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À partir d’avant-hierComprendre la cryptomonnaie

Flipstarter, le financement participatif pour Bitcoin Cash

Flipstarter est une plateforme décentralisée de financement participatif dédiée à l’écosystème de la cryptomonnaie Bitcoin Cash (BCH). Créée en réponse à la très controversée proposition de redirection d’une partie du revenu du minage ayant pour but de payer les développeurs, la plateforme se veut être une alternative transparente et volontaire permettant aux détenteurs de BCH les plus fortunés de coopérer pour soutenir économiquement l’évolution de la cryptomonnaie. L’objectif actuel de Flipstarter est d’apporter des fonds aux équipes en charge du développement du protocole pour l’année qui vient.

 

Pourquoi Flipstarter ?

Le 22 janvier dernier, Jiang Zhuoer, le PDG de la coopérative minière chinoise BTC.TOP, a annoncé la mise en place d’un « plan de financement de l’infrastructure pour Bitcoin Cash » prévoyant une redirection de 12,5 % de la récompense de bloc de Bitcoin Cash vers les équipes de développement des implémentations logicielles. Cet Infrastructure Funding Plan (IFP) était soutenu par certaines des plus grandes coopératives de minage de bitcoins, à savoir Antpool, BTC.com, ViaBTC et, semblait-il, Bitcoin.com. Il devait être mis en place par le biais d’un soft fork appliqué par les mineurs qui invaliderait tout bloc refusant cette mesure, à la manière d’une attaque des 51 %. Ce caractère obligatoire aurait permis d’aller à l’encontre du problème du passager clandestin, c’est-à-dire de la situation où seules quelques coopératives minières se chargent de financer l’écosystème tandis que les autres sont des « passagers clandestins » qui profitent des bénéfices apportés sans y contribuer.

Lors de sa publication, l’idée a en apparence recueilli l’approbation de beaucoup de développeurs, dont Amaury Séchet, le développeur en chef de Bitcoin ABC. Celle-ci constituait après tout un modèle de trésorerie comme on peut le retrouver dans d’autres protocoles comme Dash et Zcash, et résolvait le problème de financement du développement des implémentations qui sont des logiciels libres que chacun peut utiliser à sa guise et dont on ne peut pas en faire une exploitation commerciale classique.

Cependant, une vive opposition s’est rapidement développée au sein de la communauté de Bitcoin Cash et beaucoup de personnes qui soutenaient initialement l’IFP ont changé d’avis. Le plan constituait en effet un profond changement des incitations économiques de Bitcoin Cash et ouvrait une boîte de Pandore en inscrivant un arbitraire dangereux dans le protocole, ce qui remettait en cause une partie des bases culturelles de la communauté. L’opposition a donc été extrêmement virulente et l’IFP, parfois qualifiée de « taxe sur le minage », a fait l’objet de débats enflammés à propos de ce qu’est Bitcoin Cash et de ce qu’on peut modifier ou non. L’organisation Bitcoin Unlimited s’est opposée en bloc, en s’engageant à procéder à un hard fork si l’IFP était activé. De son côté, Bitcoin.com est revenu sur son soutien et Roger Ver a déclaré qu’il n’avait jamais explicitement donné son accord en premier lieu.

En dépit de la nature controversée de ce plan, Bitcoin ABC a persisté dans son choix le 15 février et l’a implémenté dans son code de sorte à ce qu’il soit activé par le signalement des mineurs, à la manière du BIP9. Ce refus d’écouter une partie de la commanauté a conduit à la création d’une implémentation concurrente, Bitcoin Cash Node (BCHN), ayant repris le code source de Bitcoin ABC et en ayant ôté les changements relatifs à l’IFP. BCHN est une implémentation de nœud adaptée pour les mineurs et gérée par un groupe de développeurs ayant fait leurs preuves. Son développeur en chef est freetrader, la personne qui avait participé à la création de Bitcoin Cash avec Amaury Séchet en 2017.

 

Logo Bitcoin Cash Node BCHN

 

Dès le début de ce mouvement d’opposition, une proposition de financement alternatif a émergé. Le 26 janvier, le développeur anonyme imaginary_username publiait un article dans lequel il expliquait qu’entre le modèle de l’investissement par le capital-risque (tel qu’il est réalisé pour Bitcoin-BTC par exemple) et celui de la trésorerie interne (comme pour Dash ou Zcash), il en existait un troisième : le financement participatif. Il mettait notamment en avant le fait que les détenteurs de BCH les plus fortunés avaient tout intérêt à investir dans l’infrastructure, puisque celle-ci participait au succès économique de Bitcoin Cash. Cet article a eu un certain succès dans la communauté et a réussi à recueillir plus de 1000 $ de pourboires en bitcoins cash. Mais surtout, il a inspiré ce qui allait devenir Flipstarter.

Flipstarter tire donc son origine de la protestation contre la proposition de financement par redirection du revenu du minage. La plateforme a été développée par John Nieri et son équipe1 en seulement deux mois. Après une campagne fructueuse pour EatBCH, elle héberge aujourd’hui différentes campagnes de financement visant à récolter un total de 700 000 dollars pour les différentes implémentations logicielles de Bitcoin Cash.

 

Une résurrection de Lighthouse, le projet de Mike Hearn

Flipstarter est donc une plateforme de financement participatif dédiée à l’écosystème de Bitcoin Cash. Plus que cela : il s’agit d’une plateforme qui fonctionne sur la blockchain de Bitcoin Cash, et qui utilise l’aspect programmable des transactions pour faire en sorte que le financement participatif ne repose pas sur un tiers de confiance. Flipstarter est donc une application décentralisée (ou du moins partiellement décentralisée) et se distingue de cette manière des plateformes de crowdfunding centralisées comme Kickstarter, Indiegogo ou Ulule.

Cependant, l’idée du financement participatif décentralisé n’est pas une idée nouvelle et existe en réalité depuis les débuts de Bitcoin. Et Flipstarter n’est qu’une résurrection de Lighthouse, un logiciel géré par le développeur Mike Hearn en 2015.

 

Mike Hearn 2015
Mike Hearn en 2015.

 

Mike Hearn était un développeur pour Bitcoin entre 2010 et 2016. Il est connu pour avoir implémenté le protocole Bitcoin en Java sous la forme de la bibliothèque bitcoinj, participé à la création et à l’évolution des portefeuilles légers et aidé à la conception du protocole de paiement BIP70.

Ayant découvert Bitcoin au printemps 2009 et ayant interagi par courriel avec Satoshi Nakamoto, il s’est très rapidement intéressé aux capacités de développement de contrats autonomes (smart contracts) sur Bitcoin. C’est donc tout naturellement que la possibilité de Bitcoin de gérer le financement participatif par des contrats de garantie (assurance contract) lui est apparu comme une chose essentielle à développer. Dès 2011, Mike Hearn écrivait ainsi sur la page des contrats de Bitcoin Wiki :

Un contrat de garantie est une manière de financer la création d’un bien public, c’est-à-dire d’un bien qui, une fois créé, bénéficie à tous gratuitement. L’exemple typique est celui d’un phare : bien que tout le monde puisse être d’accord sur le fait qu’il doit être construit, c’est bien trop cher pour justifier qu’un marin individuel en construise un, étant donné qu’il bénéficiera à tous ses concurrents. Une solution est que tout le monde promette de payer pour la création du bien public, de sorte à ce que les promesses soient appliquées seulement si la valeur totale des promesses dépasse le coût de création. Si le nombre de personnes qui contribuent n’est pas assez élevé, personne ne doit payer quoi que ce soit.

 

Logo Lighthouse Bitcoin

 

Son idée a mariné pendant quelques années, puis, en 2014, Mike Hearn a tenté de la mettre en application. Lighthouse (nommé en référence à l’exemple typique du phare) a été ainsi annoncé le 17 mai 2014 lors de la conférence Bitcoin 2014 à Amsterdam. Son but affiché était de remplacer la Fondation Bitcoin, qui finançait à l’époque l’essentiel du développement de l’écosystème, mais qui était critiquée en raison de son organisation hierarchique et de son opacité. Lighthouse représentait donc un moyen plus décentralisé et transparent de soutenir les différents projets relatifs à Bitcoin.

Mike Hearn a formé une entreprise, appelée Vinumeris, avec laquelle il a organisé le développement du logiciel Lighthouse. Une version alpha a été dévoilée au public en septembre 2014, mais il a fallu attendre le 20 janvier 2015 pour la sortie d’une version bêta complètement fonctionnelle.

 

Logo Vinumeris
Logo de Vinumeris, l’entreprise en charge du développement de Lighthouse. Vinumeris est le diminutif de « vires in numeris ».

 

La plateforme Lighthouse a suscité l’enthousiasme au sein de la communauté mais n’a jamais été pleinement utilisée. Sur les campagnes qui ont eu lieu sur la plateforme, seules quelques unes sont arrivées à terme, et pour cause : il fallait télécharger un logiciel pour faire une promesse et chaque campagne était limitée à 674 promesses.

 

Campagne Lighthouse Bitsquare Bisq 2015
Exemple de la campagne de Bitsquare (aujourd’hui Bisq) sur Lighthouse.

 

Mais ce qui a sans doute enterré le projet, c’est le débat sur la scalabilité qui faisait rage à l’époque. Mike Hearn favorisait alors l’augmentation de la taille des blocs et s’est détourné de Lighthouse pour se focaliser sur la réalisation de cette vision. C’est ainsi qu’en août 2015, avec Gavin Andressen, il a créé Bitcoin XT, une implémentation de Bitcoin concurrente de Bitcoin Core. Nénanmoins, malgré un soutien fort dans la communauté, Bitcoin XT n’a pas réussi à s’imposer comme l’implémentation de référence, et Mike Hearn a finalement tiré sa révérence le 14 janvier 2016, interrompant par là tout rapport avec Bitcoin. Lighthouse a alors définitivement disparu de la scène2.

À la suite de cet échec, le développement de Bitcoin s’est tourné vers le modèle de financement par le capital-risque, ce qui l’a rendu plus sensible à la logique du retour sur investissement, modèle qui n’est pas mauvais en soi, mais qui peut conduire à des conflits d’intérêt évidents. L’entreprise Blockstream, co-fondée fin 2014 par des développeurs majeurs de Bitcoin Core, a ainsi levé 55 millions de dollars en février 2016 auprès de sociétés d’investissement comme AXA Strategic Ventures, Digital Garage et Horizons Ventures. Elle a assumé pendant longtemps la charge du financement des développeurs, charge qui semble avoir aujourd’hui été reprise par Chaincode Labs.

 

Comment fonctionne Flipstarter ?

Voyons à présent comment cela fonctionne techniquement.

L’idée de base de Flipstarter est de permettre à un ensemble d’investisseurs de financer un projet commun en se prémunissant contre le problème du passager clandestin. Chacun promet d’investir une certaine somme dans le projet à condition que les autres paient aussi : si toutes les parties concernées font cette promesse, le projet est financé ; sinon, le projet n’est pas financé et personne ne paie. Pour faire ceci il existe une fonction native de Bitcoin qu’on appelle couramment anyone-can-pay.

Comme on le sait, dans Bitcoin Cash, les transaction sont toutes constituées d’entrées et de sorties. Sauf dans le cas de la transaction de récompense qui crée des nouveaux bitcoins cash, chaque entrée dépense la sortie d’une transaction précédente. L’entrée est pour cela signée par le propriétaire des fonds dépensés, et la signature résultante est ensuite vérifiée par les nœuds du réseau. Pour que la transaction soit valide, il faut que les signatures des entrées soient toutes valides.

Bien que la signature ne permette de dépenser qu’une seule entrée, l’utilisateur signe généralement toutes les données de la transaction, ce qui a pour conséquence d’invalider la signature produite si une partie de la transaction est modifiée. Cependant une transaction peut aussi être partiellement signée, et la signature ne concerne alors que des entrées et des sorties spécifiques.

Cela est fait réalisé par l’intermédiaire d’un champ présent dans l’entrée de la transaction appelé « type de signature » ou « type de hachage de la signature » (signature hash type), qui indique quelle partie de la transaction est hachée pour être ensuite soumise à l’algorithme de signature3. Ce type de signature est ajouté à la fois à la transaction non signée (la préimage) et à la signature elle-même sous la forme d’un octet. Notez que tout ceci était présent dès la création de Bitcoin et que Satoshi Nakamoto avait intégré ce type de signature dans le code d’origine.

Le type de signature est construit à partir de plusieurs signaux de signature qu’on peut combiner (en les additionnant). Les 4 signaux de signature présents dans Bitcoin Cash sont :

  • SIGHASH_ALL (0x01) qui indique que toutes les sorties sont signées. Il s’agit du signal de signature le plus utilisé car, utilisé seul, il englobe toutes les entrées et toutes les sorties de la transaction.
  • SIGHASH_SINGLE (0x02) qui permet de ne signer qu’une seule sortie.
  • SIGHASH_NONE (0x03) qui indique qu’aucune sortie n’est signée.
  • SIGHASH_ANYONECANPAY (0x80) qui permet de ne signer qu’une seule entrée.

Les trois signaux concernant les sorties peuvent être combinés avec SIGHASH_ANYONECANPAY, ce qui permet de former finalement 6 types de signatures différents. Sur Bitcoin Cash, le type de signature est toujours combiné avec le modificateur SIGHASH_FORKID de valeur 0x40.

 

Types de signature sur Bitcoin et Bitcoin Cash
Les différents types de signature dans Bitcoin et Bitcoin Cash.

 

À l’aide de ces types de signatures, il est possible de réaliser un certain nombre de choses intéressantes, dont les transactions de financement participatif de Flipstarter.

Les transactions de Flipstarter sont des transactions anyone-can-pay dont les entrées sont signées avec SIGHASH_ALL | SIGHASH_ANYONECANPAY. Chaque signature ne prend donc en compte que l’entrée concernée et les sorties de la transaction. Cela fait que la transaction n’est pas valide tant que la somme des montants en entrée n’est pas égale au montant en sortie (plus les frais de transaction). Ainsi, les contributeurs peuvent promettre de ne donner des fonds que si le montant cible est atteint.

 

Anyone-can-pay sur Bitcoin Cash

 

Tant que la campagne n’est pas terminée, l’investisseur peut à tout moment annuler sa promesse en dépensant les fonds signés. Une campagne arrive à son terme lorsque les montants des contributions atteignent le but : la transaction est alors diffusée sur réseau et les coins sont définitivement dépensés.

La levée de fonds a donc lieu grâce à une seule transaction. Cela constitue un moyen simple et léger, mais qui a ses propres limitations tant au niveau de la mise en relation des utilisateurs que du nombre de personnes pouvant participer (la taille d’une transaction standarde étant limitée à 100 ko).

Une première campagne pour l’association caritative EatBCH a été réalisée en guise de premier essai. Elle a levé 20 BCH (soit 3350 $) en moins d’une journée, grâce à la participation de 17 personnes. Les destinataires des fonds étaient les deux branches de l’association : 7 BCH ont été envoyés à EatBCH Venezuela et 13 BCH ont été reversés à EatBCH South Sudan. La transaction, visible sur la chaîne de blocs grâce à son identifiant c0dcdd6fdf6068bb4bdf77de93217a1ba315da58234702526522bd324e61bc89, est représentée ci-dessous.

 

Transaction Flipstarter EatBCH 2020

 

 

Quelle destinée pour Flipstarter ?

Flipstarter a été annoncé le 15 février 2020, pour être lancé le 17 avril dernier. Le système a donc été développé très rapidement, mais il est cependant fonctionnel : cinq campagnes ont lieu en ce moment même pour réaliser le financement annuel des différentes implémentations de Bitcoin Cash. Les montants récoltés sont de 1000 BCH pour Bitcoin ABC, 978 BCH pour Bitcoin Cash Node, 360 BCH pour bchd, 241 BCH pour Bitcoin Verde et 460 BCH pour Knuth (Bitprim). Cela représente un total de 3039 BCH, soit 700 000 $ lors de son lancement le 17 avril.

 

Campagne Flipstarter Bitcoin Cash Node BCHN 23 avril
La campagne de Bitcoin Cash Node (BCHN) qui, au 23 avril 2020, avait recueilli 285,80 BCH.

 

La plateforme est pour le moment très minimaliste et l’expérience utilisateur est loin d’être optimale. Le mécène doit ainsi interagir avec le site web à l’aide d’un plugin sur le portefeuille Electron Cash en copiant collant du texte de l’un à l’autre et vice versa. De plus, les portefeuilles matériels comme le Ledger Nano X ne peuvent pas être utilisés, puisque ceux-ci ne peuvent pas signer une transaction en anyone-can-pay. Enfin, comme on l’a dit, les limites internes du protocole font qu’une campagne ne peut pas réunir plus de 670 contributeurs : il existe par conséquent un montant minimal à promettre, ce qui empêche les petits donateurs de participer. Pour remédier à tout ceci, les développeurs de Flipstarter travaillent sur des contrats autonomes plus complexes utilisant le système de script de Bitcoin Cash.

Flipstarter est donc un moyen fonctionnel mais imparfait pour lever des fonds et il est légitime de se demander si ce modèle réussira à s’imposer ou si, comme pour Lighthouse, il tombera dans l’oubli et l’indifférence. Heureusement, la communauté de Bitcoin Cash n’est pas la dernière à s’investir, comme le prouve la dernière levée de fonds pour l’audit et le développement de CashFusion qui a récolté 100 000 dollars début avril. De cette manière, il n’est pas impossible que ce type de financement devienne la nouvelle norme pour le financement du développement de Bitcoin Cash. De plus, ce modèle fonctionne pour d’autres systèmes de cryptomonnaie, à l’instar de Monero dont le développement est financé par des donations volontaires sans contrepartie.

De plus, si cela réussit, le modèle de Flipstarter pourrait se populariser et devenir une manière commode de lever des fonds pour un projet spécifique n’ayant aucun lien avec le développement logiciel. Dans le milieu des protocoles crypto-économiques, il existe en effet une multitude de projets d’utilité commune qui ne demandent qu’à être financés mais qui ne peuvent pas faire ceci par le biais d’un financement par capital-risque ou d’une ICO : je pense notamment à l’adoption commerciale de la cryptomonnaies en général. Au-delà de notre microcosme, ce type de financement pourrait, dans un futur plus lointain, s’étendre à des projets d’infrastructures communes comme les logiciels libres, les routes publiques ou les fêtes communales, et résoudre ainsi un certain nombre de problèmes qui sont actuellement résolus par la force légale.

Toutefois, pour que ceci réussisse il faut mener à bien les premières étapes. Si vous appréciez Bitcoin Cash et que vous pouvez vous le permettre financièrement, envisagez donc d’utiliser Flipstarter pour donner à Bitcoin ABC, à BCHN ou à une autre implémentation. Pour savoir comment procéder, il existe ce tutoriel (en anglais) qui explique tout pas à pas. Il y a également la vidéo suivante, réalisée par John Moriarty.

 

 

La destinée de Flipstarter repose donc sur le comportement des détenteurs de bitcoins cash : feront-ils l’effort de participer, de se joindre à l’effort commun, ou ignoreront-ils la possibilité, pourtant tout à fait rationnelle, de financer l’infrastracture logicielle de la cryptomonnaie ? L’avenir nous le dira.

 


Notes

1. Les principaux contributeurs au projet Flipstarter sont John Nieri (emergent_reasons), Jonathan Silverblood, Dagur, Sploit et Leandro Di Marco. L’idée originale provient de imaginary_username, qui a également contribué en réalisant des traductions.

2. Une tentative de reprise de Lighthouse sur Bitcoin Cash avait déjà eu lieu bien avant Flipstarter à travers Lighthouse.cash. Cependant, le projet a migré vers Bitcoin SV en novembre 2018 et semble avoir été abandonné depuis longtemps.

3. Pour connaître tous les détails sur ce sujet, vous pouvez lire mon article Comment envoyer une transaction Bitcoin à la main ?


Sources

Andreas M. Antonopoulos, Mastering Bitcoin: Programming the Open Blockchain, chapitre 6.
Mike Hearn, Contract page on Bitcoin Wiki.
Arianna Simpson, Game Theory, Assurance Contracts, and Crowdfunding with Bitcoin, 28 avril 2014.
Lighthouse FAQ
Mike Hearn, The resolution of the Bitcoin experiment, 14 janvier 2016.
imaginary_username, Assessment and proposal re: the Bitcoin Cash infrastructure funding situation (traduction : Évaluation et proposition en réponse à la situation financière de Bitcoin Cash), 26 janvier 2020.
Introducing Flipstarter, 15 février 2020.

Pourquoi j’aime Bitcoin Cash

J’ai découvert Bitcoin lors de l’année 2013, et ce serait mentir de dire que cela n’a pas changé ma vie. Ma compréhension de ce système complexe a été longue et ardue, douloureuse parfois, mais surtout incroyablement enrichissante. Avec l’existence de Bitcoin, j’ai su qu’il était possible de construire un avenir meilleur et que le lent glissement de l’humanité dans la servitude n’était pas une fatalité. En donnant à chacun un accès facile à la propriété de son argent, la cryptomonnaie offrait ce que des décennies de disputes politiques n’avaient pas pu donner : la possibilité d’une liberté monétaire.

Au cours de l’été 2017, un nouveau Bitcoin est apparu : Bitcoin Cash. Nommé comme ceci pour insister sur son rôle d’argent liquide, il s’agissait d’une branche de Bitcoin qui en reprenait le fonctionnement de base mais qui en augmentait la capacité transactionnelle. Cette arrivée sur le marché a attiré mon attention : je possédais des bitcoins (BTC) à l’époque et me suis retrouvé de facto propriétaire du même montant de bitcoins cash (BCH). Puisque je m’intéressais alors déjà aux cryptomonnaies alternatives, je ne trouvais pas surprenant que certaines personnes veuillent créer un nouveau système qui ne subissait pas les congestions régulières rencontrées à cette époque par Bitcoin. Cependant, j’étais persuadé à l’époque qu’un accroissement significatif de la capacité transactionnelle de Bitcoin aurait également lieu, que ses problèmes de scalabilité disparaîtraient, et j’en déduisais que Bitcoin Cash n’avait donc pas beaucoup d’intérêt. Ce n’est qu’après l’annulation de SegWit2X en novembre 2017, et le refus catégorique de la communauté de Bitcoin de procéder à cette augmentation, que j’ai saisi toute la pertinence de ce projet.

Dès sa création, Bitcoin Cash a suscité la polémique au sein du monde de la cryptomonnaie. Puisqu’il partageait avec son grand frère le même fonctionnement, le même historique de transactions et les mêmes codes culturels (dont le nom « Bitcoin »), certains voyaient dans l’apparition de cette cryptomonnaie une tentative de remplacer Bitcoin. Parfois appelé « Bcash » par ses détracteurs, Bitcoin Cash représentait pour eux une imposture, une attaque contre « le vrai Bitcoin ».

Aujourd’hui encore, Bitcoin Cash fait l’objet de débats passionnés et divise les crypto-enthousiastes. Dans la communauté francophone en particulier, il est ignoré, méprisé et considéré par beaucoup comme un énième protocole de cryptomonnaie n’ayant pas beaucoup d’utilité, ou pire, comme une arnaque. De fait, de nombreuses personnes ne comprennent pas pourquoi j’apprécie Bitcoin Cash, et c’est ce je vais tenter d’expliquer dans ce long article.

 

Qu’est-ce que Bitcoin Cash ?

Tout comme Bitcoin, Bitcoin Cash est un protocole de transfert de valeur numérique sur Internet. Il est tout à fait ouvert et ne nécessite aucune permission, de telle sorte qu’il permet théoriquement à quiconque d’envoyer des fonds à une autre personne, à n’importe quel endroit et à n’importe quel moment, de manière simple, fiable, rapide et peu coûteuse. Cela se fait par le biais d’une unité de compte propre, appelée le bitcoin cash et dont le sigle boursier est BCH.

Le fonctionnement de Bitcoin Cash est sensiblement la même que celui de Bitcoin. Il se base sur un réseau pair-à-pair sur lequel est partagé un grand registre public où sont enregistrées toutes les transactions depuis le 3 janvier 2009, registre qu’on appelle communément « chaîne de blocs » ou « blockchain ». La viabilité du système est assurée par la dépense énergétique des mineurs, qui sont récompensés pour cela par la création monétaire de nouveaux BCH et par les frais payés par les transactions traitées : il s’agit donc essentiellement d’un système économique qui repose sur la recherche du profit de ces mineurs.

Du côté des idées, la communauté de Bitcoin Cash possède à peu près les mêmes fondements idéologiques que celle de Bitcoin. Tout d’abord, on retrouve une même conviction libérale parmi les membres de la communauté, notamment par la volonté de réduire l’intervention des États dans la vie des individus, et par la défense de la liberté monétaire décrite par l’école autrichienne d’économie. Cette conviction fait que la politique monétaire du bitcoin cash reste, tout comme celle du bitcoin, déflationniste : la création monétaire est réduite de moitié tous les 4 ans (« halvings ») de telle sorte qu’il ne devrait (a priori) jamais exister plus de 21 millions de BCH. Ensuite, la communauté de Bitcoin est très attachée à la liberté d’expression (bien comprise) et aux valeurs libristes véhiculées par le logiciel libre , notammment par son opposition aux brevets. Enfin, à l’instar de Bitcoin, le camp Bitcoin Cash met à l’honneur les méthodes d’action crypto-anarchistes et agoristes comme des moyens permettant aux individus de protéger leur liberté et leur confidentialité, choses qui sont aujourd’hui de plus en plus remises en cause par nos dirigeants.

Cependant, malgré tous ces points communs, les communautés de Bitcoin et de Bitcoin Cash ont leurs désaccords qui font que nous avons deux cryptomonnaies rivales. En effet, la cause de la divergence entre les deux communautés ne se situe pas au niveau de l’idéal poursuivi, et il faut chercher ailleurs pour comprendre ce qui les sépare.

 

Pourquoi est-il apparu ?

La création de Bitcoin Cash est issue de ce qu’on appelle un embranchement de la chaîne de blocs de Bitcoin. Le 1er août 2017, la chaîne de blocs de Bitcoin s’est séparée en deux chaînes distinctes, chacune étant partagé sur son réseau de nœuds propre : celle de Bitcoin (BTC), la chaîne majoritaire en terme de puissance de calcul, et celle de Bitcoin Cash, la chaîne minoritaire. Bitcoin Cash intégrait notamment une « taille limite des blocs » de 8 Mo, ce qui le rendait incompatible avec Bitcoin.

 

Bitcoin Cash hard fork embranchement bloc 478559
L’embranchement de la chaîne de Bitcoin créant deux chaînes distinctes : Bitcoin (BTC) et Bitcoin Cash (BCH)

 

Pourquoi procéder à une telle mesure ? À cette époque, la communauté était rongée de l’intérieur par un débat virulent sur la manière dont Bitcoin devait passer à l’échelle, débat appelé par la suite le débat sur la scalabilité de Bitcoin. La capacité transactionnelle de la chaîne était alors restreinte par une taille limite des blocs de 1 Mo fixée arbitrairement par le protocole. Jusqu’en 2016, cela n’avait pas posé problème puisque la nombre de transaction était suffisamment faible pour ne pas trop impacter le fonctionnement de Bitcoin. Mais en 2017, les blocs se sont mis à atteindre régulièrement cette taille limite, ce qui avait pour conséquence fâcheuses de réduire la facilité d’utilisation de Bitcoin. Par effet d’enchère, les frais pour voir sa transaction être confirmée (c’est-à-dire être incluse dans un bloc) devenaient non négligeables : pendant une période de congestion, un individu avait le choix entre payer le prix (souvent quelques euros), ou ne pas le faire et attendre un certain temps (parfois des jours). Ainsi, le bitcoin ne pouvait plus servir correctement d’intermédiaire d’échange.

Deux visions s’opposaient quant à la manière dont il fallait résoudre ce problème :

  • L’une considérait que la capacité de Bitcoin devait rester limitée, et que le protocole de base devait devenir principalement un protocole de règlement de litiges (settlement layer) servant de base à des protocoles de surcouche comme le réseau Lightning (« LNP/BP ») ou les chaînes latérales. D’après ce point de vue, les blocs devaient rester petits pour garantir une décentralisation maximale du réseau, ce qui aurait pour conséquence d’amener les frais moyens à augmenter drastiquement en cas de popularisation du bitcoin. Il s’agit aujourd’hui de la vision de Bitcoin (BTC), ce qui explique son intégration de SegWit (qui facilite de déploiement de Lightning) et de Replace-by-Fee (RBF).
  • L’autre vision considérait que Bitcoin devait principalement rester un protocole de paiement (payment layer) tel qu’il l’avait toujours été jusque là, et passer à l’échelle par l’augmentation progressive de la taille limite des blocs. Selon cette perspective, le protocole devait être modifié et optimisé pour s’adapter à la demande, il fallait que les frais restent faibles et que les transactions puissent être rapidement acceptées. Il s’agit actuellement de la vision de Bitcoin Cash (BCH), ce qui explique son refus d’implémenter SegWit (qui n’est pas optimisée pour les gros blocs) et d’autoriser RBF (qui détruit partiellement la confiance qu’on peut avoir dans les transactions non confirmées).

On dénote une tentative de compromis qui comportait l’activation de SegWit couplée au doublement de la taille limite des blocs, tentative qu’on a par la suite nommée « SegWit2X ». Cette proposition a, à deux reprises, fait l’objet d’un accord signé par des acteurs majeurs de l’industrie : le premier était l’accord de Hong Kong du 20 juin 2016, qui a notamment été signé par les principaux développeurs de Bitcoin Core ; le second était le désormais célèbre accord de New York qui s’est fait en l’absence de Bitcoin Core le 23 mai 2017. La mise à niveau SegWit a finalement été activée sur Bitcoin le 24 août 2017, mais la deuxième partie du compromis (2X) ne s’est jamais réalisée.

Bitcoin Cash constituait donc, et l’histoire lui a donné raison, un plan de secours. En effet, au cours du printemps 2017, la pression pour activer SegWit était forte : outre l’accord de New York, une mesure appelée User Activated Soft Fork (UASF) était soutenue par une minorité d’individus et menaçait d’appliquer SegWit par le biais du BIP148, malgré le désaccord des mineurs. C’est ainsi qu’un plan alternatif est né : appelé User Activated Hard Fork (UAHF), celui-ci devait s’activer le même jour que l’UASF, le 1er août, pour préserver une version de Bitcoin sans SegWit. L’activation de SegWit a finalement été enclenchée le 21 juillet par le signalement des mineurs suivant le BIP91, et l’UASF n’a jamais été mis en application. Néanmoins, puisque tout indiquait que les développeurs de Bitcoin Core refuseraient de doubler la taille limite des blocs de base, l’UAHF a lui bien eu lieu, et a conduit à la création de Bitcoin Cash.

L’UAHF s’est fait avec le soutien des mineurs chinois qui considéraient que le passage à l’échelle sur la chaîne était économiquement plus profitable pour eux1. Bitmain, le constructeur d’ASIC à la tête des deux coopératives minières Antpool et BTC.com, s’est impliqué directement en annonçant publiquement la mise en place de ce plan et en finançant le développement de l’implémentation logicielle en charge de l’embranchement. Deux développeurs, Amaury Séchet et freetrader, avaient déjà pour projet de conserver un protocole sans SegWit, et ont mis sur pied le logiciel dans ce but : c’est ainsi qu’est née l’implémentation Bitcoin ABC. L’embranchement a finalement eu lieu le 1er août à 18:12 UTC grâce à l’aide de la coopérative de minage ViaBTC2 qui a miné le premier bloc de Bitcoin Cash en l’espace de cinq heures.

Bitcoin Cash est donc le produit direct de la gouvernance décentralisée de Bitcoin. Les deux camps du débat sur la scalabilité n’ont jamais pu se mettre d’accord sur la route à prendre, et s’est soldé par une séparation : le premier protocole, majoritaire économiquement, a pu conserver le nom de Bitcoin ainsi que son effet de réseau ; l’autre, minoritaire, a pris le nouveau nom de Bitcoin Cash et a dû se recontruire à partir de là.

 

Principaux forks de Bitcoin

 

 

Une culture unique

Comme beaucoup d’autres, c’est à la suite de l’échec de SegWit2X, et du refus catégorique de Bitcoin Core de procéder à un hard fork pour augmenter significativement la taille des blocs, que je me suis rendu compte de la pertinence de Bitcoin Cash. Cependant, ce ne sont pas les caractéristiques techniques choisies qui m’ont fait aimer Bitcoin, mais l’état d’esprit de sa communauté.

Comme on le sait, la valeur d’une monnaie est fondée sur la confiance que les individus lui portent, et il est par conséquent tout à fait naturel que la dimension culturelle (pour ne pas dire religieuse) soit importante dans le milieu des cryptomonnaies. En effet, c’est cette dimension qui donne à une cryptomonnaie sa force : chaque communauté possède un certain nombre de croyances qui la définit, chaque membre agit selon ces valeurs pré-établies et c’est sur cette base que va se construire l’effet de réseau et la valeur de la cryptomonnaie en question. Évidemment, Bitcoin Cash ne déroge pas à la règle, et il convient donc de regarder ce qui fait de lui quelque chose d’unique.

Ce qui distingue la communauté de Bitcoin Cash d’autres communautés comme celle de Bitcoin et celle d’Ethereum par exemple, c’est la force de la narration autour du paiement et de la facilité de transaction, comme il est indiqué dans le livre blanc : « Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System ». En effet, Bitcoin Cash met à l’honneur le fait que la plupart des utilisateurs n’ont ni le besoin, ni l’envie d’utiliser un nœud complet, et que la démocratisation de la cryptomonnaie passera par l’intermédiaire des portefeuilles légers comme BRD ou Electron Cash, qui permettent d’effectuer des paiements depuis un smartphone. À ce titre, il existe même un service non custodial appelé Cointext qui permet d’envoyer du BCH par SMS.

C’est pour cette raison que Bitcoin Cash m’est sympathique. En effet, sa culture entière est bâtie autour de cette idée que le bitcoin a été conçu pour être dépensé et que c’est comme cela qu’il acquiert sa valeur. Chaque membre de la communauté est incité à dépenser ses bitcoins et à les remplacer (« spend & replace ») plutôt qu’à simplement les accumuler et les conserver. Chaque personne se doit de participer aux fondations de la nouvelle économie pair-à-pair en utilisant Bitcoin Cash dès qu’il doit payer pour quelque chose. Chacun est encouragé à faire des dons aux différents projets de la communauté comme EatBCH ou CashShuffle, peu importe la valeur de son don. Et enfin, le fait d’essayer de convaincre des commerçants d’accepter la cryptomonnaie pour amorcer l’adoption est hautement valorisé.

On ne peut donc que constater que la communauté de Bitcoin Cash embrasse pleinement la narration du moyen, et qu’elle s’oppose en bloc à la narration opposée selon laquelle le bitcoin devrait être une réserve de valeur avant toute chose, narration qui prend une place assez grande au sein de la communauté de Bitcoin-BTC. Qu’on ne se méprenne pas : de manière générale, les deux communautés poursuivent l’idéal d’une monnaie servant à la fois de moyen de paiement et de réserve de valeur. Cependant, il existe une différence au niveau de quelle fonction est privilégiée par rapport à l’autre. Ainsi, d’un côté, la communauté de Bitcoin va mettre l’accent sur l’aspect « réserve de valeur » du bitcoin, pensant que cette fonction doit être protégée, quitte à négliger dans un premier temps la facilité de transaction. De l’autre côté, la communauté de Bitcoin Cash va insister sur le rôle d’intermédiaire d’échange, présumant que cette fonction est primordiale, quitte à négliger dans un premier temps la stabilité du protocole et sa résistance à la censure. La différence est subtile mais explique bien les méthodes de scalabilité choisies par les deux camps.

Bitcoin Cash est donc l’archétype du progressisme et de la prise de risque : au lieu de s’enfermer dans une fausse sécurité, il cherche à s’adapter au mieux à la potentielle demande du grand public, notamment en intégrant les innovations produites par l’écosystème. C’est dans ce but qu’ont lieu tous les six mois des mises à niveau planifiées du protocole, même si les modifications apportées sont accessoires : il faut habituer l’écosystème au changement et le rythme, bien qu’il soit agressif, a le mérite d’être régulier.

Un autre aspect culturel important dans la communauté est le sentiment que Bitcoin Cash est la continuation du projet originel entrepris par Satoshi Nakamoto, qui estimait effectivement que le passage à l’échelle devait se faire sur la chaîne, par l’augmentation progressive de la taille des blocs3. C’est de là qu’est né le culte de la « vision de Satoshi », qui a mené plus tard à la création de Bitcoin SV, une version de Bitcoin suivant à la lettre une certaine interprétation des paroles de Satoshi. Cependant, quand bien même Bitcoin Cash suivrait globalement la volonté du créateur, cet élément sert trop souvent d’argument d’autorité : quelque chose n’est pas vrai juste parce que Satoshi l’a déclaré, bien que ses écrits soit remplis de sagesse. Du reste, il faut remarquer sur Bitcoin Cash s’est lui aussi éloigné de cette supposée vision, par exemple par la protection contre la réorganisation profonde ou les implémentations multiples.

De cette impression de continuation découle aussi un ressentiment envers Bitcoin Core, qui a sciemment modifié le concept initial de Bitcoin pour en faire un protocole de règlement de litiges, sur lequel se baseraient diverses surcouches comme le réseau Lightning. Ce ressentiment se nourrit notamment de la campagne de censure massive sur le subreddit r/Bitcoin et sur Bitcointalk qui a accompagné ce changement de direction et qui continue d’êtré évoquée aujourd’hui comme l’une des raisons de l’impopularité de l’augmentation de la taille des blocs. Certains membres de la communauté vont même jusqu’à considérer comme plausible la théorie du complot selon laquelle l’entreprise Blockstream aurait recruté les principaux développeurs de Bitcoin Core dans le but de détruire l’utilité de la chaîne (« Block the stream! ») et d’entraver l’adoption de Bitcoin, et que les agences gouvernementales ne seraient pas étrangères à cette instrumentation. Bien qu’il soit logique d’imaginer que les gouvernements contrôlent des agents infiltrés dans Bitcoin, cette théorie me semble hautement exagérée. Je pense également que la communauté de Bitcoin Cash gagnerait beaucoup à ne plus ressasser continuellement la frustration de s’être fait voler le titre de « vrai Bitcoin ». Elle est en effet bien plus accueillante quand elle met simplement en valeur à quoi sert Bitcoin Cash et pourquoi il a toute sa pertinence.

 

Les forces de Bitcoin Cash…

Ainsi, Bitcoin Cash possède une culture unique, et il tire des forces évidentes de cette culture. Comme Bitcoin, Bitcoin Cash vise à être une monnaie numérique résistante à la censure et à l’inflation, bien que les moyens pour arriver ne soient pas les mêmes. Mais contrairement à Bitcoin, Bitcoin Cash n’est pas figé, ossifié comme l’est Bitcoin, et peut donc s’améliorer et intégrer de nouvelles fonctionnalités. Bitcoin Cash n’a pas vocation à changer sans cesse pour l’éternité, mais c’est l’objectif sur le moyen terme.

Afin d’éviter les revirements trop brutaux, les développeurs de Bitcoin Cash ont mis au point une feuille de route claire incluant les évolutions prévues. Celle-ci permet à tout le monde de savoir à quoi s’en tenir dans les grandes lignes. La voici :

 

Feuille de route de Bitcoin Cash 2020

 

Parmi les améliorations du protocole qui ont déjà été réalisées, on retrouve :

  • Un nouveau format d’adresse (CashAddr) pour faire la différence entre les adresse de BTC et celles de BCH.
  • Une augmentation de la taille des données incriptibles par OP_RETURN, ce qui permet l’écriture de messages arbitraires sur le chaîne et l’émergence de réseaux sociaux réputés incensurables comme Memo.
  • Une extensibilité des contrats autonomes grâce à des codes opération supplémentaires, dont OP_CHECKDATASIG qui rend possible les oracles et les engagements (covenants) sur les données en jeu.
  • Les signatures de Schnorr copiées sur les signatures développées sur BTC. Il n’est pas impossible que Taproot soit aussi implémenté à l’avenir.
  • Un ordre canonique des transactions (CTOR) au sein des blocs, améliorant la scalabilité sur le long terme.

Mais le progrès ne s’arrête pas là et de nombreuses évolutions sont planifiées :

  • L’intégration d’Avalanche en tant qu’algorithme de pré-consensus qui apporterait une confirmation quasi-instantanée des transactions. Avalanche pourrait aussi être utilisé en post-consensus contre les attaques des 51 %.
  • Un nouveau format de transaction, dont le meilleur candidat est pour l’instant Mitra. Ce format de transaction permettrait à Bitcoin Cash d’approcher la programmabilité d’Ethereum et rendrait possible le fonctionnement d’organisations autonomes décentralisées (DAO) par exemple.
  • L’implémentation de satoshis divisibles, permettant de conserver la précision de l’unité de compte malgré la hausse de la valeur.
  • Un meilleur protocole de transmission des blocs tel que Graphene ou Xthinner.
  • D’autres améliorations pour le passage à l’échelle comme les arbres Merklix et l’engagement des UTXO.

Pour intégrer toutes ces fonctionnalités, Bitcoin Cash se repose sur des modifications non rétrocompatibles du protocole, aussi connues sous le nom de hard forks. Cela veut dire qu’à chaque mise à niveau, les nœuds n’ayant pas modifié leur logiciel en conséquence se voient exclus du réseau, ce qui est un point négatif. Néanmoins, cette méthode de mise à niveau permet de garder les choses simples au sein du protocole : en effet, contrairement au soft fork (rétrocompatible) qui ajoute de la complexité, le hard fork permet d’instaurer un changement de la manière la plus directe possible. Ainsi, la dette technique est maintenue plutôt basse par rapport à quelque chose comme SegWit par exemple, ce qui est crucial dans le cas d’un système économique gérant plusieurs milliards de dollars.

Au-delà du protocole en lui-même, des améliorations ont également lieu grâce à de multiples projets comme le Simple Ledger Protocol qui permet de créer et d’échanger des jetons sur la chaîne de Bitcoin Cash, ou les Cash Accounts qui offrent des adresses lisibles par l’homme sur la chaîne (du type ludoviclars#20043). Parmi les divers projets en application, on se doit aussi de citer CashShuffle et le plus récent CashFusion qui donnent aux utilisateurs la possibilité de mélanger leurs pièces de BCH pour les rendre moins traçables, et ceci sans passer par un intermédiaire. Si ces procédés de confidentialité peuvent aussi être mis en place sur Bitcoin-BTC, les frais faibles et prévisibles de Bitcoin Cash permettent aux mélanges d’avoir lieu de manière automatique et peu coûteuse au sein d’un portefeuille ordinaire comme Electron Cash.

Ensuite, une autre force de Bitcoin Cash est son modèle économique sur le long terme. Comme on le sait, dans Bitcoin et Bitcoin Cash, la rémunération des mineurs provient encore principalement de la création monétaire, qui est réduite de moitié tous les quatre ans et qui devrait donc être progressivement remplacée par les frais de transaction. En restreignant fortement sa capacité transactionnelle, Bitcoin a choisi de faire reposer sa sécurité sur la supposition que les frais seront répartis entre un nombre réduit de transactions. À l’inverse, dans Bitcoin Cash il est prévu que beaucoup de transactions paient chacune peu de frais pour arriver au même résultat. Ainsi, n’en déplaise aux maximalistes du bitcoin, le modèle économique de Bitcoin Cash est bien plus sain car il repose sur un nombre plus important d’acteurs indépendants pour payer pour la sécurité du réseau. À terme, la résistance à l’inflation de Bitcoin Cash (assurée socialement) pourrait même être supérieure à celle de Bitcoin, puisqu’il y aurait alors moins de pression à créer de nouvelles unités.

Enfin, et c’est l’un des points les plus positifs à propos de Bitcoin Cash, son protocole possède une gouvernance plus décentralisée que bon nombre d’autres projets. Même si Bitcoin ABC reste de facto l’implémentation de référence suivie par la majorité des coopératives de minage et des plateformes d’échange, Bitcoin Cash repose sur des implémentation multiples qui ont chacune un mot à dire et une possibilité de diverger. La plus influente d’entre elles, Bitcoin Unlimited, représente même une sorte de contre-pouvoir à Bitcoin ABC, en ayant sa philosophie propre et en étant utilisée par quasiment la moitié des nœuds du réseau. Les autres logiciels de nœud complet sont bchd (maintenu principalement par Chris Pacia et Josh Ellithorpe), Bitcoin Verde (maintenu par Joshua Green et son équipe) et Flowee The Hub (maintenu par Thomas Zander).

 

Répartition nœuds Bitcoin Cash BCH février 2020

 

De même, il existe une diversité aux sein des meneurs idéologiques de la communauté et, contrairement à ce que beaucoup trop de gens imaginent, Roger Ver n’est pas le seul à avoir une influence sur le protocole. La communauté n’est ainsi pas exempte de conflits, comme les désaccords plus ou moins tranchés à propos de la protection contre la réorganisation, de la limite des transactions chaînées non confirmées ou (plus récemment) du plan de financement impliquant une redirection de 12,5 % de la récompense de bloc vers les développeurs.

 

…et ses faiblesses

Les éléments que nous venons d’évoquer font de Bitcoin Cash l’un des protocoles de cryptomonnaie les plus intéressants et les plus prometteurs de l’écosystème. En revanche, en dépit de ces forces, il possède également son lot de faiblesses qui, comme on va le voir, sont loin d’être négligeables. Selon moi, Bitcoin Cash est beaucoup critiqué à tort, mais il faut reconnaître qu’il possède des défauts majeurs qui font que certains rechignent à s’y impliquer financièrement ou humainement.

La première faiblesse de Bitcoin Cash est son instabilité. En effet, le programme de mise à niveau semestrielle fait que les règles de consensus changent régulièrement, et qu’il est difficile pour les entrepreneurs, les investisseurs et les autres acteurs de l’industrie de prévoir avec précision à quoi Bitcoin Cash ressemblera un an plus tard. Il s’agit d’un très gros inconvénient par rapport à son grand frère Bitcoin qui garantit une certaine constance : à titre d’exemple, nombre de partisans de BTC achètent des nano-ordinateurs Raspberry Pi et les utilisent comme nœuds complets parce qu’ils savent que la capacité transactionnelle de la chaîne ne sera pas augmentée de sitôt. Bitcoin Cash est donc, comme je l’ai déjà affirmé, un projet risqué.

De plus, cette instabilité favorise les conflits au sein de la communauté. L’exemple le plus parlant est sans doute la création de Bitcoin SV qui a eu lieu lors de la mise à niveau du 15 novembre 2018 : à mon avis, sans l’existence de ce changement perpétuel, Bitcoin SV n’aurait pas eu l’importance qu’il a eu.

Cependant, cette instabilité est le prix à payer pour pouvoir évoluer convenablement vers un système monétaire à part entière : en supposant que Bitcoin Cash survive, les bienfaits apportés par les changements mis en place pourraient bien surpasser les désagréments rencontrés sur le court terme. En outre, au fil du temps et avec le développement de l’économie autour de Bitcoin Cash, le protocole est voué lui aussi à s’ossifier : les mises à niveau se feront alors de plus en plus rares, et seront de moins en moins risquées.

La deuxième faiblesse de Bitcoin Cash, qui est en partie une conséquence de la première, est le prix de son unité de compte qui représente (à l’heure où je parle) environ 4 % du prix du bitcoin. Cela est un problème car Bitcoin et Bitcoin Cash partagent le même algorithme de minage (SHA-256), ce qui fait que les mineurs peuvent utiliser leurs machines sur une chaîne ou l’autre selon leur préférence. Par conséquent, puisque les mineurs vont vers ce qui est le plus profitable, la puissance de calcul derrière Bitcoin Cash représente aussi 4 % de celle derrière Bitcoin (4 EH/s pour 100 EH/s). Et cela impacte sévèrement la résistance à la censure du protocole : en effet, la faiblesse du taux de hachage de Bitcoin Cash fait que les grandes coopératives de minage gèrent une puissance de calcul suffisante pour attaquer le réseau par elles-mêmes. Bien qu’elles n’aient pas forcément d’intérêt à le faire (notamment si la puissance de calcul n’est pas la leur), le fait qu’elles aient la possibilité de le faire est très inquiétant et rend Bitcoin Cash vulnérable aux attaques des 51 %.

 

Répartition taux de hachage Bitcoin Cash BCH février 2020

 

Une illustration de cette possibilité est l’incident qui a eu lieu le 15 mai 2019, lors de la mise à niveau qui activait les signatures de Schnorr et qui autorisait la dépense des fonds envoyés par mégarde sur des adresses SegWit (adresses anyone-can-spend du point de vue de Bitcoin Cash). Un mineur inconnu mal intentionné a tenté de s’emparer de ces fonds au sein du bloc 582 698 au lieu de les allouer à leurs réels propriétaires, mais les autres coopératives de minage (BTC.TOP, BTC.com) n’ont pas laissé passer cela en invalidant les blocs minés et en minant leur propre chaîne (plus longue). Certains ont qualifié cela d’attaque des 51 %, mais selon moi ce n’était pas une attaque puisqu’il était compliqué d’intégrer un changement faisant respecter cette règle (Bitcoin Cash n’a pas à interpréter SegWit) et que la communauté était quasi-unanimement en accord avec ce qui a été fait. Cependant, cela en dit long sur l’étendue du problème.

Bien heureusement, un remède partiel contre les attaques des 51 % est appliqué depuis novembre 2018 : Bitcoin ABC implémente en effet une protection contre la réorganisation profonde qui empêche toute réorganisation de la chaîne de plus de 10 blocs. Cette protection fait que toute transaction ayant plus de 10 confirmations est considérée comme finale, ce qui permet typiquement aux plateformes d’échange d’accepter les dépôts de BCH en toute sérénité. Néanmoins, cette mesure brise le principe de la chaîne longue et représente donc un compromis. Elle pose notamment le problème conceptuel de la subjectivité faible (un nouveau nœud qui se synchronise avec le réseau peut être trompé par un attaquant en suivant la chaîne la plus longue et pas la chaîne considérée comme valide par le reste du réseau) dont on doit se préoccuper. Quoi qu’il en soit, la protection contre la réorganisation est une mesure d’urgence nécessaire même si elle ne résout pas tout, et pourra à l’avenir être désactivée si le prix du BCH remonte au niveau de celui du BTC ou si l’algorithme Avalanche est implémenté.

Enfin, la troisième faiblesse principale de Bitcoin Cash est son effet de réseau qui reste bien moins grand que celui de Bitcoin. Ce dernier dispose en effet d’un avantage non négligeable et qui, s’il parvenait à passer correctement à l’échelle, condamnerait Bitcoin Cash à subir la dure loi de la concurrence. Toutefois, comme je l’ai expliqué dans mon article contre le maximalisme, Bitcoin-BTC a ses problèmes propres et je suis plutôt sceptique sur sa capacité à s’adapter à la demande par l’intermédiaire du réseau Lightning ou des chaînes latérales. C’est pourquoi je pense que Bitcoin Cash continuera à exister aux côtés de son grand frère pour les années à venir.

 

Le passage à l’échelle sur la chaîne est-il viable ?

Comme nous l’avons vu, la différence principale entre Bitcoin Cash et Bitcoin est la méthode privilégiée pour passer à l’échelle : contrairement à Bitcoin, Bitcoin Cash a pour objectif de passer à l’échelle sur la chaîne, par le biais de l’augmentation progressive de la taille limite des blocs telle que l’imaginait Satoshi Nakamoto4. Ce moyen est élégant et simple, ce qui constraste avec la complexité d’une solution comme le réseau Lightning. Ainsi, la taille limite des blocs est passée de 1 à 8 Mo le 1er août 2017, et de 8 à 32 Mo le 15 mai 2018, ce qui fait que Bitcoin Cash peut aujourd’hui théoriquement traiter 244 transactions par seconde. Comme indiqué sur la feuille de route, ce seuil pourra devenir à la longue un seuil adaptable qui se baserait sur l’activité de la chaîne et n’aurait plus à être modifié manuellement par des mises à niveau4.

Naturellement, ce plan a toujours provoqué le doute parmi les personnes les plus sceptiques, et on peut légitimement se demander si cette méthode de passage à l’échelle est possible et jusqu’à quel point. Regardons donc cela plus en détail.

Tout d’abord, précisons que le projet Bitcoin Cash est censé se développer sur plusieurs décennies, et qu’il ne faut pas trop se formaliser de la taille d’un téraoctet indiquée sur la feuille de route. Cette taille représente la capacité nécessaire pour que 10 milliards d’êtres humains puissent effectuer 50 transactions par jour, c’est-à-dire une adoption généralisée du bitcoin cash dans le monde. De plus, il est précisé que cette croissance doit être déterminée par le marché (« market-driven growth ») ce qui signifie qu’elle n’aura pas lieu s’il n’y a pas une réelle demande qui fasse augmenter le prix, et qui accroisse par conséquent les moyens financiers des différentes équipes en charge d’améliorer l’infrastructure logicielle et matérielle du système.

L’objectif n’est pas en soi de produire de gros blocs, mais de pouvoir le faire en gardant une décentralisation suffisante du réseau. Le mot « décentralisation » est un mot vague mais nous comprenons que le réseau est « suffisamment décentralisé » lorsqu’il est capable de résister aux différentes attaques qui peuvent être faites à son encontre, et en particulier aux attaques des États. Une façon de mesurer la décentralisation est le nombre de nœuds du réseau, qui dépend du coût individuel pour faire fonctionner un nœud : en effet, plus un nœud est coûteux à entretenir du point de vue du stockage, de la bande passante et de la capacité de traitement, moins il y a d’opérateurs sur le réseau. Toutefois, cette métrique est plutôt simpliste et d’autres paramètres rentrent en jeu comme la qualité de cette décentralisation6 ou le nombre total d’utilisateurs7.

De cette manière, bien qu’elle fasse des compromis, la communauté de Bitcoin Cash considère la décentralisation du réseau comme une qualité à ne pas trop négliger et s’oppose fermement à Bitcoin SV, dont le but semble être d’écrire tout sur la chaîne et de faire en sorte qu’un nombre réduit d’acteurs puisse faire tourner un nœud.

Ensuite, nous pouvons nous demander si nous n’avons pas déjà atteint un point critique avec Bitcoin-BTC et qu’il ne faudrait pas conserver une petite taille des blocs. Afin de déterminer s’il était possible ou non d’augmenter la capacité transactionnelle en préservant une décentralisation suffisante, divers tests ont été réalisés :

  • En octobre 2017, Bitcoin Unlimited a mis en place un réseau de test appelé le Gigablock Testnet sur lequel des blocs d’un gigaoctet ont pu se propager.
  • En juin 2018, une étude menée conjointement par le groupe Dash Core et l’Université d’État de l’Arizona a prouvé que le protocole Dash (qui veut aussi passer à l’échelle on-chain) pouvait traiter aisément des blocs de 10 Mo toutes les 2,5 minutes, soit environ 295 transactions par seconde.
  • Le 1er septembre 2018, un stress test financé par la communauté a eu lieu sur le réseau de Bitcoin Cash : ce ne sont pas moins de 2,1 millions de transactions qui ont été traitées pendant la journée, et ceci sans augmentation des frais ni complication majeure malgré des blocs pouvant peser jusqu’à 15 Mo.

Bien entendu, il existe tout un tas de problèmes qu’il faudra corriger avant que le réseau ait la chance de monter en charge, mais ces essais montrent bien qu’il est au moins envisageable d’augmenter la taille limite des blocs de plusieurs ordres de magnitude sans trop impacter la décentralisation du réseau.

Enfin, il reste à savoir jusqu’où peut aller ce passage à l’échelle : en effet, requérir que le réseau pair-à-pair traite des blocs d’un téroctet toutes les dix minutes semble être une idée complètement délirante. Seul l’avenir nous le dira, mais il est possible que le progrès technologique permette, au cours du XXIème, de considérablement augmenter les ressources informatiques disponibles pour les individus. C’était d’ailleurs tout l’esprit de la loi de Moore, une conjecture du XXème observant que le nombre de transistors dans un circuit intégré dense doublait chaque année, qui est par ailleurs citée par Satoshi Nakamoto dans le livre blanc de Bitcoin.

En toute honnêteté, je ne sais pas si ce passage à l’échelle sur la chaîne est faisable et quel effet il aurait sur le réseau. Il s’agit plus pour moi d’un acte de foi qu’une démarche entièrement rationnelle, tous les projets crypto-économiques étant de toute manière des expérimentations. Il est évident que les choses doivent rester limitées, mais le niveau où placer cette limite est une vaste question, à laquelle (à ma connaissance) personne n’a jamais apporté de réponse totalement satisfaisante. Heureusement, le passage à l’échelle pourra toujours se faire de manière hybride selon l’avancement du développement des solutions de seconde couche : la communauté de Bitcoin Cash n’est pas opposée dans l’absolu au réseau Lightning et aux chaînes latérales, même si elle considère que l’accroissement de l’activité sur la chaîne est une priorité.

 

Conclusion

Ainsi, Bitcoin Cash est l’incarnation de la gouvernance décentralisée de Bitcoin : il est le produit d’un débat sur la scalabilité qui ne s’est jamais résolu. Il puise ses forces dans l’histoire de Bitcoin, ce qui explique toute la passion qui l’entoure. J’aime Bitcoin Cash à cause de la vision claire de ce qu’il veut devenir : un argent liquide électronique décentralisé facile à utiliser et accessible à tous. J’aime Bitcoin Cash à cause de la communauté qui porte cet objectif dans son cœur. J’aime Bitcoin Cash à cause de sa capacité à évoluer pour que cette vision se réalise.

À ceux qui pensent que Bitcoin Cash fait fausse route et détériore l’image de Bitcoin, je dirai que son existence a au moins le mérite de rendre service à Bitcoin en attirant les individus qui pensent que l’augmentation de la taille des blocs est la voie à suivre et en faisant un travail d’adoption des commerçants qui bénéficie à toutes les cryptomonnaies. De plus, je préciserai que le fait de soutenir Bitcoin Cash ne signifie pas pour moi que je suis fermé aux autres modèles. Il faut reconnaître que Bitcoin a un effet de réseau et une stabilité exemplaires qui font de lui un point stable dans l’écosystème, et qu’il existe aussi des protocoles comme Ethereum ou Tezos qui possèdent un conception différente et qui permettent de faire des choses qui ne sont pas vraiment possibles sur Bitcoin Cash.

L’avenir est incertain dans l’écosystème des cryptomonnaies et il n’est pas impossible que Bitcoin Cash disparaisse à un moment ou un autre, du fait d’une énième querelle interne ou de la concurrence d’une autre cryptomonnaie. Néanmoins, la vie est une prise de risque et l’instabilité qui le caractérise actuellement pourrait bien être sa plus grande force sur le long terme. C’est pourquoi je lui prédis une brillante destinée.

 


Notes

1. Certaines personnes considèrent que les mineurs se sont opposés à SegWit parce que cette mise à niveau annulait les effets de l’ASICBoost, une technique brevetée qui permettrait d’augmenter l’efficacité du minage de 20 % et que certains mineurs utiliseraient en secret. Bitmain a toujours nié cette allégation.

2. Dans la transaction de récompense du « bloc d’exode » de Bitcoin Cash (478 559), on trouve d’ailleurs un message de bienvenue pour Shuya Yang, la fille de Haipo Yang, le PDG de ViaBTC :

Welcome to the world, Shuya Yang!

3. Le 3 novembre 2008, en réponse à l’objection de James A. Donald selon laquelle le système ne passait pas correctement à l’échelle, Satoshi Nakamoto a déclaré :

Long before the network gets anywhere near as large as that, it would be safe for users to use Simplified Payment Verification (section 8) to check for double spending, which only requires having the chain of block headers, or about 12KB per day. Only people trying to create new coins would need to run network nodes. At first, most users would run network nodes, but as the network grows beyond a certain point, it would be left more and more to specialists with server farms of specialized hardware. A server farm would only need to have one node on the network and the rest of the LAN connects with that one node.

The bandwidth might not be as prohibitive as you think. A typical transaction would be about 400 bytes (ECC is nicely compact). Each transaction has to be broadcast twice, so lets say 1KB per transaction. Visa processed 37 billion transactions in FY2008, or an average of 100 million transactions per day. That many transactions would take 100GB of bandwidth, or the size of 12 DVD or 2 HD quality movies, or about $18 worth of bandwidth at current prices.

If the network were to get that big, it would take several years, and by then, sending 2 HD movies over the Internet would probably not seem like a big deal.

4. Même après avoir implémenté une taille limite des blocs de 1 Mo, Satoshi Nakamoto a toujours envisagé de l’augmenter, comme le prouve son message du 4 octobre 2010 sur le forum Bitcointalk :

It can be phased in, like:

if (blocknumber > 115000)
    maxblocksize = largerlimit

It can start being in versions way ahead, so by the time it reaches that block number and goes into effect, the older versions that don’t have it are already obsolete.

When we’re near the cutoff block number, I can put an alert to old versions to make sure they know they have to upgrade.

5. L’idée d’une taille limite des blocs adaptable n’est pas nouvelle et se retrouve dans le « Consensus Émergent » de Bitcoin Unlimited ainsi que dans le nom de Bitcoin ABC, ABC signifiant « Adjustable Blocksize Cap ». Une ébauche de BIP a été écrite par Imaginary Username.

6. On comprend qu’il y a un problème si les nœuds se situent géogaphiquement au même endroit, s’ils passent par le même FAI, ou pire, s’ils sont tous hébergés sur AWS. Voir l’entrevue entre Naomi Brockwell et Josh Ellithorpe à ce sujet pour un éclairage plus complet.

7. À capacité transactionnelle égale, un réseau qui sert 10 millions de personnes est plus utile qu’un réseau qui sert 10 000 personnes, ce qui incite les gros opérateurs (coopératives de minage, plateformes d’échange, portefeuilles, applications, etc.) à entretenir un nœud.


Sources

Satoshi Nakamoto, Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System, 31 octobre 2008.
Daniel Morgan, The Great Bitcoin Scaling Debate — A Timeline, 3 décembre 2017.
Joannes Vermorel, Terabyte blocks for Bitcoin Cash, 17 décembre 2017.
Jonathan Toomim, An incomplete history of the Bitcoin Cash’s origin and the Minimum Viable Fork project, 1er juin 2019.
Haipo Yang, The Story behind Bitcoin Fork, 26 août 2019.
Joannes Vermorel, On choosing the right block size for Bitcoin, 17 septembre 2019.
The Bitcoin Cash Roadmap

Les cryptomonnaies contre l’autorité

Cet article a été initialement publié le 12/07/2017 sur Révolte Créatrice et sur Steem.

L’argent ! Y a-t-il quelque chose qui intéresse plus le monde moderne que l’argent ? Pour la plupart, nous apprécions l’argent car il intervient dans la satisfaction de nos désirs les plus communs. Eau, nourriture, vêtements, logement, chauffage, électricité, outil de travail, culture, et même position sociale : tout semble s’obtenir par son intermédiaire. L’argent est le symbole de la richesse. Certains l’adulent, d’autres en font la cause de tous les maux : toujours est-il que le sujet a un enjeu réel, tangible pour la quasi-totalité des êtres humains.

Si je veux parler aujourd’hui de la monnaie (terme plus correct pour décrire ce que nous appelons « argent »), c’est pour parler de l’avancée sans précédent que représentent les cryptomonnaies, et du potentiel qu’elles ont d’œuvrer pour la liberté. L’engouement récent qui est en train de se former dans le monde financier et médiatique autour de la « technologie blockchain » ne fait que confirmer le bouleversement économique qu’elles pourraient provoquer.

 

Monnaie et cryptomonnaie

La monnaie est usuellement définie comme un bien remplissant trois fonctions :

  1. Elle a un rôle d’intermédiaire dans les échanges : en étant universellement reconnue, elle résout les problèmes d’un hypothétique troc.
  2. Elle constitue une réserve de valeur dans le temps : elle permet d’accumuler du travail fourni pour n’en récupérer les produits que bien plus tard.
  3. Elle sert d’unité de compte pour le calcul économique ou la comptabilité : c’est un moyen standard d’exprimer la valeur des autres biens.

Dans l’histoire de l’humanité, les marchandises servant de monnaie ont été nombreuses (bétail, sel, coquillages, graines de cacao, etc.), mais ce sont les métaux précieux comme l’or et l’argent qui ont été adoptés le plus largement pour cet usage, en raison de leur rareté, de leur inaltérabilité, de leur divisibilité et vraisemblablement de leur beauté. Aujourd’hui, nous utilisons des billets et des pièces n’ayant plus aucune valeur intrinsèque (appelés liquide ou espèces) et des écritures dans les registres des banques (appelés comptes bancaires). En fait, ce qui caractérise la monnaie, c’est une construction psychologique : chacun apporte de la valeur à sa monnaie parce qu’il est convaincu qu’elle va lui permettre d’acheter d’autres biens à ses semblables (qui lui apportent de la valeur pour la même raison).

 

Pièce de bitcoin small

 

Maintenant qu’est-ce que la cryptomonnaie ? Pour expliquer brièvement en quoi consistent les cryptomonnaies, il convient de parler de la première d’entre elles, le bitcoin. Bitcoin est un protocole d’échange d’informations pair-à-pair fonctionnant sans autorité centrale, créé en 2008 par Satoshi Nakamoto et mis en pratique à partir du 3 janvier 2009. Ce protocole open-source gouverne l’émission et les transactions d’un jeton (token) du même nom qui a vocation à être une monnaie : le bitcoin (qu’on écrit en minuscules pour différencier la monnaie du protocole). Bitcoin utilise différentes technologies cryptographiques : c’est pour cela qu’on parle de crypto-monnaie.

L’ensemble de tous les échanges effectués entre ses utilisateurs depuis sa création est enregistré dans un immense registre public appelé chaîne de blocs ou blockchain. Pour initier une transaction, il suffit à un utilisateur de l’écrire dans la blockchain à l’aide du protocole. Contrairement au cas d’un virement bancaire qui aurait besoin d’être validé par les banques concernées, Bitcoin s’affranchit d’un tiers de confiance : la fiabilité du système repose sur le fait que la validation d’un bloc (un ensemble de transactions) demande la résolution d’un problème cryptographique nécessitant une grande puissance de calcul. Cette validation, appelée preuve de travail, offre à celui qui la réalise une récompense se composant de bitcoins créés par le protocole (ainsi que d’éventuels frais de transaction). C’est ce qu’on appelle le minage (en référence aux mineurs d’or) et c’est la seule façon d’augmenter la masse monétaire du bitcoin.

Le bitcoin est une monnaie déflationniste dans le sens où la quantité de bitcoins pouvant être créés est limitée à 21 000 000. La rémunération par bloc (actuellement de 12,5 BTC) est réduite de moitié tous les 210 000 blocs (soit environ tous les 4 ans), et s’arrêtera aux alentours de 2140. C’est pour cette raison que, si l’intérêt pour le bitcoin ne cesse pas de s’accroître, sa valeur augmentera au fil des années.

Autre détail important, la « gouvernance » de Bitcoin repose sur un consensus de la communauté, c’est-à-dire sur l’équilibre entre les intérêts de chacun : le conservatisme des développeurs, la cupidité des mineurs, la demande d’amélioration des utilisateurs. Il ne s’agit pas d’un système démocratique (personne ne vote à proprement parler) mais plutôt économique. La gouvernance émerge en effet du choix du logiciel (la version du protocole) que les utilisateurs lancent sur leur ordinateur. Les mineurs ont une grande influence sur ce choix car c’est eux qui valident la chaîne : si n’importe qui peut créer sa propre version de Bitcoin, n’importe qui n’est pas assuré que les mineurs le suivront. Cependant, leur pouvoir est limité car ce sont les utilisateurs qui donnent de la valeur au bitcoin, et qui donc vont agir sur les revenus du minage. La solidité du protocole est basée sur un ordre spontané produit par l’ensemble des actions volontaires des individus. La gouvernance de Bitcoin peut être comparée à celle du langage humain que personne ne gouverne réellement (n’en déplaise à l’Académie Française) et dont l’évolution résulte du choix des règles que vont appliquer les membres d’une communauté linguistique pour communiquer. Il s’ensuit que le protocole peut effectivement évoluer pour résoudre les problèmes qu’il rencontre (comme la récente congestion du réseau), mais que cette évolution est fastidieuse en raison de tous les intérêts en jeu.

Plus généralement, une cryptomonnaie est une monnaie numérique décentralisée qui repose sur un protocole cryptographique pair-à-pair. Elle peut avoir des différences techniques avec le bitcoin : Litecoin utilise une autre fonction de hachage (Scrypt), Ethereum met en avant l’implémentation de contrats auto-exécutables, Monero propose une anonymisation des transactions, Dash permet des transactions instantanées. Cependant, elles en conservent les principales caractéristiques et en particulier l’absence de recours à un tiers de confiance pour procéder à une transaction. En ce sens, les cryptomonnaies sont des concurrentes sérieuses aux monnaies « traditionnelles » qui demandent l’intervention des banques et des États pour fonctionner.

Le bitcoin s’est fait connaître auprès du grand public en 2013 lorsque son cours est monté à plus de 1000 $ avant de chuter dramatiquement début 2014 suite à la faillite de Mt. Gox. C’était le début d’un nouvelle ère. Depuis, la confiance globale dans les cryptomonnaies s’est consolidée. De plus en plus de monde s’y intéresse. En dépit de la volatilité du marché, les investissements se sont intensifiés et les projets dans le domaine se sont multipliés (notamment sur le réseau Ethereum). En mars 2017, la capitalisation boursière totales des cryptomonnaies s’approchait des 25 milliards de dollars ; début juin 2017, soit 3 mois plus tard, elle avait quadruplé en atteignant les 100 milliards de dollars. Bien que nous pouvons nous attendre à de fortes corrections du marché dans les mois à venir, et même à un krach en cas de défaillance technique (il ne faut pas oublier le caractère expérimental de ces technologies), nous sommes peut-être à la veille d’un âge d’or des cryptomonnaies. Pour ma part, je m’étonne chaque jour de cet écosystème qui ne cesse d’évoluer.

 

Le règne des monnaies fiat

Depuis la fin de l’étalon-or en 1971, toutes les monnaies gouvernementales du monde (le dollar, l’euro, le yen, le yuan, etc.) sont des monnaies fiat. Une monnaie fiat (du latin « qu’il soit fait ») est une monnaie dont la valeur repose essentiellement sur la confiance accordée à l’État au sein duquel elle est utilisée et qui impose son cours forcé. Ce type de monnaie s’oppose aux monnaies liées à une marchandise (métaux précieux entre autres) : les pièces utilisées pendant des siècles avaient une valeur intrinsèque, même si le gouvernement intervenait dans leur fabrication pour en garantir la composition (par exemple, le napoléon était une pièce de vingt francs se composant de 6,45 g d’or à 900 ‰). Elle s’oppose également à la monnaie représentative comme les billets de banque qui permettaient d’obtenir une certaine quantité d’or et d’argent sur simple présentation, le cours forcé étant un régime monétaire dans lequel les banques sont dispensées d’échanger le papier-monnaie contre du métal précieux. Cette non-convertibilité, qui était autrefois exceptionnelle, est devenue la norme.

La monnaie fiat est imposée aux citoyens par la contrainte de la loi. En France, la monnaie liquide (appelée monnaie fiduciaire) a cours légal : il est interdit pour un commerçant de « refuser des pièces de monnaie ou des billets de banque […] selon la valeur pour laquelle ils ont cours » (Code pénal, article R642-3). Le citoyen doit payer ses impôts et ses amendes en euros. L’État impose un monopole sur la monnaie en espèces en interdisant à quiconque de vouloir concurrencer l’euro :

La mise en circulation de tout signe monétaire non autorisé ayant pour objet de remplacer les pièces de monnaie ou les billets ayant cours légal en France est punie de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. (Code pénal, article 442-4)

Notons que les monnaies locales complémentaires n’ont pas vocation à concurrencer l’euro, et sont bien souvent indexées sur lui.

 

Euros small

 

Mais la monnaie fiat ne se résume pas à sa forme liquide ; elle est aussi scripturale c’est-à-dire qu’elle peut se rapporter simplement à l’écriture d’une dette dans un registre bancaire. Aujourd’hui, avec le développement informatique, environ 90 % de la masse monétaire en circulation est dématérialisée. On reproche souvent aux cryptomonnaies leur caractère numérique et « virtuel », mais en réalité nous utilisons déjà de la monnaie numérique, et cela au moyen de chèques, de cartes de paiement, de virements bancaires et de prélèvements mensuels.

Dans les pays développés, la création de la monnaie scripturale est déléguée aux banques commerciales (comme le Crédit Agricole ou la Caisse d’Épargne en France) et réglementée par les banques centrales (BCE, Fed, Banque d’Angleterre, BoJ). La monnaie est simplement créée par les banques en échange d’une promesse de remboursement d’un particulier ou d’une entreprise. Il y a ainsi création monétaire lors de l’octroi d’un crédit, et destruction monétaire lors du remboursement de ce crédit : certains parlent d’« argent dette ». La monnaie est bien créée : la banque n’a pas besoin de détenir la somme demandée en espèces pour pouvoir la prêter. Pour plus d’informations, vous pouvez aller visionner cette très bonne vidéo de vulgarisation d’Heu?reka sur le sujet.

La monnaie fiat n’a donc pas de fondement tangible comme pouvait l’être les pièces de métal précieux ou les billets de banque convertible en or. Elle peut être théoriquement créée à partir de rien (ex nihilo), ce qu’on résume un peu grossièrement dans l’expression « faire fonctionner la planche à billets ». Cette création monétaire provoque mécaniquement ce qu’on appelle de l’inflation (ou « hausse des prix ») : si vous augmentez la masse monétaire, vous augmentez la demande sans changer l’offre des produits et services, ce qui aura pour conséquence finale d’augmenter les prix.

Par exemple, imaginez que vous doubliez la quantité de monnaie dans les mains de chaque citoyen d’un État fermé : chacun sera deux fois plus riche qu’il ne l’était auparavant et se mettra à consommer plus. Au fur et à mesure du temps, un homme qui vend ses services, voyant la demande pour ainsi dire doubler, se mettra à augmenter ses tarifs par intérêt. Celui qui achète ses services, voyant le prix augmenter, se mettra lui aussi à vendre ses services plus cher. Peu à peu, toute la société se calibrera sur cet équilibre entre l’offre et la demande, les plus pénalisés dans l’histoire étant ceux qui ont le moins de facilité à changer leurs tarifs, à savoir les salariés. Finalement, les prix auront doublé.

En règle générale, les gouvernements et les banques ne sont pas généreux au point d’augmenter la quantité de monnaie de chaque citoyen et utilisent l’argent créé pour financer leurs propres projets (guerres, subventions, projets personnels des dirigeants…), ce qui a pour effet d’appauvrir les épargnants. L’inflation est une sorte d’impôt indirect et invisible qui touche tout le monde. De plus, elle engendre des désastres monstrueux dans les pays qui abusent de la création monétaire.

Les cas d’inflation sont nombreux, dans l’histoire comme dans l’actualité. En France, les premières expériences de monnaie fiat ont conduit à une importante augmentation des prix : on peut citer notamment la mise en place du système de Law (prononcé « Lass ») entre 1716 et 1720, ainsi que l’émission des assignats pendant la Révolution française qui a engendré une inflation de 304 % entre 1796 et 1797.

En 1914, l’effort de guerre a poussé la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne à suspendre la convertibilité en or de leurs monnaies respectives (le franc, la livre et le mark). Après la première guerre mondiale, lorsque la France est revenue (momentanément) à l’étalon-or en 1928, la valeur du franc en or équivalait à 20 % de sa valeur de 1914. Le Royaume-Uni a mené une politique fortement déflationniste afin de restaurer la valeur de la livre sterling (ce qu’il a fait en 1925), mais cette politique a eu pour effet de freiner gravement l’économie. Quant à l’Allemagne (la grande perdante), elle a connu entre 1922 et 1923 une période d’hyperinflation (appelée hyperinflation de la république de Weimar) au cours de laquelle la valeur du mark s’est totalement effondrée.

De nos jours, dans les pays occidentaux, les banques centrales s’efforcent de conserver un taux d’inflation de 2 %, l’économie moderne étant dépendante de cette inflation pour fonctionner.

Un autre exemple d’hyperinflation beaucoup plus récent est celui du Zimbabwe entre 2000 et 2009, gouverné par Robert Mugabe. Le symbole de cette inflation est la mise en circulation, en janvier 2009, d’un billet de 100 000 milliards de dollars zimbabwéens valant 30 dollars américains. Encore plus récemment, au Venezuela, suite aux présidences successives de Hugo Chávez et de Nicolás Maduro (ce dernier étant encore en fonction), l’état de l’économie du pays s’est dégradé : les prix auraient été multipliés par 8 en 2016 alors que le PIB se serait effondré de 18,6 %.

 

Billet de 100 billions de dollars zimbabwéens

 

Cependant, l’inflation n’est pas la seule conséquence pernicieuse de la nature des monnaies fiat. En vous forçant à utiliser des pièces et des billets sans autre valeur intrinsèque que leur coût de fabrication, le gouvernement peut tout simplement les déclarer comme invalides du jour au lendemain. C’est ce qui s’est passé en Inde le 8 novembre 2016. Ce jour-là, Narendra Modi a annoncé la démonétisation des billets de 500 et de 1000 roupies (valant respectivement 7 et 14 euros) sous prétexte de s’attaquer à la corruption et à l’évasion fiscale. L’ensemble de ces billets représentait 86 % de la masse monétaire fiduciaire en circulation, dans un pays où les échanges se font généralement en liquide, ce qui a provoqué la panique.

Cette mesure drastique rentre dans le cadre d’un guerre contre l’argent liquide menée par les États du monde entier. Le liquide est en effet bien moins visible et contrôlable que l’argent présent sur nos comptes bancaires : il sert au marché noir, à éviter l’impôt et la surveillance. Le rêve d’une société sans espèces (cashless society) représente aux yeux des fanatiques la fin de ces petits actes de révolte financière contre l’État auxquels sont continuellement poussés les individus. L’utilisation d’un compte bancaire (et donc le fait de devoir passer par une banque) permet en effet au gouvernement (sous certaines réserves évidemment) de savoir la somme d’argent que vous possédez, combien vous gagnez et avec qui vous échangez. Mieux : on peut purement et simplement vous voler. Lors de la crise chypriote de 2013, dans le cadre du plan de sauvetage des banques, les dépôts de plus de 100 000 euros de la Bank of Cyprus ont été ponctionnés à 37,5 %, sans cadre légal. Depuis le 1er janvier 2016, la « Directive sur le redressement et la résolution des banques » de l’Union Européenne autorise les banques à ponctionner les comptes de leurs clients de plus de 100 000 euros en cas de difficulté ou de faillite.

 

La liberté cryptomonétaire

Pour lutter contre tous les inconvénients liés aux monnaies fiat (inflation, démonétisation du liquide, ponction des comptes bancaires), la solution optimale a longtemps été de détenir des métaux précieux en tant que valeur refuge. Bitcoin a changé la donne. Les cryptomonnaies sont devenues des alternatives sérieuses en cas de crise monétaire. Elles permettent de conserver de la valeur à l’abri des actions du gouvernement. Elles donnent aux individus dépourvus de comptes bancaires la possibilité d’être leur propre banque à condition de posséder un smartphone et un accès à Internet. Elles anéantissent les frontières : chacun peut envoyer des fonds de façon quasi-instantanée à l’autre bout du monde sans autre coût que les frais de transaction (qui sont ridicules par rapport aux diverses taxes prélevées dans les échanges internationaux).

Bitcoin a redonné espoir à tous ceux qui chérissent la liberté, et pour cause : il a un biais idéologique très marqué, ayant été conçu pour échapper à l’autorité de l’État et des banques centrales. Véritable prouesse technologique, Bitcoin constitue une défiance envers un système monétaire qui marche sur la tête. La date de sa mise en pratique est de fait très symbolique : elle fait suite à la crise des subprimes aux États-Unis, celle-là même qui a engendré la crise économique globale de 2008.

 

Goéland small

 

Le protocole Bitcoin a été imaginé par des crypto-anarchistes (aussi appelés cypherpunks), c’est-à-dire des personnes qui s’opposent au contrôle gouvernemental de l’information sur le web et qui préconisent des moyens cryptographiques pour y remédier. Comme Jacques Favier et Adli Takkal Bataille l’indiquent dans leur ouvrage Bitcoin, la monnaie acéphale :

Bitcoin [a été] conçu par et pour gens opposés à l’autoritarisme des gouvernements, refusant la censure et la possibilité de censure, refusant la surveillance de masse, souhaitant conserver la propriété de leurs données personnelles, pensant que pour cela l’anonymisation de leurs correspondances, de leurs données et de leurs transactions est un droit, que les logiciels libres sont plus sûrs que les logiciels propriétaires, aux sources fermées, et qu’une monnaie libre par rapport aux États et aux banques est une chose désirable et utile.

L’idée d’un « internet de la monnaie » n’est pas nouvelle dans le milieu. Comme partout dans le monde de la recherche, Satoshi Nakamoto s’est inspiré grandement des projets antérieurs. Nous pouvons citer le eCash de David Chaum (1994), la b-money de Wei Dai (1998) et le bit gold de Nick Szabo (2005), reconnus comme étant des précurseurs du bitcoin. Satoshi Nakamoto cite d’ailleurs le papier de Wei Dai dans le livre blanc de Bitcoin.

Chose fascinante à propos de Bitcoin : tout le monde ignore l’identité réelle de son inventeur, Satoshi Nakamoto n’étant qu’un pseudonyme pouvant désigner une personne ou un groupe de personnes. Encore plus fou : il a très vite cessé d’intervenir dans l’évolution de son invention. Ainsi, contrairement à d’autres protocoles cryptomonétaires comme Litecoin, Ethereum ou Dash, Bitcoin n’a pas meneur qui serve de figure principale, même si certaines personnalités s’imposent plus que les autres. Le bitcoin est une monnaie acéphale (littéralement « sans tête »), ce qui ne fait que renforcer son biais anarchisant.

Les cryptomonnaies sont aussi conformes aux idéaux libéraux de liberté, de propriété et de responsabilité. Tout d’abord elles offrent une libération du monde de la monnaie qui est, comme nous l’avons aperçu, dominé par des entités telles que les banques et les gouvernements. En 1976, dans Pour une vraie concurrence des monnaies, Friedrich Hayek proposait d’ailleurs l’établissement d’une liberté monétaire et bancaire totale, qui se traduirait notamment par l’émission concurrentielle de monnaies distinctes. Les cryptomonnaies représentent un facteur de libre échange à l’échelle de la planète : il devient très difficile d’empêcher une personne d’envoyer une transaction, même si cette transaction est « prohibée ». Elles garantissent informatiquement la propriété des fonds d’un utilisateur, le vol étant pour ainsi dire impossible. De cette propriété absolue, découle une responsabilité : tout utilisateur peut être privé de ses fonds en cas de mauvaise manipulation ou de perte des clés de son portefeuille. Cette responsabilité contraste avec le système actuel où votre banque vous rembourse lorsque vous vous faites voler votre carte de crédit, et où chaque site web vous propose de restaurer votre session avec votre adresse mail en cas de perte de votre mot de passe.

Bitcoin est une invention radicalement hostile à l’autorité, rejetant non seulement la censure, la surveillance et plus généralement le contrôle de l’information, mais aussi et surtout l’intervention gouvernementale dans l’économie. Cette radicalité, les médias de masse l’évoquent dès qu’ils parlent de Bitcoin : la cryptomonnaie facilite les échanges illégaux, le trafic de drogues et le financement du terrorisme islamiste. La cryptomonnaie est foncièrement une mise en pratique anarcho-capitaliste et il est dans l’ordre des choses qu’elle soit utilisée dans le cadre du marché noir ou du marché gris. Car, après tout, qu’est-ce que le marché « noir » si ce n’est le marché libre, exempt de toute taxe et de toute réglementation administrative ? De fait, le bitcoin a longtemps été la monnaie du dark web, célèbre pour avoir été utilisé sur la plateforme Silk Road, avant d’être concurrencé par des monnaies plus confidentielles comme le monero ou le zcash.

En donnant aux utilisateurs la capacité d’éviter l’impôt, les cryptomonnaies constituent un instrument de lutte directe contre l’État. En France, la place occupée par l’État (au sens général) est imposante et ne cesse de croître : l’ensemble des prélèvements obligatoires est passé de 33,6 % du produit intérieur brut en 1965 à 45,5 % en 2014. Les cryptomonnaies entraîneraient la réduction la pression fiscale par le bas, en permettant aux citoyens qui les utilisent (je pense notamment aux commerçants) de ne pas déclarer tous leurs revenus (comme cela se fait habituellement avec le liquide). En cas d’adoption de masse d’une cryptomonnaie, la souveraineté monétaire rendue aux individus pourrait possiblement faire reculer le pouvoir étatique, en l’obligeant à s’adapter à cette évolution. C’est dans cet esprit que le prix nobel Milton Friedman affirmait dans une interview en 1999 :

Je pense qu’Internet va devenir une des forces majeures qui va diminuer le rôle des gouvernements. La seule chose qui manque, mais qui sera développée bientôt, est une solution fiable de cash électronique.

Outre l’aspect monétaire, Bitcoin pourrait être à l’origine d’une liberté bien plus vaste. La technologie derrière le protocole, appelée par une métonymie un peu étrange « technologie blockchain », pourrait en effet révolutionner certains secteurs de l’économie nécessitant l’existence de tiers de confiance comme le notariat. Nous pouvons déjà le constater dans le monde cryptomonétaire : en servant de modèle, Bitcoin a provoqué une vague créative et certains protocoles se sont spécialisés pour remplir d’autres tâches que le paiement. Dans ce cas, le jeton n’est qu’une incitation à authentifier la chaîne de blocs et n’a pas vocation à devenir une monnaie réelle : il faudrait plutôt parler d’actif numérique. Ethereum est le parfait exemple de ce type d’usage : le protocole se présente comme une plateforme décentralisée qui exécute des contrats intelligents et qui permet le déploiement d’applications décentralisées. Citons également Steem qui est un réseau social récompensant ses utilisateurs ; Sia qui est un projet de stockage décentralisé des données ; et BitBay qui souhaite devenir une plateforme de marché permettant d’échanger des choses de manière sécurisée (souvent présenté comme un eBay décentralisé). L’innovation technique de la chaîne de blocs, amplifiée par la liberté des initiatives et la facilité d’investissement, pourrait bien changer la face du monde.

Néanmoins, je pense qu’il est judicieux de s’attendre à une contre-attaque de l’empire. Certains pays pourraient fortement restreindre voire interdire l’usage des cryptomonnaies, ce qui influencerait les bons citoyens qui respectent scrupuleusement la loi, même s’il serait facile de contourner la loi, comme on le fait aujourd’hui avec le téléchargement illégal. D’autres États choisiront peut-être d’utiliser la technologie de Bitcoin pour créer leur propre cryptomonnaie semi-centralisée : un euro numérique régi par l’Union Européenne pourrait ainsi voir le jour. Après tout, l’imagination des législateurs quand il s’agit de taxer et de réglementer une innovation technique est sans limites.

 

Conclusion

Les cryptomonnaies représentent un tour de force technique sans précédent. De par leur existence, elles nous poussent à nous intéresser à ce qui fonde la valeur de la monnaie que nous utilisons, et à réaliser à quel point nous faisons confiance au système bancaire actuel. Le XXème siècle a largement été dominé par les monnaies fiat et par l’inflation qui en résulte. Il est possible qu’il n’en soit pas de même pour le XXIème siècle. Si les cryptomonnaies fascinent tant, c’est en raison de leur caractère subversif et de leur potentiel de libération. Elles exacerbent le sentiment de défiance que tout individu normalement constitué ressent pour l’autorité, et sa propension à vouloir s’émanciper de la tutelle qui lui est imposée. C’est l’une des raisons pour lesquelles je pense que cet engouement pour les cryptomonnaies ne cessera de croître au cours des années, jusqu’à qu’elles deviennent des monnaies à part entière pour le commun des mortels.

 


Pour écrire cet article je me suis grandement inspiré du très bon ouvrage Bitcoin, la monnaie acéphale de Jacques Favier et Adli Takkal Bataille.

SideShift, l’échangeur de cryptomonnaies automatisé

SideShift AI, ou plus simplement SideShift, est un service d’échange direct de cryptomonnaies ne nécessitant aucune vérification d’identité. Créé par Andreas Brekken en janvier 2019, il s’agit d’une alternative à ShapeShift, le célèbre service d’échange qui a pris en 2018 la décision controversée d’imposer à ses utilisateurs de fournir leurs informations personnelles pour effectuer des échanges. SideShift est encore jeune et demeure en version bêta (version 0.4 à l’heure actuelle), mais il est très prometteur, notamment par son engagement à ne pas tomber dans les mêmes travers que son grand frère.

 

Qui est Andreas Brekken ?

Puisqu’un service d’échange tel que SideShift implique un tiers de confiance, il est intéressant de connaître son créateur et directeur, qui est en charge de son développement : Andreas Brekken.

Andreas Brekken est né en Norvège et possède actuellement la nationalité de l’État de Saint-Christophe-et-Niévès (appelé Saint Kitts par les anglophones), « paradis fiscal » situé dans les Caraïbes. Il s’agit d’un développeur ayant travaillé sur beaucoup de projets en lien avec la cryptomonnaie : il a entre autres co-fondé une plateforme d’échange appelée Justcoin.com en 2013 (revendue en 2014) et travaillé pour Kraken en tant qu’ingénieur entre 2015 et 2016.

 

Andreas Brekken lunettes de soleil

 

À côté de cela, Andreas Brekken est le propriétaire du site web Shitcoin.com où il publie de longues analyses sur des plateformes ou des protocoles qu’il essaie comme Storj, Monero, OpenBazaar, Dash, Iota, EOS, Tron ou le réseau Lightning. Le site met également à disposition une newsletter humoristique retraçant de manière décalée l’actualité de l’écosystèmes des cryptomonnaies.

Depuis fin 2018, Andreas Brekken travaille principalement sur SideShift AI, qui se développe lentement mais surement.

 

Pourquoi SideShift AI ?

Force est de constater que le nom de SideShift AI n’a pas été choisi au hasard. D’abord, l’acronyme AI (Artificial Intelligence) donne une indication sur ce vers quoi tend SideShift : une automatisation des échanges entre les différentes chaînes. Même s’il s’agit d’une plateforme centralisée, on peut penser que des techniques comme les échanges atomiques (atomic swaps) seront implémentées à l’avenir.

L’autre partie du nom, SideShift, fait une référence directe à ShapeShift dont il prend la relève. Avec sa décision d’imposer des contraintes de KYC et d’AML, le grand frère ShapeShift s’est en effet coupé de ce qui avait fait son succès en 2017 et en 2018 : des échanges directs et sans contrainte, permettant aux utilisateurs d’échanger une cryptomonnaie contre une autre sans procédure administrative. SideShift est donc en concurrence avec d’autres services du même type qui ont émergé comme ChangeNOW.

SideShift permet d’échanger des cryptomonnaies de façon simple et rapide, mais son rôle ne se limite pas qu’à ça. Initialement, son objectif était en effet de faciliter le transfert des unités numériques entre une chaîne et ses différentes sidechains (ou chaînes latérales), en donnant aux utilisateurs la possibilité de passer rapidement de l’une à l’autre. SideShift s’inscrit notamment dans la dynamique du projet Drivechain porté par Paul Sztorc.

La première chaîne latérale dans laquelle SideShift est impliqué est Liquid, la sidechain de Bitcoin développée par Blockstream. SideShift fournit non seulement un service d’échange, mais il participe aussi à la sécurité de la chaîne latérale en faisant partie de la fédération forte qui en a la charge.

En plus de cela, SideShift est utilisé au sein du portefeuille de Bitcoin.com qui permet d’utiliser du bitcoin (BTC) et du bitcoin cash (BCH), et qui favorise ce dernier en le mettant en avant. SideShift a donc une position originale dans le conflit qui existe entre les communautés de Bitcoin et Bitcoin Cash, en étant recommandé par Adam Back (PDG de Blockstream) tout en ayant un partenariat avec Bitcoin.com, l’entreprise du célèbre Roger Ver faisant l’apologie de Bitcoin Cash.

Enfin, et ce n’est pas négligeable, SideShift fait preuve d’un certain humour que d’autres plateformes n’ont pas. La promotion de SideShift, loin de passer par la publicité traditionnelle, se fait par la production de mèmes, ironisant souvent sur l’air ridicule que nous avons lorsque nous nous prenons en photo avec notre carte d’identité pour répondre aux requêtes de KYC des plateformes d’échange réglementées.

 

Exemple de PNJ montrant leur pièce d'identité pour pouvoir échanger leurs cryptomonnaies

 

 

Quels échanges sont proposés ?

SideShift AI est encore en bêta et ne permet pour l’instant d’échanger que les principales cryptomonnaies. Néanmoins le choix est assez varié et pourra vous satisfaire. Notez que chaque échange effectué sur le site coûte généralement 1 % du montant échangé, ce qui favorise les petites conversions.

Dans les cryptomonnaies « classiques », on retrouve le bitcoin (BTC), l’éther (ETH), le bitcoin cash (BCH), le litecoin (LTC), le Binance Coin (BNB), le bitcoin SV (BSV), le monero (XMR), le dash (DSH), le zcash (ZEC), ainsi que des cryptomonnaies moins sérieuses comme le dogecoin (DOGE) et le Spice Token (SPICE).

 

Échanger bitcoin btc et bitcoin cash bch

 

Il vous est aussi possible d’échanger des stable coins tels que le dai (DAI), le Tether USD (USDT), l’USDC de Circle et le HonestCoin (USDH) de CoinEx. Cette possibilité d’échanger vos cryptomonnaies contre des jetons indexés sur le dollar pourra être utile pour se prémunir rapidement contre la volatilité du marché sans devoir passer par une plateforme traditionnelle.

Ensuite, comme on l’a évoqué, SideShift soutient la chaîne latérale Liquid et permet d’échanger des bitcoins se trouvant sur Liquid (L-BTC) pour des bitcoins de la chaîne principale (BTC). SideShift supporte également la version Liquid du Tether USD, et a même créé son propre jeton indexé sur le bitcoin cash : le L-BCH !

Enfin, il est possible de rapatrier des bitcoins présents sur le réseau Lightning vers la chaîne de blocs, ce qui peut être utile si vous avez reçu un pourboire sur un service comme Tippin ou Bottle Pay. Malheureusement, vous ne pourrez pas procéder au mouvement inverse : dans ce cas préférez utiliser ZigZag par exemple.

Le dernier crypto-actif proposé à l’échange par SideShift est le SAI, qui est le jeton de fidélité du site et qui est émis sur trois chaînes différentes : Ethereum, Bitcoin Cash et Liquid. Si vous participez au programme d’affiliation, vous obtiendrez des SAI lorsque les personnes utilisant votre lien procéderont à des échanges ! N’hésitez donc pas à utiliser le mien : https://sideshift.ai/a/IzCaNLe2Y 🙂

 

Comment utiliser SideShift AI ?

Pour effectuer un échange, rendez-vous sur le site web sideshift.ai. Vous vous retrouverez sur la page d’accueil : l’interface est minimaliste (ce qui plaira aux cypherpunks), mais tout à fait fonctionnelle.

 

Page d'accueil de SideShift

 

Cliquez d’abord sur la première icône (ici celle d’Ethereum) pour sélectionner la cryptomonnaie que vous désirez convertir. Comme on l’a dit, les possibilités sont multiples dans le type de coin qu’on peut échanger. Ici j’ai opté pour échanger du bitcoin (BTC).

 

SideShift choix cryptomonaie à envoyer

 

Puis cliquez sur la seconde icône pour choisir la cryptomonnaie que vous souhaitez obtenir en échange. Là encore, il y a une multitude de possibilités, bien qu’il en manque quelques unes par rapport au sens inverse. Ici j’ai choisi de recevoir du bitcoin cash (BCH).

 

SideShift choix cryptomonaie à recevoir

 

Vous aurez ensuite à renseigner votre adresse de réception de la cryptomonnaie de sortie, c’est-à-dire celle de votre portefeuille personnel. Ici, mon adresse pour recevoir du bitcoin cash était qzy06gv7e6wejn63lmxrz65phe9kz79ga5gfdjnh37. Pour continuer, cliquez sur « SHIFT ».

 

Échange BTC vers BCH : mise en place

 

Enfin, vous devrez envoyer la cryptomonnaie indiquée à l’adresse donné par SideShift (ici 3JD9EiS3tt7wFBeJr7deVRNMV6JMuMwKcp
), soit en la copiant directement, soit en scannant le code QR avec votre smartphone. Une fois la cryptomonnaie reçue, SideShift attendra un certain nombre de confirmations (une seule dans le cas de Bitcoin) pour vous envoyer l’autre cryptomonnaie.

SideShift vous indiquera le montant minimal et maximal qu’il est possible d’échanger. Dans mon cas, le montant devait se trouver entre 0,00012365 et 1,6 BTC, c’est-à-dire qu’il pouvait aller de 1 € à 12 000 €.

Prenez garde à enregistrer le numéro de l’ordre (ici e9f9383795f9a5813da5) pour effectuer une réclamation au support en cas de problème technique.

 

Échange BTC vers BCH : envoi des BTC

 

Lorsque votre transaction sera confirmée, SideShift vous enverra vos fonds. Le taux de change sera calculé à l’instant de la confirmation. Notez que ce dernier inclut les frais de 1 % prélevés par SideShift sur les échanges.

 

Échange BTC vers BCH : taux de change final

 

 

Conclusion

À l’instar de ShapeShift en 2017, SideShift AI se présente comme un service automatisé d’échange de cryptomonnaies permettant de convertir des fonds de manière simple et rapide, et sans nécessiter d’identification préalable. Il saura donc faciliter la vie de beaucoup d’utilisateurs de la communauté en permettant à chacun d’éviter les procédures longues et douloureuses des plateformes d’échange traditionnelles.

 

 

Le maximalisme du bitcoin contre la cryptomonnaie

Le maximalisme du bitcoin est une doctrine morale considérant que Bitcoin est le seul système de cryptomonnaie viable, qu’il doit occuper une position de monopole dans la sphère crypto-économique, et qui vise donc à décourager la formation et le développement de cryptomonnaies alternatives, notamment par l’attaque répétée des autres projets sur les réseaux sociaux.

Dans l’article précédent, nous avons vu que cette doctrine se fondait sur le fait que Bitcoin formait un système économique complexe, dont la sécurité et les qualités monétaires dépendaient de sa santé financière, et qu’il était par conséquent hautement désirable que la dominance du bitcoin soit la plus grande possible. Nous avons ainsi observé que les maximalistes se présentaient comme les cellules du système immunitaire de Bitcoin, dont le devoir était de réguler culturellement la communauté et de repousser les attaques sociales provenant des autres acteurs.

Aujourd’hui, nous allons examiner les raisons pour lesquelles cette doctrine est erronée, tant du point de vue monétaire que technique, et pourquoi elle a un impact négatif sur l’écosystème.

Notez que dans cet article nous parlerons du bitcoin comme une monnaie destinée à être utilisée par tous, un argent numérique pair-à-pair mondial, ce qui est la position généralement adoptée par les maximalistes, notamment quand ils décrivent l’avènement prochain du bitcoin comme une certitude. Il serait possible d’adopter une position plus prudente en considérant que Bitcoin est techniquement limité et qu’il n’atteindra jamais un usage généralisé (« Bitcoin est ce qu’il est »), mais ce n’est pas le sujet ici.

 

Bitcoin est-il indétrônable ?

Il est commun pour les maximalistes de présenter le bitcoin comme le roi des cryptomonnaies qui restera dominant en raison de son effet de réseau. Cependant, cet effet de réseau n’est aujourd’hui pas aussi puissant qu’il paraît l’être et Bitcoin n’est à mon avis pas indétrônable, bien qu’il risque de conserver sa position pendant encore quelques temps.

Tout d’abord, le symptôme clair de la fragilité de l’effet de réseau de Bitcoin est l’existence du maximalisme lui-même : si Bitcoin n’était pas mis en danger par sa concurrence, les maximalistes n’existeraient tout simplement pas. Nous avons d’ailleurs déjà remarqué que le maximalisme s’était initialement développé entre 2014 et 2015 lorsque le prix du bitcoin était au plus bas et que son effet de réseau commençait à s’affaiblir.

Ensuite, il faut remarquer que l’écosystème des cryptomonnaies est encore minuscule d’un point de vue financier si on le compare aux monnaies fiat ou à l’or : sa capitalisation boursière actuelle est de 250 milliards de dollars, loin des 15 000 milliards de la masse monétaire M3 du dollar et des 7500 milliards de la valeur du stock d’or mondial. De plus, cette valeur financière doit être considérée avec prudence puisqu’elle est surtout issue de la spéculation autour d’une technologie naissante, et pas de l’usage effectif de cette technologie. Ceci fait que rien n’est encore établi et qu’il peut encore y avoir des retournements assez rapides.

Les maximalistes aiment comparer Bitcoin à Internet parce que la suite de protocoles TCP/IP était la première de la sorte à voir le jour et a pu devenir un standard grâce à cet avantage, en dépit de la rude concurrence du modèle OSI lancé plus tard. Mais il ne faut pas généraliser et il existe de nombreux contre-exemples à l’avantage du précurseur : le français a longtemps occupé le statut de langue diplomatique internationale avant de tomber en désuétude au profit de l’anglais ; Google n’était pas le premier moteur de recherche ; Facebook a supplanté MySpace en tant que réseau social, etc.

Enfin, et c’est sans doute la raison la plus importante, le fait est que Bitcoin a des défauts majeurs et qu’on ne peut y remédier. En effet, le Bitcoin des maximalistes ne pourra pas changer sensiblement en raison de leur absence de compromis1 : si Bitcoin changeait sans leur approbation, alors il deviendrait, selon leur terminologie, une cryptomonnaie alternative. Ainsi, cette résistance au changement rend obsolète le principal argument qu’on pourrait faire en faveur de l’existence d’une seule cryptomonnaie, à savoir le fait qu’elle peut intégrer toutes les améliorations de ses concurrentes puisque tout est en source ouverte.

 

Le bitcoin est une mauvaise monnaie

Selon les maximalistes, le bitcoin est une monnaie saine, une monnaie librement choisie par le marché qui est à l’abri des ingérences étatiques. Mais pour qu’il soit choisi par les gens, il faudrait que le bitcoin dispose des qualités d’une bonne monnaie. Or ce n’est pas le cas.

La monnaie est l’intermédiaire d’échange par excellence. Ce qui fait qu’un bien est utilisé comme monnaie, c’est ce qu’on appelle sa cessibilité (de l’allemand Absatzfähigkeit, traduit en anglais par saleability ou salability), c’est-à-dire la facilité avec laquelle ce bien peut être échangé sur le marché dès que son détenteur le désire et en encourant le moins de perte de valeur possible. Ce concept, décrit en 1892 par Carl Menger dans son essai On the Origin of Money, se rapproche donc du concept de liquidité, ce qui fait que de nombreuses personnes définissent la monnaie comme le bien le plus liquide : c’est d’ailleurs pour cela qu’on parle « d’argent liquide » en français.

Une bonne monnaie doit avoir une cessibilité élevée qui s’adapte aux circonstances des échanges économiques. D’abord, la monnaie doit être cessible à travers l’espace : il faut qu’elle soit portable, c’est-à-dire que l’énergie ou le coût pour la déplacer doit être moindre. Ensuite, sa cessibilité a aussi besoin de se faire dans le temps : la valeur de la monnaie doit être stable et pour cela il faut qu’elle soit durable et rare. Enfin, la monnaie doit posséder une cessibilité qui s’ajuste à l’échelle : le bien utilisé doit être divisible et fongible, c’est-à-dire qu’il doit être possible de le diviser en petites unités et qu’on ne doit pas discerner une unité d’une autre. Cette triple adaptation à l’espace, au temps et à l’échelle se retrouve dans les trois fonctions de la monnaie : intermédiaire dans les échanges, réserve de valeur et unité de compte.

Le problème, c’est que les maximalistes, et malheureusement beaucoup de bitcoineurs, ont tendance à se focaliser sur la fonction de réserve de valeur du bitcoin, qui provient notamment de sa durabilité et de sa rareté, tout en négligeant ses autres fonctions. Assez étrangement, ils s’imaginent que la monnaie acquiert d’abord son statut de réserve de valeur pour ensuite devenir un intermédiaire dans les échanges et enfin une unité de compte.

 

L’évolution monétaire du bitcoin selon Murad Mahmudov (cliquer sur l’image pour agrandir)
L'évolution monétaire du bitcoin selon Murad Mahmudov

 

En cela, ils oublient que la monnaie, dont le rôle unique est de servir de moyen d’échange indirect sur le marché, obtient son statut de monnaie2, non pas en acquérant chacune de ces fonctions individuellement, mais plutôt de manière simultanée et progressive, les trois fonctions se complétant mutuellement. Ainsi que l’écrit Ludwig von Mises dans sa Théorie de la monnaie et du crédit publiée en 1912 :

La monnaie est un bien dont la fonction économique est de faciliter les échanges réciproques de biens et de services. […] [Ses fonctions secondaires] peuvent toutes être déduites du rôle de la monnaie comme moyen d’échange commun.

La fonction de moyen d’échange est donc indissociable de la fonction de réserve de valeur, et c’est la raison pour laquelle la plupart des gens épargnent leur richesse en monnaie fiat en dépit de l’inflation : car ils peuvent avoir un accès direct, immédiat et sans friction à d’autres biens et services. Cela est d’autant plus vrai pour le bitcoin qui, contrairement à l’or, n’a (quasiment) aucune valeur non monétaire, et dépend par conséquent de sa fonction d’intermédiaire d’échange pour garder son prix.

Ainsi, pour devenir la monnaie saine tant louée, le bitcoin ne doit pas seulement être un bien rare et inconfiscable, mais il doit aussi avoir une cessibilité qui s’adapte bien à l’espace et à l’échelle, choses qui lui font cruellement défaut.

 

Les deux problèmes de Bitcoin

Bitcoin souffre de problèmes intrinsèques qui ont des conséquences néfastes sur sa nature de système monétaire. En particulier, deux problèmes majeurs impactent le bitcoin : son manque de portabilité, qui est caractérisé par des frais de transactions et des temps de confirmations élevés, et son manque de fongibilité, issu de la faible confidentialité de sa chaîne.

Le premier problème majeur du bitcoin est son manque de portabilité qui est directement lié aux problèmes de passage à l’échelle de son protocole. Comme on l’a vu dans le précédent article, la capacité transactionnelle du réseau est artificiellement limitée par une taille limite des blocs afin de préserver une décentralisation maximale du réseau. Cette limitation provoque depuis 2017 des congestions périodiques du réseau Bitcoin : les transactions en attente de confirmation s’accumulent dans la zone mémoire des nœudsmempool »), ce qui fait grimper les frais de transaction par un phénomène d’enchères successives. Les utilisateurs sont alors contraints d’attendre que la congestion passe (ce qui peut prendre plusieurs jours), ou bien de payer des frais plus grands pour que leur transaction soit confirmée.

 

Taille moyenne des blocs de BTC entre 2013 et 2019
La taille des blocs entre 2013 et 2019. Avant SegWit la taille des blocs était limitée à 1 Mo ; depuis SegWit, la restriction est définie de manière plus complexe3 mais est toujours très contraignante.

 

Ce phénomène de quota est vu comme nécessaire par les maximalistes : pour eux, il contribue à créer un marché des frais pour payer pour la sécurité de Bitcoin. Mais il a pour conséquence d’amoindrir considérablement la portabilité du bitcoin, notamment lors des périodes d’engouement spéculatif comme en décembre 2017 où les frais de transaction médians atteignaient les 30 $, ou lors de l’été dernier où ils dépassaient les 3 $.

Les maximalistes ont tendance à croire que le problème de scalabilité sera résolu par des solutions (miracles) de surcouche comme le réseau Lightning et les chaînes latérales, mais à mon avis ce ne sera pas suffisant. D’abord, ces solutions ont leurs défauts et leurs limitations propres : le réseau Ligthning par exemple, a des problèmes inhérents de sécurité, de scalabilité et de liquidité. Ensuite, puisque la croissance des frais rendra la chaîne de blocs inutilisable pour beaucoup de personnes, la décentralisation de ces couches supérieures sera considérablement impactée par l’impossibilité économique de revenir sur la couche de base. Ainsi, sans une augmentation de la capacité transactionnelle du protocole Bitcoin comme le préconise Thaddeus Dryja (l’un des co-concepteurs du réseau Lightning), le manque de portabilité du bitcoin pourrait perdurer.

Continuons avec le second problème majeur de Bitcoin, qui est son manque de confidentialité. Dans Bitcoin, le registre des transactions n’est pas anonyme, mais pseudonyme : les bitcoins sont transférés entre des adresses publiques détenues par les utilisateurs, de telle sorte qu’en principe on ne peut pas savoir à qui appartient quoi. Cependant, à cause de la multiplication des procédures d’identification (KYC/AML) par les plateformes d’échange et de l’analyse de chaîne (notamment réalisée par Chainalysis), cette relative confidentialité est clairement remise en cause, et ce d’autant plus que la mauvaise portabilité du bitcoin pousse les gens à passer par l’intermédiaire de services tiers.

Il existe une méthode d’anonymisation directement applicable sur Bitcoin : il s’agit du mélange de pièces (appelé CoinJoin) qui permet aux utilisateurs de brouiller les pistes en envoyant leurs fonds dans une transaction commune. Mais les problèmes de scalabilité de Bitcoin pourraient rendre cette méthode assez peu fiable et très onéreuse pour les petits montants, ce qui contraste directement avec l’utilisation massive qui en est faite par Dash (PrivateSend) ou par Bitcoin Cash (CashShuffle), cryptomonnaies offrant des frais faibles de manière quasi permanente. De plus, d’autres protocoles disposent d’une meilleure confidentialité en exploitant des techniques cryptographiques : Zcash utilise des preuves à divulgation nulle de connaissance pour augmenter l’opacité de certaines transactions, et Monero se base entre autres sur les signatures de cercle pour obtenir un haut niveau d’anonymat général.

Pour en revenir aux caractéristiques monétaires, ce manque de confidentialité impacte directement la fongibilité du bitcoin. En effet, l’absence d’anonymat permet de différencier les pièces de bitcoin et de leur attribuer des valeurs distinctes. En témoigne notamment le développement du commerce des « bitcoins vierges », c’est-à-dire des bitcoins fraîchement minés, n’étant pas « salis » par des transactions illégales et qui se vendraient 20 % au-dessus du prix du marché. Ce manque de fongibilité pose un problème important pour un bien qui veut être une monnaie : pour accepter le bitcoin, le commerçant devrait préalablement s’assurer que les bitcoins payés ne soient pas volés ou n’aient pas été impliqués dans des affaires criminelles, ce qui alourdirait profondément les échanges. Pire : si un État bannissait la détention de bitcoins ou menaçait de le faire, l’insuffisance de confidentialité impacterait d’autant plus la cessibilité du bitcoin dans le pays concerné.

Enfin, quant à savoir si le bitcoin est le seul à pouvoir être durable et rare, et si les autres cryptomonnaies ne peuvent pas atteindre le même degré d’immuabilité, c’est à mon avis une question ouverte. Comme on l’a dit dans l’article précédent, la possibilité de faire tourner un nœud du réseau et la politique monétaire déflationniste du bitcoin sont garanties par l’inaltérabilité des règles de consensus, et cette inaltérabilité est garantie par une norme culturelle forte, un point de Schelling dont les maximalistes sont les premiers défenseurs (« Toute tentative de changer Bitcoin est une arnaque ! »). À ceci, je répondrai que la norme culturelle défendue par la communauté pourrait ne pas concerner toutes les règles de la même façon : certains aspects du protocole, dont la politique monétaire, seraient maintenus par l’absence de compromis, tandis que d’autres, comme la taille limite des blocs, pourraient être moins bien définis et dépendre des avancements technologiques. Ainsi, on ne peut selon moi exclure la possibilité que, au fur et mesure du temps, d’autres cryptomonnaies puissent devenir de bonnes réserves de valeur.

Quoi qu’il en soit des autres cryptomonnaies, le bitcoin des maximalistes est loin de constituer la monnaie idéale qu’ils vantent en permanence, et sa rigidité quasi absolue face au changement, qui lui donne sa force actuelle, pourrait devenir, à long terme, la plus grande de ses faiblesses.

 

D’autres usages des registres distribués

La cryptomonnaie ce n’est pas que la monnaie, et l’usage qu’on peut faire d’un protocole crypto-économique n’est pas limité au simple transfert de valeur. En effet, deux autres catégories d’utilisations existent : l’usage notarial, c’est-à-dire la garantie de l’authenticité de données, et l’usage « contractuel » passant par le biais de contrats autonomes (smart contracts), c’est-à-dire de programmes informatiques dont l’exécution se fait par l’intermédiaire d’une chaîne de blocs et ne nécessite donc pas l’intervention d’un tiers de confiance. C’est la création de Bitcoin qui, en apportant un registre réputé immuable et une possibilité de programmer la monnaie, a permis à ces usages annexes de voir le jour.

Cependant, Bitcoin est nécessairement limité, notamment par son modèle de sécurité qui requiert que la taille des données et le nombre d’opérations restent suffisamment bas. C’est pour cela qu’on a vu d’autres protocoles, faisant d’autres compromis et ayant des modèles de sécurité différents, se spécialiser dans ces usages. Ethereum en est sans doute le meilleur exemple : l’éther a en effet été créé dans le but de servir principalement de carburant à la plateforme (Vitalik Buterin parle de « cryptofuel »), et pas de réelle monnaie comme le bitcoin. Les usages notariaux et contractuels étant moins sensibles que la monnaie, Ethereum peut se permettre d’être moins décentralisé et plus flexible que Bitcoin.

Satoshi Nakamoto lui-même n’était pas hostile à cette idée, et, dans l’un de ses derniers messages en décembre 2010, il avait donné son avis sur le projet BitDNS, qui allait devenir Namecoin en 2011 :

Empiler tous les systèmes de quorum par preuve de travail dans une seule base de données ne passe pas à l’échelle. Bitcoin et BitDNS peuvent être utilisés séparément. […] Les réseaux ont besoin d’avoir des destins différents. Les utilisateurs de BitDNS pourraient être complètement tolérants vis-à-vis de l’ajout de fonctionnalités permettant de traiter des données volumineuses puisque peu de registraires de noms de domaine seraient nécessaires, tandis que les utilisateurs de Bitcoin pourraient devenir de plus en plus sectaires à propos de la limitation de la taille de la chaîne de sorte que son accès reste facile pour beaucoup d’utilisateurs et pour de petits appareils.

Mais ce n’est pas l’avis des maximalistes qui rejettent en bloc tous les modèles crypto-économiques autres que Bitcoin, et font par conséquent une critique intransigeante de la « technologie blockchain », le terme utilisé par les médias pour désigner l’ensemble des technologies de consensus sur des systèmes distribués. En fait, ils sont si inflexibles qu’ils en sont arrivés à transformer le motto fallacieux « blockchain not Bitcoin », popularisé par Blythe Masters en 2015, en la proposition inverse qui est encore plus surréaliste : « Bitcoin not blockchain ». En effet, selon leur doctrine, le seul usage qu’on puisse faire d’une chaîne de blocs est l’usage monétaire, et la seule chaîne à même d’y parvenir est celle de Bitcoin. C’est pourquoi beaucoup de maximalistes en vont jusqu’à insulter Andreas Antonopoulos, bitcoineur convaincu, célèbre conférencier et auteur de Mastering Bitcoin, qui partage la vision d’un écosystème varié et qui soutient Ethereum.

 

Tableau décisionnel de la blockchain selon Saifedean Ammous
Tableau décisionnel de la blockchain selon Saifedean Ammous

 

Il est dur de juger de la pertinence d’Ethereum, mais tout indique que son utilisation est vouée à grandir et que l’éther conservera sa valeur à long terme. À l’instar de Bitcoin, Ethereum jouit d’un effet de réseau en tant que précurseur dans sa catégorie, ce qui lui donne un avantage non négligeable par rapport aux autres plateformes du même type, et ce malgré sa nature changeante et hasardeuse.

Ainsi, à l’avenir, il est probable qu’on voie une diversité de protocoles de registres distribués émerger, et que chacun d’entre eux aura ses propres compromis pour s’adapter au mieux à l’usage visé.

 

Le maximalisme est un tribalisme toxique

Le maximalisme est un tribalisme toxique qui cherche à écraser les cryptomonnaies alternatives au bitcoin. Les maximalistes semblent être devenus les meneurs idéologiques de la communauté de Bitcoin et, tels des missionnaires en charge de répandre la bonne nouvelle, ils diffusent leur propagande partout où ils le peuvent : sur les réseaux sociaux, dans les médias les plus généralistes et même dans les livres pour enfants4 !

Parmi leurs pratiques, on retrouve l’injonction à accumuler des bitcoins, qui se matérialise le plus souvent par la répétition de courtes phrases en anglais comme « buy bitcoin » (achetez du bitcoin) ou « stack sats » (entassez les satoshis) et par la mise en valeur de la fonction de réserve de valeur du bitcoin. Et quand le prix de cette « réserve de valeur » s’effondre avec la volatilité qu’on lui connaît, ce sont les expressions « buy the dip » (achetez la baisse) et « HODL5 » qui ressortent. La réalité est que cette injonction contribue directement à la valorisation du bitcoin, donc à la santé du système entier, et que c’est pour cela que les maximalistes appellent autant à l’accumulation. D’ailleurs, l’une des quatre vérités de Giacomo Zucco que j’avais évoquées dans le premier article, était que « toute tentative de pousser quelqu’un à dépenser du bitcoin [était] une arnaque », qui sous-entend que celui qui dépenserait ses bitcoins les donnerait à quelqu’un d’autre qui pourrait les vendre à vil prix et faire baisser le cours.

Mais la pratique la plus détestable des maximalistes est sans doute l’attaque gratuite contre les différentes cryptomonnaies et contre les services qui acceptent ces autres cryptomonnaies comme Coinbase et Bitpay. Premièrement, cette attitude est directement nuisible à l’intérieur de l’écosystème (les gens investis dans des projets « sans intérêt » ne reviendront pas vers Bitcoin parce qu’un maximaliste leur a dit qu’ils étaient des shitcoiners, bien au contraire), et même au sein de la communauté de Bitcoin. Secondement, elle donne une image exécrable de Bitcoin et des cryptomonnaies à l’extérieur de notre microcosme : les maximalistes font paraître les bitcoineurs comme des gens sectaires et fermés, des spéculateurs intéressés uniquement par le prix (« number go up »), qui répètent sans cesse que le bitcoin est un or numérique qui ne doit pas bouger, ce qui dissuade clairement l’arrivée de nouveaux utilisateurs souhaitant l’utiliser comme un moyen de paiement.

Ainsi, ce tribalisme des maximalistes nuit directement au concept d’argent liquide électronique pair-à-pair qu’est censé représenter Bitcoin. En d’autres termes, le maximalisme est toxique pour la cryptomonnaie. Pour citer les mots de Ferdous Bhai, un bitcoineur profondément agacé par le maximalisme :

Si nous continuons d’éloigner les utilisateurs en prenant des positions extrêmes et absurdes, alors l’effet de réseau de Bitcoin arrêtera de grandir, et les monnaies alternatives possédant un écosystème plus sain finiront par gagner. […] Je veux voir Bitcoin gagner, et je continuerai de construire et de soutenir les entreprises qui rendent Bitcoin meilleur, plus fort et plus accessible. Dans ce processus, nous ne devons jamais perdre de vue notre objectif. Bitcoin n’est pas l’objectif final ; c’est un moyen d’atteindre l’objectif d’une monnaie dénationalisée, sans permission et résistante à la censure, que nous pouvons choisir d’utiliser ou de ne pas utiliser volontairement, sans coercition, ingénierie sociale ou menace de violence.

 

La coexistence des cryptomonnaies

Le maximalisme est donc une idéologie défendant un monopole du bitcoin dans l’écosystème des cryptomonnaies, par le biais d’une propagande continuelle ayant pour but de raffermir l’effet de réseau de Bitcoin. Pour les maximalistes, la coexistence des systèmes crypto-économiques semble non seulement inutile mais profondément néfaste pour Bitcoin. Cependant, comme on l’a vu ici, le bitcoin n’est pas la monnaie saine tant louée et Bitcoin n’est pas une bonne plateforme adaptée à tous les usages, et il est donc inévitable que des concurrents apparaissent.

Bitcoin-BTC représente le protocole le plus conservateur de l’écosystème : à cause du phénomène d’ossification, il est très dur d’y intégrer de nouvelles fonctionnalités, et quand cela se fait tout de même, le processus est lent et douloureux, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose. Le problème c’est que les maximalistes rabâchent continuellement que Bitcoin est le seul système de cryptomonnaie viable et que tous les autres sont voués à disparaître. En cela, ils semblent négliger la notion hayékienne de la concurrence comme un processus de découverte. L’écosystème est en effet encore naissant et tous les protocoles crypto-économiques, dont Bitcoin, peuvent encore être qualifiés d’expériences incertaines. Il est donc très raisonnable de penser que la coexistence pacifique des différents systèmes est bénéfique pour la cryptomonnaie en général, dans le sens où de meilleurs modèles pourraient être découverts et où les erreurs de certains protocoles donneraient des indications sur ce qu’il ne faut pas faire.

De plus, il est possible qu’à terme la possibilité d’accéder aux taux de change en direct et de pouvoir échanger une cryptomonnaie contre une autre de manière quasi instantanée et décentralisée (échanges atomiques, interopérabilité), pourrait maintenir une coexistence de cryptomonnaies ayant des caractéristiques différentes. Tout comme l’argent était utilisé aux côtés de l’or pendant des siècles à cause du problème de divisibilité de ce dernier, divers systèmes pourraient se développer en parallèle à Bitcoin pour compenser ses défauts potentiels.

Quoi qu’il en soit, nous poursuivons tous le même idéal de liberté monétaire et de désintermédiarisation du système financier. Plutôt qu’attaquer en permanence les alternatives à Bitcoin, les bitcoineurs passionnés feraient mieux de se concentrer calmement sur leur cryptomonnaie, voire même d’encourager l’usage des cryptomonnaies en général. L’idée n’est pas de tomber dans l’excès inverse : il existe assurément des jetons numériques sans intérêt qui sont soutenus et vendus par des personnes malhonnêtes et frauduleuses. Mais il serait profitable de communiquer de façon bienveillante et argumentée plutôt qu’adopter une attitude toxique et stérile.

Finalement, à l’image de Satoshi Nakamoto lorsqu’il était encore actif, nous devrions nous comporter de manière exemplaire pour que les contributeurs et utilisateurs futurs voient en nous des modèles à imiter et qu’ils œuvrent, eux aussi, à l’essor de la monnaie libre.

 

Lever de soleil essor des cryptomonnaies small jpg

 


Notes

1. Les seuls changements du protocole tolérés par les maximalistes sont les modifications rétrocompatibles qui restreignent les règles de consensus, qu’on appelle improprement soft forks. Ces modifications sont des mises à niveau du protocole qui n’obligent pas les nœuds non miniers et les autres infrastructures à se mettre à jour, ce qui permet ainsi de conserver l’effet de réseau de Bitcoin. Cependant, tous les soft forks ne sont pas acceptables car il est techniquement possible de changer la politique monétaire du bitcoin ou d’augmenter la capacité transactionnelle par cette méthode de mise à jour. Pour en savoir plus, vous pouvez lire mon article à ce sujet.

2. La monnaie n’a pas vraiment de statut, et il n’y a aucune distinction nette entre une monnaie et une non-monnaie. D’après Hayek dans Pour une vraie concurrence des monnaies :

Ce que nous observons est bien davantage un continuum dans lequel des biens dotés de différents degrés de liquidité, ou dont les valeurs fluctuent indépendamment les unes des autres, se confondent partiellement par le degré auquel ils peuvent être utilisés en tant que monnaie.

C’est ainsi qu’on peut considérer qu’il existe un multitude de monnaies (appelées « devises » par certains), et que les cryptomonnaies peuvent être désignées sous ce nom dans le sens où elles servent effectivement d’intermédiaire d’échange au sein de leurs communautés respectives, bien que leur liquidité soit très en deçà de celle des monnaies traditionnelles.

3. Depuis l’activation de SegWit, la grandeur restreinte par le protocole est le poids des blocs, qui ne peut pas dépasser les 4 millions d’unités. Cette limite autorise théoriquement la taille réelle des blocs à approcher les 4 Mo, mais en pratique celle-ci avoisinerait plutôt les 2 Mo dans le meilleur des cas. Le graphique ci-dessous montre l’évolution du poids moyen des blocs entre 2013 et 2019, calculé rétrospectivement. Les congestions du réseau ont généralement lieu lors des périodes où le poids des blocs atteint la limite des 4 millions d’unités de façon répétée.

Poids moyen des blocs de BTC entre 2013 et 2019

4. Bitcoin Money: A Tale of Bitville Discovering Good Money est un petit livre écrit par Michael Caras qui raconte l’apparition de la monnaie au sein d’une société d’enfants et qui fait l’apologie de Bitcoin. Vers la fin du livre, des enfants créent leurs propres copies de Bitcoin, présentées très caricaturalement comme des monnaies qui demandent de faire confiance aux personnes qui les ont créées, à l’instar des monnaies fiat.

5. « HODL » est une déformation orthographique du mot « hold » qui signifie ici « conservez [vos bitcoins], ne vendez pas ». Ce mème provient à l’origine d’un utilisateur du forum Bitcointalk qui avait, probablement éméché, créé un sujet intitulé « I AM HODLING » à la suite d’une baisse du cours pour expliquer qu’il était un mauvais tradeur et qu’il fallait qu’il change de stratégie. Cinq années plus tard, interrogé par Coindesk, cet homme déclarait qu’il était déçu de ce que son expression était devenue. Pour le citer :

J’aime Bitcoin lui-même mais je ne suis pas particulièrement un maximaliste du bitcoin. […] La raison pour laquelle le bitcoin avait de la valeur, à mon avis, était parce qu’il était une monnaie échappant aux frontières, une monnaie qui puisse être transférée entre deux personnes quelconques, à n’importe quel moment et pour quasiment aucun frais.


Sources

Friedrich Hayek, Pour une vraie concurrence des monnaies (The Denationalization of Money), octobre 1976.
Vitalik Buterin, On Bitcoin Maximalism, and Currency and Platform Network Effects, 19 novembre 2014.
Saifedean Ammous, The Bitcoin Standard: The Decentralized Alternative to Central Banking, mars 2018.
Sal The Agorist, The Economics of BTC Maximalism, 25 août 2019.
Arthur Breitman, On Supply Caps, 2 septembre 2019.

Les fondements du maximalisme du bitcoin

Dans l’article précédent, nous avons vu que le maximalisme du bitcoin était une doctrine morale visant à décourager la formation de cryptomonnaies alternatives, et qu’il se manifestait par une critique véhémente et systématique de ces dernières, notamment en les désignant sous le nom méprisant de « shitcoins ». On pourrait croire à du simple trollage, on pourrait penser qu’il s’agit d’une mouvance peu sérieuse d’individus en manque d’attention, mais c’est loin d’être le cas. En effet, les maximalistes les plus réfléchis savent très bien ce qu’ils font, et ils savent aussi très bien le justifier.

Nous allons donc voir aujourd’hui sur quoi le maximalisme du bitcoin se fonde : pourquoi les maximalistes considèrent que le bitcoin est la meilleure des cryptomonnaies, pourquoi ils croient que les autres cryptomonnaies ne peuvent pas avoir les qualités monétaires du bitcoin, et pourquoi ils ont l’intime conviction qu’il est nécessaire de combattre ces autres cryptomonnaies dans le débat public, y compris par le biais de propos simplistes, désagréables et blessants.

 

Le bitcoin, une monnaie saine

Aujourd’hui, la fonction monétaire est soumise à un monopole imposé par les gouvernements : les échanges passent par l’intermédiaire de monnaies fiat comme l’euro, le dollar ou le yen, qu’il est interdit de concurrencer1 et qui sont émises par des États ou par des banques centrales. Dans chaque région du monde, on est ainsi forcé d’utiliser une monnaie unique, et ce monopole a des effets néfastes sur l’économie.

Premièrement, ce monopole permet de procéder à une création monétaire continue et d’engendrer une inflation, c’est-à-dire une baisse du pouvoir d’achat de la monnaie, sans que le peuple ne puisse rien faire. Cette création monétaire, conformément au fait qu’elle profite à ceux qui reçoivent la monnaie nouvellement produite, aide considérablement l’État en réduisant le poids de sa dette et des intérêts qu’il doit payer. Mais elle soutient surtout l’économie actuelle, qui est littéralement droguée à l’inflation (« il faut baisser les taux pour relancer l’économie »), ce qui provoque du malinvestissement et des crises économiques récurrentes et cycliques. Tel que le décrit Saifedean Ammous dans son livre L’étalon-bitcoin :

La gestion de la masse monétaire [par le gouvernement], c’est le problème qui se fait passer pour la solution ; c’est le triomphe de l’espoir et des émotions sur la raison froide ; c’est la racine de toutes les politiques de subvention vendues à des électeurs crédules. Elle fonctionne comme une drogue extrêmement addictive et destructive, telle que la méthamphétamine ou le sucre : elle cause une belle euphorie au début, faisant croire à sa victime qu’elle est invincible, mais dès que l’effet diminue, la descente est dévastatrice et la victime en demande plus. C’est alors qu’un choix doit être fait : soit souffrir des effets du sevrage de l’addiction, soit prendre une autre dose, reporter d’un jour le moment de rendre des comptes, et entretenir de lourds dégâts à long-terme.

Secondement, puisque l’économie tend à se numériser (notamment par l’usage des cartes bancaires au détriment de l’argent liquide), ce monopole monétaire donne un pouvoir de censure aux banques, ce qui permet indirectement à l’État d’affermir son contrôle sur les capitaux et de prélever l’impôt plus facilement.

Bitcoin a spécifiquement été créé pour répondre à ce double problème. Pour les maximalistes et beaucoup d’autres bitcoineurs, le cœur de la valeur du bitcoin réside dans le fait qu’il constitue une monnaie saine (sound money), c’est-à-dire une « monnaie librement choisie par le marché, et qui reste sous le contrôle de ses détenteurs, à l’abri des ingérences et des interventions coercitives » pour reprendre les termes de Saifedean Ammous. Le bitcoin dispose en particulier de deux caractéristiques, qui émergent de l’aspect décentralisé du système et que les monnaies gouvernementales n’ont pas : il est difficile à produire et difficile à censurer. En ce sens, le bitcoin se rapproche des métaux précieux et, surtout, de l’or.

 

L'or et le bitcoin small

 

 

Pourquoi Bitcoin est unique

Cela nous amène donc à nous poser la question qui nous intéresse dans cet article : si le bitcoin possède les caractéristiques d’une monnaie saine, pourquoi les autres cryptomonnaies, qui s’inspirent grandement de sa conception de base, ne pourraient-elles pas aussi être rares et incensurables ?

Pour y répondre, il faut constater que ces qualités ne proviennent pas du code de Bitcoin, qui est disponible en source ouverte et qu’il est possible de copier autant qu’on le souhaite, mais des forces économiques qui le protègent : Bitcoin forme en effet un système économique complexe qu’il est dur de répliquer.

Tout d’abord, il est issu d’une « immaculée conception » telle que les maximalistes aiment l’appeler, c’est-à-dire d’une croissance initiale qui a été organique et anarchique, ce qui le distingue des autres cryptomonnaies.

En étant créé en premier, Bitcoin a en effet échappé à beaucoup des inconvénients rencontrés par les protocoles lancés ensuite : il n’a pas été attaqué dès le premier jour et il n’a pas attiré tout de suite la cupidité des spéculateurs, mais il a été construit progressivement par des idéalistes qui se demandaient si ce curieux système pouvait fonctionner. Ceci donne notamment au bitcoin l’une des distributions les plus justes de l’écosystème puisque les bitcoins qui existent actuellement ont été minés et sont passés de main en main, et ont gagné leur valeur au fur et à mesure du temps : aucune prévente ni aucune pré-allocation n’a eu lieu comme pour l’éther, le ripple, l’éos ou le iota.

De plus, il est important de noter que le créateur de Bitcoin, le mystérieux Satoshi Nakamoto, a disparu en 2011 laissant les rênes du projet à une multitude de personnes : cela fait du bitcoin une monnaie acéphale, sans meneur. Bitcoin se sépare donc de beaucoup d’autres protocoles crypto-économiques dont le développement général est bien souvent influencé par une personnalité unique, comme Ethereum est influencé par Vitalik Buterin, Litecoin par Charlie Lee et EOS par Dan Larimer.

Ensuite, avec ses 10 années d’existence, Bitcoin possède une certaine longévité dont ne disposent pas les autres cryptomonnaies. Bitcoin peut ainsi être comparé à un rat d’égout, qui survit dans un environnement hostile : il est rempli de défauts, mais il est terriblement bien adapté au contexte d’adversité dans lequel il évolue, que ce soit du point de vue technique, économique ou social. Et cette longévité renforce la confiance qu’on peut avoir dans le système conformément à l’effet Lindy : plus Bitcoin survit longtemps, plus son espérance de vie augmente.

Cela est d’autant plus vrai que Bitcoin bénéficie d’un point de Schelling naturel qui garantit l’inaltérabilité des règles de consensus : dans le cas d’un désaccord, toutes les parties en présence choisiront de ne rien faire et un changement contentieux ne sera jamais appliqué à ce qu’on appelle « Bitcoin ». Cela change donc de Bitcoin Cash et d’Ethereum par exemple, qui réalisent des mises à niveau régulières de leur protocole de base.

Enfin, cette résistance au changement de Bitcoin lui permet de garder une faible capacité transactionnelle par le biais d’une « taille limite des blocs » qui restreint le nombre de transactions qu’on peut inclure dans un bloc. Cette restriction préserve la possibilité pour le plus grand nombre d’entretenir un nœud complet afin d’assurer une plus grande décentralisation du réseau : en particulier, cela permet d’avoir une plus grande concurrence dans le minage et une meilleure vérification des règles de consensus. Comme le dit Sosthène dans son apologie des petits blocs, « il ne faut jamais sacrifier une parcelle de facilité de validation pour obtenir davantage de facilité de transaction […] il est beaucoup moins dangereux de pécher par excès de prudence que l’inverse ».

Selon les maximalistes, la restriction de la capacité transactionnelle n’est pas un problème, mais une nécessité technique pour préserver la décentralisation et l’immuabilité de Bitcoin : la couche inférieure (la chaîne de blocs) doit être stable, comme l’est la suite des protocoles sur laquelle se base Internet (« TCP/IP ») ; et l’activité économique doit se passer sur les couches supérieures, qui peuvent être plus évolutives. De cette manière, à l’avenir, si Bitcoin rencontre une adoption massive, l’idée est qu’une petite quantité d’acteurs paiera des sommes astronomiques pour la sécurité du réseau Bitcoin, et que l’essentiel des transactions se fera en dehors de la chaîne par le biais de solutions de scalabilité comme les chaînes latérales (Liquid, RSK, etc.), le réseau Lightning ou les bitcoins physiques d’OpenDime. Rien n’interdira non plus l’usage de solutions centralisés comme les crypto-banques qui émergent déjà aujourd’hui.

 

Les deux qualités de Bitcoin

Toutes les caractéristiques qu’on a évoquées donnent au bitcoin des qualités que les autres cryptomonnaies ne possèdent pas et que, selon les maximalistes, elles ne pourront jamais posséder.

La première qualité, qui est sans doute la plus mise en valeur par les maximalistes, est la résistance à l’inflation. Le fait que le protocole ne puisse pas évoluer de façon drastique empêche de modifier la politique monétaire du bitcoin, qui est gravée dans le code depuis le premier jour. Pour les maximalistes, ce n’est pas le cas des autres protocoles crypto-économiques qui, comme on l’a vu, peuvent être modifiés bien plus facilement que Bitcoin à l’instar de Bitcoin Cash, ou pire, qui n’ont pas du tout de politique monétaire définie comme Ethereum.

Cela fait du bitcoin une monnaie dure à produire (hard money) qui devient de plus en plus dure à produire au fur et à mesure du temps. En effet, la création monétaire de bitcoins est réduite de moitié tous les 4 ans : le taux de création monétaire qui est aujourd’hui d’environ 3,7 % par an, passera à 1,8 % par an en mai 2020, et tendra vers 0 à mesure que les années passent. Par conséquent, il ne devra jamais y avoir plus 21 millions de bitcoins en circulation.

 

Création monétaire du bitcoin

 

La deuxième de ces qualités est la résistance à la censure, c’est-à-dire qu’il est très dur pour une entité d’empêcher ou de modifier l’écriture d’une transaction sur la chaîne de blocs. Cela fait du bitcoin une monnaie souveraine, contrairement à d’autres cryptomonnaies.

D’abord, puisque le protocole est difficile à changer, il est hautement improbable de revenir sur l’historique des transactions dans Bitcoin tel que cela a été fait dans Ethereum en 2016 à la suite du du piratage de TheDAO et qui a mené à la scission entre Ethereum (ETH) et Ethereum Classic (ETC). Il est aussi impossible de geler des comptes comme l’ont fait les producteurs de blocs d’EOS en juin 2018.

Ensuite, Bitcoin est sans doute le protocole crypto-économique le moins vulnérable aux attaques des 51 %. Il possède en effet un taux de hachage suffisamment haut pour rendre exorbitant le coût de telles attaques2. À côté de cela, les branches minoritaires de Bitcoin qui partagent le même algorithme de consensus (Bitcoin Cash, Bitcoin SV) sont aujourd’hui très sensibles à ce type d’attaque : une coopérative de minage peut à elle seule réaliser disposer de la moitié de la puissance de calcul et attaquer le réseau, bien qu’elle n’y soit clairement pas incitée. Les chaînes de blocs minées par processeur graphique (GPU) sont aussi très vulnérables aux attaques des 51 % : Ethereum Classic, Bitcoin Gold et Verge en ont par exemple été des victimes.

Enfin, le fait qu’une attaque puisse être profitable sur ces chaînes alternatives plus petites provient de la possibilité pour l’attaquant de convertir ses gains en BTC : sur Bitcoin, ce ne serait pas possible, car un attaquant détruirait la crédibilité de l’ensemble de l’écosystème avec celle de Bitcoin, et se priverait d’un moyen efficace de conserver les fonds obtenus.

 

L'essence de Bitcoin
L’essence de Bitcoin selon David Puell (et les idées de Pierre Rochard)

 

Bitcoin est ainsi un système complexe dont les qualités proviennent, non pas seulement de sa conception de base, mais aussi et surtout des circonstances économiques et sociales dans lequel il évolue. Pour qu’une autre cryptomonnaie puisse disposer de ces qualités, il faudrait donc qu’elle réussisse à reconstituer ces circonstances, au moins en partie. Cependant, il existe un phénomène qui s’oppose au succès d’une telle démarche : c’est ce qu’on appelle l’effet de réseau.

 

L’effet de réseau de Bitcoin

L’effet de réseau est le phénomène par lequel l’utilité réelle d’une technique ou d’un produit dépend de la quantité de ses utilisateurs. Il s’agit d’un effet qui s’auto-alimente, qui fonctionne comme un cercle vertueux : plus il y a d’utilisateurs dans le système, plus les nouveaux utilisateurs se tournent vers ce système. L’effet de réseau peut également être exprimé par la loi de Metcalfe :

L’utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs.

L’exemple le plus parlant de l’effet de réseau est celui qui prend place en linguistique : les gens adoptent naturellement la langue qui leur sert à communiquer avec les autres. À l’heure de mondialisation, il existe donc une tendance générale à se tourner vers les langues les plus massivement utilisées, et en particulier vers une seule langue : l’anglais. L’anglais n’est ni la langue la mieux organisée, ni la plus facile à apprendre, ni la plus facile à prononcer : à ce titre, l’esperanto, qui est une langue construite, est une bien meilleure. Mais la langue anglaise est très utilisée autour du monde, et à ce titre fait aujourd’hui office de lingua franca dans le commerce international ou dans la communauté scientifique, à tel point qu’une personne peut rencontrer des difficultés si elle ne la connaît pas.

Bitcoin, qui est un protocole de communication comme le langage, est soumis au même genre d’effet de réseau, et c’est cet effet de réseau qui fait de lui le protocole le plus connu et le plus valorisé. Bitcoin est le premier protocole crypto-économique et jouit pour cela de l’avantage du précurseur (appelé first-mover advantage en anglais), qui lui donne encore aujourd’hui la place de numéro 1 sur le marché des cryptomonnaies.

L’effet de réseau de Bitcoin peut se décomposer en une multitude d’effets de réseaux différents, qui interagissent et se renforcent mutuellement au cours du temps. Nous nous bornerons ici à en évoquer les principaux.

Le premier effet de réseau dont Bitcoin tire parti est l’effet de sécurité spécifique aux protocoles crypto-économique, qui fait que les systèmes les plus utilisés sont les plus difficiles à attaquer tant du point de vue technique que social. Du côté de la validation des transactions, dans le cas de Bitcoin, le cycle est le suivant : une hausse dans le nombre de gens voulant utiliser le bitcoin fait augmenter son prix ; cette hausse du cours attire de nouveaux mineurs ; l’apport de cette puissance de calcul accroît la sécurité du réseau ; la sécurité du réseau augmente la confiance que les gens ont dans Bitcoin et donc leur volonté d’utiliser le bitcoin ; et ainsi de suite. De même, du côté de la gouvernance, une hausse dans le nombre d’utilisateurs rend les règles de consensus plus difficiles à changer (on appelle cela l’ossification du protocole) ce qui fait augmenter la confiance qu’ont les utilisateurs dans le maintien des qualités de Bitcoin.

 

Cercle vertueux de la sécurité de Bitcoin
Cercle vertueux de la sécurité de Bitcoin selon Parker Lewis

 

Le deuxième effet de réseau qui bénéficie à Bitcoin est celui lié au développement informatique : les développeurs sont attirés par les protocoles les plus utilisés, et améliorent par leur travail l’expérience des utilisateurs de ces protocoles. Cet effet concerne les développeurs de l’implémentation de référence du protocole, Bitcoin Core, qui améliorent la sécurité et l’efficacité du code source du logiciel : c’est ainsi que Bitcoin dispose des développeurs les plus compétents (bien qu’imparfaits) et que tous les projets qui se basent sur le même code source (Bitcoin ABC pour Bitcoin Cash, Litecoin Core pour Litecoin) continuent d’en répliquer les modifications. Cet effet de réseau englobe aussi tous ceux qui développent des applications ou des solutions rendant plus facile l’utilisation de Bitcoin, telles que les portefeuilles logiciels, les portefeuilles matériels, les processeurs de paiement, les plateformes d’échange, les services de garde, les services de mélange de pièces, etc. En fait, la plupart des applications dans l’écosystème vont inclure le bitcoin par défaut. On pourrait également inclure la documentation technique dans ce cercle vertueux : Mastering Bitcoin, la référence qui explique le fonctionnement de Bitcoin, n’est pas écrit pour Bitcoin Cash par exemple.

Le troisième effet de réseau est celui qui concerne la liquidité du marché, c’est-à-dire la capacité à acheter ou à vendre rapidement un actif sans que cela ait d’effet majeur sur son prix. Dans cet effet, plus un marché est liquide, plus il attire les gros investisseurs qui peuvent alors y entrer, ce qui le rend mécaniquement plus liquide : la liquidité engendre de la liquidité. Cet accroissement de la liquidité, outre le fait qu’il améliore la profondeur du marché et réduit son écart, permet aussi de stabiliser le prix du bitcoin : ainsi, malgré sa volatilité toujours très élevée, le bitcoin est aujourd’hui la cryptomonnaie la plus stable de l’écosystème.

Le quatrième effet de réseau est l’effet de préférence monétaire, qui concerne l’usage du bitcoin en tant que monnaie : une personne préfère utiliser une seule monnaie, non seulement parce qu’il lui est ainsi plus facile de faire ses comptes (effet intrapersonnel), mais aussi parce qu’elle veut utiliser la même monnaie que ceux qui l’entourent pour ne pas avoir à échanger continuellement sa monnaie contre une autre et à payer des frais de change en permanence (effet interpersonnel). Cet effet de réseau explique notamment pourquoi l’adoption d’une monnaie par un marchand va dépendre de l’adoption des clients potentiels, et vice versa.

Le cinquième effet de réseau est l’effet de marketing, qui fait qu’il est plus facile de vendre quelque chose à une personne, si cette dernière en a déjà entendu parler. Puisque les systèmes les plus dominants sont les plus connus, cet effet va décupler leur force. De cette façon, au sein du grand public il semble que la quasi-totalité de la population a déjà entendu parler au moins une fois de Bitcoin (« Le bignecogne3 ? Ah oui ils en ont parlé à la télé ! ») alors que ce n’est pas le cas pour Ethereum.

Ainsi, ce phénomène de l’effet de réseau intervient à de multiples reprises au sein du système économique complexe qu’est Bitcoin, et c’est cet enchevêtrement de cercles vertueux qui lui donne sa force et qui fait qu’il prend le pas sur les autres systèmes du même genre. Dans un environnement où Bitcoin est déjà bien installé, il est donc légitime de se demander comment une cryptomonnaie, même techniquement meilleure que lui, pourrait se faire une place sur le marché. De cette observation, les maximalistes concluent que seul Bitcoin compte et que les autres n’ont pas d’importance. Le bitcoin est la cryptomonnaie la plus utilisée, la plus sécurisée, la plus fiable, la plus accessible, la plus liquide, la plus connue du grand public ; et cela n’est pas prêt de changer.

 

Le maximalisme est le mécanisme de défense de Bitcoin

À présent que nous avons vu ce qui rendait Bitcoin si important, il faut nous intéresser au fondement de la doctrine maximaliste : si Bitcoin dispose d’un aussi grand effet de réseau, pourquoi chercher à maximiser sa dominance de manière inconditionnelle ?

Comme on l’a vu, Bitcoin est un système économique dont les qualités proviennent des forces économiques qui le soutiennent. De cette manière, plus le prix du bitcoin est haut, plus Bitcoin est fort. Cependant cet effet est à double tranchant : une baisse du prix du bitcoin affaiblit mécaniquement le système, et c’est là tout le problème quand on sait que l’attaquant potentiel peut être un État. L’effet de réseau n’est pas assez puissant pour empêcher une dispersion des forces économiques dans les alternatives à Bitcoin, et c’est donc pour cela que les maximalistes voient dans les autres systèmes de cryptomonnaie, non pas des clones inutiles qu’on peut ignorer, mais des usurpateurs qui tentent de profiter du succès de Bitcoin, des parasites qu’il faut éliminer.

Premièrement, pour les maximalistes, la prolifération des cryptomonnaies alternatives correspond à de la création monétaire déguisée et remet en cause la rareté du bitcoin : en occupant la même niche, ces cryptomonnaies diluent son prix quand elles attirent des utilisateurs ou des spéculateurs qui auraient autrement acheté du bitcoin. Ce pourrait ne pas réellement être un problème si les cryptomonnaies alternatives n’étaient pas survendues et n’occupaient pas une telle place, mais malheureusement le marché est dominé par un engouement médiatique autour de la « technologie blockchain », engouement qui permet notamment à un certain nombre d’individus peu scrupuleux d’effectuer des préventes de jetons monstrueuses sans produit minimum viable.

Secondement, comme on l’a dit, le foisonnement des cryptomonnaies alternatives réduit la sécurité de Bitcoin, ce qui est bien plus grave. En ayant un succès économique, les concurrents du bitcoin font diminuer son prix, ce qui abaisse mécaniquement la puissance de calcul du réseau et la stabilité du protocole, et, par voie de conséquence, sa sécurité.

Le cas de Bitcoin Cash est sans doute le plus parlant. Puisqu’il fait intervenir la même fonction de hachage que Bitcoin dans son algorithme de consensus (SHA256) et qu’il a la même « image de marque » (Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System), Bitcoin Cash constitue une menace potentielle pour Bitcoin. En cas de succès, Bitcoin Cash pourrait attirer à lui les forces de Bitcoin (utilisateurs, mineurs, développeurs), sans pour autant, selon les maximalistes, disposer des mêmes caractéristiques d’immuabilité que son frère. C’est pour cela qu’il est important pour ces maximalistes de le qualifier d’attaque contre Bitcoin, de constamment le critiquer (de manière argumentée ou non, peu importe), et de le désigner sous le nom désormais péjoratif de Bcash afin de nier son existence en tant que produit de la gouvernance décentralisée de Bitcoin.

Le maximalisme vise donc à préserver l’effet de réseau qui bénéficie à Bitcoin et dont dépendent ses propriétés de résistance à la censure et de résistance à l’inflation. Pour les maximalistes, Bitcoin est unique et le succès d’une cryptomonnaie alternative serait synonyme de défaite dans leur quête d’une monnaie saine pour le monde. C’est de cette manière qu’ils se dépeignent en défenseurs de Bitcoin, en chevaliers qui ne renoncent pas face à l’adversité, et qu’ils s’enorgueillissent profondément de lutter contre la prolifération des autres cryptomonnaies.

 

Chevalier Tone Vays Chevalier Giacomo Zucco
Tone Vays Giacomo Zucco

 

La meilleure façon de comprendre le maximalisme est de le voir comme le système immunitaire mémétique de Bitcoin4 : les maximalistes sont les globules blancs de l’organisme Bitcoin en charge de trouver et d’éliminer les substances étrangères. De cette manière, les maximalistes forment la minorité intolérante en charge de protéger Bitcoin : ils ne font aucun compromis, rejettent en bloc les autres cryptomonnaies et combattent leurs partisans comme s’il s’agissait de bactéries pathogènes.

C’est pour cela que les maximalistes sont critiqués pour leur toxicité : ils attaquent les autres projets sur les réseaux sociaux, souvent de manière non argumentée et caricaturale conformément à la culture du web, et n’hésitent pas à propager des idées virales et simplistes pour arriver à leurs fins. Mais, bien loin de nier leur comportement ou de s’en excuser, ils revendiquent leur toxicité comme une nécessité, persuadés qu’ils délivrent une « dure vérité » et qu’ils sont des missionnaires qui rendent service à la communauté. Dans une diffusion en direct du 29 septembre 2019 d’Anthony Pompliano, Aleksandar Svetski a d’ailleurs parfaitement exprimé ce point de vue :

La toxicité est vraiment importante : c’est le mécanisme des globules blancs à l’intérieur de Bitcoin. Les globules blancs sont toxiques pour la maladie, et nous, les bitcoineurs qui formons la minorité intolérante, sommes les globules blancs de Bitcoin. Nous devons rester forts et, quelle que soit la façon dont les gens nous appellent, que ce soit par le terme « toxique » ou par n’importe quel autre nom à la con qu’ils veulent nous donner, nous devons maintenir le niveau, parce que, si nous ne le faisons pas, personne ne le fera.

Le maximalisme a donc un rôle réel dans le contexte économique de Bitcoin, et les maximalistes forment les défenseurs de ce qu’ils croient être l’archétype de la monnaie saine. Ils renforcent l’effet de réseau qui donne à Bitcoin sa force, et cela semble fonctionner à première vue.

Cependant, on peut se demander si cette vision du monde est conforme à la réalité et si elle n’est pas entièrement biaisée par les phénomènes sociaux dans lesquels les maximalistes s’inscrivent. Le bitcoin est-il une monnaie saine, et ne peut-il pas être concurrencé ? Le monde doit-t-il tendre vers une seule monnaie majeure conformément à l’effet de réseau ? Ne peut-on réellement faire aucun autre usage de la technologie inventée par Bitcoin ? Le maximalisme rend-il vraiment service à Bitcoin en tant que système économique ? Nous essaierons de répondre à ces questions dans le prochain article.

 


Notes

1. En France, la monnaie imposée est l’euro. Ce dernier a cours légal dans le pays, c’est-à-dire qu’il est interdit pour un commerçant de « refuser des pièces de monnaie ou des billets de banque […] selon la valeur pour laquelle ils ont cours » (Code pénal, article R642-3). De plus, l’article 442-4 du Code pénal indique qu’il est interdit de concurrencer la forme liquide de l’euro :

La mise en circulation de tout signe monétaire non autorisé ayant pour objet de remplacer les pièces de monnaie ou les billets de banque ayant cours légal en France est punie de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende.

Pour ce qui est de la monnaie numérique, la loi est plus floue mais tout indique que l’État ne restera pas inactif. En témoigne par exemple la réaction de Bruno Le Maire, le minustre de l’économie et des finances, au projet Libra dans laquelle il affirme que « la souveraineté des États est en jeu ».

2. Le dernier ASIC de Bitmain, l’Antminer S17, a un taux de hachage de 56 TH/s et son prix est de 2322 $ d’après le site officiel. Avec une puissance de calcul du réseau approchant des 100 EH/s, une attaque des 51 % coûterait plus de 2 milliards de dollars rien que pour l’achat des ASIC. À ceci, il faudrait ajouter le coût de l’infrastructure, celui du refroidissement ainsi que celui de l’électricité nécessaire à l’attaque, comme le décrit une analyse de novembre 2018 (déjà rendue obsolète par les chiffres actuels).

3. « Bignecogne » est une retranscription de la déformation orale du mot « bitcoin », qui est difficile à prononcer pour certains francophones. On pourra aussi rencontrer « bitecogne ».

4. L’expression « système immunitaire mémétique de Bitcoin » provient de Vin Armani, qu’il a lui-même reprise d’un tweet de Giacomo Zucco.


Sources

Michael Goldstein, Everyone’s a Scammer, 11 septembre 2014.
Vitalik Buterin, On Bitcoin Maximalism, and Currency and Platform Network Effects, 19 novembre 2014.
Saifedean Ammous, The Bitcoin Standard: The Decentralized Alternative to Central Banking, Wiley, mars 2018.
Sosthène (le zélote), Apologie des petits blocs, 2 août 2018.
Giacomo Zucco, Bitcoin Maximalism Dissected (vidéo), 23 septembre 2018.
Ben Perrin, My Path To Bitcoin Maximalism, 16 juillet 2019.
Parker Lewis, Bitcoin Can’t Be Copied, 2 août 2019.

Le maximalisme du bitcoin : origine et définition

Un spectre hante l’univers des cryptomonnaies : le spectre du maximalisme. Dans cette série d’articles, je me propose d’examiner en profondeur ce qu’on appelle le maximalisme du bitcoin, de déterminer sur quoi cette idéologie se fonde et de montrer quel impact elle a sur l’écosystème des protocoles crypto-économiques.

Je m’attarderai dans ce premier article à tenter de comprendre d’où vient le maximalisme pour en donner une définition claire. La tâche n’est pas facile dans le sens où beaucoup de personnes se revendiquent du maximalisme, mais en font preuve à des degrés divers. L’objectif est de dégager l’essence générale de la doctrine professée par les maximalistes les plus influents1.

 

Le foisonnement des cryptomonnaies alternatives

Bitcoin est une invention fantastique et constitue un changement de paradigme dans l’histoire de l’humanité. Créé par Satoshi Nakamoto en 2008, ce protocole permet d’échanger de la valeur sur Internet, par le biais d’une monnaie appelée le bitcoin, sans que quiconque puisse l’interdire et sans que quiconque puisse augmenter la quantité de bitcoins en circulation à son avantage.

Le lancement de Bitcoin le 3 janvier 2009 change donc les choses : il devient soudainement possible d’envoyer directement des fonds à n’importe quelle personne, où qu’elle se situe dans le monde et à n’importe quel moment de la journée, et tout cela à moindre frais. Bitcoin permet d’envisager la fin du monopole monétaire imposé par les États et le développement d’une alternative aux politiques inflationnistes des banques centrales. Avec Bitcoin, la liberté de créer surgit dans un domaine qui était dominé par la puissance publique depuis des siècles.

C’est pour cette raison que Bitcoin est copié dès les premières années de son existence : parce que c’est possible, parce que l’idée de Satoshi Nakamoto ouvre la voie à une vraie concurrence des monnaies sur le web. Dès 2011, on voit donc d’autres cryptomonnaies apparaître en nombre, cryptomonnaies qu’on désigne couramment sous le nom de cryptomonnaies alternatives, ou altcoins en anglais. Le premier protocole à copier et modifier le code source de Bitcoin est Namecoin, créé en avril 2011, dont l’objectif est de développer un système décentralisé de noms de domaine. Puis vient Litecoin en octobre de la même année, qui, bien qu’il ne se différencie pas tellement de Bitcoin, parvient à se faire une bonne place sur le marché des cryptomonnaies.

 

Cryptomonnaies alternatives altcoins 2014

 

Les années d’après sont marquées par la naissance de nombreux projets, sérieux et moins sérieux, comme Peercoin en août 2012, Dogecoin en décembre 2013, Dash en janvier 2014, ou Monero en avril 2014. Mais c’est surtout l’apparition de la plateforme d’application décentralisées Ethereum en juillet 2015 qui marque l’écosystème par son originalité. La plateforme donne en effet la possibilité à ses utilisateurs de mettre facilement en place des contrats autonomes (smart contracts) sur sa chaîne de blocs, chose qu’il était déjà possible de faire avec Bitcoin mais de façon limitée. L’unité sous-jacente à Ethereum, l’éther, connaît un certain succès et représentera rapidement le deuxième crypto-actif en terme de capitalisation boursière après le bitcoin.

Par la suite, le foisonnement de cryptomonnaies alternatives s’accélère. L’année 2017 est sans doute la période la plus prolifique pour ces cryptomonnaies. En effet, à cette époque, le réseau de Bitcoin commence à être de plus en plus congestionné à cause de son problème de passage à l’échelle, ce qui amène certaines personnes à se tourner vers d’autres réseaux plus utilisables. Mais surtout, l’année est marquée par une bulle spéculative monstrueuse : le prix du bitcoin est multiplié par 20 en moins d’un an, passant de 1000 $ à 20 000 $ ; celui de l’éther passe de 8 $ à plus de 1300 $ à son pic, ce qui représente une multiplication par plus de 160. Cela pousse donc certains à vouloir leur part du gâteau, et l’on assiste à la création de plusieurs milliers de crypto-actifs en tous genres, notamment par le biais d’Initial Coin Offerings, des levées de fonds décentralisées ayant lieu sur la plateforme Ethereum ou sur d’autres plateformes concurrentes. L’année 2017 est également l’année de l’embranchement de Bitcoin Cash, protocole né des problèmes de gouvernance de Bitcoin et qui connaît un certain succès malgré un apriori négatif d’une frange de l’écosystème. Cet embranchement donnera l’idée à des opportunistes de réitérer le procédé, comme les créateurs de Bitcoin Gold.

Cette création de crypto-actifs provoque une baisse drastique de la part de marché du bitcoin (aussi appelée dominance), qui, début 2018, ne représente plus que 33 % de la capitalisation totale du marché comme on peut le voir sur le graphique ci-dessous.

 

Dominance du bitcoin BTC de 2013 à 2019

 

Les dernières années ont donc été marquées par une multiplication massive des cryptomonnaies, créées pour de multiples raisons et concurrençant le bitcoin de manière plus ou moins directe. Et, bien que la dominance du bitcoin soit aujourd’hui remontée aux 70 %, certaines de ces cryptomonnaies sont désormais bien plus respectées qu’en 2014. Mais une réaction de rejet s’est développée face à ce mouvement de diversification : une levée de boucliers appelée le maximalisme du bitcoin.

 

D’où vient le maximalisme du bitcoin ?

Notons avant de commencer qu’il existe autant de maximalismes que de cryptomonnaies (un maximalisme de l’éther par exemple), mais que ce qui nous intéresse ici est le maximalisme du bitcoin car c’est de loin celui qui a le plus de succès et possède le plus d’adeptes.

Comme on l’a vu, dès 2011 on assiste à la création de cryptomonnaies autres que le bitcoin, ce qui provoque dès le début une réaction naturelle de scepticisme chez quelques individus. En 2013, on lit déjà des critiques plus construites des cryptomonnaies alternatives de la part de personnalités du milieu comme Gavin Andresen ou Daniel Krawisz. Et c’est l’accroissement et la systématisation de ce rejet qui mènera progressivement à l’apparition du maximalisme du bitcoin.

Le terme apparaît en 2014 comme une forme raccourcie de l’expression « Bitcoin dominance maximalism » inventée par Vitalik Buterin, le créateur d’Ethereum. Fin 2014, ce dernier utilise en effet à de multiples reprises cette expression péjorativement dans le but de critiquer la position de ceux qui conspuent les cryptomonnaies alternatives2. L’objectif du maximalisme est ainsi dès le début indiqué dans son nom : maximiser la dominance économique du bitcoin, c’est-à-dire minimiser la place des moyens qui lui font concurrence de manière proche, à savoir les altcoins. Autrement dit, il s’agit de maximiser l’activité économique de Bitcoin et de ce qui s’y rattache, comme le réseau Lightning ou les chaînes latérales, au détriment de tous les autres protocoles crypto-économiques.

Puis, le 22 octobre 2014, Dominic Williams met en ligne l’article On Sidechains, Bitcoin Maximalism and Freedom, qui réagit à la philosophie présente derrière les chaînes latérales décrite par des développeurs de Blockstream dans un papier publié le même jour. C’est la première utilisation attestée du terme raccourci « Bitcoin maximalism ».

Quatre semaines plus tard, le 19 novembre 2014, Vitalik Buterin lui-même publie un long article sur le sujet. Il définit alors la doctrine du maximalisme du bitcoin comme :

L’idée qu’un milieu de multiples cryptomonnaies concurrentes est indésirable, qu’il est mal de lancer « encore un autre jeton », et qu’il est à la fois juste et inévitable que la monnaie bitcoin en vienne à atteindre une position de monopole sur la scène des cryptomonnaies.

Mais le terme ne reste pas intrinsèquement péjoratif très longtemps et certaines personnes le reprennent positivement dès 2015 : dans sa vidéo du 7 janvier 2015, Chris Derose en parle comme une position acceptable ; le 30 mai, Jerry Chan explique pourquoi il faut être un maximaliste du bitcoin ; et le 30 juillet, le lancement d’Ethereum ravive le débat et amène certains sceptiques à se ranger du côté du maximalisme. Finalement, le terme devient peu à peu un titre dont chaque bitcoineur peut se réclamer avec fierté. À la manière des jésuites, les maximalistes tirent ainsi leur nom d’un terme qui était à l’origine connoté négativement.

Il est important de souligner que le maximalisme est né dans un climat de doute : en janvier 2015, le marché était au plus bas et le prix du bitcoin était descendu jusqu’aux 175 $ alors qu’il avait dépassé les 1000 $ en décembre 2013. Ce même doute alimente aujourd’hui le maximalisme ambiant.

En effet, avec le krach et le marché baissier qui l’a suivi, le maximalisme du bitcoin s’est progressivement renforcé au sein de l’écosystème des cryptomonnaies. Ceux qui avaient placé beaucoup d’espoir spéculatif dans certains jetons numériques ont connu la désillusion en voyant leur prix chuter bien plus fortement que celui du bitcoin, et se sont donc tournés vers ce dernier. Avec la baisse des cours, la dominance du bitcoin est progressivement remontée, et, tel un phénomène qui s’auto-entretient, cette remontée a donné à l’idéal maximaliste un nouvel élan.

Aujourd’hui le bitcoin est prédominant : sa dominance approche des 70 % et, si l’on pondère la capitalisation des cryptomonnaies avec leur liquidité comme l’a fait Forbes, cette dominance atteindrait même les 90 % ! Cette supériorité permet à la doctrine maximaliste de continuer de se propager au sein de l’écosystème, à tel point qu’elle s’est retrouvée dans les propos d’un membre du Congrès des États-Unis lors d’une audition au sujet de la libra en juillet dernier.

 

Qu’est-ce que le maximalisme du bitcoin ?

À présent que l’on sait d’où vient le maximalisme du bitcoin, il nous est possible de le définir plus clairement. Comme je l’ai dit précédemment, l’idée est de tenter d’identifier ses composantes essentielles, qui sont identifiables chez ses principaux partisans.

D’après le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales, le maximalisme est une « tendance à donner une très haute valeur à quelque chose ». Dans le cas du maximalisme du bitcoin (qui est historiquement le raccourci de « Bitcoin dominance maximalism »), il s’agit de donner un haute valeur à la dominance économique du bitcoin, et non pas à son prix comme on pourrait le penser. Cette dominance est mesurée par rapport aux autres cryptomonnaies3 (telles que l’éther, le bitcoin cash ou le litecoin), de sorte qu’elle ne peut augmenter que par le biais de l’augmentation du prix du bitcoin ou de la diminution de celui des cryptomonnaies alternatives. Les maximalistes vont donc agir en vue d’accroître cette dominance.

Selon Eric Voskuil, « le maximalisme est un effort de relations publiques visant à décourager la formation de biens de substitution pour une cryptomonnaie donnée ». Autrement dit, le maximalisme du bitcoin est une doctrine prônant l’usage de la propagande dans le but de réduire l’effet de substitution créé par les problèmes fonctionnels rencontrés par Bitcoin. Il s’agit de décourager la concurrence des autres cryptomonnaies, c’est-à-dire d’œuvrer en faveur d’un monopole du bitcoin. Bitcoin doit régner en maître et toutes les autres chaînes doivent exister en tant que chaînes latérales, ou bien disparaître : une chaîne de blocs pour les dominer toutes (« one chain to rule them all »). Bien entendu, le monopole défendu par les maximalistes n’est pas un monopole légal, mais un monopole naturel : puisqu’ils sont pour la plupart des libéraux (libertarians) adeptes de l’école autrichienne d’économie, les maximalistes conséquents n’ont jamais prôné l’intervention de la puissance étatique pour décourager l’usage des autres cryptomonnaies.

Ainsi, le maximalisme ne réside pas dans le fait de soutenir Bitcoin, d’utiliser exclusivement Bitcoin, ou d’imaginer que Bitcoin est le meilleur système. Tous ces faits sont des conditions nécessaires au maximalisme, mais ne suffisent pas, et il faut aller plus loin. Tel que l’écrit Noah Ruderman, le maximalisme est plutôt :

L’opinion, souvent défendue très fermement, que le bitcoin est la seule cryptomonnaie qui devrait exister et que les autres cryptomonnaies ne sont pas seulement mauvaises techniquement, mais aussi moralement. (je souligne)

Le maximalisme est ainsi essentiellement une doctrine morale qui prescrit l’action : le devoir du maximaliste est d’œuvrer à maximiser la dominance du bitcoin, non seulement par la construction de l’écosystème autour de Bitcoin mais aussi par l’attaque des autres projets. Le bitcoin doit donc devenir la cryptomonnaie unique.

Pour parvenir à leurs fins, les maximalistes usent de stratégies de communication qui leur sont propres. La plus répandue est sans doute l’usage du terme « shitcoin » pour désigner chacune des autres cryptomonnaies. En effet, dans l’argot de l’écosystème, les shitcoins (que l’on peut traduire littéralement par « pièces de merde », ou par « monnaies étroniques » comme certains se sont amusés à le faire), sont des cryptomonnaies qui ne reposent sur aucune base technique sérieuse, qui n’ont pas d’utilité et qui n’ont pas de valeur en dehors de la spéculation. Le mot peut parfois être rapproché du mot « arnaque » (scam) car ces systèmes de cryptomonnaie prétendent la plupart du temps avoir des propriétés qu’ils n’ont pas en réalité (décentralisation, résistance à la censure, résistance à l’inflation, sécurité, scalabilité, etc.)

C’est pour cela que tout ce qui n’est pas Bitcoin doit rentrer dans la catégorie des shitcoins pour les maximalistes : ils n’hésiteront pas à qualifier systématiquement toutes les cryptomonnaies alternatives de shitcoins ou d’arnaques, et feront rarement des exceptions.

 

Les quatre vérités universelles du maximalisme selon Giacomo Zucco
Le maximalisme selon Giacomo Zucco4
« Tout ce qui n’est pas Bitcoin est une arnaque !
Toute tentative de changer Bitcoin est une arnaque !
Toute tentative de pousser quelqu’un à dépenser du bitcoin est une arnaque !
Nous ne devrions pas être gentils avec les arnaqueurs !
»

 

Tout ceci peut prêter à confusion, et les observateurs extérieurs pourront croire à une blague, mais il n’en est rien. Dans l’écosystème, le maximalisme existe en tant que doctrine très sérieuse et semble gagner du terrain. Des articles sont écrits, des conférences sont données et des livres sont vendus par des maximalistes dans le but de propager l’empire du bitcoin sur les autres cryptomonnaies ; et ça fonctionne.

C’est pour cela qu’il est à mon avis très important d’étudier la question en profondeur. Dans le prochain article, nous verrons ainsi sur quels arguments se fonde la doctrine maximaliste et sur quoi repose son succès.

 


Notes

1. Beaucoup de bitcoineurs influents sont des maximalistes chevronnés. Parmi les bitcoineurs qui font preuve de maximalisme dans la sphère anglophone, on peut citer pêle-mêle Saifedean Ammous, Tone Vays, Giacomo Zucco, Jimmy Song, Tuur Demeester, Samson Mow, Michael Goldstein, Anthony Pompliano, Pierre Rochard, et Francis Pouliot. Dans la sphère francophone, il y a par exemple Gregory Guittard, Gilles Cadignan ou encore le vidéaste Cryptosisyphe.

2. Voir ce sujet du 9 octobre 2014 sur Reddit par exemple.

3. On pourrait arguer que les maximalistes cherchent plutôt à maximiser la dominance du bitcoin par rapport à des concurrents plus éloignés comme l’or et les monnaies gouvernementales (le dollar américain, l’euro, etc.) mais, comme on le verra dans le prochain article, cette dominance n’est pas aussi vitale que la dominance par rapport aux autres cryptomonnaies.

4. Il s’agit d’une capture d’écran de la présentation de Giacomo Zucco sur le maximalisme du bitcoin lors de la conférence Baltic Honeybadger de 2018. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Giacomo Zucco est très sérieux quand il affiche ces quatre vérités à l’écran. Dans sa présentation il déclare : « This can seem to you as a little counterintuitive like paradoxical even. Probably you think these are not the results of logical thinking, perhaps you think these are dogmatic or rude. What I’m trying to do here is to perform an axiomatic deduction of these four truths from first principles we can hopefully agree on. » Ces quatre vérités universelles sont donc le résultat d’une déduction logique à partir de 10 principes qu’il énonce par la suite : « If you disagree with one of these 10 assumptions, probably you can disagree with the four universal truths. Of course in that case you’re wrong, but, I mean, you’re free to be wrong. »


Sources

Dominic Williams, On Sidechains, Bitcoin Maximalism and Freedom (archivé), 22 octobre 2014.
Vitalik Buterin, On Bitcoin Maximalism, and Currency and Platform Network Effects, 19 novembre 2014.
Noah Ruderman, Sidechains don’t scale — A critique of Bitcoin maximalism, 18 mai 2018.
Leo Weese, Where does Bitcoin Maximalism come from?, 17 octobre 2018.
Eric Voskuil, Maximalism Definition, 26 avril 2019.

Le problème des généraux byzantins

Le problème des généraux byzantins est un problème d’informatique distribuée qui a été formalisé par Leslie Lamport, Robert Shostak et Marshall Pease en 1982. Il s’agit d’une métaphore faisant intervenir des généraux qui assiègent une ville ennemie et désirent l’attaquer avec leur armée. Le problème a été remis au goût du jour suite au succès de Bitcoin, inventé en 2008 par Satoshi Nakamoto, qui y apportait une solution originale.

Dans la métaphore, l’armée est celle de l’Empire Byzantin, aussi connu comme l’Empire romain d’Orient, qui a perduré jusqu’en 1453 après sa séparation avec l’Empire d’Occident en 395, et qui s’étendait aux alentours de la Grèce et de la Turquie. Le nom de cet empire fait référence à « Byzance », le nom antique de sa capitale, renommée Constantinople par Constantin Ier, et qui est aujourd’hui appelée Istanbul.

 

Empire byzantin en 1180
Empire byzantin en 1180

 

D’après Leslie Lamport lui-même, les généraux devaient originellement être albanais mais il en a été décidé autrement. Dans le problème, l’armée comporte des traîtres. Il fallait donc choisir une nationalité qui ne risque pas d’offenser le sentiment patriotique du lecteur. L’Albanie, qui était un pays très fermé à l’époque, constituait un choix acceptable. Cependant, l’option byzantine était bien meilleure, car « byzantin » constituait une appellation a posteriori à laquelle personne ne s’identifiait profondément.

 

Le problème

Le problème des généraux byzantins est plutôt simple à énoncer. Des généraux de l’armée byzantine campent autour d’une cité ennemie avec leurs unités et souhaitent l’attaquer. Ils ne peuvent communiquer qu’à l’aide de messagers oraux et doivent établir un plan de bataille commun. L’idée est de coordonner une attaque à un moment précis, disons à l’aube. Les généraux partagent ce qu’ils vont faire en envoyant le message « attaque » pour confirmer l’assaut, et « retraite » pour l’annuler.

 

Siège des généraux byzantins

 

Cependant, un certain nombre de ces généraux peuvent s’avérer être des traîtres qui essaient de semer la confusion au sein de l’armée. Ainsi, ils envoient le message « retraite », pour convaincre certains généraux loyaux de battre en retraite au moment de l’assaut et pour causer une défaite certaine.

 

Problème des généraux byzantins : défaite

 

Le problème est de trouver une stratégie (c’est-à-dire un algorithme) pour s’assurer que tous les généraux loyaux arrivent à se mettre d’accord sur un plan de bataille. Les traîtres trahiront tout de même en battant en retraite, mais puisque leur nombre est supposé être restreint, l’attaque sera un succès.

 

Problème des généraux byzantins : défaite

 

Même en désignant des commandants auxquels des généraux subordonnés obéiront, la situation fait qu’il est très difficile de parvenir à un consensus car le commandant peut également être un traître.

 

Pourquoi ce problème est-il important ?

La situation très imagée des généraux byzantins peut se rencontrer dans des systèmes informatiques divers qui nécessitent une certaine synchronisation. Elle est notamment problématique dans des domaines critiques, comme l’aéronautique : l’infrastructure informatique du Boeing 777 prend par exemple en compte les pannes byzantines.

Mais ce problème se rencontre surtout au sein des réseaux pair-à-pair de nœuds souhaitant se mettant d’accord sur le contenu d’un registre. Bitcoin par exemple se base sur un réseau de participants qui entretiennent chacun le registre des transactions réalisées : la fameuse chaîne de blocs.

 

Réseau pair-à-pair blockchain

 

Ces systèmes sont en effet soumis aux pannes byzantines (byzantine faults), représentées par les messages des traîtres dans le problème des généraux byzantins. Le but est donc de trouver un algorithme qui permettrait à tous les nœuds honnêtes de se mettre d’accord en présence de nœuds traîtres (ou « byzantins »), c’est-à-dire parvenir à un consensus. La propriété possédée par ce type d’algorithme s’appelle la tolérance aux pannes byzantines, ou byzantine fault tolerance en anglais, qui est souvent abrégée en BFT.

Dans le cas de Bitcoin qui est un système de transfert de valeur, l’enjeu est de se mettre d’accord sur qui possède quoi de manière distribuée, sans reposer sur une autorité centrale comme cela est fait dans le système bancaire, et sans que des nœuds malveillants ne puissent altérer le consensus.

 

Comment c’est résolu ?

Il a été montré que le problème des généraux byzantins peut être résolu de manière absolue si (et seulement si) les généraux loyaux représentent strictement plus des deux tiers de l’ensemble des généraux. Autrement dit, il ne peut pas y avoir plus d’un tiers de traîtres au sein de l’armée.

Avant Bitcoin, le problème était ainsi résolu par des algorithmes dits « traditionnels » qui étaient soumis à des contraintes fortes, notamment sur le nombre de nœuds pouvant interagir. Le plus connu est sans doute l’algorithme de consensus PBFT (pour Practical Byzantine Fault Tolerance), qui a été mis au point par Miguel Castro et Barbara Liskov en 1999. Il permet à un nombre donné de participants de se mettre d’accord en gérant des milliers de requêtes par seconde avec une latence de moins d’une milliseconde. Des variantes de PBFT sont encore utilisées aujourd’hui au sein de protocoles gérant des registres distribués comme Hyperledger Sawtooth (Sawtooth PBFT) et Neo (dBFT). Il existe également bien d’autres algorithmes traditionnels qui se basent sur les mêmes idées et ont les mêmes propriétés.

Ces systèmes souffrent néanmoins d’un défaut majeur : ils ne sont pas très robustes. Il faut sélectionner préalablement les nœuds ayant le droit de participer au consensus : cela peut se faire par preuve d’autorité (proof-of-authority), via une liste blanche de nœuds, ou par preuve d’enjeu déléguée comme c’est fait dans Neo. Dans les deux cas, le système est relativement fermé et vulnérable aux attaques extérieures, puisque les nœuds validateurs sont connus de tous et donc soumis aux aléas de la réalité.

 

Ancien logo du bitcoin

 

Avec l’invention de Bitcoin en 2008, c’est un nouvel algorithme de consensus qui apparaît : l’algorithme de consensus de Nakamoto par preuve de travail. Celui-ci met en jeu des blocs de transactions, qui sont ajoutés à une chaîne par le biais d’une dépense d’énergie électrique (d’où le terme de preuve de travail), et c’est la chaîne qui accumule le plus d’énergie (« la chaîne la plus longue ») qui est considérée valide. S’il peut y avoir des divergences ponctuelles dans le consensus (embranchements), ce n’est très souvent pas le cas en raison des incitations économiques du protocole : les validateurs, appelés mineurs, utilisent leur puissance de calcul en l’échange d’une récompense en bitcoins, et n’ont pas de réel intérêt à œuvrer contre le bon fonctionnement du système.

 

Embranchement de la chaîne de blocs
Embranchement (fork) bénin de la chaîne : la chaîne valide est la plus longue.

 

L’idée géniale derrière Bitcoin a été de résoudre le problème des généraux byzantins de manière probabilistique, plutôt que de manière absolue. En effet, dans les algorithmes traditionnels, une finalité est atteinte ; dans Bitcoin ce n’est jamais le cas, mais il est possible d’estimer qu’une transaction est irréversible après qu’un certain nombre de blocs aient été minés. De plus, l’algorithme de Nakamoto ne se repose pas sur l’hypothèse très contraignante des 67 % de nœuds honnêtes : avec Bitcoin, seule la moitié de la puissance de calcul doit être honnête.

Ainsi, contrairement aux algorithmes traditionnels, l’algorithme de Nakamoto permet à un très grand nombre de nœuds de participer de manière totalement ouverte sans que son fonctionnement en pâtisse. Cela est très important pour un cas d’usage aussi sensible que la monnaie, car il s’agit, rappelons-le, d’une fonction économique soumise à un monopole à peu près partout sur le globe, et toute tentative de concurrence ne saurait rester impunie aux yeux de l’État. Bitcoin doit exister en dehors des lois s’il veut exister tout court. Et c’est aussi pour cette raison que la libra ne verra peut-être jamais le jour : Libra est en effet basé sur un algorithme traditionnel du nom de LibraBFT impliquant une centaine de validateurs, ce qui amoindrit sa capacité à résister à la censure et à exister de manière indépendante des États.

 


Sources

Leslie Lamport, Robert Shostak, Marshall Pease, The Byzantine Generals Problem, 1982.
Miguel Castro et Barbara Liskov, Practical Byzantine Fault Tolerance, février 1999.
Problème des généraux byzantins (Wikipédia).

5 choses méconnues à propos des cryptomonnaies

La communauté des cryptomonnaies est diverse et florissante, et ses membres semblent apprendre chaque jour de nouvelles choses. On pourrait s’attendre à ce que tout un chacun soit devenu un expert mais c’est loin d’être le cas et certains aprioris ont la vie dure. Aujourd’hui je vous propose de découvrir cinq erreurs que les gens font encore régulièrement à propos des cryptomonnaies, y compris au sein de la communauté.

 

L’éthereum ça n’existe pas

Bitcoin est un protocole de paiement qui gère une unité de compte native. Pour une raison qui reste inconnue, Satoshi a donné à cette unité de compte le même nom que le protocole : le bitcoin. En français, une convention pour différencier les deux consiste à écrire l’unité de compte en minuscules et de la traiter comme un nom commun (« le bitcoin »), et à utiliser la nom du protocole comme un nom propre (« Bitcoin »). Ainsi, le bitcoin est équivalent à l’euro ou au dollar dans la langue de Molière : il est traité à la fois comme l’unité de compte en tant que telle (« il me doit cinq bitcoins ») et comme le moyen de paiement (« j’accepte le bitcoin »). À l’inverse, le terme « Bitcoin » est utilisé comme on utilise les protocoles de paiement tels que Visa, Mastercard, Paypal, Western Union (« recevoir un paiement via Bitcoin ») ; et on pourra donc parler de réseau Bitcoin, de compte Bitcoin, de la chaîne de blocs de Bitcoin, etc.

En voyant ce fonctionnement, les gens s’imaginent que la désignation de l’unité de compte est toujours identique à celle du protocole qui la sous-tend. C’est ainsi que l’on voit régulièrement des articles ou des vidéos parlant de « l’éthereum » comme le jeton natif faisant fonctionner Ethereum. Cependant, ni le livre blanc, ni Vitalik Buterin, ni aucun membre fondateur de ce protocole n’a jamais parlé de « l’éthereum » : le nom de l’unité de compte est l’éther (ether en anglais), en référence à l’hypothétique substance qui était censée remplir l’espace intersidéral avant qu’on ne prouve le contraire. Ethereum désigne quant à lui le protocole crypto-économique et l’ordinateur décentralisé mondial qu’il met en place.

 

Logo Ethereum medium

 

Malheureusement, ce mésusage est assez répandu dans la communauté au point que des sites populaires comme Coinmarketcap.com et des plateformes d’échange reconnues comme Coinbase et Binance font la même « erreur » (contrairement à Kraken qui est exemplaire). Même les vidéastes spécialisés dans les cryptomonnaies comme Hasheur contribuent à la diffuser. De plus, cette dérive ne s’arrête pas à « l’éthereum » : c’est ainsi qu’on évoque parfois « le tezos » au lieu de dire « le tez » pour désigner l’unité de compte de Tezos, « le stellar » en lieu et place du lumen, « le tron » pour le tronix (d’où dérive le sigle TRX), etc.

Bien qu’il puisse arriver qu’une faute devienne un usage commun en linguistique, les deux usages subsistent et seul l’un des deux (« l’éther ») est à la fois conforme à la volonté initiale des créateurs et permet de différencier clairement l’unité de compte du protocole crypto-économique. C’est pour cela que j’utilise personnellement ce terme et recommande de le faire à quiconque voudrait créer du contenu à propos d’Ethereum.

 

La taille limite des blocs de Bitcoin n’est plus de 1 Mo

Comme chacun le sait, dans Bitcoin, les transactions sont regroupées dans des blocs, qui sont ajoutés à une chaîne toutes les 10 minutes en moyenne. Cependant, ces blocs ne peuvent pas contenir un nombre indéfini de transactions et leur taille est limitée artificiellement par le protocole afin de garantir un certain niveau de décentralisation. Pendant 7 ans, la limite sur la taille des blocs était de 1 mégaoctet (1 Mo) de données : cette limite avait été inscrite explicitement dans le code par Satoshi Nakamoto en juillet 2010 et a perduré jusqu’en août 2017.

C’est pour cette raison que les gens, et notamment les défenseurs de l’augmentation de la taille limite des blocs comme les partisans de Bitcoin Cash ou de Bitcoin SV, se réfèrent souvent à cette limite quand ils parlent de Bitcoin-BTC. Toutefois, les blocs de Bitcoin ne sont plus limités à 1 Mo et dépassent régulièrement les 1,2 Mo. En effet, depuis l’activation de la mise à niveau SegWit le 24 août 2017, la limitation a changé : le critère ne concerne plus la taille du bloc, mais son poids, métrique définie pour l’occasion. La nouvelle limite est ainsi de 4 millions d’unités de poids (weight units ou WU).

 

 

Sans rentrer dans les détails de cette mise à niveau complexe qu’est SegWit (voyez plutôt mon article sur le sujet), le poids est défini comme une moyenne pondérée de la taille de la transaction traditionnelle et de la taille des signatures sont déplacées dans le témoin, la base de données séparée d’où provient le nom Segregated Witness. La limite de 4 MWU autorise théoriquement une taille réelle des blocs approchant des 4 Mo, mais en pratique celle-ci n’avoisine que les 2 Mo dans le meilleur des cas. Ainsi, contrairement à ce que certaines personnes peuvent croire encore aujourd’hui, l’augmentation de la capacité transactionnelle apportée par la mise à niveau SegWit ne provient pas d’une optimisation des transactions, mais d’une augmentation de la taille limite des blocs.

 

Transactions avant et après SegWit

 

Au vu de la complexité de la nouvelle limite, il peut être plus simple de parler de la limite de 1 Mo (qui est encore valide aux yeux des nœuds utilisant une version antérieure du logiciel) : c’est pour cela que beaucoup de vulgarisateurs continuent de l’évoquer. Néanmoins, c’est factuellement faux et cela peut embrouiller le néophyte plus qu’il ne le faut quand il voit des blocs de 1,2 Mo être minés.

 

Roger Ver n’a pas créé Bitcoin Cash et n’en est pas son représentant officiel

Roger Ver est un personnage controversé de la communauté de Bitcoin et des cryptomonnaies. Il est à la tête de l’entreprise Bitcoin.com, liée au domaine du même nom, qui fournit un certain nombre de services et occupe une grande place dans le développement économique de Bitcoin Cash (BCH), une branche dissidente de Bitcoin (BTC) dont la méthode de scalabilité principale est l’augmentation progressive de la taille des blocs. Roger Ver est donc connu depuis 2017 pour être un fervent défenseur de Bitcoin Cash, à tel point que certains imaginent, à tort, qu’il en a été le principal instigateur et qu’il en est aujourd’hui le représentant officiel.

 

Roger Ver Décembre 2018
Roger Ver

 

Roger Ver a découvert Bitcoin en 2011 et en faisait la promotion. Son évangélisation acharnée a convaincu un très grand nombre de personnes de s’intéresser à Bitcoin, notamment en leur donnant des bitcoins pour essayer, ce qui lui a valu le surnom de « Bitcoin Jesus » dans la communauté. Il est également connu pour avoir été le premier gros investisseur à mettre son argent dans le bitcoin et dans les entreprises de l’écosystème.

Roger Ver était un partisan des « gros blocs », et soutenait par conséquent une augmentation de la taille des blocs lors du débat sur la scabilité (notamment par le biais des implémentations Bitcoin XT, Bitcoin Classic et Bitcoin Unlimited). Cependant, lors de l’embranchement de Bitcoin Cash en août 2017, il a préféré maintenir son soutien vers Bitcoin, convaincu que le projet SegWit2X, qui consistait à activer SegWit et à doubler la taille limite des blocs par la suite, serait appliqué. Ce n’est que lorsque le « 2X » a été annulé en novembre 2017, suite au changement d’avis de la majorité des utilisateurs, que Roger Ver s’est tourné vers Bitcoin Cash, voyant que le réseau Bitcoin était condamné à être régulièrement congestionné à cause d’une limite trop basse. Roger Ver n’a donc pas créé Bitcoin Cash, et n’en a pas été un fervent supporter dès le premier jour (même s’il avait de la sympathie pour le projet).

Bitcoin Cash a été créé le 1er août 2017 à la suite du travail de développement du français Amaury Séchet et de quelques autres (freetrader par exemple), et a été soutenu par la coopérative de minage chinoise ViaBTC et par Bitmain. En fait, quitte à choisir un représentant unique, il faudrait opter pour Amaury Séchet, l’actuel développeur en chef de l’implémentation Bitcoin ABC, qui expliquait la vision derrière Bitcoin Cash dès juin 2017 dans une présentation donnée à Arnhem : modifier le protocole pour passer à l’échelle sur la chaîne, améliorer l’expérience de l’utilisateur et ajouter de nouvelles fonctionnalités.

 

Amaury Séchet novembre 2018
Amaury Séchet

 

Roger Ver a aujourd’hui une grande influence au sein de la communauté de Bitcoin Cash. Cependant, sa vision s’éloigne parfois un peu de la vision partagée par la communauté de Bitcoin Cash, et surtout son comportement est loin d’être exemplaire. En témoigne son dernier tweet très douteux qui suggérait sans preuve que Jack Dorsey, patron de Twitter, aurait eu une liaison avec Elisabeth Stark, co-fondatrice de Lightning Labs, et que cela expliquait son soutien pour le réseau Lightning. Un autre élément ambigu est qu’encore aujourd’hui, Bitcoin-BTC est encore appelé « Bitcoin Core » sur Bitcoin.com ce qui est plutôt trompeur quand on sait que BTC est quasi-unanimement appelé Bitcoin et constitue la branche dominante depuis plusieurs années maintenant. Bien que le comportement dans le camp d’en face n’ait pas forcément été plus honnête et que Bitcoin Cash suive le plan initial de Bitcoin, cela ne justifie pas selon moi certaines des méthodes utilisées par Roger Ver.

Il y a beaucoup d’individus plus à même de représenter la vision derrière Bitcoin Cash. Parmi les développeurs et techniciens, on peut se référer en particulier à Chris Pacia (bchd), Josh Ellithorpe (bchd, CashShuffle), Mark Lundeberg (Electron Cash), Gabriel Cardona (Bitcoin.com), Peter Rizun (Bitcoin Unlimited), Andreas Brekken (Shitcoin.com, Sideshift.ai), ou encore Vin Armani (Cointext). Parmi les mineurs, on trouve bien sûr Jihan Wu de Bitmain, mais aussi Haipo Yang, PDG de ViaBTC, et Jiang Zhuoer, PDG de le coopérative de minage BTC.TOP. Enfin, parmi les soutiens de Bitcoin Cash, on peut également citer Rick Falkvinge, fondateur du Parti Pirate suédois, Jeffrey Tucker directeur de publication de l’American Institute for Economic Research, ou encore Gavin Andresen, développeur emblématique de Bitcoin qui s’est désormais éloigné de l’écosystème.

Ainsi, il est très fallacieux d’associer Bitcoin Cash à la figure de Roger Ver. Bitcoin Cash est une scission de Bitcoin, qui a sa vision propre et qui ne dépend pas vraiment d’une seule personne : si Roger Ver disparaissait, Bitcoin Cash continuerait d’exister. De même qu’on n’associerait pas la communauté de Bitcoin-BTC au comportement toxique de certains maximalistes, le comportement de Roger Ver n’est pas représentatif de la communauté de Bitcoin Cash.

 

La rareté n’est pas une source de valeur

Dans Bitcoin, la création des nouveaux bitcoins est programmée à l’avance depuis le premier jour, ce qui fait qu’elle diminue au cours des années pour ne jamais dépasser les 21 millions. Cette émission est réduite de moitié tous les quatre ans, ce qui est connu sous le nom de halving : ainsi, il se créait 50 bitcoins par bloc entre 2009 et 2012, 25 par bloc entre 2012 et 2016, et 12,5 par bloc depuis 2016. Cela constitue un changement drastique qui diminue la récompense attribuée aux mineurs, mais cause aussi l’augmentation de la valeur de la pièce.

Avec le prochain halving de 2020 qui s’approche, beaucoup se réjouissent à l’avance d’une valeur du bitcoin qui repartirait à la hausse de façon spectaculaire, comme cela avait eu lieu lors des deux précédentes réductions. On voit en effet beaucoup de bitcoineurs se transformer en experts du « stock-to-flow ratio » et estimer que le prix du bitcoin pourrait atteindre des nouveaux sommets autour des 100 000 $ lors du prochain marché haussier.

 

Prix du bitcoin et halvings

 

Ici je voudrais juste rappeler que la valeur du bitcoin ne repose pas sur la rareté, mais sur l’usage qu’en font les gens. Pour qu’une chose ait une valeur, il faut des personnes prêtes à l’acheter (demande) ; et pour qu’elles soient prêtes à l’acheter, il faut qu’elles en trouvent un bénéfice. Ainsi, la réduction de l’augmentation de l’offre ne constitue pas un argument en soi pour justifier une hausse du prix : même si le taux d’émission est réduit à zéro, le prix n’augmentera pas si le service apporté par Bitcoin reste le même. La valeur du bitcoin repose surtout dans l’utilité qu’il apporte aux gens et notamment le fait de pouvoir transférer de la valeur sans recourir à un intermédiaire.

On parle beaucoup du rôle du bitcoin en tant que « réserve de valeur » ou « or numérique », mais selon moi ce n’est qu’un usage de spéculation : on spécule sur la valeur future pensant que celle-ci sera supérieure ou égale à la valeur actuelle dans un horizon de temps donné. Mais la spéculation n’est pas un usage solide, ce qui peut se voir au vu des fluctuations du prix du bitcoin ces dernières années. Pour que le prix augmente de manière durable et se stabilise, il faudra que les usages non spéculatifs se développent : transferts entre les pays (remittances), financements participatifs, paiements, contrats autonomes, etc. Ainsi, la réduction du taux d’émission monétaire ne suffit pas.

 

La preuve de travail et la preuve d’enjeu ne sont pas des algorithmes de consensus

Une lieu commun qui existe au sein de la communauté autour des crypto-actifs est que ce qu’on appelle la preuve de travail et la preuve d’enjeu sont des algorithmes de consensus. J’ai moi-même déjà fait cette considération. Si on peut s’y retrouver à peu près quand on parle de preuve de travail, la preuve d’enjeu (déléguée ou non) est quant à elle source de confusion, car les algortihmes sont nombreux et divers au sein de l’écosystème : Emmy pour Tezos, Ourobouros pour Cardano, Tendermint pour Cosmos, prochainement Casper pour Ethereum, etc.

En réalité, la preuve de travail et la preuve d’enjeu sont des mécanismes de résistance aux attaques Sybil, et ne disent rien du modèle de consensus utilisé. L’algorithme de consensus utilisé dans Bitcoin est l’algorithme de consensus de Nakamoto par preuve de travail, dont le principe très simple est que la chaîne de blocs ayant accumulé le plus de preuve de travail doit être considérée comme valide. La preuve de travail n’est là que pour permettre de choisir les validateurs (mineurs) : seul celui qui a fourni une preuve peut rajouter un bloc à la chaîne. Dans le cas contraire, si chaque nœud pouvait rajouter des blocs à la chaîne à tour de rôle, il serait facile pour un attaquant de mettre en place un grand nombre de nœuds pour contrôler le système, ce qu’on appelle une attaque Sybil.

La preuve d’enjeu, elle, consiste à considérer la possession de jetons comme le critère de sélection des validateurs. L’algorithme de consensus de Nakamoto peut ainsi se baser sur de la preuve d’enjeu, plutôt que de la preuve de travail : les validateurs (forgeurs) sont choisis au hasard selon leur quantité de jetons mis sous séquestre pour valider un bloc, et la chaîne la plus longue est sélectionnée. C’est cet algorithme qu’utilise le protocole NXT depuis 2013.

Cependant, on peut imaginer que d’autres algorithme que celui de Satoshi Nakamoto se basent sur de la preuve d’enjeu, ou même sur de la preuve de travail. C’est notamment la cas d’Avalanche, un algorithme qui utilise un procédé de chuchotement pour parvenir à un consensus au sein d’un ensemble de nœuds donnés, et qui peut se fonder indifféremment sur de la preuve de travail ou de la preuve d’enjeu pour sélectionner les participants. Pour avoir plus d’informations au sujet d’Avalanche, vous pouvez lire mon article sur le sujet.

 


Pièces et comptes : deux modèles de représentation

Aujourd’hui je voudrais aborder un point un peu technique qui forme la base de l’architecture des blockchains que l’on connaît. Chacun sait que les protocoles Bitcoin et Ethereum permettent d’échanger une unité de compte (le bitcoin et l’éther, respectivement). Cependant, ces unités de comptes ne sont pas représentées de la même manière selon le protocole dans lequel elles évoluent : Bitcoin va utiliser un modèle, et Ethereum un autre. Ces deux modèles, qui ont depuis été repris par beaucoup d’autres protocoles crypto-économiques, sont :

  • Le modèle de représentation par des pièces de cryptomonnaie (aussi appelées UTXO pour Unspent Transaction Output). Ce modèle est contre-intuitif car les adresses n’existent pas au niveau protocolaire : chaque pièce est verrouillée par un script propre. Il est notamment utilisé par Bitcoin, Bitcoin Cash, Litecoin, Dash et Monero.
  • Le modèle de représentation par des comptes, où une adresse possède un solde qui est mis à jour par les transactions. Ce modèle est beaucoup plus intutif et est principalement utilisé par les plateformes de contrats autonomes comme Ethereum, EOS ou Tezos.

Nous allons regarder de plus près comment ces deux modèles fonctionnent, avant d’en faire la comparaison.

 

Le modèle des pièces ou des UTXO

Le modèle de représentation basé sur les pièces est quelque peu contre-intuitif et peut dérouter au premier abord. Il s’agit du système utilisé par Bitcoin depuis sa conception, ainsi que par d’autres protocoles comme Bitcoin Cash, Litecoin, Dash ou Monero. Ce système utilise des pièces de cryptomonnaie. On peut faire l’analogie avec la monnaie fiduciaire : en Europe, il existe des pièces de 50 centimes ou de 2 euros pour payer en liquide ; dans Bitcoin, c’est pareil, à la différence que le montant de la pièce peut être arbitraire. Un utilisateur pourra ainsi détenir une pièce de 25 bitcoins et une pièce de 1,66886523 bitcoin par exemple.

Ces pièces de cryptomonnaies sont créées par les transactions présentes dans la chaîne de blocs. En effet, dans Bitcoin, chaque pièce en circulation correspond à une sortie transactionnelle non dépensée ou UTXO (de l’anglais Unspent Transaction Output) : une pièce n’existe que parce qu’elle est le résultat d’une transaction et qu’elle n’est dépensée par aucune autre transaction.

Les transactions peuvent être constituées de plusieurs entrées et de plusieurs sorties. Sauf dans le cas de la transaction de récompense (coinbase transaction), elles dépensent des pièces existantes pour en créer de nouvelles. Les anciennes pièces sont les entrées de la transaction, et les nouvelles les sorties.

Par exemple, disons qu’Alice veuille envoyer 5 bitcoins à Bob (oui ça fait beaucoup d’argent). Elle dispose pour cela de 7 bitcoins répartis en deux pièces : un pièce de 3 bitcoins qu’elle a reçue de Yoann, et une pièce de 4 bitcoins a reçue de Zoé. Pour envoyer les bitcoins, elle va construire pour elle une transaction dépensant ces pièces de cryptomonnaies (les entrées) pour créer une nouvelle pièce de 5 bitcoins sous le contrôle de Bob (première sortie). Cependant, puisque le montant envoyé à Bob ne correspond pas tout à fait à ce qui a été débloqué, Alice va créer une nouvelle pièce de 1,9999 bitcoin pour « se rendre la monnaie » (seconde sortie). Le montant restant (0,0001 bitcoin) sert à payer les frais versés aux mineurs qu’ils récupéreront dans la transaction de récompense.

 

Transaction Bitcoin à deux entrées et deux sorties

 

Bien sûr tout le monde ne peut pas dépenser les pièces à sa guise : celles-ci sont verrouillées par des scripts imposant que certaines conditions soient satisfaites pour que la transaction soit valide (scripts qui sont aussi appelés « contrats autonomes » ou « smart contracts »). Pour le commun des mortels comme Alice ci-dessus, le standard généralement utilisé est le type Pay-to-Public-Key-Hash, abrégé en P2PKH, qui consiste à verrouiller l’UTXO à l’aide de l’empreinte de la clé publique du destinataire, empreinte obtenue par l’intermédiaire des fonctions de hachage SHA-256 et RIPEMD-160. Pour dépenser cet UTXO, le propriétaire devra produire une signature avec sa clé privée et fournir la clé publique correspondante.

Dans ce cas, l’adresse (par exemple 1DzxhUphLFq8FZPGbFgLF8Ssz3hMX9EuMp) correspond à l’empreinte de la clé publique, à laquelle on rajoute une information pour indiquer qu’on utilise le standard P2PKH (le 1 au début de l’adresse). Pour plus de détails sur les clés et les adresses, vous pouvez lire mon article sur le sujet.

Le solde d’une adresse sera alors la somme des montants de toutes les pièces verrouillées par le script correspondant. Ce solde n’est donc pas inscrit directement sur la chaîne et est reconstitué par les portefeuilles et par les autres services.

Chaque nœud entretient une base de données regroupant l’ensemble des UTXO (UTXO set) qu’il conserve en mémoire flash. Cela lui permet d’être considérablement plus efficace pour vérifier la validité d’une transaction, et de pouvoir fonctionner en « mode élagué » sans conserver la totalité de la chaîne de blocs sur son disque dur. L’ensemble des UTXO équivaut à l’état du système présent dans Ethereum.

Cette architecture a pour mérite de favoriser la mise en lots des transactions (batching) qui, par le regroupement de plusieurs paiements en un seul, permet de réduire les frais payés. Cette mise en lots est notamment utilisée par les plateformes d’échange pour regrouper les retraits de ses utilisateurs. Le modèle facilite également le mélange des pièces, ou CoinJoin.

 

Le modèle des comptes

Le modèle de représentation basé sur les comptes est le plus intuitif des deux mais son implémentation n’en est pas moins compliquée. Il s’agit d’un modèle introduit par Ethereum lors de sa création, et qui a été repris depuis par toutes les plateformes d’applications décentralisées comme EOS, Cardano ou Tezos, et pour cause : ce modèle facilite grandement l’implémentation des contrats autonomes.

Comme son nom l’indique, ce modèle se base sur des comptes (accounts). Généralement, un compte est caractérisé par les éléments suivants :

  • Une adresse publique, par exemple 0xE87BD234546C55Ca73112a551eCd30184106a502 ;
  • Un solde de cryptomonnaie ;
  • Un compteur, appelé « nonce » dans Ethereum, qui indique le nombre de transactions réalisées ;
  • Du code de programmation (seulement pour les contrats) ;
  • Des données stockées (seulement pour les contrats).

Il existe deux types de comptes : les comptes simples et les contrats. Les comptes simples, appelés EOA dans Ethereum pour Externally Owned Accounts, servent généralement à initier des transactions, soit pour réaliser un paiement (qui est un type d’opération en lui-même), soit pour interagir avec un contrat. Les contrats sont eux des programmes existant par eux-mêmes sur la plateforme et réagissent selon les appels effectués par les utilisateurs ou par d’autres contrats.

La cartographie des comptes est appelé l’état du système. Cet état est modifié par les transactions. Par exemple, si Alice veut envoyer 5 éthers à Bob, elle construira et signera une transaction qui retirera 5 éthers de son solde (sans compter les frais payés au validateurs) et ajoutera 5 éthers à Bob.

Ce modèle de représentation est donc beaucoup plus intuitif que celui des pièces-UTXO. Pour trouver son solde total, un portefeuille n’aura qu’à questionner l’état du système sur le compte concerné : pas besoin de reconstituer le montant à partir des UTXO. Les clients légers en particulier bénéficient grandement de cette caractéristique : un nœud du réseau aura plus de mal à tromper un portefeuille léger que dans le modèle des pièces où il peut volontairement oublier de mentionner l’existence d’une pièce.

Néanmoins, ce modèle souffre d’une contrainte majeure : chaque compte doit entretenir un compteur ou nonce qui correspond au nombre de transactions confirmées qu’il a émises. Ce compteur est présent dans toutes les transactions qu’il va envoyer : sa première transaction sera marquée du numéro 0, la deuxième du numéro 1, etc. Ce compteur sert essentiellement à deux choses :

  • D’abord avoir un ordre des transactions : sans compteur, les nœuds du réseau pourraient exécuter les actions dans le désordre, ce qui, dans le cadre d’un ordinateur mondial décentralisé, peut s’avérer problématique.
  • Mais surtout éviter le rejeu des transactions : sans compteur, si Alice possédait 15 éthers et qu’elle envoyait une transactions de 5 éthers à Bob, rien n’empêcherait Bob de diffuser cette transaction deux fois de plus pour récupérer les 10 éthers restants.

 

Comparaison des deux modèles

Il existe donc deux modèles de base pour représenter l’unité de compte : soit par des pièces (ou UTXO), soit par la biais d’un solde présent sur un compte. Chacun des deux modèles a ses caractéristiques propres ce qui fait qu’ils ont chacun leurs avantages et leurs inconvénients.

Le premier point de divergence est la scalabilité. Tout d’abord le stockage est différent. Dans Bitcoin, les UTXO doivent tous porter le script de verrouillage correspondant à l’adresse du destinataire, ce qui alourdit les choses par rapport à un modèle de comptes, où seuls les montants vont être stockés. Cet effet est augmenté si une adresse reçoit de multiples paiements. De plus, grâce à cette caractéristique, les paiements simples dans Ethereum prennent en moyenne deux fois moins de place que dans Bitcoin (un peu plus de 100 octets ou lieu de 226 octets).

Cependant, cela est à mitiger avec le fait que le modèle des pièces facilite la parallélisation des transactions (pas de compteur) et qu’il semble être bien plus compatible avec beaucoup de méthodes de passage à l’échelle comme le partitionnement (sharding).

La seconde différence se trouve au niveau de la confidentialité des transactions : en effet, le modèle des pièces est plus secret que le modèle des comptes. Comme on l’a dit dans la première partie, le fait qu’une transaction possède plusieurs entrées et plusieurs sorties est une caractéristique présente par défaut dans le modèle des pièces. Cela permet de mettre en place des techniques d’anonymisation comme le fait d’utiliser une nouvelle adresse à chaque transaction, ou le mélange des pièces (CoinJoin).

Dans le modèle des comptes, cette caractéristique n’est pas forcément naturelle. Ethereum par exemple ne permet pas nativement d’effectuer des transactions complexes (plusieurs entrées ou plusieurs sorties) sans passer par l’intermédiaire d’un contrat autonome, comme pour procéder à une mise en lots par exemple. La conséquence est que, par facilité, les portefeuilles ont généralement une adresse unique pour recevoir des fonds ce qui altère la confidentialité des utilisateurs. Il est de même pour le mélange des fonds qui doit également se faire par le biais d’un contrat.

Pour continuer avec ce sujet, les deux modèles n’offrent pas le même niveau de fongibilité, cette dernière étant le fait de ne pas pouvoir distinguer une unité d’une autre. Avec les modèle des UTXO, les services gouvernementaux peuvent marquer les pièces « sales » et les rendre illégales, ce qui réduit le niveau de fongibilité de la monnaie. Heureusement, les techniques de confidentialité mentionnées ci-dessus permettent d’améliorer la situation en compliquant considérablement le suivi des pièces sur la chaîne. Le modèle des comptes, lui, assure une fongibilité techniquement parfaite puisque les soldes sont simplement mis à jour, bien qu’il soit sans doute possible de marquer les fonds d’une manière ou d’une autre.

Le troisième et dernier point de différence est la simplicité. En dépit de la difficulté posée par l’implémentation du compteur, le modèle des comptes est, par son côté intuitif, un bien meilleur modèle en terme de facilité de compréhension et d’interaction pour le développeur. En particulier, la programmation de contrats autonomes est beaucoup plus facile à mettre en place sur Ethereum que sur Bitcoin, ne serait-ce que pour accéder au solde présent à une adresse.

 

Ainsi les deux modèles ont leurs forces et leurs faiblesses. Ces caractéristiques font qu’un modèle va être privilégié à un autre selon le type d’usage visé par le protocole. D’un côté, le modèle des pièces va être préféré par les protocoles fondés principalement sur l’échange de valeur entre individus (c’est-à-dire la monnaie), car plus confidentiel. De l’autre côté, les protocoles étant tournés vers l’exécution de contrats autonomes vont préférer opter pour un modèle basé sur des comptes, bien plus accessible pour l’implémentation de ce genre d’application.

Notez que cette distinction n’est pas forcément respectée et beaucoup de nouveaux protocoles utilisent un modèle hybride pour exploiter au maximum les avantages des deux modèles. C’est le cas de Cardano, dont la première couche (Cardano Settlement Layer) est basée sur des UTXO, et de Qtum avec son Account Abstraction Layer (AAL).


Sources

Andreas M. Antonopoulos, Mastering Bitcoin: Programming the Open Blockchain, chapitre 6.
Andreas M. Antonopoulos, Mastering Ethereum: Building Smart Contracts and DApps, chapitre 6.
Dmitry Mishunin, UTXO and Account Model Comparison v.2, 22 octobre 2018.
Offchain.fr, UTXO ou Account – Comprendre l’architecture des Blockchains, 25 mars 2019.

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