tant multipliĂ© par plus de 28 par rapport au prix de l’offre initiale. En mars 2000, au sommet, la capitalisation de la firme atteignait prĂšs de 12 milliards de dollars, ce qui faisait de Michael Saylor un milliardaire sur le papier. Il Ă©tait alors plĂ©biscitĂ© par la presse techno-Ă©conomique comme un entrepreneur hors pair1.

Cours de l’action MSTR, ajustĂ© pour tenir compte des fractionnements (source : Jesse Colombo sur Twitter)

Toutefois, cette rĂ©putation dorĂ©e s’est ternie assez rapidement. Le lundi 20 mars 2000, Ă  l’issue d’un examen de ses pratiques comptables par PwC, MicroStrategy a annoncĂ© qu’elle allait rĂ©viser les rĂ©sultats financiers des annĂ©es prĂ©cĂ©dentes2. Cette nouvelle a dĂ©clenchĂ© une chute brutale du cours dans la journĂ©e, l’action perdant prĂšs de 62 % de sa valeur en une seule sĂ©ance boursiĂšre. Le lendemain, l’affaire a fait les gros titres, Ă©tant relatĂ©e dans le New York Times et dans le Washington Post). Les mĂ©dias insistaient alors sur le fait que la fortune de Michael Saylor avait diminuĂ© de 6 milliards de dollars en une seule matinĂ©e !

Page de une du New York Daily News du 21 mars 2000 (source : Fortune)

Le 23 mars, le journaliste de gauche David Plotz a rĂ©alisĂ© un portrait Ă  charge du PDG pour Slate. Saylor y Ă©tait appelĂ© « le gourou de MicroStrategy ». Il Ă©tait dĂ©crit comme la fusion de Bill Gates et Steve Jobs : constituant Ă  la fois « un geek froid et intimidant » Ă  l’instar du fondateur de Microsoft, et « un orateur envoĂ»tant » tel le directeur emblĂ©matique d’Apple. Pour Plotz, Saylor Ă©tait un homme obsĂ©dĂ© par le fait de « changer le monde », se comparant aux grands inventeurs et industriels amĂ©ricains comme Edison, Ford, Carnegie et Rockefeller : une « star », un « philosophe roi », un « visionnaire ». Le journaliste ajoutait :

« Son intensitĂ© et son zĂšle sont Ă©blouissants. Il fascine les gens. Les grandes idĂ©es de Saylor sont tout Ă  fait crĂ©dibles, mais elles n’ont rien de nouveau ; on les a dĂ©jĂ  lues une dizaine de fois dans Wired. Qu’importe : grĂące Ă  son Champ de distorsion de la rĂ©alitĂ©, Saylor a transformĂ© MicroStrategy, une entreprise respectable spĂ©cialisĂ©e dans l’exploration de donnĂ©es, en une sorte de « mĂ©gacorporation ». »

L’éclatement de la bulle Internet a conduit Michael Saylor Ă  subir une longue traversĂ©e du dĂ©sert. Les krachs boursiers se sont enchainĂ©s pendant deux ans. Le cours de l’action a lourdement chutĂ©, atteignant en juillet 2002 un point bas correspondant Ă  une division par 20 du prix (-95 %) par rapport Ă  l’entrĂ©e en bourse. Mais le navire, avec Saylor Ă  la barre, s’en est sorti.

Le retour et l’adoption de Bitcoin

Au dĂ©but des annĂ©es 2010, Michael Saylor a pressenti l’avĂšnement de la dĂ©matĂ©rialisation et du cloud. En 2012, il a Ă©crit un livre intitulĂ© The Mobile Wave, dans lequel il expliquait comment l’utilisation des appareils mobiles (ordinateurs, tĂ©lĂ©phones, liseuses, consoles, etc.) allait influencer le commerce, la santĂ©, l’éducation et les pays en voie de dĂ©veloppement. Le succĂšs du smartphone, le tĂ©lĂ©phone multifonction tactile inaugurĂ© par la sortie de l’iPhone en 2007, en Ă©tait une des manifestations les plus Ă©videntes. Dans son livre, Saylor mettait en avant l’importance des rĂ©seaux. Il confierait la chose suivante dans un podcast en 2021 :

« Lorsque j’ai Ă©crit The Mobile Wave, j’ai observĂ© que les rĂ©seaux informatiques dĂ©matĂ©rialisaient tout dans le monde : la monnaie, l’identité ; et tout ce qui tient dans la main : l’appareil photo, la camĂ©ra, le magnĂ©tophone, le magnĂ©toscope. »

Il appliquerait plus tard cette analyse Ă  Bitcoin, mais il n’était alors pas encore convaincu par l’invention de Satoshi Nakamoto. Il a ainsi dĂ©nigrĂ© publiquement la cryptomonnaie en 2013, lui prĂ©disant « le mĂȘme sort que le jeu d’argent en ligne », c’est-Ă -dire un arrĂȘt dĂ©crĂ©tĂ© par les autoritĂ©s3.

En 2020, un Ă©vĂšnement lui a cependant fait changer d’avis Ă  ce sujet : la pandĂ©mie de covid-19. En mars, alors que les mesures de confinement se multipliaient autour du monde et que l’économie s’écroulait en consĂ©quence, Michael Saylor a refusĂ© de fermer les bureaux de son entreprise en l’absence d’une injonction lĂ©gale et a justifiĂ© ce choix au sein d’un long mĂ©morandum distribuĂ© par courriel Ă  ses employĂ©s. Dans celui-ci (qui avait fuitĂ© sur Reddit et dans la presse), il Ă©claircissait sa position vis-Ă -vis du coronavirus, et Ă©crivait en particulier : « adopter la notion de distanciation sociale et d’hibernation Ă©conomique nous prive de notre Ăąme et nous affaiblit ».

À partir du mois d’avril, les banques centrales ont recouru Ă  des plans de relance massifs via Ă©mission monĂ©taire, laissant prĂ©sager le retour d’une forte inflation. Saylor s’est alors demandĂ© comment prĂ©server la valeur de ses liquiditĂ©s en trĂ©sorerie. InfluencĂ© par son ami Eric Weiss, il a lu L’Étalon-bitcoin de Saifedean Ammous, et a alors envisagĂ© d’acheter du bitcoin. Lors d’une confĂ©rence tĂ©lĂ©phonique ayant eu lieu le 28 juillet 2020, il a expliquĂ© aux actionnaires de MicroStrategy pourquoi la sociĂ©tĂ© avait besoin de « maintenir une assise financiĂšre solide » et devait investir ses rĂ©serves dans des actifs complĂ©mentaires, notamment « des actions, des obligations, des matiĂšres premiĂšres telles que l’or, des actifs numĂ©riques comme le bitcoin ». Le 11 aoĂ»t, cette dĂ©cision est devenue officielle : la sociĂ©tĂ© a annoncĂ© adopter le bitcoin comme « principal actif de rĂ©serve pour sa trĂ©sorerie » et en avoir achetĂ© 21 454 pour 250 millions de dollars.

L’accueil par la communautĂ©

Cette nouvelle a rĂ©joui un certain nombre de bitcoineurs, qui y voyaient les prĂ©mices d’un phĂ©nomĂšne d’adoption massive par les sociĂ©tĂ©s cotĂ©es en bourse. Par la suite, Michael Saylor est intervenu dans de multiples podcasts consacrĂ©s Ă  Bitcoin ou aux cryptomonnaies : il a discutĂ© avec Anthony Pompliano et Stephane Livera en septembre, a participĂ© Ă  l’émission What Bitcoin Did de Peter McCormack en octobre, a parlĂ© avec John Vallis et Robert Breedlove en novembre, est passĂ© chez Preston Pysh en dĂ©cembre, et enfin chez Laura Shin en janvier 2021. Il s’est intĂ©grĂ© Ă  la culture de Bitcoin en adoptant ses codes, notamment en affichant les fameux yeux laser sur son profil Twitter en avril 2021. Au cours de l’annĂ©e, il a Ă©tĂ© choisi par Saifedean Ammous pour Ă©crire une nouvelle prĂ©face pour L’Étalon-bitcoin, en lieu et place de Nassim Taleb, dĂ©savouĂ© pour ses positions alarmistes sur le covid.

Photo de profil de Michael Saylor depuis 20214 (source : Twitter)

Peu Ă  peu, Michael Saylor est ainsi devenu un relai d’opinion majeur au sein de la communautĂ©. On l’a invitĂ© Ă  intervenir dans les grandes confĂ©rences consacrĂ©es Ă  Bitcoin, que ce soit aux États-Unis (avec Bitcoin Miami dĂšs 2021) ou en Europe (notamment avec BTC Prague en 2023). Il attirait du public et se faisait acclamer par la foule, comme par exemple durant l’évĂšnement Bitcoin Atlantis Ă  MadĂšre. En outre, Saylor a rapidement acquis le statut de porte-parole de Bitcoin hors du cercle restreint des maximalistes, participant Ă  des podcasts Ă  large audience tels que celui de Lex Fridman en 2022, ou l’émission de Jordan Peterson en 2025.

Michael Saylor devant la foule à Nashville en 2024 (source : Youtube)

Son entreprise MicroStrategy a Ă©tĂ© un acheteur majeur de bitcoins, contribuant Ă  l’explosion Ă  la hausse du cours. En l’espace de six ans, elle a ainsi accumulĂ© 843 775 bitcoins Ă  un prix moyen de 75 653 $ (d’aprĂšs les chiffres du 21 juillet 2026). Pour ce faire, elle a largement recouru Ă  l’effet de levier en contractant de la dette, ce qui a inspirĂ© le phĂ©nomĂšne des Bitcoin Treasury Companies. Mais surtout, elle a ouvert la voie aux institutions financiĂšres, ce qui a facilitĂ© l’acceptation des ETF en 2024.

Aujourd’hui, l’influence de Saylor est de grande envergure. Ses tweets, ses entrevues et ses discours touchent une audience massive, dont les vues se comptent en centaines de milliers quand ce n’est pas en millions. Les mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s parlent de lui en permanence, voyant que la simple Ă©vocation de son nom capte l’attention de l’internaute. Saylor sĂ©duit en particulier le public jeune, qui voit en lui un modĂšle de rĂ©ussite Ă  l’instar d’un Warren Buffet ou d’un Elon Musk. Ses paroles sont reprises dans des formats courts percutants, et ont mĂȘme fait l’objet de morceaux de meaningwave que sont les « cryptomĂ©ditations » disponibles sur Youtube.

Le danger de la doctrine saylorienne

Michael Saylor dispose donc d’un charme Ă©vident qui fascine les foules. Son discours est souvent trĂšs bien ficelĂ©, et constitue du miel pour les oreilles de ses adeptes. Cependant, cette harmonie apparente cache une rĂ©alitĂ© bien plus sombre.

Michael Saylor reste avant tout un financier. Quiconque sait Ă©couter attentivement remarquera ainsi que son discours rentre rĂ©guliĂšrement en contradiction avec la proposition de valeur centrale de Bitcoin, Ă  savoir le fait d’ĂȘtre propriĂ©taire de son argent sans que personne ne puisse nous le prendre. En effet, le PDG de MicroStrategy se soumet volontiers Ă  toutes les rĂšglementations du secteur, et approuve pleinement les pratiques de surveillance financiĂšre comme la connaissance du client. Il met un point d’honneur Ă  rejeter l’utilisation du bitcoin comme moyen d’échange direct, rĂ©servant ce rĂŽle au dollar qui a cours lĂ©gal. Il relĂšgue ainsi la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto Ă  une fonction d’actif financier. Il ne trouve aucun inconvĂ©nient Ă  la conservation par un dĂ©positaire, qualifiant ceux qui le font de « crypto-anarchistes paranoĂŻaques », alors mĂȘme que la raison d’ĂȘtre de la cryptomonnaie est la dĂ©sintermĂ©diation.

Il peut ainsi sembler Ă©trange que quelqu’un d’aussi hostile aux valeurs fondamentales de Bitcoin ait rĂ©ussi Ă  en devenir une Ă©gĂ©rie. Mais ce paradoxe s’explique assez facilement : il s’agit d’un cas pur et simple de corruption, c’est-Ă -dire d’une renonciation Ă  une valeur morale en l’échange d’une valeur pĂ©cuniaire. Beaucoup d’entre nous avons laissĂ© faire le mouvement en appliquant la politique de l’autruche, car l’arrivĂ©e de Saylor et des financiers augmentaient le pouvoir d’achat de nos bitcoins. En effet, non seulement ils s’en procuraient par centaines, mais ils apportaient aussi une certaine lĂ©gitimitĂ©, accroissant le nombre de personnes susceptibles d’en acquĂ©rir. En un sens, nous croyions que nous les laissions acheter notre monnaie, alors que c’est notre silence qu’ils achetaient.

Le discours de Saylor a ainsi prolifĂ©rĂ© parmi les utilisateurs de Bitcoin, rendant les remontrances des puristes incroyablement marginales. Aujourd’hui par exemple, l’adage « pas vos clĂ©s, pas vos bitcoins » d’Andreas Antonopoulos n’est plus accueilli avec le mĂȘme enthousiasme, les gens remettant en cause le principe mĂȘme de la conservation personnelle. C’est pour cette raison que nous allons revenir en dĂ©tail, dans un second article, sur les Ă©lĂ©ments qui composent la doctrine saylorienne. Pour ceux qui viendront aprĂšs.


Notes

Cet article a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© intĂ©gralement sans LLM, hormis les traductions qui ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es grĂące Ă  DeepL. L’illustration a Ă©tĂ© produite avec GPT Image 1.5.

  1. Michael Saylor a Ă©tĂ© nommĂ© « Entrepreneur de l’annĂ©e dans le secteur des hautes technologies » par KPMG Washington en 1996 et « Entrepreneur de l’annĂ©e dans le secteur des logiciels » par Ernst & Young en 1997. Il Ă©tait prĂ©sentĂ© comme l’un des 10 meilleurs entrepreneurs de 1998 par le magazine Red Herring. Il faisait partie de la liste des « inventeurs de moins de 35 ans » du MIT Technology Review en 1999. ↩
  2. La sociĂ©tĂ© a Ă©tĂ© poursuivie par la SEC, et ses dirigeants ont Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  payer chacun une amende de 350 000 $. ↩
  3. Le jeu d’argent en ligne aux États-Unis a Ă©normĂ©ment souffert de l’application de l’Unlawful Internet Gambling Enforcement Act, loi adoptĂ©e en 2006 qui interdisait aux banques de valider les virements Ă  destination des plateformes du domaine. En particulier, le poker en ligne en a subi les consĂ©quences le vendredi 15 avril 2011 lorsque les trois principaux sites consacrĂ©s Ă  ce jeu (PokerStars, Full Tilt Poker et Absolute Poker) ont Ă©tĂ© fermĂ©s par le FBI. ↩
  4. On remarquera l’aurĂ©ole dorĂ©e derriĂšre lui, habituellement rĂ©servĂ©e aux saints dans la tradition chrĂ©tienne. ↩
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