Le livre blanc (ou white paper en anglais) est le document fondateur de Bitcoin publiĂ© le 31 octobre 2008 par Satoshi Nakamoto. Il sâagit dâun court document de 9 pages, prĂ©sentĂ© comme un article scientifique, qui dĂ©crit le fonctionnement technique du systĂšme. Le titre en fait « un systĂšme dâargent liquide Ă©lectronique pair-Ă -pair », câest-Ă -dire une monnaie numĂ©rique pouvant ĂȘtre Ă©changĂ©e sans nĂ©cessiter de tiers de confiance sur Internet.
La version gĂ©nĂ©ralement partagĂ©e du livre blanc est celle qui est disponible actuellement Ă lâadresse bitcoin.org/bitcoin.pdf, conformĂ©ment au lien donnĂ© par Satoshi dans son premier courriel public sur la liste de diffusion de Metzdowd.com dĂ©diĂ©e Ă la cryptographie. Celle-ci est citĂ©e partout sur la toile, dans les livres blancs des autres cryptomonnaies et jusque dans les articles universitaires. Sauf ce que ce nâest pas la bonne version.
Le 31 octobre dernier, Ă lâoccasion du 14Ăšme anniversaire du livre blanc, je me suis en effet rendu compte que cette version nâĂ©tait pas celle distribuĂ©e par Satoshi Nakamoto en 2008. En rĂ©alitĂ©, il existe au moins deux versions ayant Ă©tĂ© distribuĂ©es antĂ©rieurement : lâune prĂ©cĂ©dant la publication publique, et donnĂ©e Ă Wei Dai ; lâautre, correspondant a priori Ă la version partagĂ©e sur la liste de diffusion.
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Une premiĂšre version
La premiĂšre version du papier a Ă©tĂ© donnĂ©e par Satoshi Ă lâancien cypherpunk Wei Dai, crĂ©ateur de b-money, un concept de monnaie numĂ©rique distribuĂ©e datant de 1998.
En aoĂ»t 2008, alors que son projet Ă©tait en voie dâĂȘtre concrĂ©tisĂ©, Satoshi a contactĂ© Adam Back, le cryptographe britannique Ă lâorigine de Hashcash, la technologie utilisĂ©e pour calculer la preuve de travail. Adam Back lâa renvoyĂ© vers Wei Dai, que Satoshi a contactĂ© le 22 aoĂ»t en lui Ă©crivant quâil se prĂ©parait « Ă publier un document » qui Ă©tendrait ses idĂ©es « Ă un systĂšme complĂštement fonctionnel » et quâil aurait besoin de « lâannĂ©e de publication de [sa] page sur b-money » afin de citer le concept dans son papier.
Les courriels Ă©changĂ©s ont Ă©tĂ© partagĂ©s par Gwern Branwen en mars 2014, qui les avait reçus de Wei Dai lui-mĂȘme.
Le premier courriel de Satoshi Ă Wei Dai contenait un lien vers le livre blanc, ainsi que son titre et son rĂ©sumĂ© (abstract). Le titre du document Ă©tait alors « Electronic Cash Without a Trusted Third Party » (« Un argent liquide Ă©lectronique sans tiers de confiance ») et ne faisait pas mention du nom de Bitcoin. DâaprĂšs le lien transmis, le nom du document Ă©tait ecash.pdf
et non pas bitcoin.pdf
comme câest le cas aujourdâhui. On suppose que Satoshi hĂ©sitait encore sur le nom de son invention, car il avait alors rĂ©servĂ© (au moins) deux noms de domaine : netcoin.org le 17 aoĂ»t et bitcoin.org le 18 aoĂ»t.
Nous ne disposons nĂ©anmoins pas du document intĂ©gral, et nâen avons que le rĂ©sumĂ©, que je reproduis ici dans sa version originale (les passages en gras marquent les diffĂ©rences avec la version finale) :
« Abstract: A purely peer-to-peer version of electronic cash would allow online payments to be sent directly from one party to another without the burdens of going through a financial institution. Digital signatures offer part of the solution, but the main benefits are lost if a trusted party is still required to prevent double-spending. We propose a solution to the double-spending problem using a peer-to-peer network. The network timestamps transactions by hashing them into an ongoing chain of hash-based proof-of-work, forming a record that cannot be changed without redoing the proof-of-work. The longest chain not only serves as proof of the sequence of events witnessed, but proof that it came from the largest pool of CPU power. As long as honest nodes control the most CPU power on the network, they can generate the longest chain and outpace any attackers. The network itself requires minimal structure. Messages are broadcasted on a best effort basis, and nodes can leave and rejoin the network at will, accepting the longest proof-of-work chain as proof of what happened while they were gone. »
Ce qui peut ĂȘtre traduit par :
« RĂ©sumĂ© : Une version purement pair-Ă -pair dâargent liquide Ă©lectronique permettrait aux paiements en ligne dâĂȘtre envoyĂ©s directement dâune partie Ă lâautre sans avoir Ă passer par une institution financiĂšre. Les signatures numĂ©riques offrent une partie de la solution, mais perdent leurs principaux avantages si une partie de confiance est nĂ©cessaire pour empĂȘcher la double dĂ©pense. Nous proposons une solution au problĂšme de la double dĂ©pense en utilisant un rĂ©seau pair-Ă -pair. Le rĂ©seau horodate les transactions en les hachant dans une chaĂźne continue de preuves de travail basĂ©es sur le hachage, formant un enregistrement qui ne peut ĂȘtre modifiĂ© sans reproduire la preuve de travail Ă©quivalente. La chaĂźne la plus longue sert non seulement de preuve du dĂ©roulement dâĂ©vĂ©nements constatĂ©s, mais aussi de preuve quâelle provient du plus grand regroupement de puissance de calcul (CPU). Tant que les nĆuds honnĂȘtes contrĂŽlent la plus grande puissance de calcul du rĂ©seau, ils peuvent gĂ©nĂ©rer la chaĂźne la plus longue et devancer tous les attaquants. Le rĂ©seau lui-mĂȘme ne nĂ©cessite quâune structure minimale. Les messages sont transmis au mieux, et les nĆuds peuvent quitter et rejoindre le rĂ©seau Ă volontĂ©, en acceptant la plus longue chaĂźne de preuves de travail comme preuve de ce qui sâest passĂ© pendant leur absence. »
On note que certains mots et certaines tournures de phrase divergent mais que le sens global est préservé.
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Une deuxiĂšme version
La deuxiÚme version du papier est la version partagée par Satoshi Nakamoto le 31 octobre 2008, comme le prouve le résumé reproduit dans son premier courriel public adressé à la liste de diffusion.
Cette version a Ă©tĂ© repartagĂ©e en janvier 2015 sur la liste de diffusion de Metzdowd.com, suite Ă une requĂȘte dâun dĂ©nommĂ© James Evans qui Ă©crivait :
« Quelquâun dispose-t-il de la version originale de 2008 du livre blanc qui a Ă©tĂ© publiĂ©e sur cette liste de diffusion le 31 octobre 2008 / le 1er novembre 2009 ? La version actuelle du livre blanc tĂ©lĂ©versĂ©e sur Sourceforge date du 24-03-2009. Il sâagit de la deuxiĂšme version du livre blanc. La premiĂšre version a Ă©tĂ© publiĂ©e le 31-10-2008. Elle a Ă©tĂ© tĂ©lĂ©versĂ©e sur www.bitcoin.org/bitcoin.pdf, oĂč se trouve Ă©galement la version actuelle. Est-ce que quelquâun ici lâa tĂ©lĂ©chargĂ©e et enregistrĂ©e ? »
Un individu se faisant appeler StealthMonger a répondu le lendemain en disant :
« On dirait que je lâai. Le texte ne contient pas de numĂ©ro de version ou de date, mais la date locale du fichier que jâai est le 2 novembre 2008. »
DĂ©sirant rester anonyme, ce dernier a refusĂ© de partager ce document directement, et lâa transmis Ă un certain David Johnson, qui lâa partagĂ© publiquement sur son site web. Lâempreinte donnĂ©e dans lâĂ©change et sur le site (427c63b364c6db914cf23072a09ffd53ee078397b7c6ab2d604e12865a982faa) correspond au document hĂ©bergĂ© par Gwern Branwen.
Ce document a Ă©tĂ© crĂ©Ă© le 3 octobre 2008 Ă 13:49:58 UTC-7, si lâon en croit les mĂ©tadonnĂ©es du PDF (que lâon peut retrouver avec la commande pdftk bitcoin-20081003.pdf dump_data
sur Linux).
Il sâagit dâune version diffĂ©rente de la premiĂšre version puisque le titre est cette fois-ci « Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System » (« Bitcoin : un systĂšme dâargent liquide Ă©lectronique pair-Ă -pair ») et que son rĂ©sumĂ© ne contient plus le mot « offer » (offrent) mais « provide » (fournissent). Mise Ă part cette modification, le rĂ©sumĂ© reste le mĂȘme.
Le reste du document (qui est alors disponible) se distingue de la version finale par les éléments suivants :
- Lâadresse de courrier Ă©lectronique prĂ©sente est
satoshi@vistomail.com
 et non passatoshin@gmx.com
. - Le paragraphe sur lâajustement de la difficultĂ© se situe dans la section sur lâincitation des mineurs (Incentive) au lieu de se trouver dans la section sur la preuve de travail (Proof-of-Work).
- Le terme broadcasted, variante incorrecte de broadcast (que je traduis ici dans les deux cas par « transmis »), est présent dans la section sur le fonctionnement du réseau (Network).
- Dans la section sur la vĂ©rification de paiement simplifiĂ©e (Simplified Payment Verification), Satoshi fait mention de la vulnĂ©rabilitĂ© des nĆuds complets Ă un « renversement » (reversal) et emploie le terme « reported transactions » plutĂŽt que « alerted transactions » pour dĂ©signer les transactions signalĂ©es comme des doubles dĂ©penses.
- Le document ne mentionne pas les frais de transactions, ni la potentielle substitution de la crĂ©ation monĂ©taire, Ă©lĂ©ments qui se trouvent normalement dans la section sur lâincitation (Incentive). Le code donnĂ© par Satoshi Nakamoto le 16 novembre Ă Hal Finney, Ray Dillinger et James A. Donald, contient cependant ces caractĂ©ristiques fondatrices de Bitcoin, mĂȘme si les paramĂštres de la politique monĂ©taire Ă©taient diffĂ©rents. En effet, dans le code de 2008, la rĂ©duction de moitiĂ© de la subvention intervenait thĂ©oriquement tous les 2 ans et 312 jours et la limite dâĂ©mission maximale Ă©tait de 2 millions de bitcoins (COIN), chacun Ă©tant divisible en un million dâunitĂ©s de base.
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Une troisiĂšme et derniĂšre version
La version finale du livre blanc est apparue plus tard. Selon les mĂ©tadonnĂ©es du PDF, elle a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e le 24 mars 2009 Ă 11:33:15 UTC-6. On peut supposer que Satoshi lâa mise en ligne dans les jours qui ont suivi.
Lâempreinte du document par SHA-256 est b1674191a88ec5cdd733e4240a81803105dc412d6c6708d53ab94fc248f4f553. Une traduction est disponible ici.
Cette version a Ă©tĂ© lue et commentĂ©e par la grande majoritĂ© des personnes qui se sont intĂ©ressĂ©es Ă lâorigine de Bitcoin, de sorte quâelle constitue aujourdâhui la version de rĂ©fĂ©rence, largement citĂ©e dans la communautĂ©. Elle contient notamment le passage relatif Ă la politique monĂ©taire qui indique quâ« une fois quâun nombre prĂ©dĂ©terminĂ© de piĂšces a Ă©tĂ© mis en circulation, lâincitation peut ĂȘtre entiĂšrement financĂ©e par les frais de transaction et ne plus requĂ©rir aucune inflation ». Ă lâĂ©poque, cet aspect Ă©tait dĂ©jĂ mis en avant par Satoshi par sa description de lâĂ©mission des nouveaux bitcoins dans le courriel de lancement du 8 janvier 2009 et par ses interventions sur la liste de diffusion et sur le forum de la Fondation P2P, et on imagine quâil voulait que cette possibilitĂ© de monnaie Ă quantitĂ© fixe figure dans le livre blanc.
Toutefois, bien que ce document constitue la version finale du livre blanc, elle ne dĂ©crit pas toutes les caractĂ©ristiques de Bitcoin. Il manque dâabord lâaspect programmable des transactions (mis en Ćuvre au travers des « scripts » dans les entrĂ©es et les sorties), une fonctionnalitĂ© dĂ©jĂ prĂ©sente dans le code de novembre 2008, au sujet de laquelle Satoshi a dĂ©clarĂ© :
« La nature de Bitcoin est telle que, dĂšs la version 0.1 publiĂ©e, sa conception de base Ă©tait gravĂ©e dans le marbre pour le reste de son existence. Câest pourquoi je voulais le concevoir de maniĂšre Ă ce quâil prenne en charge tous les types de transactions auxquels je pouvais penser. Le problĂšme Ă©tait que chaque Ă©lĂ©ment nĂ©cessitait un code et des champs de donnĂ©es particuliers, que cet Ă©lĂ©ment soit utilisĂ© ou non, et ne couvrait quâun seul cas particulier Ă la fois. Ăâaurait Ă©tĂ© une explosion de cas particuliers. La solution Ă©tait script, qui gĂ©nĂ©ralisait le problĂšme de sorte que les parties transactantes pouvaient dĂ©crire leurs transactions comme des prĂ©dicats que le rĂ©seau de nĆuds Ă©valuait. Les nĆuds nâont besoin de comprendre la transaction que dans la mesure oĂč ils Ă©valuent si les conditions de lâĂ©metteur sont remplies. »
Il manque aussi des Ă©lĂ©ments Ă©conomiques relatifs Ă Bitcoin comme la rĂ©sistance Ă la censure, la dĂ©termination du protocole ou le modĂšle de sĂ©curitĂ©. Bitcoin constitue donc un concept qui dĂ©passe sa description dans le livre blanc, mĂȘme si lâessentiel sây trouve.