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Tether, le cheval de Troie de l’asservissement financier

December 14th 2025 at 10:44

L’arrivĂ©e au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025 a marquĂ© un tournant majeur dans l’histoire amĂ©ricaine. AprĂšs avoir connu une persĂ©cution judiciaire et une tentative d’attentat, ce dernier s’est prĂ©sentĂ© comme une force inarrĂȘtable. Et bien qu’il ait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© prĂ©sident des États-Unis entre 2017 et 2021, il est indĂ©niable que son second mandat a dĂ©jĂ  une toute autre saveur : il n’est plus le mĂȘme Trump qu’en 2017, ses aspirations ont changĂ©.

On observe en particulier que son positionnement sur Bitcoin s’est inversĂ©, passant de l’opposition butĂ©e Ă  l’approbation enthousiaste. Courant 2019, Ă  l’occasion de l’annonce du projet privĂ© de monnaie numĂ©rique Libra par Facebook, il dĂ©clarait en effet qu’il n’était pas « un fervent partisan du bitcoin et des autres cryptomonnaies », qui pour lui n’étaient « pas des monnaies », dont la valeur Ă©tait « trĂšs volatile et basĂ©e sur du vent » et qui facilitaient « le trafic de drogues et d’autres activitĂ©s illĂ©gales ». En revanche, cinq ans plus tard, Ă  la confĂ©rence de Nashville sur Bitcoin de juillet 2024, il promettait au public qu’il serait « le prĂ©sident pro-innovation et pro-bitcoin dont l’AmĂ©rique a besoin » et qu’il formerait une « rĂ©serve nationale stratĂ©gique de bitcoins » avec les fonds saisis par les agences fĂ©dĂ©rales.

Comment expliquer ce revirement ? On pourrait l’attribuer au « comportement erratique » du prĂ©sident, une caractĂ©ristique rĂ©guliĂšrement mise en avant par ses dĂ©tracteurs. Mais ce changement d’opinion peut aussi s’expliquer par un Ă©lĂ©ment demeurĂ© constant chez lui : son attachement au dollar et au rĂŽle international du billet vert. La chose qui a Ă©voluĂ© est qu’il voit dĂ©sormais le secteur cryptoĂ©conomique (la « crypto » comme il aime le dire) comme un moyen de soutenir la suprĂ©matie de la monnaie amĂ©ricaine, notamment par le biais des stablecoins indexĂ©s sur le dollar.

Les stablecoins sont des monnaies numĂ©riques adossĂ©es Ă  une monnaie peu volatile, dont le transfert se fait sur des chaines blocs dĂ©centralisĂ©es comme Bitcoin ou Ethereum. Le plus emblĂ©matique de ces stablecoins — le plus ancien et le plus important — est le Tether USD (ou USDT), qui est gĂ©rĂ© par la sociĂ©tĂ© Tether Ltd. et qui se base, comme son nom l’indique, sur le dollar amĂ©ricain. LancĂ© en 2014 sur la chaine de Bitcoin, il a connu une croissance phĂ©nomĂ©nale pour reprĂ©senter aujourd’hui plus de 185 milliards de dollars. Depuis 2025, il est devenu un Ă©lĂ©ment non nĂ©gligeable de la politique Ă©trangĂšre de l’actuelle administration fĂ©dĂ©rale amĂ©ricaine, aux cĂŽtĂ©s d’autres stablecoins comme l’USDC.

Cette intĂ©gration institutionnelle des stablecoins s’inscrit en opposition totale avec la philosophie de la cryptomonnaie. Bitcoin s’est, on le rappelle, construit comme une monnaie rĂ©sistante Ă  la censure et dĂ©flationniste, et le stablecoin de Tether est l’antithĂšse de cette proposition : l’entreprise peut geler les comptes Ă  volontĂ©, et la monnaie est soumise Ă  la dĂ©prĂ©ciation du dollar. En raison de son implication dans le destin de la cryptomonnaie, on peut qualifier Tether de cheval de Troie de l’asservissement financier : un cadeau empoisonnĂ©, dont on perçoit les avantages, mais qui nous mĂšne Ă  une dĂ©faite cuisante. C’est la thĂšse que nous allons dĂ©fendre dans cet article.

Le rÎle précurseur de Paypal

Avant d’aborder le sujet des stablecoins proprement dit, il convient d’évoquer le cas de PayPal, qui constitue en quelque sorte leur prĂ©curseur. PayPal est un service de paiement qui a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© par l’entreprise Confinity Inc. Ă  la fin des annĂ©es 90. Il permettait d’effectuer des paiements faciles et sans frais entre adresses de courrier Ă©lectronique, et se destinait Ă  l’envoi de paiements simples entre particuliers (pay pal signifie littĂ©ralement « payer copain »). Construit en surcouche du systĂšme bancaire, le service se rĂ©munĂ©rait grĂące Ă  l’argent de ses utilisateurs, qui Ă©tait placĂ© Ă  intĂ©rĂȘts.

Confinity Inc. a Ă©tĂ© fondĂ©e en 1998 par Peter Thiel, diplĂŽmĂ© de philosophie Ă  l’universitĂ© Stanford, et Max Levchin, un informaticien juif ukrainien ayant Ă©migrĂ© aux États-Unis Ă  la suite de la chute de l’URSS. En tant que PDG, Peter Thiel assumait le rĂŽle d’idĂ©ologue de l’entreprise. Il se dĂ©crivait alors comme libertarien, conservateur et girardien1. Pour lui, PayPal Ă©tait un moyen de libĂ©ration, qui devait notamment permettre aux gens souffrant de l’hyperinflation dans des pays comme la Russie ou la Serbie de bĂ©nĂ©ficier des avantages apportĂ©s par une monnaie stable, et en particulier le dollar. En 1999, il expliquait ainsi Ă  son Ă©quipe :

« La plupart des gens ordinaires n’ont jamais l’occasion d’ouvrir un compte Ă  l’étranger ou de mettre la main sur plus de quelques billets d’une monnaie stable comme le dollar amĂ©ricain. Un jour, PayPal sera en mesure de changer cette situation. À l’avenir, lorsque notre service sera disponible en dehors des États-Unis et que la pĂ©nĂ©tration d’Internet continuera Ă  s’étendre Ă  tous les niveaux Ă©conomiques, PayPal permettra aux citoyens du monde entier d’exercer un contrĂŽle plus direct sur leurs monnaies qu’ils ne l’ont jamais fait auparavant2. »

Cette idĂ©e de remplacer les monnaies Ă©trangĂšres par le dollar pour mettre fin aux hyperinflations se retrouvait dans son discours donnĂ© Ă  Oakland en Californie pour l’Independent Institute en octobre 1999. Il a par la suite confirmĂ© (voire enjolivĂ©) cette vision initiale, en dĂ©clarant en 2009 que « l’idĂ©e qui a prĂ©sidĂ© Ă  la fondation de PayPal Ă©tait la crĂ©ation d’une nouvelle monnaie mondiale, libre de toute dilution et de tout contrĂŽle Ă©tatique ».

Peter Thiel en 1999 (Youtube)

Toutefois, tout ne s’est pas passĂ© comme prĂ©vu. En l’an 2000, en raison de problĂšmes de financement, Confinity a dĂ» fusionner avec la sociĂ©tĂ© X.com d’Elon Musk pour former PayPal Inc. Puis, au fil des annĂ©es, l’entreprise s’est conformĂ©e Ă  des contraintes rĂšglementaires de plus en plus drastiques, y compris en dehors des États-Unis, ce qui a Ă©branlĂ© l’effet libĂ©rateur escomptĂ©. Elle procĂšde ainsi rĂ©guliĂšrement Ă  des gels de compte arbitraires, comme celui de WikiLeaks en 2010.

Le destin de Peter Thiel lui-mĂȘme est aussi intĂ©ressant, car le visionnaire de PayPal a Ă©voluĂ© et s’est depuis impliquĂ© dans l’appareil politique amĂ©ricain. En 2004, il a cofondĂ© la sociĂ©tĂ© de surveillance informatique Palantir Technologies, dont les logiciels sont utilisĂ©s (entre autres) par les services de renseignement, comme la NSA aux États-Unis, le GCHQ au Royaume-Uni ou la DGSI en France. Il a aussi largement soutenu la carriĂšre politique de J. D. Vance, l’actuel vice-prĂ©sident des États-Unis, en le prĂ©sentant Ă  Donald Trump en 2021 et en finançant sa campagne pour les Ă©lections sĂ©natoriales de 2022.

Peter Thiel est Ă©galement liĂ© Ă  David Sacks, entrepreneur sud-africain ayant aussi Ă©tudiĂ© Ă  Stanford, avec qui il a publiĂ© l’ouvrage The Diversity Myth en 1995, pour dĂ©noncer l’effet nĂ©faste du politiquement correct et du multiculturalisme sur les campus universitaires amĂ©ricains. David Sacks l’a accompagnĂ© dans l’aventure Confinity, oĂč il travaillait sur le marketing pour le produit PayPal, et il est devenu le directeur de l’exploitation aprĂšs la fusion. AprĂšs avoir rĂ©alisĂ© un certain nombre d’investissements fructueux dans la Silicon Valley, il s’est aussi impliquĂ© en politique, et il a fini par ĂȘtre nommĂ© « czar » chargĂ© de la cryptomonnaie et de l’intelligence artificielle auprĂšs de la Maison-Blanche en janvier 2025.

Les deux hommes font partie de la « mafia PayPal », surnom donné au groupe informel des anciens fondateurs ou employés de la société qui ont depuis fondé et développé des entreprises technologiques de la Silicon Valley.

Photographie de la « mafia PayPal » prise au Tosca Café à San Francisco en octobre 2007 (Robyn Twomey pour Fortune). Peter Thiel et Max Levchin y apparaissent au premier plan ; David Sacks est derriÚre Thiel sur sa gauche.

L’émergence des stablecoins

PayPal a ainsi Ă©chouĂ© Ă  devenir un moyen de libĂ©ration financiĂšre et s’est simplement transformĂ© en un service de paiement classique. Toutefois, avec l’émergence de Bitcoin en 2010, un vent d’innovation a soufflĂ© sur le secteur financier. L’absence de besoin d’autorisation permettait Ă  n’importe qui de lancer un service sans se soucier de la rĂšglementation en premier lieu. Et les stablecoins ont fait partie des premiers projets Ă  se manifester.

Comme nous l’avons expliquĂ© en introduction les stablecoins (ou « cryptomonnaies stables ») sont des jetons numĂ©riques arrimĂ©s Ă  une monnaie peu volatile, le plus souvent au dollar amĂ©ricain. Ils sont transfĂ©rĂ©s par le biais d’un ou de plusieurs systĂšmes cryptoĂ©conomiques dĂ©centralisĂ©s comme Bitcoin, Ethereum ou Solana. Leur premier avantage est de permettre Ă  l’utilisateur d’échapper Ă  la volatilitĂ© propre aux cryptomonnaies, de maniĂšre simple et directe.

Le concept de stablecoin est apparu vers 2011–2012 avec le mouvement « Bitcoin 2.0 », une mouvance qui visait Ă  amĂ©liorer Bitcoin en lui adjoignant des fonctionnalitĂ©s supplĂ©mentaires. C’est de ce mouvement qu’ont Ă©mergĂ© les diffĂ©rents modĂšles de piĂšces colorĂ©es (ChromaWay, Open Assets, Colored Coins), les mĂ©taprotocoles Mastercoin et Counterparty, et les systĂšmes cryptoĂ©conomiques externes Ă  Bitcoin comme Bitshares, NXT et Ethereum.

L’idĂ©e du stablecoin a en particulier germĂ© au sein du projet Mastercoin (qui serait rebaptisĂ© Omni en 2015). Il s’agissait d’un systĂšme bĂąti en surcouche de Bitcoin, sur lequel les utilisateurs pouvaient Ă©mettre leurs propres jetons, appelĂ©s user currencies, grĂące Ă  des commandes inscrites sur la chaine de Bitcoin et interprĂ©tĂ©es par un logiciel spĂ©cifique. Mastercoin a Ă©tĂ© imaginĂ© en janvier 2012 par J. R. Willett, un dĂ©veloppeur amĂ©ricain de 32 ans travaillant pour un fabricant d’équipements aĂ©ronautiques. On lui attribue Ă©galement l’invention du concept de stablecoin, qu’il a formalisĂ© dans le livre blanc de son projet, intitulĂ© « The Second Bitcoin White Paper », en ces termes :

« Il est possible de concevoir des outils permettant aux utilisateurs finaux de crĂ©er des monnaies ayant une valeur stable, indexĂ©e sur une monnaie externe ou une marchandise extĂ©rieure. De cette maniĂšre, les utilisateurs de ces monnaies peuvent possĂ©der une monnaie virtuelle stabilisĂ©e, rattachĂ©e au dollar amĂ©ricain, Ă  l’euro, Ă  l’once d’or, au baril de pĂ©trole, etc. »

User currencies présentées sur Mastercoin.org en septembre 2013

Le systĂšme Mastercoin a Ă©tĂ© lancĂ© au cours de l’étĂ© 2013, Ă  la suite d’une ICO d’un mois, qui a recueilli 5 120 BTC soit un demi-million de dollars Ă  l’époque ! Le montant obtenu (tout Ă  fait inattendu) a motivĂ© la crĂ©ation d’une organisation spĂ©ciale, la Fondation Mastercoin, pour que la gestion de l’argent puisse se faire. Les membres fondateurs Ă©taient des investisseurs. On y trouvait notamment Brock Pierce, ancien enfant acteur pour Disney (Les Petits champions, PrĂ©sident junior), qui Ă©tait devenu investisseur prolifique dans le jeu vidĂ©o puis dans la cryptomonnaie.

Brock Pierce en 2013, interrogé lors de la UInvest Crowdfunding Conference (Youtube)

Il a fallu attendre 2014 pour que les stablecoins deviennent rĂ©alitĂ©. Les premiers jetons de ce type ont Ă©tĂ© les stablecoins « dĂ©centralisĂ©s » non collatĂ©ralisĂ©s, dont la valeur dĂ©pendait d’un systĂšme de compensation algorithmique. Ils ont Ă©tĂ© Ă©mis sur des chaines de blocs alternatives : tel Ă©tait le cas du bitUSD lancĂ© sur BitShares en aoĂ»t 2014, et de l’USNBT dĂ©ployĂ© sur NuBits en septembre. Ces modĂšles avaient leur utilitĂ©, mais ils Ă©taient sujets Ă  une forte instabilitĂ©, si bien que les gens ont prĂ©fĂ©rĂ© se tourner vers les stablecoins centralisĂ©s, comme le Tether USD (ayant pour sigle boursier USDT).

Le lancement de Tether

Le projet Tether (de l’anglais to tether signifiant « attacher ») a Ă©tĂ© annoncĂ© le 8 juillet 2014 sous le nom de Realcoin : il s’agissait d’émettre des jetons stables par rapport au dollar sur le protocole Mastercoin. L’entreprise gĂ©rant le projet a Ă©tĂ© cofondĂ©e par trois personnes : Brock Pierce, dont on a dĂ©jĂ  parlé ; Reeve Collins, entrepreneur dans le secteur de la publicité ; et Craig Sellars, dĂ©veloppeur de logiciel qui occupait depuis fĂ©vrier le poste de directeur technique de la Fondation Mastercoin. Le but affichĂ© de Realcoin Ă©tait d’« apporter les avantages de Bitcoin au dollar amĂ©ricain », en passant par le rĂ©seau Bitcoin pour effectuer des transactions Ă  faible coĂ»t sans recourir Ă  un tiers, et de constituer une « alternative non volatile » Ă  la cryptomonnaie de Satoshi, dont la valeur Ă©tait trĂšs fluctante.

Capture du site de Realcoin en juillet 2014 (Coindesk)

La promesse de Realcoin, c’était que son stablecoin garde une valeur proche du dollar amĂ©ricain en Ă©tant garanti par des « rĂ©serves en dollars, toutes dĂ©tenues dans des placements prudents », et auditĂ©es par une entitĂ© indĂ©pendante. En pratique, la convertibilitĂ© est assurĂ©e Ă  paritĂ© par l’entreprise. Si le prix du stablecoin baisse, on peut en acheter sur le marchĂ© et cĂ©der cette monnaie pour un profit ; si son prix augmente, on peut s’en procurer auprĂšs de la sociĂ©tĂ© et la vendre sur le marchĂ© pour un profit. La stabilitĂ© vis-Ă -vis du dollar est ainsi maintenue, pour autant que l’entreprise ne s’amuse pas Ă  utiliser les dollars reçus pour investir dans des actifs risquĂ©s.

Les premiers jetons ont Ă©tĂ© Ă©mis sur Mastercoin le 6 octobre 2014, lançant ce qui deviendrait un rĂ©el phĂ©nomĂšne Ă  l’échelle mondiale. Le projet Realcoin a rapidement Ă©tĂ© renommĂ© Tether en novembre 2014, afin d’éviter d’ĂȘtre associĂ© aux cryptomonnaies alternatives utilisant le suffixe « coin » comme Litecoin, Dogecoin ou Feathercoin. De plus, le nom « RealCoin » Ă©tait dĂ©jĂ  utilisĂ© par un altcoin alors inactif.

Logo de Tether en 2015 (Tether.to)

La relĂšve de Bitfinex

En novembre 2014, Tether a annoncĂ© avoir conclu un partenariat avec la plateforme de trading sur marge Bitfinex. Cette derniĂšre avait Ă©tĂ© fondĂ©e en octobre 2012 par un technicien informatique français du nom de RaphaĂ«l Nicolle, qui avait Ă©tĂ© vite rejoint par Giancarlo Devasini, un chirurgien esthĂ©tique italien reconverti en vendeur d’électronique, et Jean-Louis Van Der Velde, un entrepreneur nĂ©erlandais expatriĂ© en Asie de l’Est.

Le projet Tether a dĂšs le dĂ©part Ă©tĂ© Ă©troitement liĂ© Ă  Bitfinex. D’aprĂšs Philip Potter, directeur de la stratĂ©gie de Bitfinex, l’équipe Ă©tait en effet en relation avec les membres de la Fondation Mastercoin au cours de l’annĂ©e 2014 pour mettre au point le stablecoin. De plus, bien que les deux structures aient Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es comme distinctes, les gens impliquĂ©s dans Bitfinex l’étaient aussi (plus ou moins secrĂštement) dans Tether. Comme l’ont rĂ©vĂ©lĂ© les Paradise Papers en 2017, la sociĂ©tĂ© Tether Holdings Ltd. a Ă©tĂ© enregistrĂ©e dans les Ăźles Vierges britanniques en septembre 2014 par Giancarlo Devasini et Philip Potter. On peut aussi citer le cas de Stuart Hoegner, qui a longtemps Ă©tĂ© conseiller pour les deux entreprises.

L’équipe de direction de Bitfinex en 2018 (Bitfinex.com)

Cette connivence a aidĂ© Tether Ă  se lancer sur le marchĂ©. Le 15 janvier 2015, L’USDT a Ă©tĂ© ajoutĂ© sur Bitfinex en tant que mĂ©thode de dĂ©pĂŽt et de retrait en dollars. Cette intĂ©gration a permis de garantir la convertibilitĂ© d’un point de vue pratique : l’utilisateur moyen pouvait ainsi envoyer de l’USDT sur Bitfinex, obtenir le montant Ă©quivalent en dollars, et les retirer par un autre moyen.

Peu Ă  peu, les fondateurs officiels de Tether se sont retirĂ©s du projet (l’implication de Brock Pierce ayant cessĂ© en 20153) et Bitfinex a pris le relai. En 2018, la sociĂ©tĂ© Tether Holdings Ltd. Ă©tait ainsi contrĂŽlĂ©e Ă  86 % par quatre individus, tous impliquĂ©s dans la plateforme de change : Giancarlo Devasini (43 %), Jean-Louis van der Velde (15 %), Stuart Hoegner (15 %) et Christopher Harborne (12 %).

Les plateformes de change et la bulle de 2017

Le jeton de Tether constituait une aubaine pour les plateformes de change et leurs utilisateurs. D’une part, les plateformes avaient du mal Ă  se bancariser, et voyaient dans l’USDT un mode de dĂ©pĂŽt et de retrait fiable en dollars (Liberty Reserve Ă©tait fermĂ©e depuis mai 2013). D’autre part, Tether permettait aux utilisateurs de ne pas rĂ©aliser une cession contre une monnaie Ă©tatique, et par consĂ©quent de ne pas avoir Ă  payer la taxe sur les plus-values immĂ©diatement (cette Ă©chappatoire a Ă©tĂ© abrogĂ©e en 2018 aux États-Unis).

L’intĂ©gration aux principales plateformes de l’écosystĂšme s’est dĂ©roulĂ©e entre 2015 et 2017. La place de marchĂ© Poloniex (trĂšs populaire Ă  cette Ă©poque-lĂ ) a ajoutĂ© l’USDT Ă  son offre en fĂ©vrier 2015. La cotation au comptant créée a permis au jeton d’apparaitre sur CoinMarketCap le mĂȘme jour. Dans les deux annĂ©es qui ont suivi, la plupart des plateformes ont Ă©galement intĂ©grĂ© le stablecoin : ShapeShift en avril 2015, Cryptsy en mai, Bittrex en dĂ©cembre, Kraken en mars 2017 et la toute nouvelle Binance en aoĂ»t 2017.

En 2017, avec le marchĂ© haussier du prix du bitcoin, le phĂ©nomĂšne a commencĂ© Ă  prendre de l’ampleur. Le nombre d’USDT Ă©mis est passĂ© de 7 millions Ă  la fin de l’annĂ©e 2016 Ă  55 millions en mars 2017, puis Ă  445 millions en septembre. À la fin de l’annĂ©e, il y avait plus d’un milliard d’USDT en circulation !

Cette croissance du Tether USD ne s’est pas faite sans remontrances, dont certaines sont provenues d’un internaute se faisant appeler Bitfinex’ed, qui s’est spĂ©cialisĂ© dans la rĂ©vĂ©lation des manƓuvres parfois douteuses de Bitfinex et de Tether. Des doutes ont ainsi planĂ© sur le fait que la sociĂ©tĂ© Tether Ltd. conservait bien tout en rĂ©serve et n’en profitait pas pour faire des investissements risquĂ©s. On a suspectĂ© la sociĂ©tĂ© d’acheter du bitcoin en masse pour faire monter son prix et nourrir l’enthousiasme spĂ©culatif, de façon Ă  accroitre la demande pour les USDT sur les plateformes de change et Ă  acheter plus de BTC. On a aussi questionnĂ© la relation incestueuse qu’entretenait Tether avec Bitfinex, qui venait de subir un piratage catastrophique (120 000 bitcoins volĂ©s soit environ 70 millions de dollars) et qui rencontrait des problĂšmes de bancarisation.

Ces soupçons sont devenus rĂ©alitĂ© en 2021 lorsque la sociĂ©tĂ© a Ă©tĂ© condamnĂ©e Ă  payer une amende de 41 millions de dollars par la CFTC, pour n’avoir dĂ©tenu « des rĂ©serves fiduciaires suffisantes pour la garantie des jetons USDT en circulation que pendant 27,6 % du temps sur une pĂ©riode de rĂ©fĂ©rence de 26 mois comprise entre 2016 et 2018 ». Cependant, Tether a fini par se mettre en rĂšgle en 2019, et elle a depuis adoptĂ© une stratĂ©gie de transparence, en publiant un bilan dĂ©taillĂ© de ses avoirs Ă  la fin de chaque trimestre.

La finance décentralisée

À partir de la fin de l’annĂ©e 2017, le Tether USD a commencĂ© Ă  ĂȘtre Ă©mis sur d’autres chaines de blocs, qui se prĂ©sentaient comme des plateformes dĂ©diĂ©es aux contrats autonomes. Le systĂšme Ethereum, qui venait de connaitre le succĂšs grĂące Ă  la « folie des ICO », a ainsi accueilli une premiĂšre Ă©mission d’USDT en novembre 2017. D’autres ont suivi : Tron en 2019, puis Solana et Avalanche en 2021.

Mais le phĂ©nomĂšne ne s’est pas arrĂȘtĂ© lĂ , et des concurrents Ă  Tether sont apparus. Le principal, l’USDC, a Ă©tĂ© lancĂ© en 2018 par la sociĂ©tĂ© Circle, et il est aujourd’hui 2,3 moins gros que l’USDT. On peut Ă©galement citer le dai, stablecoin collatĂ©ralisĂ© supposĂ©ment dĂ©centralisĂ©, qui a Ă©tĂ© lancĂ© en dĂ©cembre 2017, renommĂ© USDS en 2024, et qui est aujourd’hui garanti pour moitiĂ© par de l’USDC.

Cette construction a posĂ© les bases de la « finance dĂ©centralisĂ©e » (ou DeFi), qui se proposait de reproduire les outils du systĂšme financier traditionnel (comme le prĂȘt sur gages, l’échange boursier ou les produits dĂ©rivĂ©s) de maniĂšre numĂ©rique, dĂ©centralisĂ©e, ouverte et transparente. Cette tendance a connu une grande popularitĂ© pendant l’étĂ© 2020, Ă  tel point que ce dernier a pris le surnom de « DeFi Summer ».

La vague de la finance dĂ©centralisĂ©e a largement fait les affaires de Tether, qui voyait son stablecoin ĂȘtre utilisĂ© au sein de protocoles divers en tant que garantie ou de moyen d’échange. Le nombre d’USDT en circulation est ainsi passĂ© de 4,3 milliards en avril 2020 Ă  83 milliards en avril 2022, soit une multiplication par 19 en deux ans. La finance dĂ©centralisĂ©e a Ă©galement Ă©largi le modĂšle Ă©conomique des stablecoins : pour l’utilisation des protocoles de DeFi, la dĂ©tention de stablecoins devait se faire en propre, plutĂŽt que par le biais de plateformes de change centralisĂ©es. L’activitĂ© directe de ces jetons sur les chaines de blocs (jusqu’alors quasi inexistante) a ainsi connu une croissance prodigieuse : le volume mensuel d’USDT transfĂ©rĂ©s a ainsi dĂ©passĂ© les 600 milliards de dollars en avril 2021.

Évolution du volume on-chain mensuel de l’USDT (source : Paolo Ardoino)

Le dollar numérique pour le monde en développement

Un autre cas d’utilisation s’est dĂ©veloppĂ© durant la mĂȘme pĂ©riode : l’utilisation de Tether dans les pays en dĂ©veloppement, que ce soit en AmĂ©rique latine, en Asie du Sud-Est, au Proche-Orient ou en Afrique. Les habitants de certaines rĂ©gions du monde, et l’AmĂ©rique latine en particulier, utilisent souvent le dollar, de maniĂšre formelle ou informelle, en raison de sa volatilitĂ© rĂ©duite et de son acceptation mondiale. Dans les pays oĂč le taux d’inflation est Ă©levĂ©, les gens recherchent en effet une rĂ©serve de valeur fiable Ă  court terme, qui ne soit pas sujette Ă  des cycles spĂ©culatifs comme le bitcoin. Cela s’est vu en Argentine lorsque, dans les annĂ©es 2010, la forte inflation du peso couplĂ© Ă  un contrĂŽle des changes strict a provoquĂ© l’apparition d’une unitĂ© de compte parallĂšle appelĂ©e le « blue dollar », suivant le taux de change du marchĂ© noir, plus Ă©levĂ© que le taux de change officiel.

Au fur et Ă  mesure des annĂ©es, l’utilisation de l’USDT et des stablecoins dans ces pays s’est popularisĂ©e, notamment par le biais de solutions de transfert Ă  frais faibles, comme la blockchain Tron, la surcouche Polygon ou le systĂšme de transfert interne de Binance. On a ainsi pu voir Tether et les stablecoins ĂȘtre adoptĂ©s localement dans des pays variĂ©s comme l’Argentine, le BrĂ©sil, la Colombie, le Venezuela, la Bolivie, le Liban, la Turquie, le NigĂ©ria, les Philippines ou le Vietnam. Cette adoption se traduit en particulier par une demande forte sur les plateformes de change, oĂč le change entre les monnaies nationales et les stablecoins est beaucoup plus Ă©levĂ©.

Part du volume sur les plateformes en change en AmĂ©rique latine en 2023–2024 (source : Chainalysis)

À partir de 2022, la communication de Tether s’est davantage axĂ©e sur ce cas d’utilisation, pour mettre en avant son cĂŽtĂ© humanitaire. La sociĂ©tĂ© se prĂ©sente comme une bienfaitrice qui vient rĂ©soudre les problĂšmes que les gens rencontrent avec leurs systĂšmes monĂ©taires locaux. Tether rappelle ainsi rĂ©guliĂšrement que l’une de ses missions est d’apporter l’« inclusion financiĂšre » aux populations qui n’ont pas nĂ©cessairement accĂšs aux solutions occidentales. À cette fin symbolique, Tether a dĂ©placĂ© son siĂšge social au Salvador en janvier 2025.

Ce changement de communication coĂŻncide avec l’émergence de Paolo Ardoino Ă  la tĂȘte de la sociĂ©tĂ©. Paolo Ardoino est un programmeur et entrepreneur italien, qui se spĂ©cialisait Ă  l’origine dans la cybersĂ©curitĂ© et dans la fintech. Il a rejoint Bitfinex en tant que dĂ©veloppeur en 2014 et il en est devenu le directeur technique en 2016 (position qu’il occupait toujours en 2025). En parallĂšle, il a Ă©tĂ© nommĂ© directeur technique de Tether Ltd. en 2017. En 2023, Paolo Ardoino a commencĂ© Ă  s’exprimer au nom de l’entreprise, et il a finalement accĂ©dĂ© au poste de PDG en dĂ©cembre de la mĂȘme annĂ©e, succĂ©dant Ă  Jean-Louis Van Der Velde. Il a ainsi accompagnĂ© la troisiĂšme phase de la croissance de Tether qui s’est produite entre 2023 et aujourd’hui.

Le succĂšs de Tether

Ces diffĂ©rentes utilisations de l’USDT (plateformes de change, finance dĂ©centralisĂ©e, rĂ©serve de valeur dans les pays en dĂ©veloppement) se sont rĂ©vĂ©lĂ©es extrĂȘmement lucratives pour Tether. AprĂšs une annĂ©e 2022 difficile — lors de laquelle le prix des cryptomonnaies a fortement baissĂ©, ce qui a entrainĂ© des conversions en dollars, notamment Ă  la suite de l’effondrement du stablecoin algorithmique TerraUSD en mai — la quantitĂ© d’USDT en circulation a continuĂ© Ă  croitre, en doublant en l’espace de 3 ans. Elle est ainsi passĂ© de 83 milliards en avril 2022 Ă  174 milliards en septembre 2025.

Évolution du nombre d’USDT en circulation (source : Paolo Ardoino)

Ce succĂšs s’est rĂ©vĂ©lĂ© particuliĂšrement lucratif pour Tether, qui tire ses bĂ©nĂ©fices de ses placements : tout dĂ©pĂŽt est ainsi placĂ© sur un produit financier qui lui rapporte un intĂ©rĂȘt. Par exemple, les bons du TrĂ©sor Ă  Ă©chĂ©ance courte (la principale garantie derriĂšre l’USDT aujourd’hui) rapportent aujourd’hui 3,8 % par an, ce qui reprĂ©sente une coquette somme si le montant placĂ© s’élĂšve Ă  plusieurs dizaines de milliards de dollars (6,6 milliards d’intĂ©rĂȘts pour 174 milliards de principal). L’entreprise a relativement peu de charges (200 employĂ©s environ), si bien que ses bĂ©nĂ©fices approchent de son chiffre d’affaires. Entre octobre 2024 et septembre 2025, la sociĂ©tĂ© a ainsi gĂ©nĂ©rĂ© un bĂ©nĂ©fice net de plus de 10 milliards de dollars ! Par comparaison, le rĂ©sultat net de Blackrock ont Ă©tĂ© de 6,3 milliards de dollars en 2024.

Il semble inutile de prĂ©ciser que les quelques personnes impliquĂ©es dans l’entreprise en ont profitĂ© grassement. Les quelques associĂ©s impliquĂ©s dans la sociĂ©tĂ© sont ainsi devenus milliardaires. C’est en particulier le cas de Giancarlo Devasini, dont la fortune est estimĂ©e Ă  22,4 milliards de dollars par Forbes, qui a Ă©tĂ© sacrĂ© l’« homme le plus riche du Tessin » en 2024. Paolo Ardoino possĂšderait lui un patrimoine d’environ 9,5 milliards de dollars.

Cependant, la rĂ©ussite de Tether n’est pas seulement attribuable Ă  des objectifs qui seraient purement altruistes ; elle cache aussi des intĂ©rĂȘts autrement plus cyniques, relevant de l’impĂ©rialisme amĂ©ricain.

Un outil de l’impĂ©rialisme amĂ©ricain

Les États-Unis d’AmĂ©rique se sont construits sur un modĂšle expansionniste dĂšs leur crĂ©ation. AprĂšs avoir colonisĂ© un vaste territoire continental lors de la « ConquĂȘte de l’Ouest », ils ont commencĂ© Ă  exercer une influence de plus en plus grande Ă  l’étranger, en intervenant militairement si le besoin se faisait ressentir. En particulier, ils ont revendiquĂ© une domination croissante sur les AmĂ©riques (qu’ils appellent l’« hĂ©misphĂšre occidental »), conformĂ©ment au corollaire Roosevelt de la doctrine Monroe, formulĂ© par Theodore Roosevelt en 1904 et rappelĂ© dans la derniĂšre « stratĂ©gie de sĂ©curitĂ© nationale » publiĂ©e en dĂ©cembre 2025. Leur implication dans la PremiĂšre et surtout dans la Seconde Guerre mondiale leur a permis de former une vĂ©ritable armĂ©e permanente et d’accroitre leur influence militaire autour du monde, pour les mener Ă  leur situation d’aujourd’hui.

Cet impĂ©rialisme est aussi passĂ© par la monnaie. Le rĂŽle du dollar Ă  l’international est en effet dĂ©terminant pour financer l’État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain (grĂące au seigneuriage) et, ce qui est une caractĂ©ristique plus rĂ©cente, pour contrĂŽler les Ă©changes Ă©conomiques (censure). Les accords de Bretton Woods signĂ©s Ă  la fin de la Seconde Guerre mondiale ont par exemple constituĂ© une vassalisation monĂ©taire des États europĂ©ens aux États-Unis, un Ă©tat de fait constatĂ© en 1964 par ValĂ©ry Giscard d’Estaing et le gĂ©nĂ©ral de Gaulle (alors au pouvoir en France) qui dĂ©nonçaient le « privilĂšge exorbitant » du dollar. On peut aussi citer le rĂ©gime des pĂ©trodollars, instaurĂ© au dĂ©but des annĂ©es 70 par influence diplomatique, qui a obligĂ© les pays exportateurs de pĂ©trole du Moyen-Orient Ă  utiliser uniquement la monnaie amĂ©ricaine pour vendre leur production, assurant une demande certaine pour le billet vert.

Aujourd’hui, les stablecoins adossĂ©s au dollar forment une aubaine unique pour l’État fĂ©dĂ©ral. Alors que le rĂ©gime de pĂ©trodollars dĂ©cline et que le taux de change chute Ă  cause des droits de douane imposĂ©s par Donald Trump en dĂ©but d’annĂ©e4, il est devenu en effet vital pour les États-Unis de trouver d’autres moyens permettant de continuer Ă  financer leur train de vie, et les stablecoins en font partie. Tether en particulier est devenu l’un des principaux crĂ©anciers de l’État fĂ©dĂ©ral : depuis 2021, les rĂ©serves en instruments financiers sont conservĂ©es auprĂšs de la sociĂ©tĂ© de courtage Cantor Fitzgerald (dont le PDG et actionnaire majoritaire, Howard Lutnick, est devenu secrĂ©taire au commerce des États-Unis en 2025) et se composent principalement de bons du TrĂ©sor amĂ©ricain. En septembre 2025, les bons du TrĂ©sor reprĂ©sentaient 62 % des rĂ©serves totales de Tether Ltd., ce qui plaçait la sociĂ©tĂ© au niveau de la 17e position dans le classement des États dĂ©tenant de la dette amĂ©ricaine, au-dessus de la CorĂ©e du Sud.

En outre, Tether entretient des relations de plus en plus Ă©troites avec l’État fĂ©dĂ©ral, ce qui offre Ă  ce dernier une mainmise sur les opĂ©rations financiĂšres rĂ©alisĂ©es avec le stablecoin. En dĂ©cembre 2023, Paolo Ardoino dĂ©clarait ainsi que « Tether [aspirait] Ă  devenir un partenaire de classe mondiale pour les États-Unis, en continuant Ă  aider les forces de l’ordre et Ă  Ă©tendre l’hĂ©gĂ©monie du dollar Ă  l’échelle mondiale ». L’USDT constitue donc une arme de diffusion du dollar autour du monde, en Ă©tant transfĂ©rĂ© par le biais d’un systĂšme dĂ©centralisĂ©, qui Ă©chappe au contrĂŽle direct des États les plus faibles.

L’internĂ©tisation de la monnaie a pour effet d’accentuer la guerre monĂ©taire entre les États, car il devient plus aisĂ© de faire circuler sa monnaie sur un territoire Ă©tranger sans en contrĂŽler le cadre rĂšglementaire. C’est ce qui explique la rĂ©cente rĂ©action de l’oligarchie europĂ©enne, qui s’est largement opposĂ©e Ă  l’essor des stablecoins adossĂ©s au dollar. La lĂ©gislation de l’Union europĂ©enne a ainsi rĂ©cemment provoquĂ© un retrait de l’USDT des plateformes de change, Tether ayant refusĂ© de se conformer aux dispositions du rĂšglement MiCa entrĂ©es en vigueur en juin 2024, jugĂ©es trop restrictives. En parallĂšle, la BCE a repris le dĂ©veloppement de son euro numĂ©rique (MNBC), et un consortium composĂ© de dix banques europĂ©ennes a mis en chantier un nouveau projet de stablecoin adossĂ© Ă  l’euro.

De son cĂŽtĂ©, l’État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricaine a Ă©galement serrĂ© la vis : mĂȘme s’il veut pousser les stablecoins, il tient Ă  ce qu’ils ne soient pas arrimĂ©s Ă  une monnaie Ă©trangĂšre et qu’ils puissent ĂȘtre contrĂŽlĂ© sur son propre territoire. Le 18 juillet 2025, l’administration Trump a ainsi fait passer le GENIUS Act, qui a clarifiĂ© (et alourdi) la rĂšglementation autour des stablecoins. La loi, qui devrait rapidement entrer en vigueur, exige que les stablecoins circulant aux États-Unis soient adossĂ©s Ă  100 % par des actifs liquides liĂ©s au dollar amĂ©ricain, afin de « protĂ©ger les consommateurs » et de « gĂ©nĂ©rer une demande accrue pour la dette amĂ©ricaine et consolider le statut du dollar en tant que monnaie de rĂ©serve mondiale ». De plus, elle impose aux Ă©metteurs de stablecoins de « mettre en place des programmes efficaces de lutte contre le blanchiment d’argent et de conformitĂ© aux sanctions, comprenant les Ă©valuations des risques, la vĂ©rification des listes de sanctions et l’identification des clients ». Pour se conformer, Tether a annoncĂ© le lancement d’un nouveau jeton, l’USAT, qui suivra la lĂ©gislation amĂ©ricaine. La sociĂ©tĂ© a embauchĂ© Bo Hines, ancien conseiller sur les cryptomonnaies auprĂšs de la Maison-Blanche, pour gĂ©rer sa branche amĂ©ricaine.

Cette approbation officielle a provoquĂ© une nouvelle vague dans la crĂ©ation de stablecoins. On a ainsi vu PayPal Ă©mettre son propre stablecoin, le PYUSD, sur Ethereum en 2022. De mĂȘme, le service financier World Liberty Financial, cofondĂ© entre autres par les fils de Donald Trump (Eric, Donald Jr. et Barron), a lancĂ© un jeton de ce type appelĂ© USD1 le 28 janvier 2025. Les stablecoins ont donc un bel avenir devant eux aux États-Unis.

Le cheval de Troie : Bitcoin ou Tether ?

Un cheval de Troie est un cadeau qui s’avĂšre ĂȘtre un piĂšge. C’est une rĂ©fĂ©rence au mythique cheval de bois offert lors de la guerre de Troie par les MycĂ©niens, qui combattaient les Troyens. Les MycĂ©niens se cachaient en rĂ©alitĂ© Ă  l’intĂ©rieur, si bien que les Troyens ont provoquĂ© leur propre destruction en amenant le cheval entre les murs de leur citĂ©.

Cette mĂ©taphore est rĂ©guliĂšrement utilisĂ©e dans l’écosystĂšme des cryptomonnaies. Bitcoin est ainsi parfois dĂ©signĂ© comme un « cheval de Troie de la liberté » : un actif allĂ©chant offert au systĂšme financier qui s’empresserait de l’adopter, ce qui conduirait Ă  dĂ©truire la base sur laquelle il repose, c’est-Ă -dire le contrĂŽle sur la monnaie.

MÚme Internet présentant Bitcoin comme le cheval de Troie de la liberté (Alex Gladstein)

Une variante de cette mĂ©taphore est apparue plus rĂ©cemment pour impliquer le stablecoin : d’aprĂšs cette thĂ©orie, Tether serait le cheval de Troie de Bitcoin, en constituant une Ă©tape de transition entre la monnaie fiat et la monnaie libre. Cette vision est entre autres portĂ©e par Paolo Ardoino lui-mĂȘme, qui est un bitcoineur convaincu et qui voit l’USDT comme une solution temporaire, permettant de faciliter l’adoption de Bitcoin.

Capture de la présentation de Paolo Ardoino à la conférence Bitcoin 2025 à Las Vegas, intitulée « Why Tether Loves Bitcoin » (source : Bitcoin Magazine)

Tether constitue effectivement un atout pour Bitcoin, en tout cas Ă  court terme. La sociĂ©tĂ© est l’un des plus gros dĂ©tenteurs de bitcoin : dans son rapport de septembre, il est indiquĂ© qu’elle possĂ©dait directement plus de 86 000 bitcoins en rĂ©serve, soit prĂšs de 10 milliards de dollars. Elle contrĂŽle Ă©galement 116 tonnes d’or, dont 12 servent Ă  garantir son stablecoin indexĂ© Ă  l’once d’or, le Tether Gold (XAUT).

De plus, l’implication de Tether dans Bitcoin va plus loin qu’une simple dĂ©tention : la sociĂ©tĂ© finance largement l’écosystĂšme, en s’impliquant dans des levĂ©es de fonds d’entreprises liĂ©es de prĂšs ou de loin Ă  Bitcoin dont Bitrefill, BTCPayServer ou Synonym. Tether s’investit Ă©galement dans l’éducation autour de la cryptomonnaie, en finançant l’universitĂ© en ligne gratuite PlanB Network ou des Ă©vĂšnements comme la confĂ©rence de Lugano.

Investissements de Tether entre 2020 et 2025 (source : Bennett Tomlin pour Protos)

Cette vision pour Tether est partagĂ©e par Saifedean Ammous, l’économiste auteur de L’Étalon-bitcoin et maximaliste prĂ©sumĂ©. Ce dernier a fait l’apologie du stablecoin dans son intervention Ă  la confĂ©rence de Las Vegas en mai, oĂč il cherchait Ă  montrer que le succĂšs de Tether serait Ă©galement positif pour Bitcoin, concluant que l’USDT Ă©tait « un bon moyen de s’affranchir progressivement du dollar ». Dans son argumentaire, il admet que Tether absorbe une partie de la dette amĂ©ricaine, mais que cela ne suffit pas Ă  la faire diminuer ; Ă  terme, cette dette est vouĂ©e Ă  ĂȘtre supprimĂ©e, directement par le dĂ©faut de paiement ou indirectement par la dĂ©valuation du dollar. Face Ă  cette double menace, Tether est incitĂ© Ă  se couvrir en achetant d’autres actifs indĂ©pendants du dollar comme l’or et le bitcoin. Le dĂ©clin de la monnaie amĂ©ricaine ferait que l’USDT finirait par se dĂ©coupler du dollar Ă  la hausse, un USDT s’échangeant contre plus d’un dollar. Le Tether deviendrait alors une monnaie privĂ©e adossĂ©e d’abord Ă  plusieurs actifs de rĂ©serves, et Ă  terme uniquement au bitcoin en raison de sa raretĂ© absolue.

Bref, cette vision correspond Ă  peu prĂšs au rĂȘve de Peter Thiel pour PayPal, qui voulait Ă  terme en faire « une nouvelle monnaie sur Internet qui supplante le dollar amĂ©ricain5 » comme nous l’avons vu au dĂ©but de cet article. Ainsi, bien qu’il existe des diffĂ©rences entre les deux, nous pouvons nous attendre Ă  ce que Tether connaisse le mĂȘme destin que PayPal.

Le cheval de Troie de l’asservissement financier

Tether est un service centralisĂ© qui, bien que son siĂšge se situe dans une juridiction hors des États-Unis, est directement liĂ© (comme son nom l’indique) au dollar. De ce fait, si la sociĂ©tĂ© voulait ignorer les lois amĂ©ricaines, l’État fĂ©dĂ©ral pourrait intervenir dans le cadre de l’« extraterritorialitĂ© du droit amĂ©ricain », comme il l’a fait pour Liberty Reserve en 2013. Tether Ltd. est donc contrainte de s’y soumettre, ce qu’elle est d’ailleurs en train de faire avec le GENIUS Act.

Aux États-Unis, le dĂ©ploiement d’une monnaie numĂ©rique de banque centrale a Ă©tĂ© interrompu par l’arrivĂ©e au pouvoir de Donald Trump. Toutefois, il ne s’agit pas d’un rejet d’une monnaie numĂ©rique centralisĂ©e, les stablecoins formant une « monnaie programmable et surveillable », pour reprendre l’expression de Mark Goodwin. Comme nous l’avons laissĂ© entendre, Tether gĂšle rĂ©guliĂšrement des comptes en suivant les directives amĂ©ricaines et en collaborant avec les agences de renseignement. En mars 2025, la sociĂ©tĂ© a par exemple aidĂ© le Secret Service Ă  bloquer 23 millions de dollars de fonds illicites liĂ©s Ă  des transactions sur la plateforme de change russe Garantex, soumise Ă  des sanctions. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, mĂȘme si les gels semblent pour l’instant se limiter aux opĂ©rations criminelles de grande envergure. Bien loin d’apporter la libertĂ© monĂ©taire tant espĂ©rĂ©e, le Tether USD porte ainsi en lui les germes de la censure financiĂšre. C’est en cela qu’il constitue un cheval de Troie de l’asservissement financier : c’est un piĂšge vouĂ© Ă  se refermer, nonobstant la bonne foi des acteurs impliquĂ©s.

À la diffĂ©rence de la monnaie numĂ©rique de banque centrale, la menace des stablecoins est plus subtile et insidieuse, car ils ont bel et bien une utilitĂ©, surtout dans le cas oĂč ils bĂ©nĂ©ficieraient d’une grande latitude comme c’est le cas aujourd’hui. De plus, ils sont issus par des sociĂ©tĂ©s privĂ©es, en thĂ©orie sĂ©parĂ©es du pouvoir central, ce qui ajoute une Ă©tape dans l’application de la censure. C’est pourquoi il est plus difficile de les critiquer, contrairement aux MNBC.

Le fait est que les stablecoins profitent principalement au dollar et Ă  l’empire amĂ©ricain, pas au bitcoin. Pourtant, la complaisance vis-Ă -vis de Tether est particuliĂšrement grande chez les partisans les plus zĂ©lĂ©s de Bitcoin, dont un bon nombre n’hĂ©sitent pourtant pas Ă  mĂ©priser ouvertement les cryptomonnaies alternatives parce qu’elles seraient des « shitcoins ». On peut par exemple penser Ă  Adam Back, qui est un soutien de longue date de Bitfinex et de Tether, notamment Ă  cause de leur implication dans la sidechain Liquid dĂ©veloppĂ©e par son entreprise, Blockstream. En effet, puisque Tether finance aujourd’hui une grande partie de l’écosystĂšme, les gens recevant des fonds sont incitĂ©s Ă  ne pas trop critiquer l’USDT, et mĂȘme Ă  ne pas s’autoriser Ă  penser que ce serait un problĂšme. Pour reprendre les mots d’Upton Sinclair, « il est difficile de faire comprendre quelque chose Ă  un homme lorsque son salaire dĂ©pend prĂ©cisĂ©ment du fait qu’il ne la comprenne pas ».

Cette situation est prĂ©occupante pour Bitcoin car l’USDT est clairement un concurrent direct de la cryptomonnaie. Le stablecoin de Tether est en train de devenir la monnaie d’Internet, alors que le bitcoin se transforme chaque jour un peu plus en un or d’investissement qu’il conviendrait de conserver dans un coffre. Le rĂȘve d’une adoption par la base est en train de lentement s’évanouir : la confidentialitĂ© sur la chaine de blocs est fĂ©rocement combattue, l’évolution du protocole s’ossifie davantage, les dĂ©bats futiles se multiplient, les grandes confĂ©rences se sont transformĂ©es en sĂ©minaires politiques, etc.

Mais la guerre n’est pas perdue. Le prix devrait arrĂȘter de monter comme il l’a fait par le passĂ© — les rendements des cycles de hausse sont dĂ©croissants au cours du temps — ce qui devrait rĂ©tablir un Ă©quilibre entre les gens qui s’intĂ©ressent Ă  ce que Bitcoin apporte rĂ©ellement, et ceux qui sont lĂ  pour rĂ©aliser un gain financier rapide. Les rĂšglementations de plus en plus drastiques devraient pousser les acteurs Ă  opter pour une plus grande dĂ©centralisation, Ă  la fois pour la conservation, pour le minage et pour le commerce. Et dans le cas extrĂȘme oĂč l’instance BTC serait dĂ©finitivement capturĂ©e, nous pourrons profiter des autres mises en Ɠuvres du concept. Bitcoin est une trop bonne idĂ©e pour qu’on la laisse mourir.


Notes

Illustration : image gĂ©nĂ©rĂ©e avec Grok 4 / xAI. Texte : Ă©crit intĂ©gralement sans LLM. Un grand merci Ă  Édouard G. pour avoir relu cet article.

  1. Peter Thiel a Ă©tĂ© l’élĂšve du philosophe RenĂ© Girard Ă  Stanford, qui a laissĂ© une profonde empreinte sur lui comme en tĂ©moignent ses interventions publiques jusqu’à aujourd’hui. ↩
  2. Propos rapportĂ©s par Eric M. Jackson dans The PayPal Wars (World Ahead Pub., 2012). ↩
  3. Brock Pierce s’est rattrapĂ© en fondant Block.one en 2017, sociĂ©tĂ© qui a rĂ©alisĂ© une ICO de plus de 4 milliards de dollars pour la plateforme de contrats EOS dans l’annĂ©e. ↩
  4. Cette dĂ©cision de Donald Trump, qui semble paradoxale Ă©tant donnĂ© qu’elle affaiblit le dollar, constitue une dĂ©marche que certains analystes ont qualifiĂ© de mercantiliste ou colbertiste, qui intervient dans un contexte de conflit mondial croissant. ↩
  5. Peter Thiel, De zĂ©ro Ă  Un (Lattes, 2016). Traduction de Johan-Frederik Hel Guedj. ↩

Qu’est-ce qui sĂ©curise Bitcoin ?

November 14th 2020 at 10:30

Bitcoin est un concept de monnaie numĂ©rique fonctionnant sur Internet qui a Ă©tĂ© créé en 2008 par Satoshi Nakamoto. Mis en application Ă  partir du 3 janvier 2009, il a parcouru un long chemin qui l’a menĂ© Ă  devenir ce qu’il est aujourd’hui, Ă  la fois d’un point de vue technique, Ă©conomique et social. NĂ©anmoins, il existe toujours des incomprĂ©hensions Ă  son Ă©gard, y compris chez ceux qui pensent avoir saisi ses principes de base. C’est en particulier le cas de son modĂšle de sĂ©curitĂ© qui reste flou pour beaucoup de personens.

Dans Bitcoin, une foule de notions interviennent. Le systĂšme est fondĂ© sur un rĂ©seau public et dĂ©centralisĂ© de nƓuds qui font tourner un logiciel open source. Ces nƓuds vĂ©rifient des opĂ©rations cryptographiques et entretiennent un registre distribuĂ© et horodatĂ© appelĂ© la chaĂźne de blocs, registre oĂč sont enregistrĂ©es toutes les transactions d’une unitĂ© de compte, le bitcoin. Au sein de ce rĂ©seau, un certain nombre d’acteurs, appelĂ©s des mineurs, utilisent la puissance de calcul de leurs machines afin de valider les transactions effectuĂ©es par le rĂ©seau, et reçoivent en Ă©change une rĂ©munĂ©ration en bitcoins. Tout cela forme un tout harmonique qui permet Ă  Bitcoin d’exister depuis quasiment douze ans.

Cependant, ce qui sĂ©curise Bitcoin, ce n’est pas la cryptographie, la chaĂźne de blocs, le logiciel libre, la dĂ©centralisation ou la puissance de calcul. Ce qui sĂ©curise Bitcoin, c’est l’action combinĂ©e d’individus, de personnes de chair et d’os mues par leurs intĂ©rĂȘts, de gens qui prennent des dĂ©cisions et qui s’exposent Ă  des risques personnels. Bitcoin est en effet un systĂšme Ă©conomique et, en tant que tel, base sa sĂ©curitĂ© sur le comportement intĂ©ressĂ© des ĂȘtres humains1.

 

Qu’est-ce qui prĂ©serve la qualitĂ© de l’infrastructure logicielle ?

Bitcoin est un protocole de communication qui permet l’existence et la circulation d’une unitĂ© de compte numĂ©rique, le bitcoin. Ce protocole est un ensemble de rĂšgles et ne peut donc pas directement ĂȘtre utilisĂ© par un individu : il faut pour cela qu’il existe une implĂ©mentation logicielle, Ă  savoir un programme qui respecte et vĂ©rifie ces rĂšgles.

L’écosystĂšme autour de Bitcoin repose donc sur ces implĂ©mentations logicielles, qui peuvent ĂȘtre complĂštes (nƓuds du rĂ©seau) ou partielles (portefeuilles lĂ©gers). Bien Ă©videmment, les implĂ©mentations complĂštes sont les plus essentielles Ă  la sĂ©curitĂ© de Bitcoin, puisque ce sont elles qui servent Ă  valider les transactions et Ă  miner les blocs. En particulier, Bitcoin Core, l’implĂ©mentation de rĂ©fĂ©rence de Bitcoin (BTC), joue un rĂŽle central dans l’infrastructure du rĂ©seau.

Comme tous les programmes informatiques complexes, Bitcoin Core n’est pas exempt de faiblesses, ce qui au cours de son histoire s’est matĂ©rialisĂ© par deux incidents majeurs :

  • En aoĂ»t 2010, une faille dans le systĂšme des transactions (value overflow) avait permis Ă  une personne de crĂ©er plus de 184 milliards de bitcoins Ă  partir de rien ! Cet incident avait heureusement pu ĂȘtre corrigĂ© dans les heures qui avaient suivi grĂące Ă  la mobilisation des mineurs qui avaient appliquĂ© un patch correctif. À l’époque, cela n’avait pas Ă©tĂ© dommageable pour Bitcoin, qui ne gĂ©rait que peu de valeur.
  • En mars 2013, un dĂ©faut contenu dans la mise Ă  jour du code avait provoquĂ© la sĂ©paration accidentelle du rĂ©seau pendant plusieurs heures. Bitcoin Ă©tait alors beaucoup plus utilisĂ© et cette sĂ©paration momentanĂ©e avait notamment entraĂźnĂ© la rĂ©alisation d’une double dĂ©pense par un utilisateur.

C’est pour cela qu’il est crucial que le logiciel derriĂšre Bitcoin soit bien maintenu, optimisĂ©, amĂ©liorĂ©. Bitcoin reprĂ©sente aujourd’hui prĂšs de 300 milliards de dollars et dĂ©place des dizaines de milliards de dollars chaque jour, et par consĂ©quent il serait dĂ©sastreux qu’un dysfonctionnement majeur survienne.

Pour assurer la sĂ©curitĂ© du logiciel, il existe donc des dizaines de personnes, identifiĂ©es ou anonymes, qui s’attellent Ă  scruter et Ă  perfectionner le code, Ă  temps plein ou Ă  temps partiel. Puisque Bitcoin Core est un logiciel libre disponible en source ouverte sur Internet, n’importe qui peut consulter le code, vĂ©rifier qu’il est conforme au rĂ©sultat attendu ou mĂȘme proposer de le modifier pour l’amĂ©liorer ! Tel que l’expliquait Satoshi Nakamoto en dĂ©cembre 2009 :

Être accessible en source ouverte signifie que n’importe qui peut examiner le code de maniĂšre indĂ©pendante. S’il s’agissait d’une source fermĂ©e, personne ne pourrait vĂ©rifier la sĂ©curitĂ©. Je pense qu’il est essentiel pour un programme de cette nature d’ĂȘtre open source.

Cette ouverture, couplĂ©e Ă  une dette technique limitĂ©e, donne Ă  Bitcoin une sĂ»retĂ© plus grande que de nombreux systĂšmes informatiques. En effet, au vu des sommes en jeu, la rĂ©compense pour l’exploitation rĂ©ussie d’une faille dans le code serait Ă©norme, ce qui renforce la confiance qu’on peut avoir dans le logiciel au cours du temps (effet Lindy).

De plus, les failles dans le code sont, outre leur raretĂ©, le plus souvent trĂšs subtiles, ce qui fait que ce sont les dĂ©veloppeurs bienveillants qui les dĂ©couvrent et qui les rapportent. On peut par exemple citer le bogue d’inflation trouvĂ© et rĂ©vĂ©lĂ© en septembre 2018 par Awemany, dĂ©veloppeur pour Bitcoin Unlimited, ou la faille permettant des attaques par dĂ©ni de service rapportĂ©e en juin 2018 par Braydon Fuller, dĂ©veloppeur pour Bcoin, et rĂ©vĂ©lĂ©e publiquement plus deux ans plus tard, en septembre 2020.

Enfin, il faut spĂ©cifier que l’infrastructure logicielle n’est pas maintenue gratuitement et qu’elle est soutenue financiĂšrement par les organisations et les individus dont l’activitĂ© dĂ©pend de la qualitĂ© du fonctionnement du rĂ©seau. C’est ainsi que des entreprises impliquĂ©es dans Bitcoin acceptent de rĂ©munĂ©rer les principaux dĂ©veloppeurs de Bitcoin Core, pas par charitĂ©, mais parce qu’elles ont quelque chose Ă  gagner.

Tout ceci fait que la sĂ©cuitĂ© du logiciel s’amĂ©liore au cours du temps, que les vulnĂ©rabilitĂ©s sont dĂ©tectĂ©es et maĂźtrisĂ©es et que, en presque douze ans d’existence, seules deux d’entre elles ont provoquĂ© un incident majeur. Bitcoin ne repose donc pas sur des logiciels magiques qui fonctionneraient parfaitement bien, mais sur l’action des dĂ©veloppeurs qui maintiennent des implĂ©mentations faillibles et sur l’aide des mĂ©cĂšnes qui financent ce dĂ©veloppement.

 

Qu’est-ce qui assure le bon traitement des transactions ?

Bitcoin permet Ă  quiconque d’envoyer des fonds Ă  n’importe qui d’autre, quel que soit le moment, oĂč que se trouve le destinataire dans le monde pourvu qu’il dispose d’un accĂšs Ă  Internet. Il est ainsi rĂ©sistant Ă  la censure, c’est-Ă -dire qu’il est trĂšs difficile pour une entitĂ© d’empĂȘcher arbitrairement une transaction d’ĂȘtre rĂ©alisĂ©e.

La rĂ©sistance Ă  la censure est trĂšs importante car si Bitcoin n’avait pas cette propriĂ©tĂ©, il ne pourrait tout simplement pas survivre. Il deviendrait en effet un systĂšme bancaire comme un autre, soumis aux rĂ©glementations invasives des États : il devrait s’adapter Ă  l’instar de PayPal, ou mourir sous les coups des interventions Ă©tatiques, destin funeste qu’ont connu e-gold ou Liberty Reserve en leur temps.

Le bon traitement des transactions dans Bitcoin implique donc deux garanties qui le distinguent des systĂšmes bancaires traditionnels :

  • Toute transaction qui paie un montant correct de frais ne peut pas ĂȘtre dĂ©laissĂ©e (sĂ©curitĂ© a priori) ;
  • Toute transaction qui a Ă©tĂ© confirmĂ©e doit demeurer dans le registre et ne peut pas faire l’objet d’une double dĂ©pense (sĂ©curitĂ© a posteriori).

Ce bon traitement est assurĂ© par ce qu’on appelle le minage. Les mineurs, qui font partie du rĂ©seau, reçoivent les transactions des utilisateurs et les incluent dans des blocs. Ils rattachent ces blocs Ă  la chaĂźne par la rĂ©solution d’un problĂšme mathĂ©matique nĂ©cessitant une dĂ©pense d’énergie Ă©lectrique (preuve de travail) et sont en Ă©change rĂ©compensĂ©s par les bitcoins nouvellement créés (6,25 bitcoins par bloc actuellement) et par les frais payĂ©s par les transactions. Pour dĂ©terminer la chaĂźne valide les nƓuds suivent le principe de la chaĂźne la plus longue, c’est-Ă -dire qu’ils considĂšrent que la chaĂźne contenant le plus de preuve de travail (grosso modo celle avec le plus de blocs) est la chaĂźne valide. Cela permet au rĂ©seau d’arriver Ă  un consensus sur l’état du systĂšme.

Bitcoin repose donc sur la dĂ©pense d’énergie pour fonctionner, car c’est elle qui dĂ©termine le caractĂšre infalsifiable de la chaĂźne et des bitcoins créés. Le taux de hachage, qui dĂ©signe le nombre de calculs par seconde rĂ©alisĂ©s par le rĂ©seau, atteint aujourd’hui les 130 EH/s, Ă  savoir 130 milliards de milliards de calculs par seconde. Cette considĂ©rable force de calcul consomme aujourd’hui, selon certaines estimations, plus de 82 TWh par an, soit une dĂ©pense Ă©nergĂ©tique Ă©galant la consommation d’électricitĂ© de pays comme la Belgique ou la Finlande.

 

Taux de hachage Bitcoin BTC 2010 2020
Évolution du taux de hachage de Bitcoin entre 2010 et 2020 (Bitcoin.com Charts)

 

NĂ©anmoins, en dĂ©pit de son rĂŽle central, ce n’est pas sur cette Ă©nergie que se fonde la sĂ©curitĂ© du minage. En effet, la sĂ©curitĂ© vient de la concurrence entre les mineurs, et pas de l’énergie totale dĂ©pensĂ©e. Comme l’écrivait Satoshi Nakamoto dans le livre blanc de Bitcoin en 2008 :

Le systĂšme est sĂ©curisĂ© tant que les nƓuds honnĂȘtes contrĂŽlent collectivement plus de puissance de calcul qu’un groupe de nƓuds qui coopĂ©reraient pour rĂ©aliser une attaque.

L’important ce n’est pas que le taux de hachage de Bitcoin soit le plus haut possible, c’est que les mineurs disposant d’une puissance de calcul non nĂ©gligeable soient « honnĂȘtes », c’est-Ă -dire qui soient prĂȘts Ă  miner systĂ©matiquement toutes les transactions payant un montant correct de frais (pas de censure a priori) et Ă  toujours construire leurs blocs Ă  partir de la plus longue chaĂźne (pas de rĂ©organisation de chaĂźne).

Imaginons (cas pessimiste) que les États membres de l’ONU se mettent d’accord sur la dangerositĂ© de Bitcoin et dĂ©crĂštent l’interdiction de certaines transactions sur Bitcoin, les transactions de mĂ©lange de piĂšces au nom de la lutte contre le blanchiment d’argent par exemple. Dans ce cas, les mineurs pourraient ĂȘtre soumis Ă  de fortes pressions de la part de leurs autoritĂ©s respectives, et devraient faire le choix de continuer Ă  ĂȘtre honnĂȘtes en se dĂ©plaçant dans un pays non concernĂ© ou en minant illĂ©galement, ce qui constitue dans les deux cas un risque, ou de devenir des attaquants en suivant la loi. Cette rĂ©glementation des mineurs par les États permettrait, si leur matĂ©riel reprĂ©sentaient plus de la moitiĂ© de la puissance de calcul du rĂ©seau, d’empĂȘcher toute confirmation d’une transaction illĂ©gale par le biais d’une attaque des 51 % mondiale.

La solution au problĂšme proviendrait des individus et des groupes d’individus qui seraient prĂȘts Ă  miner des transactions dĂ©clarĂ©es comme illĂ©gales, et qui resteraient donc honnĂȘtes du point de vue de Bitcoin. Le risque pris par ces mineurs pourrait alors ĂȘtre compensĂ© par les frais des transactions censurĂ©es, qui pourraient s’avĂ©rer ĂȘtre trĂšs Ă©levĂ©s, surtout si des montants astronomiques Ă©taient en jeu.

C’est pour cela que la bon fonctionnement des transactions vient du comportement des mineurs, pas uniquement de la puissance de calcul du rĂ©seau. Pour que Bitcoin soit correctement sĂ©curisĂ©, il faut donc que les mineurs soient nombreux (partage du risque) et se trouvent Ă  des endroits diffĂ©rents du monde (dĂ©centralisation).

 

Carte de localisation des mineurs avril 2020
Répartition géographique des mineurs utilisant les coopératives BTC.com, Poolin et ViaBTC en avril 2020 (Cambridge Center for Alternative Finance)

 

 

Qu’est-ce qui garantit la limite des 21 millions de bitcoins ?

Lorsqu’on entend parler du bitcoin, il ne faut pas attendre longtemps avant que sa politique monĂ©taire singuliĂšre soit Ă©voquĂ©e. Le bitcoin suit en effet un processus d’émission trĂšs prĂ©cis qui limite sa quantitĂ© d’unitĂ©s en circulation Ă  21 000 000 : les fameux 21 millions de bitcoins.

Bien que le principe soit briĂšvement dĂ©crit dans le livre blanc, cette politique monĂ©taire n’a Ă©tĂ© dĂ©finie rigoureusement par Satoshi Nakamoto que le 8 janvier 2009 dans son annonce du lancement de Bitcoin :

La circulation totale sera de 21 000 000 de piĂšces. Elle sera distribuĂ© aux nƓuds du rĂ©seau lorsqu’ils crĂ©eront des blocs, le montant Ă©tant divisĂ© par deux tous les 4 ans.

les 4 premiÚres années : 10 500 000 piÚces
les 4 années suivantes : 5 250 000 piÚces
les 4 années suivantes : 2 625 000 piÚces
les 4 années suivantes : 1 312 500 piÚces
etc


Cela fait du bitcoin une monnaie dure Ă  produire Ă  l’inverse des monnaies fiat imposĂ©es par les États, comme l’euro ou le dollar, dont la gestion de la masse monĂ©taire est dĂ©lĂ©guĂ©e Ă  des banques centrales. Bitcoin donne ainsi aux individus la possibilitĂ© d’épargner une monnaie qui ne perd pas en valeur au cours du temps, et qui empĂȘche au passage les acteurs financiers proches du pouvoir de profiter de l’effet Cantillon.

La politique monĂ©taire du bitcoin constitue donc une propriĂ©tĂ© rĂ©volutionnaire qui n’a mĂȘme pas Ă©tĂ© appliquĂ©e par le passĂ© et beaucoup la mettent en valeur comme une propriĂ©tĂ© gravĂ©e dans le marbre qui ne pourrait absolument pas ĂȘtre modifiĂ©e. NĂ©anmoins ce n’est pas le cas, et cette « rĂ©sistance Ă  l’inflation » doit ĂȘtre, tout comme la rĂ©sistance Ă  la censure, sĂ©curisĂ©e par des individus qui agissent en ce sens.

Bitcoin est un protocole de communication, un ensemble de rĂšgles qui permettent Ă  des gens de transfĂ©rer de la valeur entre eux, et en cela il peut Ă©voluer. Les rĂšgles de consensus qui dĂ©finissent Bitcoin ne sont en effet pas figĂ©es et peuvent faire l’objet de changements, comme l’ont montrĂ© les diffĂ©rentes amĂ©liorations qui ont jalonnĂ© l’existence de Bitcoin telles que P2SH, les verrous temporels ou SegWit.

De plus, l’évolution du protocole peut se faire dans un sens non prĂ©vu originellement, ce qui a eu lieu Ă  de multiples reprises dans l’histoire des cryptomonnaies.

En juin 2016, Ethereum a ainsi violĂ© l’immuabilitĂ© de sa propre chaĂźne en annulant le piratage d’un contrat autonome (TheDAO) oĂč 3,6 millions d’éthers, qui reprĂ©sentaient plus de 45 millions d’euros. Cette somme dĂ©robĂ©e reprĂ©sentait 4,4 % de la quantitĂ© totale d’éthers en circulation, et une majoritĂ© Ă©conomique (Ă  commencer par Vitalik Buterin) a donc dĂ©cidĂ© de revenir sur ce transfert le 20 juin. Un groupe dissident a refusĂ©, ce qui a créé une autre chaĂźne oĂč le piratage Ă©tait toujours prĂ©sent, qui s’appelle aujourd’hui Ethereum Classic.

De mĂȘme, Bitcoin a changĂ© depuis ses dĂ©buts et n’est plus le mĂȘme qu’en 2011. Le principal changement n’est pas un modification du protocole en soi, mais un changement de vision : les visions d’une monnaie d’échange et d’un moyen de transfert anonyme, qui Ă©taient prĂ©dominantes aux dĂ©buts de Bitcoin, se sont estompĂ©es au profit de la vision d’un or numĂ©rique qui servirait de monnaie de rĂ©serve. MĂȘme si les premiĂšres visions subsistent au travers du projet Lightning et des logiciels dĂ©diĂ©s Ă  la confidentialitĂ© (Wasabi, Samourai, JoinMarket), elles sont devenues nĂ©anmoins minoritaires dans la communautĂ© de Bitcoin. En effet, les gens s’enthousiasment plus aujourd’hui pour les investissements de grandes entreprises comme MicroStrategy et Square, ou pour l’intĂ©gration 100 % custodiale du bitcoin dans PayPal, que pour l’échange commercial ou pour l’usage rĂ©alisĂ© sur le dark web.

 

Visions de Bitcoin Nic Carter Hasu
Visions de Bitcoin (Nic Carter et Hasu).

 

Ce changement de narration s’est accompagnĂ© d’un maintien conservateur du protocole, notamment par le biais d’une restriction de sa capacitĂ© transactionnelle. Cette restriction a pour effet de prĂ©server la dĂ©centralisation du minage donc la sĂ©curitĂ© de la chaĂźne, mais aussi d’accroĂźtre considĂ©rablement les frais de transaction payĂ©s par les utilisateurs, qui peuvent actuellement ĂȘtre de plusieurs euros en moyenne pour un traitement rapide par le rĂ©seau2.

Face Ă  ces changements, nous sommes donc en droit de nous demander quelle est la force qui empĂȘche la politique monĂ©taire de Bitcoin d’ĂȘtre modifiĂ©e, ce qui nous amĂšne naturellement Ă  la question plus gĂ©nĂ©rale de la gouvernance de Bitcoin, c’est-Ă -dire la maniĂšre dont il est dirigĂ©. Qui dĂ©cide de l’avenir du protocole ?

D’une part, certains pensent que la gouvernance est la prĂ©rogative des dĂ©veloppeurs du protocole, que ceux-ci sont en charge de ce qui doit ou non ĂȘtre intĂ©grĂ©. Pour Bitcoin, ce serait le cas de l’implĂ©mentation de rĂ©fĂ©rence, Bitcoin Core, et de son mainteneur principal, Wladimir van der Laan, qui possĂšdent les droits sur le dĂ©pĂŽt GitHub. Il est en effet vrai que les dĂ©veloppeurs ont une certaine influence sur le protocole en acceptant ou en refusant d’inclure une modification : par effet d’inertie, ils ont un poids dans les choix qui vont ĂȘtre faits, car tout changement non consenti par eux devrait ĂȘtre implĂ©mentĂ© par une nouvelle Ă©quipe peut-ĂȘtre moins expĂ©rimentĂ©e et moins bien financĂ©e. NĂ©anmoins, si un changement majeur et controversĂ© en venait Ă  ĂȘtre proposĂ© (comme le serait probablement une violation de la politique monĂ©taire du bitcoin), les dĂ©veloppeurs n’auraient aucune chance de voir leur modification ĂȘtre acceptĂ©e. C’est notamment ce qui s’est passĂ© pour Bitcoin ABC, l’implĂ©mentation principale du protocole Bitcoin Cash, qui se voit aujourd’hui ĂȘtre exclue pour avoir tentĂ© de rediriger 8 % de la rĂ©compense de bloc Ă  ses fins.

D’autre part, une opinion assez rĂ©pandue suppose que ce sont les mineurs qui doivent dĂ©cider de l’évolution du protocole, notamment par le biais de votes proportionnĂ©s Ă  leur puissance de calcul. Ces mineurs sont en effet garants de l’intĂ©gritĂ© de la chaĂźne de blocs et possĂšdent un rĂŽle majeur dans Bitcoin. Il est donc Ă©vident qu’une version de Bitcoin privilĂ©giĂ©e par les mineurs a plus de chances de prospĂ©rer qu’une version concurrente qui serait plus sensible Ă  la censure. Cependant, ce ne sont pas les mineurs qui possĂšdent le rĂ©el pouvoir sur le protocole, pour la simple et bonne raison que ce ne sont pas eux qui contribuent Ă  valoriser l’unitĂ© de compte. En raisonnant par l’absurde, on pourrait dire que si les mineurs Ă©taient rĂ©ellement en charge du protocole, le systĂšme Ă©conomique de Bitcoin serait vouĂ© Ă  l’échec : ils seraient en effet incitĂ©s Ă  augmenter leurs revenus par la crĂ©ation monĂ©taire Ă  l’instar des banques centrales.

Tout ceci nous amĂšne Ă  la troisiĂšme catĂ©gorie d’acteurs impliquĂ©s dans Bitcoin : les utilisateurs, ou plutĂŽt les marchands, c’est-Ă -dire les personnes qui acceptent le bitcoin comme moyen de paiement pour un bien ou un service. Cette catĂ©gorie des marchands est Ă  prendre au sens large et inclut, outre les commerçants classiques, les Ă©pargnants et les spĂ©culateurs qui Ă©changent de l’euro contre du bitcoin. Le fait est que ce sont ces utilisateurs qui, par l’usage direct ou indirect d’un nƓud complet, dĂ©cident rĂ©ellement de la direction dans laquelle Bitcoin doit aller, car ce sont eux qui apportent de la valeur au bitcoin.

Lorsqu’en novembre 2017 il a Ă©tĂ© question de doubler la capacitĂ© transactionnelle de Bitcoin par le biais d’une mise Ă  niveau appelĂ©e SegWit2X, les utilisateurs ont refusĂ©. Cette proposition, soutenue par la majoritĂ© des mineurs et par une grande part des entreprises du milieu, a Ă©tĂ© annulĂ©e avant son activation au vu de l’impopularitĂ© de celle-ci. Ainsi, c’est le sectarisme des utilisateurs et des dĂ©tenteurs de bitcoins, attisĂ© par un certain nombre d’influenceurs, qui a prĂ©valu dans l’affaire, chose que pressentait Satoshi Nakamoto dĂšs dĂ©cembre 2010 :

Les utilisateurs de Bitcoin pourraient devenir de plus en plus sectaires à propos de la limitation de la taille de la chaüne pour que son accùs reste facile pour beaucoup d’utilisateurs et pour les petits appareils.

Le modĂšle Ă©conomique de Bitcoin est ainsi protĂ©gĂ© par ces marchands qui, par le biais d’une conservation plus ou moins longue, sont incitĂ©s Ă  faire en sorte que la valeur du bitcoin ne baisse pas, et mĂȘme qu’elle augmente. Il est donc dans leur intĂ©rĂȘt de ne pas modifier la politique monĂ©taire dĂ©flationniste du bitcoin. De plus, la limite des 21 millions de bitcoins est un point de Schelling fort qui dĂ©vantagerait toute tentative de changement.

NĂ©anmoins, ce modĂšle n’est pas magique et, tout comme le minage, repose essentiellement sur la rĂ©sistance individuelle des marchands aux pressions, qu’elles soient intĂ©rieures (la proposition d’une Ă©mission monĂ©taire pour protĂ©ger la chaĂźne par exemple) ou extĂ©rieures.

Le cas d’une pression extĂ©rieure est le plus parlant. De maniĂšre pessimiste, on pourrait imaginer qu’un dĂ©cret appliquĂ© par les États membres de l’ONU impose par la loi une crĂ©ation monĂ©taire qui reviendrait Ă  une banque centrale mondiale, et qui rendrait illĂ©gale la version dĂ©flationniste de Bitcoin. Dans ce dernier cas, le destin de Bitcoin serait entre les mains aux marchands, qui devraient faire preuve de courage en refusant ce dĂ©cret et en acceptant le bitcoin interdit, soit en toute illĂ©galitĂ© dans leur pays, soit dans un pays non concernĂ©.

Ainsi, Ă  l’instar du bon traitement des transactions qui est garanti par les mineurs et renforcĂ© par la dĂ©centralisation du minage, la dĂ©fense de la politique monĂ©taire est assurĂ©e par les marchands et affermie grĂące Ă  leur degrĂ© d’indĂ©pendance : moins il y a de marchands capables de continuer leur activitĂ© dans l’illĂ©galitĂ© ou depuis des lieux non rĂ©glementĂ©s, notamment par la gestion de leur propre nƓud complet, moins le bitcoin est rĂ©sistant Ă  l’inflation.

 

Conclusion

Bitcoin est un systĂšme Ă©conomique basĂ© sur l’action d’individus libres. Sa sĂ©curitĂ© ne provient donc pas des concepts sous-jacents Ă  son fonctionnement comme la cryptographie, la chaĂźne de blocs, le logiciel libre, la dĂ©centralisation ou la puissance de calcul, mais de la volontĂ© humaine des personnes qui Ɠuvrent chaque jour Ă  sa survie. Bitcoin ne serait pas lĂ  sans ses dĂ©veloppeurs bienveillants, ses mineurs soucieux de la rĂ©sistance de la chaĂźne et ses marchands prĂȘts Ă  tout pour conserver un protocole sain.

Bitcoin peut ainsi ĂȘtre dĂ©nigrĂ©, rĂ©glementĂ©, interdit, attaquĂ©, combattu, mais il ne pourra pas ĂȘtre dĂ©truit dans son principe tant qu’il y aura des gens derriĂšre lui. C’est pourquoi sa communautĂ© est si cruciale : mĂȘme dans les pires moments de doute, il y aura toujours des personnes prĂȘtes Ă  programmer, Ă  miner et Ă  valoriser le bitcoin. Ainsi, malgrĂ© les restrictions imposĂ©es par les États et les efforts des banques centrales pour le singer, Bitcoin est lĂ  pour rester. Et c’est tant mieux.

 


Notes

1. ↑ Je tire cette rĂ©flexion de la thĂ©orie d’Eric Voskuil et en particulier de son texte sur le principe du partage du risque dans lequel il observe que le risque individuel d’accepter ou de miner le bitcoin dĂ©pend du nombre de gens qui le prennent.

2. ↑ Ces deux changements, relatifs Ă  Bitcoin et Ă  Ethereum, ne sont pas forcĂ©ment de mauvaises Ă©volutions : le monde a probablement besoin d’une rĂ©serve de valeur Ă  hauts frais trĂšs sĂ©curisĂ©e et trĂšs stable (surtout lorsqu’on constate les derniers agissements des États et des banques centrales) et d’une plateforme de contrats autonomes qui puisse ĂȘtre modifiĂ©e socialement dans le cas oĂč 5 % des fonds sont concernĂ©s. NĂ©anmoins, ces changements indiquent que certains principes peuvent s’éroder et que les protocoles peuvent effectivement Ă©voluer dans un sens non prĂ©vu originellement.

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