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Before yesterdayComprendre la cryptomonnaie

La mystique de Michael Saylor

August 2nd 2026 at 20:00

Michael Saylor, le PDG de Microstrategy, est devenu extrêmement populaire au sein de la communauté de Bitcoin au cours des années. Comme je l'ai expliqué dans le premier article de ce diptyque, il a su se faire une place parmi les bitcoineurs, passant dans des podcasts à large audience, intervenant lors des grandes conférences, attirant l'attention des médias spécialisés — si bien qu'il est devenu, en quelque sorte, une égérie de la monnaie orange.

Malgré tout, cette fascination générale pour le personnage m'a profondément surpris. Je trouvais en effet mystérieux que des gens qui aimaient sincèrement Bitcoin, c'est-à-dire au-delà du simple gain financier, puissent prendre cet homme au sérieux. Je m'opposais évidemment à ses prises de position les plus péremptoires, exprimées dans certains courts extraits d'entrevues que j'avais entendus à contrecœur. Et pourtant, n'ayant jamais fait l'effort d'écouter ses longues interventions, je me persuadais que sa perspective sur la monnaie et sur Bitcoin devait présenter des qualités insoupçonnées ; qu'elle était semblable à la pensée de Saifedean Ammous qui, malgré ses défauts, avait le mérite de ne pas nier en bloc la proposition de valeur de l'argent liquide électronique.

C'est pour combler ce manque de connaissance sur le discours saylorien que j'ai lu, il y a peu, The Treasury of Michael Saylor1. Il s'agit d'une anthologie publiée en 2025 qui compile les paroles les plus marquantes de Saylor prononcées dans des podcasts ou des conférences. Le contenu a été sélectionné et réorganisé par l'investisseur et éducateur Anil Patel, déjà auteur d'un Manuel du Bitcoin en 2023.

Ma première impression, en parcourant ce livre, a été un sentiment de vide. Certes, le texte provenait d'interventions orales, et il fallait par conséquent s'attendre à ce que le message de fond soit disséminé au fil de l'eau. Mais il m'a semblé que la pensée profonde de Saylor sur Bitcoin (censée être mise en évidence dans cette compilation) était peu cohérente, parfois dénuée de sens, voire complètement improvisée… Lorsqu'il reste dans son domaine d'expertise, à savoir la finance et la gestion d'entreprise, le PDG américain fait preuve de pertinence et peut nous enseigner des choses. En revanche, son discours sur la cryptomonnaie s'apparente à du technobabillage : il utilise un pseudo-langage technique pour vendre ses produits, n'ayant en réalité qu'une maigre connaissance du fonctionnement du protocole Bitcoin2.

Malgré ce qu'il désire afficher, Saylor n'est pas un ingénieur ou un idéologue ; c'est un magicien. Il se sert d'un flou artistique pour créer une sorte d'aura autour de lui, source de son charisme. Tel un numérologue de la kabbale, il joue avec les chiffres pour stupéfier son public3. Tel un alchimiste, il transforme la crédulité des gens en actifs sur le bilan financier de sa société.

Le saylorisme n'est donc pas vraiment une doctrine solidement définie, mais bien plutôt une mystique, à savoir un « système d'affirmations se rapportant à un objet […] auquel on attribue une sorte de vertu magique ». Et force est de constater que cette mystique saylorienne fascine les foules. C'est pourquoi il me semble essentiel de la décrypter ici, non pas pour prouver que l'homme est stupide et qu'il raconte n'importe quoi, mais pour montrer que l'esprit de ses propos est indubitablement antithétique à ce que Bitcoin représente.

Une vision prométhéenne de la vie

La mystique saylorienne semble compliquée par ses circonvolutions, mais elle s'éclaircit une fois qu'on comprend la logique qui la sous-tend. En particulier, elle s'appuie sur un courant philosophique très ancien qui rencontre de plus en plus de succès de nos jours. Ce courant, c'est le prométhéisme, pour lequel la technologie est une force libératrice qui permet aux individus de s'émanciper de leur condition. Il tire son nom du titan de la mythologie grecque Prométhée, qui aurait dérobé le feu sacré aux dieux de l'Olympe pour en faire don aux hommes, leur enseignant par ce biais l'intégralité des arts et des techniques, et qui aurait été condamné par Zeus à la torture perpétuelle en conséquence à cet acte4.

Prométhée apportant le feu à l'humanité, tableau (recadré) de Heinrich Füger, 1817.

Michael Saylor adhère tout à fait à cette conception de la vie, voyant d'un bon œil l'accroissement des moyens techniques. Et cette perspective se manifeste dans sa vision de Bitcoin. Par exemple, il considère que le progrès de la civilisation a découlé dans l'histoire de sa capacité à canaliser l'énergie — de la domestication du feu à la maitrise de la fission nucléaire, en passant par l'exploitation du pétrole — et que la cryptomonnaie comme une amélioration de cette capacité.

Saylor va ainsi jusqu'à comparer directement Satoshi Nakamoto, le créateur de Bitcoin, au titan Prométhée. Pour lui, Satoshi a « offert un cadeau » au monde en mettant au point son système, et doit par conséquent être considéré comme un demi-dieu. Il dit ouvertement :

« Satoshi est une figure spirituelle au sein de la communauté Bitcoin ; il est l'équivalent de Prométhée. Prométhée nous a donné le feu ; Satoshi nous a donné la monnaie. Bitcoin est la première monnaie parfaite de l'histoire de l'humanité. »

Au-delà de cette révérence envers Prométhée, Saylor s'inspire de pensées qui sont très clairement prométhéennes dans leur nature. La mystique saylorienne s'incrit ainsi dans l'objectivisme, philosophie de la romancière libérale Ayn Rand, qui exalte l'héroïsme, l'égoïsme rationnel et l'entrepreneuriat capitaliste. Le prométhéisme transparait clairement dans les œuvres de l'autrice, où on retrouve des références directes au titan5.

Le PDG de MicroStrategy a particulièrement été marqué par La Grève, roman publié en 1957 aux États-Unis sous le titre Atlas Shrugged. Ce livre met en scène des ingénieurs qui font sécession de la collectivité socialiste sclérosée dont ils supportent la charge, en se réunissant dans le « Canyon de Galt », une vallée située au milieu des montagnes Rocheuses et dissimulée par un dispositif technique de réfraction lumineuse. Saylor, lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society6 en 2022, a ainsi rendu hommage à l'œuvre :

« Les histoires d'Ayn Rand traitent de la lutte de l'individu contre le collectif, et elles sont captivantes. Quand j'ai lu La Grève pour la première fois, je n'ai pas pu lâcher le livre. J'y ai consacré 12 heures par jour, puis 14, et puis 16. La nature humaine ne change pas : cette lutte existait il y a 100 000 ans ; elle existe encore aujourd'hui. Ce qui change, c'est la technologie. »

Michael Saylor lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society en 2022 (source : The Atlas Society)

Enfin, Michael Saylor a aussi été largement influencé par l'auteur de science-fiction Robert Heinlein, qui est connu pour avoir écrit Starship Troopers et dont la vision du monde est proche du prométhéisme7. Le PDG de MicroStrategy en a lu tous les romans, dont Révolte sur la Lune (1966) qu'il a déclaré être « l'un de ses livres préférés ». Ce dernier livre raconte la guerre d'indépendance menée par la colonie lunaire de Luna contre la Terre, qui est remportée à l'aide d'un système balistique géré par une intelligence artificielle (nommée Mike). Heinlein y présente des idées très libertariennes : on y retrouve notamment l'adage selon lequel « un repas gratuit ça n'existe pas8 », c'est-à-dire que la plupart des choses présentées comme « gratuites » sont en réalité payées par quelqu'un d'autre, comme les services publics. Et à nouveau il y a cette idée que la maitrise technique permet de retrouver sa liberté en faisant sécession.

Pour Michael Saylor, Bitcoin correspond ainsi très exactement au projet prométhéen, ce que des bitcoineurs hellénisants ont remarqué bien avant lui, comme Andreas Antonopoulos (dès 2013) ou Jacques Favier. Mais contrairement à Antonopoulos, Saylor a son interprétation particulière de la façon dont Bitcoin doit libérer le monde du joug de Zeus…

L'énergie et la thermodynamique

Conformément à sa philosophie prométhéenne et à son court passé d'ingénieur, Michael Saylor voit le monde sous l'angle de la science et de la thermodynamique. La notion d'énergie, qui est centrale en physique, revient constamment dans son discours, y compris concernant la cryptomonnaie. Entre autres, il considère que le bitcoin constitue de l'« énergie numérique », à l'instar de l'acier qui est une « forme métallique d'énergie » et du pétrole qui représente une « forme liquide d'énergie ».

Cette affirmation est plus une image qu'autre chose, car le bitcoin n'a aucun lien direct avec l'énergie. Certes, le réseau est sécurisé par un procédé impliquant une consommation d'électricité dans le monde réel ; mais l'unité de compte n'a jamais été adossée d'une quelconque manière à l'énergie consommée pour la créer. Satoshi Nakamoto avait d'ailleurs déjà réfuté cette idée à son époque, expliquant que le bitcoin n'était pas « stable par rapport à l'énergie ».

Bien entendu, on pourra argüer que cette métaphore permet d'expliquer les bonnes propriétés monétaires que les marchandises possèdent habituellement en tant que produits standardisés (et que le bitcoin présente). Sauf qu'elle prend une place prépondérante dans ses propos, et qu'elle justifie toutes les aberrations. Par exemple, Saylor considère qu'il ne peut pas y avoir de monnaie sans dépense énergétique et que (faisant écho au bon mot du banquier J. P. Morgan sur l'or) tout le reste constitue du crédit. Pour lui :

« Une monnaie sans énergie, c'est du crédit. Des marchandises sans énergie, ce sont des bons d'achat. Dans le cyberespace, un objet sans énergie est une représentation. Si on a un objet et qu'il n'y a pas d'énergie, c'est comme l'ombre dans la caverne de Platon. Une personne sans énergie est un fantôme. »

Dans ce cadre, seul le bitcoin peut constituer une réelle monnaie numérique, car la monnaie des banques centrales ne nécessite aucun travail pour être produite9. L'invocation de l'énergie sert à légitimer Bitcoin en tant que futur fondement du système économique10.

Michael Saylor se repose aussi beaucoup sur la thermodynamique, et sur les trois lois qui la composent : la conservation de l'énergie, la croissance inéluctable de l'entropie et l'émergence de structures auto-dissipatives. Dans son discours, il assimile Bitcoin à un système physique stable, insensible aux perturbations extérieures. Cette allégorie l'amène à présenter la hausse du prix du bitcoin comme une nécessité quasi scientifique. Il explique que miser sur le bitcoin équivaut à placer son argent sur le second principe de la thermodynamique, et donc que c'est un pari sûr :

« Quand on place son argent à la banque et qu'on le garde sous forme de monnaie fiduciaire, on le prête à un État. Quand on investit son argent dans une action, on le prête à l'équipe de direction d'une entreprise. Quand on met son argent dans un immeuble, on le prête au maire d'une ville. Quand on utilise son argent pour acquérir une œuvre d'art, on le prête et on l'investit dans une culture. Quand on achète effectivement du bitcoin, on prête son argent aux seigneurs de l'Entropie et aux dieux du Chaos. Sur quoi parie-t-on ? On parie que le chaos surpassera les villes, les entreprises, les pays et les cultures. »

Une certaine conception de l'inflation

Toute la démarche de Michael Saylor vis-à-vis de Bitcoin est, comme on l'a vu dans le premier article de ce diptyque, de parvenir à conserver sa richesse malgré les évènements extérieurs. Et l'un des éléments qui l'ont amené à la cryptomonnaie est la menace de la hausse généralisée des prix, ou la baisse de la valeur de la monnaie courante, alias l'inflation. Toutefois, il a une conception particulière de ce phénomène.

D'abord, il définit l'inflation comme un « vecteur » et pas un « scalaire », une manière mathématique de dire qu'il s'agit d'une variation à plusieurs dimensions. Comme il l'explique :

« Lorsqu'on imprime plus d'argent, l'inflation ne se répartit pas de façon uniforme. On ne peut pas vraiment la réduire à un simple chiffre ; il s'agit plutôt d'un vecteur. »

Il est en effet incorrect de résumer l'inflation à un seul paramètre, comme le fait le monde officiel avec l'indice des prix à la consommation (IPC), qui prend en compte le prix moyen d'un panier de marchandises. Le prix des pommes varie différemment de celui des composants informatiques ou de celui du logement dans une grande ville. De cette manière, l'inflation réelle est largement sous-estimée, ce qui est une aubaine pour ceux qui sont proches de l'émission de nouvelle monnaie.

Là où Saylor pèche dans son analyse, c'est lorsqu'il assimile le gonflement des prix à la création monétaire. À ses yeux en effet, « la monnaie courante perd 7 % de sa valeur par an », chiffre qui correspond au taux annualisé d'émission monétaire dans les pays occidentaux et à l'augmentation moyenne du S&P500, l'un des trois principaux indices boursiers américains. Par conséquent, pour lui, « si on gagne moins de 7 % sur ses investissements, on s'appauvrit ».

Saylor fait ainsi abstraction de la croissance économique, qui compense en partie la perte de pouvoir d'achat qui aurait lieu si la richesse totale restait la même. Certes, les banquiers centraux profitent largement de leur statut d'émetteur, mais ça ne veut pas dire que l'émission de nouvelle monnaie se répercute toujours sur les prix. Dans l'hypothèse où on créerait à la fois deux fois plus d'argent et deux fois plus de biens et services dans une économie, les prix resteraient à peu près les mêmes.

Cette erreur témoigne néanmoins d'une chose importante chez Michael Saylor : sa mentalité de compétiteur. On devine qu'il estime, en un sens, que stagner c'est régresser. Sa philosophie correspond à une transcription en économie de l'hypothèse de la Reine rouge, hypothèse biologique qui postule que l'évolution permanente d'une espèce est nécessaire pour maintenir son aptitude face aux évolutions des espèces avec lesquelles elle coévolue11. Saylor se trouve dans un monde effréné où il faut sans cesse progresser pour ne pas se faire distancer par les autres. Il veut non seulement préserver sa richesse, mais aussi son rang dans la société.

Le bitcoin comme capital numérique

Le capital est un bien qu'on emploie à la production d'un autre bien. Lorsqu'il s'agit d'une somme d'argent, il faut que l'investissement de cette somme génère un intérêt. Le capital est de cette manière une façon de créer de la valeur. Et il constitue ainsi un atout majeur pour conserver sa position économique.

Michael Saylor a une conception multiple de Bitcoin. À ses yeux, ce n'est pas une monnaie courante (currency) qui serve de moyen de paiement dans la vie de tous les jours ; il réserve cette fonction au dollar et à ses dérivés. C'est, en revanche, à la fois un genre de marchandise, un type de propriété, une forme d'énergie et, surtout, une sorte de capital. Il pense que le bitcoin constitue du capital numérique voué à générer un revenu qui ressemble à un intérêt, issu de son appréciation en prix qu'il estime être de 29 % par an, et ceci pour toujours.

Réplique emblématique de Michael Saylor à Laura Shin : « Ça va monter pour toujours, Laura… » (source : Youtube)

Selon lui, l'achat de bitcoins est un jeu à somme positive contrairement aux jeux d'argent : « Bitcoin est le seul jeu du casino où l'on peut tous gagner. » De cette manière, une baisse est un contretemps, voire même une opportunité. Dans son esprit, la volatilité est en effet un signe de vitalité ; plus encore, c'est « un cadeau fait aux fidèles ».

Cette conviction presque mécanique dans la rente perpétuelle issue du bitcoin l'amène logiquement à préconiser non seulement d'en acheter, mais aussi d'emprunter de l'argent pour en acheter. Il le dit clairement :

« Ce qu'on veut, c'est emprunter de l'argent pour une durée de 10 ans ou plus, et on aimerait obtenir un taux d'intérêt inférieur à 10 %. […] Si on a eu l'intelligence de contracter un crédit immobilier sur 30 ou 20 ans à 3 ou 4 % pour acheter du bitcoin, on est un génie de la finance. Ce n'est pas compliqué : on échange un coût du capital de 3 ou 4 % contre un rendement de 29 % sur ce capital. »

Saylor considère que l'invention de Bitcoin a ouvert une brèche dans le système financier traditionnel. Par l'intermédiaire de l'effet de levier, n'importe qui peut ainsi profiter des avantages de l'ancien monde reposant sur la monnaie fiat et le crédit, tout en ayant un pied dans le nouveau monde reposant sur le « capital numérique ». Il s'agit de la thèse d'investissement derrière l'activité de MicroStrategy (renommée Strategy depuis lors), qui s'est endettée considérablement pour se construire un trésor en bitcoins représentant 55 milliards de dollars aujourd'hui.

Toutefois, cette conception du bitcoin comme capital est un sophisme économique. Peu importe combien de fois Saylor le répète, le bitcoin n'a rien d'un capital : c'est une monnaie de base. Sa première monétisation a certes provoqué une régulière croissance du prix (au rythme des différents halvings), mais le pouvoir d'achat du bitcoin n'a aucune raison d'augmenter comme il l'a fait par le passé. À terme, il se stabilisera, et seule la « déflation naturelle » persistera. Comme l'expliquait Satoshi Nakamoto à son époque :

« Les bitcoins ne rapportent aucun dividende et n'offrent aucune perspective de dividende futur ; ils ne s'apparentent donc pas à des actions. Ils ressemblent plus à des objets de collection ou à des marchandises. »

Michael Saylor est un homme insensé qui a bâti sa maison sur du sable, dont les fondations s'effondreront lorsque la tempête arrivera. Comme pendant la bulle Internet, il mise tout sur l'engouement suscité par son charisme ; une fois l'envoutement dissipé, la chute sera vertigineuse.

La conservation personnelle et confidentielle

Un autre élément de la mystique saylorienne est la position ambigüe entretenue à l'égard de la conservation personnelle (self-custody) et de la confidentialité (privacy). Saylor prétend respecter ces valeurs, mais dans les faits ne prend jamais leur parti : ni en paroles, ni en actes.

D'une part, il est naturellement partisan de l'intermédiation par les institutions financières. Son discours est le symptôme du retournement qui s'est lentement fait depuis la publication du livre blanc en 2008. Dans la première phrase du document fondateur, Satoshi Nakamoto résumait la raison d'être de Bitcoin à la possibilité pour les paiements en ligne « d'être envoyés directement d'une partie à l'autre sans passer par une institution financière ». Aujourd'hui, les grands financiers comme Michael Saylor et Larry Fink prônent une conservation par l'intermédiaire d'une institution, reléguant la conservation personnelle au second plan.

On peut supposer que Saylor est de bonne foi, croyant que Bitcoin ne peut plus être attaqué frontalement. Ainsi, lorsque la podcasteuse néozélandaise Madison Malone lui parle de la possibilité d'une confiscation des bitcoins par les autorités (comme l'Ordre exécutif 6102 l'avait fait pour l'or aux États-Unis en 1933), il qualifie cet argument de « mythe » et de « cliché » propagé par les « crypto-anarchistes paranoïaques ». De plus, il rejette la faute sur ces derniers jugeant qu'ils accroissent le risque de saisie par leur existence même, car ils « nient l'autorité de l'État », « refusent de payer des impôts » et « ne respectent pas les obligations déclaratives ». Il précise :

« En règle générale, le risque est plus élevé lorsqu'on considère que ceux qui détiennent l'actif sont des entités privées non règlementées. En revanche, quand ce sont des entités règlementées cotées en bourse comme BlackRock, Fidelity, JP Morgan et State Street Bank qui détiennent l'actif, […] il est impossible que l'intégralité des sénateurs et des députés saisissent les actifs de Fidelity, BlackRock ou Vanguard, car c'est là que sont placés tous leurs fonds de retraite. »

D'autre part, Michael Saylor s'oppose complètement à la confidentialité sur la chaine de Bitcoin, qui est pourtant un élément essentiel de la cryptomonnaie12, le réservant aux réseaux construits en surcouche. Il explique ainsi :

« Si Bitcoin consacrait toute son énergie à développer sa confidentialité et qu'il se faisait connaitre comme un réseau offrant l'anonymat le plus total, ça risquerait de lui être préjudiciable. En effet, il ne faudrait pas que l'État fédéral américain considère que Bitcoin offre une confidentialité totale : à ce moment-là, il deviendrait l'outil parfait pour le blanchiment d'argent, serait considéré comme un ennemi, et devrait être arrêté. […] Il n'y a aucune chance que cent mille milliards de dollars affluent dans le bitcoin si son utilisation va directement à l'encontre des intérêts d'un État qui y participe. On ne souhaite pas être aussi efficace. »

Saylor a confirmé cette position en 2024 en restant silencieux vis-à-vis de l'arrestation des fondateurs de Samourai Wallet par l'État fédéral américain. Ces derniers proposaient une solution de mélange de pièces, appelée Whirlpool, qui permettait aux utilisateurs d'accroitre la confidentialité de leurs bitcoins. Elle servait à des particuliers soucieux de leur vie privée, mais aussi (évidemment) à des criminels purs et simples. Les fondateurs de Samourai Wallet — par leur désobéissance informelle, puis par leur arrestation et leur condamnation — ont, en quelque sorte, été des martyrs de la liberté financière : ils ont témoigné qu'il était possible d'avoir une utilisation souveraine de Bitcoin.

Mais Saylor ne mange pas de ce pain-là. Il veut gagner au change, au sens le plus matérialiste du terme, ce qui implique de ne surtout pas se sacrifier. Lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society, il exprime nettement ne pas vouloir être un martyr, mais un gagnant. Ainsi, il ne fera probablement jamais d'effort pour favoriser cet aspect de Bitcoin pourtant essentiel.

L'essaim de frelons

Comme nous l'avons vu, Michael Saylor n'est pas avare de métaphores, et la mystique saylorienne regorge de ce fait d'images en tous genres. L'une des plus frappantes de ces images est celle de l'essaim de frelons cybernétiques, qu'il a longtemps mise en avant sur Twitter et qu'il a évoquée à plusieurs occasions. Elle lui est venue le 18 septembre 2020, à la suite d'une « révélation » à propos de Bitcoin. Il s'est alors précipité sur le réseau social pour écrire la phrase suivante :

« Bitcoin est un essaim de frelons cybernétiques au service de la déesse de la sagesse, se nourrissant du feu de la vérité, devenant exponentiellement plus intelligent, plus rapide et plus fort à l'abri d'une muraille d'énergie cryptée13. »

On peut croire qu'il rendait par là une sorte d'hommage poétique à Bitcoin et à sa communauté mais, comme il l'a ensuite expliqué, il était très sérieux. En effet, il ne voit pas cette image comme une « métaphore amusante » ; pour lui, « c'est littéralement un essaim de frelons cybernétiques qui ne cessent de gagner en puissance, qu'on ne peut pas éliminer, […] qui vont devenir de plus en plus intelligents, puissants et rapides », et qui « finiront par dévorer ceux qui tenteront de les arrêter ». C'est le système immunitaire du réseau, qui garantit son antifragilité :

« L'antifragilité de Bitcoin résulte donc du fait que tous les acteurs de l'écosystème ressentent pareillement la même douleur. Si le cours du bitcoin baisse, chaque détenteur de bitcoin le ressent. Si Bitcoin est piraté et tombe à zéro, chaque utilisateur de Bitcoin perd toute son énergie vitale. Nous formons une sorte de ruche, où nous sommes tous intimement liés les uns aux autres. Et lorsqu'une douleur est infligée, elle se propage très rapidement à travers tout l'écosystème. L'information circule à toute vitesse. »

Illustration générée par IA reprise par Michael Saylor pour illustrer son tweet sur les frelons cybernétiques (source : Atlas Hodl'd sur Twitter)

Cependant, cette métaphore interpelle quelque peu. L'image de l'essaim, qui symbolise le caractère inéluctable d'une force décentralisée, n'est pas vraiment rassurante, et sonne même comme une menace aux oreilles non averties. Saylor le sait : il connait la terreur qu'inspire cette image, qui est par ailleurs très ancienne14. Dans un podcast ultérieur, il affirme ainsi (dans une discussion sur la technologie militaire) que « ce qu'il y a de plus terrifiant » n'est pas « une créature qui nous attaque » ou encore « une armée », mais « un essaim de frelons bioniques ».

De plus, et c'est là un élément énigmatique, la métaphore de l'essaim de frelons avait déjà été utilisée en relation à Bitcoin par le passé, et ceci par nul autre que Satoshi Nakamoto lui-même ! En décembre 2010, ce dernier se désolait de l'attention que WikiLeaks avait attiré sur Bitcoin, estimant que Bitcoin n'était qu'une « petite communauté expérimentale encore naissante ». Dans son avant-dernier message public sur le forum, il écrivait :

« Il aurait été bon d'attirer cette attention dans un tout autre contexte. WikiLeaks a donné un coup de pied dans le nid de frelons, et l'essaim se dirige maintenant vers nous. »

Par l'essaim de frelons, il désignait l'ensemble de l'appareil institutionnel, constitué des responsables politiques, des représentants parlementaires, des magistrats, des chefs de police, des journalistes des grands médias, etc. Ainsi, il en avait une appréciation négative. Si Saylor vénère les frelons, Satoshi les craignait profondément. Et le fait que le premier ait inconsciemment répondu au second une décennie plus tard en dit long sur l'évolution de Bitcoin au cours de cette période.

« Bitcoin est destiné à tous »

L'implication dans Bitcoin des financiers de la Silicon Valley et de Wall Street à partir de 2013 a fait grincer des dents dans la communauté : pour un certain nombre de membres historiques, cette intrusion n'était pas de bonne augure, et allait faire perdre à la cryptomonnaie son caractère rebelle. D'où les réactions épidermiques qui s'en sont suivies. En juin 2018, par exemple, Cøbra (le gestionnaire du site Bitcoin.org) appelait sur Twitter à « repousser loin de Bitcoin ces porcs de capital-risqueurs étatistes venus de la Silicon Valley, de peur qu'ils en fassent un nouvel outil au service de l'élite mondialiste ». Toutefois, une part grandissante des bitcoineurs voyait dans cette ouverture une évolution naturelle et inéluctable du secteur, nécessaire pour que l'adoption de Bitcoin se diffuse au grand public. L'influenceur Vortex répondait ainsi à Cøbra :

« Bitcoin est un mouvement pacifique qui rendra la monnaie fiat obsolète ; il n'y a pas lieu de détester tous les capital-risqueurs, car beaucoup d'entre eux sont honnêtes. Bitcoin est destiné à tous ceux qui souhaitent l'utiliser, et pas seulement aux anarchistes. »

Cette idée s'est rapidement transformée en formule — « Bitcoin is for everyone », que nous traduisons ici par « Bitcoin est destiné à tous » — qui a servi à légitimer l'inclusion des financiers. De nombreux faiseurs d'opinion l'ont invoquée, dont entre autres StopAndDecrypt (alias Beautyon), Parker Lewis, Cory Klippsten et MrHodl15. Une expression apparentée est également apparue en 2018 sous la plume de Pierre Rochard pour signifier que le système est ouvert à tout le monde, y compris aux adversaires idéologiques et géopolitiques : « Bitcoin est destiné aux ennemis ».

L'idée a ensuite été reprise par Michael Saylor lui-même, qui a fait sienne la maxime « Bitcoin is for everyone » en l'utilisant comme titre de sa présentation à Bitcoin Atlantis en mars 2024. Il concluait son intervention par les paroles suivantes (qui lui ont valu une standing ovation du public) :

« La transformation numérique du capital, de l'énergie et de la propriété permet à chaque individu, chaque famille, chaque entreprise, chaque État et chaque mouvement de tirer le meilleur parti de sa situation et de réaliser ses plus grandes aspirations. […] Bitcoin est destiné à tous. »

Logo de l'association « Bitcoin is for Everyone » installée à Portland (source : bitcoinisforeveryone.com)

L'argument de l'ouverture se défend : il est vrai qu'on voit parfois d'un mauvais œil le fait que les personnes qu'on n'aime pas s'impliquent dans le même réseau que nous, et cet aspect a tendance à créer des tensions (comme en témoigne l'actuel conflit autour de l'inscription de données, ou bien le clivage gauche-droite dans la communauté francophone). En rappelant que Bitcoin s'adresse à tout le monde, on indique que le système ne fait pas de discrimination, malgré les animosités qui existent. On prend de la distance par rapport à nos propres affects.

Et pourtant, cet argument est un piège. Bitcoin est ce que les gens en font : les règles de consensus émanent de la communauté de personnes qui s'en servent. En accueillant de plus en plus d'institutionnels qui font passer le message que le bitcoin est titre financier numérique et qui poussent les nouveaux arrivants à passer par leur intermédiaire plutôt que de conserver leurs propres clés privées, on affaiblit Bitcoin. La formule « Bitcoin is for everyone » est instrumentalisée pour faire passer la pilule.

Ce n'est pas parce que tout un chacun peut participer qu'il faille pour autant accueillir tout le monde à bras ouverts. Quand un loup entre dans la bergerie, les moutons ne devraient-ils pas être méfiants16 ?

Or, dans ce contexte, Michael Saylor est bel et bien un loup. Il promeut une vision faussée de Bitcoin, le considérant comme du capital et non comme un intermédiaire d'échange. Il relègue la conservation personnelle au second plan, ne daignant même pas la mettre en place pour sa propre société. Il s'oppose frontalement à la confidentialité sur la chaine de blocs pourtant essentielle à la sécurité des utilisateurs. Il bloque consciemment tous les changements de protocole, pourtant nécessaires au développement de la programmabilité. Il appelle de ses vœux une règlementation financière stricte, à base de connaissance du client et de vérifications en tous genres. Tout ce qu'il dit et fait mène donc à la complète neutralisation de Bitcoin.

Saylor envoute les bitcoineurs en les faisant rêver. Il leur explique que Bitcoin va réussir à contaminer le système de l'intérieur tel un cheval de Troie, sans que l'adoption institutionnelle ne l'affecte en retour. Il prévoit que le prix va continuer encore et encore, et qu'il atteindra même 21 millions de dollars en 2046. Pour lui, Bitcoin a déjà gagné ; il ne reste plus qu'à faire confiance aux banques pour assurer sa croissance.

Par cette manière de fasciner son auditoire, Michael Saylor ressemble à s'y méprendre à Craig Wright, l'individu charismatique qui s'était fait passer pour Satoshi Nakamoto à partir de 2015 et qui avait réussi à créer un culte autour de sa propre version de Bitcoin (BSV). La mystique saylorienne rentre dans cette catégorie, à l'exception qu'elle est autrement plus subtile, et donc beaucoup plus efficace.

Une bonne leçon sur le compromis et la compromission

Voyant les ravages que fait le discours de Michael Saylor sur la façon dont les nouveaux arrivants perçoivent Bitcoin, on peut être tenté de rejeter la faute sur l'homme, qui n'hésite pas à utiliser son charme pour parvenir à ses fins. On pourrait aussi en imputer la responsabilité à ceux qui lui ont donné du crédit, à commencer par les podcasteurs américains et les organisateurs de conférences. Il serait également possible, selon un raisonnement moins manichéen, d'expliquer que le succès de la mystique saylorienne parmi les bitcoineurs est le symptôme d'une maladie qui s'est insinuée depuis longtemps au sein de la communauté : l'amour de l'argent. Mais cette dénonciation n'aurait probablement que peu d'influence sur le cours des choses. Les gens entendent ce qu'ils ont envie d'entendre, et seul un retour brutal à la réalité leur fait comprendre la vérité, comme toujours.

La diffusion du saylorisme dans Bitcoin est néanmoins une bonne illustration de la différence entre le compromis et la compromission. Les deux sont des formes de renonciation, mais se distinguent par leur esprit. Le compromis est, avant tout, un acte extérieur : il consiste à adapter nos exigences à celles des autres, faire des concessions dans le but d'arriver à un accord commun. La compromission est, quant à elle, une démission intérieure : elle implique de modifier nos convictions profondes, de revenir sur nos principes moraux, afin de soulager la dissonance cognitive qui résulte d'une inadéquation entre nos actions et nos valeurs.

L'histoire de Bitcoin est marquée par le compromis. Satoshi Nakamoto lui-même, pour qui Bitcoin était une façon de « conquérir un nouveau territoire de liberté » sur le plan politique, n'avait pas une attitude profondément hostile à l'autorité. Même s'il connaissait l'importance de la confidentialité, il a renoncé à présenter Bitcoin comme « monnaie numérique anonyme » pour ne pas rebuter le grand public ou fâcher le pouvoir en place. C'est dans le même esprit qu'il a confié les rênes du projet à Gavin Andresen, homme du compromis par excellence, qui aurait notamment une attitude très mesurée vis-à-vis de la place de marché du dark web Silk Road17.

Mais ce compromis a progressivement muté en compromission, dont Saylor est devenu l'incarnation la plus éclatante. Le débat sur la pertinence de la conservation personnelle n'aurait jamais pu avoir lieu à l'époque de Satoshi, la conservation par un tiers étant vue comme un pis-aller, « pour la petite monnaie ». Aujourd'hui, ce qui était vu comme un compromis est en train de devenir la normalité, avec les ETF indexés au bitcoin et les produits financiers de MicroStrategy.

Comment donc combattre la compromission ? Puisque le compromis est inévitable, il y a toujours une tentation de trahir nos principes pour accroitre notre confort mental. La seule manière de s'opposer à cette démission intérieure est ainsi de se souvenir, de nous rappeler pourquoi nous sommes là en premier lieu. Certes, notre position peut évoluer, mais elle n'a pas à être antithétique à tout ce que Bitcoin promettait.

« Ce dont nous avons besoin, c'est d'un système de paiement électronique basé sur des preuves cryptographiques plutôt que sur la confiance, qui permettrait à deux parties volontaires de réaliser directement des transactions entre elles sans avoir recours à un tiers de confiance. » — Satoshi Nakamoto


Notes

Cet article a été rédigé intégralement sans LLM, hormis les traductions qui ont été réalisées grâce à DeepL et dont certaines sont inspirées de celle de Jacques-Edouard Tiberghien pour Le Trésor de Michael Saylor(à paraitre). L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5, sur la base d'une photographie de Michael Saylor prise par Jason Koerner en 2023.

  1. Anil Patel, The Treasury of Michael Saylor: How Bitcoin Powers Cultures, Corporations, and Countries in the 21st Century, Yaletown Press, septembre 2025. Cette compilation remaniée devrait prochainement faire l'objet d'une traduction chez Konsensus par Jacques-Édouard de la chaine BTC Touchpoint. ↩︎
  2. Il a en particulier une vision floue sur la menace quantique. En 2025, au micro de Jordan Peterson, il comparait Bitcoin aux autres protocoles que sont la langue anglaise et le système décimal, et affirmait que « si on dispose d'un programme informatique et qu'il devient vulnérable, il faut le mettre à niveau », sous-entendant que c'est le logiciel qu'il faudrait modifier en cas d'attaque quantique et pas le protocole lui-même. ↩︎
  3. À Prague en 2025, il prédisait par exemple que le prix unitaire du bitcoin serait de « 21 millions de dollars dans 21 ans ». ↩︎
  4. Dans la pièce d'Eschyle, Prométhée enchaîné, la titan énumère les bienfaits qu'il a apporté aux mortels : la charpente, l'astrologie, la mathématique, l'écriture, la domestication, le char à deux roues, la navigation maritime, la médecine, la divination, la métallurgie. Il conclut cette liste en disant : « En un mot, tous les arts, chez les humains, sont dus à Prométhée. » (vv. 505–506) Son châtiment est décrit par le dieu Héphaïstos qui, mandaté par Zeus, se charge d'exécuter la peine : « Fils trop entreprenant de la sage Thémis, malgré moi, malgré toi, je vais t'attacher, avec des chaînes d'airain que rien ne pourra briser, sur ce mont inhabité, où tu n'entendras la voix, ni ne verras le visage d'aucun mortel ; où, brûlé lentement par les rayons ardents du soleil, ton corps brunira. Là, toujours trop tard à ton gré, la nuit parsemée d'étoiles obscurcira le jour, et trop tard le soleil séchera la rosée du matin ; car la douleur du mal présent t'accablera sans cesse, et ton libérateur n'est pas né. » (vv. 18–27) Traduction de François-Jean-Gabriel de La Porte du Theil. ↩︎
  5. Dans la nouvelle Anthem : Hymne (1938), qui se déroule dans un monde futuriste où l'individualité a disparu pour laisser la place au groupe et où les gens n'ont plus de nom distinctif, le héros (immatriculé « Égalité 7-2521 ») finit par prendre le nom « Prométhée ». ↩︎
  6. L'Atlas Society est une organisation à but non lucratif, qui promeut la philosophie d'Ayn Rand aux États-Unis. ↩︎
  7. Les Enfants de Mathusalem (1941), qui dépeint des personnages ayant acquis une longévité par l'eugénisme et qui sont persécutés pour cette raison, constitue en quelque sorte une apologie du transhumanisme par exemple. ↩︎
  8. En anglais : There Ain't No Such Thing As A Free Lunch (TANSTAAFL). ↩︎
  9. Dans l'entrevue citée, Saylor dit clairement qu'« il n'existe pas de monnaie numérique » hormis le bitcoin et que le dollar et l'euro « forment du crédit et […] ne sont pas adossés à de l'énergie ». Pourtant, la monnaie numérique émise par les banques centrales et détenue en réserve par les banques commerciales constitue bel et bien de la monnaie de base strictement numérique, n'étant pas basée sur une relation de crédit. Le système des taux directeurs tente de reproduire le mécanisme en imposant des « taux d'intérêt » sur la monnaie nouvellement produite, mais il s'agit d'un dispositif de régulation de la création monétaire, pas d'une créance quelconque. ↩︎
  10. Cette vision rappelle un peu l'argumentaire développé par Pierre Noizat dans son ouvrage L'Énergie, face cachée de la monnaie, publié chez Konsensus en 2024. ↩︎
  11. L'hypothèse de la Reine rouge tire son nom d'un épisode du deuxième volet d'Alice au pays des merveilles, dans lequel Alice et le personnage de la Reine rouge se mettent à faire la course, et où Alice remarque que les objets qui les entourent ne bougent pas. La Reine rouge lui explique alors que la physique du Pays du miroir n'est pas la même : « Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu'on peut pour rester au même endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! » (Lewis Carroll, De l'autre côté du miroir (1871), traduction libre) Cette dernière citation a très judicieusement été incorporée par Anil Patel dans son anthologie des dires de Saylor. ↩︎
  12. La confidentialité, décrite dans la section 10 du livre blanc, est indissociable d'une conservation personnelle sereine. La liaison d'une adresse à l'identité de son propriétaire facilite non seulement l'application des règlementations et la perception des taxes par l'État, mais aussi le vol par les criminels communs, comme la vague de séquestrations de 2025–2026 en France l'a amplement démontré. ↩︎
  13. Ce tweet est longtemps resté épinglé sur son profil, jusqu'à être remplacé en avril 2026. ↩︎
  14. « Je sèmerai devant toi ma terreur, je jetterai la confusion chez tous les peuples où tu pénétreras, et je ferai détaler tous tes ennemis. J'enverrai devant toi des frelons qui chasseront les Hivvites, les Cananéens et les Hittites devant toi. » — Ex 23:27–28. On peut aussi penser à l'infestation des moustiques, à l'envahissement par les taons ou aux nuées de sauterelles qui font partie des 10 plaies d'Égypte. ↩︎
  15. La formule a aussi été utilisée comme titre d'un livre écrit par la podcasteuse Natalie Brunell en 2025. ↩︎
  16. « Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces. C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur des épines ? Ou des figues sur des chardons ? » — Mt 7:15–16. ↩︎
  17. Sans être favorable à Silk Road, Gavin Andresen a défendu l'utilisation anonyme de Bitcoin. En juin 2011, à la suite de l'intervention du sénateur Chuck Schumer accusant la cryptomonnaie de faciliter le blanchiment d'argent et le trafic de drogue, il écrivait sur son blog : « Personne ne peut contrôler ce qui est acheté avec les bitcoins, tout comme ma banque locale ne peut contrôler ce que je fais des espèces que je retire du distributeur de billets. » Cette attitude diffère d'une part de la démarche anarchiste d'un Amir Taaki, qui défendait bec et ongles l'usage de Bitcoin par WikiLeaks et par Silk Road, et d'autre part de la posture collaborationniste d'un Jeff Garzik, qui expliquait qu'il était « tout à fait stupide de tenter d'effectuer des transactions illicites importantes avec des bitcoins ». ↩︎

Le succès du saylorisme et la corruption de Bitcoin

July 29th 2026 at 14:39

Étant impliqué dans le secteur de la cryptomonnaie depuis longtemps, j'ai assisté en 2020 à l'arrivée d'un personnage singulier sur les devants de la scène : Michael Saylor, le PDG de la société MicroStrategy. Je l'ai vu acheter du bitcoin de manière frénétique avec son entreprise, accumulant près de 850 000 unités en l'espace de six ans, soit 55 milliards de dollars aujourd'hui. J'ai observé son influence croitre au sein de la communauté de Bitcoin, auprès de mes camarades et parmi les nouveaux arrivants, ainsi que dans les médias américains et sur les réseaux sociaux.

Mais ce succès ne m'enchantait guère : même si je ne l'écoutais que d'une oreille, j'ai rapidement remarqué que le discours de Michael Saylor s'opposait aux valeurs fondamentales de Bitcoin. Ainsi, sa popularité parmi les bitcoineurs n'était pas tant le signe d'une réussite auprès des hautes sphères financières, mais bien plutôt le symptôme d'une corruption avancée de Bitcoin. D'où l'idée, dans ce diptyque, de revenir sur les origines et les arguments de la doctrine saylorienne.

Michael Saylor et les débuts de MicroStrategy

Michael J. Saylor est né en 1965 dans le Nebraska, au cœur des Grandes Plaines américaines. Son père était sergent-chef dans l'armée de l'air, si bien que sa famille a été contrainte de beaucoup déménager durant son enfance. En 1983, à l'âge de 18 ans, il a intégré le MIT grâce à une bourse militaire, où il a étudié l'ingénierie aéronautique et spatiale et l'histoire des sciences. Il souhaitait devenir pilote de ligne ou astronaute, mais en a été empêché par un problème de santé bénin.

Une fois diplômé, il a occupé un poste de consultant dans un cabinet de conseil, puis a travaillé chez le groupe industriel DuPont. Il y a acquis une expertise en simulation informatique et en prévision économique. C'est ce qui l'a amené à cofonder MicroStrategy avec un camarade du MIT en 1989, alors qu'il n'avait que 24 ans : une société d'informatique décisionnelle qui se spécialisait dans le développement d'un logiciel permettant aux entreprises clientes d'utiliser leurs données pour obtenir des informations sur leurs activités.

MicroStrategy a largement bénéficié de la bulle Internet qui a marqué la fin du millénaire. La société a ainsi été introduite en bourse en juin 1998, et le cours de l'action (MSTR) a explosé à la hausse un an après, étant multiplié par plus de 28 par rapport au prix de l'offre initiale. En mars 2000, au sommet, la capitalisation de la firme atteignait près de 12 milliards de dollars, ce qui faisait de Michael Saylor un milliardaire sur le papier. Il était alors plébiscité par la presse techno-économique comme un entrepreneur hors pair1.

Cours de l'action MSTR, ajusté pour tenir compte des fractionnements (source : Jesse Colombo sur Twitter)

Toutefois, cette réputation dorée s'est ternie assez rapidement. Le lundi 20 mars 2000, à l'issue d'un examen de ses pratiques comptables par PwC, MicroStrategy a annoncé qu'elle allait réviser les résultats financiers des années précédentes2. Cette nouvelle a déclenché une chute brutale du cours dans la journée, l'action perdant près de 62 % de sa valeur en une seule séance boursière. Le lendemain, l'affaire a fait les gros titres, étant relatée dans le New York Times et dans le Washington Post). Les médias insistaient alors sur le fait que la fortune de Michael Saylor avait diminué de 6 milliards de dollars en une seule matinée !

Page de une du New York Daily News du 21 mars 2000 (source : Fortune)

Le 23 mars, le journaliste de gauche David Plotz a réalisé un portrait à charge du PDG pour Slate. Saylor y était appelé « le gourou de MicroStrategy ». Il était décrit comme la fusion de Bill Gates et Steve Jobs : constituant à la fois « un geek froid et intimidant » à l'instar du fondateur de Microsoft, et « un orateur envoûtant » tel le directeur emblématique d'Apple. Pour Plotz, Saylor était un homme obsédé par le fait de « changer le monde », se comparant aux grands inventeurs et industriels américains comme Edison, Ford, Carnegie et Rockefeller : une « star », un « philosophe roi », un « visionnaire ». Le journaliste ajoutait :

« Son intensité et son zèle sont éblouissants. Il fascine les gens. Les grandes idées de Saylor sont tout à fait crédibles, mais elles n'ont rien de nouveau ; on les a déjà lues une dizaine de fois dans Wired. Qu'importe : grâce à son Champ de distorsion de la réalité, Saylor a transformé MicroStrategy, une entreprise respectable spécialisée dans l'exploration de données, en une sorte de "mégacorporation". »

L'éclatement de la bulle Internet a conduit Michael Saylor à subir une longue traversée du désert. Les krachs boursiers se sont enchainés pendant deux ans. Le cours de l'action a lourdement chuté, atteignant en juillet 2002 un point bas correspondant à une division par 20 du prix (-95 %) par rapport à l'entrée en bourse. Mais le navire, avec Saylor à la barre, s'en est sorti.

Le retour et l'adoption de Bitcoin

Au début des années 2010, Michael Saylor a pressenti l'avènement de la dématérialisation et du cloud. En 2012, il a écrit un livre intitulé The Mobile Wave, dans lequel il expliquait comment l'utilisation des appareils mobiles (ordinateurs, téléphones, liseuses, consoles, etc.) allait influencer le commerce, la santé, l'éducation et les pays en voie de développement. Le succès du smartphone, le téléphone multifonction tactile inauguré par la sortie de l'iPhone en 2007, en était une des manifestations les plus évidentes. Dans son livre, Saylor mettait en avant l'importance des réseaux. Il confierait la chose suivante dans un podcast en 2021 :

« Lorsque j'ai écrit The Mobile Wave, j'ai observé que les réseaux informatiques dématérialisaient tout dans le monde : la monnaie, l'identité ; et tout ce qui tient dans la main : l'appareil photo, la caméra, le magnétophone, le magnétoscope. »

Il appliquerait plus tard cette analyse à Bitcoin, mais il n'était alors pas encore convaincu par l'invention de Satoshi Nakamoto. Il a ainsi dénigré publiquement la cryptomonnaie en 2013, lui prédisant « le même sort que le jeu d'argent en ligne », c'est-à-dire un arrêt décrété par les autorités3.

En 2020, un évènement lui a cependant fait changer d'avis à ce sujet : la pandémie de covid-19. En mars, alors que les mesures de confinement se multipliaient autour du monde et que l'économie s'écroulait en conséquence, Michael Saylor a refusé de fermer les bureaux de son entreprise en l'absence d'une injonction légale et a justifié ce choix au sein d'un long mémorandum distribué par courriel à ses employés. Dans celui-ci (qui avait fuité sur Reddit et dans la presse), il éclaircissait sa position vis-à-vis du coronavirus, et écrivait en particulier : « adopter la notion de distanciation sociale et d'hibernation économique nous prive de notre âme et nous affaiblit ».

À partir du mois d'avril, les banques centrales ont recouru à des plans de relance massifs via émission monétaire, laissant présager le retour d'une forte inflation. Saylor s'est alors demandé comment préserver la valeur de ses liquidités en trésorerie. Influencé par son ami Eric Weiss, il a lu L'Étalon-bitcoin de Saifedean Ammous, et a alors envisagé d'acheter du bitcoin. Lors d'une conférence téléphonique ayant eu lieu le 28 juillet 2020, il a expliqué aux actionnaires de MicroStrategy pourquoi la société avait besoin de « maintenir une assise financière solide » et devait investir ses réserves dans des actifs complémentaires, notamment « des actions, des obligations, des matières premières telles que l'or, des actifs numériques comme le bitcoin ». Le 11 août, cette décision est devenue officielle : la société a annoncé adopter le bitcoin comme « principal actif de réserve pour sa trésorerie » et en avoir acheté 21 454 pour 250 millions de dollars.

L'accueil par la communauté

Cette nouvelle a réjoui un certain nombre de bitcoineurs, qui y voyaient les prémices d'un phénomène d'adoption massive par les sociétés cotées en bourse. Par la suite, Michael Saylor est intervenu dans de multiples podcasts consacrés à Bitcoin ou aux cryptomonnaies : il a discuté avec Anthony Pompliano et Stephane Livera en septembre, a participé à l'émission What Bitcoin Did de Peter McCormack en octobre, a parlé avec John Vallis et Robert Breedlove en novembre, est passé chez Preston Pysh en décembre, et enfin chez Laura Shin, Unchained en janvier 2021. Il s'est intégré à la culture de Bitcoin en adoptant ses codes, notamment en affichant les fameux yeux laser sur son profil Twitter en avril 2021. Au cours de l'année, il a été choisi par Saifedean Ammous pour écrire une nouvelle préface pour L'Étalon-bitcoin, en lieu et place de Nassim Taleb, désavoué pour ses positions alarmistes sur le covid.

Photo de profil de Michael Saylor depuis 20214 (source : Twitter)

Peu à peu, Michael Saylor est ainsi devenu un relai d'opinion majeur au sein de la communauté. On l'a invité à intervenir dans les grandes conférences consacrées à Bitcoin, que ce soit aux États-Unis (avec Bitcoin Miami dès 2021) ou en Europe (notamment avec BTC Prague en 2023). Il attirait du public et se faisait acclamer par la foule, comme par exemple durant l'évènement Bitcoin Atlantis à Madère. En outre, Saylor a rapidement acquis le statut de porte-parole de Bitcoin hors du cercle restreint des maximalistes, participant à des podcasts à large audience tels que celui de Lex Fridman en 2022, ou l'émission de Jordan Peterson en 2025.

Michael Saylor devant la foule à Nashville en 2024 (source : Youtube)

Son entreprise MicroStrategy a été un acheteur majeur de bitcoins, contribuant à l'explosion à la hausse du cours. En l'espace de six ans, elle a ainsi accumulé 843 775 bitcoins à un prix moyen de 75 653 $ (d'après les chiffres du 21 juillet 2026). Pour ce faire, elle a largement recouru à l'effet de levier en contractant de la dette, ce qui a inspiré le phénomène des Bitcoin Treasury Companies. Mais surtout, elle a ouvert la voie aux institutions financières, ce qui a facilité l'acceptation des ETF en 2024.

Aujourd'hui, l'influence de Saylor est de grande envergure. Ses tweets, ses entrevues et ses discours touchent une audience massive, dont les vues se comptent en centaines de milliers quand ce n'est pas en millions. Les médias spécialisés parlent de lui en permanence, voyant que la simple évocation de son nom capte l'attention de l'internaute. Saylor séduit en particulier le public jeune, qui voit en lui un modèle de réussite à l'instar d'un Warren Buffet ou d'un Elon Musk. Ses paroles sont reprises dans des formats courts percutants, et ont même fait l'objet de morceaux de meaningwave que sont les « cryptoméditations » disponibles sur Youtube.

Le danger de la doctrine saylorienne

Michael Saylor dispose donc d'un charme évident qui fascine les foules. Son discours est souvent très bien ficelé, et constitue du miel pour les oreilles de ses adeptes. Cependant, cette harmonie apparente cache une réalité bien plus sombre.

Michael Saylor reste avant tout un financier. Quiconque sait écouter attentivement remarquera ainsi que son discours rentre régulièrement en contradiction avec la proposition de valeur centrale de Bitcoin, à savoir le fait d'être propriétaire de son argent sans que personne ne puisse nous le prendre. En effet, le PDG de MicroStrategy se soumet volontiers à toutes les règlementations du secteur, et approuve pleinement les pratiques de surveillance financière comme la connaissance du client. Il met un point d'honneur à rejeter l'utilisation du bitcoin comme moyen d'échange direct, réservant ce rôle au dollar qui a cours légal. Il relègue ainsi la création de Satoshi Nakamoto à une fonction d'actif financier. Il ne trouve aucun inconvénient à la conservation par un dépositaire, qualifiant ceux qui le font de « crypto-anarchistes paranoïaques », alors même que la raison d'être de la cryptomonnaie est la désintermédiation.

Il peut ainsi sembler étrange que quelqu'un d'aussi hostile aux valeurs fondamentales de Bitcoin ait réussi à en devenir une égérie. Mais ce paradoxe s'explique assez facilement : il s'agit d'un cas pur et simple de corruption, c'est-à-dire d'une renonciation à une valeur morale en l'échange d'une valeur pécuniaire. Beaucoup d'entre nous avons laissé faire le mouvement en appliquant la politique de l'autruche, car l'arrivée de Saylor et des financiers augmentaient le pouvoir d'achat de nos bitcoins. En effet, non seulement ils s'en procuraient par centaines, mais ils apportaient aussi une certaine légitimité, accroissant le nombre de personnes susceptibles d'en acquérir. En un sens, nous croyions que nous les laissions acheter notre monnaie, alors que c'est notre silence qu'ils achetaient.

Le discours de Saylor a ainsi proliféré parmi les utilisateurs de Bitcoin, rendant les remontrances des puristes incroyablement marginales. Aujourd'hui par exemple, l'adage « pas vos clés, pas vos bitcoins » d'Andreas Antonopoulos n'est plus accueilli avec le même enthousiasme, les gens remettant en cause le principe même de la conservation personnelle. C'est pour cette raison que nous allons revenir en détail, dans un second article, sur les éléments qui composent la doctrine saylorienne. Pour ceux qui viendront après.


Notes

Cet article a été rédigé intégralement sans LLM, hormis les traductions qui ont été réalisées grâce à DeepL. L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5.

  1. Michael Saylor a été nommé « Entrepreneur de l'année dans le secteur des hautes technologies » par KPMG Washington en 1996 et « Entrepreneur de l'année dans le secteur des logiciels » par Ernst & Young en 1997. Il était présenté comme l'un des 10 meilleurs entrepreneurs de 1998 par le magazine Red Herring. Il faisait partie de la liste des « inventeurs de moins de 35 ans » du MIT Technology Review en 1999. ↩︎
  2. La société a été poursuivie par la SEC, et ses dirigeants ont été condamnés à payer chacun une amende de 350 000 $. ↩︎
  3. Le jeu d'argent en ligne aux États-Unis a énormément souffert de l'application de l'Unlawful Internet Gambling Enforcement Act, loi adoptée en 2006 qui interdisait aux banques de valider les virements à destination des plateformes du domaine. En particulier, le poker en ligne en a subi les conséquences le vendredi 15 avril 2011 lorsque les trois principaux sites consacrés à ce jeu (PokerStars, Full Tilt Poker et Absolute Poker) ont été fermés par le FBI. ↩︎
  4. On remarquera l'auréole dorée derrière lui, habituellement réservée aux saints dans la tradition chrétienne. ↩︎

La limite des 21 millions n’était pas le but originel de Bitcoin

June 18th 2026 at 18:00

Lorsqu'une personne se renseigne à propos de Bitcoin, il faut peu de temps pour qu'elle apprenne que sa mise en circulation est réduite au cours du temps et que la quantité finale est plafonnée à 21 millions d'unités. Il lui est ensuite suggéré que si son utilisation croit, alors la rareté absolue des bitcoins fera que leur valeur explosera à la hausse. C'est cette logique spéculative qui a mené le prix du bitcoin à passer de 0,001 $ à 126 000 $ en moins de 20 ans.

Cependant, la limite emblématique des 21 millions, aujourd'hui mise à l'honneur par les vendeurs de rêve, ne constituait pas l'objectif principal du système de Nakamoto, et a été secondaire au cours de sa conception ; elle a longtemps été considérée comme un moyen de rendre le bitcoin attractif, et pas comme une fin en soi. La preuve la plus éclatante de ce fait est qu'à l'origine, Bitcoin a été conçu pour avoir une création monétaire constante. Satoshi Nakamoto n'a en effet ajouté les halvings et le plafond d'émission qu'après la publication du livre blanc.

À l'heure où la mystique saylorienne domine, où les ETF se multiplient, et où l'État le plus puissant de la planète constitue une réserve stratégique de bitcoins, il semble essentiel de rappeler que le but originel de Bitcoin était bien plus noble qu'attirer toute la cupidité du monde.

Les deux livres blancs

Le 31 octobre 2008, Satoshi Nakamoto inaugure sa découverte en envoyant le livre blanc de Bitcoin, intitulé Bitcoin : Un système d'argent liquide électronique pair à pair, à la liste de diffusion de courrier électronique de Metdowd.com dédiée à la cryptographie. Ce document n'est cependant pas la seule version qui existe, et il en publiera une autre, mise à jour, le 24 mars 2009, qui est hébergée sur Bitcoin.org et à laquelle nous faisons généralement référence aujourd'hui. Le premier livre blanc diffère ainsi légèrement du second.

En particulier, dans ce premier document, Satoshi ne fait pas mention des « frais de transaction » ou d'un « nombre prédéterminé d'unités », comme il fera plus tard. Pour récompenser les mineurs qui assurent le traitement des paiements, il prévoit une émission de monnaie constante, vraisemblablement de 100 bitcoins toutes les 15 minutes1. Dans le livre blanc, il écrit :

« L'ajout régulier d'une quantité constante de nouvelles unités s'apparente à l'action des mineurs d'or qui dépensent des ressources pour mettre de l'or en circulation. »

Il justifie ainsi le choix d'une « inflation naturelle » en comparant le bitcoin à l'or, qui a toujours connu une certaine création monétaire tout en conservant son pouvoir d'achat2. Avec une quantité constante de nouveaux bitcoins, le taux d'émission annuelle devrait diminuer au cours du temps : il passerait sous les 5 % après 20 ans, et sous les 2 % au bout de 50 ans. Outre la phrase du livre blanc, Satoshi précisera dans un courriel privé quelque jours plus tard :

« L'offre d'or augmente d'environ 2 à 3 % par an.  N'importe quelle monnaie fiat affiche généralement un taux d'inflation supérieur. »

La discussion avec Ray Dillinger

En novembre 2008, Satoshi discute de Bitcoin avec les membres de la liste. Il échange notamment avec Ray Dillinger, consultant indépendant dans les nouvelles technologies, qui s'intéresse aux protocoles de monnaie numérique. Dans un courriel envoyé dans la soirée du 5 novembre (PST), il reproche au bitcoin son « absence de valeur intrinsèque », ne comprenant pas bien qu'il s'agit d'une politique monétaire définie, contrôlée par un algorithme d'ajustement de la difficulté. Pour lui, tout le monde peut créer de nouvelles unités à l'infini (comme dans système RPOW de Hal Finney), ce qui réduit considérablement la valeur de la monnaie. Il conclut faussement que la monnaie « présente une inflation d'environ 35 %, puisque c'est le taux annuel d'amélioration de la performance informatique ». Satoshi en discute en privé avec lui, avant de le corriger publiquement le 8 novembre :

« La difficulté augmente proportionnellement afin de maintenir constante la production supplémentaire totale.  On sait donc à l'avance combien de nouveaux bitcoins seront créés au cours des années futures.

La production de nouvelles unités implique une augmentation planifiée de la masse monétaire, mais celle-ci n'entraîne pas nécessairement de l'inflation.  Si la quantité de monnaie augmente au même rythme que le nombre de personnes qui l'utilisent, les prix resteront stables.  Si elle n'augmente pas aussi vite que la demande, il y aura de la déflation et les premiers détenteurs de la monnaie verront sa valeur augmenter.

Les unités doivent être distribuées d'une manière ou d'une autre au départ, et un taux constant semble être la meilleure méthode. »

Satoshi confirmera l'existence de ce modèle initial à Martti Malmi en mai 2009 dans un courriel incluant son débat en privé avec Ray :

« Cette discussion sur l'inflation a eu lieu avant la mise en place du mécanisme de frais de transaction et du programme fixe des 21 millions d'unités ; elle n'est donc peut-être plus tout à fait d'actualité. »

Toutefois, ce modèle s'avère défectueux, ce que ne manque pas de lui faire remarquer le premier détracteur de Bitcoin : James A. Donald.

L'échange avec James A. Donald

James A. Donald est un cypherpunk anonyme qui est le premier à avoir répondu publiquement à Satoshi, le 2 novembre, pour reprocher à Bitcoin sa faible capacité à passer à l'échelle. Les deux hommes échangent longuement sur la liste. Ce sont les remarques du cypherpunk sur le système incitatif de Bitcoin qui vont pousser Satoshi à revoir sa politique monétaire et à intégrer des frais de transaction.

Dans la nuit du 8 au 9 novembre, James A. Donald blâme ainsi l'émission monétaire constante choisie par Satoshi pour inciter les mineurs à assurer le traitement des transactions. Il nuance néanmoins son propos en ajoutant que c'est mieux que les monnaies classiques sujettes aux aléas de la politique :

« Cette proposition ne peut pas être mise en œuvre, car dans le système proposé, le travail de suivi de la propriété des unités est financé par le seigneuriage, ce qui nécessite de l'inflation.

Ce n'est pas un défaut insurmontable : une inflation prévisible est moins choquante qu'une inflation qui est traficotée de temps en temps pour transférer les richesses d'un groupe électoral à un autre. »

Dans la journée du 9, James A. Donald émet un nouvelle critique, cette fois-ci sur le fait qu'un mineur n'est pas incité à inclure des transactions dans un bloc :

« Cette solution […] ne résout pas celui de l'enregistrement des dépenses. Si un nœud ignore toutes les dépenses sans importance pour lui, il n'en subit aucune conséquence négative. »

Satoshi a alors l'idée d'ajouter un mécanisme des frais de transaction, qui aurait l'avantage de résoudre les deux problèmes. Dans la soirée du 9 novembre, répondant à James A. Donald, il décrit ce mécanisme comme suit :

« Si tu as des difficultés avec la question de l'inflation, il est facile d'ajuster le système pour qu'il fonctionne avec des frais de transaction.  C'est très simple : il suffit que la valeur en sortie de toute transaction soit inférieure de 1 centime à la valeur en entrée.  Soit le logiciel client construit automatiquement des transactions ayant un montant supérieur de 1 centime à la valeur de paiement prévue, soit ce montant est prélevé du côté du bénéficiaire.  La récompense obtenue lorsqu'un nœud trouve une preuve de travail pour un bloc correspondrait au total des frais contenus dans ce bloc. »

Le lendemain, Satoshi ajoute :

« Grâce au système de récompense basé sur les frais de transaction que j'ai récemment présenté, les nœuds seraient incités à inclure toutes les transactions payantes qu'ils reçoivent. »

Le code de novembre 2008

À la suite de sa discussion avec James A. Donald, Satoshi Nakamoto décide de mettre en œuvre le mécanisme des frais de transaction au sein de son modèle. Il fait également diminuer la création monétaire au cours du temps, de façon à limiter la quantité à un montant prédéfini. Le 14 novembre, dans une réponse à Ray Dillinger, il écrit :

« Il y aura des frais de transaction, ce qui incitera les nœuds à recevoir et à inclure autant de transactions que possible.  Les nœuds finiront par être rémunérés uniquement par ces frais lorsque le nombre total d'unités créées atteindra le plafond prédéterminé. »

Le 16 novembre, il partage le code logiciel de Bitcoin avec certains membres de la liste, dont Ray Dillinger et James A. Donald. Les paramètres présents dans cette version diffèrent du prototype de janvier 2009. Le temps entre chaque bloc, par exemple, est de 15 minutes (au lieu de 10). Chaque bitcoin (COIN) se divise en 100 centimes (CENT), qui sont eux-mêmes divisibles en 10 000 unités plus petites, si bien qu'un bitcoin correspond à 1 million d'unités de base.

Satoshi y inclut surtout la mécanique de réduction de moitié (le fameux halving) qui divise par deux la création monétaire tous les 100 000 blocs, soit 2 ans et 10 mois environ. Dans cette version du code, il se crée 100 bitcoins durant la première période de 100 000 blocs, 50 durant la deuxième période, etc. de sorte que la quantité totale de bitcoins converge vers 20 millions d'unités, qui sera atteinte 77 ans plus tard.

Fonction GetBlockValue qui donne le nombre de bitcoins créés par bloc.

Le lancement du réseau

Un mois et demi plus tard, le 8 janvier 2009, Satoshi Nakamoto publie la version 0.1 du logiciel. Cette dernière inclut les paramètres qu'on connait bien : les 10 minutes entre chaque bloc, les 50 bitcoins par bloc, les 100 millions d'unités de base (« satoshis ») par bitcoin, le halving tous les 4 ans, et le plafond des 21 millions de bitcoins. Comme il l'écrira quelques mois plus tard à Mike Hearn, le choix du nombre des 21 millions et de la granularité des unités est une « estimation éclairée », un « entre-deux » prenant en considération le scénario où Bitcoin resterait une « petite niche » et celui où il serait utilisé « pour une partie du commerce mondial ».

Outre le code, Satoshi décrit la politique monétaire définitive dans son courriel d'introduction :

« La circulation totale sera de 21 000 000 d'unités.  Elles seront distribuées aux nœuds du réseau lorsqu'ils créeront des blocs, la quantité émise étant divisée par deux tous les 4 ans. […] Lorsque cela sera épuisé, le système pourra prendre en charge les frais de transaction si nécessaire. »

Le 10 janvier, Hal Finney, ingénieur américain connu pour son implication dans le mouvement cypherpunk et dans PGP, approuve cette façon de faire en s'enhtousiasmant du fait que « le système peut être configuré pour n'autoriser qu'un nombre maximum certain d'unités à être générées ». Dans son courriel, il estime que si Bitcoin devient « le système de paiement dominant utilisé dans le monde entier », chaque unité aura alors « une valeur d'environ 10 millions » de dollars.

Satoshi voit dans cette prédiction un formidable moyen de communication pour donner envie aux gens d'essayer Bitcoin. Il utilise ainsi cet argument de vente à plusieurs reprises, sur la liste de diffusion en janvier et sur le forum de la Fondation P2P en février. Et il a son effet : Dustin Trammell, l'un des premiers mineurs après Satoshi et Hal Finney, confiera au créateur de Bitcoin que cette possibilité de gagner de l'argent est « l'une des raisons qui [l'ont] poussé à démarrer un nœud si rapidement ».

Satoshi prend ensuite ses distances avec cet aspect spéculatif, n'en parlant pratiquement jamais et toujours de manière très mesurée. En juin 2009, dans un courriel à Martti Malmi, il écrit qu'il n'est « pas à l'aise avec le fait de déclarer explicitement » que le bitcoin devrait être considéré « comme un investissement », jugeant que c'est une « affirmation dangereuse » (d'un point de vue légal vraisemblablement). Il ajoute :

« Il n'y a pas de mal à ce que les gens arrivent à cette conclusion par eux-mêmes, mais nous ne pouvons pas le présenter de cette façon. »

Mais l'imaginaire des gens est déjà irrémédiablement influencé, et les bulles successives qui se produiront en 2011 et en 2013 termineront de modifier la perception générale de Bitcoin par le public.

Bitcoin a été dévoyé

Satoshi Nakamoto n'était donc pas opposé à ce que les gens utilisent le bitcoin comme une réserve de valeur, comme un véhicule d'« investissement à long terme ». Mais il voyait cet aspect spéculatif davantage comme un moyen d'amorcer économiquement son système que comme une fin en soi. Le but principal de Satoshi Nakamoto, explicitement cité dans l'introduction du livre blanc, était de résoudre le problème des paiements en ligne en créant un « argent liquide électronique » pouvant être utilisé « sans avoir recours à un tiers de confiance ».

S'il a jugé que son système était prêt le 31 octobre 2008, c'est que l'objectif pouvait être rempli avec une création monétaire constante. Il a revu cet élément, car le modèle incluant des frais de transaction et une quantité limitée d'unités était simplement plus élégant : les frais incitaient les mineurs à inclure les transactions dans leurs blocs tandis que « déflation naturelle » récompensait les commerçants qui conservaient les unités reçues, limitant le change avec les monnaies classiques. Ce second modèle était donc bien plus à même de remplir le but originel de Bitcoin.

Il est difficile de nier que la spéculation liée à la limite des 21 millions a été l'élément qui a permis à Bitcoin de perdurer jusqu'aujourd'hui. Entre autres, elle garantissait une demande minimale pour l'unité de compte et une utilisation plancher du réseau. Mais cet appât du gain a dégénéré jusqu'à ne plus vraiment servir le sain développement de Bitcoin, dans le sens où les gens n'assurent même plus la garde de leurs propres bitcoins. Satoshi Nakamoto voulait initialement créer un « système d'argent liquide électronique », pas une « marchandise numérique sans émetteur » qui servirait d'adossement pour des instruments financiers institutionnels ou de garantie dans des prêts collatéralisés. Il pourrait être opportun de s'en rappeler.


Notes

Cet article est une version remaniée et augmentée de plusieurs sections du cours sur l'histoire de la création de Bitcoin publié sur PlanB Academy. L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5, sur la base du générique de 20th Century Fox ; l'idée vient de u/birth_of_bitcoin sur Reddit. Les traductions ont été réalisée grâce à DeepL. Le reste du texte a été rédigé intégralement sans LLM.

  1. Ce modèle rappelle inévitablement l'émission résiduelle de Monero, qui est de 0,6 XMR toutes les deux minutes. ↩︎
  2. Malgré la conception soutenue par certains économistes autrichiens comme Ludwig von Mises, l'inflation monétaire n'équivaut pas à l'inflation des prix, car la croissance de l'économie compense en partie la création monétaire. Dans le cas d'une monnaie-marchandise soumise uniquement au marché, il n'y a pas d'inflation des prix, à moins que les conditions de sa production ne changent drastiquement. ↩︎

L’individu souverain, la technique et le nouveau Moyen Âge

May 15th 2026 at 09:00

J'ai récemment participé à la traduction en français du livre The Sovereign Individual, qui sort ce vendredi 15 mai chez Konsensus Network sous le titre L'Individu souverain : Survivre et prospérer face à l'effondrement de l'État-providence. Cet ouvrage, coécrit en 1997 par William Rees-Mogg et James Dale Davidson, est un texte de prospective, emblématique par les prédictions qu'il faisait sur les conséquences politiques de la révolution numérique, alors balbutiante à l'époque. Riche en contexte historique et long de quatre-cents pages, il apporte des éléments de réflexion qui n'ont pas vieilli aujourd'hui.

William Rees-Mogg était un lord anglais et avait été éditeur du Times de 1967 à 1981. James Dale Davidson était un investisseur américain. Au moment de la publication initiale du livre, les deux hommes géraient une lettre d'information financière depuis 1984. Ils avaient alors déjà publié deux livres à succès (Blood in the Streets en 1987 et The Great Reckoning en 1993), où ils formulaient déjà des prédictions, notamment sur le monde financier et la géopolitique. L'Individu Souverain constituait pour eux un parachèvement de leur vision de l'avenir.

Dans cet ouvrage, ils soutenaient qu'une nouvelle phase de l'histoire de l'humanité s'ouvrait — l'ère de l'information — et qu'elle allait permettre aux individus de s'émanciper du joug des États-nations. Revenant sur l'histoire de l'humanité, du néolithique à l'époque moderne en passant par le Moyen Âge, ils examinaient les dynamiques régissant l'évolution politico-économique du monde. Ils mettaient en avant le caractère libérateur du progrès technique, et prédisaient en particulier l'émergence d'une monnaie numérique échappant au contrôle étatique, chose qui se matérialiserait avec Bitcoin au début des années 2010.

Aux États-Unis, le livre s'est rapidement popularisé dans les cercles libertariens, grâce au portrait peu flatteur qu'il faisait des États centralisés et des idéologies qui les soutenaient. Il s'est aussi diffusé dans la Silicon Valley, en raison du point de vue techno-optimiste des auteurs. Il a plus tard connu un succès croissant au sein de la communauté de Bitcoin (et du milieu des cryptomonnaies en général), inspirant notamment Francis Pouliot, Jameson Lopp ou Naval Ravikant. En France, il est aujourd'hui mis en avant par le média indépendant Le Bunker, par la plateforme Zone Franche, et par l'infopreneur Olivier Roland, qui a écrit son propre livre sur le sujet.

À l'heure où la stabilité de l'ordre mondial est remise en question et où les États deviennent de plus en plus autoritaires, la thèse de l'individu souverain est plus que jamais d'actualité. Cet article constitue une analyse et une critique de cette thèse. Le progrès technique va-t-il nous libérer et sommes-nous à la veille du Moyen Âge ? C'est ce à quoi nous allons tenter de répondre ici.

La thèse de l'individu souverain

La thèse de l'ouvrage de Rees-Mogg et Davidson est que la révolution numérique (dite « de l'information ») va provoquer l'effondrement de l'État-providence moderne et conduire à l'avènement d'une souveraineté individuelle réelle. Cette souveraineté s'exercera par le renversement du rapport entretenu par les autorités politiques et les individus : ces derniers ne seront plus considérés comme des sujets ou des citoyens, et comme des « vaches à lait » (p. 238) pour les plus productifs, mais comme des « clients » (pp. 117–118). Et, comme le dit le dicton, le client est roi.

Le concept de « souveraineté de l'individu » n'est pas tout récent, puisqu'il a émergé avec la pensée libérale anglo-saxonne (John Locke) et qu'il a été formulé par John Stuart Mill en 1859, qui écrivait : « Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l'individu est souverain1. » Le terme a ensuite été repris dans son acception la plus radicale par les anarchistes individualistes américains, comme Josiah Warren ou Benjamin Tucker, puis par les théoriciens du libertarianisme moderne, notamment Murray Rothbard.

Là où les auteurs se différencient de cette idéologie libérale est que leur discours n'est pas prescriptif (ou du moins pas explicitement), mais descriptif : ils veulent montrer que le sens de l'histoire va vers plus de liberté. Le livre n'est donc pas un manifeste politique en tant que tel, mais un manuel de survie face à la « grande transformation » (p. 234) qui est en train d'avoir lieu. Ils se basent (entre autres) sur les travaux d'un historien américain du XXe siècle nommé Frédéric Lane, qui était spécialiste du bas Moyen Âge et qui avait développé une analyse économique de la violence politique2.

Suivant les idées de Lane, les auteurs élaborent leur propre modèle prédictif. Ils décrivent comment les « facteurs mégapolitiques » conditionnent la forme institutionnelle des États en faisant varier ce qu'ils appellent « les rendements de la violence » :

« En modifiant les coûts et les gains potentiels liés à la coercition, la mégapolitique détermine la capacité de certains à imposer leur volonté à autrui. » (p. 48)

Les facteurs qu'ils identifient appartiennent à quatre grandes catégories :

  1. Les conditions topographiques : les grandes plaines alluviales propices au développement de grands centres de civilisation, les montagnes jouant un rôle protecteur, les littoraux fragmentés favorisant le commerce3, etc. ;
  2. Les causes climatiques : la température générale qui affecte directement la production agricole, et donc la puissance politique de l'État qui domine la région ;
  3. Les agents infectieux : les bactéries et les virus derrière les épidémies, qui provoquent des fluctuations démographiques massives, limitant de ce fait la taille des grands empires ;
  4. Les innovations techniques : les outils qui permettent au pouvoir d'asseoir sa domination ou à l'inverse à l'individu de se défendre.

Pour les auteurs, la technologie — ou la technique, si l'on veut éviter de faire un américanisme — constitue à l'époque moderne le « facteur déterminant de l’équilibre entre le coût et les bénéfices liés à l’exercice du pouvoir » (p. 52). L'évolution technique liée à l'ère de l'information (la micro-informatique, le cyberespace et la cryptographie) va libérer l'individu, en provoquant une baisse des rendements de la violence. Les États ne pourront plus contrôler leurs citoyens comme ils l'ont fait jusqu'à présent, ce qui conduira à l'émancipation des individus. Ce discours n'est d'ailleurs pas sans rappeler celui des cypherpunks, qui écrivaient à la même époque.

La taille des entités souveraines va ainsi grandement diminuer, pour ne parfois concerner qu'une poignée d'individus. On assistera à la désagrégation des grands États, pour donner une multitude de micro-juridictions. Le monde connaitra une nouvelle période de féodalité qui rappellera celle du Moyen Âge, tout en s'en distinguant fondamentalement. En effet, grâce à la généralisation d'Internet, les individus pourront davantage se réunir en « groupes d'affinité » (p. 157), chose qui existait sous forme embryonnaire dans les ordres religieux et militaires médiévaux comme les chevaliers de Malte. Cette démarche se retrouve aujourd'hui dans le concept de l'État-réseau de Balaji Srinivasan (ancien directeur technique de Coinbase et associé général chez Andreessen Horowitz), qui le définit comme « une communauté en ligne hautement alignée, dotée d'une capacité d'action collective, qui finance l'acquisition de territoires à travers le monde et finit par obtenir la reconnaissance diplomatique d'États déjà existants ».

L'Europe occidentale en 1444 (source : u/ratkatavobratka, 2021)

De manière générale, les entités souveraines se feront concurrence, et les personnes procèderont à un arbitrage juridictionnel : elles choisiront où elles voudront résider et travailler en fonction des conditions offertes (fiscalité, sécurité, infrastructures) par ces micro-États. Ce sera une application du « théorème de non-équivalence4 » formulé par les auteurs, qui affirme que les individus réagiront à une hausse d'impôt, non pas en réduisant leur consommation mais en déménageant :

« À l’ère de l’information, cependant, la réaction du contribuable rationnel ne consistera plus à épargner davantage pour absorber l’augmentation prévisible de ses impôts ; il choisira plutôt de transférer sa résidence ou d’effectuer ses transactions ailleurs. De même que les producteurs choisissent les fournisseurs les plus avantageux, la capacité à sélectionner son prestataire de protection deviendra un levier bien plus déterminant pour préserver ses revenus. » (p. 221)

Il s'agira d'un « vote avec ses pieds », d'une « défection5 » (p. 218) affectant indirectement la politique de l'État. Les individus les plus productifs iront enrichir les juridictions fiscalement avantageuses et davantage focalisées sur les missions régaliennes, tandis que les grands États-providence s'appauvriront considérablement, et seront contraints à revoir à la baisse leurs politiques redistributives.

La révolution de l'information

Tout comme la découverte de la poudre à canon et celle de l'imprimerie ont mis fin à la féodalité au moment de la Renaissance, la révolution de l'information va mettre un terme à l'ère de l'État-nation. Les anciens modes de production étaient soumis à la « tyrannie de l'endroit » (p. 174) : la rattachement de la production à un bien foncier (terre ou usine) rendait les producteurs particulièrement vulnérables à l'impôt et aux revendications sociales, et c'est pour cette raison que la création de richesse permise par la révolution industrielle a été récupérée par l'État. À l'inverse, la révolution de l'information va permettre aux entreprises de décentraliser leur mode de production et de transcender cette tyrannie de l'endroit, en devenant davantage mobiles. Les auteurs le résument bien : « Le gigantisme des usines a coïncidé avec l’ère de l’État-providence. À l’inverse, la micro-informatique miniaturise les institutions. » (p. 135)

Internet joue un grand rôle dans la thèse soutenue par les auteurs. À la suite de John Perry Barlow, auteur d'une Déclaration d'indépendance du cyberespace en 1996, ils professent que « le cyberespace, tel le royaume imaginaire des dieux d’Homère, forme un univers distinct de notre monde terrestre familier, fait de fermes et d’usines » (p. 174). Ils considèrent que l'activité se fera dans le cadre de la « multinationale virtuelle » (p. 222), association d'individus souverains s'adaptant facilement aux conditions du marché. Ce type de production est devenu réalité aujourd'hui avec l'émergence des digital nomads, dont le modèle a été exposé en 2007 par l'influenceur Tim Ferriss dans son best-seller de développement personnel, La Semaine de quatre heures.

Rees-Mogg et Davidson soutiennent aussi que la révolution de l'information va mener à la création d'une monnaie numérique, appelée « cybermonnaie », qui repose sur la cryptographie asymétrique et échappe au contrôle de l'État. Ils écrivent :

« Avec l'émergence du commerce en ligne, l'apparition de la cybermonnaie est inéluctable. Cette nouvelle forme de monnaie sapera la capacité des États à déterminer qui pourra accéder au statut d'individu souverain. Ce changement s'explique en grande partie par le rôle de la technologie de l'information, qui affranchira les détenteurs de patrimoine de la confiscation déguisée que constitue l'inflation. [...] Cette monnaie numérique est appelée à jouer un rôle central dans le cybercommerce. Elle se présentera sous la forme de suites chiffrées de nombres premiers de plusieurs centaines de chiffres. Unique, anonyme et vérifiable, cette monnaie pourra être utilisée pour les transactions les plus importantes, mais aussi être fractionnée à l'infini pour régler des montants microscopiques. Elle s'échangera instantanément et sans aucune restriction sur un marché mondial pesant plusieurs milliers de milliards de dollars. » (p. 191)

À l'époque, le modèle eCash de David Chaum était déployé de façon expérimentale dans certaines banques américaines depuis 1995. Les auteurs n'étaient donc pas les seuls à prédire l'émergence d'une monnaie numérique libre : le constat était partagé par Milton Friedman par exemple. Cet idéal de monnaie numérique a fini par se matérialiser sous la forme de Bitcoin, conçu par Satoshi Nakamoto en 2008 : une monnaie résistante à la censure et résistante à l'inflation, confidentielle et programmable, adaptée aux gros transferts vers l'étranger comme aux petits paiements.

Une autre vision prophétique réalisée dans L'Individu souverain est l'adoption de l'intelligence artificielle au sein de la population générale. Les auteurs prévoient en effet que les individus pourront augmenter leurs capacités de façon surprenante grâce à des « serviteurs » ou « assistants numériques » (p. 150). Ils évoquent notamment la cas de « juristes numériques » qui « automatiseront la sélection des clauses contractuelles, en utilisant des processus d’intelligence artificielle tels que les réseaux neuronaux, pour rédiger des contrats privés personnalisés en fonction des conditions juridiques internationales » (p. 185). Certains individus pourraient ainsi devenir extrêmement puissants : « Un génie excentrique, épaulé par ses serviteurs numériques, pourrait théoriquement rivaliser avec l’influence d’un État-nation dans une guerre informatique. » (p. 169)

Cette prédiction rappelle inévitablement les agents d'IA, ces systèmes qui effectuent des tâches de manière autonome en concevant des flux opérationnels et en interagissant avec le monde réel à la place de l'utilisateur. L'intelligence artificielle, qui jusque-là était restée confinée à quelques utilisations précises (AlphaGo), s'est popularisée à partir de 2022 avec le succès de la première version ouverte de ChatGPT (basée sur GPT-3). Puis la pratique de l'IA agentique s'est développée à partir de cette base, pour se faire connaitre par le biais de Clawdbot/OpenClaw en 2025. Aujourd'hui, l'individu a désormais la possibilité de démultiplier ses capacités, en disposant d'outils puissants pour automatiser les tâches les plus redondantes, comme la programmation logicielle, la traduction, l'écriture d'articles ou la gestion des courriels.

Ainsi, nous ne pouvons que constater que Rees-Mogg et Davidson ont été visionnaires sur un certain nombre de sujets. Toutefois, on peut largement nuancer cette opinion, trop répandue parmi les défenseurs du livre et de la thèse de l'individu souverain. Le discours des auteurs semble relever de la pensée désidérative au moins sur deux points : le rôle libérateur de la technique et l'imminence de la décentralisation politique.

La technique, libératrice ou tyrannique ?

Même Rees-Mogg et Davidson se contentent de décrire les choses telles qu'elles sont censées se passer, on comprend qu'ils ont un point de vue positif sur la révolution numérique, ayant une bienveillance toute prométhéenne à l'égard du progrès technique récent et à venir. Ils éludent ainsi la perspective inverse : que le progrès technique en cours amène une plus grande servitude en même temps qu'un plus grand confort. De leur propre aveu, c'est ce qui s'est passé lors de la « révolution agricole » et de la révolution industrielle ; pourquoi serait-ce différent cette fois-ci ?

Une technique particulière n'est jamais neutre et influence la société entière dans un sens particulier. Dans le cadre politique, elle vient changer les « conditions mégapolitiques » de la région dans laquelle elle est adoptée. Une innovation peut donc apparaitre comme un outil d'indépendance pour l'individu, tout en favorisant en réalité la mainmise générale de l'État.

Les moyens de transport et de communication, par exemple, sont utiles aux individus pour se déplacer entre les juridictions et pour échanger des informations et des richesses. Mais ils permettent surtout la centralisation au niveau politique : les ordres peuvent être transmis plus rapidement aux gouverneurs de province et les troupes peuvent être envoyées plus facilement en cas de sécession. Le développement des transports terrestres, maritimes, ferroviaires et aériens, ainsi que le déploiement des communications modernes (télégraphe, téléphone, TCP/IP), ont favorisé l'émergence d'États-continents centralisés comme la République populaire de Chine ou les États-Unis. Le cas d'Internet est emblématique : il a, de par son architecture distribuée, été un outil fantastique pour démocratiser la connaissance de l'individu, mais il a aussi largement contribué à la diffusion de propagande de masse, à la surveillance généralisée et à l'abrutissement global.

La numérisation de la monnaie peut aussi être examinée sous ce prisme. Elle a certes amené l'argent liquide électronique qu'est Bitcoin (dont le potentiel est sous-exploité aujourd'hui), mais elle a été essentiellement l'occasion de déployer la surveillance et le contrôle financier à des domaines qui ne l'étaient pas avant, d'abord dans le système bancaire, et bientôt directement par les États eux-mêmes, par l'intermédiaire de la monnaie numérique de banque centrale. Bitcoin constitue bien plus une réaction à cette numérisation de la monnaie, une valorisation des propriétés de la « monnaie physique » et une opposition aux « institutions financières qui servent de tiers de confiance pour traiter les paiements électroniques », qu'une volonté de faire advenir une monnaie intégralement numérique. De même, David Chaum avait en son temps développé ses méthodes cryptographiques (et son fameux système eCash) parce qu'il se catastrophait de l'informatisation de la société6.

L'intelligence artificielle est également concernée par ce coté double : elle est en effet particulièrement puissante dans un certain nombre de domaines (on regardera l'illustration de cet article pour s'en convaincre), mais demeure dans sa conception une chose très centralisée et sensible à l'intervention étatique. L'entrainement des meilleurs modèles d'IA (Claude, ChatGPT, Gemini) requiert une infrastructure informatique monstrueuse (datacenters), de sorte que ces derniers sont contrôlés par des grandes sociétés plus ou moins soumises au pouvoir américain (OpenAI, Anthropic, Google). Du côté de l'inférence, on peut logiquement déployer localement des modèles open source (comme Qwen ou Deepseek) à l'aide d'une carte graphique performante valant aujourd'hui une poignée de milliers d'euros. Toutefois, cette façon de faire est significativement moins efficace : les modèles concernés sont moins bons et le coût de maintenance locale est non négligeable (sans parler du fait que les concurrents sont actuellement subventionnés). On peut donc aisément prédire aisément que l'essentiel de la production par IA se fera par le biais des modèles propriétaires et hébergés de manière centralisée.

Vue aérienne d'une site de datacenters dédiés à l'entrainement d'intelligence artificielle à Mount Pleasant, dans le Wisconsin, en 2025 (source : Microsoft)

Dans ce registre, il est intéressant de citer Peter Thiel, cofondateur controversé de PayPal et de Palantir, qui était l'auteur de la préface de la réédition de 2020 de The Sovereign Individual. Il écrit ainsi (en écho à une déclaration précédente) :

« L'intelligence artificielle laisse entrevoir la possibilité de résoudre enfin ce que les économistes appellent le "problème du calcul économique" : l'IA pourrait théoriquement permettre de contrôler de manière centralisée l'ensemble d'une économie. Ce n'est pas un hasard si l'IA est la technologie préférée du Parti communiste chinois. La cryptographie forte, à l'autre extrême, laisse entrevoir la perspective d'un monde décentralisé et individualisé. Si l'IA est communiste, la crypto est libertarienne7. »

La révolution de l'information est bel et bien en train de bouleverser le monde, pour le meilleur et pour le pire. Si le progrès technique est aujourd'hui en plein essor, il pourrait nous conduire à la pire des dystopies, où intelligence artificielle côtoierait identité informatisée, monnaie numérique de banque centrale, surveillance généralisée et économie planifiée — la technocratie. Il est donc avisé d'avoir un certain discernement et de ne pas se réjouir béatement de toutes les nouvelles avancées techniques que nous propose sans cesse l'élite technologique, cette « élite cosmopolite de l’ère de l’information » (p. 270).

Le nouveau Moyen Âge n'est pas pour tout de suite

Dans L'Individu souverain, ainsi que dans leurs autres ouvrages, Rees-Mogg et Davidson présentent une conception cyclique de l'histoire, et se basent sur les évènements passés pour prédire l'avenir. Dès le début du livre, ils font ainsi remarquer que l'histoire occidentale est marquée un « mystérieux cycle de cinq siècles » depuis la Grèce antique : à chaque fois, un « grand bouleversement » provoque « l’apparition d'une nouvelle phase d’organisation sociale » (p. 33). En 508 avant Jésus-Christ, c'étaient les réformes démocratiques de Clisthène ; en l'an 1, la naissance du Christ marquant l'apogée économique antique ; en 476 ap. J.-C., l'effondrement de l'Empire romain d'Occident et le début de l'« Âge sombre » ; vers l'an mil, l'instauration de la féodalité en Europe occidentale initiant une restructuration ; et en 1492, le début de l'époque moderne avec la découverte de la poudre à canon, la Renaissance et la Réforme protestante. Dans cette logique, l'an 2000 devrait amener avec lui le début d'une nouvelle ère — l'ère de l'information — où l'organisation sociale reposerait sur une sorte de féodalité technologique, marquée par une division politique forte et par un développement technique avancé. Cette période nouvelle prendrait les atours d'un nouveau Moyen Âge, sans pour autant en présenter les inconvénients principaux.

Si cette façon de présenter les choses est séduisante, elle est peu méthodique en ce que la sélection des évènements est arbitraire et ne repose sur aucun critère précis, hormis le ressenti dans la mémoire collective8. L'intuition des auteurs sur les variations historiques est néanmoins bonne, et on peut percevoir un autre cycle : le cycle des civilisations, qui a notamment été mis en lumière par l'historien et essayiste français Philippe Fabry. Depuis l'émergence des premières civilisations au néolithique, le monde a connu des hauts et des bas, mesurés selon le niveau d'urbanisation, de commerce et d'unification politique.

Dans ce cadre, le « Moyen Âge » correspondait à une période de transition entre deux ères civilisationnelles : l'Antiquité gréco-romaine et la Modernité européo-américaine. Il a permis une relative « concurrence entre les juridictions9 » précisément parce qu'il constituait l'aboutissement d'un long processus de décivilisation. Cette indépendance s'accompagnait ainsi d'une dominance du mode de vie rural et d'un bas niveau d'échanges économiques avec l'étranger.

Plus encore, le Moyen Âge n'était pas la première période de ce genre : en Grèce, la disparition de la civilisation mycénienne lors de l'effondrement de l'âge du bronze au XIIe siècle avant Jésus-Christ a conduit à des « siècles obscurs » qui ont duré plus de 400 ans. La reconstruction a eu lieu ensuite, lors de l'époque archaïque, qui a donné la Grèce antique que nous connaissons, avec les cités-États d'Athènes ou de Sparte. Il s'en est suivi un mouvement d'unification politique (à l'échelle de l'époque), d'abord sous l'égide de la Macédoine vers 330 av. J.-C. (Alexandre le Grand), puis de Rome au IIe siècle avant notre ère.

Essor et déclin civilisationnel dans le Levant méridional entre l'âge du bronze et l'âge de fer (source : Pierre de Miroschedji)

Le monde est donc soumis à des forces au long cours autrement plus immuables que l'innovation technique. Bien que celle-ci atteigne aujourd'hui un niveau inédit dans l'histoire de l'humanité (cybernétique, intelligence artificielle, manipulation génétique, neurotechnologie), elle n'en demeure pas moins assujettie au cycle civilisationnel, qui est une dynamique humaine10. La technique, en tant qu'elle constitue une extension de la vie humaine, a seulement pour effet de ralentir le cycle, pas d'y mettre un terme.

Le processus de décivilisation et de décentralisation du monde est un processus lent et graduel : il peut être ponctué par des évènements spectaculaires, mais ceux-ci sont l'expression de mutations plus profondes. Rome ne s'est pas effondrée en un jour par exemple ; il lui a fallu un demi-millénaire. Il parait de ce fait très illusoire de croire qu'un changement brutal va se produire, et ce d'autant plus que ce potentiel déclin n'a pas encore commencé. Le monde n'a jamais été aussi riche qu'aujourd'hui. La tendance à la centralisation politique (qui a débuté autour de l'an mil en Europe) ne montre aucun signe d'inversement, malgré les conflits militaires qui marquent l'actualité de ces dernières années.

L'heure est donc aux grands empires, qui seuls peuvent exercer une souveraineté concrète : les États-Unis, l'Union européenne, la Chine, l'Inde. Les petites entités soi-disant « souveraines » sont en réalité soumises au bon-vouloir de ces grands empires11. Elles persisteront probablement, ne serait-ce que pour permettre à l'élite de jouir de son statut, mais ne constitueront pas de réelles solutions viables avant des siècles.

La pratique comme maître-mot

On peut ainsi conclure que la thèse de l'individu souverain est intéressante, mais peine à convaincre dans son entièreté. Rees-Mogg et Davidson sont beaucoup trop optimistes sur la possibilité de liberté politique des individus. L'État est une institution de servitude qui orchestre la contrainte depuis des millénaires, et qui ne sera pas renversée du jour au lendemain par un procédé technique, fût-il aussi génial que Bitcoin.

Toutefois, malgré ce postulat erroné, le livre présente une véritable valeur en ce qu'il incite à la pratique. S'il a eu le succès qu'on lui connait, c'est parce qu'il a apporté beaucoup à ceux qui l'ont lu. Même si les auteurs ne donnent pas de conseils directs (hormis des investissements en lien avec leur lettre d'information, non reproduits dans la version en français), leurs analyses ouvrent la voie à des actions dans le monde réel. Il pousse ainsi à agir plutôt que de se plaindre, à anticiper plutôt que de subir. Et, à défaut de prédire l'effondrement de l'État-providence, il permettra à l'individu d'être libre dans un monde qui ne l'est pas.

On sera ainsi amenés à voir d'un bon œil l'entrepreneuriat, notamment par le biais d'Internet, qui modifie le marché à aller chercher. Avoir un flux de trésorerie issu du cyberespace nous rendra moins facilement saisissable et imposable. On voyagera et on profitera des disparités entre les juridictions en déplaçant certains aspects de notre vie à l'étranger, voire en s'expatriant définitivement. On se regroupera en communautés basées sur des intérêts communs. On filtrera notre flux d'information, en personnalisant nos sources documentaires, plutôt qu'en s'abreuvant du discours général des médias de masse.

Certains trouveront à redire de ce mode de vie nomade, mais la démarche a le mérite de pousser les gens à se frotter à la réalité, qualité trop peu répandue de nos jours. La réflexion est, et a toujours été, censée nourrir l'action. Et ce sont nos actions qui déterminent ce à quoi le monde de demain ressemblera. Pour citer Peter Thiel : « La lecture de L'Individu souverain en 2020 est un moyen de réfléchir attentivement à l’avenir que nos propres actions contribueront à façonner. »


Références et notes

James Dale Davidson et William Rees-Mogg, L'Individu souverain : Survivre et prospérer face à l'effondrement de l'État-providence. Konsensus Network, 2026. 411 pages. À retrouver sur la boutique en ligne de l'éditeur (10 % de réduction avec le code promo lugaxker) et sur Amazon.

Illustration : image générée avec GPT Image 1.5, à partir du tableau Le Voyageur contemplant une mer de nuages peint en 1818 par Caspar David Friedrich. Texte : rédigé intégralement sans LLM. Traduction : sauf précision contraire, les traductions sont réalisées par l'auteur au moyen de DeepL.

  1. John Stuart Mill, De la liberté, trad. Dupont-White (Guillaumin et Cie, 1860), p. 18. ↩︎
  2. Voir notamment Frederic C. Lane, « Economic Consequences of Organized Violence », The Journal of Economic History, vol. 18, n° 4 (décembre 1958), pp. 402–417. ↩︎
  3. L'argument du littoral accidenté qui favorise le commerce fait penser à la thèse de la « thalassographie articulée » de David Cosandey, formulée la même année, en 1997. ↩︎
  4. Le théorème de non-équivalence est appelé ainsi en référence à l'équivalence ricardienne, selon laquelle, lors d'une relance budgétaire, les acteurs économiques réduisent leur consommation par anticipation d'une future hausse d'impôt. Ce théorème de Rees-Mogg et Davidson est présenté dans The Bitcoin Handbook d'Anil Patel, traduit en français chez Konsensus Network. ↩︎
  5. Dans le livre Exit, Voice, and Loyalty écrit 1969 par l'économiste américain Albert Hirschmann, le terme « défection » (exit) s'oppose à la « prise de parole » (voice) et au « loyalisme » (loyalty) dans la gouvernance des organisations. Hirschmann écrivait notamment : « Ce n'est que lorsque les pays commenceront à vraiment se ressembler, grâce à la modernisation et à l'évolution des communications, que le danger des défections prématurées et excessives se présentera. » ↩︎
  6. En 1985, David Chaum écrivait : « L'informatisation prive les individus de la capacité de surveiller et de contrôler la façon dont les informations les concernant sont utilisées. (…) Nous sommes en train de jeter les bases d'une société du fichage, dans laquelle les ordinateurs pourraient être utilisés pour déduire le mode de vie, les habitudes, les déplacements et les fréquentations des individus à partir de données collectées dans le cadre de transactions de consommation ordinaires. L'incertitude quant à la sécurité des données contre les abus de ceux qui les conservent ou les exploitent peut avoir un "effet paralysant", amenant les gens à modifier leurs activités observables. À mesure que l'informatisation se généralise, ces problèmes risquent de s'aggraver considérablement. » — Voir « Security without identification: transaction systems to make big brother obsolete », in Communications of the ACM, vol. 28, no. 10, octobre 1985, p. 1030. ↩︎
  7. Peter Thiel, « Preface », in James Dale Davidson et William Rees-Mogg, The Sovereign Individual (Touchstone, 2020), p. 6. ↩︎
  8. Pourquoi parler de l'instauration de la démocratie athénienne et ignorer la révolution anglaise du XVIIe siècle par exemple ? ↩︎
  9. Rees-Mogg et Davidson vantent notamment les « marches », ces « régions frontalières médiévales » qui étaient « le théâtre d’un enchevêtrement de souverainetés » et avaient développé « des formes institutionnelles et juridiques singulières » (p. 166). ↩︎
  10. Philippe Fabry, cité plus haut, affirme que le processus de décivilisation découle d'un effondrement démographique, dû en partie à la baisse de la natalité. Une société qui décline démographiquement a en effet tendance à connaitre une décroissance économique, ce qui diminue l'incitation à la centralisation politique. ↩︎
  11. Dans sa préface de 2020, Peter Thiel a mis en perspective la thèse de l'individu souverain en mentionnant la prise de contrôle de la Chine sur la cité-État d'Hong Kong, qui correspondait, pour les auteurs, « au type de juridiction qui [...] prospérera à l’ère de l’information » (p. 303). ↩︎

La pensée technocratique et l’abolition de la monnaie

May 2nd 2026 at 10:00

Savez-vous ce qu'est un technocrate ? Lorsque le terme est évoqué, on pense vaguement à un bureaucrate bien nourri, fonctionnaire habitué de l'administration publique, dont les décisions politiques se basent sur des études statistiques plutôt que sur des considérations sociales et humaines. Néanmoins cette image n'est qu'une version édulcorée de ce que représente l'idéologie technocratique originelle : le règne absolu de la technique et de ses représentants (les scientifiques et les ingénieurs) aboutissant à une gestion rationnelle et planifiée de la société.

Cette philosophie politique est née avec la révolution industrielle, et a culminé avec le mouvement technocratique américain des années 1930 mené par Howard Scott. Si elle ne s'est jamais directement emparée du pouvoir où que ce soit, elle a néanmoins profondément influencé la politique de l'Occident et continue de le faire de nos jours, d'Emmanuel Macron à Donald Trump en passant par Jinping Xi. De plus, à l'heure où la technique est de plus en plus présente dans nos vies avec la numérisation accélérée de la société, l'effet de cette philosophie prend une toute autre dimension.

La pensée technocratique tient un discours dur sur l'économie : elle abhorre le marché libre, et prône la planification pure et simple. En particulier, elle propose d'abolir la monnaie telle que nous la connaissons pour lui substituer un système de distribution centralisé. Dans cet article, je me propose de retracer les origines de cette pensée et d'examiner plus en détail son discours inquiétant sur le système monétaire.

À l'origine de la technocratie : le saint-simonisme

La technocratie est, comme son nom l'indique, une forme de gouvernement où le pouvoir est laissé à la technique, ou du moins à ses représentants, c'est-à-dire les scientifiques et les ingénieurs. Elle recourt entre autres à une planification de l'économie, et refuse en cela de laisser faire le marché. Le terme a été créé en 1919 par l'ingénieur américain William H. Smyth, qui la décrivait comme une « démocratie industrielle rationalisée », et il s'est par la suite popularisé par le biais du mouvement technocratique américain au début des années 30.

À l'époque, il ne s'agissait pas d'une idée nouvelle. La pensée technocratique a émergé avec le progrès technique issu de la révolution industrielle. Certaines personnes, constatant que la science permettait de résoudre le problème de la production des biens, voulaient appliquer cette même science à la politique, c'est-à-dire à la distribution des richesses.

La pensée technocratique prend en particulier racine dans le saint-simonisme, courant de pensée né au début du XIXe siècle, fondé par le philosophe, économiste et militaire français Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon. Cette doctrine industrialiste prônait l'organisation rationnelle de la société afin de répartir le travail et la richesse produite : « à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres1 ». Cette doctrine avait également un pan spirituel, se voulant être un « nouveau christianisme », une religion rationaliste sans dieu, censée débarrasser les hommes de leur égoïsme.

Saint-Simon, fondateur de la religion nouvelle, gravure de Gottfried Engelmann en 1825 (source : Wikimédia)

Concernant l'organisation économique, Saint-Simon s'est contenté de donner des principes généraux, et n'a pas eu de mot particulier sur la monnaie. Toutefois, ses disciples, menés par Prosper Enfantin et Armand Bazard, s'en sont chargés. Dans la Doctrine de Saint-Simon publiée en 1931, ils imaginaient ainsi un « système général de banques » qui ferait circuler des « crédits », en les distribuant aux travailleurs :

« Ce système comprendrait d'abord une banque centrale représentant le gouvernement, dans l'ordre matériel : cette banque serait dépositaire de toutes les richesses, du fonds entier de production, de tous les instrumens de travail, en un mot, de ce qui compose aujourd'hui la masse entière des propriétés individuelles.

De cette banque centrale dépendraient des banques de second ordre qui n'en seraient que le prolongement, et au moyen desquelles elle se tiendrait en rapport avec les principales localités, pour en connaître les besoins et la puissance productrice ; celles-ci commanderaient encore, dans la circonscription territoriale qu'elles embrasseraient, à des banques de plus en plus spéciales, embrassant un champ moins étendu, des rameaux plus faibles de l'arbre de l'industrie.

Aux banques supérieures convergeraient tous les besoins ; d'elles divergeraient tous les efforts : la banque générale n'accorderait aux localités des crédits, c'est-à-dire ne leur livrerait des instruisons de travail, qu'après avoir balancé et combiné les opérations diverses ; et ces crédits seraient ensuite répartis entre les travailleurs par les banques spéciales, représentant les différentes branches de l'industrie. »

Ces idées ont aussi inspiré un certain nombre de doctrines et d'expériences socialistes en France, même si le socialisme (courant idéologique alors naissant) différait sensiblement par sa démarche égalitaire et démocratique. La vulgate saint-simonienne a ainsi influencé le communisme de Louis Blanc, le mutuellisme de Pierre-Joseph Proudhon, et le « socialisme scientifique » de Marx et Engels.

Les clubs nationalistes d'Edward Bellamy

La pensée technocratique a connu un nouvel essor à partir de la fin du XIXe siècle. Les États-Unis ont en particulier été propices au foisonnement de ces idées, en raison de leur industrialisation rapide à partir de la guerre de Sécession. À titre d'illustration, le nombre d'ingénieurs dans le pays, qui n'était de 7 000 en 1870, est passé à 28 000 en 1890, puis 43 000 en 1900, pour finalement atteindre 226 000 en 1930. Cette évolution a provoqué une mutation idéologique profonde au tournant du XXe siècle, faisant advenir ce qu'on a appelé la Progressive Era, une période de réformes économiques et sociales, s'opposant au laissez-faire et à l'individualisme du Gilded Age qui la précédait.

L'une des personnes qui émettaient alors des idées progressistes était le journaliste et auteur américain Edward Bellamy. En 1888, alors qu'il n'avait que 27 ans, ce dernier a publié un roman d'anticipation utopique, intitulé Looking Backward 2000–1887 (et traduit en français sous le nom Cent ans après ou l'An 2000), dans lequel il décrivait une société future, ayant rompu avec le capitalisme et l'individualisme pour lui substituer la méritocratie et l'égalité. Dans ce monde, le commerce et la monnaie ont été remplacés par un système de distribution contrôlé par l'État, où les citoyens utilisent une « carte de crédit » (terme inédit à l'époque) pour subvenir à leurs besoins. Dans le roman, le docteur Leete (homme de l'an 2000) explique au protagoniste (projeté dans le futur) le fonctionnement de ce système :

« Un crédit, correspondant à sa part du produit annuel de la nation, est ouvert à chaque citoyen, au commencement de l'année, et inscrit sur les livres de l'Etat. On lui délivre une carte de crédit, au moyen de laquelle il se procure, quand il veut, dans les magasins nationaux établis dans toutes les communes, tout ce qu'il peut désirer. Vous voyez que ce système supprime toute transaction commerciale entre producteurs et consommateurs2. »

Couverture de l'édition illustrée de Looking Backward, 1890

Cet ouvrage de fiction a connu un succès populaire retentissant aux États-Unis, étant vendu à près de 400 000 exemplaires en l'espace d'une décennie, ce qui en a fait le troisième roman le plus vendu du XIXe siècle outre-Atlantique. Cet ouvrage a eu pour conséquence de créer un véritable mouvement intellectuel à tendance socialiste, formé des partisans de Bellamy, à Boston d'abord, puis tout autour de l'Amérique du Nord. Les membres de ce mouvement se faisaient appeler les « nationalistes » en raison de leur revendication principale : la nationalisation des biens de production.

On a assisté à la formation de plus de 500 associations nommées « clubs nationalistes » aux quatre coins du continent. Une revue mensuelle, The Nationalist, a été lancée en 1889. Et Bellamy lui-même s'est joint à l'effort, publiant un « programme des nationalistes » en 1894, dans lequel il décrivait le nationalisme comme une « démocratie économique » qui visait « à instaurer l'égalité économique en appliquant le principe démocratique à la production et à la répartition des richesses » et à mettre les intérêts économiques du pays entre les mains d'« organismes publics responsables œuvrant pour le bien-être général ». Le mouvement a cependant périclité avec l'implication de ses membres dans la politique étasunienne (qui se sont notamment ralliés au jeune Parti populiste lors de l'élection présidentielle de 1892) et à cause d'un manque de financement. Il était néanmoins avant-coureur du mouvement technocratique3, qui a pris son plein essor quelques décennies plus tard.

Henry Gantt, Thorstein Veblen et la Technical Alliance

L'industrialisation de l'Amérique a poussé à une gestion de plus en plus rationnelle du travail au sein des usines. À la fin du XIXe siècle, l'ingénieur américain Frédéric Taylor a mis au point un modèle d'organisation scientifique du travail, qui porterait plus tard son nom : le taylorisme. Cette méthode, formalisée définitivement dans ses Principes d'organisation scientifique des usines en 1911, consistait à donner une tâche à chaque ouvrier à exécuter dans un temps déterminé, afin d'accroitre la productivité de l'entreprise.

Cette volonté d'optimisation rationnelle ne s'est toutefois pas limitée au secteur économique, et certains théoriciens ont tenté de l'appliquer à la politique. C'était le cas de l'ingénieur et consultant Henry Gantt, qui avait été l'assistant de Taylor pendant plus d'une décennie et qui s'était fait connaitre en mettant au point l'outil de gestion de projet qui porterait son nom, le « diagramme de Gantt », en 1910. Avec le déclenchement de la Grande Guerre en 1914, ce dernier a cherché à mettre en pratique les principes d'efficacité industriels dans les secteurs politique et militaire. En avril 1916, il écrivait :

« Il apparaît de plus en plus clairement que les principes qui sous-tendent l'efficacité industrielle et militaire sont les mêmes et qu'une nation, pour être efficace sur le plan militaire, doit d'abord l'être sur le plan industriel4. »

Henry L. Gantt en 1916 (source : Engineering Magazine via Wikimedia)

En décembre 1916, lors de l'assemblée annuelle de l'American Society of Mechanical Engineers (ASME) à New York, Gantt a inspiré la formation d'un groupe de réflexion de 34 personnes appelé The New Machine, qu'il a dirigé avec un certain Charles Ferguson. Le groupe se focalisait sur l'élimination des faiblesses qui, selon ses fondateurs, s'étaient insinuées dans le système économique. Il préconisait entre autres de « s'attaquer aux causes des frais généraux excessifs et de la flambée des prix en remédiant aux inefficacités de la main-d'œuvre et de la direction, en modifiant le climat de laxisme qui [règnait] dans le monde des affaires et de l'industrie, et en mettant fin à la pratique consistant à surévaluer la valeur des biens immobiliers industriels5 ». Mais ces ambitions affichées n'ont pas porté beaucoup de fruits, et le groupe s'est dissout après la mort de Gantt en 1919.

Parmi les sources d'inspiration de Henry Gantt, on retrouvait les idées de Thorstein Veblen, économiste et sociologue américain, à l'origine des concepts de « rivalité pécuniaire » et de « consommation ostentatoire ». Veblen était notamment l'auteur de The Theory of Business Enterprise (1904), où il avait examiné le conflit entre les intérêts commerciaux axés sur le profit et les besoins sociétaux plus larges. Voyant les efforts réalisés par Gantt avec The New Machine (ainsi que ceux de Morris Cooke, autre disciple de Taylor et dirigeant d'un groupe planiste au sein de l'ASME), Veblen s'est fortement intéressé aux ingénieurs et à leur potentiel de direction. Au cours de l'année 1919, il a écrit une série d'essais pour le magazine The Dial 6, où il critiquait le « système des prix », affirmant que le système de marché était inefficace car la recherche du profit faussait la production. Il spéculait à propos d'une prise de pouvoir par les ingénieurs, qui formeraient ce qu'il nommait le « soviet des techniciens », en référence à la révolution bolchévique survenue quelques années auparavant.

À la fin de l'année 1919, Veblen a participé à la fondation de la New School for Social Research, université privée new-yorkaise qui offrait un enseignement libre des sciences humaines et sociales. C'est dans cette dernière que s'est formellement constituée la Technical Alliance, un groupe constitué de d'ingénieurs, de mathématiciens, de scientifiques, de statisticiens et d'économistes, dont beaucoup appartenaient à l'école. Les buts de cette association étaient :

  • « de mettre en évidence les gaspillages et les déperditions du système industriel actuel » ;
  • « d'établir une estimation des matières premières et de la main-d'œuvre nécessaires pour garantir aux différents membres de la société un certain niveau de confort » ;
  • « de montrer schématiquement comment [fonctionnait] le système actuel de production et de distribution, et, parallèlement, d'élaborer un modèle provisoire de production et de distribution entièrement coordonnées ».

La Technical Alliance proposait de mener des recherches concernant le système industriel, et en particulier sur ses inefficacités. Elle offrait aussi des services d'ingénierie appliquée pour les organisations publiques et les grands groupes industriels.

Organigramme de la Technical Alliance, vers 1920 (source : The Words and Wisdom of Howard Scott)

Outre Thorstein Veblen (qui n'était néanmoins presque pas impliqué, étant souffrant et ayant perdu sa femme à l'automne 1920), plusieurs personnalités en vogue dans le monde scientifique faisaient partie de l'association, dont l'ingénieur en électricité Charles Steinmetz, le physicien Richard C. Tolman et le statisticien Leland Olds. Mais un homme se détachait du reste du groupe, et en constituait le réel meneur idéologique : Howard Scott.

La technocratie d'Howard Scott

Howard Scott était un Américain né en 1890 qui se présentait comme un ingénieur. Il était plutôt énigmatique sur son passé, à tel point que son expertise technique serait plus tard remise en question. À la fin de l'année 1919, il occupait la position d'ingénieur en chef de la Technical Alliance, dont il était la tête pensante et le meneur idéologique. En particulier, il en avait rédigé le programme et se chargeait de répondre à la presse.

Il défendait un point de vue purement technocratique. En février 1921, dans une entrevue accordée au New York World, il affirmait :

« Les techniciens sont les seuls à savoir comment les choses se font. Ils ne sont pas les seuls producteurs, mais ils sont les seuls à savoir comment la production s'effectue. Les banquiers, eux, ne le savent pas. Les politiciens et les diplomates ne le savent pas. Si ces gens-là le savaient, ils auraient déjà lancé le processus. Ils sont tous favorables à la production – tout le monde l’est ; mais ceux qui ont été aux commandes jusqu'à présent ne savent pas comment s'y prendre, tandis que ceux qui savent comment s'y prendre n'ont pas encore considéré que cela relevait de leur compétence. »

Il poursuivait :

« On pourrait résumer tout le problème comme étant celui de l'élimination du gaspillage. […] L'ingénieur reconnaît que l'oisiveté est un gaspillage, que la duplication des efforts est un gaspillage, et que l'épuisement inutile de toute ressource naturelle est un gaspillage. Si nous parvenons à éliminer l'oisiveté et la duplication des efforts, nous pourrions connaître une prospérité immédiate – une prospérité telle que le monde n'en a jamais connue. Si nous parvenons ensuite à trouver un moyen de gérer nos ressources naturelles, nous pourrions rendre cette prospérité permanente. »

L'Alliance a été cependant dissoute au cours de l'année 1921, à cause d'une dissension interne liée notamment au tempérament de Scott. À la suite de cette brouille, Howard Scott a peaufiné sa théorie, refusant d'abandonner sa vision et passant son temps libre à Greenwich Village pour en discuter avec qui voulait l'écouter. Il gérait en parallèle une petite manufacture de cire pour sols dans le New Jersey pour subvenir à ses besoins.

À la fin de la décennie, un évènement est venu changer le cours des choses : le krach d'octobre 1929, dont les effets devaient se faire ressentir pendant plusieurs années, au cours de ce que l'on a appelé la Grande Dépression. Beaucoup y ont vu un échec du système en place, et ont cherché des solutions, ce qui a inévitablement ravivé l'idée technocratique. Howard Scott est ainsi revenu sur les devants de la scène : en 1930, il a relancé une enquête sur l'énergie à l'université Columbia (intitulée « Energy Survey of North America ») ; en 1931, il a remis sur pieds la Technical Alliance avec avec le géophysicien M. King Hubbert (futur théoricien du pic pétrolier) et quelques anciens membres de l'organisation ; et en 1932, il a commencé à communiquer les premières conclusions de sa recherche.

Howard Scott à l'hôtel Morrison à Chicago le 29 juin 1933 ; il est entouré par (de gauche à droite) M. King Hubbert, William Knight et Ernest N. Howe (source : Associated Press via Technocracy Technate Picture Archive)

Étant donné le contexte économique de l'époque, son ton était volontiers catastrophique et prophétique, et il se présentait comme un sauveur7. En août 1932, par l'entremise du professeur Walter Rautenstrauch (président du département génie industriel de Columbia), un article concernant l'enquête sur l'énergie a été publié dans le New York Times. Howard Scott y prédisait l'augmentation du chômage et « l'effondrement du système » si aucune décision concernant la répartition de l'énergie n'était prise. Ce mouvement naissant, qui a pris alors le nom de technocratie8, a attiré l'attention du public et les articles se sont multipliés dans la presse, aboutissant à une véritable frénésie médiatique.

Nombre d'articles rédigés sur le mouvement technocratique, dans le New York Times dans les revues (source : David Adair)

Au plus haut de l'engouement, Howard Scott soutenait que l'effondrement du système des prix était à la fois inéluctable et imminent. Dans un article publié en janvier 1933 dans le Harper's Magazine, il affirmait avec emphase :

« Une crise dans l'histoire de la civilisation américaine est imminente. La nation se trouve à l'aube d'un événement qui est à la fois une opportunité et une catastrophe. L'opportunité porte sur le bien-être social, la catastrophe est l'échec du système des prix ; et il n'est possible d'échapper ni à l'une ni à l'autre. La meule des dieux a presque accompli son œuvre, et elle a moulu la farine avec une finesse extrême. »

Mais l'enthousiasme du grand public pour la technocratie de Scott a été de courte durée. D'une part, l'accession de Franklin D. Roosevelt à la présidence et l'application de son New Deal ont eu pour effet de répondre partiellement aux revendications sociales. D'autre part, un discours d'Howard Scott donné à l'hôtel Pierre 13 janvier 1933 (et retransmis à la radio) a profondément déçu l'élite industrielle, qui s'est aperçue de son amateurisme.

Après cet apogée médiatique, le mouvement s'est scindé en plusieurs branches, dont celle de Harold Loeb, réformiste, qui durerait quelques années. Mais la principale branche restait celle d'Howard Scott, plus révolutionnaire, qui se concentrait autour de la société commerciale Technocracy Inc., enregistrée en 1934.

Le mouvement a alors pris des atours sectaires : il a adopté le symbole du yin et du yang comme emblème ; le rouge vermillon et le gris argenté ont été choisis comme couleurs officielles ; et ses membres se sont mis à porter des uniformes et à faire des saluts militaires. Un slogan a été trouvé : « la science appliquée à l'ordre social9 ». Technocracy Inc. a édité plusieurs ouvrages de propagande, dont le propre livre de Scott intitulé Science versus Chaos. Le programme politique du mouvement s'est clarifié, son but étant de faire advenir une « zone continentale soumise à un contrôle technique » en Amérique du Nord : le « technat d'Amérique ». Les technocrates, comme l'explique David Adair, se voyaient davantage comme une élite, « et qui plus est une élite biologique ». Cette ambition radicale a notamment attiré des auteurs de science-fiction, comme Hugo Gernsback (l'inventeur du terme « scientific fiction »), T. Bruce Yerke, ou encore le jeune Ray Bradbury.

Technat d'Amérique, illustration de 1940 (source : Cornell)

Les certificats d'énergie de Technocracy Inc.

Howard Scott articulait son discours autour de la critique du système des prix, qu'il jugeait être la cause des maux de la société. Il lui opposait une conception énergétique de la valeur : en janvier 1933, il affirmait ainsi que le dollar était une « unité purement arbitraire », et mettait en avant la « constance de l'unité d'énergie ». Il expliquait :

« L'énergie se présente sous de nombreuses formes, mais il est possible de les mesurer en unités de travail — l'erg et le joule — ou en unités de chaleur — la calorie. C'est le fait que toutes les formes d'énergie, quelles qu'elles soient, puissent être mesurées en ergs, en joules ou en calories qui revêt une importance capitale. La résolution des problèmes sociaux de notre époque dépend de la reconnaissance de ce fait. Un dollar peut valoir — en pouvoir d'achat — tant aujourd'hui et plus ou moins demain, mais une unité de travail ou de chaleur est la même en 1900, 1929, 1933 ou en l'an 2000. »

Il préconisait donc l'abolition du système des prix, qui se matérialiserait par le remplacement de la monnaie par un « intermédiaire de distribution ». Il défendait la mise en place de certificats d'énergie attribués à chaque citoyen, qui seraient des parts de l'énergie totale produite et qui ne pourraient pas être échangées ou prêtées (mettant fin à la spéculation et aux bulles de crédit). En 1932, il expliquait :

« Toute unité de mesure sous contrôle technologique constituerait une certification de l'énergie disponible convertie. Ces unités de certification n'auraient de validité que pendant la période d'équilibre de charge pour laquelle elles ont été émises. »

La vision d'Howard Scott a par la suite été affinée par ses disciples. En 1937, un technocrate appelé Harold Fezer a détaillé à quoi pouvait ressembler ce système de certificats d'énergie. Il écrivait :

« Le nombre total de certificats qui seront émis correspondra à la quantité totale d'énergie nette convertie lors de la fabrication de biens et de la prestation de services. Tous les coûts d'exploitation, de remplacement, d'entretien et d'extension (en énergie) du complexe continental, ainsi que tous les coûts liés aux services et prestations commerciaux (tels que les transports locaux, la santé publique et la fourniture d'une surface habitable minimale pour chaque individu) sont déduits avant de calculer l'énergie nette. La conversion de l'énergie humaine n'entre pas dans ce calcul puisqu'elle représente moins de 2 % de l'énergie totale consommée. La part de chaque individu n'est pas basée sur sa contribution en termes de travail ou d'effort à l'ensemble des opérations de la zone. La théorie de la "valeur" travail — ou de toute autre "valeur" — n'existe pas. […] Le certificat sera délivré directement à l'individu. Il est incessible et non négociable, et ne peut donc être volé, perdu, prêté, emprunté ou donné. Il n'est pas cumulable, ne peut donc pas être épargné, et ne porte pas d'intérêts. Il n'est pas obligatoire de le dépenser, mais il perd sa validité après une période déterminée. »

Fezer décrivait ensuite l'aspect purement pratique de la chose. Le certificat serait « imprimé sur du papier filigrané et délivré sous forme de bandes pliées en carnets rectangulaires suffisamment petits pour être facilement transportés dans une poche ».

Exemple de certificat d'énergie (source : Harold Fezer)

Le système défendu par les technocrates était un système de surveillance économique total. Fezer décrivait comment ce système pouvait fonctionner avec les techniques de l'époque :

« Les perforations prévues permettent l'utilisation d'une cellule photoélectrique. Grâce à ce dispositif, il sera possible d'enregistrer automatiquement et pratiquement instantanément la date, l'heure, la quantité et le type d'achat, ainsi que les coordonnées complètes de la personne effectuant l'achat. Les totaux pour le continent ou toute partie du continent seront rapidement disponibles à tout moment. On verra à quel point ce système — la cellule photoélectrique et le certificat d'énergie — sera indispensable pour le maintien de calendriers de production adéquats et de stocks suffisants. Grâce à lui, de nombreux types de vérifications pourront être effectués rapidement. Si nécessaire, les déplacements d'un individu pourront être retracés à partir de ses achats à travers le continent. »

Ainsi, le mouvement technocratique d'Howard Scott a théorisé l'ambition totalitaire par excellence : l'abolition de la monnaie et du système économique tels que nous les connaissons, au profit d'un système de distribution requérant la surveillance et le contrôle de chaque citoyen.

Le nouvel ordre mondial de H. G. Wells

Un dernier idéologue de la pensée technocratique, contemporain du mouvement d'Howard Scott, est l'écrivain de science-fiction britannique Herbert George Wells, qui, avant de connaitre le succès littéraire, avait étudié la science à la Normal School of Science de Londres (et notamment la biologie auprès de Thomas Huxley, le « bouledogue de Darwin »). L'écrivain a exposé sa vision du monde dans ses œuvres, tant au sein de ses romans que ses essais : un point de vue planiste et socialiste, radicalement opposé à l'individualité et à la confidentialité10. Il y anticipait régulièrement l'avènement d'un État mondial rationaliste, qui remédierait aux maux du libre-arbitre humain, comme la guerre11. Cette obsession technocratique, déjà présente dès ses premiers romans, est devenue de plus en plus explicite au fur et à mesure du temps.

H. G. Wells en 1920, portrait réalisé par George Charles Beresford (source : Wikimedia)

H.G. Wells a donné un aperçu de sa vision de la monnaie dans son roman The Shape of Things to Come, publié en 1933. Dans celui-ci, une longue récession économique a provoqué une guerre majeure qui a laissé l'Europe dévastée et menacée par la peste. Les nations dotées des forces aériennes les plus puissantes ont mis en place une dictature bienveillante : la « dictature aérienne », dominée par les techniciens, scientifiques et pilotes, dont la capitale se trouve à Bassorah en actuel Irak. Cette organisation amène la paix dans le monde en abolissant les divisions nationales, en faisant respecter l'anglais de base (le « basic » d'Ogden), en promouvant l'apprentissage scientifique et en interdisant la religion (qu'il s'agisse de l'islam ou du catholicisme).

Scène de Things to Come (1836), adaptation cinématographique du livre de Wells, où le régime rationaliste de Bassorah soumet les « derniers vestiges sinistres d'anciens soldats prédateurs » (source : Youtube)

Wells y affirmait qu'« il ne pouvait y avoir de théorie de la monnaie qui ne soit pas, en réalité, une théorie complète de l'organisation sociale ». C'est pour cette raison qu'il imaginait une « monnaie entièrement abstraite », « dénuée de tout lien avec une substance matérielle », qui serait émise « de manière à maintenir un indice des prix pratiquement constant », et qui serait « protégée par les lois les plus strictes contre toute forme de manipulation à but lucratif ». Dans le roman, celle-ci prend la forme du « dollar aérien », dont la valeur est indexée à l'énergie liée au transport de marchandises :

« Il ne s'agissait pas du tout d'une pièce de monnaie métallique, mais d'une série de billets de papier représentant la distance, le poids, le volume et la vitesse. Chaque billet valait un certain nombre de kilogrammes dans un certain espace, pour un certain nombre de kilomètres à une certaine allure. La valeur d'un dollar aérien s'était stabilisée à peu près à un mètre cube pesant dix kilogrammes et parcourant deux cents kilomètres à cent kilomètres à l'heure. Il s'agissait déjà d'une unité d'énergie et non d'une unité de matière, comme l'avaient toujours été les anciennes normes mondiales. Ce changement indiquait très clairement que les anciennes conceptions statiques de la vie humaine aux ressources limitées cédaient la place à des idées cinétiques d'une vie en expansion constante. Le dollar aérien était une unité d'énergie liée au transport, et sa transformation en dollar-énergie de notre vie quotidienne d'aujourd'hui avait déjà été clairement esquissée par les experts de Bassorah, bien que le changement effectif n'ait été accompli que dix ans plus tard. »

Tout comme le mouvement technocratique qui lui était contemporain, H.G. Wells militait donc pour l'abolition de la monnaie. Mais son ambition était mondiale et non continentale. C'est pourquoi il a cherché à influencer la géopolitique de son temps par ses publications : en 1940, quelques années avant sa mort, il a ainsi rédigé un essai intitulé Le Nouvel ordre mondial, dans lequel il soutenait la formation d'un État mondial socialiste et scientifiquement planifié. Celui-ci s'inscrivait dans l'effort occidental de créer une gouvernance internationale durable dans le cadre de la création de l'ONU. Le texte contenait en particulier une « déclaration des droits de l'homme », qui a fait partie des 18 textes consultatifs pour la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'homme en 1948.

Les héritages du mouvement technocratique

Après les années 1930, le mouvement technocratique a progressivement décliné. La commencement de la Seconde Guerre mondiale et l'entrée en guerre du Canada est venu bouleverser les choses. Scott s'y est d'abord opposé, envoyant un télégramme au premier ministre canadien en 1939 où il affirmait que « Technocracy Inc. [s'opposait] catégoriquement à la mobilisation des effectifs canadiens pour toute guerre menée en dehors de ce continent », avant de plaider pour la « mobilisation totale » en juin 1940, alors que la France était submergée par l'Allemagne nazie. À cause de cette volonté d'interférer dans les affaires publiques, l'État fédéral canadien a interdit le mouvement technocratique sur son territoire à partir de 1940 (au même titre que les Témoins de Jéhovah et le Parti communiste), et des membres de Technocracy Inc. ont même été arrêtés par la Gendarmerie royale.

Le mouvement a continué de décliner après-guerre, et a presque disparu à la suite de la mort de son meneur messianique, Howard Scott, en 1970. Toutefois, la pensée technocratique n'a pas périclité : elle a muté et s'est insinuée dans les sphères de pouvoir. Dès la déclaration Schuman en 1950, la construction européenne était désignée comme un « technocratisme superdirigiste international, discrétionnaire, et éternel » par Albert Métral, président du Syndicat général des industries mécaniques et transformatrices de métaux. De même, le projet RAND aux États-Unis et le Club de Rome en Italie avaient tous les deux une composante technocratique forte.

Dans les années 1960–1970, la pensée technocratique a connu un regain d'intérêt auprès du public, notamment en raison du développement de la cybernétique, d'Internet et de l'intelligence artificielle, qui ont rendu plus envisageable la gestion planifiée de la société. Au Chili, c'est ce qui a poussé le gouvernement de Salvador Allende à développer le projet CyberSyn entre 1970 et 1973, un système informatique en temps réel qui avait pour but de gérer une économie planifiée cybersocialiste.

Fréquence du terme « technocracy » dans les sources imprimées entre 1919 et 2022 (source : Ngram Viewer)

Plus récemment, la technocratie est à nouveau revenue dans l'actualité lors de la crise du covid de 2020–2022 (où les concepts de « grande réinitialisation » de Klaus Schwab et de « ville du quart d'heure » de Carlos Moreno ont été exposés au grand public). Puis, elle est a encore fait parler d'elle avec l'accession au pouvoir de Donald Trump en 2025 qui a mis en lumière des personnalités comme Peter Thiel (Palantir) ou Elon Musk (DOGE12). Le cas d'Elon Musk est intéressant car son grand-père maternel, Joshua Norman Haldeman, a fait partie du mouvement technocratique originel entre 1936 et 1941 (et a même été arrêté à Vancouver en octobre 1940 en raison de son implication).

Concernant la monnaie, on peut trouver dans la pensée technocratique les prémices de concepts comme la « monnaie estampillée » de Silvio Gesell (aussi appelée monnaie fondante, qui perdrait en valeur lors de sa détention selon un taux de demeurage fixe), l'« économie distributive » de Jacques Duboin (qui fournirait un revenu de base à chaque citoyen), ou la « monnaie idéale » du mathématicien John Nash (dont la valeur serait ajustée par rapport à l'inflation des prix). Les projets de monnaie synthétique mondiale, comme le concept de bancor soutenu par Keynes à Bretton Woods en 1944, ou les droits de tirage spéciaux émis par le FMI en 1969, s'inscrivent aussi dans cette tendance. Enfin, les projets de monnaie numérique de banque centrale (tel que le projet d'euro numérique défendu aujourd'hui par la Banque centrale européenne) constituent des objets intrinsèquement technocratiques, les MNBC étant par essence des systèmes centralisés et programmables, permettant l'intervention directe et instantanée dans la vie économique des citoyens.

Combattre la dictature technicienne

Le projet technocratique est clair : assujettir les êtres humains à une administration rationnelle et totalitaire. Bien qu'il soit séduisant pour les esprits scientifiques obtus, ce projet constitue un danger. C'est cette menace que se sont efforcés d'exposer des écrivains comme Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes, 1932) ou George Orwell (1984, 1949). L'analyse rationnelle, aussi séduisante soit-elle, ne peut pas appréhender l'ensemble de la réalité, et l'application d'un tel projet mènerait probablement à un avenir dystopique.

Aujourd'hui, la présence de la technique dans nos vies a atteint un niveau tel que cette menace semble imminente. L'identité numérique est déjà en train d'être mise en place. La surveillance de masse, en ligne comme dans l'espace public, progresse à vitesse grand V. Les monnaies numériques centralisées, qu'il s'agisse des MNBC ou des stablecoins, sont en voie de déploiement. L'« intelligence artificielle » est portée aux nues, et certains théoriciens désirent qu'elles prennent en charge le gouvernement des hommes, ce qui aboutirait à une « technocratie directe » exempte d'« erreurs humaines » et de vicissitudes politiques. En bref, tous les ingrédients sont là pour permettre à un régime tyrannique mondial d'émerger et de réduire l'humanité à du bétail.

Si la tendance vers la technocratie existe, nous avons toujours la possibilité d'y résister. Cette opposition peut être sociale ou politique, mais elle passe avant tout par un résistance directe et quotidienne. En effet, c'est en refusant les outils du contrôle numérique dans notre vie de tous les jours que nous pouvons nous prémunir contre le danger technocratique de façon efficace et durable. Diverses méthodes existent ainsi pour préserver notre liberté et notre confidentialité face à l'envahissement de la technique, dont quelques-unes sont les suivantes :

  • Utiliser des systèmes d'exploitation libres, comme Linux sur ordinateur ou GrapheneOS sur téléphone, en lieu et place de systèmes propriétaires fermés comme Microsoft ou iOS ;
  • Passer par des applications de communication chiffrées pour interagir, comme Signal, plutôt celles où un tiers peut accéder à vos messages (Telegram, Whatsapp) ;
  • Utiliser des services de confidentialité, comme les VPN ou Tor, pour naviguer en ligne ;
  • Préférer payer en argent liquide ou en cryptomonnaie (Bitcoin, Monero), plutôt que de se servir d'une carte de crédit, de PayPal ou de Google Pay ;
  • Commander ses biens et services directement aux producteurs, plutôt que de passer par des intermédiaires comme les supermarchés et les plateformes en ligne (Amazon, etc.) ;
  • Privilégier la « vie réelle » à la « réalité virtuelle » pour limiter sa trace numérique.

La liberté sera décentralisée ou ne sera pas.


Références et notes

David Adair, The technocrats 1919-1967: A case study of conflict and change in a social movement (Simon Fraser University, 1970).
The Words and Wisdom of Howard Scott (Technocracy Inc., 1989)
Finn Brunton, « Speculating with Money », in Digital Cash: The Unknown History of the Anarchists, Utopians, and Technologists Who Created Cryptocurrency (Princeton University Press, 2019), pp. 6–20.

Illustration : « This is the Devouring Monster invented by Technocracy », illustration pleine page de Winsor McCay, parue le 2 avril 1933 dans le San Francisco Examiner (via le blog Yesterday's Papers). Texte : rédigé intégralement sans LLM. Traduction : sauf précision contraire, les traductions sont réalisées par l'auteur, au moyen de DeepL.

  1. Cet adage doctrinal apparait dans la Doctrine de Saint-Simon, rédigée par les militants saint-simoniens Saint-Amand Bazard, Prosper Enfantin, Hippolyte Carnot, Henri Fournel et Charles Duveyrier et publiée en 1931. ↩︎
  2. Edward Bellamy, Cent ans après ou l'An 2000, trad. Paul Rey (E. Dentu, 1891), pp. 54–55. ↩︎
  3. Howard Scott, le fondateur de Technocracy Inc., n'a lu le livre de Bellamy qu'après avoir lancé son mouvement, mais il l'a qualifié d'« ouvrage idéaliste et imaginatif » en 1937. Il en faisait le commentaire suivant : « C'est une tentative sincère qui mérite d'être lue, mais on ne pourrait pas concevoir un sous-marin à partir de Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne, ni un système de contrôle technique moderne à partir de Looking Backward. » ↩︎
  4. Cité dans Peter B. Petersen, « Henry Gantt and The New Machine (1916-1919) », Academy of Management Proceedings, 1986, pp. 128–132. ↩︎
  5. Peter B. Petersen, « Henry Gantt and The New Machine (1916-1919) », Academy of Management Proceedings, 1986, pp. 128–132. ↩︎
  6. Les essais de Veblen sur les ingénieurs ont été rassemblés en 1921 dans un ouvrage intitulé The Engineers and the Price System, qui a été traduit en 1971 en français sous le titre Les Ingénieurs et le capitalisme. ↩︎
  7. L'historien Henry Elsner désigne le mouvement technocratique de Scott comme un « scientisme messianique ». ↩︎
  8. Un « Comité sur la technocratie » a été créé durant l'année 1932 : il était dirigé par Walter Rautenstrauch et largement influencé par Howard Scott. ↩︎
  9. Le slogan est apparu dans Technocracy: Some Questions Answered, pamphlet édité en 1934 par Technocracy Inc. Il a été repris à de nombreuses reprises dans la propagande technocratique. ↩︎
  10. Voir Gabriel Custodiet, « H. G. Wells, prophet of Centralism », in Privacy and Utopia: A History (Amazon KDP, 2024), pp. 61–74. ↩︎
  11. Par exemple, le roman Une Utopie moderne publié en 1905, décrit comment des nobles appelés les « Samouraïs » gouvernent un État mondial « dynamique, et non statique », qui assure la « combinaison du progrès et de la stabilité politique ». Voir Une Utopie moderne, trad. Henry-D. Davray et B. Kozakiewicz (éditions du Mercure de France, 1907), pp. 88, 295. ↩︎
  12. De nombreux libéraux se sont réjouis de la création de ce Department of Governement Efficiency en 2025, qui a œuvré à réduire les excès de dépense publique dans l'administration fédérale, mais il faut garder en tête que son but premier était l'efficacité de l'État fédéral, et non pas la réduction des effectifs ou la décentralisation du pouvoir. ↩︎

Le désir mimétique, la monnaie et le bitcoin

April 6th 2026 at 10:35

La valeur de la monnaie est une question qui a fait couler beaucoup d'encre et qui, à l'heure de la numérisation générale, est devenue centrale. Alors que l'argent perd peu à peu sa forme physique, il est légitime de se demander si nous ne sommes pas en train de faire fausse route, en faisant de la monnaie une chose purement fiduciaire. N'a-t-on pas bâti un château de cartes en abandonnant toute référence à l'or en 1971 ? N'est-on pas en train de construire sur du sable en payant de plus en plus de façon dématérialisée ?

Un élément de réponse est fourni par la théorie du désir mimétique, qui a été formulée par le philosophe français René Girard au début des années 1960. Cette théorie, qui fait jouer à l'imitation un rôle central dans le mécanisme du désir, a ensuite été appliquée à l'économie et donc à la monnaie. En outre, elle permet d'expliquer l'existence de cet objet étrange qu'est Bitcoin, lequel vient remettre en question les grandes théories de l'origine de la valeur de la monnaie. C'est pourquoi nous nous y intéressons dans cet article.

Aussi disponible sur Substack : https://preuvesdetravail.substack.com/p/desir-mimetique-monnaie-bitcoin

Le mimétisme du désir

La théorie du désir mimétique postule que le désir humain, loin d'être une émanation autonome, est entièrement issu de l'imitation. Elle a été élaborée par le philosophe français René Girard, auteur de renom devenu membre de l'Académie française à la fin de sa vie. Ce dernier a fait toute sa carrière aux États-Unis, où il a enseigné la littérature comparée dans plusieurs universités (Johns-Hopkins, Buffalo, Stanford). Il a développé sa thèse centrale du désir et du sacrifice dans les années 60 et 70 au sein de trois ouvrages fondateurs : Mensonge romantique et Vérité romanesque, publié en 1961, où il décrivait ce qu'il appellerait plus tard le désir mimétique ; La Violence et le Sacré, publié en 1972, où il avançait que le sacrifice humain constituait un mécanisme régulateur dans les sociétés archaïques ; et Des choses cachées depuis la fondation du monde, publié en 1978, où il soutenait que la révélation chrétienne avait permis de mettre au jour ce mécanisme et de s'en défaire partiellement. C'est grâce à ce dernier livre que Girard s'est fait connaitre auprès du grand public, passant notamment cette année-là dans l'émission de télévision Apostrophes animée par Bernard Pivot.

René Girard dans l'émission Apostrophes en juin 1978 (source : INA)

La théorie du désir mimétique, ou plutôt du « mimétisme du désir », est exposée dans le livre Mensonge romantique et vérité romanesque. Dans ce livre, Girard réalise une exégèse comparée de différentes grandes œuvres littéraires1 pour montrer que le désir n'est pas « spontané » ou autonome comme le présupposait le mouvement romantique (c'est le « mensonge romantique » du titre), mais « métaphysique » ou mimétique comme le dévoilent les grands romanciers (d'où le fait qu'il parle de « vérité romanesque »). Pour lui, le désir n'est pas « linéaire », dans le sens où le sujet désirerait l'objet sans ingérence extérieure, mais « triangulaire » : le sujet désire un objet parce qu'il perçoit le désir d'un autre pour cet objet. « À l’origine d’un désir il y a toujours, dit-il, le spectacle d’un autre désir, réel ou illusoire. » Les disputes d'enfants autour d'un jouet, les situations de triangle amoureux ou encore le phénomène du snobisme, en sont les manifestations les plus visibles.

À l'exception des « besoins » fondamentaux qui sont purement instinctifs, le désir de l'homme est strictement soumis à cette loi : « Seul le désir de l'Autre peut engendrer le désir. » Le désir dépend donc d'un modèle, que Girard appelle un « médiateur ». On désire « selon l'Autre » et non « selon Soi ».

Le désir triangulaire selon René Girard (source : ggpphilo)

La seule distinction caractéristique que l'on puisse établir est la proximité « spirituelle » du médiateur : cette distinction « ne porte pas sur l'essence du désir mais sur la distance entre médiateur et sujet désirant ». Il y a d'abord ce que Girard appelle la médiation externe : le modèle-médiateur est suffisamment éloigné du sujet pour que le désir du second n'influence pas celui du premier. C'est typiquement ce qui se passe dans la relation entre un père et son fils : puisque l'enfant apprend par imitation, il copie le désir de ses parents sans pour autant interférer dans leur propre désir, du moins la plupart du temps. On peut aussi penser au cas où une personne admire quelqu'un appartenant à un milieu social complètement différent, avec lequel elle n'interagira jamais. Un dernier exemple est celui que Girard cite dans son livre : Don Quichotte, qui a pris pour modèle Amadis de Gaule, personnage d'un roman de chevalerie publié un siècle auparavant. Cette médiation éloignée est généralement saine pour l'individu, car elle n'engendre pas de rivalité.

En revanche, il existe aussi ce que Girard nomme la médiation interne, et qui s'avère bien plus délicate. Il s'agit d'une situation où les deux personnes interagissent sur le même plan socialement parlant, si bien que leurs désirs s'influencent l'un l'autre. Dans ce cas, le médiateur devient lui aussi sujet désirant en copiant le désir du sujet initial. Cette situation crée une rivalité entre les deux personnes pour l'objet convoité, ce qui peut occasionner des passions communes comme l'envie, la jalousie ou la haine. Le ressentiment nietzschéen tel que présenté en 1912 par Max Scheler dans L'Homme du ressentiment (dont Girard s'inspire beaucoup) est également de cet acabit.

Comme par résonance, le désir est renforcé par la proximité entre les deux personnes : « Le désir se fait donc toujours plus intense à mesure que le médiateur se rapproche du sujet désirant. » Et plus la distance est faible, plus ce phénomène s'emballe, ce qui peut conduire à un conflit. Par exemple, la rivalité fraternelle au sein de la famille peut donner lieu à des violences, voire au meurtre comme l'illustre l'épisode d'Abel et Caïn dans la Genèse.

Titien, Caïn et Abel, 1542–1544 (source : Wikimedia)

La nature mimétique du désir a de nombreuses conséquences sur le comportement humain, que René Girard s'est évertué à explorer tout au long de sa carrière. L'aspect qui nous intéresse ici est son application aux biens économiques et au fondement de la valeur.

L'effet Veblen

On présente parfois l'économie comme la science qui étudie la gestion de la rareté2. Sans cette insuffisance, sans cette « avarice de la nature », il n'y aurait pas besoin de s'interroger sur la production et l'échange des biens, car ces derniers seraient tous disponibles à profusion. La notion de rareté est ainsi indissociable de la discipline économique.

Plus encore, l'économie traite en particulier des biens qui sont dits « rivaux », c'est-à-dire qui ne peuvent pas être dupliqués, et dont la consommation déprécie donc l'utilité apportée aux autres personnes. Les produits physiques en sont les exemples les plus parlants : la consommation d'une baguette de pain va diminuer l'utilité globale des baguettes de pain (il y en aura une de moins). À l'inverse, la télévision hertzienne ou un fichier numérique dont le contenu appartient au domaine public ne constituent pas des biens rivaux. Cette propriété de rivalité économique peut s'accompagner d'une rivalité comportementale dans le cas où plusieurs acteurs convoitent la chose en question. C'est dans cette situation que le mécanisme du désir mimétique est le plus visible.

À la fin du XIXe siècle, l'économiste et sociologue américain Thorstein Veblen, darwiniste et technocrate, a étudié la « rivalité pécuniaire » (pecuniary emulation) qui existait au sein de la société de son temps, et les effets qu'elle avait sur les comportement des gens3. En 1899, dans un ouvrage intitulé The Theory of the Leisure Class (qui serait traduit en français en 1970 sous le nom Théorie de la classe de loisir), il exposait les concepts de « loisir ostentatoire » et de « consommation ostentatoire », qui pouvaient s'observer dans les familles les plus aisées. Il remarquait que l'élite de son temps avait tendance à privilégier les loisirs les moins productifs économiquement, afin de démontrer sa supériorité par rapport au reste de la société : le « fait de s'abstenir ostensiblement de travailler » était « le signe conventionnel d'une réussite financière supérieure et l'indicateur usuel d'une bonne réputation ». De même, cette élite cherchait à consommer les biens les plus chers ou les plus inaccessibles — les biens de luxe — afin de se démarquer des classes inférieures : « La consommation de ces biens de meilleure qualité étant une preuve de richesse, elle revêt un caractère honorifique. » Cette pratique dérivait directement de l'origine prédatrice de la noblesse, qui tirait sa richesse et son prestige de l'activité guerrière, et pour qui l'activité « industrielle » était rabaissante.

Thorstein Veblen en 1901 (source : MNopedia)

Ces effets sont très visibles dans les sociétés de castes persistantes, comme en Inde. Mais cela ne signifie pas qu'ils disparaissent à mesure que l'« égalitarisme » progresse : ils se diffusent dans toute la société, une classe copiant celle du dessus, et ainsi de suite. On peut le voir avec le phénomène du snobisme qui, dans son sens originel, désigne l'imitation de la classe noble par la classe bourgeoise « parvenue », cette dernière lui enviant son prestige. Comme le fait remarquer Veblen : « Dans les sociétés modernes civilisées, les frontières entre les classes sociales sont devenues floues et éphémères, et partout où cela se produit, la norme de respectabilité imposée par la classe supérieure étend son influence coercitive, sans rencontrer d’obstacles notables, à travers toute la structure sociale jusqu'aux couches les plus basses. »

L'analyse de Thorstein Veblen est notamment connue grâce à l'effet économique à qui il a donné son nom, l'effet Veblen, selon lequel la consommation de certains biens (contrairement à celle des biens normaux) augmente avec leur prix. Selon cet effet, plus ces biens sont chers (et donc réservés à une élite), plus la demande est forte ; moins ils sont onéreux (et donc accessibles au commun des mortels), moins la demande est élevée. Cet effet concerne évidemment les produits de luxe dans leur ensemble (mis en avant par Veblen) : les vins fins, la haute gastronomie, l'argenterie, les vêtements de créateurs, les bijoux, les voitures de luxe, les œuvres d'art, etc. Il écrit :

« La satisfaction supérieure que l'on tire de l'utilisation et de la contemplation de produits coûteux et prétendument beaux est, en général, dans une large mesure, une satisfaction de notre sens du luxe déguisée sous le nom de beauté. Notre appréciation plus élevée de l'objet de qualité supérieure est une appréciation de son caractère prestigieux, bien plus souvent qu'une simple appréciation de sa beauté. »

Illustration de l'effet Veblen sur la demande (source : Wikimedia)

Cet effet Veblen, qui a été décliné en plusieurs variantes comme l'« effet de snobisme » (snob effect) ou l'« effet de mode » (bandwagon effect), est une conséquence directe du désir mimétique. Le mimétisme du désir fait que l'intérêt que nous portons à un bien dépend du désir qu'éprouvent nos modèles pour ce bien, d'où ce comportement à première vue étrange des consommateurs. René Girard lui-même faisait remarquer dans son premier livre que la notion de consommation ostentatoire de Veblen était « déjà triangulaire » ; lui n'a fait que généraliser cette analyse à toute la société, et à tous les domaines de la vie humaine.

Le désir mimétique explique en particulier le succès de la publicité, qui met bien souvent en scène une personne à laquelle nous voudrions ressembler, parce qu'elle présente des caractéristiques physiques que nous valorisons (comme un mannequin), ou bien parce qu'elle a des qualités morales que nous apprécions (comme une célébrité). Le placement de produit, qui s'est généralisé avec le développement des réseaux sociaux, accroit cet effet : la personne qui nous suivons — le médiateur — est plus proche et donc le désir est d'autant plus intense. Ainsi, dans une société où la médiation interne prend une place de plus en plus importante, la publicité devient omniprésente et indistincte des relations sociales normales.

La médiation interne généralisée a pour conséquence de générer de véritables vagues de désir, que nous connaissons dans le domaine financier sous le nom de bulles spéculatives. Une bulle est une situation où le prix d'un bien sur le marché devient anormalement élevé par rapport à son utilité « objective » ou « fondamentale », et augmente de façon exponentielle, jusqu'à un éventuel éclatement qui arrive si une telle utilité n'est pas apparue entretemps. L'éclatement de la bulle est d'autant plus violent que le spectacle des gens se détournant de l'objet annule le propre désir du spéculateur, qui se résout à vendre ce qu'il possède (n'ayant jamais eu l'intention de le consommer lui-même). Ce phénomène d'engouement peut porter sur une marchandise (la bulle de l'argent lors de l'hiver 1979–1980), une action (la bulle Internet en 1999–2000 qui portait sur les « valeurs technologiques »), ou des biens de collection comme les cartes Pokémon et les non-fungible tokens (qui se rappelle des cryptopunks ?)

On pourrait se dire que ces vagues de désir sont strictement mauvaises. En effet, de nombreuses personnes profitent de ce type de bulle pour faire de l'argent sur le dos de personnes prisonnières du désir des autres. Mais il est un domaine où la médiation interne contribue de façon bénéfique : c'est la monnaie, qui constitue un phénomène mimétique par nature.

La monnaie comme institution mimétique

De nombreuses personnes ont suivi le sillon de René Girard en reprenant sa théorie du désir mimétique au sein de diverses disciplines, aux États-Unis et ailleurs. Ç'a été le cas de l'économiste français André Orléan, marxiste revendiqué, promoteur de la théorie de la régulation dans les années 1970 et cofondateur du courant de l'« institutionnalisme monétaire » dans les années 1990. En 1982, il a utilisé le modèle girardien pour l'appliquer à la monnaie dans un livre intitulé La Violence de la monnaie, corédigé avec son confrère Michel Aglietta et préfacé par Jacques Attali. Il a poursuivi ses observations dans d'autres ouvrages, et en particulier dans L'Empire de la valeur, publié en 2011 à la suite de la crise financière mondiale.

André Orléan en 2017 (source : Emmanuel Robert-Espalieu pour L'Humanité)

Le propos d'André Orléan dans ce dernier livre est de remettre en cause la « séparation marchande » de l'école néoclassique (liée notamment à l'économiste Léon Walras), selon laquelle le consommateur « sait avec certitude ce qu'il veut » si bien que « les autres sont sans influence sur ses choix ». Il se réfère à Girard et à Veblen pour décréter que « l'individu ne sait pas ce qu'il veut » et « n'est pas maître de ses attirances ». Certes, les préférences économiques apparaissent souvent comme exogènes et fixes en raison de la médiation externe, situation où « le modèle est en surplomb et son désir est indépendant de celui du sujet » ; mais les situations de médiation interne compliquent considérablement les choses, engendrant les effets d'engouement et de répulsion que nous avons évoqués.

Au sujet de la monnaie, Orléan soutient qu'elle est le fait d'une « élection mimétique » et qu'elle est issue de la polarisation des désirs des acteurs d'une société. Empruntant la méthodologie de Carl Menger (On the Origin of Money, 1892), l'économiste français dresse ainsi une « genèse conceptuelle de la monnaie », où il décrit le mécanisme qui mène à l'apparition d'une seule monnaie au sein d'une communauté. Ce n'est pas une description historique (Orléan défend l'idée que c'est la monnaie qui fonde l'économie marchande et non l'inverse), mais elle permet néanmoins de saisir ce qui constitue la solidité (et l'éventuelle faiblesse) de l'institution monétaire.

Voici comment il la décrit : Dans une communauté hypothétique, l'appropriation privée des biens engendre un désir mimétique pour ces biens, et les biens les plus rares sont considérés comme particulièrement enviables (ceux qui se les approprient attisent l'avidité en tant qu'obstacles). Ces biens ne sont pas essentiellement désirés pour leur beauté ou pour leurs propriétés intrinsèques, mais parce qu'ils sont convoités par les autres. Une polarisation s'effectue ainsi en plusieurs endroits de la communauté autour de biens qui deviennent ainsi liquides, c'est-à-dire qu'ils sont demandés par un grand nombre de personnes dans l'échange. Ces biens liquides, prenant le rôle d'intermédiaires d'échange au fil du temps, en viennent à se faire concurrence à mesure que la communauté devient une société marchande. Il s'ensuit une période de conflit où chaque groupe essaie de faire accepter son intermédiaire d'échange à l'autre. Une monnaie émerge vainqueure et les autres intermédiaires d'échange sont abandonnés.

Cette genèse conceptuelle permet de se représenter que l'institution monétaire est profondément mimétique. On veut de la monnaie parce que les autres en veulent, même s'il elle constitue initialement un bien comme un autre. La « prime monétaire4 » du bien en question, qui grandit à mesure qu'il est adopté comme monnaie, est la manifestation de cet aspect mimétique. Il s'agit ainsi, en quelque sorte, d'une bulle spéculative qui s'est institutionnalisée.

D'après André Orléan, la monnaie est une « unité de compte élue par un collectif », collectif qu'il appelle la « communauté de paiement », dont la valeur repose sur la confiance que lui portent les participants. Cette façon de voir les choses est ce qu'il nomme l'approche institutionnaliste de la monnaie, qu'on peut résumer par la phrase « ni marchandise, ni État, ni contrat, mais confiance ». Selon cette approche, la monnaie n'a pas besoin d'être une marchandise qui aurait une « valeur intrinsèque », à savoir une utilité objective, tel que le professent les partisans des métaux précieux et une partie de l'école autrichienne d'économie. Elle ne nécessite pas d'un soutien coercitif de l'État, tel que le soutiennent les chartalistes et la Modern Monetary Theory  : le retour de l'or et de l'argent après l'épisode des assignats lors de la révolution française l'illustre. Elle n'a pas non plus à être du crédit ou de la dette, une conception exposée par Alfred Mitchell-Innes au début du XXe siècle.

Les trois types de « monnaie au sens strict » selon Ludwig von Mises, qui reflètent les trois grandes théories de l'origine de la valeur de la monnaie (source : Harold E. Batson dans The Theory of Money and Credit, 1953)

La fondation mimétique de la monnaie explique aussi sa chute violente, à savoir l'hyperinflation. En effet, l'hyperinflation n'est pas une lente destruction de valeur ; c'est un phénomène d'emballement, similaire à l'éclatement d'une bulle, qui ne se calme pas tant que la confiance n'est pas restaurée. Les gens se débarrassent de leur « monnaie » autant qu'ils le peuvent, se réfugiant vers d'autres objets monétaires en lesquels ils croient davantage. L'hyperinflation n'est plus la conséquence de l'impression monétaire démesurée ; mais la cause de celle-ci, les pouvoirs publics ayant du mal à ajuster la quantité de monnaie pour en maintenir la liquidité.

La menace de ce type de crise monétaire explique les politiques des États et des banques centrales. Il ne faut surtout pas que le grand public commence à douter de la valeur de la monnaie. D'où l'injonction qui existe à ne pas remettre en cause la solidité de la monnaie5.

Le bitcoin et la spéculation

L'émergence du bitcoin à partir de 2010 n'a pas manqué d'étonner les théoriciens de la monnaie. En effet, il n'avait aucune utilité objective hors de sa propension à servir d'intermédiaire d'échange, n'était imposé par aucune autorité politique et n'était pas lié à un autre bien par crédit ou adossement. Par conséquent, beaucoup de ces théoriciens lui ont dénié sa monétarité6, ou ont cherché à le faire rentrer de force dans leur classification7.

Cependant, le bitcoin était quelque chose de nouveau, un instrument reposant sur la confiance accordée à son réseau de commerçants (je l'ai qualifié de « monnaie fiduciaire distribuée » et de « monnaie réticulaire » dans L'Élégance de Bitcoin). En cela, il représentait une preuve concrète de la théorie d'André Orléan, ce que ce dernier n'a pas manqué de faire remarquer dans un article de 2019 intitulé « La communauté Bitcoin », où il écrivait : « La monnaie est avant tout un lien social, dont le fondement n'est pas dans l'État, mais dans la communauté de paiement, ce que confirme le bitcoin. »

La première monétisation du bitcoin a en particulier bénéficié de la spéculation financière qui, comme on l'a dit, a un caractère profondément mimétique. Beaucoup de gens s'en sont procuré parce qu'ils pensaient pouvoir le revendre plus haut à quelqu'un qui le valoriserait comme tel. Cette caractéristique, largement amplifiée par la fameuse limite des 21 millions, était pressentie par Satoshi Nakamoto, qui écrivait en 2009 :

« À mesure que le nombre d'utilisateurs croît, la valeur par pièce augmente. Cela est susceptible de créer une boucle de rétroaction positive : plus les utilisateurs sont nombreux, plus la valeur augmente, ce qui peut attirer davantage d'utilisateurs désireux de profiter de cette hausse. »

Cette « boucle de rétroaction positive » a créé un emballement qui s'est maintenu au fil des années, le taux de change contre le dollar étant passé de 0,001 $ en octobre 2009 à 126 000 $ en 2025. Comme le disait André Orléan en 2021, dans le documentaire René Girard, la vérité mimétique réalisé par KTO :

« Le bitcoin est entièrement un phénomène mimétique. Il est lié intégralement au fait que chacun pense que les autres vont accepter le bitcoin plus tard, et donc il est une pure croyance. J'y vois une espèce de preuve empirique de la puissance du mimétisme sur les marchés financiers. »

Ainsi, ceux qui le qualifient de « bulle spéculative » n'ont pas forcément tort : en tant que monnaie (ou pseudomonnaie si l'on veut être pointilleux), le bitcoin est nécessairement une sorte de « bulle », en ce que sa valeur excède largement son utilité objective non monétaire, qui est quasi nulle. Il possède une prime monétaire provenant du fait que les gens lui accordent leur confiance en l'acceptant dans l'échange.

En fait, la question est surtout de savoir si cette confiance accordée au bitcoin est stable et durable, ou si elle va s'effondrer brutalement, comme le sous-entendent ceux qui le dénigrent. Le bitcoin peut en effet « exploser », dans le sens où les grands acteurs financiers qui l'utilisent aujourd'hui comme actif de réserve peuvent s'en détourner du jour au lendemain, ne serait-ce pour des raisons légales. Dans ce cas, les « détenteurs du dimanche » en feraient de même, et seuls les partisans les plus convaincus de la cryptomonnaie resteraient, le prix du bitcoin ne représentant qu'une infime fraction de ce qu'il était auparavant.

Pour éviter (ou du moins atténuer) ce genre de catastrophe, il serait nécessaire de faire en sorte de changer la vision qu'ont les gens du bitcoin. Actuellement, il est largement considéré comme un actif spéculatif permettant de s'enrichir, une conception qui a été bonne pour l'amorçage du système, mais qui est depuis devenue son talon d'Achille. Il serait ainsi judicieux de restaurer un équilibre : par exemple en faisant en sorte qu'il soit également perçu comme un moyen d'échange résistant à la censure, un outil servant à effectuer des transactions sensibles. À l'heure où la monnaie officielle se numérise davantage par le biais de l'euro numérique et des stablecoins et où l'argent liquide physique disparait progressivement, il me semble crucial que cette vision d'un argent liquide électronique se propage.

Un tel changement du discours demande un long travail de communication. Mais il se produira au cours du temps, l'incroyable ascension du pouvoir d'achat du bitcoin devant s'arrêter un jour. En attendant, montrer l'exemple constitue une méthode efficace pour promouvoir la vision d'un argent liquide électronique : puisque le désir est mimétique, l'accepter et le dépenser dans notre vie de tous les jours donnera envie aux autres de faire de même. La pratique personnelle est après tout la meilleure manière de changer le monde.


Références et notes

René Girard, Mensonge romantique et Vérité romanesque (Librairie Arthème Fayard, 2010)
Thorstein Veblen, The Theory of the Leisure Class: An Economic Study of Institutions (Oxford University Press, 2009)
André Orléan, L'Empire de la valeur : Refonder l'économie (Éditions du Seuil, 2011)

Illustration : tirée du film The Double réalisé par en 2013 (via Metrograph). Texte : écrit intégralement sans LLM.

  1. Parmi les grandes œuvres romanesques étudiées par Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque, on retrouve (entre autres) Don Quichotte de Miguel de Cervantès, Le Rouge et le Noir de Stendhal, Madame Bovary de Gustave Flaubert, La Recherche de Marcel Proust et Les Carnets du sous-sol de Fiodor Dostoïevski. ↩︎
  2. « L'économie est la science qui étudie le comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares pouvant avoir plusieurs utilisations. » — Lionel Robbins dans An Essay on the Nature and Significance of Economic Science, publié en 1932 chez Macmillan & Co, p. 15. ↩︎
  3. Thorstein Veblen jugeait que la propension à la rivalité, à l'exception de l'instinct de préservation, représentait « le plus puissant, le plus constamment actif, le plus infatigable des moteurs de la vie économique » (voir op.cit., p. 75). ↩︎
  4. La « prime monétaire » est l'appellation utilisée par les bitcoineurs pour désigner la différence entre le pouvoir d'achat de la monnaie et son utilité non monétaire. Voir Lyn Alden, Rupture monétaire (Konsensus Network, 2025), pp. 22–23. ↩︎
  5. On peut penser à l'article 1er de la loi du 18 août 1836 réprimant les atteintes au crédit de la nation, qui punit jusqu'à deux ans de prison et 9 000 euros d'amende quiconque qui, « par des voies ou des moyens quelconques, aura sciemment répandu dans le public des faits faux ou des allégations mensongères de nature à ébranler directement ou indirectement sa confiance dans la solidité de la monnaie ». ↩︎
  6. Pour Brett Scott, partisan de la MMT, le bitcoin n'est qu'un « jeton » servant au « commerce de compensation ». Voir Cloud Money (Vintage, 2023), pp. 208–210. ↩︎
  7. Dans un article de 2014, Konrad S. Graf, partisan de l'école autrichienne, affirme que le bitcoin est une « monnaie-marchandise » (commodity money). Cette classification comme commodity, bien que discutable, a été reprise aux États-Unis par les agences de règlementation financière comme la CFTC et la SEC. ↩︎

Le Far West de la finance : l’histoire de Bitcoin entre 2011 et 2012

January 13th 2026 at 09:30

Ces dernières années ont été particulières pour Bitcoin. Depuis la publication de mon livre il y a deux ans, l'intégration institutionnelle de la cryptomonnaie s'est profondément accélérée. En janvier 2024, les ETF au comptant ont été approuvés par la SEC, ce qui a notamment conduit le géant BlackRock à proposer un produit adossé au bitcoin à ses clients. En novembre 2024, la réélection de Donald Trump a fait rentrer la cryptomonnaie au cœur de la politique américaine, ce dernier ayant notamment promis de constituer une « réserve nationale stratégique » avec les bitcoins saisis par les agences fédérales. En 2025, on a assisté à la multiplication des Bitcoin Treasury Companies, sociétés cotées en bourse qui achètent du bitcoin en s'endettant sur les marchés, qui s'inspirent du modèle économique appliqué depuis 2020 par Michael Saylor au sein de son entreprise, MicroStrategy. Tous ces éléments ont propulsé le prix du bitcoin au plus haut, celui-ci atteignant 109 000 $ le 20 janvier 2025 (le jour de l'investiture du président américain), puis 126 000 $ en octobre de la même année.

En parallèle, la guerre contre la confidentialité financière s'est accrue dans le secteur des cryptomonnaies. En Europe, la règlementation s'est considérablement durcie, avec le règlement MiCa appliqué depuis 2025, et la directive DAC8 entrée en vigueur cette année. Aux États-Unis, des poursuites ont été enclenchées contre des développeurs de solutions de mélange de cryptomonnaie (indispensables pour compenser partiellement la trop grande transparence des chaînes de blocs), qui ont fini par être condamnés à de multiples peines de prison ou d'assignation à résidence. Ç'a été le cas des créateurs du contrat Tornado Cash sur Ethereum – Roman Storm, Alexis Pertsev et Roman Semenov – poursuivis depuis 2023, et des fondateurs du Samourai Wallet – William Hill et Keonne Rodriguez – arrêtés en avril 2024 et condamnés respectivement à 4 et 5 ans de prison très récemment. La nouvelle administration présidée par Donald Trump ne semble pas avoir désiré intervenir sur ces procédures, et a préféré légiférer sur les stablecoins avec le GENIUS Act adopté en 2025, qui impose aux émetteurs comme Tether d'accroitre leur surveillance au nom de la lutte contre le blanchiment d’argent et de la conformité aux sanctions économiques.

Cette évolution double (qui caractérise en réalité l'essor de la cryptomonnaie depuis 2013) est déroutante car elle nous fait croire que Bitcoin est en train de gagner, tout en nous décourageant subtilement d'essayer d'appliquer ce pour quoi il a été conçu en premier lieu. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Au cours de ses premières années d'existence, Bitcoin bénéficiait d'un flou juridique qui a permis à ses premières utilisations de prospérer librement. Cette période de transition, comprise entre la fin de la démonstration de faisabilité et l'arrivée des premières règlementations formelles, a été une période de liberté débridée, rappelant l'Ouest américain du XIXe siècle. C'est pourquoi elle a été surnommée le « Far West de la finance » par plusieurs acteurs de l'époque, dont le libertarien Erik Voorhees.

Cette période de l'histoire de Bitcoin constitue le sujet de mon nouveau cours publié sur la plateforme PlanB Academy aujourd'hui. Intitulé « L'histoire de l'ère pionnière de Bitcoin », ce cours retrace de manière sourcée et détaillée les évènements qui ont eu lieu entre le départ de Satoshi Nakamoto au printemps 2011 et la création de la Fondation Bitcoin en septembre 2012. Au-delà des faits et des dates, vous serez amenés à mieux comprendre les motivations des personnes impliquées (qu'elles soient techniques, économiques ou politiques) et de saisir en quoi cette époque différait d'aujourd'hui, 15 ans plus tard.

Quatre éléments du Far West de la finance : la portefeuille Electrum, la place de marché Silk Road, le casino en ligne SatoshiDICE et la plateforme de change Mt. Gox

L'intervalle de temps étudié est court (à peine un an et demi), mais il regorge d'évènements fondateurs et de développements importants qui ont énormément influé sur l'évolution ultérieure de Bitcoin. C'est à ce moment-là que la plateforme de change Mt. Gox, reprise par le développeur français Mark Karpelès, a pris son envol. C'est également durant cette période que divers services financiers ont émergé, à l'instar de la plateforme d'achat-vente instantané BitInstant, de la plateforme de trading sur marges Bitcoinica ou de la bourse en ligne GLBSE. Le commerce a connu un essor important, notamment par le biais de la société BitPay. Les façons de se procurer du bitcoin anonymement via le change de particulier à particulier ont vu le jour, comme LocalBitcoins. C'est à cette époque que les portefeuilles légers (comme Electrum et Armory) ont été développés, que les premières cryptomonnaies alternatives (Namecoin, Litecoin et PPCoin par exemple) ont été créées, et que les coopératives de minage (comme Slush's Pool, DeepBit et BTC Guild) se sont multipliées. La période a aussi été marquée par la première discorde majeure au sein de la communauté technique lors des discussions autour de la mise à niveau Pay to Script Hash.

Bien entendu, la liberté d'action permise par Bitcoin ouvrait également la voie aux comportements moins communément acceptés, réprouvés par la morale voire par la loi. On a ainsi vu la place de marché du dark web Silk Road, créée par le jeune texan Ross Ulbricht et consacrée surtout au trafic de drogue, devenir un réel phénomène populaire, amenant beaucoup de gens à se procurer du bitcoin. Le jeu d'argent a été mis à l'honneur avec le succès de la plateforme de poker Seals with Clubs et du casino en ligne SatoshiDICE. On a vu proliférer les projets de cryptomonnaies alternatives opportunistes comme SolidCoin, créés uniquement pour le profit à court terme de leur fondateur, ce qui a déclenché une levée de boucliers chez les membres historiques de la communauté de Bitcoin. De multiples piratages ont eu lieu ; plusieurs services ont subi des vols énormes, comme Mt. Gox, Bitcoinica ou BitFloor. Des escroqueries pures et simples ont également été mises en place, comme la « grande arnaque du 420 » de Tony76 sur Silk Road, ou bien la pyramide de Ponzi BS&T créée par Trendon Shavers.

Cette période a donc constitué la quintessence de ce qu'est Bitcoin : une monnaie de la désobéissance, utilisée pour le meilleur et pour le pire. D'un côté, l'image de Bitcoin en a bénéficié : son utilisation par les marginaux et les activistes politiques montrait qu'il fonctionnait comme il le devait, qu'il était résistant à la censure. De l'autre, les excès qu'il a rendus possibles lui ont valu une réputation sulfureuse qui l'a suivi pendant des années, et qui existe toujours aujourd'hui. Plus encore, ces excès ont amené les autorités à s'intéresser de plus près à cet objet novateur et à vouloir le règlementer, une évolution qui a mis progressivement fin au Far West de la finance et qui a fait ce que Bitcoin est aujourd'hui : un navire ballotté entre la révolte des premiers adeptes et la conformité des nouveaux arrivants.

De manière intéressante, il s'avère que certaines victimes récentes de la persécution de l'État fédéral américain ont été des acteurs de l'écosystème de l'époque. Roman Sterlingov, connu pour avoir créé le mélangeur Bitcoin Fog en octobre 2011, a été condamné à 12 ans et 6 mois de prison en 2024 pour la gestion de ce service. Ian Freeman, animateur emblématique de l'émission de radio libertarienne Free Talk Live qui a été l'une des premières à évoquer le sujet de Bitcoin et de Silk Road en 2010–2011, a été condamné à 8 ans de prison en 2023 pour avoir opéré un réseau de distributeurs automatiques de bitcoins sans connaissance du client. Enfin, Roger Ver, promoteur zélé de Bitcoin et investisseur prolifique à partir de 2011, accusé de fraude fiscale par l'IRS alors qu'il avait abandonné sa nationalité étasunienne en 2014, a été contraint de payer une amende de 50 millions de dollars dans le cadre d'un accord avec le département de la Justice en octobre 2025.

La période du Far West de la finance est donc très importante pour comprendre où en est Bitcoin aujourd'hui. C'est pour cela que ce cours est mis à votre disposition. Je ne peux que vous recommander d'y jeter un coup d'œil, surtout si vous vous êtes intéressés tardivement à la cryptomonnaie.

Bonne lecture !

[HIS203] L'histoire de l'ère pionnière de Bitcoin : Le Far West de la finance


Illustration : photographie du John Ford's Point dans la Monument Valley par Luca Galuzzi (via Wikimedia).

Tether, le cheval de Troie de l’asservissement financier

December 14th 2025 at 10:44

L'arrivée au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025 a marqué un tournant majeur dans l'histoire américaine. Après avoir connu une persécution judiciaire et une tentative d'attentat, ce dernier s'est présenté comme une force inarrêtable. Et bien qu'il ait déjà été président des États-Unis entre 2017 et 2021, il est indéniable que son second mandat a déjà une toute autre saveur : il n'est plus le même Trump qu'en 2017, ses aspirations ont changé.

On observe en particulier que son positionnement sur Bitcoin s'est inversé, passant de l'opposition butée à l'approbation enthousiaste. Courant 2019, à l'occasion de l'annonce du projet privé de monnaie numérique Libra par Facebook, il déclarait en effet qu'il n'était pas « un fervent partisan du bitcoin et des autres cryptomonnaies », qui pour lui n'étaient « pas des monnaies », dont la valeur était « très volatile et basée sur du vent » et qui facilitaient « le trafic de drogues et d'autres activités illégales ». En revanche, cinq ans plus tard, à la conférence de Nashville sur Bitcoin de juillet 2024, il promettait au public qu'il serait « le président pro-innovation et pro-bitcoin dont l'Amérique a besoin » et qu'il formerait une « réserve nationale stratégique de bitcoins » avec les fonds saisis par les agences fédérales.

Comment expliquer ce revirement ? On pourrait l'attribuer au « comportement erratique » du président, une caractéristique régulièrement mise en avant par ses détracteurs. Mais ce changement d'opinion peut aussi s'expliquer par un élément demeuré constant chez lui : son attachement au dollar et au rôle international du billet vert. La chose qui a évolué est qu'il voit désormais le secteur cryptoéconomique (la « crypto » comme il aime le dire) comme un moyen de soutenir la suprématie de la monnaie américaine, notamment par le biais des stablecoins indexés sur le dollar.

Les stablecoins sont des monnaies numériques adossées à une monnaie peu volatile, dont le transfert se fait sur des chaines blocs décentralisées comme Bitcoin ou Ethereum. Le plus emblématique de ces stablecoins — le plus ancien et le plus important — est le Tether USD (ou USDT), qui est géré par la société Tether Ltd. et qui se base, comme son nom l'indique, sur le dollar américain. Lancé en 2014 sur la chaine de Bitcoin, il a connu une croissance phénoménale pour représenter aujourd'hui plus de 185 milliards de dollars. Depuis 2025, il est devenu un élément non négligeable de la politique étrangère de l'actuelle administration fédérale américaine, aux côtés d'autres stablecoins comme l'USDC.

Cette intégration institutionnelle des stablecoins s'inscrit en opposition totale avec la philosophie de la cryptomonnaie. Bitcoin s'est, on le rappelle, construit comme une monnaie résistante à la censure et déflationniste, et le stablecoin de Tether est l'antithèse de cette proposition : l'entreprise peut geler les comptes à volonté, et la monnaie est soumise à la dépréciation du dollar. En raison de son implication dans le destin de la cryptomonnaie, on peut qualifier Tether de cheval de Troie de l'asservissement financier : un cadeau empoisonné, dont on perçoit les avantages, mais qui nous mène à une défaite cuisante. C'est la thèse que nous allons défendre dans cet article.

Le rôle précurseur de Paypal

Avant d'aborder le sujet des stablecoins proprement dit, il convient d'évoquer le cas de PayPal, qui constitue en quelque sorte leur précurseur. PayPal est un service de paiement qui a été développé par l'entreprise Confinity Inc. à la fin des années 90. Il permettait d'effectuer des paiements faciles et sans frais entre adresses de courrier électronique, et se destinait à l'envoi de paiements simples entre particuliers (pay pal signifie littéralement « payer copain »). Construit en surcouche du système bancaire, le service se rémunérait grâce à l'argent de ses utilisateurs, qui était placé à intérêts.

Confinity Inc. a été fondée en 1998 par Peter Thiel, diplômé de philosophie à l'université Stanford, et Max Levchin, un informaticien juif ukrainien ayant émigré aux États-Unis à la suite de la chute de l'URSS. En tant que PDG, Peter Thiel assumait le rôle d'idéologue de l'entreprise. Il se décrivait alors comme libertarien, conservateur et girardien1. Pour lui, PayPal était un moyen de libération, qui devait notamment permettre aux gens souffrant de l'hyperinflation dans des pays comme la Russie ou la Serbie de bénéficier des avantages apportés par une monnaie stable, et en particulier le dollar. En 1999, il expliquait ainsi à son équipe :

« La plupart des gens ordinaires n'ont jamais l'occasion d'ouvrir un compte à l'étranger ou de mettre la main sur plus de quelques billets d'une monnaie stable comme le dollar américain. Un jour, PayPal sera en mesure de changer cette situation. À l'avenir, lorsque notre service sera disponible en dehors des États-Unis et que la pénétration d'Internet continuera à s'étendre à tous les niveaux économiques, PayPal permettra aux citoyens du monde entier d'exercer un contrôle plus direct sur leurs monnaies qu'ils ne l'ont jamais fait auparavant2. »

Cette idée de remplacer les monnaies étrangères par le dollar pour mettre fin aux hyperinflations se retrouvait dans son discours donné à Oakland en Californie pour l'Independent Institute en octobre 1999. Il a par la suite confirmé (voire enjolivé) cette vision initiale, en déclarant en 2009 que « l'idée qui a présidé à la fondation de PayPal était la création d'une nouvelle monnaie mondiale, libre de toute dilution et de tout contrôle étatique ».

Peter Thiel en 1999 (Youtube)

Toutefois, tout ne s'est pas passé comme prévu. En l'an 2000, en raison de problèmes de financement, Confinity a dû fusionner avec la société X.com d'Elon Musk pour former PayPal Inc. Puis, au fil des années, l'entreprise s'est conformée à des contraintes règlementaires de plus en plus drastiques, y compris en dehors des États-Unis, ce qui a ébranlé l'effet libérateur escompté. Elle procède ainsi régulièrement à des gels de compte arbitraires, comme celui de WikiLeaks en 2010.

Le destin de Peter Thiel lui-même est aussi intéressant, car le visionnaire de PayPal a évolué et s'est depuis impliqué dans l'appareil politique américain. En 2004, il a cofondé la société de surveillance informatique Palantir Technologies, dont les logiciels sont utilisés (entre autres) par les services de renseignement, comme la NSA aux États-Unis, le GCHQ au Royaume-Uni ou la DGSI en France. Il a aussi largement soutenu la carrière politique de J. D. Vance, l'actuel vice-président des États-Unis, en le présentant à Donald Trump en 2021 et en finançant sa campagne pour les élections sénatoriales de 2022.

Peter Thiel est également lié à David Sacks, entrepreneur sud-africain ayant aussi étudié à Stanford, avec qui il a publié l'ouvrage The Diversity Myth en 1995, pour dénoncer l'effet néfaste du politiquement correct et du multiculturalisme sur les campus universitaires américains. David Sacks l'a accompagné dans l'aventure Confinity, où il travaillait sur le marketing pour le produit PayPal, et il est devenu le directeur de l'exploitation après la fusion. Après avoir réalisé un certain nombre d'investissements fructueux dans la Silicon Valley, il s'est aussi impliqué en politique, et il a fini par être nommé « czar » chargé de la cryptomonnaie et de l'intelligence artificielle auprès de la Maison-Blanche en janvier 2025.

Les deux hommes font partie de la « mafia PayPal », surnom donné au groupe informel des anciens fondateurs ou employés de la société qui ont depuis fondé et développé des entreprises technologiques de la Silicon Valley.

Photographie de la « mafia PayPal » prise au Tosca Café à San Francisco en octobre 2007 (Robyn Twomey pour Fortune). Peter Thiel et Max Levchin y apparaissent au premier plan ; David Sacks est derrière Thiel sur sa gauche.

L'émergence des stablecoins

PayPal a ainsi échoué à devenir un moyen de libération financière et s'est simplement transformé en un service de paiement classique. Toutefois, avec l'émergence de Bitcoin en 2010, un vent d'innovation a soufflé sur le secteur financier. L'absence de besoin d'autorisation permettait à n'importe qui de lancer un service sans se soucier de la règlementation en premier lieu. Et les stablecoins ont fait partie des premiers projets à se manifester.

Comme nous l'avons expliqué en introduction les stablecoins (ou « cryptomonnaies stables ») sont des jetons numériques arrimés à une monnaie peu volatile, le plus souvent au dollar américain. Ils sont transférés par le biais d'un ou de plusieurs systèmes cryptoéconomiques décentralisés comme Bitcoin, Ethereum ou Solana. Leur premier avantage est de permettre à l'utilisateur d'échapper à la volatilité propre aux cryptomonnaies, de manière simple et directe.

Le concept de stablecoin est apparu vers 2011–2012 avec le mouvement « Bitcoin 2.0 », une mouvance qui visait à améliorer Bitcoin en lui adjoignant des fonctionnalités supplémentaires. C'est de ce mouvement qu'ont émergé les différents modèles de pièces colorées (ChromaWay, Open Assets, Colored Coins), les métaprotocoles Mastercoin et Counterparty, et les systèmes cryptoéconomiques externes à Bitcoin comme Bitshares, NXT et Ethereum.

L'idée du stablecoin a en particulier germé au sein du projet Mastercoin (qui serait rebaptisé Omni en 2015). Il s'agissait d'un système bâti en surcouche de Bitcoin, sur lequel les utilisateurs pouvaient émettre leurs propres jetons, appelés user currencies, grâce à des commandes inscrites sur la chaine de Bitcoin et interprétées par un logiciel spécifique. Mastercoin a été imaginé en janvier 2012 par J. R. Willett, un développeur américain de 32 ans travaillant pour un fabricant d'équipements aéronautiques. On lui attribue également l'invention du concept de stablecoin, qu'il a formalisé dans le livre blanc de son projet, intitulé « The Second Bitcoin White Paper », en ces termes :

« Il est possible de concevoir des outils permettant aux utilisateurs finaux de créer des monnaies ayant une valeur stable, indexée sur une monnaie externe ou une marchandise extérieure. De cette manière, les utilisateurs de ces monnaies peuvent posséder une monnaie virtuelle stabilisée, rattachée au dollar américain, à l'euro, à l'once d'or, au baril de pétrole, etc. »

User currencies présentées sur Mastercoin.org en septembre 2013

Le système Mastercoin a été lancé au cours de l'été 2013, à la suite d'une ICO d'un mois, qui a recueilli 5 120 BTC soit un demi-million de dollars à l'époque ! Le montant obtenu (tout à fait inattendu) a motivé la création d'une organisation spéciale, la Fondation Mastercoin, pour que la gestion de l'argent puisse se faire. Les membres fondateurs étaient des investisseurs. On y trouvait notamment Brock Pierce, ancien enfant acteur pour Disney (Les Petits champions, Président junior), qui était devenu investisseur prolifique dans le jeu vidéo puis dans la cryptomonnaie.

Brock Pierce en 2013, interrogé lors de la UInvest Crowdfunding Conference (Youtube)

Il a fallu attendre 2014 pour que les stablecoins deviennent réalité. Les premiers jetons de ce type ont été les stablecoins « décentralisés » non collatéralisés, dont la valeur dépendait d'un système de compensation algorithmique. Ils ont été émis sur des chaines de blocs alternatives : tel était le cas du bitUSD lancé sur BitShares en août 2014, et de l'USNBT déployé sur NuBits en septembre. Ces modèles avaient leur utilité, mais ils étaient sujets à une forte instabilité, si bien que les gens ont préféré se tourner vers les stablecoins centralisés, comme le Tether USD (ayant pour sigle boursier USDT).

Le lancement de Tether

Le projet Tether (de l'anglais to tether signifiant « attacher ») a été annoncé le 8 juillet 2014 sous le nom de Realcoin : il s'agissait d'émettre des jetons stables par rapport au dollar sur le protocole Mastercoin. L'entreprise gérant le projet a été cofondée par trois personnes : Brock Pierce, dont on a déjà parlé ; Reeve Collins, entrepreneur dans le secteur de la publicité ; et Craig Sellars, développeur de logiciel qui occupait depuis février le poste de directeur technique de la Fondation Mastercoin. Le but affiché de Realcoin était d'« apporter les avantages de Bitcoin au dollar américain », en passant par le réseau Bitcoin pour effectuer des transactions à faible coût sans recourir à un tiers, et de constituer une « alternative non volatile » à la cryptomonnaie de Satoshi, dont la valeur était très fluctante.

Capture du site de Realcoin en juillet 2014 (Coindesk)

La promesse de Realcoin, c'était que son stablecoin garde une valeur proche du dollar américain en étant garanti par des « réserves en dollars, toutes détenues dans des placements prudents », et auditées par une entité indépendante. En pratique, la convertibilité est assurée à parité par l'entreprise. Si le prix du stablecoin baisse, on peut en acheter sur le marché et céder cette monnaie pour un profit ; si son prix augmente, on peut s'en procurer auprès de la société et la vendre sur le marché pour un profit. La stabilité vis-à-vis du dollar est ainsi maintenue, pour autant que l'entreprise ne s'amuse pas à utiliser les dollars reçus pour investir dans des actifs risqués.

Les premiers jetons ont été émis sur Mastercoin le 6 octobre 2014, lançant ce qui deviendrait un réel phénomène à l'échelle mondiale. Le projet Realcoin a rapidement été renommé Tether en novembre 2014, afin d'éviter d'être associé aux cryptomonnaies alternatives utilisant le suffixe « coin » comme Litecoin, Dogecoin ou Feathercoin. De plus, le nom « RealCoin » était déjà utilisé par un altcoin alors inactif.

Logo de Tether en 2015 (Tether.to)

La relève de Bitfinex

En novembre 2014, Tether a annoncé avoir conclu un partenariat avec la plateforme de trading sur marge Bitfinex. Cette dernière avait été fondée en octobre 2012 par un technicien informatique français du nom de Raphaël Nicolle, qui avait été vite rejoint par Giancarlo Devasini, un chirurgien esthétique italien reconverti en vendeur d'électronique, et Jean-Louis Van Der Velde, un entrepreneur néerlandais expatrié en Asie de l'Est.

Le projet Tether a dès le départ été étroitement lié à Bitfinex. D'après Philip Potter, directeur de la stratégie de Bitfinex, l'équipe était en effet en relation avec les membres de la Fondation Mastercoin au cours de l'année 2014 pour mettre au point le stablecoin. De plus, bien que les deux structures aient été présentées comme distinctes, les gens impliqués dans Bitfinex l'étaient aussi (plus ou moins secrètement) dans Tether. Comme l'ont révélé les Paradise Papers en 2017, la société Tether Holdings Ltd. a été enregistrée dans les îles Vierges britanniques en septembre 2014 par Giancarlo Devasini et Philip Potter. On peut aussi citer le cas de Stuart Hoegner, qui a longtemps été conseiller pour les deux entreprises.

L'équipe de direction de Bitfinex en 2018 (Bitfinex.com)

Cette connivence a aidé Tether à se lancer sur le marché. Le 15 janvier 2015, L'USDT a été ajouté sur Bitfinex en tant que méthode de dépôt et de retrait en dollars. Cette intégration a permis de garantir la convertibilité d'un point de vue pratique : l'utilisateur moyen pouvait ainsi envoyer de l'USDT sur Bitfinex, obtenir le montant équivalent en dollars, et les retirer par un autre moyen.

Peu à peu, les fondateurs officiels de Tether se sont retirés du projet (l'implication de Brock Pierce ayant cessé en 20153) et Bitfinex a pris le relai. En 2018, la société Tether Holdings Ltd. était ainsi contrôlée à 86 % par quatre individus, tous impliqués dans la plateforme de change : Giancarlo Devasini (43 %), Jean-Louis van der Velde (15 %), Stuart Hoegner (15 %) et Christopher Harborne (12 %).

Les plateformes de change et la bulle de 2017

Le jeton de Tether constituait une aubaine pour les plateformes de change et leurs utilisateurs. D'une part, les plateformes avaient du mal à se bancariser, et voyaient dans l'USDT un mode de dépôt et de retrait fiable en dollars (Liberty Reserve était fermée depuis mai 2013). D'autre part, Tether permettait aux utilisateurs de ne pas réaliser une cession contre une monnaie étatique, et par conséquent de ne pas avoir à payer la taxe sur les plus-values immédiatement (cette échappatoire a été abrogée en 2018 aux États-Unis).

L'intégration aux principales plateformes de l'écosystème s'est déroulée entre 2015 et 2017. La place de marché Poloniex (très populaire à cette époque-là) a ajouté l'USDT à son offre en février 2015. La cotation au comptant créée a permis au jeton d'apparaitre sur CoinMarketCap le même jour. Dans les deux années qui ont suivi, la plupart des plateformes ont également intégré le stablecoin : ShapeShift en avril 2015, Cryptsy en mai, Bittrex en décembre, Kraken en mars 2017 et la toute nouvelle Binance en août 2017.

En 2017, avec le marché haussier du prix du bitcoin, le phénomène a commencé à prendre de l'ampleur. Le nombre d'USDT émis est passé de 7 millions à la fin de l'année 2016 à 55 millions en mars 2017, puis à 445 millions en septembre. À la fin de l'année, il y avait plus d'un milliard d'USDT en circulation !

Cette croissance du Tether USD ne s'est pas faite sans remontrances, dont certaines sont provenues d'un internaute se faisant appeler Bitfinex'ed, qui s'est spécialisé dans la révélation des manœuvres parfois douteuses de Bitfinex et de Tether. Des doutes ont ainsi plané sur le fait que la société Tether Ltd. conservait bien tout en réserve et n'en profitait pas pour faire des investissements risqués. On a suspecté la société d'acheter du bitcoin en masse pour faire monter son prix et nourrir l'enthousiasme spéculatif, de façon à accroitre la demande pour les USDT sur les plateformes de change et à acheter plus de BTC. On a aussi questionné la relation incestueuse qu'entretenait Tether avec Bitfinex, qui venait de subir un piratage catastrophique (120 000 bitcoins volés soit environ 70 millions de dollars) et qui rencontrait des problèmes de bancarisation.

Ces soupçons sont devenus réalité en 2021 lorsque la société a été condamnée à payer une amende de 41 millions de dollars par la CFTC, pour n'avoir détenu « des réserves fiduciaires suffisantes pour la garantie des jetons USDT en circulation que pendant 27,6 % du temps sur une période de référence de 26 mois comprise entre 2016 et 2018 ». Cependant, Tether a fini par se mettre en règle en 2019, et elle a depuis adopté une stratégie de transparence, en publiant un bilan détaillé de ses avoirs à la fin de chaque trimestre.

La finance décentralisée

À partir de la fin de l'année 2017, le Tether USD a commencé à être émis sur d'autres chaines de blocs, qui se présentaient comme des plateformes dédiées aux contrats autonomes. Le système Ethereum, qui venait de connaitre le succès grâce à la « folie des ICO », a ainsi accueilli une première émission d'USDT en novembre 2017. D'autres ont suivi : Tron en 2019, puis Solana et Avalanche en 2021.

Mais le phénomène ne s'est pas arrêté là, et des concurrents à Tether sont apparus. Le principal, l'USDC, a été lancé en 2018 par la société Circle, et il est aujourd'hui 2,3 moins gros que l'USDT. On peut également citer le dai, stablecoin collatéralisé supposément décentralisé, qui a été lancé en décembre 2017, renommé USDS en 2024, et qui est aujourd'hui garanti pour moitié par de l'USDC.

Cette construction a posé les bases de la « finance décentralisée » (ou DeFi), qui se proposait de reproduire les outils du système financier traditionnel (comme le prêt sur gages, l'échange boursier ou les produits dérivés) de manière numérique, décentralisée, ouverte et transparente. Cette tendance a connu une grande popularité pendant l'été 2020, à tel point que ce dernier a pris le surnom de « DeFi Summer ».

La vague de la finance décentralisée a largement fait les affaires de Tether, qui voyait son stablecoin être utilisé au sein de protocoles divers en tant que garantie ou de moyen d'échange. Le nombre d'USDT en circulation est ainsi passé de 4,3 milliards en avril 2020 à 83 milliards en avril 2022, soit une multiplication par 19 en deux ans. La finance décentralisée a également élargi le modèle économique des stablecoins : pour l'utilisation des protocoles de DeFi, la détention de stablecoins devait se faire en propre, plutôt que par le biais de plateformes de change centralisées. L'activité directe de ces jetons sur les chaines de blocs (jusqu'alors quasi inexistante) a ainsi connu une croissance prodigieuse : le volume mensuel d'USDT transférés a ainsi dépassé les 600 milliards de dollars en avril 2021.

Évolution du volume on-chain mensuel de l'USDT (source : Paolo Ardoino)

Le dollar numérique pour le monde en développement

Un autre cas d'utilisation s'est développé durant la même période : l'utilisation de Tether dans les pays en développement, que ce soit en Amérique latine, en Asie du Sud-Est, au Proche-Orient ou en Afrique. Les habitants de certaines régions du monde, et l'Amérique latine en particulier, utilisent souvent le dollar, de manière formelle ou informelle, en raison de sa volatilité réduite et de son acceptation mondiale. Dans les pays où le taux d'inflation est élevé, les gens recherchent en effet une réserve de valeur fiable à court terme, qui ne soit pas sujette à des cycles spéculatifs comme le bitcoin. Cela s'est vu en Argentine lorsque, dans les années 2010, la forte inflation du peso couplé à un contrôle des changes strict a provoqué l'apparition d'une unité de compte parallèle appelée le « blue dollar », suivant le taux de change du marché noir, plus élevé que le taux de change officiel.

Au fur et à mesure des années, l'utilisation de l'USDT et des stablecoins dans ces pays s'est popularisée, notamment par le biais de solutions de transfert à frais faibles, comme la blockchain Tron, la surcouche Polygon ou le système de transfert interne de Binance. On a ainsi pu voir Tether et les stablecoins être adoptés localement dans des pays variés comme l'Argentine, le Brésil, la Colombie, le Venezuela, la Bolivie, le Liban, la Turquie, le Nigéria, les Philippines ou le Vietnam. Cette adoption se traduit en particulier par une demande forte sur les plateformes de change, où le change entre les monnaies nationales et les stablecoins est beaucoup plus élevé.

Part du volume sur les plateformes en change en Amérique latine en 2023–2024 (source : Chainalysis)

À partir de 2022, la communication de Tether s'est davantage axée sur ce cas d'utilisation, pour mettre en avant son côté humanitaire. La société se présente comme une bienfaitrice qui vient résoudre les problèmes que les gens rencontrent avec leurs systèmes monétaires locaux. Tether rappelle ainsi régulièrement que l'une de ses missions est d'apporter l'« inclusion financière » aux populations qui n'ont pas nécessairement accès aux solutions occidentales. À cette fin symbolique, Tether a déplacé son siège social au Salvador en janvier 2025.

Ce changement de communication coïncide avec l'émergence de Paolo Ardoino à la tête de la société. Paolo Ardoino est un programmeur et entrepreneur italien, qui se spécialisait à l'origine dans la cybersécurité et dans la fintech. Il a rejoint Bitfinex en tant que développeur en 2014 et il en est devenu le directeur technique en 2016 (position qu'il occupait toujours en 2025). En parallèle, il a été nommé directeur technique de Tether Ltd. en 2017. En 2023, Paolo Ardoino a commencé à s'exprimer au nom de l'entreprise, et il a finalement accédé au poste de PDG en décembre de la même année, succédant à Jean-Louis Van Der Velde. Il a ainsi accompagné la troisième phase de la croissance de Tether qui s'est produite entre 2023 et aujourd'hui.

Le succès de Tether

Ces différentes utilisations de l'USDT (plateformes de change, finance décentralisée, réserve de valeur dans les pays en développement) se sont révélées extrêmement lucratives pour Tether. Après une année 2022 difficile — lors de laquelle le prix des cryptomonnaies a fortement baissé, ce qui a entrainé des conversions en dollars, notamment à la suite de l'effondrement du stablecoin algorithmique TerraUSD en mai — la quantité d'USDT en circulation a continué à croitre, en doublant en l'espace de 3 ans. Elle est ainsi passé de 83 milliards en avril 2022 à 174 milliards en septembre 2025.

Évolution du nombre d'USDT en circulation (source : Paolo Ardoino)

Ce succès s'est révélé particulièrement lucratif pour Tether, qui tire ses bénéfices de ses placements : tout dépôt est ainsi placé sur un produit financier qui lui rapporte un intérêt. Par exemple, les bons du Trésor à échéance courte (la principale garantie derrière l'USDT aujourd'hui) rapportent aujourd'hui 3,8 % par an, ce qui représente une coquette somme si le montant placé s'élève à plusieurs dizaines de milliards de dollars (6,6 milliards d'intérêts pour 174 milliards de principal). L'entreprise a relativement peu de charges (200 employés environ), si bien que ses bénéfices approchent de son chiffre d'affaires. Entre octobre 2024 et septembre 2025, la société a ainsi généré un bénéfice net de plus de 10 milliards de dollars ! Par comparaison, le résultat net de Blackrock ont été de 6,3 milliards de dollars en 2024.

Il semble inutile de préciser que les quelques personnes impliquées dans l'entreprise en ont profité grassement. Les quelques associés impliqués dans la société sont ainsi devenus milliardaires. C'est en particulier le cas de Giancarlo Devasini, dont la fortune est estimée à 22,4 milliards de dollars par Forbes, qui a été sacré l'« homme le plus riche du Tessin » en 2024. Paolo Ardoino possèderait lui un patrimoine d'environ 9,5 milliards de dollars.

Cependant, la réussite de Tether n'est pas seulement attribuable à des objectifs qui seraient purement altruistes ; elle cache aussi des intérêts autrement plus cyniques, relevant de l'impérialisme américain.

Un outil de l'impérialisme américain

Les États-Unis d’Amérique se sont construits sur un modèle expansionniste dès leur création. Après avoir colonisé un vaste territoire continental lors de la « Conquête de l'Ouest », ils ont commencé à exercer une influence de plus en plus grande à l'étranger, en intervenant militairement si le besoin se faisait ressentir. En particulier, ils ont revendiqué une domination croissante sur les Amériques (qu'ils appellent l'« hémisphère occidental »), conformément au corollaire Roosevelt de la doctrine Monroe, formulé par Theodore Roosevelt en 1904 et rappelé dans la dernière « stratégie de sécurité nationale » publiée en décembre 2025. Leur implication dans la Première et surtout dans la Seconde Guerre mondiale leur a permis de former une véritable armée permanente et d'accroitre leur influence militaire autour du monde, pour les mener à leur situation d'aujourd'hui.

Cet impérialisme est aussi passé par la monnaie. Le rôle du dollar à l'international est en effet déterminant pour financer l'État fédéral américain (grâce au seigneuriage) et, ce qui est une caractéristique plus récente, pour contrôler les échanges économiques (censure). Les accords de Bretton Woods signés à la fin de la Seconde Guerre mondiale ont par exemple constitué une vassalisation monétaire des États européens aux États-Unis, un état de fait constaté en 1964 par Valéry Giscard d'Estaing et le général de Gaulle (alors au pouvoir en France) qui dénonçaient le « privilège exorbitant » du dollar. On peut aussi citer le régime des pétrodollars, instauré au début des années 70 par influence diplomatique, qui a obligé les pays exportateurs de pétrole du Moyen-Orient à utiliser uniquement la monnaie américaine pour vendre leur production, assurant une demande certaine pour le billet vert.

Aujourd'hui, les stablecoins adossés au dollar forment une aubaine unique pour l'État fédéral. Alors que le régime de pétrodollars décline et que le taux de change chute à cause des droits de douane imposés par Donald Trump en début d'année4, il est devenu en effet vital pour les États-Unis de trouver d'autres moyens permettant de continuer à financer leur train de vie, et les stablecoins en font partie. Tether en particulier est devenu l'un des principaux créanciers de l'État fédéral : depuis 2021, les réserves en instruments financiers sont conservées auprès de la société de courtage Cantor Fitzgerald (dont le PDG et actionnaire majoritaire, Howard Lutnick, est devenu secrétaire au commerce des États-Unis en 2025) et se composent principalement de bons du Trésor américain. En septembre 2025, les bons du Trésor représentaient 62 % des réserves totales de Tether Ltd., ce qui plaçait la société au niveau de la 17e position dans le classement des États détenant de la dette américaine, au-dessus de la Corée du Sud.

En outre, Tether entretient des relations de plus en plus étroites avec l'État fédéral, ce qui offre à ce dernier une mainmise sur les opérations financières réalisées avec le stablecoin. En décembre 2023, Paolo Ardoino déclarait ainsi que « Tether [aspirait] à devenir un partenaire de classe mondiale pour les États-Unis, en continuant à aider les forces de l'ordre et à étendre l'hégémonie du dollar à l'échelle mondiale ». L'USDT constitue donc une arme de diffusion du dollar autour du monde, en étant transféré par le biais d'un système décentralisé, qui échappe au contrôle direct des États les plus faibles.

L'internétisation de la monnaie a pour effet d'accentuer la guerre monétaire entre les États, car il devient plus aisé de faire circuler sa monnaie sur un territoire étranger sans en contrôler le cadre règlementaire. C'est ce qui explique la récente réaction de l'oligarchie européenne, qui s'est largement opposée à l'essor des stablecoins adossés au dollar. La législation de l'Union européenne a ainsi récemment provoqué un retrait de l'USDT des plateformes de change, Tether ayant refusé de se conformer aux dispositions du règlement MiCa entrées en vigueur en juin 2024, jugées trop restrictives. En parallèle, la BCE a repris le développement de son euro numérique (MNBC), et un consortium composé de dix banques européennes a mis en chantier un nouveau projet de stablecoin adossé à l'euro.

De son côté, l'État fédéral américaine a également serré la vis : même s'il veut pousser les stablecoins, il tient à ce qu'ils ne soient pas arrimés à une monnaie étrangère et qu'ils puissent être contrôlé sur son propre territoire. Le 18 juillet 2025, l'administration Trump a ainsi fait passer le GENIUS Act, qui a clarifié (et alourdi) la règlementation autour des stablecoins. La loi, qui devrait rapidement entrer en vigueur, exige que les stablecoins circulant aux États-Unis soient adossés à 100 % par des actifs liquides liés au dollar américain, afin de « protéger les consommateurs » et de « générer une demande accrue pour la dette américaine et consolider le statut du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale ». De plus, elle impose aux émetteurs de stablecoins de « mettre en place des programmes efficaces de lutte contre le blanchiment d'argent et de conformité aux sanctions, comprenant les évaluations des risques, la vérification des listes de sanctions et l'identification des clients ». Pour se conformer, Tether a annoncé le lancement d'un nouveau jeton, l'USAT, qui suivra la législation américaine. La société a embauché Bo Hines, ancien conseiller sur les cryptomonnaies auprès de la Maison-Blanche, pour gérer sa branche américaine.

Cette approbation officielle a provoqué une nouvelle vague dans la création de stablecoins. On a ainsi vu PayPal émettre son propre stablecoin, le PYUSD, sur Ethereum en 2022. De même, le service financier World Liberty Financial, cofondé entre autres par les fils de Donald Trump (Eric, Donald Jr. et Barron), a lancé un jeton de ce type appelé USD1 le 28 janvier 2025. Les stablecoins ont donc un bel avenir devant eux aux États-Unis.

Le cheval de Troie : Bitcoin ou Tether ?

Un cheval de Troie est un cadeau qui s'avère être un piège. C'est une référence au mythique cheval de bois offert lors de la guerre de Troie par les Mycéniens, qui combattaient les Troyens. Les Mycéniens se cachaient en réalité à l'intérieur, si bien que les Troyens ont provoqué leur propre destruction en amenant le cheval entre les murs de leur cité.

Cette métaphore est régulièrement utilisée dans l'écosystème des cryptomonnaies. Bitcoin est ainsi parfois désigné comme un « cheval de Troie de la liberté » : un actif alléchant offert au système financier qui s'empresserait de l'adopter, ce qui conduirait à détruire la base sur laquelle il repose, c'est-à-dire le contrôle sur la monnaie.

Mème Internet présentant Bitcoin comme le cheval de Troie de la liberté (Alex Gladstein)

Une variante de cette métaphore est apparue plus récemment pour impliquer le stablecoin : d'après cette théorie, Tether serait le cheval de Troie de Bitcoin, en constituant une étape de transition entre la monnaie fiat et la monnaie libre. Cette vision est entre autres portée par Paolo Ardoino lui-même, qui est un bitcoineur convaincu et qui voit l'USDT comme une solution temporaire, permettant de faciliter l'adoption de Bitcoin.

Capture de la présentation de Paolo Ardoino à la conférence Bitcoin 2025 à Las Vegas, intitulée « Why Tether Loves Bitcoin » (source : Bitcoin Magazine)

Tether constitue effectivement un atout pour Bitcoin, en tout cas à court terme. La société est l'un des plus gros détenteurs de bitcoin : dans son rapport de septembre, il est indiqué qu'elle possédait directement plus de 86 000 bitcoins en réserve, soit près de 10 milliards de dollars. Elle contrôle également 116 tonnes d'or, dont 12 servent à garantir son stablecoin indexé à l'once d'or, le Tether Gold (XAUT).

De plus, l'implication de Tether dans Bitcoin va plus loin qu'une simple détention : la société finance largement l'écosystème, en s'impliquant dans des levées de fonds d'entreprises liées de près ou de loin à Bitcoin dont Bitrefill, BTCPayServer ou Synonym. Tether s'investit également dans l'éducation autour de la cryptomonnaie, en finançant l'université en ligne gratuite PlanB Network ou des évènements comme la conférence de Lugano.

Investissements de Tether entre 2020 et 2025 (source : Bennett Tomlin pour Protos)

Cette vision pour Tether est partagée par Saifedean Ammous, l'économiste auteur de L'Étalon-bitcoin et maximaliste présumé. Ce dernier a fait l'apologie du stablecoin dans son intervention à la conférence de Las Vegas en mai, où il cherchait à montrer que le succès de Tether serait également positif pour Bitcoin, concluant que l'USDT était « un bon moyen de s'affranchir progressivement du dollar ». Dans son argumentaire, il admet que Tether absorbe une partie de la dette américaine, mais que cela ne suffit pas à la faire diminuer ; à terme, cette dette est vouée à être supprimée, directement par le défaut de paiement ou indirectement par la dévaluation du dollar. Face à cette double menace, Tether est incité à se couvrir en achetant d'autres actifs indépendants du dollar comme l'or et le bitcoin. Le déclin de la monnaie américaine ferait que l'USDT finirait par se découpler du dollar à la hausse, un USDT s'échangeant contre plus d'un dollar. Le Tether deviendrait alors une monnaie privée adossée d'abord à plusieurs actifs de réserves, et à terme uniquement au bitcoin en raison de sa rareté absolue.

Bref, cette vision correspond à peu près au rêve de Peter Thiel pour PayPal, qui voulait à terme en faire « une nouvelle monnaie sur Internet qui supplante le dollar américain5 » comme nous l'avons vu au début de cet article. Ainsi, bien qu'il existe des différences entre les deux, nous pouvons nous attendre à ce que Tether connaisse le même destin que PayPal.

Le cheval de Troie de l'asservissement financier

Tether est un service centralisé qui, bien que son siège se situe dans une juridiction hors des États-Unis, est directement lié (comme son nom l'indique) au dollar. De ce fait, si la société voulait ignorer les lois américaines, l'État fédéral pourrait intervenir dans le cadre de l'« extraterritorialité du droit américain », comme il l'a fait pour Liberty Reserve en 2013. Tether Ltd. est donc contrainte de s'y soumettre, ce qu'elle est d'ailleurs en train de faire avec le GENIUS Act.

Aux États-Unis, le déploiement d'une monnaie numérique de banque centrale a été interrompu par l'arrivée au pouvoir de Donald Trump. Toutefois, il ne s'agit pas d'un rejet d'une monnaie numérique centralisée, les stablecoins formant une « monnaie programmable et surveillable », pour reprendre l'expression de Mark Goodwin. Comme nous l'avons laissé entendre, Tether gèle régulièrement des comptes en suivant les directives américaines et en collaborant avec les agences de renseignement. En mars 2025, la société a par exemple aidé le Secret Service à bloquer 23 millions de dollars de fonds illicites liés à des transactions sur la plateforme de change russe Garantex, soumise à des sanctions. Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres, même si les gels semblent pour l'instant se limiter aux opérations criminelles de grande envergure. Bien loin d'apporter la liberté monétaire tant espérée, le Tether USD porte ainsi en lui les germes de la censure financière. C'est en cela qu'il constitue un cheval de Troie de l'asservissement financier : c'est un piège voué à se refermer, nonobstant la bonne foi des acteurs impliqués.

À la différence de la monnaie numérique de banque centrale, la menace des stablecoins est plus subtile et insidieuse, car ils ont bel et bien une utilité, surtout dans le cas où ils bénéficieraient d'une grande latitude comme c'est le cas aujourd'hui. De plus, ils sont issus par des sociétés privées, en théorie séparées du pouvoir central, ce qui ajoute une étape dans l'application de la censure. C'est pourquoi il est plus difficile de les critiquer, contrairement aux MNBC.

Le fait est que les stablecoins profitent principalement au dollar et à l'empire américain, pas au bitcoin. Pourtant, la complaisance vis-à-vis de Tether est particulièrement grande chez les partisans les plus zélés de Bitcoin, dont un bon nombre n'hésitent pourtant pas à mépriser ouvertement les cryptomonnaies alternatives parce qu'elles seraient des « shitcoins ». On peut par exemple penser à Adam Back, qui est un soutien de longue date de Bitfinex et de Tether, notamment à cause de leur implication dans la sidechain Liquid développée par son entreprise, Blockstream. En effet, puisque Tether finance aujourd'hui une grande partie de l'écosystème, les gens recevant des fonds sont incités à ne pas trop critiquer l'USDT, et même à ne pas s'autoriser à penser que ce serait un problème. Pour reprendre les mots d'Upton Sinclair, « il est difficile de faire comprendre quelque chose à un homme lorsque son salaire dépend précisément du fait qu'il ne la comprenne pas ».

Cette situation est préoccupante pour Bitcoin car l'USDT est clairement un concurrent direct de la cryptomonnaie. Le stablecoin de Tether est en train de devenir la monnaie d'Internet, alors que le bitcoin se transforme chaque jour un peu plus en un or d'investissement qu'il conviendrait de conserver dans un coffre. Le rêve d'une adoption par la base est en train de lentement s'évanouir : la confidentialité sur la chaine de blocs est férocement combattue, l'évolution du protocole s'ossifie davantage, les débats futiles se multiplient, les grandes conférences se sont transformées en séminaires politiques, etc.

Mais la guerre n'est pas perdue. Le prix devrait arrêter de monter comme il l'a fait par le passé — les rendements des cycles de hausse sont décroissants au cours du temps — ce qui devrait rétablir un équilibre entre les gens qui s'intéressent à ce que Bitcoin apporte réellement, et ceux qui sont là pour réaliser un gain financier rapide. Les règlementations de plus en plus drastiques devraient pousser les acteurs à opter pour une plus grande décentralisation, à la fois pour la conservation, pour le minage et pour le commerce. Et dans le cas extrême où l'instance BTC serait définitivement capturée, nous pourrons profiter des autres mises en œuvres du concept. Bitcoin est une trop bonne idée pour qu'on la laisse mourir.


Notes

Illustration : image générée avec Grok 4 / xAI. Texte : écrit intégralement sans LLM. Un grand merci à Édouard G. pour avoir relu cet article.

  1. Peter Thiel a été l'élève du philosophe René Girard à Stanford, qui a laissé une profonde empreinte sur lui comme en témoignent ses interventions publiques jusqu'à aujourd'hui. ↩︎
  2. Propos rapportés par Eric M. Jackson dans The PayPal Wars (World Ahead Pub., 2012). ↩︎
  3. Brock Pierce s'est rattrapé en fondant Block.one en 2017, société qui a réalisé une ICO de plus de 4 milliards de dollars pour la plateforme de contrats EOS dans l'année. ↩︎
  4. Cette décision de Donald Trump, qui semble paradoxale étant donné qu'elle affaiblit le dollar, constitue une démarche que certains analystes ont qualifié de mercantiliste ou colbertiste, qui intervient dans un contexte de conflit mondial croissant. ↩︎
  5. Peter Thiel, De zéro à Un (Lattes, 2016). Traduction de Johan-Frederik Hel Guedj. ↩︎

L’avarice et Bitcoin : une relation ambigüe

February 9th 2025 at 10:00

Le 5 décembre dernier, le cours boursier du bitcoin a dépassé le niveau emblématique des 100 000 dollars, un évènement attendu de longue date par de nombreuses personnes. Cette hausse a été portée (entre autres) par l'arrivée des ETF au comptant aux États-Unis en janvier 2024, par le halving de l'émission des bitcoins en avril, et par l'élection de Donald Trump à la présidences des États-Unis en novembre, lui qui avait promis au préalable la mise en place d'une « réserve stratégique » en BTC. Les détenteurs de bitcoins, devenus tout à coup un peu plus riches, se sont particulièrement réjouis de cette augmentation, allant jusqu'à organiser des soirées spéciales pour l'occasion. Depuis, le cours oscille autour 100 000 $ sans parvenir s'élever beaucoup plus haut, mais les prévisions pour 2025 n'en sont pas moins extrêmement optimistes : certains s'attendent à voir un prix de 250 000 $ d'ici la fin de l'année, tandis que d'autres visent plutôt les 700 000 $.

Ce nouvel engouement spéculatif constitue une circonstance idéale pour évoquer un phénomène particulièrement répandu dans le secteur de la cryptomonnaie : celui de l'attachement excessif à la richesse matérielle, communément appelé l'avarice. Dans un premier temps, nous reviendrons ainsi sur le rôle qu'a joué la spéculation dans l'amorçage de Bitcoin et sur la place de plus en plus grande que la thésaurisation a pris dans le discours des bitcoineurs au cours du temps. Puis dans un second temps, nous parlerons des conséquences de la prédominance de cette passion dans la communauté de Bitcoin, en reprenant notamment la critique faite par la tradition chrétienne. Précisons qu'il s'agit ici de parler d'un excès, dont tout le monde peut faire preuve (moi-même compris), et non de remettre en cause le bienfondé de l'intérêt financier, qui est à la base du fonctionnement du système de Nakamoto.

La spéculation sur le bitcoin

Il existe trois raisons principales de s'intéresser à Bitcoin : la première est la curiosité technique ; la deuxième est la motivation idéologique ; la troisième est l'intérêt spéculatif. Ces trois aspects étaient présents dès les débuts de la cryptomonnaie et existent toujours dans la communauté sous des formes diverses. Toutefois, c'est le troisième qui est désormais dominant, si bien que le prix de l'unité de compte est devenu un sujet immanquable dans les conversations concernant Bitcoin.

À l'origine, la spéculation (du latin spĕcŭlor, « observer », « regarder d'en haut », « surveiller ») désigne l'acte de réfléchir profondément aux conséquences d'une hypothèse. Mais aujourd'hui, le mot a surtout tendance à se rapporter à la spéculation financière, c'est-à-dire l'activité d'anticiper l'évolution du prix d'un actif à court, moyen ou long terme, dans le but d'en tirer un bénéfice. C'est dans ce sens que nous l'employons ici.

Même si le terme présente un caractère péjoratif dans la bouche de certains (dont les nombreux contempteurs de Bitcoin), la spéculation peut être une action tout à fait banale et anodine. En un sens, nous sommes tous des spéculateurs : chacun réfléchit à son avenir et à celui de ses proches, en essayant de prédire l'avenir et de réaliser des opérations financières en conséquence. Par exemple, le Français moyen, qui conserve de l'euro à moyen terme, spécule : il fait le pari que la monnaie européenne ne connaitra pas une inflation élevée entretemps. Le caractère néfaste de la spéculation est plutôt à chercher dans l'obsession qu'on peut retrouver chez certains boursicoteurs compulsifs, dont l'activité se rapproche plus du jeu d'argent que de la gestion de patrimoine saine et dépassionnée.

Le bitcoin, en tant qu'unité de compte numérique étant échangée librement sur Internet, est soumis à la loi de l'offre et de la demande et possède un prix qui varie en fonction du temps. De ce fait, il est sujet à la spéculation financière des acteurs du marché, pour toutes sortes de raisons et à des horizons temporels multiples. Mais le principal argument derrière la spéculation à moyen-long terme sur le bitcoin est généralement celui de sa première monétisation, c'est-à-dire de son adoption initiale comme intermédiaire d'échange par un nombre plus ou moins élevé d'utilisateurs.

Le bitcoin est présenté comme une monnaie en devenir depuis ses débuts, et il parait naturel de miser sur le fait qu'il va devenir un intermédiaire d'échange plus ou moins répandu. La valeur agrégée d'une monnaie dépend de son utilité (c'est-à-dire la quantité de choses qu'elle permet de se procurer), et doit donc théoriquement augmenter à mesure que son adoption grandit. Puisque la quantité de bitcoins est en principe limitée à long terme à 21 millions d'unités, l'accroissement de la valeur agrégée doit se traduire par une hausse du prix unitaire. D'où l'idée qu'on s'en fait d'un « investissement1 » : acheter du bitcoin permet de miser sur son potentiel d'adoption futur.

Cette spéculation est indissociable de l'histoire de Bitcoin. Elle a en effet émergé dès le lancement du réseau en janvier 2009. À ce moment-là, la réflexion portait sur le fait d'amorcer économiquement le système, et la spéculation représentait l'un des facteurs initiaux qui a poussé les gens à donner une valeur au bitcoin2.

C'est le cypherpunk Hal Finney, premier destinataire d'une transaction sur le réseau, qui a initialement suggéré cette idée dans un courriel adressé à la liste de diffusion de Metzdowd.com, la fameuse Cryptography Mailing List. Le 11 janvier 2009, en réponse à la publication de la politique monétaire par Satoshi Nakamoto, il a ainsi décrit comment le minage de bitcoins pouvait constituer « un très bon pari », étant donné le potentiel de hausse du pouvoir d'achat. Voici son courriel, dans son intégralité :

« Il est intéressant de noter que le système peut être configuré de manière à n'autoriser qu'un certain nombre maximum d'unités à être générées. Je suppose que l'idée est que la quantité de travail nécessaire pour générer une nouvelle unité deviendra de plus en plus importante avec le temps.

Un des problèmes immédiats avec n'importe quelle nouvelle monnaie est de savoir comment lui donner une valeur. Même en ignorant le problème pratique lié au fait que quasi personne ne l'acceptera au début, il est toujours difficile de trouver un argument raisonnable justifiant l'attribution d'une valeur non nulle pour les unités.

En guise d'expérience de pensée amusante, imaginons que Bitcoin soit un succès et devienne le système de paiement dominant utilisé dans le monde entier. Alors, la valeur totale de la monnaie devrait être égale à la valeur totale de toutes les richesses du monde. Les estimations actuelles du patrimoine total des ménages dans le monde que j'ai trouvées varient entre 100 et 300 milliers de milliards de dollars. Pour un nombre d'unités de 20 millions, cette prévision donnerait à chaque unité une valeur d'environ 10 millions de dollars.

La possibilité de générer des unités aujourd'hui avec l'équivalent de quelques centimes de temps de calcul peut donc constituer un très bon pari, dont la cote serait d'environ 100 millions contre 1 ! Même si les chances que Bitcoin atteigne un tel niveau de réussite sont minces, ces chances sont-elles vraiment de 100 millions contre 1 ? Il y a là matière à réflexion… »

Le 15 janvier, soit quelques jours plus tard, Satoshi Nakamoto et l'ingénieur Dustin Trammell (qui venait de découvrir l'existence de Bitcoin) ont discuté en privé de ce message de Hal Finney. Satoshi a évoqué la « possibilité » que le bitcoin « soit considéré comme un investissement à long terme », et Trammell a approuvé en écrivant que c'était « l'une des raisons pour lesquelles [il avait] démarré un nœud si rapidement ». Le lendemain, Satoshi a envoyé un courriel à la liste de diffusion qui retranscrivait ce dont il avait parlé avec Trammell. Il écrivait alors :

« Il pourrait être judicieux de s'en procurer au cas où le phénomène prendrait de l'ampleur. Si suffisamment de gens pensent la même chose, on pourra assister à une prophétie autoréalisatrice. »

Il a confirmé ce point de vue sur le forum de la Fondation P2P où il expliquait qu'il pouvait se former une « boucle de rétroaction positive », dans le sens où « plus les utilisateurs [étaient] nombreux, plus la valeur [augmentait], ce qui [pouvait] attirer davantage d'utilisateurs désireux de profiter de cette hausse ».

Cette conception s'est par la suite retrouvée dans la FAQ et sur la page SourceForge en mai 2009, sous la plume de Martti Malmi, le jeune étudiant finlandais qui deviendrait le bras droit de Satoshi :

« La valeur du bitcoin est susceptible d'augmenter à mesure que la croissance de l'économie de Bitcoin dépasse le taux d'inflation – considérez le bitcoin comme un investissement et commencez à faire fonctionner un nœud aujourd'hui ! »

L'aspect spéculatif prenait donc une place importante dans la présentation de Bitcoin auprès des nouveaux utilisateurs. Toutefois, cette communication avait surtout pour but d'amorcer le système. L'objectif de Nakamoto n'était pas de créer un objet ultraspéculatif, mais de façonner une nouvelle monnaie pouvant être utilisée dans le cadre de paiements en ligne. Rappelons à ce titre que la fameuse limite des 21 millions n'a été ajoutée par Satoshi qu'en novembre 2008, à la suite de discussions avec des membres de la liste de diffusion, donc après la publication du livre blanc initial.

Par la suite, le créateur de Bitcoin a pris ses distances avec la spéculation financière. Il a rapidement été très mesuré avec la notion d'investissement mise en valeur par Martti Malmi, vraisemblablement pour des raisons légales. Dans un courriel adressé au jeune Finlandais en juin 2009, il écrivait :

« Je ne suis pas à l'aise avec le fait de déclarer explicitement : "considérez-le comme un investissement". C'est une affirmation dangereuse et tu devrais supprimer ce point. Il n'y a pas de mal à ce que les gens arrivent à cette conclusion par eux-mêmes, mais nous ne pouvons pas le présenter de cette façon. »

Puis il a cessé totalement de parler du sujet, évoquant plutôt les aspects techniques ou l'utilisation du bitcoin comme moyen de paiement.

L'évolution mémétique de BTC

Cette propension à la spéculation s'est peu à peu développée au sein de la communauté des utilisateurs de Bitcoin. Initialement minoritaire, elle s'est progressivement élargie au fil des bulles successives qu'a connues le prix du bitcoin. Chaque engouement ramenait plus de spéculateurs, qui participaient à contribuer à l'engouement suivant, et ainsi de suite. Si ce phénomène a permis de faire connaitre la création de Satoshi Nakamoto au monde entier, il a aussi eu un effet dévastateur sur la culture entourant Bitcoin, c'est-à-dire l'ensemble des discours, des représentations, des valeurs et des pratiques pouvant se retrouver chez les gens qui l'utilisent.

Cette évolution s'est en particulier manifestée par l'intermédiaire de mèmes3 circulant dans la communauté, qui se sont propagés d'abord sur le forum BitcoinTalk, puis sur Reddit et enfin sur Twitter. Ces mèmes sont généralement des courtes formules répétées à l'envi, des représentations visuelles à portée symbolique ou des conceptions simplificatrices sur la nature de Bitcoin. Ils forment les blocs de base de la culture de Bitcoin, notamment dans la mesure où celle-ci se développe majoritairement sur Internet, où l'on est habitué aux contenus courts et frappants.

Comme nous l'avons suggéré, jusqu'en 2011, le bitcoin était principalement vu comme un moyen de paiement, comme un « argent liquide électronique » pour reprendre les termes du titre du livre blanc. Il était vanté pour ses propriétés liées aux transferts : la possibilité d'envoyer des paiements quand on le souhaite, l'absence d'exigence d'identification, la non-limitation par les frontières, les frais minimes, etc. Les achats en bitcoins étaient célébrés comme des actions montrant que l'économie était en train de grandir. C'était le cas des fameuses pizzas de Laszlo Hanyecz, achetées en mai 2010 pour 10 000 bitcoins, qui ont été une « grande étape » dans l'adoption progressive du bitcoin.

Publicité parodique de Bitcoin, le comparant à Western Union (token_dave, 2014)

Mais alors que la financiarisation progressait, le bitcoin a été de plus en plus perçu comme une « réserve de valeur » ou un « or numérique ». On a vu les financiers professionnels entrer dans la danse, à l'instar des frères Winklevoss, qui avaient récupéré une belle somme après avoir gagné un procès contre Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook. S'en est suivie la double bulle de 2013 : le prix est passé de 13 $ à 1 150 $ en l'espace d'un an. À partir de là, le discours a changé. La hausse du prix est devenue un facteur de réussite. Les médias généralistes ont davantage abordé le sujet sous cet angle, attirant encore plus de spéculateurs. Dorénavant, une grande partie des nouveaux mèmes étaient liés à l'aspect spéculatif.

La limite des 21 millions est devenue pour ainsi dire sacrée, conférant au nombre 21 une signification particulière. Ce dernier s'est ainsi retrouvé un peu partout, et notamment dans les noms donnés à des œuvres diverses : un livre (21 Leçons), un magazine (Citadelle21), une newsletter (21 Millions) ou un discours de conférence (« 21 rules of Bitcoin »). Un fonds d'investissement (21Shares) a intégré le nombre 21 dans son nom pour sponsoriser un ETF. On peut aussi citer le cas de la formule « ∞/21M » de Knut Svanholm (2020), qui s'est propagée au sein de la communauté pour indiquer que si le bitcoin était amené à avaler la croissance économique mondiale, son potentiel de hausse était infini.

Un autre symbole qui a pris en importance dans l'imaginaire des bitcoineurs au cours des années est le taureau. Dans le monde financier, cet animal est lié au marché haussier en raison de son nom anglais, bull market4. C'est tout naturellement qu'il a pris une place à part dans les créations bitcoiniennes, représentant l'espoir d'une hausse prodigieuse du pouvoir d'achat. Il figure ainsi dans le logo et le nom de la plateforme de change Bull Bitcoin, fondée par Francis Pouliot et David Bradley en 2018. Il est présent sur la couverture du livre de Vijay Boyapati, A Bullish Case for Bitcoin, publié en 2021 (et traduit chez Konsensus Network sous le titre Un scénario optimiste pour Bitcoin). On peut aussi mentionner qu'une statue de taureau aux yeux laser, appelée le « Miami Bull », a été installée à Miami à l'occasion de la conférence Bitcoin 2022.

Bitcoin Bull from Boyapati
Le taureau présent en couverture du livre de Vijay Boyapati Un scénario optimiste pour Bitcoin (A Bullish Case for Bitcoin)

L'injonction à accumuler du bitcoin et à le thésauriser s'est renforcée en conséquence. Le bitcoineur était appelé à « conserver » (hold) ses bitcoins dans le temps (Zhou Tonged, 2013) de façon à tirer parti de leur appréciation, un encouragement qui s'est retranscrit dans le mème « HODL » (GameKyuubi, 2013), déformation orthographique de hold, qui est ensuite devenu le rétroacronyme de Hold on for Dear Life (« tenez bon pour votre vie »). Dans une représentation plus extrême de cette injonction, l'utilisateur était poussé à garder jalousement ses bitcoins, malgré la disparité des richesses, quitte à se retrancher dans une « citadelle » (Luka Magnotta, 2013) pour protéger sa richesse des hordes de voleurs.

Dans sa vie de tous les jours, l'individu est encouragé à « dépenser sa monnaie fiat et accumuler des satoshis » ("spend fiat, stack sats", Matt Odell, 2019). Il ne devrait pas chercher à payer en bitcoins en raison de la loi de Gresham (« la mauvaise monnaie chasse la bonne »). De plus, il est devenu commun d'exprimer toute dépense faite en bitcoins à leur valeur du cours actuel, les pizzas de Laszlo valant aujourd'hui (selon cette conception) près d'un milliard de dollars5 !

Bitcoin a de moins en moins été présenté comme un moyen d'échange numérique, mais davantage une « technologie d'épargne » (Pierre Rochard, 2019), dont l'attrait central était « le nombre qui monte » ("Number Go Up", Saifedean Ammous, 2020). En guise de signe de ralliement pour faire augmenter le prix jusqu'à 100 000 $, il fallait ajouter des « yeux laser » à sa photo de profil (GregZaj, 2021). Les sceptiques opposés à Bitcoin qui choisissent de ne pas avoir de bitcoin en connaissance de cause devaient être traités avec mépris, à l'instar du gold bug Peter Schiff, et on pouvait se moquer d'eux pour car ils manquaient de réaliser les profits associés ("have fun staying poor", Udi Wertheimer, 2020).

L'objectif perçu de Bitcoin a dérivé vers quelque chose qui n'avait pas été envisagé par Satoshi Nakamoto. La vision d'un « argent liquide numérique », que chaque individu conserverait et utiliserait individuellement, s'est progressivement faite plus timide au profit de la notion de « monnaie de réserve » (Hal Finney, 2010). Dans cette dernière conception, les bitcoins seraient principalement détenus par des entités (des banques) pour le compte de clients qui devraient passer par des applications dépositaires et n'auraient donc pas directement la propriété de leurs fonds. C'est cette vision qui a inspiré la thèse de l'« étalon-bitcoin » (Saifedean Ammous, 2018), un système monétaire calqué sur le modèle de l'étalon-or classique (1873–1914) où le bitcoin jouerait le même que l'or en tant que monnaie de base6. Bitcoin pourrait ainsi devenir un système de « monnaie de réserve mondiale » (Gavin Andresen, 2011), surpassant toutes les autres devises dans la pyramide monétaire.

Dès 2014, les bitcoineurs se sont mis à envisager une « hyperbitcoinisation » (Daniel Krawisz, 2014), c'est-à-dire une rapide démonétisation des devises fiat au profit du bitcoin. Le bitcoin étant un actif déflationniste, son prix monterait « pour toujours » (Michael Saylor, 2021), « jusqu'à la lune » (ToTheMoonGuy, 2013). Cette évolution inéluctable pousserait certains acteurs à procéder à une « attaque spéculative » (Pierre Rochard, 2014) en empruntant de l'argent pour acheter du bitcoin, ce qui accélérerait la chute de la monnaie étatique. Bitcoin constituerait ainsi un « cheval de Troie » (u/sovereignlife, 2015), qui servirait à infiltrer le système étatico-bancaire et à le purifier de l'intérieur grâce aux incitations économiques qu'il apporterait supposément.

La culture de Bitcoin a donc connu une évolution majeure, qui s'est traduite par le développement de mèmes qui, même s'ils ne sont pas nécessairement compatibles entre eux, véhiculent tous la notion d'un bitcoin qu'il faut acquérir et conserver jalousement. Ce changement est devenu de plus en plus prononcé avec la financiarisation de l'utilisation, si bien que ce qui était à l'origine une simple spéculation a dégénéré chez certains bitcoineurs en une passion bien connue : l'avarice.

La critique traditionnelle de l'avarice

L'avarice, au sens traditionnel du terme, désigne l'attachement excessif à la richesse matérielle et en particulier à l'argent. Le terme provient du mot latin du même sens, avaritia, lui-même dérivé de ăvĕo, signifiant « désirer vivement ». En ce sens, l'avarice peut se manifester par une volonté d'accumuler plus de richesse (ce qu'on nomme en français la cupidité) ou la réticence à s'en séparer (à savoir la radinerie).

L'avarice est unanimement condamnée par toutes les religions traditionnelles, et en particulier par le christianisme. Dans la tradition catholique romaine, elle forme l'un des sept péchés capitaux listés par l'évêque Grégoire le Grand. Dans la tradition orthodoxe grecque, elle est appelée l'« amour de l'argent » (Φιλαργυρία, philarguría) et constitue l'une des huit pensées tentatrices (logismoï) mises en avant par le moine Évagre le Pontique.

Pour la doctrine chrétienne, l'avarice a pour effet de détourner l'individu de Dieu, en le poussant à se préoccuper de sa richesse matérielle plutôt que de son salut spirituel. Elle le conduit à poursuivre l'argent au détriment de ses relations avec les autres. L'avare a tendance à négliger ses proches, à ne pas aider ses amis, à rechigner à faire des dépenses essentielles, à ne pas pratiquer l'aumône ; ce qui l'éloigne de plus en plus des gens qui l'aiment. Cet enseignement est résumé dans les mots de saint Paul, qui écrivait dans sa Première épitre à Timothée :

« [L]a racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent. Pour s'y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont transpercé l'âme de tourments sans noms. » (1 Tm 6:10)

Le Nouveau Testament illustre le comportement de l'avare par l'exemple de Judas Iscariote, le disciple de Jésus-Christ qui l'a trahi en le dénonçant aux autorités. Judas était en effet le trésorier parmi les douze apôtres, mais n'hésitait pas à prendre dans la bourse commune, car il « était voleur » (Jn 12:6). De plus, il a dénoncé le Christ au Sanhédrin pour « trente pièces d'argent » (Mt 26:15). Il a fini par se suicider en se pendant à un arbre.

Le christianisme rejette en particulier la thésaurisation, c'est-à-dire la tendance à épargner son argent sans chercher à le faire fructifier. D'après Jésus-Christ lui-même, « celui qui thésaurise pour lui-même » au lieu de « s'enrichir en vue de Dieu » est un « insensé » (Lc 12:21). Cette critique de la conservation maladive peut aussi se retrouver (en premier niveau de lecture) dans la parabole des talents (Mt 25:14–30), où est racontée l'histoire d'un maitre qui, partant en voyage, laisse des fonds à ses serviteurs en son absence et qui, à son retour, décide de rétribuer ceux qui ont investi cet argent dans une activité productive et de punir celui qui n'a « point semé ».

La tradition chrétienne voit également d'un mauvais œil l'usure (c'est-à-dire le prêt à intérêt), cette dernière ayant été condamnée par le concile de Nicée de 325 et par les Pères de l'Église. Durant le Moyen Âge, le prêt à intérêt a ainsi été régulièrement interdit dans de nombreuses nations, notamment en Europe. Ce n'est qu'à la Renaissance, avec l'apparition de la banque moderne et du protestantisme, que cette interdiction a été allégée.

L'avarice est par ailleurs représentée de façon figurée dans la Bible. On l'associe ainsi à la figure du veau d'or, qui était originairement un symbole d'idolâtrie, mais qui est progressivement devenue la représentation de la puissance corruptrice de la richesse matérielle. Cette figure provient d'un épisode de l'Exode (Ex 32), durant lequel les Hébreux se sont mis à adorer une statue de « veau » en or, moulée à partir de leurs bijoux, alors qu'ils attendaient que Moïse descende du mont Sinaï, où il resté 40 jours et 40 nuits pour recevoir les Tables de la Loi. Détail intéressant : si cette statue est appelée un « veau » (עֵגֶל, 'egel), il s'agit en réalité d'un taureau, à l'image de certaines divinités qui étaient alors vénérées en Égypte (Apis) ou à Canaan (El) ; l'appellation de « veau » est en effet censée jeter le ridicule sur les idoles.

L'Adoration du Veau d'or (Nicolas Poussin, 1634)

Une autre figure mise en avant par la tradition chrétienne est celle de Mammon. Il s'agit d'une personnification de l'argent (Mammon vient de l'araméen מָמוֹנָא, māmōnā signifiant « richesse »), à qui les hommes sont susceptibles de vouer leur vie. C'est contre cette possibilité de corruption que Jésus-Christ a averti ses disciples dans le Sermon sur la Montagne :

« Nul ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent [μαμωνᾷ, mamōnâ]. » (Mt 6:24)

The Worship of Mammon (Evelyn De Morgan, 1909)

L'avarice est donc une forme particulière d'idolâtrie, et en est probablement une des plus visibles. Elle se manifeste dans notre monde moderne par la place que nous donnons à la richesse dans nos objectifs de vie. Nous nous imaginons ainsi que l'accumulation d'argent nous apportera une sécurité pour l'avenir, voire une « liberté financière » qui nous permettrait de « sortir de la rat race », conformément à ce qu'enseignent les apôtres du développement personnel.

Bitcoin n'échappe pas à l'idolâtrie, faisant lui-même l'objet d'une pseudo-religion, et l'amour de l'argent joue un rôle de premier plan dans cette adoration. Beaucoup de personnes affirment ainsi que Bitcoin les a « sauvées », non pas par sa caractéristique de résistance à la censure, mais parce que la hausse drastique du pouvoir d'achat de l'unité de compte les a libérées de la contrainte de travailler. En les rendant riches, Bitcoin a abaissé leur préférence temporelle et les a fait se focaliser sur les choses qui comptent vraiment pour elles. Il n'est donc pas étonnant que la culture dominante dans la communauté se soit concentrée autour l'intérêt financier : les plus anciens bitcoineurs ont été récompensés pour avoir conservé leurs bitcoins, et ont donc encouragé les gens (au moins par l'exemple) à faire de même.

Les conséquences de l'avarice sur Bitcoin

Les enseignements de la tradition chrétienne peuvent nous paraitre désuets, démodés. Néanmoins, le sujet de l'avarice est tout à fait d'actualité dans notre société moderne, et en particulier dans la communauté de Bitcoin comme nous l'avons vu. Il convient ainsi de s'interroger pourquoi une telle opposition à l'amour de l'argent existe et comment l'avarice des utilisateurs peut influer sur Bitcoin dans son ensemble.

Il va de soi que Bitcoin se fonde sur l'intérêt économique. Son fonctionnement repose sur les incitations des différents acteurs qui assurent sa sécurité. Les mineurs ajoutent des blocs à la chaine parce qu'ils sont rémunérés par la création monétaire et par les frais de transaction. Les commerçants acceptent l'unité de compte parce qu'ils bénéficient de sa résistance à la censure ou de sa déflation naturelle. Les développeurs contribuent au projet parce qu'ils reçoivent un salaire des utilisateurs les plus importants. Ainsi, la viabilité de Bitcoin est, dans une certaine mesure, assurée par les incitations économiques qui le soutiennent.

C'est pour cette raison que les bitcoineurs s'imaginent parfois que Bitcoin est un être indépendant, ne pouvant pas être affecté par le monde, et que son succès ne nécessite aucune action de leur part. Ils pensent que la « théorie des jeux » assurera seule sa progressive élévation au rang de monnaie mondiale, amenant son prix au million de dollars, voire au-delà. Cependant, ils se trompent.

L'intérêt économique ne fait pas tout. De manière générale, la liberté est un moyen, pas une fin en soi. Dans le domaine économique, elle permet de faire concorder l'offre et la demande, d'accomplir le plus possible les volontés des individus, sans nécessairement aboutir à un ordre social harmonique. Ce qui est produit dans l'économie dépend des préférences des personnes qui la composent : le marché va entrainer la création des biens et des services auxquels elles accordent de la valeur. La liberté économique totale peut ainsi aboutir à un paradis sur Terre, peuplé de personnes vertueuses et attentionnées ; mais elle pourrait tout aussi bien dégénérer en une sorte d'enfer cyberpunk libertarien plongé dans le vice et la méfiance (d'ailleurs, un tel désordre social est tellement intolérable qu'il se conclut généralement par l'avènement d'un pouvoir autoritaire).

Le sort de Bitcoin est entre les mains des bitcoineurs. Le système est ce que les gens en font ; il n'est rien sans ses utilisateurs. C'est pourquoi l'avarice, qui se manifeste chez les utilisateurs, peut avoir un certain nombre de conséquences sur Bitcoin.

La première conséquence est la dégradation de l'image de la cryptomonnaie. À l'origine, Bitcoin était vu comme un système libérateur, un intermédiaire d'échange résistant à la censure, une monnaie anonyme utilisée sur le marché noir. Cette vision pouvait poser problème, mais elle est devenue minoritaire au profit de la conception de réserve de valeur, encourageant la spéculation. Aujourd'hui, l'image de Bitcoin auprès du grand public est celle d'un objet spéculatif qu'il conviendrait d'acheter sur une plateforme de change centralisée, et de revendre plus tard dans le but de gagner un peu d'argent (fiat). Il a même tendance à devenir un memecoin , dans le sens où on ne s'en procurerait qu'en raison de ce qu'il représente culturellement, pas pour son utilisation économique réelle. Ainsi, on peut comprendre pourquoi certains accusent le bitcoin d'être une « bulle spéculative », un phénomène sans fondement, qui serait similaire à la tulipomanie du XVIIe siècle7. On peut aussi entendre les gens qui le voient comme une « arnaque », comme une « pyramide de Ponzi » reposant sur l'arrivée de plus en plus d'« investisseurs », attirés par les anciens détenteurs.

Cette image dégradée a pour effet de tenir éloignées les personnes qui pourraient vouloir utiliser Bitcoin pour ses propriétés de résistance à la censure, et en particulier les activistes et les gens de gauche qui se méfient initialement de la finance. En parallèle, les spéculateurs se multiplient au fur et à mesure du temps, encouragés par la culture du gain. Et le phénomène s'amplifie, formant un cercle vicieux : les utilisateurs-spéculateurs font plus de bruit et en attirent d'autres, ce qui isole de plus en plus les utilisateurs authentiques qui doivent faire des efforts considérables pour trier les informations qu'ils reçoivent. En d'autres termes, les mauvais utilisateurs chassent les bons.

La deuxième conséquence générale, apparentée à la première, est l'accentuation de la volatilité. Puisque les gens voient le bitcoin comme un objet spéculatif, ils s'en procurent pour gagner de l'argent rapidement. Ainsi, lors des marchés haussiers, ils ont tendance à seulement acheter et à ne pas vendre (laisser courir leurs gains), ce qui fait monter le taux de change considérablement. À l'inverse, lors des marchés baissiers, les spéculateurs à court terme ont tendance à vendre pour éviter de risquer de perdre trop (en coupant leurs pertes), ce qui contribue à la chute et résulte souvent en une vente panique générale.

Si nous voyions le bitcoin comme un instrument d'échange, les choses ne seraient probablement pas ainsi. Nous serions obligés d'encaisser des paiements sur la durée, peu importe le taux de change du moment. De même, nous devrions le dépenser régulièrement, malgré des taux de change défavorables. De plus, nous pourrions précisément en dépenser plus lorsqu'il vaudrait plus, car nous nous sentirions plus riches. Il y aurait toujours une variation et des spéculateurs à court terme, mais la volatilité serait réduite. Le pouvoir d'achat du bitcoin serait plus stable, de sorte qu'il pourrait devenir une véritable unité de compte.

Une troisième conséquence de l'avarice sur Bitcoin est qu'elle constitue un frein à l'adoption décentralisée. L'adoption repose en premier lieu sur les commerçants, ceux qui acceptent le bitcoin en échange de biens et de services (ou de monnaies dans le cas des changeurs). Les gens susceptibles de dépenser leurs bitcoins dans le commerce de détail (surtout quand cette activité est, peu ou prou, confinée à l'illégalité) sont les bitcoineurs convaincus. Ainsi, les boutiquiers indépendants et les changeurs de rue, qui reposent sur ce réseau de bitcoineurs, ne feront quasi aucune vente si les bitcoineurs en question refusent de dépenser leurs bitcoins. Ils seront découragés de maintenir leur capacité à accepter le bitcoin, qui peut reposer sur des facteurs comme l'utilisation d'un logiciel spécifique, la formation du personnel ou la gestion (individuelle ou collective) d'un nœud. Ainsi, l'avarice fragilise l'utilisation entre particuliers de Bitcoin, au profit de son adoption centralisée, c'est-à-dire l'échange sur des plateformes de change réglementées comme Coinbase et Binance, fréquentées par de nombreux spéculateurs opportunistes.

Pour aller plus loin, si le but est seulement de faire en sorte que « le nombre monte », alors cette adoption centralisée et contrôlée est le chemin le plus court pour y parvenir. Il n'y a pas lieu de s'opposer à la surveillance financière si on essaie simplement de maximiser son gain spéculatif à court ou moyen terme. Au contraire, chacun est incité à être le plus passif possible, pour que les régulateurs acceptent que le bitcoin soit détenu en tant qu'actif par les individus, par les sociétés cotées en bourse et par les États.

Une quatrième conséquence de la culture de l'avarice est son effet sur l'innovation technique. Les spéculateurs ont intérêt à préserver leur pouvoir d'achat et offrent une force d'opposition aux changements de règles de consensus. De ce fait, plus il y a d'utilisateurs-spéculateurs, plus la prudence est mise à l'honneur : peu de risques sont pris pour ne pas bouleverser le système dans son ensemble. Ce conservatisme a clairement des vertus pour assurer la stabilité du système (c'est pourquoi les soft forks sont préférés aux hard forks sur BTC), mais il peut aussi être néfaste s'il est trop excessif. Ainsi, si la communauté est remplie de spéculateurs, c'est-à-dire de personnes qui se procurent du bitcoin uniquement pour le revendre plus tard et réaliser un bénéfice, alors il n'y a presque personne qui valorise Bitcoin pour son caractère confidentiel ou pour son aspect programmable (essentiel pour développer des solutions de seconde couche décentralisées). Dans ce cas, il n'y pas lieu de prendre un risque pour modifier les règles de consensus pour améliorer le système. C'est dans ce cadre que certaines personnes, comme Jameson Lopp, parlent d'« ossification prématurée du protocole ».

Jusqu'en 2021, le projet était encore considéré comme expérimental et incomplet. Le logiciel (Bitcoin Core) était ainsi en bêta, les numéros de versions ayant la forme 0.x.y (0.21.1 par exemple). Des mises à niveau avaient régulièrement lieu : OP_CHECKLOCKTIMEVERIFY en 2015, OP_CHECKSEQUENCEVERIFY en 2016, SegWit en 2017 et Taproot en 2021. Mais depuis cette dernière mise à niveau, les choses ont changé : le numéro de version du logiciel se présente désormais sous la forme x.y (22.0 par exemple), et il ne semble pas y avoir de volonté marquée de modifier à nouveau les règles de consensus. Les propositions existantes de modification (SIGHASH_ANYPREVOUT, CISA, OP_CHECKTEMPLATEVERIFY, OP_CAT, Drivechain) peinent à se faire une place en dehors de la sphère des développeurs, celles-ci n'intéressant que peu les utilisateurs-spéculateurs, et il semble ainsi possible qu'aucune d'entre elles ne soit adoptée.

Enfin, chose qui peut sembler paradoxale par rapport au précédent problème, une cinquième et dernière conséquence de l'avarice est de faciliter l'altération des propriétés fondamentales du système, et en particulier de sa résistance à la censure. Comme nous l'avons dit, Bitcoin dépend de l'utilisation qui en est faite, et ne constitue donc pas un « cadre mathématique exempt de politique et d’erreur humaine » (pour reprendre l'expression de Tyler Winklevoss) qui serait indépendant des actions des gens. Ainsi, une attitude concentrée sur le gain spéculatif à court-moyen terme (et non sur le gain de liberté) pourrait amener la communauté à accepter un soft fork de censure, qui interdirait à certaines transactions d'être confirmées, en vue de se conformer aux réglementations internationales.

Nous n'en sommes pas encore là heureusement, mais un haut degré de corruption peut conduire à ce type de modification. C'est cet esprit d'avarice qui a poussé une bonne partie de la communauté d'Ethereum à faire appliquer des changements pourtant primordiaux dans le protocole : l'EIP-1559 (qui intégrait le brûlage des frais de transaction versés aux mineurs) et le passage en preuve d'enjeu (qui supprimait le minage et réduisait le montant d'éthers créés). Le but avoué de cette démarche n'était pas tant de résoudre les problèmes des frais élevés et de la consommation électrique de la preuve de travail, que de créer une « monnaie ultrasaine » (« ultrasound money », référence calembourdesque à la monnaie saine, de l'anglais sound money), qui serait déflationniste et dont le pouvoir d'achat croitrait en conséquence. Ces changements, qui ont altéré la sécurité du système, n'ont toutefois pas abouti au résultat espéré, les utilisateurs s'étant reporté sur des alternatives (encore moins sûres) comme Solana.

Vers le saylorisme ?

Nous constatons ainsi que la communauté de Bitcoin a fait une place de plus en plus grande à la spéculation et a laissé l'avarice gagner du terrain au cours du temps, au détriment de son utilisation comme argent liquide électronique. Cette culture a modifié l'image qu'en a le grand public : de monnaie du dark web, le bitcoin est devenu à ses yeux un moyen de gagner de l'argent rapidement. Cette image a renforcé la présence des spéculateurs au sein des utilisateurs, ce qui s'est reflétée par la centralisation progressive de l'activité économique sur les plateformes de change. Tout cela affecte aussi le système en lui-même, en avantageant la hausse du prix de l'unité de compte et en empêchant les autres aspects (comme la confidentialité et la programmabilité) de se développer.

En particulier, cette évolution a fait émerger une figure majeure au sommet de la communauté : Michael Saylor. Arrivé en 2020, ce dernier a su se construire une audience massive composée de millions de personnes, et constitue aujourd'hui l'un des relais d'opinion les plus influents. Il voit Bitcoin comme une monnaie de réserve, devant respecter le cadre réglementaire dressé par les régulateurs financiers et servant avant tout de base au nouveau système financier (conservation en trésorerie d'entreprise, adossement des monnaies étatiques, garantie dans les prêts collatéralisés, etc.) – une conception contraire à tous les principes de Bitcoin, et en particulier à la désintermédiation.

La communauté de Bitcoin, au lieu de rejeter ses propos comme elle le devrait, l'a accueilli à bras ouvert, lui offrant la possibilité de rédiger des préfaces, d'apparaitre dans des podcasts et allant jusqu'à l'acclamer lors de conférences. Pourquoi ? Parce qu'il annonce que le prix du bitcoin va monter énormément et parce qu'il joint le geste à la parole en achetant beaucoup de bitcoins avec la société dont il est PDG, Microstrategy.

La cupidité nous amène ainsi aujourd'hui à applaudir des gens qui, par leur action dans le monde, s'opposent drastiquement à l'émergence d'une monnaie libre, mais font néanmoins monter le pouvoir d'achat du bitcoin. C'est le cas de Michael Saylor, mais aussi de Larry Fink (PDG de BlackRock) et de Donald Trump. Il arrivera néanmoins un moment où le fait de laisser les loups rentrer dans la bergerie commencera à poser des problèmes.


  1. Le terme « investissement » est maladroit car la thésaurisation de bitcoins, au même titre que la conservation d'or, n'est pas un investissement au sens traditionnel du terme (aucune création de richesse directe associée). ↩︎
  2. Pour une analyse plus poussée de la valorisation initiale du bitcoin, voir la section « L’émergence de la valeur du bitcoin » dans le chapitre 3 de L'Élégance de Bitcoin. ↩︎
  3. Au sens dawkinien du terme, un mème est un élément culturel reconnaissable reproduit et transmis par l'imitation. ↩︎
  4. Le marché haussier est appelé bull market car le taureau (bull) attaque du bas vers le haut avec ses cornes. À l'inverse, l'ours (bear) représente le marché baissier car il attaque du haut vers le bas avec ses pattes. Le lien fort du symbole du taureau avec la finance est symbolisé par le Taureau de Wall Street, sculpture située non loin de la bourse de New York (NYSE). ↩︎
  5. Cette façon de donner le prix actuel des 10 000 bitcoins de Laszlo ayant servi à acheter les pizzas était, au début, une blague, mais a depuis été pris au sérieux. Les médias s'en donnent régulièrement à cœur-joie, comme RTBF qui titrait en décembre dernier « Cryptomonnaies : les pizzas qui valaient 1 milliard de dollars ». Ce phénomène a pour effet de renforcer l'idée laquelle on ne pourrait pas utiliser ses bitcoins sans le regretter, alors qu'il suffit de les remplacer après la dépense. ↩︎
  6. « Si le bitcoin continue à prendre de la valeur et que les institutions financières sont de plus en plus nombreuses à l'utiliser, il deviendra une monnaie de réserve sur laquelle s'appuieront des banques centrales d'un nouveau genre. » — Saifedean Ammous, The Bitcoin Standard, Wiley, 2018, p. 210 (ma traduction). ↩︎
  7. Sur la comparaison entre la spéculation sur le bitcoin et la bulle des bulbes de tulipe de 1637, on pourra lire l'excellent ouvrage de Jacques Favier, La Monnaie à pétales. ↩︎

Le sabotage de Bitcoin : une critique de Hijacking Bitcoin

November 21st 2024 at 09:00

En avril dernier, l'homme d'affaires américain Roger Ver, connu pour son implication dans les premières années d'existence de Bitcoin, a publié un ouvrage pour le moins controversé. Il s'agit de Hijacking Bitcoin: The Hidden History of BTC, dont le titre peut être traduit par « Le Détournement de Bitcoin : l'histoire cachée de BTC », qu'il a coécrit avec Steve Patterson, philosophe et auteur professionnel. Ce livre, au ton pour le moins provocateur, revient sur l'évolution qu'a connue la création de Satoshi Nakamoto au fil du temps, pour montrer que le projet a été détourné de ses objectifs initiaux.

Roger Ver et Steve Patterson offrent en particulier un point de vue alternatif sur la guerre des blocs, le conflit qui a eu lieu dans la communauté de Bitcoin entre 2015 et 2017 à propos de la limite de taille des blocs (le paramètre qui restreint le nombre de transactions pouvant être effectuées sur le réseau) et qui a mené à la scission entre Bitcoin-BTC et Bitcoin Cash (BCH). Les auteurs font assez largement l'apologie de l'augmentation de la taille des blocs comme moyen de passer à l'échelle, et se rangent de ce fait dans le camp des big blockers, qui ont échoué à faire appliquer leur volonté sur le réseau principal de Bitcoin. Avec cet ouvrage, ils cherchent (entre autres) à faire concurrence à The Blocksize War, le rapport détaillé de Jonathan Bier relatant cette « guerre civile », qui est sorti en 2021 et dont une traduction en français a été réalisée en 2024. La publication de ce récit alternatif est donc une tentative de faire en sorte que l'histoire ne soit pas « écrite par les gagnants » comme le dit l'adage.

Si la vision présentée par Hijacking Bitcoin a ses faiblesses (qui seront évoquées ici), j'ai la conviction que l'ouvrage ouvre un débat à propos d'un sujet primordial et c'est pourquoi j'écris le présent article. Ayant défendu Bitcoin Cash plus que de raison par le passé, et continuant de le faire dans une moindre mesure, je pense avoir une critique originale à faire, à mi-chemin entre le mépris automatique et l'éloge dithyrambique. J'expliquerai notamment en quoi la communauté de BTC a effectivement perdu une part de son âme au cours du temps, et pourquoi, à l'inverse, les partisans invétérés de BCH se trompent quand ils prétendent que leur version de Bitcoin finira par remplacer la première.

Qui est Roger Ver ?

Hijacking Bitcoin est indissociable de son principal co-auteur, Roger Ver, qui est un personnage emblématique de l'histoire de Bitcoin. Celui-ci est en effet un influenceur de premier plan dans le secteur de la cryptomonnaie. Excellent orateur, il a su vanter les mérites de Bitcoin, répétant à l'envi que ce système novateur permettait d'envoyer de l'argent à n'importe qui, à n'importe quel moment et à n'importe quel endroit dans le monde, sans avoir à demander l'autorisation.

Roger Ver est un homme d'affaires américain. À la fin des années 90, il a fondé l'entreprise MemoryDealers, une société de revente de composants informatiques en ligne, grâce à laquelle il est devenu millionnaire au bout de quelques années. En parallèle, il a développé des convictions libertariennes, notamment en lisant Murray Rothbard. Il entretient également une passion pour l'évolution technique et le transhumanisme, ayant été influencé par le futurologue Ray Kurzweil.

Il a découvert Bitcoin à la fin de l'année 2010 grâce à un épisode de Free Talk Live, une émission de webradio libertarienne aux États-Unis. Il s'est rapidement pris de passion pour la création de Satoshi Nakamoto, et s'est procuré ses premiers bitcoins « pour moins d'un dollar chacun » (p. 2). Au printemps 2011, il a commencé immédiatement à accepter les paiements en bitcoins avec sa société MemoryDealers. Il a investi dans les premiers projets liés à Bitcoin comme le processeur de paiement BitPay, le portefeuille Blockchain.info ou le service de change BitInstant. En 2013, suite à la hausse du cours du BTC, il a fait un don à hauteur d'un million de dollars à la Foundation for Economic Education, un think tank libertarien dédié à la promotion de la liberté individuelle, de l'économie de marché et de l'entrepreneuriat.

Entre 2012 et 2014, il a géré la plateforme BitcoinStore.com, qui vendait du matériel informatique en bitcoins. Depuis 2015, il est propriétaire de l'entreprise Bitcoin.com, qui héberge un site d'actualité et maintient un portefeuille mobile performant.

Il est devenu au fil du temps l'un des promoteurs les plus zélés de Bitcoin, ce qui lui a valu le surnom de « Bitcoin Jesus » : le « Jésus de Bitcoin ». Il est apparu dans le documentaire The Bitcoin Gospel diffusé le 1er novembre 2015 sur la chaîne Youtube du groupe audiovisuel néerlandais VPRO. Nombre de bitcoineurs le sont devenus grâce à lui.

En outre, Roger Ver a été un acteur influent dans la communauté au cours de la guerre des blocs. En 2016, après les tentatives infructueuses de Bitcoin XT et de Bitcoin Classic, il a soutenu l'initiative de Bitcoin Unlimited, qui voulait modifier la façon de calculer la limite de taille des blocs. En 2017, il a ensuite soutenu le plan de modification de SegWit2X qui visait à activer SegWit et à doubler la taille limite des blocs, contre l'avis des développeurs de Bitcoin Core et d'une partie de la communauté. Après l'échec de ce plan en novembre 2017, il est devenu un fervent partisan de Bitcoin Cash, ce qu'il est resté jusqu'à aujourd'hui malgré les difficultés rencontrées par cette version alternative de Bitcoin.

Anarcho-capitaliste, Roger Ver a très vite entretenu une relation conflictuelle avec l'État. En 2002, il a passé 5 mois en prison pour avoir vendu des feux d'artifice sans licence, et s'est par la suite expatrié au Japon. En 2014, il a abandonné sa nationalité étasunienne, en vue d'arrêter de financer l'État fédéral depuis l'étranger (ce à quoi il était contraint jusqu'alors, conformément au principe de l'impôt sur la nationalité). Il a pour cela acquis la citoyenneté de Saint-Christophe-et-Niévès, une petite île des Caraïbes reconnue pour être un paradis fiscal.

Les États-Unis ne l'ont cependant pas oublié. À la fin du mois d'avril 2024, juste après la publication de son livre, il a été arrêté en Espagne en vue d'une extradition vers les États-Unis. Il a été accusé de ne pas avoir déclaré tous les bitcoins qu'il avait emporté avec lui en 2014, pour lesquels il aurait dû payer une taxe sur la plus-value (le « manque à gagner » revendiqué par l'IRS est estimé à 48 millions de dollars). Il est vraisemblable que cette arrestation (dix ans après les faits !) a un objectif politique, et qu'elle s'inscrit dans l'offensive récente contre l'utilisation anonyme de la cryptomonnaie, ouverte par l'arrestation des fondateurs de Samourai Wallet le 24 avril dernier.

Même si l'engagement de Roger Ver dans ce livre est fort, il ne l'a — à mon avis — pas rédigé lui-même et a délégué la tâche à Steve Patterson, dont le métier est de produire du contenu sur Internet et ailleurs. Ce dernier, qui est un big blocker convaincu et qui a soutenu Bitcoin SV pendant un temps, a ainsi pu influencer fortement le texte et y inclure quelques-unes de ses conceptions.

L'altération de la vision originelle

L'ouvrage commence par présenter la vision originelle de Bitcoin telle qu'exposée par Satoshi Nakamoto lorsqu'il était encore là. Puis, les auteurs expliquent en quoi elle a été dévoyée au profit d'une vision centrée sur l'appât du gain. Cette lente évolution s'est traduite par une intégration progressive dans le système financier traditionnel et par une collaboration accrue avec les autorités, allant à l'encontre du caractère rebelle et anarchiste du Bitcoin initial.

Au début, Bitcoin était vanté comme un moyen permettant de réaliser des paiements sans tiers de confiance. Le livre blanc, publié le 31 octobre 2008 par Satoshi Nakamoto, était consacré au problème des paiements en ligne, qui est évoqué dans le résumé et qui est le sujet de l'introduction. Au cours des quelques années où il a été actif, Satoshi a parlé de ce sujet à plusieurs reprises, allant même jusqu'à concevoir que Bitcoin pourrait finir par être utilisé pour les micropaiements ! Même s'il a évoqué la notion d'investissement et la limite des 21 millions, cette propriété était secondaire à ses yeux, et était plus un argument de vente pour amorcer le système qu'autre chose.

En 2011, alors que Satoshi disparaissait, cette idée d'un bitcoin qui servirait de moyen de paiement était claire. Les utilisateurs étaient principalement des technophiles et des libertariens, qui étaient intéressés pour réaliser des transactions. Les premiers portefeuilles légers, permettant de gérer des fonds sur mobile, faisaient leur apparition. On voyait aussi émerger des processeurs de paiement comme BitPay. Enfin, la place de marché du dark web Silk Road était en plein essor, et allait devenir le premier cas d'utilisation majeur de Bitcoin !

Ainsi, durant les premières années d'existence de Bitcoin, c'était bel et bien la fonction de moyen de paiement qui était à l'honneur, en paroles et en actions, mais la situation a peu à peu changé au cours du temps. À partir de 2013–2014, le discours a commencé à se transformer et à se focaliser de plus de plus sur la fonction de réserve de valeur, Bitcoin devenant un « or numérique ». Cette vision est devenue majoritaire en 2017, suite à quoi elle a été promue par des personnes comme Saifedean Ammous (l'auteur de L'Étalon-bitcoin), Tuur Demeester (analyste pour Adamant Research) ou encore Dan Held (directeur du marketing chez Kraken). Comme l'expliquent Roger Ver et Steve Patterson :

« Au sein de la communauté de Bitcoin, le discours s'est peu à peu éloigné du concept d'argent liquide numérique pour s'orienter vers la notion de réserve de valeur en l'espace de quelques années. Encore en 2016, la majorité des bitcoineurs continuaient à promouvoir le système en tant que monnaie en ligne – ou, comme ils aimaient l'appeler, "la monnaie magique d'Internet" – raison pour laquelle on se réjouissait chaque fois qu'une nouvelle entreprise annonçait qu'elle acceptait le bitcoin comme moyen de paiement. Avec chaque nouveau commerçant qui commençait à l'accepter, Bitcoin gagnait en crédibilité et en utilité. Mais après la flambée des frais fin 2017, les partisans les plus influents de BTC, plutôt que d'admettre qu'il y avait un problème, se sont clairement mis à changer leur discours – car si Bitcoin n'était qu'une réserve de valeur, alors les frais élevés n'avaient pas d'importance après tout. Ces dernières années, on a même encouragé les gens à ne pas dépenser leurs bitcoins dans le commerce, le BTC étant destiné à être acheté et détenu indéfiniment. » (p. 29)

Cette dérive désole profondément Roger Ver et Steve Patterson, qui lui reprochent notamment son manque d'ambition idéologique. Plutôt que de dépenser ses bitcoins, cette conception de Bitcoin incite les gens à conserver leurs bitcoins et à utiliser plutôt leurs euros. Or, d'après eux (p. 7), un tel résultat se situe bien en dessous de l'objectif révolutionnaire initial. Dans cette situation, L'État pourrait garder son contrôle sur l'économie, tout en autorisant les individus à « stocker de la valeur » dans un nouvel actif à la mode, similaire à l'or, à condition qu'ils paient leurs impôts évidemment. Pour reprendre l'expression de John Ratcliff (citée dans le livre à la page 168) : « l'État se fiche éperdument de l'existence d'une nouvelle "classe d'actifs" [...] ce qui le préoccupe, c'est le fait que les gens puissent transférer cette valeur sans qu'il puisse la suivre et l'intercepter ».

Ce dévoiement a mené à une intégration de plus en plus poussée dans le système financier traditionnel. Cette dernière évolution s'est manifestée en début d'année aux États-Unis par l'approbation des ETF au comptant par la SEC, qui permettent aux institutions de détenir du bitcoin de manière simple, et par la récente promesse faite par le président élu, Donald Trump, de mettre en place une réserve stratégique en bitcoin pour l'État fédéral. La tendance est à l'autorisation de la conservation de bitcoin dans la limite des réglementations financières. Cette tendance, si elle se poursuivait, mènerait le bitcoin à n'être transféré qu'occasionnellement et à servir principalement de garantie dans le cadre de prêts collatéralisés. Il ne s'agirait plus d'un concurrent au dollar comme on l'entendait dans ses premières années d'existence, et c'est précisément le reproche fait par Roger Ver ici.

La question du passage à l'échelle

Dans un deuxième temps, les auteurs mettent en relation cette lente évolution du discours avec la question du passage à l'échelle, c'est-à-dire de l'impact de l'utilisation de la chaîne sur la décentralisation du réseau. Comme nous l'avons laissé entendre, Roger Ver et Steve Patterson sont des big blockers, qui prônent l'accroissement de l'activité sur la chaîne pour répondre à la demande, ce qui passerait par l'augmentation significative (voire la suppression) de la taille limite des blocs. Cette conception correspond bien à leur vision de Bitcoin comme un système de paiement avant tout.

C'est pourquoi ils prétendent que le maintien de la taille des blocs à un niveau bas provient d'une volonté de faire de Bitcoin une réserve de valeur, fonction qui ne requiert pas une capacité transactionnelle énorme. Ils voient cette limitation comme une façon d'handicaper le réseau pour les paiements. En effet, en limitant la taille maximale des blocs, on fait augmenter les frais de transaction : plus l'espace de bloc est limité à un niveau bien inférieur à la demande, plus le prix pour l'inclusion dans un bloc est élevé. De ce fait, les transferts déplaçant peu de valeur ont tendance à être exclus : en 2017, la hausse des frais liée à l'atteinte de la limite a ainsi commencé à décourager les transactions courantes, poussant de nombreux commerçants à ne plus recevoir de bitcoin, comme Steam en 2017. Ç'a été une tragédie pour l'utilisation du bitcoin comme moyen de paiement.

Bien entendu, les small blockers ont un discours complètement différent. Pour eux, la restriction de la capacité du réseau vise à minimiser le coût de fonctionnement des nœuds, de sorte à maximiser la décentralisation potentielle du réseau, et donc sa résistance aux attaques. Durant la guerre des blocs ils n'étaient pas nécessairement opposés à son usage comme moyen de paiement courant, mais voyaient les effets néfastes d'une telle utilisation sur la chaîne. C'est pourquoi ils prônaient plutôt le passage par des solutions de surcouche comme le réseau Lightning pour satisfaire cet usage, ce qui est devenu la vision majoritaire dans la communauté de BTC aujourd'hui.

Roger Ver et Steve Patterson critiquent cette façon de voir les choses de façon acerbe. Ils pensent qu'il n'y a pas lieu de limiter la capacité transactionnelle à ce point. Pour eux, les utilisateurs de BTC « paient des frais extrêmement élevés sans raison valable » (p. 30). Les auteurs rejettent notamment l'importance des nœuds complets mise en avant par les small blockers, qualifiant leur argumentaire de « religion des nœuds » (p. 52). Ils avancent (conformément à Brian Armstrong en 2016) que les mineurs décident des règles du protocole de manière collective, mais qu'ils n'ont pas intérêt à modifier arbitrairement le protocole. Le rôle des nœuds non miniers est ainsi secondaire, n'intervenant que pour signaler un changement de règle aux utilisateurs.

De ce point de vue, les auteurs ignorent sciemment les enseignements qui ont pu émerger au cours des dernières années et conservent une vision grossière des choses. Ils peinent à voir le compromis qui est réalisé à chaque bloc sur la chaîne de Bitcoin. De plus, ils continuent de soutenir que les mineurs décident des règles, ce qui a été largement invalidé par la raison et par la pratique (annulation de SegWit2X) depuis la guerre des blocs.

Cette position est dommageable, car elle renforce le préjugé négatif contre les auteurs, rendant le reste du discours inaudible. En particulier, elle détourne la réelle critique qu'il y aurait à apporter à l'endroit du niveau arbitraire choisi pour la taille des blocs. En effet, l'inflexibilité à propos de ce critère n'a en effet pas de raison d'être, hormis la stabilité à long terme du système, et le niveau actuel n'a de toute évidence pas été déterminé scientifiquement.

Une histoire alternative de la guerre des blocs

Outre ces deux prises de position concernant l'utilisation et le passage à l'échelle de Bitcoin, Hijacking Bitcoin à la mérite d'apporter une autre version de l'histoire de la guerre des blocs, émanant du point de vue des big blockers. Roger Ver et Steve Patterson y dénoncent les méthodes de communication des partisans des petits blocs, qu'ils jugent être de la « pure propagande » (p. 121), et les manœuvres utilisées par les partisans des petits blocs pour parvenir à leurs fins, qui n'ont pas (il faut le dire) toujours été honorables.

Les auteurs reviennent d'abord sur la modification du discours sur la taille des blocs, qui s'est produite à partir de 2013. Ils insistent sur le rôle du développeur Peter Todd (récemment désigné comme étant Satoshi Nakamoto par Cullen Hoback dans son documentaire diffusé sur HBO) dans ce lent glissement. Peter Todd est en effet à l'origine d'une vidéo sortie en 2013 qui promouvait une restriction de la taille maximale des blocs à 1 Mo (p. 112). Il a également été le promoteur principal de Replace-by-Fee, une méthode de remplacement des transactions avant inclusion dans un bloc, qui affaiblit considérablement l'acception instantanée en 0-conf, viable pour les petits montants (p. 117). Les auteurs évoquent les échanges que Peter Todd a eu avec John Dillon, un personnage mystérieux qui le soutenait financièrement et qui a admis travailler pour une agence de renseignement (p.122).

Les auteurs laissent ainsi entendre qu'il y a eu un effort de l'establishment politique et financier pour neutraliser Bitcoin. Dans la même veine, ils évoquent aussi la création de Blockstream en 2014 et son financement par AXA et d'autres acteurs financiers du monde traditionnel (p. 130). Blockstream a été fondée pour mettre sur pied des solutions de seconde couche où elle gagnerait de l'argent (Liquid) et avait tout intérêt à ce que Bitcoin ne soit pas efficace on-chain. De ce fait, en employant plusieurs développeurs de Bitcoin Core (l'implémentation logicielle principale de Bitcoin), elle a pu influencer la direction prise par BTC (p. 141).

Les éléments sont sourcés et il serait étonnant que Bitcoin ait entièrement échappé à certaines influences des autorités en place. Toutefois, les auteurs ont tendance à renverser la causalité et à voir un complot où il n'y en a pas forcément. Dans le cas de Blockstream, ce n'est pas parce que la société développait des solutions de seconde couche qu'elle a cherché à « bloquer le flux » (block the stream) des transactions sur la chaîne ; c'est plutôt parce que ses fondateurs étaient convaincus que Bitcoin ne passe pas à l'échelle qu'ils ont créé Blockstream pour mettre sur pied ces solutions.

Par la suite, les auteurs rappellent quelques-unes des méthodes malhonnêtes employées pendant la guerre des blocs. Ils évoquent la censure des discussions sur Reddit à partir de 2015 (p. 164), les attaques par déni de service contre les nœuds de Bitcoin XT (pp. 168–170), la proposition de modifier le livre blanc en 2016 (pp. 193–194), l'utilisation du site Bitcoin.org dans le débat sur SegWit2X en 2017 (pp. 207–209), l'envoi d'une lettre à la SEC pour qu'elle prenne position dans ce même débat (pp. 210–211) et enfin l'emploi du terme péjoratif « Bcash » pour délégitimer Bitcoin Cash en tant que candidat au nom de Bitcoin (pp. 224–225). Il est salutaire que ce côté de l'histoire soit rappelé : toutes ces méthodes sont discutables et il est normal de rappeler qu'elles ont été employées, même si l'objectif final pouvait être louable.

Bitcoin Cash, un remède ?

Dans la dernière partie du livre, Roger Ver et Steve Patterson abordent le sujet de Bitcoin Cash. Cette cryptomonnaie est préconisée comme remède, comme une façon de « reconquérir Bitcoin » (p. 217). Ce soutien n'est pas exclusif : de manière générale, Roger Ver n'est pas maximaliste et promeut l'utilisation de « tout ce qui fonctionne », recommandant d'autres cryptomonnaies comme Monero, ZCash ou encore Zano. Cependant, Bitcoin Cash est le système mis en avant dans le livre, en raison de sa filiation historique.

Bitcoin Cash a été créé le 1er août 2017 par un hard fork, en continuité de la chaîne de blocs de Bitcoin. Il différait de Bitcoin par le fait qu'il augmentait la taille maximale des blocs à 8 Mo et n'intégrait pas SegWit. Après des débuts difficiles, il a connu son heure de gloire suite à l'annulation du doublement de la capacité transactionnelle (SegWit2X) pour BTC en novembre 2017. À la fin de l'année, le prix du BCH atteignait les 3 000 $ et représentait 20 % de la valeur d'échange du BTC.

Pour défendre Bitcoin Cash, les auteurs prétendent qu'il s'agit du « vrai Bitcoin » (p. 220) car il respecte davantage les objectifs initiaux de Satoshi Nakamoto. Si je suis sceptique sur le fait qu'il existe un « vrai Bitcoin », je peux au moins leur accorder qu'il est tout à fait légitime de réaliser une scission comme celle-ci, si l'on sent que la version principale a dévié de ce qu'on considérait être le but de Bitcoin.

En plus de l'augmentation de la capacité transactionnelle, Bitcoin Cash a adopté un certain nombre de changements au cours des années (p. 233–237) : l'augmentation de la taille d'inscription sur la chaîne (OP_RETURN), la réactivation d'anciens codes opération (OP_CAT, OP_MUL, etc.) ainsi que l'ajout de nouvelles instructions améliorant la flexibilité du langage de script (OP_CHECKDATASIG, Native Introspection Opcodes), l'intégration des signatures de Schnorr, l'amélioration de l'algorithme de difficulté (aserti3-2d), le support de jetons natifs (CashTokens) et une taille limite des blocs adaptative (Adaptive Blocksize Limit Algorithm) ajoutée en mai 2024. Ces innovations ont soutenu l'apparition de services intéressants comme le module de mélange de pièces CashFusion et le service de finance décentralisée BCH Bull.

Toutefois, ces améliorations n'ont pas su attirer le public voulu. Bitcoin Cash n'a jamais pu retrouver l'exposition qu'il avait réussi à obtenir à ses débuts et n'a pas connu le succès escompté. Il a en particulier souffert de son effet de réseau moindre par rapport à Bitcoin, qui a fait que les gens ont préféré Bitcoin par défaut, quand bien même ce dernier convenait moins à leurs besoins transactionnels.

De plus, la communauté de Bitcoin Cash a été en proie à une série de conflits internes (p. 239). L'ouverture du débat et le fait que les hard forks étaient relativement bien vus, ont mené à deux scissions majeures, dans lesquelles Roger Ver a joué un rôle de premier plan. La première a été celle avec BSV en 2018, la cryptomonnaie de Craig Wright (prétendant au titre de Satoshi Nakamoto), qui avait supprimé la règle limitant la taille des blocs et dont la communauté s'était mis en tête d'inscrire tout sur la chaîne (Métanet). La seconde scission a été celle avec XEC en 2020, le système « eCash » d'Amaury Séchet, le développeur principal de Bitcoin ABC, l'implémentation de référence de Bitcoin Cash jusqu'à cette date.

Les auteurs croient que le relatif échec de Bitcoin Cash peut être inversé et qu'il peut remplacer BTC sur le trône de la première cryptomonnaie. Pour eux, BTC n'a pas d'utilité et est un objet spéculatif sans valeur. Cependant, il s'agit encore une fois d'une demi-vérité : certes, le prix du BTC est augmenté par le phénomène spéculatif, mais cela ne veut pas dire qu'il y a pas d'utilisation non spéculative. Même si les frais sont élevés, l'utilisation de la chaîne de Bitcoin peut toujours se borner aux transferts déplaçant beaucoup de valeur : financements d'initiatives politiques, achats de biens onéreux, paiements de salaires, échanges contre de la monnaie fiat, ouvertures de canaux Lightning, etc. Bitcoin est un système d'« or numérique » dans le sens où il est particulièrement adapté aux grosses transactions.

Dans cet ordre des choses, Bitcoin Cash ne deviendra pas le protocole numéro 1. Mais il peut rester une cryptomonnaie complémentaire, dédiée aux transferts de petites sommes et aux smart contracts de tous les jours, une résurgence de l'argent ou du cuivre dans le numérique, si l'on reprend l'analogie avec les métaux précieux. Bitcoin Cash est le candidat idéal pour cela : il constitue en effet l'une des cryptomonnaies alternatives les moins corruptibles aujourd'hui avec Monero.

Un livre qui invite à la réflexion

Sans surprise, conformément au ton tranchant de Roger Ver, Hijacking Bitcoin a le mérite d'être un livre entier, avec des forces et des faiblesses. On y retrouve l'essentiel de l'argumentaire tenu par les big blockers au cours des années, sous une forme organisée et bien documentée. Le bitcoineur (même s'il est maximaliste) y trouvera une source de réflexions sans pareille : si les critiques peuvent être partiellement invalidées, elles ne sont pas dénuées de fondement, et cela est bon pour Bitcoin.

Je crois que la principale conclusion à tirer de cet ouvrage, c'est que Bitcoin peut être corrompu, et qu'il l'a bien été dans une certaine mesure, même si cette corruption est plus subtile que Roger Ver et Steve Patterson ne l'imaginent. Les êtres humains sont profondément faillibles et influençables, si bien qu'un mouvement social qui prend de l'ampleur va toujours se voir être « infiltré de l'intérieur ». Si Bitcoin représente bien une menace pour le pouvoir en place, alors il est logique qu'il soit « récupéré », d'une façon ou d'une autre.

Aujourd'hui, le conflit majeur ne porte plus sur la taille des blocs. La question a été largement débattue, et même si nous pouvons discuter du niveau de ce critère, le principe de la limite n'est plus vraiment remis en question.

Ainsi, l'ennemi de BTC n'est pas le « big-blockisme », Bitcoin Cash ou Roger Ver, qui sont largement minoritaires. L'ennemi, c'est plutôt le saylorisme, la doctrine soutenue par Michael Saylor, le patron de Microstrategy, qui veut faire du bitcoin un outil de conservation de valeur entièrement réglementé qui servirait de garantie dans les prêts collatéralisés. L'ennemi, c'est l'idée selon laquelle seul le prix compte, quitte à revenir sur les principes fondateurs de Bitcoin pour le faire augmenter. L'ennemi, c'est la progression insidieuse de l'avarice dans la communauté, qui nous coupe de nos inspirations initiales et qui décourage la bonne adoption. Mais nous en reparlerons une autre fois.

Merci à Édouard pour sa relecture.

L’histoire des débuts de Bitcoin comme vous ne l’avez jamais lue ailleurs

September 7th 2024 at 10:07

Bitcoin est un objet fascinant. Au cours des années, il a fait couler beaucoup d'encre. Véritable OVNI technique et monétaire, il a su se faire sa place dans l'inconscient collectif mondial. Avec la hausse du cours et les épisodes spéculatifs successifs, les médias généralistes ont fini par évoquer de ce phénomène économique. Tout le monde a déjà entendu parler de Bitcoin, en Occident comme ailleurs, et beaucoup de personnes savent vaguement de quoi il s'agit.

Toutefois, nous ne connaissons pas forcément son histoire. Pire que ça : celle-ci se perd au fil du temps. Contrairement aux pionniers qui étaient présents à ses débuts, les nouveaux arrivants n'ont pas conscience de ce qui a précédé. Ils n'ont pas idée de ce qui s'est passé durant les premières années, de qui était Satoshi Nakamoto, de ce qu'il a dit, des aspirations des premiers utilisateurs. Il y a, en somme, une perte de transmission, qui est problématique quand on connaît le message initial de Bitcoin, qui s'inscrivait en opposition à l'autorité, aux États et aux banques.

C'est pour combler cette lacune qu'un nouveau cours arrive sur PlanB Network* : une histoire de la création de Bitcoin (HIS201). Ce cours, rédigé par moi-même, présente ce qui a eu lieu entre l'été 2008 et l'été 2011. Il se focalise évidemment sur le personnage de Satoshi Nakamoto, qui, après avoir créé Bitcoin, s'est évertué à faire croître son système avant de disparaître. Le cours parle également longuement des gens qui ont interagi avec Satoshi et qui l'ont aidé. Bitcoin n'existerait pas sans eux.

Dans ce cours, vous apprendrez :

  • Quels ont été les systèmes qui l'ont précédé ;
  • Comment Bitcoin a lentement émergé durant l'année 2009 ;
  • Comment s'est déroulé le premier essor de Bitcoin à partir de l'été 2010 ;
  • Comment la communauté s'est formée autour Bitcoin ;
  • Quelles ont été les raisons qui ont motivé Satoshi à disparaître.

Vous découvrirez de nombreux détails passionnants sur cette histoire captivante. Vous aurez également une vision d'ensemble claire de la façon dont les évènements se sont succédés entre 2008 et 2011. Les références aux origines de la cryptomonnaie n'auront plus de secret pour vous.

Je vous invite à suivre ce cours gratuitement sur la plateforme de PlanB Network.

Bonne lecture !


* Ce texte a été publié initialement sur le blog de PlanB Network. PlanB Network est une organisation internationale dont la mission est soutenir les communautés locales de Bitcoin par le biais de l'éducation et de la mise en réseau. Elle a été créée en 2023 pour prolonger les efforts menés par Découvre Bitcoin dans la sphère francophone.

La correspondance entre Martti Malmi et Satoshi Nakamoto

March 16th 2024 at 10:00

Le 23 février 2024, alors que se tenait le procès qui opposait Craig Steven Wright à la COPA (Crypto Open Patent Alliance), un évènement concomitant a marqué tous les passionnés de l'histoire de Bitcoin. Martti Malmi, ancien développeur du logiciel principal et bras droit de Satoshi Nakamoto entre 2009 et 2010, a publié la correspondance privée par courrier électronique qu'il entretenait avec le créateur de Bitcoin. Dans ces courriels, on retrouvait une multitude de détails intéressants qui permettaient d'éclaircir ce qui s'était passé à cette époque-là et de confirmer quelques aspects de la personnalité de Satoshi.

Martti Malmi a publié cette correspondance sur son site personnel. Il s'agit d'une archive incomplète, constituée de 260 courriels, couvrant la période entre mai 2009 et février 2011. On sait en effet que ses échanges avec Satoshi ont eu lieu jusqu'en mai 2011, mais qu'il avait changé d'adresse entretemps. Comme raison expliquant cette publication tardive, il a indiqué :

« Je ne me sentais pas à l'aise de partager des échanges de correspondance privée par le passé, mais j'ai décidé de le faire pour un procès important au Royaume-Uni en 2024, dans lequel j'étais témoin. De plus, il s'est écoulé beaucoup de temps depuis que ces courriels ont été envoyés. »

Ces courriels ne sont pas entièrement nouveaux dans le sens où le journaliste Nathaniel Popper avait déjà eu l'occasion de les consulter en 2015 lors de l'écriture de son livre Digital Gold, qui retraçait les débuts de l'histoire de Bitcoin. Il avait en effet pu interroger Martti Malmi, qui lui avait fourni ces courriels, et des extraits de ces échanges étaient abondamment cités dans le livre.

La prise de contact

Martti Malmi est un personnage important dans l'histoire de Bitcoin. Finlandais, il a été actif dans Bitcoin entre 2009 et 2011, avant de prendre un emploi à plein temps et de s'éloigner progressivement de Bitcoin. Il utilisait le pseudonyme sirius-m sur SourceForge, un pseudonyme qu'il a conservé lors de de son implication dans Bitcoin.

En 2009, Martti Malmi est un jeune étudiant en informatique à l'Université technologique d'Helsinki située à Espoo à l'Ouest de la capitale. Il découvre Bitcoin en avril grâce à son intérêt passager pour le crypto-anarchisme de Tim May. Le 9, il teste le système et mine ses premiers bitcoins avec son ordinateur portable (bloc 10 351). Dans la soirée il rédige un court texte de présentation de Bitcoin, qu'il publie sur le forum anti-state.com et celui de Freedomain Radio. Ces deux forums ont pour point commun de promouvoir largement la liberté de l'individu face à l'État, mais ils diffèrent dans leur sensibilité : le premier est de tendance libertarienne de gauche, prônant un anarchisme de marché anti-capitaliste, tandis que le second appartient à la droite anarcho-capitaliste rothbardienne, étant rattaché à la personne de Stefan Molyneux.

Dans son texte au ton résolument agoriste, intitulé P2P Currency could make the government extinct?, Martti Malmi écrit :

« Comme le Liberty Dollar et certaines monnaies locales nous l'ont montré, nous ne pouvons pas nous fier à une monnaie émise de manière centralisée qui peut être facilement arrêtée par l'État. À la place, nous pourrions avoir un système monétaire alternatif basé sur un réseau p2p décentralisé. En faisant quelques recherches sur Google, j'ai découvert qu'un système de ce type a récemment été proposé, et il s'appelle Bitcoin.

[...]

Le système est anonyme, et aucun État ne pourrait possiblement taxer ou empêcher les transactions. Il n'y a pas de banque centrale qui puisse déprécier la devise avec la création illimitée de nouvelle monnaie. L'adoption généralisée d'un tel système ressemblerait à quelque chose qui pourrait avoir un effet dévastateur sur la capacité de l'État à se nourrir à partir de son bétail. Qu'en pensez-vous ? Je suis très enthousiaste à l'idée d'un système pratique qui pourrait vraiment nous rapprocher de la liberté au cours de notre vie. »

Après avoir publié ce texte, Martti Malmi envoie un courriel à Satoshi Nakamoto dans lequel il déclare être « Trickstern du forum anti-state.com » (son autre pseudonyme) et qu'il « aimerait aider avec Bitcoin ». On ignore à quelle date il a expédié ce message, mais probablement peu de temps après la publication du texte. Satoshi lui répond le 2 mai 2009 (#1). Il va droit au but en écrivant directement : « Merci d'avoir lancé ce sujet sur ASC, ta compréhension de bitcoin est en plein dans le mille. »

Le créateur de Bitcoin poursuit en commentant, à propos des réponses sur le forum provenant probablement de gold bugs : « Certaines de leurs réponses étaient plutôt rustres, mais je suppose qu'ils sont tellement habitués à s'opposer à la monnaie fiat qu'ils estiment que tout ce qui n'est pas l'or n'est pas assez bon. Ils admettent qu'une chose est inflammable, mais affirment qu'elle ne brûlera jamais parce qu'il n'y aura jamais d'étincelle. » Ici, il fait référence (peut-être malgré lui) au théorème de régression de Mises, qui postule qu'un bien doit nécessairement posséder une valeur d'usage non monétaire avant de pouvoir devenir une monnaie et que les amateurs d'or aiment invoquer pour défendre leur point de vue. Dans son analogie, l'utilisation non monétaire est cette « étincelle » et la combustion correspond au phénomène monétaire qui, une fois lancé, peut continuer de lui-même à condition de disposer de suffisamment de combustible.

Présenter Bitcoin

Satoshi se présente comme meilleur programmeur qu'écrivain, une évaluation pour le moins contestable quand on compare la qualité de ses interventions avec celle de son code, qui est médiocre. Dans le premier courriel (#1), il déclare : « Mon style d'écriture n'est pas très bon, je suis un bien meilleur codeur. » Cet élément fait écho à une réponse faite à Hal Finney quelques mois plus tôt où il disait qu'il était « meilleur pour la programmation que pour l'écriture ». Il dira aussi en 2010 qu'« écrire une description de ce truc pour le grand public est sacrément difficile ».

Ainsi, même si Martti prend part au développement durant l'année 2009 (il sera crédité dans les remerciements de la version 0.2), Satoshi le met plutôt à contribution pour remplir la page web sur SourceForge (bitcoin.sourceforge.net), la plateforme où est hébergé le code du logiciel, notamment en écrivant une foire aux questions (FAQ). Pour ce faire, Satoshi lui fournit (#3) une compilation des explications qu'il a pu fournir çà et là, en privé et en public. On y retrouve des réponses données à Hal Finney, Ray Dillinger, Dustin Trammell, Jonathan Thornburg, John Gilmore, Martien van Steenbergen, Michel Bauwens et Mike Hearn. (Notons que certaines d'entre elles n'avaient pas encore été publiées à ce jour.)

Aidé par ces courriels riches en informations, Martti rédige alors la FAQ (#4), qui est approuvée par Satoshi (#5). Elle contient des éléments de langage constitutifs de ce qui fera Bitcoin par la suite. Bitcoin y est présenté comme une « monnaie numérique anonyme basée sur un réseau pair à pair » qui « utilise la cryptographie à clés publique et privée », qui « est valorisée pour les choses contre lesquelles elle peut être échangée, tout comme le sont toutes les monnaies papier traditionnelles » et dont les nouvelles unités « sont générées par un nœud du réseau chaque fois qu'il trouve la solution à un certain problème calculatoire ». Martti évoque également quelques-uns des avantages apportés par Bitcoin : le transfert de fonds sur Internet, l'absence de contrôle des transactions par un tiers de confiance, la protection vis-à-vis des politiques monétaires inflationnistes des banques centrales et le potentiel de hausse de la valeur découlant de l'accroissement de la taille de l'économie.

La page est mise en place le 6 mai (#9). Martti y installe également un forum et un wiki le 9 juin (#17). La page, le wiki et le forum seront annoncés par Martti Malmi lui-même sur la liste de diffusion de Bitcoin le 13 juin.

Le 11 juin, Satoshi contacte à nouveau Martti Malmi et lui propose le mot « cryptomonnaie » (cryptocurrency en anglais) pour décrire Bitcoin (#19). Il écrit : « Quelqu'un a proposé le mot "cryptomonnaie"… c'est peut-être un mot que nous devrions utiliser pour décrire Bitcoin, ça te plaît ? » Le Finlandais approuve et avance que « The P2P Cryptocurrency » pourrait être le slogan de Bitcoin. Cette suggestion sera mise en œuvre : le titre de la page web deviendra « Bitcoin P2P Cryptocurrency » et l'annonce de la version 0.3 en juillet 2010 décrira le projet comme « Bitcoin, the P2P cryptocurrency » (#198).

Toutefois, tout ne convient pas à Satoshi. Par exemple, dans le même courriel du 11 juin, il dit à Martti qu'il n'est « pas à l'aise » avec le fait de déclarer que Bitcoin est un « investissement » (#19). Plus tard, en juillet 2010, il reviendra également sur la mise en avant de l'anonymat, pour deux raisons : le danger pour l'utilisateur et la perception du grand public. Quelques heures après sa déclaration sur le forum ne pas vouloir « mettre l’aspect "anonyme" au premier plan », il écrira ainsi à Martti (#197) :

« Je pense que nous devrions mettre moins l'accent sur l'aspect anonyme. Avec la popularité des adresses bitcoin au lieu de l'envoi par IP, nous ne pouvons pas donner l'impression que tout est automatiquement anonyme. Il est possible d'être pseudonyme, mais il faut être prudent. [...] De plus, "anonyme" sonne un peu suspect. Je pense que les gens qui veulent de l'anonymat le découvriront sans que nous en fassions la promotion. »

L'obsession de l'amorçage

Les courriels publiés par Martti Malmi révèlent aussi l'obsession de Satoshi Nakamoto à propos de l'amorçage de Bitcoin. Le 21 juillet 2009, il écrit à celui qui est devenu son bras droit (#24) : « Cela aiderait si les gens pouvaient l'utiliser pour quelque chose. Nous avons besoin d'une application pour l'amorcer. Des idées ? » Un mois plus tard, le 24 août, il lui partage ses idées et il écrit (#28) : « Ce serait plus efficace s'il existait également une niche de produits pour laquelle il pourrait être utilisé. Certaines monnaies virtuelles, comme le Q coin de Tencent, ont percé dans le domaine des biens virtuels. » Le 28, Martti répond (#30) : « Bitcoin pourrait être promu auprès des utilisateurs de communautés virtuelles comme World of Warcraft et Second Life, qui comptent toutes deux des millions d'utilisateurs. » Tout ceci rappelle la réponse de Satoshi à Dustin Trammell du 15 janvier 2009 où il expliquait que Bitcoin pourrait servir de « points de récompense », de « jetons de don », de « monnaie pour un jeu », aux « micropaiements pour des sites pour adultes » ou encore au paiement pour un site web ou pour envoyer un courriel.

Il y a néanmoins un problème qui hante cet amorçage : celui de la première valorisation. Bitcoin est en effet le projet d'une nouvelle monnaie qui a besoin d'une « étincelle ». Pour cela, la méthode historique la plus simple est l'adossement à une autre monnaie déjà adoptée : c'est de cette manière que les États ont pu faire accepter le papier-monnaie à leurs populations. C'est pourquoi Satoshi l'envisage et déclare à plusieurs reprises dans ses échanges avec Martti que Bitcoin sera « garanti par du liquide » (#1) ou « par de la monnaie fiat » (#3). Si cela peut paraître énigmatique de prime abord, il précise sa pensée quelques mois plus tard (#28) : « Offrir de la monnaie pour garantir les bitcoins attirerait les chasseurs de gratuité, ce qui aurait l'avantage de générer beaucoup de publicité. »

Pour mettre en place ces idées, Satoshi est en contact avec plusieurs donateurs éventuels. Dans le courriel du 21 juillet (#24), il écrit ainsi à Martti : « Il y a des donateurs que je peux solliciter si nous trouvons quelque chose qui nécessite un financement, mais ils souhaitent rester anonymes. » L'un d'entre eux sera sollicité plus tard pour payer les diverses dépenses de Martti : le Finlandais recevra 3 600 $ par la poste tout juste un an plus tard ! (#210)

Les idées de Satoshi pour l'amorçage inspirent Malmi, qui tente de mettre en application la garantie du bitcoin par le biais d'une plateforme de change. Le 22 juillet 2009, il décrit son concept à Satoshi (#25) :

« J'ai pensé à un service de change qui vendrait et achèterait des bitcoins contre des euros et d'autres devises. La possibilité d'échanger directement des bitcoins contre une monnaie existante donnerait au bitcoin la meilleure liquidité initiale possible et donc une meilleure facilité d'adoption pour les nouveaux utilisateurs. Tout le monde accepte d'être payé avec des pièces facilement échangeables contre de la monnaie commune, mais tout le monde n'accepte pas d'être payé avec des pièces qui ne sont garanties que pour l'achat d'un type spécifique de produit.

À titre pédagogique, la formule permettant de fixer un prix stable en euros serait quelque chose comme : (Le montant d'euros qu'on est prêt à échanger contre des bc + la valeur en euros des biens que d'autres personnes vendent contre des bc) / (Le nombre total de bc en circulation - les actifs propres en bc). »

La plateforme de Martti consiste à jauger l'offre et la demande d'une manière différente que la bourse traditionnelle, en prenant en compte les euros et les bitcoins déposés par les usagers. Il finit par mettre en œuvre son idée en mars 2010 au travers du site Bitcoinexchange.com (#133) et réalise quelques ventes au fil des mois (#191, #214), mais le système n'est pas avantageux pour les utilisateurs. La plateforme fermera en 2011.

La garantie de la valeur du bitcoin provient en réalité de l'action d'un autre utilisateur, bien connu par ceux qui s'intéressent à l'histoire de Bitcoin : NewLibertyStandard (NLS). Celui-ci s'inscrit sur le forum hébergé sur SourceForge durant l'automne 2009. Le 8 octobre, il annonce qu'il échange des bitcoins contre des dollars sur son site web, newlibertystandard.wetpaint.com, à un taux de change basé sur son propre coût de production. Martti en informe Satoshi (#34), qui lui répond une semaine plus tard (#35) :

« Il est encourageant de voir que davantage de personnes s'intéressent au projet, comme ce site NewLibertyStandard. J'aime son approche de l'estimation de la valeur basée sur l'électricité. Il est instructif de voir quelles explications les gens adoptent. Elles peuvent aider à découvrir une manière simplifiée de comprendre [Bitcoin] qui puisse le rendre plus accessible aux masses. De nombreux concepts complexes dans le monde ont une explication simpliste qui satisfait 80 % des gens, et une explication complète qui satisfait les 20 % restants, ceux qui voient les défauts de l'explication simpliste. »

De son côté, Martti contacte NLS (#34) et effectue un échange avec lui le 12 octobre : 5 050 bitcoins contre 5,02 $ sur PayPal. Cela donne au bitcoin un prix d'échange pour la première fois de son histoire : 0,001 $ environ ! Par la suite, NLS continue à contribuer au projet, par l'intermédiaire de son service de change et par ses tests réalisés pour le portage du logiciel sur Linux (#66). Quant à Satoshi, son obsession à propos de l'amorçage ne le quittera que lorsque le projet prendra réellement de l'ampleur, après le slashdotting de juillet 2010.

La méfiance de Satoshi

Ce qui ressort enfin de ces courriels est la méfiance de Satoshi Nakamoto vis-à-vis du pouvoir. Celui-ci en effet met tout en place pour éviter d'avoir affaire aux autorités, ayant l'intuition qu'il est en train de construire un système monétaire révolutionnaire et que cela ne plaira pas aux élites installées.

Le créateur de Bitcoin démontre une connaissance pointue des systèmes de paiements et de monnaies centralisées alternatives comme les devises en or numériques telles que Pecunix et e-Bullion, le système Liberty Reserve, ou encore le service russe WebMoney. Lorsque Martti lui parle de l'avancement du prototype de sa plateforme d'échange en février 2010, il lui conseille ainsi d'accepter les virements entrants de Liberty Reserve, qui permet de faire des échanges « sans poser de question et en toute confidentialité » (#141). Il évoque aussi l'existence des cartes-cadeaux (« paysafecards ») qui peuvent rendre service pour réaliser certaines opérations financières. Le même jour, il suggère à Martti de ne pas « se précipiter » et de ne pas « se faire rejeter par toutes les solutions de paiement » (#142), ce qui indique qu'il connaît très bien la censure bancaire qui règne dans le milieu. Il a également conscience du problème de la rétrofacturation comme l'atteste un courriel adressé à Martti quelques jours plus tard (#151) :

« Toutes les méthodes de paiement conventionnelles ont recours à la réfutabilité pour pallier l'absence de mots de passe et de crypto. Le système est largement ouvert à la copie des numéros de carte de crédit et des numéros de compte en clair, et ils y remédient en inversant la transaction après coup. »

Satoshi sait donc très bien où il met les pieds et est conscient que ce qu'il fait remet en cause l'autorité financière sur le transfert monétaire sur Internet. Il a probablement entendu parler de la fermeture du système de devise en or numérique e-gold a fermé en 2007 et de l'arrestation de ses fondateurs, qui ont été condamnés pour facilitation de blanchiment d'argent et activité de transfert d'argent sans licence. Il a connaissance de la censure financière grandissante perpétrée par les banques pour se conformer aux réglementations étatiques.

Il donne quelques indices dans sa façon de dire les choses. Par exemple, lorsqu'il s'oppose au fait de considérer explicitement Bitcoin « comme un investissement » en juin 2009, il écrit à Martti que « c'est quelque chose de dangereux à dire » et qu'il devrait « supprimer ce point » (#19), craignant probablement les lois qui réglementent le conseil en investissement. Plus tard, en février 2010, lorsque Martti lui évoque la volonté de traduire le site web en finnois, Satoshi répond la chose suivante (#158) :

« Il serait peut-être préférable de ne pas le traduire dans ta propre langue. Souvent, la réponse habituelle en matière de légalité est que le contenu n'est destiné qu'aux ressortissants d'autres pays. Le fait de le traduire dans ta langue maternelle affaiblit cet argument. »

Ainsi, la préoccupation de Satoshi vis-à-vis du pouvoir politique atteint un niveau quasi paranoïaque, ce qui montre qu'il a conscience du caractère profondément transgressif de sa découverte. C'est probablement pourquoi il déclarera dans l'un de ses derniers messages publics en décembre 2010 que « WikiLeaks a donné un coup de pied dans la fourmilière » et que « la colonie se dirige maintenant vers nous », avant de disparaître à jamais.

Le succès de Bitcoin et la disparition

À partir de la fin de l'année 2009, les choses commencent à s'arranger pour Bitcoin. Le mois de novembre est consacré à la migration de la page SourceForge vers Bitcoin.org (#102) : la description de Martti Malmi se retrouve donc sur le site officiel (#124). C'est aussi l'occasion de lancer un nouveau forum, celui hébergé sur SourceForge n'étant pas assez évolué. Satoshi écrit ainsi (#59) : « Maintenant que le forum sur bitcoin.sourceforge.net gagne en popularité, nous devrions vraiment chercher un endroit qui héberge gratuitement la gestion d'un forum complet. » Après des hésitations au sujet du moteur logiciel à utiliser, c'est Simple Machines Forum qui est choisi par Satoshi (#99). Le nouveau forum est mis en ligne le 26 novembre à l'adresse bitcoin.org/smf (#110).

Quelques mois plus tard, ce forum commence à attirer beaucoup de monde et devient le centre névralgique de la communication autour de Bitcoin. Le 7 février 2010, Satoshi s'étonne ainsi de son succès (#153) : « Le forum est en train de décoller. Je ne m'attendais pas à ce qu'il y ait autant d'activité aussi rapidement. » En mai, Martti devra ajouter plusieurs sections pour organiser les nombreuses discussions (#191).

Certaines personnes contactent également Satoshi en privé. C'est notamment le cas de Jon Matonis, un économiste qui tient le blog The Monetary Future où il traite de sujets liés aux monnaies numériques, à la banque libre et à la cryptographie, et qui « souhaite écrire un article sur Bitcoin » (#189). Le 4 mars, Satoshi lui répond en le complimentant sur son blog en disant qu'il « aurait aimé qu'il y ait quelque chose comme ça » quand il avait fait ses premières recherches trois ans auparavant. Le 6, il envoie un courriel à Martti en lui demandant de l'aide, car il n'a « pas le temps de répondre à ses questions », chose que le Finlandais accepte le lendemain (#190). Néanmoins, il semble que Satoshi ne le met finalement pas en relation avec Jon Matonis, ce dernier publiant un très succinct article sur Bitcoin le 13 mars (UTC).

Le 11 juillet 2010, il se produit un évènement qui bouleverse l'histoire de Bitcoin : suite à la sortie de la version 0.3 du logiciel, une courte présentation de Bitcoin rédigée par un utilisateur est publiée sur Slashdot, un site d'actualité très populaire auprès des passionnés d'informatiques et d'autres sujets. Cet évènement provoque un afflux massif de visiteurs sur le site et sur le forum de Bitcoin, une augmentation du nombre d'utilisateurs et de mineurs sur le réseau. En particulier, le prix du BTC connaît la première hausse majeure de son histoire, en passant de 0,008 $ à 0,08 $ en une semaine.

Mais cela veut dire aussi que le travail de Satoshi et des développeurs s'accroît considérablement. Le 18 juillet (#210), le créateur de Bitcoin écrit ainsi à Martti, en réponse à sa suggestion de changer de service d'hébergement pour le site et le forum :

« S'il te plaît, promets-moi de ne pas faire de basculement maintenant. La dernière chose dont nous avons besoin, c'est de problèmes de basculement qui s'ajoutent à l'afflux de travail que nous recevons actuellement de slashdot. Je perds la tête tellement il y a de choses à faire. »

Ce sentiment de surcharge se confirme dès l'été avec plusieurs problèmes techniques qui sont découverts, comme le 1 RETURN bug ou le dépassement de mémoire qui provoque le Value Overflow Incident.

Tout ceci montre cependant que le projet a pris. La communauté est désormais suffisamment grande et enthousiaste pour que Bitcoin ne faiblisse pas. Satoshi sent qu'il peut prendre du recul et donner plus de responsabilités à ses premiers auxiliaires, Martti Malmi et Gavin Andresen. Le rôle de Gavin est notamment prépondérant. Le 3 décembre, lorsque Martti lui demande à qui il pourrait donner un rôle d'administrateur serveur supplémentaire pour le site, Satoshi répond (#241) :

« Ce devrait être Gavin. J'ai confiance en lui, il est responsable, professionnel, et techniquement bien plus compétent que moi avec linux. »

C'est probablement en décembre 2010 que le créateur décide de disparaître, alors que des utilisateurs du forum suggèrent que WikiLeaks devrait accepter le bitcoin, l'ONG de Julian Assange étant soumise à un blocus financier des acteurs traditionnels et ne pouvant donc pas recevoir de dons. Le 5 décembre, Satoshi s'y oppose publiquement en déclarant que « le projet a besoin de grandir progressivement pour que le logiciel puisse se renforcer en cours de route » et que « Bitcoin est une petite communauté expérimentale encore naissante ». Le 7 décembre, il envoie un courriel à Martti lui demandant s'il peut l'« ajouter à la liste de développeurs du projet sur la page de contact ». Son intention est de retirer ses propres informations de contact. Cela corrobore les propos que Gavin Andresen tiendra quelques années plus tard, Satoshi ayant procédé exactement de la même façon avec lui : « [Satoshi] a fini par me rouler dans la farine en me demandant s'il pouvait mettre mon adresse de courrier électronique sur la page d'accueil de bitcoin, et j'ai dit oui, sans me rendre compte que, lorsqu'il mettrait mon adresse, il enlèverait la sienne. »

Le 12 décembre, Satoshi poste son dernier message public sur le forum, mais continue d'interagir en privé avec les personnes en lesquelles il a confiance. Il cherche à se faire le plus discret possible et ne souhaite pas s'exposer en se chargeant de la communication du projet. Ainsi, le 6 janvier 2011, lorsque Gavin lui dit qu'il ferait mieux de parler à la presse à l'occasion d'un contact avec Rainey Reitman de l'Electronic Frontier Foundation, il répond que ce dernier est « la meilleure personne pour le faire » (#254). Ce n'est pas par manque d'intérêt, car il poursuit en ajoutant :

« L'EFF est très importante. Nous voulons entretenir de bonnes relations avec elle. Nous sommes le type de projet qu'ils apprécient ; ils ont aidé le projet TOR et ont fait beaucoup pour protéger le partage de fichiers en P2P. »

Il disparaît définitivement en mai 2011, deux ans après la première prise de contact avec Martti Malmi. À celui-ci il écrit : « Je suis passé à autre chose et je ne serai probablement plus là à l'avenir. » Il a peut-être choisi de se consacrer à son activité professionnelle, mentionnée dans l'un des courriel pour expliquer son absence d'août 2009 (#24). On ne le saura probablement jamais.

Suite à la disparition du créateur de Bitcoin, le site et le forum seront confiés à Cobra (un autre Finlandais) et Theymos. Le forum sera ensuite déplacé à l'adresse forum.bitcoin.org en mai 2011 puis vers bitcointalk.org en août. Martti Malmi, lui, vendra ses bitcoins durement minés pour s'acheter un appartement à Helsinki. Et Bitcoin continuera de fonctionner, bloc après bloc.

Des nouveaux éléments dans l'énigme Nakamoto

La publication de la correspondance entre Martti Malmi et Satoshi Nakamoto constitue ainsi un évènement important, qui a marqué la communauté de Bitcoin. Ces courriels nous racontent la relation qui unissait le créateur de Bitcoin et le jeune Finlandais lorsqu'ils ont développé ce qui est aujourd'hui une cryptomonnaie utilisée par des millions de personnes, notamment en forgeant un discours qui a depuis été repris par beaucoup. Nous remercions ainsi Martti Malmi de les avoir mis en ligne, malgré sa réticence compréhensible à rendre public des échanges privés sans l'accord de l'autre personne.

Ces courriels sont fondamentaux dans la compréhension que l'on a de Satoshi. Même s'ils ne nous apprennent rien de réellement crucial, ils ont le mérite d'éclaircir certains points sur la façon dont se sont déroulées les choses, tant du point de vue de la communication que de la technique. Certains traits de personnalité du créateur de Bitcoin nous sont aussi confirmés comme son obsession de l'amorçage ou sa méfiance des autorités.

En outre, ses relations avec d'autres personnages clés de l'histoire de Bitcoin transparaissent un peu plus clairement. Le 21 juillet 2009, Satoshi a ainsi mentionné Hal Finney disant qu'il avait « ouvert la voie » des années auparavant avec « sa Reusable Proof of Work (RPOW) » (#24), ce qui nous confirme qu'il avait bien connaissance de ce système datant de 2004. Martti et Satoshi parlent aussi d'un certain David (#23), qui n'est nul autre que David Parrish ou dmp1ce et qui semble avoir un peu contribué au développement en 2009. On distingue aussi l'importance de NewLibertyStandard qui a tout simplement lancé Bitcoin économiquement en étant le premier commerçant et en garantissant une sorte de plancher de valeur. Enfin, Gavin Andresen apparaît clairement dans ces e-mails comme celui qui pris la place de Martti Malmi en tant que bras droit de Satoshi au cours de l'année 2010, le Finlandais ayant été assez occupé à partir de ce moment.

En complément de cet article, vous pouvez retrouver l'épisode d'Enigma Nakamoto consacré à ce sujet : Épisode 11 : les mails de Martti Malmi.

Vous pouvez également en apprendre plus sur Bitcoin dans mon livre, L'Élégance de Bitcoin, qui regorge de détails croustillants et dont les deux premiers chapitres sont dédiés à raconter son histoire. Disponible sur le site de l'éditeur en format broché et ebook, ainsi que sur Amazon.

L’Élégance de Bitcoin : un ouvrage singulier

February 21st 2024 at 10:00

En mars 2022 j’ai décidé d’écrire un livre sur Bitcoin. Cela faisait quelques temps que l’idée me trottait dans la tête, ayant accumulé un certain nombre de connaissances sur le sujet et voulant exposer clairement ce que j’avais compris. Vingt-et-un mois plus tard, non sans difficulté, celui-ci était terminé. Il est sorti officiellement le 31 janvier 2024 et connaît depuis un lancement encourageant !

Cet article est une présentation de cet ouvrage. Il en retrace sa longue conception, en expose le contenu général et dévoile quelques-uns des sujets abordés. J’espère ici convaincre les quelques personnes qui hésiteraient à se le procurer.

Un projet de longue haleine

L’idée de ce projet de livre m’est venue progressivement, mais elle s’est imposée dans mon esprit au cours de l’hiver 2021. La France était alors en proie à la dure restriction du passe vaccinal, ce qui m’avait un peu ouvert les yeux sur les possibilités d’évolution de notre société. Bitcoin représentait pour moi une sorte d’espoir, un outil de liberté sur lequel focaliser mon attention, et je voulais partager cette vision de manière claire et complète. Ayant écrit plus d’une centaine d’articles sur le sujet et ayant traduit l’ouvrage Cryptoeconomics d’Eric Voskuil, j’estimais avoir la légitimité pour écrire ce livre. J’ai annoncé ma décision début mars, quelques semaines à peine après l’invasion de l’Ukraine par la Russie et l’application de sanctions économiques drastiques contre les résidents russes.

J’ai mis au point une campagne de financement participatif en bitcoins qui permettrait de payer pour le lancement du livre et de me rémunérer pour quelques mois d’écriture. Celle-ci a été mise en place sur mon propre nœud grâce à Umbrel et BTCPay Server, et relayée via un VPS loué (en BTC) chez BitLaunch. La campagne a été financée principalement en BTC, mais quelques contributions ont été aussi faites en XMR et en BCH, cryptomonnaies que j’acceptais manuellement. Diverses contreparties ont été promises aux contributeurs et ont depuis à peu près toutes été honorées.

Le plan de l’ouvrage était déjà cohérent et il ne changerait pas significativement tout au long de la rédaction. L’idée était de décrire l’origine avant la destination, le pourquoi avant le comment, le général avant le particulier, pour former un ensemble clair et complet. Le contenu n’était pas destiné aux nouveaux venus, mais devait tout de même rester compréhensible pour le lecteur intéressé. Le propos devait se différencier du contenu produit par les « influenceurs » qui, en général, reste souvent à la surface et se limite parfois au prix et à l’investissement… Il était ainsi nécessaire que les sujets soient traités en profondeur, y compris d’un point de vue technique.

J’ai mis toute mon âme dans ce livre. J’y ai placé tout ce qui avait de l’importance pour moi, tout ce qui m’avait fasciné dans Bitcoin, même si certains sujets pouvaient être controversés ou complexes. J’ai essayé d’être le plus sincère dans ma démarche, en indiquant d’où venait ce que j’avançais : l’ouvrage contient ainsi une multitude de références disséminées au sein de centaines de notes (à tel point que des notes supplémentaires ont dû être extraites et être hébergées en ligne). Cet ouvrage est aussi un témoignage de ma relation avec Bitcoin, notamment dans la conclusion (chapitre 15) où je donne un avis plus personnel et où j’émets quelques prospectives sur Bitcoin.

Au cours de la rédaction, le contenu a pu être amélioré grâce aux diverses relectures bénévoles. Je remercie grandement ceux qui ont accepté de relire un chapitre ou deux pour me signaler ce qui n’allait pas, au niveau de la forme ou du fond. Ils sont cités au début du livre. Cet aspect m’a fait prendre conscience que l’écriture d’un livre n’était pas une tâche strictement individuelle : c’est un travail mené par une personne unique, certes ; mais celui-ci dépend du retour et du soutien d’autres personnes. Je n’aurais jamais pu écrire ce livre seul.

Assez rapidement, j’ai eu quelques contacts avec des éditeurs. J’ai finalement choisi la maison d’édition spécialisée Konsensus Network pour m’aider à publier l’ouvrage. Elle était constituée de bitcoineurs passionnés et proposait le paiement en bitcoins directement dans sa boutique, deux choses essentielles de mon point de vue. J’ai notamment été en communication avec Édouard Gallego qui m’a grandement aidé dans le processus (et que je remercie infiniment).

Enfin, il m’a été conseillé de trouver quelqu’un qui pourrait écrire une préface, car (on ne va pas se mentir) cet élément peut faciliter les ventes. La préface sert en effet de caution intellectuelle, garantissant une certaine qualité du propos auprès du public, une sorte de validation par un pair utile au discernement individuel. J’ai ainsi dû chercher un préfacier. C’était une chose délicate car, de mon point de vue, la personne devait à la fois m’avoir appris quelque chose (je devais lui être redevable) et apprécier le livre, au moins partiellement. Mon choix s’est porté vers Jacques Favier, historien et co-fondateur du Cercle du Coin, que j’avais découvert en 2017 par l’intermédiaire d’une vidéo de Raj de la chaîne Autodisciple, et dont j’avais lu l’ouvrage La Monnaie acéphale co-écrit avec Adli Takkal-Bataille. Jacques est quelqu’un que j’estime et dont j’apprécie les interventions orales comme écrites, ainsi que les multiples livres. Il a une culture historique que je n’aurais probablement jamais et est d’une finesse remarquable quand il s’agit de parler de Bitcoin.

En octobre 2023, je lui ai formulé ma demande, escomptant qu’il serait ouvert à la chose, et il a accepté de relire mon manuscrit. Je savais qu’il n’apprécierait pas tout le contenu du livre, et notamment ses penchants les plus « libéraux » et « autrichiens », mais j’espérais qu’il y trouverait des points qui lui plairaient. Il a finalement accepté. Il a rédigé une superbe préface, avec le talent d’écriture que ses lecteurs lui connaissent. Le fait que nous ayons des points de vue différents n’est à mon avis pas un défaut, d’autant plus que j’ai voulu m’adresser à tout le monde. Même s’il existe évidemment des opinions erronées au sujet de Bitcoin, la diversité des points de vue est une richesse qu’il convient de cultiver. Tout comme dans la célèbre fable indienne où des aveugles touchent chacun une partie différente d’un éléphant et décrivent l’animal d’une façon différente, nous avons tous notre perspective de Bitcoin qui peut être valable et complémentaire par rapport aux autres, à condition d’être de bonne foi.

Un contenu riche

Le livre a pour objectif de donner une vue d’ensemble de Bitcoin, à la fois sous des perspectives technique, historique, économique et politique. Tout d’abord, j’aborde l’histoire de Bitcoin de ses origines en 2008 à aujourd’hui (chapitres 1 et 2). Puis, j’évoque ses racines proprement dites en explorant ses fondements monétaires, politiques et techniques et en retraçant comment il s’inscrit dans une évolution déterminée (chapitres 3, 4, 5 et 6). Ensuite, je présente son modèle de fonctionnement général, qui est plutôt simple quand on y pense mais terriblement efficace, en décrivant tour à tour la signature numérique, le minage et la détermination du protocole (chapitres 7, 8, 9, 10, 11). Enfin, je rentre dans les détails plus techniques en m’attardant sur les rouages de Bitcoin et en abordant des thèmes tels que la confidentialité, la programmabilité et la scalabilité (chapitres 12, 13, 14).

Table des matières élégance de Bitcoin
Table des matières (cliquer pour agrandir)

Le contenu est donc très riche et saura contenter les plus curieux. Les sujets abordés dans le livre sont des sujets réels, profonds, et parfois complexes, qui sont rarement abordés dans les médias généralistes. On alterne entre les idéologies politiques, les solutions techniques, l’utilité du système, la censure des transactions, l’altération des règles de consensus ou les frais de transaction. Il ne s’agit pas de convaincre le lecteur d’« investir » dans le bitcoin, mais de lui faire prendre conscience des enjeux qui s’incarnent au sein même de Bitcoin et de la bataille de la monnaie numérique qui se joue aujourd’hui même.

Le titre de l’ouvrage – qui était à l’origine provisoire, mais qui s’est imposé comme définitif avec le temps – reflète l’élégance rare qui caractérise la conception de base de Bitcoin. Dans le propos, cette élégance est en filigrane : vous ne trouverez pas de grand discours philosophique sur la beauté ou de récit grandiloquent à propos d’une expérience mystique, mais vous pourrez ressentir cette élégance à travers la façon dont Bitcoin est agencé. Bitcoin tire sa force de cet aspect. Sa simplicité est à la base de sa robustesse : comme l’écrivait Satoshi Nakamoto dans le livre blanc, « le réseau est robuste du fait de sa simplicité non structurée ».

L’image de couverture (conçue par le talentueux ImTechnicolor) représente Bitcoin en tant qu’arbre dont les branches sont des pistes de circuit imprimé et dont les feuilles sont des pastilles. Elle combine ainsi la nature informatique du système, qu’on retrouve dans le réseau qui le supporte, et son aspect organique, lié aux êtres humains et à leurs interactions économiques et culturelles. De plus, cette illustration résumé particulièrement bien les différents thèmes abordés dans l’ouvrage : les racines techno-idéologiques de Bitcoin retraçant ce qui a pu mener à sa découverte ; son caractère essentiellement pluriel, qui se transcrit dans les différentes scissions et les versions alternatives du protocole ; sa chaîne de blocs, que Satoshi décrivait comme « une structure en forme d’arbre qui a pour racine le bloc de genèse, chaque bloc pouvant avoir plusieurs candidats à sa suite » ; et enfin les arbres de Merkle, qui interviennent dans les blocs pour agencer les transactions. J’en suis particulièrement satisfait.

Une perspective différente

Beaucoup de contenu sur Bitcoin se concentre sur les choses qui plaisent au grand public. Le nerf de la guerre numérique étant l’attention, il faut aborder les sujets de manière péremptoire et simpliste, qui parle au plus grand nombre sans trop le bousculer. Il convient ainsi bien souvent d’évoquer le pouvoir d’achat de nos monnaies qui s’érode et le prix du bitcoin qui monte en conséquence, dans une vision schématique du phénomène. En général, on ne cherche pas trop à revenir sur les racines cypherpunks de Bitcoin, ni à mettre en avant qu’il permet de contrevenir à la loi positive ou de s’adonner à certains vices. On évite également de parler de ses faiblesses et de ses limites, voulant convaincre autrui d’en acheter un peu.

Étant anticonformiste, je m’oppose à cette vision des choses, qui a ses mérites (je le concède) mais qui ne cadre pas avec ce que Bitcoin véhicule. Je pense qu’il est profitable de dire ce qui nous semble être la vérité de manière crue et directe, quitte à déplaire aux plus modérés. Cet ouvrage a été écrit dans cette optique et de multiples sujets polémiques sont abordés. En voici quelques-uns.

Bitcoin possède des racines idéologiques profondes. Bitcoin n’est pas un assemblage technique neutre, mais possède des valeurs qui sont inscrites dans le code du logiciel, qui peuvent être identifiées dans les écrits de son fondateur et qui se retrouvent au sein de sa communauté. La valeur principale est bien entendu la liberté, le but de Bitcoin étant, comme l’écrivait Satoshi, de « conquérir un nouveau territoire de liberté pour plusieurs années ». Parmi les mouvements qui ont influencé la découverte de Bitcoin, on peut citer le libertarianisme américain moderne initié par Murray Rothbard dans les années 60, l’agorisme de Samuel Konkin III, le mouvement libriste débuté par Richard Stallman dans les années 80, l’extropianisme transhumaniste de Max More, et le mouvement cypherpunk des années 90 représenté par Tim May. Les expériences de monnaies numériques forment aussi une indication de la longue quête qui a mené à la cryptomonnaie. Je ne suis évidemment pas le premier à parler de cette « préhistoire » de Bitcoin : des livres ont été écrits à ce sujet – dont notamment Digital Cash de Finn Brunton et The Genesis Book d’Aaron van Wirdum, sorti très récemment – et des épisodes de podcast y ont été consacrés – et en particulier les premiers épisodes de celui d’Urbantech.

L’argent liquide physique va disparaître. Tout comme la monnaie a transitionné de la monnaie métallique au papier-monnaie, celle-ci subit une transformation similaire en devenant peu à peu une monnaie entièrement numérique. Cette évolution est aujourd’hui en cours en Occident et devrait se finaliser dans les décennies à venir, sauf dans le cas d’une prise de conscience massive. Nous nous retrouverons dans un monde utilisant principalement de la monnaie numérique de banque centrale et ses dérivés privés, dans lequel le rôle de l’argent liquide papier aura été rendu obsolète et négligeable. La surveillance et la censure financières pourront se déployer comme jamais auparavant. Dans ce monde aux aspects dystopiques, Bitcoin formera une alternative cruciale pour la liberté.

Bitcoin est une monnaie de désobéissance. Bitcoin n’a d’utilité propre par rapport au dollar et à l’euro que dans la mesure où il existe en dehors des lois et de l’intervention des banques. Par sa résistance à la censure (aspect largement mis en valeur dans le livre), cet outil est fait pour désobéir aux autorités en charge, chose qui peut être jugée légitime ou non. Il garantit la liberté de transaction pour des activités sensibles comme la liberté d’expression, l’opposition politique dans les pays, l’envoi de fonds à l’étranger, et plus généralement l’économie parallèle.

L’adoption de masse n’aura pas lieu. L’adoption de masse du bitcoin est désirable dans la mesure où elle permettrait à tous de disposer d’une monnaie libre, et empêcherait les diverses manipulations monétaires réalisées par les États et par les banques. C’est pour cela qu’elle est souvent présentée comme un objectif à atteindre, comme si les monnaies fiat pouvaient disparaître dans une hyperbitcoinisation fulgurante. Cependant, il est illusoire de croire qu’une telle adoption pourrait survenir du jour au lendemain, et tous ceux qui ont travaillé sur le terrain peuvent en témoigner. L’utilisation de Bitcoin suppose des contraintes variées (comme la volatilité du pouvoir d’achat, les frais de transaction, le manque de scalabilité et la réglementation dissuasive), ce qui crée une barrière à l’entrée que tout le monde n’est pas prêt à franchir. La sobriété du discours pourrait ainsi être bénéfique.

Le passage à l’échelle se fera (aussi) par le recours aux mises en œuvre alternatives de Bitcoin. Comme tout le monde le sait, Bitcoin ne passe pas à l’échelle en tant que système unique : le nombre de transactions pouvant être incluses dans un bloc est restreint par une limite de poids de blocs, et les solutions de seconde couche censées améliorer cette capacité de traitement, comme le Lightning Network, sont par essence imparfaites, puisque reposant sur le règlement des litiges sur la chaîne. Toutefois, il existe une troisième voie pour accroître le nombre de transferts : c’est l’utilisation de monnaies de substitution, c’est-à-dire de cryptomonnaies alternatives libres et décentralisées possédant des caractéristiques proches de BTC (propriété entière, résistance à la censure, résistance à l’inflation) mais n’offrant pas la même sécurité. Cet effet peut déjà être observé lors de la hausse de frais sur le réseau lorsque les utilisateurs ont recours à d’autres cryptomonnaies (2023 en a été un bel exemple avec Ordinals). En parallèle, certaines boutiques en ligne focalisées sur Bitcoin ont compris le phénomène à l’instar de Bitrefill, qui accepte le litecoin (LTC) et d’autres cryptomonnaies, et de ShopInBit, qui accepte le monero (XMR). De manière générale, cette solution pourrait s’imposer à long terme de la même manière que l’argent a pu être le complément de l’or pendant des siècles avant d’être démonétisé en 1873, à condition bien sûr que la demande pour Bitcoin ne soit pas trop faible et qu’une solution de scalabilité révolutionnaire ne soit pas découverte entretemps.

Où se procurer l’ouvrage

Vous retrouverez ainsi, dans cet ouvrage qui présente une vision profonde et cohérente de Bitcoin, du contenu qui n’a pas forcément été abordé dans la langue de Molière. Ce sera, je l’espère, une lecture qui saura se démarquer des autres.

Vous pouvez vous procurer l’ouvrage sur la boutique de Konsensus Network, où il est possible de payer en BTC et en euros. Il est aussi disponible à la vente sur Amazon à un prix plus élevé et dans un format légèrement différent : l’objet est plus grand et plus lourd, et le papier un peu plus blanc. Les évaluations positives sont bien évidemment les bienvenues si vous avez effectué un achat sur la plateforme récemment ; cela aidera à améliorer la visibilité du livre. Le livre peut également être retrouvé sur le site de la FNAC. Un format numérique (epub) devrait être proposé prochainement, sur toutes les plateformes.

Enfin, précisons que vingt-et-un jetons non fongibles (NFT) liés au livre ont été forgés via le protocole Ordinals, dont la liste des identifiants a été incluse dans le livre. Ils sont en voie d’être distribués aux contributeurs et aux relecteurs.

Bitcoin en 2023 : Ordinals, BRC-20, frais et censure

December 31st 2023 at 09:30

L’année 2023 dans Bitcoin a été marquée par l’émergence et le succès des métaprotocoles Ordinals et BRC-20. Ce ne sont en effet pas les demandes d’ETF qui ont animé le plus les discussions au cours de cette année, mais la création et l’échange de jetons fongibles et non fongibles (NFT) par l’intermédiaire de ces standards. Cela s’explique par la vague spéculative ayant eu lieu à propos de ces jetons, et par l’encombrement de l’espace de bloc qu’elle a entraîné, menant à une hausse des frais de transaction considérable. Une certaine tension s’est installée et fait ressurgir des questions comme celle de l’utilisation légitime du protocole ou celle de la censure. C’est ce dont nous parlerons ici, en guise de rétrospective.

Ordinals, le protocole d’inscription et de transfert de NFT

Le protocole Ordinals a été conçu par Casey Rodarmor, développeur reconnu dans la communauté de Bitcoin. Ce protocole permet l’émission et le transfert de jetons non fongibles, aussi appelés NFT pour non-fungible tokens. La particularité de ces « artéfacts numériques » est que toutes leurs données sont inscrites sur la chaîne de blocs et qu’ils sont suivis et transférés via une numérotation des satoshis par nombres ordinaux, d’où le nom du protocole. Créer des NFT sur la chaîne de BTC était déjà possible depuis 2014 par le biais du métaprotocole Counterparty, mais le contenu lié n’était pas conservé sur la chaîne.

Cette possibilité d’inscription, même si elle existait antérieurement sous une forme plus indirecte, a été largement facilitée par la mise à niveau Schnorr-Taproot qui s’est produite le 14 novembre 2021. En effet, les inscriptions Ordinals sont réalisées au sein d’un script de déverouillage placé dans le témoin de la transaction et écrit à l’aide de Tapscript. Les inscriptions sont identifiées à l’aide de la structure particulière du script et en particulier par l’indicateur ord.

Elles bénéficient du calcul des frais lié à SegWit qui pondère les données du témoin de façon quatre fois moins importante que les autres données de la transaction. Cette caractéristique donne a cette méthode un avantage par rapport au schéma d’inscription de données NULLDATA, qui utilise l’opérateur OP_RETURN pour stocker des données dans des sorties « classiques » indépensables. De plus, le fait de passer par Tapscript permettent à ces inscriptions de ne pas être limitées en taille par les restrictions des scripts classiques : celle des 3,6 ko standards, dont le respect est nécessaire à la bonne diffusion de la transaction sur le réseau (règle de mempool), et celle des 10 ko obligatoires, qui doit être respectée pour l’inclusion dans un bloc (règle de consensus). La taille d’une inscription Ordinals est donc plafonnée uniquement par la taille limite des blocs.

Le protocole Ordinals a été lancé officiellement le 20 janvier 2023 (UTC). Il a provoqué immédiatement le débat, comme en témoigne l’article de Pourtreaux publié le 25. Le 2 février, une image de près de 4 Mo a été incluse dans le bloc 774 628, suscitant l’émoi dans la communauté. Il s’agissait d’une image des « Taproot Wizards », détournement du mème de la Magic Internet Money contenant notamment les lunettes de soleil usuellement arborées par Udi Wertheimer, l’un des instigateurs de cette tendance. Le bloc était le plus gros bloc jamais miné sur BTC et l’est toujours aujourd’hui.

Ordinals a connu un succès fulgurant. Présenté comme une nouveauté, ce modèle a tout de suite plu aux artistes et aux spéculateurs en tous genres. Son succès a été tel que le sujet a été abordé par la presse généraliste, particulièrement friande de ce genre de phénomène. Mais il a vite été remplacé par un protocole autrement plus viral : la norme BRC-20.

BRC-20 : des jetons fongibles basés sur les inscriptions Ordinals

Le succès d’Ordinals a donné des idées aux gens. Ç’a été le cas du développeur et analyste domo qui a dévoilé le standard BRC-20 le 9 mars 2023 (UTC). Les jetons BRC-20, appelés comme tels en référence à la norme ERC-20 présente sur Ethereum, sont des jetons fongibles, c’est-à-dire que chaque unité du jeton est interchangeable avec une autre.

Le principe du standard BRC-20 est d’inscrire des fichiers JSON sur la chaîne afin d’effectuer des opérations sur les unités de compte. Trois fonctions existent : deploy, qui permet de créer un nouveau jeton sur le réseau, mint, qui permet de forger de nouvelles unités, et transfer, qui permet de transférer les unités en notre possession. Chaque jeton a son sigle boursier, son plafond d’unités en circulation et sa limite d’émission par transaction. À titre d’illustration, voici le fichier de déploiement du jeton ordi (le premier jeton créé par domo lui-même et leader actuel du marché des BRC-20) inscrit le 8 mars dans le bloc 779 832 :

{ 
  "p": "brc-20",
  "op": "deploy",
  "tick": "ordi",
  "max": "21000000",
  "lim": "1000"
}

Là encore, les jetons fongibles sur Bitcoin ne forment pas quelque chose d’entièrement nouveau. En 2013-2014, on pouvait déjà émettre et utiliser des pièces colorées, qui ont d’ailleurs eu leur petit succès à l’époque, à l’instar des Open Assets de Coinprism, des CoinSpark assets de Coin Sciences, et des Colored Coins de Colu. Les BRC-20 nous rappellent aussi les user currencies qu’il était possible de créer sur le protocole Mastercoin (aujourd’hui appelé Omni), dont faisait partie notamment le stablecoin Tether USD (émis initialement sous le nom de Realcoin en 2014).

L’avantage de la norme BRC-20 est qu’elle est très simple et qu’elle se fonde sur un protocole existant très à la mode. Cependant, elle constitue aussi une piètre implémentation de jetons, non optimisée. Par exemple, les transferts nécessitent deux transactions : l’une pour autoriser le transfert par le biais d’un nouveau fichier JSON et l’autre pour effectuer le déplacement des satoshis à l’adresse souhaitée. Il est donc nécessaire de réécrire à chaque fois toutes les données liées au jeton (l’indicateur ord, le format du fichier, et le fichier lui-même) sur la chaîne. De plus, des clients d’indexation doivent être déployés pour suivre la distribution des jetons, ce qui est une charge non négligeable.

Dès le début, domo lui-même expliquait dans un avertissement précédant la description technique de son protocole :

« Il s’agit uniquement d’une norme expérimentale amusante démontrant qu’il est possible de créer des états de solde en dehors de la chaîne à l’aide d’inscriptions. Elle ne doit en aucun cas être considérée comme LA norme pour la fongibilité sur Bitcoin avec Ordinals, car je pense qu’il est très certainement possible de faire des meilleurs choix de conception et des optimisations. Par conséquent, il s’agit d’une expérience extrêmement évolutive, et je déconseille fortement de prendre des décisions financières à partir de ce modèle. »

domo, brc-20 experiment, 10 mars 2023

La réelle particularité des BRC-20 est leur procédé d’émission. En effet, les jetons sont forgés par des transactions Bitcoin, contenant l’inscription liée à l’instruction mint. Une limite d’émission par transaction est déterminée dès le début (pour l’ordi il s’agit de 1000 unités) ainsi qu’un plafond total (21 millions pour l’ordi). N’importe qui peut donc participer à la création initiale des jetons. Une fois qu’ils ont tous été forgés, il n’est plus possible d’en créer de nouveaux, à moins de modifier la norme BRC-20 elle-même.

Cette particularité donne une certaine rareté aux unités et c’est ce qui semble plaire. À ma connaissance, aucun BRC-20 n’a de cas d’utilisation revendiqué. Il s’agit essentiellement de memecoins servant de support à la spéculation.

L’envolée des frais de transaction

Comme on le sait, la taille des blocs de BTC est limitée par un paramètre appelé la limite de poids. Le poids d’une transaction est défini comme étant la moyenne pondérée de la taille des données de base et de la taille du témoin contenant les signatures, cette dernière impactant quatre fois moins la métrique. Le poids d’un bloc est la somme du poids des transactions qu’il contient. Le total est limité à 4 millions d’unités, ce qui correspond à environ 1,8 Mo pour un bloc contenant des transactions « normales » et qui peut aller jusqu’à 4 Mo pour un bloc incluant des transactions « atypiques ». Même si cette limite est complexe à appréhender, elle rend l’espace de bloc rare, ce qui peut soumettre les utilisateurs à une rude concurrence pour la confirmation de leurs transactions et conduire à une hausse significative des frais.

Le succès des Ordinals, et a fortiori des BRC-20, a eu pour effet de remplir l’espace de bloc disponible. Dès février, les inscriptions ont abreuvé les mempools des nœuds et ont commencé à prendre la place des transactions financières dans les blocs de la chaîne. Puis les jetons BRC-20 ont progressivement supplanté les artéfacts numériques au sein des blocs, faisant monter les frais en flèche au début du mois de mai.

Cette tendance s’explique par le fonctionnement particulier de ces jetons, décrit ci-dessus. Ces derniers sont forgés par les utilisateurs qui publient des transactions : quand leur prix monte sur le marché, il est rentable de publier de nouvelles transactions pour s’en procurer, ce qui mène in fine à un encombrement de l’espace de bloc.

Ainsi, c’est la spéculation autour de ces jetons qui est responsable de la montée record des frais qui a suivi. Cette spéculation a été nourrie par le déploiement de places de marché. Dès avril, des services d’échange ont commencé à émerger, comme Ordswap OTC ou UniSat Marketplace. RelayX, un service de swap fonctionnant sur Bitcoin SV, s’est vite adapté pour prendre en charge les principaux BRC-20. Puis des plateformes de change reconnues sont rentrées dans la dance : Gate.io a commencer à intégrer les BRC-20 à son offre avec l’ordi le 8 mai, BitMart l’a fait le 9 mai, OKX le 20 mai et KuCoin le 1er juin. À l’automne, après quelques mois d’accalmie, la tendance est revenue. C’est alors que Binance a listé l’ordi le 7 novembre 2023, ce qui a lancé une nouvelle vague spéculative. Le cours du jeton ordi est passé de 0,10 $ en avril à près de 20 $ en mai, puis est redescendu et est remonté pour atteindre 75 $ le 26 décembre.

Les frais de transaction sont montés en conséquence. Ils ont connu un premier pic en mai, mois durant lequel les frais médians ont pu atteindre 20 $ par transaction au maximum. Puis une nouvelle hausse à eu lieu durant l’automne, bien plus importante et durable que la précédente, et les frais médians ont ainsi effleuré les 25 $ le 16 décembre !

Évolution des frais médias sur BTC en 2023 (cliquer pour agrandir). Source : BitInfoCharts.

Ces épisodes de hausse de frais ont posé des problèmes fondamentaux, non pas en raison de leur niveau mais de leur volatilité. Après tout, les frais médians gravitaient autour des 50 centimes pendant toute l’année, et personne ne s’attendait à ce qu’ils descendent. C’est leur variation brutale qui vient perturber le bon fonctionnement du système : du jour au lendemain, certains cas d’usage sont anéantis et certaines pièces (UTXO) deviennent « indépensables ».

Ces périodes de congestion du réseau ont également montré les limites des solutions de seconde couche ayant pour but de résoudre le problème du passage à l’échelle. En effet, les hausses des frais ont perturbé l’usage du réseau Lightning, en décuplant parfois le coût d’ouverture et de fermeture des canaux. Les soldes trop petits et les canaux à la capacité trop faible perdaient leur caractéristique de minimisation de la confiance, ceux-ci étant à la merci d’une fermeture non coopérative par un tiers.

La tentation de la censure

Le succès des NFT Ordinals et des jetons BRC-20 a déclenché un fort rejet, qui a été exprimé sous sa forme la plus extrême par le développeur luke-jr, contributeur de longue date à Bitcoin Core et mainteneur de l’implémentation alternative Bitcoin Knots. En effet, en limitant l’espace de blocs et en faisant augmenter les frais, ces épisodes ont réduit l’utilité de Bitcoin en tant que monnaie, ce qui n’a pas manqué d’attiser les tensions. En raison de leur caractère principalement spéculatif, ces jetons ont été qualifiés de « spam », de « déni de service » ou d’« attaque ». La possibilité d’inscription a été elle appelée un « bug » et une « vulnérabilité ».

Ce rejet a fait naître la tentation de procéder à des actions concrètes pour limiter voire supprimer cette activité jugée indésirable. Ces actions préconisées ont été communément appelées de la censure, même si chacune d’entre elles s’appliquait à un niveau différent.

La première action proposée était le non-relai des transactions contenant des inscriptions Ordinals dans les mempools des nœuds. Cette proposition s’est matérialisée par un « correctif » appelé Ordirespector, publié par luke-jr le 1er février pour Bitcoin Core et adapté pour Umbrel et Citadel deux semaines plus tard. Néanmoins, la mesure s’arrêtait au relai de ces transactions : il s’agissait d’une règle de gestion pratique, un filtrage au niveau de la mempool du nœud, et les blocs contenant des inscriptions Ordinals continuaient à être acceptés. Une utilisation généralisée de ce « correctif » aurait permis de gêner la diffusion des inscriptions jusqu’aux mineurs, sans pour autant l’empêcher totalement : on peut parfaitement imaginer que les mineurs, ayant intérêt à miner ces transactions en raison de leurs frais, auraient pu mettre en place un nœud public spécial pour les recevoir.

La deuxième action préconisée et appliquée a été le déploiement de ce rejet au sein d’une coopérative minière, menant à la production de blocs ne contenant pas d’inscription Ordinals. Le déploiement a été réalisé au sein de la coopérative Ocean, lancée le 28 novembre 2023 par luke-jr et Jack Dorsey (ancien PDG de Twitter), qui se voulait être l’héritière de l’ancienne coopérative Eligius, gérée par le même luke-jr entre 2011 et 2017. Ocean se basait initialement sur Bitcoin Knots, qui rejetait les inscriptions Ordinals : cela fait que les quelques blocs qu’elle a produit en 2023 ne contenaient pas ces inscriptions mais uniquement des « transactions financières réelles » (ce qui impliquait tout de même les transferts de NFT). De plus, l’implémentation limitait aussi les sorties NULLDATA à 40 octets de données utiles, de sorte qu’elle ignorait aussi d’autres transactions comme les transactions de répartition (« tx0 ») du service de mélange Whirlpool de Samourai Wallet. Il s’agit ici d’une censure passive, qui consiste à confirmer des transactions selon une logique non strictement économique. Depuis le 21 décembre cependant, Ocean est revenu sur cette mesure et les hacheurs de la coopérative peuvent désormais choisir la politique qu’ils appliquent à leurs blocs entre trois possibilités (Knots, Core + Ordisrespector, Core par défaut).

Enfin, la troisième proposition d’action a été celle de procéder à un soft fork pour remédier au problème d’Ordinals, partiellement ou totalement. Ce soft fork aurait été appliqué par les mineurs (vraisemblablement) suite à la demande d’une partie de l’économie. Il s’agissait ni plus ni moins de réaliser une censure active des transactions contenant des inscriptions, en invalidant les blocs incluant de telles transactions. Ce soft fork aurait pu conduire à une scission dans le cas où il n’aurait pas été appliqué par la puissance de calcul majoritaire.

Heureusement, un tel soft fork n’a pas eu lieu et il est peu probable qu’on en arrive là. Cependant, si cette solution peut paraître drastique et contraire aux principes de Bitcoin, elle n’est pas impossible et il est toujours enrichissant de voir comment elle peut émerger, y compris au sein de la communauté de Bitcoin elle-même. Les gens trouvent toujours des raisons pour vouloir censurer l’autre. À titre d’illustration, en janvier 2012, luke-jr avait réalisé une attaque de censure complète avec sa coopérative Eligius contre le système Coiledcoin, qui était miné en combinaison avec Bitcoin ; il n’est pas exclus qu’il recommence un jour si le besoin s’en fait ressentir.

Désapprouver et décourager, mais ne pas rejeter

Les protocoles Ordinals et BRC-20 ont donc marqué l’année 2023. Ils ont fait augmenter les frais de manière drastique et fait surgir des discussions qui ne manqueront pas de réapparaître dans les années à venir. La censure a probablement été le sujet central, celle-ci trouvant des partisans plus ou moins zélés au sein de la communauté.

Rappelons que l’essence de Bitcoin est la résistance à la censure. Se proposer de juger quelles transactions sont légitimes ou pas en commençant à appliquer des mesures, c’est s’engager sur une pente savonneuse. Même si l’entrave de la diffusion sur le réseau et le filtrage des transactions au sein des blocs ne forment un problème grave, ces actions préparent le terrain pour une forme de censure autrement plus menaçante : la censure active imposée par le régulateur financier aux différentes coopératives conformistes.

Cela étant dit, ne pas prôner la censure des inscriptions ne veut pas dire qu’elles ne doivent pas être critiquées. Les jetons BRC-20 par exemple sont des objets spéculatifs illustrant la dégénérescence du monde de la cryptomonnaie, dégénérescence qui a pour effet de perturber l’adoption durable et pérenne des commerçants. Ne pas les empêcher ne signifie pas les approuver : tout ce qu’un bitcoineur peut faire (si tant est qu’il doive faire quelque chose), c’est décourager cette tendance, en l’ignorant en premier lieu, puis en expliquant calmement à quel point elle est superficielle et sans fondement, et qu’elle a vocation à tomber dans l’oubli comme tous les autres engouements futiles avant elle. Bitcoin, de son côté, survivra.

Retour aux sources

January 3rd 2023 at 19:14

Ce jour du 3 janvier 2023 marque le 14ème anniversaire du bloc de genèse de Bitcoin, le tout premier bloc de la chaîne construit par Satoshi Nakamoto. Pendant ces 14 années, il y a eu du bon et du moins bon, des moments d’euphorie et des moments de découragement, des améliorations et des conflits. Mais Bitcoin continue de fonctionner en tant que système alternatif, en opposition à la censure et à l’inflation monétaire du système étatico-bancaire traditionnel, et il représente en cela un espoir.

Le contexte est toutefois difficile. Le taux de change en dollars a baissé sensiblement depuis le dernier engouement spéculatif, l’économie se contracte et Bitcoin est directement attaqué par les politiciens et les banquiers centraux qui souhaitent le réglementer à mort. Cela provoque une certaine lassitude dans la communauté, même si l’enthousiasme n’est pas mort.

C’est pourquoi je crois qu’il peut être enrichissant de se replonger dans l’histoire des premières années de Bitcoin et que je vous propose ici de découvrir une version (non finale) du chapitre 1 de mon futur ouvrage, L’Élégance de Bitcoin. Vous pouvez télécharger le PDF ci-dessous. Bonne lecture !

Chapitre 1 : Les débuts de Bitcoin

Le 31 octobre 2008, un individu se faisant appeler Satoshi Nakamoto partageait sur Internet un court document qui décrivait le fonctionnement technique d’un système novateur de monnaie numérique : Bitcoin. Ce livre blanc de 9 pages, présenté comme un article scientifique, s’intitulait en anglais Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash SystemBitcoin : un système d’argent liquide électronique pair à pair. Dans celui-ci, Satoshi proposait une solution au problème des paiements en ligne, par la mise en œuvre d’un serveur d’horodatage distribué basé sur un algorithme de preuve de travail.

Mais cela allait beaucoup plus loin. Le livre blanc de Bitcoin posait les bases d’une révolution conceptuelle profonde : une monnaie exclusivement numérique qui ne reposait sur aucun tiers de confiance, ni pour la confirmation des transactions, ni pour l’émission des nouvelles unités. Ce que Satoshi venait de découvrir, c’était bien plus qu’un système de paiement ; c’était un nouveau type de monnaie, quelque chose que nul n’avait su concevoir jusqu’alors, un phénomène économique et social qui rencontrerait un succès inouï au cours des années qui suivraient.

En particulier, la création de Satoshi Nakamoto réalisait le vieux rêve d’une monnaie numérique échappant au contrôle de l’État : un rêve cher aux cypherpunks dont le mouvement, remontant au début des années 1990, prônait l’utilisation proactive de la cryptographie dans le but d’assurer la confidentialité et la liberté des individus sur Internet. Ces cryptographes rebelles avaient en effet désiré et tenté de concevoir un tel argent liquide électronique pendant des années, celui-ci étant un élément constitutif de leur idéal. Malheureusement, cela n’avait pas abouti, du moins jusqu’à l’apparition de Bitcoin.

À partir de cette date fatidique, Bitcoin a été mis en œuvre et a connu un certain nombre d’évènements fondateurs qui l’ont mené où il est aujourd’hui. Ces évènements ont façonné la compréhension que nous en avons, et l’histoire des débuts de Bitcoin constitue donc un récit unique qu’il convient de raconter.

Retrouvez la suite en PDF. [MàJ 3/1/2024 : contenu plus récent ci-dessous]


Mise à jour du 3 janvier 2024

En ce jour du 15ème anniversaire du bloc de genèse, je vous propose de découvrir la dernière version en date du chapitre 1, en PDF et sans mise en page particulière. Il s’agit du contenu qui figurera dans l’ouvrage final, devant être publié ce mois-ci.

Chapitre 1 de L’Élégance de Bitcoin (2024)

Le livre est disponible en précommande sur la boutique en ligne de l’éditeur, Konsensus Network.

Bitcoin : un livre blanc, des livres blancs

November 19th 2022 at 09:00

Le livre blanc (ou white paper en anglais) est le document fondateur de Bitcoin publié le 31 octobre 2008 par Satoshi Nakamoto. Il s’agit d’un court document de 9 pages, présenté comme un article scientifique, qui décrit le fonctionnement technique du système. Le titre en fait « un système d’argent liquide électronique pair-à-pair », c’est-à-dire une monnaie numérique pouvant être échangée sans nécessiter de tiers de confiance sur Internet.

La version généralement partagée du livre blanc est celle qui est disponible actuellement à l’adresse bitcoin.org/bitcoin.pdf, conformément au lien donné par Satoshi dans son premier courriel public sur la liste de diffusion de Metzdowd.com dédiée à la cryptographie. Celle-ci est citée partout sur la toile, dans les livres blancs des autres cryptomonnaies et jusque dans les articles universitaires. Sauf ce que ce n’est pas la bonne version.

Le 31 octobre dernier, à l’occasion du 14ème anniversaire du livre blanc, je me suis en effet rendu compte que cette version n’était pas celle distribuée par Satoshi Nakamoto en 2008. En réalité, il existe au moins deux versions ayant été distribuées antérieurement : l’une précédant la publication publique, et donnée à Wei Dai ; l’autre, correspondant a priori à la version partagée sur la liste de diffusion.

Livres blancs de Bitcoin

 

Une première version

La première version du papier a été donnée par Satoshi à l’ancien cypherpunk Wei Dai, créateur de b-money, un concept de monnaie numérique distribuée datant de 1998.

En août 2008, alors que son projet était en voie d’être concrétisé, Satoshi a contacté Adam Back, le cryptographe britannique à l’origine de Hashcash, la technologie utilisée pour calculer la preuve de travail. Adam Back l’a renvoyé vers Wei Dai, que Satoshi a contacté le 22 août en lui écrivant qu’il se préparait « à publier un document » qui étendrait ses idées « à un système complètement fonctionnel » et qu’il aurait besoin de « l’année de publication de [sa] page sur b-money » afin de citer le concept dans son papier.

Les courriels échangés ont été partagés par Gwern Branwen en mars 2014, qui les avait reçus de Wei Dai lui-même.

Le premier courriel de Satoshi à Wei Dai contenait un lien vers le livre blanc, ainsi que son titre et son résumé (abstract). Le titre du document était alors « Electronic Cash Without a Trusted Third Party » (« Un argent liquide électronique sans tiers de confiance ») et ne faisait pas mention du nom de Bitcoin. D’après le lien transmis, le nom du document était ecash.pdf et non pas bitcoin.pdf comme c’est le cas aujourd’hui. On suppose que Satoshi hésitait encore sur le nom de son invention, car il avait alors réservé (au moins) deux noms de domaine : netcoin.org le 17 août et bitcoin.org le 18 août.

Nous ne disposons néanmoins pas du document intégral, et n’en avons que le résumé, que je reproduis ici dans sa version originale (les passages en gras marquent les différences avec la version finale) :

« Abstract: A purely peer-to-peer version of electronic cash would allow online payments to be sent directly from one party to another without the burdens of going through a financial institution. Digital signatures offer part of the solution, but the main benefits are lost if a trusted party is still required to prevent double-spending. We propose a solution to the double-spending problem using a peer-to-peer network. The network timestamps transactions by hashing them into an ongoing chain of hash-based proof-of-work, forming a record that cannot be changed without redoing the proof-of-work. The longest chain not only serves as proof of the sequence of events witnessed, but proof that it came from the largest pool of CPU power. As long as honest nodes control the most CPU power on the network, they can generate the longest chain and outpace any attackers. The network itself requires minimal structure. Messages are broadcasted on a best effort basis, and nodes can leave and rejoin the network at will, accepting the longest proof-of-work chain as proof of what happened while they were gone. »

Ce qui peut être traduit par :

« Résumé : Une version purement pair-à-pair d’argent liquide électronique permettrait aux paiements en ligne d’être envoyés directement d’une partie à l’autre sans avoir à passer par une institution financière. Les signatures numériques offrent une partie de la solution, mais perdent leurs principaux avantages si une partie de confiance est nécessaire pour empêcher la double dépense. Nous proposons une solution au problème de la double dépense en utilisant un réseau pair-à-pair. Le réseau horodate les transactions en les hachant dans une chaîne continue de preuves de travail basées sur le hachage, formant un enregistrement qui ne peut être modifié sans reproduire la preuve de travail équivalente. La chaîne la plus longue sert non seulement de preuve du déroulement d’événements constatés, mais aussi de preuve qu’elle provient du plus grand regroupement de puissance de calcul (CPU). Tant que les nœuds honnêtes contrôlent la plus grande puissance de calcul du réseau, ils peuvent générer la chaîne la plus longue et devancer tous les attaquants. Le réseau lui-même ne nécessite qu’une structure minimale. Les messages sont transmis au mieux, et les nœuds peuvent quitter et rejoindre le réseau à volonté, en acceptant la plus longue chaîne de preuves de travail comme preuve de ce qui s’est passé pendant leur absence. »

On note que certains mots et certaines tournures de phrase divergent mais que le sens global est préservé.

 

Une deuxième version

La deuxième version du papier est la version partagée par Satoshi Nakamoto le 31 octobre 2008, comme le prouve le résumé reproduit dans son premier courriel public adressé à la liste de diffusion.

Cette version a été repartagée en janvier 2015 sur la liste de diffusion de Metzdowd.com, suite à une requête d’un dénommé James Evans qui écrivait :

« Quelqu’un dispose-t-il de la version originale de 2008 du livre blanc qui a été publiée sur cette liste de diffusion le 31 octobre 2008 / le 1er novembre 2009 ? La version actuelle du livre blanc téléversée sur Sourceforge date du 24-03-2009. Il s’agit de la deuxième version du livre blanc. La première version a été publiée le 31-10-2008. Elle a été téléversée sur www.bitcoin.org/bitcoin.pdf, où se trouve également la version actuelle. Est-ce que quelqu’un ici l’a téléchargée et enregistrée ? »

Un individu se faisant appeler StealthMonger a répondu le lendemain en disant :

« On dirait que je l’ai. Le texte ne contient pas de numéro de version ou de date, mais la date locale du fichier que j’ai est le 2 novembre 2008. »

Désirant rester anonyme, ce dernier a refusé de partager ce document directement, et l’a transmis à un certain David Johnson, qui l’a partagé publiquement sur son site web. L’empreinte donnée dans l’échange et sur le site (427c63b364c6db914cf23072a09ffd53ee078397b7c6ab2d604e12865a982faa) correspond au document hébergé par Gwern Branwen.

Aperçu du livre blanc de Bitcoin octobre 2008
Version du livre blanc de Bitcoin créée le 3 octobre 2008 et distribuée le 31

Ce document a été créé le 3 octobre 2008 à 13:49:58 UTC-7, si l’on en croit les métadonnées du PDF (que l’on peut retrouver avec la commande pdftk bitcoin-20081003.pdf dump_data sur Linux).

Il s’agit d’une version différente de la première version puisque le titre est cette fois-ci « Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System » (« Bitcoin : un système d’argent liquide électronique pair-à-pair ») et que son résumé ne contient plus le mot « offer » (offrent) mais « provide » (fournissent). Mise à part cette modification, le résumé reste le même.

Le reste du document (qui est alors disponible) se distingue de la version finale par les éléments suivants :

  • L’adresse de courrier électronique présente est satoshi@vistomail.com et non pas satoshin@gmx.com.
  • Le paragraphe sur l’ajustement de la difficulté se situe dans la section sur l’incitation des mineurs (Incentive) au lieu de se trouver dans la section sur la preuve de travail (Proof-of-Work).
  • Le terme broadcasted, variante incorrecte de broadcast (que je traduis ici dans les deux cas par « transmis »), est présent dans la section sur le fonctionnement du réseau (Network).
  • Dans la section sur la vérification de paiement simplifiée (Simplified Payment Verification), Satoshi fait mention de la vulnérabilité des nœuds complets à un « renversement » (reversal) et emploie le terme « reported transactions » plutôt que « alerted transactions » pour désigner les transactions signalées comme des doubles dépenses.
  • Le document ne mentionne pas les frais de transactions, ni la potentielle substitution de la création monétaire, éléments qui se trouvent normalement dans la section sur l’incitation (Incentive). Le code donné par Satoshi Nakamoto le 16 novembre à Hal Finney, Ray Dillinger et James A. Donald, contient cependant ces caractéristiques fondatrices de Bitcoin, même si les paramètres de la politique monétaire étaient différents. En effet, dans le code de 2008, la réduction de moitié de la subvention intervenait théoriquement tous les 2 ans et 312 jours et la limite d’émission maximale était de 2 millions de bitcoins (COIN), chacun étant divisible en un million d’unités de base.

 

Une troisième et dernière version

La version finale du livre blanc est apparue plus tard. Selon les métadonnées du PDF, elle a été créée le 24 mars 2009 à 11:33:15 UTC-6. On peut supposer que Satoshi l’a mise en ligne dans les jours qui ont suivi.

Aperçu du livre blanc de Bitcoin mars 2009
Version du livre blanc de Bitcoin créée le 24 mars 2009

L’empreinte du document par SHA-256 est b1674191a88ec5cdd733e4240a81803105dc412d6c6708d53ab94fc248f4f553. Une traduction est disponible ici.

Cette version a été lue et commentée par la grande majorité des personnes qui se sont intéressées à l’origine de Bitcoin, de sorte qu’elle constitue aujourd’hui la version de référence, largement citée dans la communauté. Elle contient notamment le passage relatif à la politique monétaire qui indique qu’« une fois qu’un nombre prédéterminé de pièces a été mis en circulation, l’incitation peut être entièrement financée par les frais de transaction et ne plus requérir aucune inflation ». À l’époque, cet aspect était déjà mis en avant par Satoshi par sa description de l’émission des nouveaux bitcoins dans le courriel de lancement du 8 janvier 2009 et par ses interventions sur la liste de diffusion et sur le forum de la Fondation P2P, et on imagine qu’il voulait que cette possibilité de monnaie à quantité fixe figure dans le livre blanc.

Toutefois, bien que ce document constitue la version finale du livre blanc, elle ne décrit pas toutes les caractéristiques de Bitcoin. Il manque d’abord l’aspect programmable des transactions (mis en œuvre au travers des « scripts » dans les entrées et les sorties), une fonctionnalité déjà présente dans le code de novembre 2008, au sujet de laquelle Satoshi a déclaré :

« La nature de Bitcoin est telle que, dès la version 0.1 publiée, sa conception de base était gravée dans le marbre pour le reste de son existence. C’est pourquoi je voulais le concevoir de manière à ce qu’il prenne en charge tous les types de transactions auxquels je pouvais penser. Le problème était que chaque élément nécessitait un code et des champs de données particuliers, que cet élément soit utilisé ou non, et ne couvrait qu’un seul cas particulier à la fois. Ç’aurait été une explosion de cas particuliers. La solution était script, qui généralisait le problème de sorte que les parties transactantes pouvaient décrire leurs transactions comme des prédicats que le réseau de nœuds évaluait. Les nœuds n’ont besoin de comprendre la transaction que dans la mesure où ils évaluent si les conditions de l’émetteur sont remplies. »

Il manque aussi des éléments économiques relatifs à Bitcoin comme la résistance à la censure, la détermination du protocole ou le modèle de sécurité. Bitcoin constitue donc un concept qui dépasse sa description dans le livre blanc, même si l’essentiel s’y trouve.

Bitcoin, principe de la chaîne la plus longue et preuve de travail accumulée

July 2nd 2022 at 09:30

Satoshi Nakamoto a conceptualisé Bitcoin en 2008 et a inventé au passage un algorithme de consensus novateur fondé sur la preuve de travail. Ce dernier permet aux nœuds du réseau pair-à-pair d’arriver à un accord sur le registre de propriété et d’assurer le traitement décentralisé des transactions.

Mais cet algorithme est parfois le sujet d’une certaine confusion. D’un côté, il arrive qu’on le confonde avec le mécanisme de preuve de travail lui-même, ou bien avec la fonction de hachage SHA-256 qui intervient dans le procédé. De l’autre, une erreur répandue est de penser qu’il repose sur une application naïve du principe de la « chaîne la plus longue », tel que décrit dans le livre blanc de Bitcoin. Voyons ce qu’il en est réellement.

 

La preuve de travail

Contrairement à ce que l’on pense, la preuve de travail n’est pas un moyen d’arriver au consensus sur le réseau, même si elle joue un rôle essentiel dans ce processus.

La preuve de travail est en effet un mécanisme de résistance aux attaques Sybil, qui empêche un acteur de multiplier les identités à l’excès pour prendre le contrôle du réseau, ici la confirmation des transactions. Une attaque Sybil est une attaque intervenant au sein d’un réseau ouvert basé sur un système de réputation qui consiste à se dupliquer à moindre coût pour en altérer le fonctionnement. C’est un problème particulièrement présent sur les médias sociaux par exemple, où les comptes de robots sont utilisés en masse pour augmenter la visibilité d’un contenu donné.

La preuve de travail résout ce problème en demandant aux utilisateurs de démontrer de manière objective et quantifiable qu’ils ont dépensé de l’énergie et en discriminant ainsi les participants entre eux1. Dans le cas de Bitcoin, elle sélectionne le mineur qui choisit le nouveau bloc de transactions étant ajouté à la chaîne. Comme l’écrivait Satoshi :

« La preuve de travail résout […] le problème de la détermination de la représentation dans la prise de décision majoritaire. Si la majorité était basée sur le principe de vote par adresse IP (une adresse IP, une voix), elle pourrait être détournée par toute personne capable de s’octroyer de nombreuses adresses IP. La preuve de travail est essentiellement basée sur la puissance de calcul : un processeur, une voix. La décision majoritaire est représentée par la chaîne la plus longue, sur laquelle le plus grand effort de preuve de travail a été investi. »

L’idée est de requérir une dépense d’énergie externe pour ajouter un bloc à la chaîne, en échange de quoi le mineur reçoit une récompense composée de bitcoins issus de la création monétaire et des frais de transaction.

Plus précisément, la preuve de travail est réalisée par les hachages successifs de l’entête du bloc candidat via la double application2 de la fonction de hachage SHA-256, qui produit des empreintes de 256 bits, soit 32 octets. La preuve consiste à trouver une empreinte qui soit inférieure à une valeur cible déterminée par le protocole, ce qui constitue une collision partielle de la fonction de hachage et rappelle Hashcash. En termes mathématiques, il s’agit de trouver un nonce (n) tel que :

SHA256d( ENTÊTE( n ) ) ⩽ valeur_cible

Puisque la fonction de hachage est supposée impossible à inverser algorithmiquement, le mineur doit se contenter d’essayer un grand nombre de possibilités au hasard pour trouver une empreinte satisfaisant cette inégalité. La probabilité de tomber sur un résultat correct étant connue, cela permet d’estimer une quantité moyenne de travail effectué pour arriver à la solution.

L’empreinte résultante commence nécessairement par un grand nombre de zéros et constitue l’identifiant du bloc. Par exemple, le bloc 630 000 de la chaîne de BTC a pour identifiant :

000000000000000000024bead8df69990852c202db0e0097c1a12ea637d7e96d

Ainsi, la preuve de travail est le bloc lui-même et chaque membre du réseau peut la vérifier facilement en calculant son identifiant.

 

Le principe de la chaîne la plus longue

Un algorithme de consensus est un mécanisme permettant de parvenir à un accord au sein d’un réseau distribué, qui résout de ce fait le problème des généraux byzantins. Dans le cas des cryptomonnaies, il s’agit de se mettre d’accord sur le registre de propriété qui décrit qui possède quoi. L’algorithme de consensus de Bitcoin s’appelle l’algorithme de consensus de Nakamoto par preuve de travail, en hommage à son créateur, Satoshi Nakamoto.

Dans la section 5 du livre blanc, Satoshi décrivait son algorithme en se basant sur le principe de la chaîne la plus longue. Si ce principe est faillible comme on va le voir, il est néanmoins utile pour se représenter le fonctionnement général du consensus. Voici le processus.

 

Coordination

« Les nœuds considèrent toujours que la chaîne la plus longue est la chaîne correcte, et continuent à travailler pour la prolonger. »

Tout d’abord, le réseau se comporte de manière attendue : les nœuds se coordonnent en sélectionnant la chaîne la plus longue et les mineurs travaillent à la prolonger. Tout se passe bien et il n’y a qu’une seule branche.

 

Embranchement

« Si deux nœuds transmettent simultanément des versions différentes du bloc suivant, certains nœuds peuvent recevoir l’une ou l’autre version en premier. Dans ce cas, ils travaillent sur la première version qu’ils ont reçue, mais conservent l’autre branche au cas où elle deviendrait plus longue. »

Puis, un conflit a lieu. Celui-ci peut être créé par un acteur malveillant, mais est généralement engendré de manière accidentelle, à cause de la latence du réseau : deux mineurs valident un bloc à peu près au même moment ce qui fait que les nœuds ne reçoivent pas le même bloc en premier.  On assiste alors à un embranchement (appelé fork en anglais) : deux branches différentes également correctes coexistent et il est impossible de déterminer laquelle il faut prolonger.

Embranchement commun : conflit

Notez que ce type d’embranchement accidentel est commun et se produit de temps en temps sur le réseau pour des raisons de latence.

 

Recoordination

« L’égalité est rompue lorsque la preuve de travail suivante est trouvée et qu’une branche devient plus longue ; les nœuds qui travaillaient sur l’autre branche passent alors sur la chaîne la plus longue. »

Le conflit est enfin résolu lorsqu’une chaîne plus longue (contenant une plus grande quantité de travail accumulée) est partagée sur le réseau. Il se produit alors ce qu’on appelle une recoordination (ou reorganization en anglais) qui réconcilie les nœuds du réseau entre eux.

Embranchement commun : recoordination

Les blocs de la branche minoritaire (dits « orphelins ») sont rejetés.

 

Le fonctionnement de cet algorithme de consensus a deux conséquences :

  • La sécurité de confirmation du réseau repose sur la supposition qu’une majorité de la puissance de calcul (« 51 % ») est honnête, et donc sur la concurrence entre les mineurs ;
  • La sécurité d’une transaction est statistique, son degré de finalité dépendant de la profondeur à laquelle elle se trouve dans la chaîne (un segment plus long sera plus difficile à récrire pour annuler la transaction).

Bien que l’algorithme de Nakamoto ait des défauts, il est important que ce critère objectif reste en place car il fait partie des éléments qui donnent à Bitcoin sa robustesse. Si un cloisonnement persistant du réseau venait à avoir lieu, par exemple dans le cas extrême où « un pays se [couperait] délibérément et totalement du reste du monde », alors il serait possible pour les deux parties du réseau de se réconcilier une fois la connexion rétablie.

 

L’ajustement de la difficulté et la quantité de travail accumulée

Dans le livre blanc, Satoshi supposait que la chaîne la plus longue, était nécessairement celle sur laquelle « le plus grand effort de preuve de travail [avait] été investi ». C’est pour cela qu’il a implémenté naïvement le principe de la chaîne la plus longue dans le protocole originel. Ce n’est que le 25 juillet 2010, dans la version 0.3.3 du logiciel, qu’il a redéfini l’algorithme de consensus pour prendre en compte la notion de travail.

Le principe strict de la chaîne la plus longue est bien valide lorsque la difficulté de minage est constante, car alors la quantité moyenne d’énergie dépensée est fonction du nombre de blocs minés. Néanmoins, la difficulté dans Bitcoin n’est pas fixe et subit un ajustement régulier pour faire en sorte que le temps de bloc moyen reste de 10 minutes et que la politique monétaire établie soit respectée.

La difficulté du minage est définie comme une quantité évoluant de manière inversement proportionnelle à la valeur cible du protocole3. Quand la valeur cible diminue, la difficulté à trouver une empreinte satisfaisant l’inégalité augmente. À l’inverse, quand la valeur cible augmente, la difficulté diminue.

Lorsqu’ils minent un bloc, les mineurs incluent dans le bloc un horodatage (timestamp). Cela permet au réseau d’avoir une idée du temps qui passe. Depuis 2016, le temps réseau est le temps médian passé (MTP), qui est défini comme la médiane des horodatages des 11 derniers blocs et qui retarde donc d’environ une heure (6 blocs) sur l’heure UTC. Notez aussi qu’un horodatage ne peut pas se trouver plus de deux heures dans le futur par rapport au temps subjectif du nœud.

L’ajustement de la difficulté se produit tous les 2016 blocs, c’est-à-dire (hormis grosse variation du taux de hachage) toutes les 2 semaines dans le monde réel. L’algorithme d’ajustement est simple : si le temps mesuré dans la période de 2016 blocs est inférieur à 20 160 minutes (temps attendu), alors la difficulté augmente pour se conformer à la puissance de calcul supposée ; s’il est supérieur, alors la difficulté diminue4. Le reciblage est limité à un facteur 4 (multiplication comme division) pour éviter les instabilités. La difficulté de BTC est aujourd’hui 29 570 milliards de fois plus élevée qu’au lancement du réseau en janvier 2009.

Puisque la difficulté a subi une considérable hausse, il aurait été possible d’exploiter le principe de la chaîne la plus longue. Un attaquant disposant d’une certaine puissance de calcul aurait pu générer une branche partant d’un point de la chaîne où la difficulté était très basse5 (typiquement le bloc de genèse), en réécrivant les horodatages pour avoir des intervalles de 10 minutes, et miner une quantité énorme de blocs à la fin pour rattraper la chaîne principale, la difficulté ne pouvant que quadrupler tous les 2016 blocs. L’attaque n’aurait pas été gratuite, mais aurait suffi à détruire Bitcoin dans le cas où une autre solution n’aurait pas été trouvée (ce qui est improbable).

C’est pour cela l’algorithme de consensus a été revu pour prendre en considération le travail, qui est défini comme le nombre moyen de hachages nécessaires pour miner un bloc ou une chaîne de blocs6, plutôt que la longueur de la chaîne pour arriver à un accord sur le réseau. Depuis le 25 juillet 2010, la chaîne à suivre est ainsi déterminée par sa quantité de travail (ou de « preuve de travail ») : la chaîne correcte est la chaîne possédant le plus de travail accumulé. Aujourd’hui le travail de la chaîne de BTC représente plus de 15 000 yottahachages, soit 15 milliards de milliards de milliards de hachages.

 

Conclusion

Pour que les nœuds du réseau se mettent d’accord sur son registre de propriété, Bitcoin dispose d’un algorithme de consensus appelé l’algorithme de consensus de Nakamoto par preuve de travail. Cet algorithme est à différencier du concept de preuve de travail qui sert de mécanisme de résistance aux attaques Sybil pour sélectionner les mineurs, de sa mise en œuvre qui consiste à produire une collision partielle d’une fonction de hachage et de la fonction de hachage elle-même.

Le consensus se base sur la sélection d’une chaîne de blocs selon sa quantité de travail accumulée, et non strictement de son nombre de blocs comme on l’entend parfois. En effet, si le principe de la chaîne la plus longue tient la route dans une certaine mesure, il ne suffit pas à garantir la robustesse de Bitcoin.

 

Notes

1. Il existe d’autres mécanismes de résistance aux attaques Sybil dans les systèmes cryptoéconomiques, ces derniers reposant soit sur l’identification (auquel cas on parle de « preuve d’autorité »), soit sur une quantité d’unités internes au système (auquel cas on parle de « preuve d’enjeu »). La « preuve d’espace » constitue une variante de la preuve de travail, qui repose également sur une énergie externe au système.

2.  Dans le minage, la fonction de hachage SHA-256 est toujours appliquée deux fois, supposément pour éviter les attaques par extension de longueur. La véritable fonction de hachage considérée est donc le double SHA-256.

3. La difficulté est définie comme diff = cible_max / cible où la valeur cible maximale du réseau est :

cible_max = 0x00ffff × 256(0x1d - 3)
          = 0x00000000ffff0000000000000000000000000000000000000000000000000000

4. La formule d’ajustement de la difficulté est :

nouvelle_cible = ancienne_cible × temps_réel_écoulé / (14 × 24 × 60 × 60)

Le temps réel écoulé est mesuré à partir des horodatages des 2016 derniers blocs, ce qui correspond à 2015 intervalles de temps. L’algorithme est donc défectueux et surestime la puissance de calcul déployée.

5. Une telle réécriture de chaîne ne pourrait réalistiquement pas être faite aujourd’hui, car des points de contrôle ont été introduits manuellement dans le code pour empêcher une recoordination trop profonde (pratique initiée par Satoshi le 17 juillet 2010). Puisque le dernier point de contrôle est le bloc 295 000 miné le 9 avril 2014, la difficulté est trop haute (6 119 726 089) pour pouvoir rattraper le retard pris sur la chaîne principale.

Il semble également infaisable d’abaisser la difficulté (en espaçant les blocs sur la branche concurrente) pour procéder à la même technique par la suite : le retard pris pour réduire la difficulté serait trop grand.

6. Le travail d’un bloc est le quotient du nombre d’empreintes possibles (2256) par le nombre d’empreintes satisfaisant le problème :

travail_du_bloc = 2256 / (cible + 1)

Le travail d’une chaîne est la somme des travaux de tous les blocs la composant.

Le bloc de genèse de Bitcoin

March 24th 2022 at 09:00

Lorsqu'il a conçu le prototype de Bitcoin en janvier 2009, Satoshi Nakamoto a dû construire un premier bloc à partir duquel la chaîne s'est allongée. Ce bloc il l'a appelé le bloc de genèse (« genesis block » en anglais) en référence au premier livre de la Torah et de la Bible, qui raconte la création du monde par Dieu.

Par convention, on considère qu'il s'agit du bloc de hauteur 0 (ou « bloc 0 ») au-dessus duquel les autres blocs sont successivement empilés. Examinons plus en détail ce que contient cet élément fondateur de Bitcoin en procédant à une dissection minutieuse !

 

Un bloc fondateur

Le bloc de genèse est une donnée essentielle du protocole Bitcoin car il constitue la base à partir de laquelle on peut déterminer la chaîne la plus longue (c'est-à-dire celle ayant le plus de preuve de travail accumulée) et par conséquent la validité des transactions du registre. Il est théoriquement le seul bloc à devoir être inscrit en dur dans le protocole, même si d'autres l'ont été par la suite.

Tel que l'écrivait Satoshi Nakamoto :

« La chaîne de blocs est une structure en forme d'arbre qui a pour racine le bloc de genèse, chaque bloc pouvant avoir plusieurs candidats à sa suite. »

Bloc de genèse embranchements

Le code de novembre 2008 (fourni par Satoshi à Hal Finney, Ray Dillinger et James A. Donald notamment) contenait déjà une première version du bloc de genèse, horodatée au 10 septembre 2008, 18:02:08 UTC. Néanmoins, un nouveau bloc a été construit en janvier 2009 spécialement pour le lancement du prototype.

Le bloc de genèse que nous connaissons est ainsi présent dans la version 0.1 du logiciel de Bitcoin, publiée le 8 janvier 2009. Un commentaire au sein du code le décrit :

Genesis Block:
GetHash()      = 0x000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f
hashMerkleRoot = 0x4a5e1e4baab89f3a32518a88c31bc87f618f76673e2cc77ab2127b7afdeda33b
txNew.vin[0].scriptSig     = 486604799 4 0x736B6E616220726F662074756F6C69616220646E6F63657320666F206B6E697262206E6F20726F6C6C65636E61684320393030322F6E614A2F33302073656D695420656854
txNew.vout[0].nValue       = 5000000000
txNew.vout[0].scriptPubKey = 0x5F1DF16B2B704C8A578D0BBAF74D385CDE12C11EE50455F3C438EF4C3FBCF649B6DE611FEAE06279A60939E028A8D65C10B73071A6F16719274855FEB0FD8A6704 OP_CHECKSIG
block.nVersion = 1
block.nTime    = 1231006505
block.nBits    = 0x1d00ffff
block.nNonce   = 2083236893
CBlock(hash=000000000019d6, ver=1, hashPrevBlock=00000000000000, hashMerkleRoot=4a5e1e, nTime=1231006505, nBits=1d00ffff, nNonce=2083236893, vtx=1)
  CTransaction(hash=4a5e1e, ver=1, vin.size=1, vout.size=1, nLockTime=0)
    CTxIn(COutPoint(000000, -1), coinbase 04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73)
    CTxOut(nValue=50.00000000, scriptPubKey=0x5F1DF16B2B704C8A578D0B)
  vMerkleTree: 4a5e1e

Ce bloc pèse très exactement 285 octets. Le voici représenté en hexadécimal brut :

0100000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000003ba3edfd7a7b12b27ac72c3e67768f617fc81bc3888a51323a9fb8aa4b1e5e4a29ab5f49ffff001d1dac2b7c0101000000010000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000ffffffff4d04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73ffffffff0100f2052a01000000434104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac00000000

Le bloc de genèse est composé d'un entête de 80 octets et d'une unique transaction, la transaction de récompense. Son identifiant (le résultat du hachage de l'entête par double SHA-256) est 000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f. Les zéros qui débutent cet identifiant indiquent qu'une preuve de travail a été réalisée.

Notez que les différentes informations contenues dans le bloc sont souvent transmises avec un ordre des octets inverse (dit « little-endian » ou « petit-boutiste »). Nous donnerons ici les informations dans l'ordre ordinaire (qu'on appelle « big-endian » ou « gros-boutiste ») à l'aide du préfixe 0x.

 

L'entête

Comme tous les blocs dans le protocole, le bloc de genèse possède un entête donnant 6 informations différentes. Voici cet entête en détail :

01000000 - version
0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000 - identifiant du bloc précédent
3ba3edfd7a7b12b27ac72c3e67768f617fc81bc3888a51323a9fb8aa4b1e5e4a - racine de Merkle
29ab5f49 - horodatage
ffff001d - valeur cible
1dac2b7c - nonce

 

La version du bloc

0x00000001

La version du bloc indique l'ensemble des règles respectées par le bloc. Cette version 1 indiquait un respect des règles du protocole originel défini par Satoshi. D'autres versions ont été introduites plus tard : la version 2 pour l'application du BIP-34 en mars 2013, la version 3 pour l'activation du BIP-66 en juillet 2015, et la version 4 pour celle du BIP-65 en décembre 2015. Le champ de version a par la suite été utilisé pour que les mineurs signalent leur intention d'appliquer un soft fork (conformément au BIP-9).

 

L'identifiant du bloc précédent

0x0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000

Puisqu'il s'agit du premier bloc de la chaîne, le champ utilisé pour donner l'identifiant du bloc précédent est fixé à zéro par convention.

 

La racine de Merkle

0x4a5e1e4baab89f3a32518a88c31bc87f618f76673e2cc77ab2127b7afdeda33b

La racine de Merkle correspond à l'empreinte finale de l'arbre de Merkle des transactions. Puisqu'il n'y a qu'une seule transaction dans le bloc de genèse, il s'agit simplement de l'identifiant de cette transaction.

 

L'horodatage

0x495fab29

L'horodatage indique la date et l'heure à laquelle le mineur a trouvé le bloc. Il est donné par le nombre de secondes depuis le 1er janvier 1970 00:00:00 UTC. Ici, le nombre correspond à 1 231 006 505 secondes : le bloc de genèse est donc horodaté au 3 janvier 2009 à 18:15:05 UTC.

Toutefois, il ne faut pas croire que cet horodatage indique l'instant précis du lancement effectif du réseau. Ce dernier a en effet été réalisé un peu plus tardivement : le bloc 1 est ainsi horodaté au 9 janvier 2009 à 02:54:25 UTC, soit 5 jours, 8 heures, 39 minutes et 20 secondes plus tard.

 

La valeur cible

0x1d00ffff

La valeur cible est la valeur minimale que l'identifiant du bloc peut avoir pour que ce dernier constitue une solution au problème de preuve de travail de Bitcoin. Moins cette valeur cible est haute, plus il est facile de trouver une solution et de miner un bloc. Elle est donc inversement proportionnelle à la difficulté du réseau.

La valeur cible du bloc de genèse correspond à la plus grande valeur possible dans Bitcoin, ou la difficulté la plus basse pour le dire autrement. Elle est encodée comme un nombre flottant où le premier octet représente un exposant et où la mantisse est déterminée par les 3 octets suivants. Ici, elle est égale à 0x00ffff × 256(0x1d - 3) c'est-à-dire 0x00000000ffff0000000000000000000000000000000000000000000000000000.

La preuve de travail du bloc est valide car l'identifiant est effectivement (largement) inférieur à cette valeur cible :

0x000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f ≤
0x00000000ffff0000000000000000000000000000000000000000000000000000

On définit la difficulté du minage comme l'inverse de la valeur cible multipliée par la valeur cible de base :

difficulté = cible_de_base / cible

La difficulté du bloc de genèse est donc de 1.

Après le lancement du réseau, la difficulté a stagné à ce niveau pendant près d'un an avant d'enfin commencer à augmenter le 30 décembre 2009.

Au sein du code, le champ de la valeur cible est appelé nBits, car ce paramètre désignait (avant que Satoshi n'en modifie le sens) le nombre de bits de tête à mettre à zéro pour que la solution soit valide. Dans la version de novembre 2008, le champ était en effet fixé à 20, ce qui correspondait à 5 zéros de tête en représentation hexadécimale, soit une valeur cible de 0x00000fffff....

 

Le nonce

0x7c2bac1d

Le nonce (mot qui provient de l'expression anglaise « for the nonce » signifiant « pour la circonstance, pour l'occasion ») désigne le nombre que le mineur fait varier pour calculer la preuve de travail. Il n'a aucune signification particulière, étant déterminé au hasard.

 

L'ensemble des transactions

L'ensemble des transactions forme la seconde partie du bloc. Le voici en détail :

01 - nombre de transactions
01000000 - version
01 - nombre d'entrées
0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000 - identifiant de transaction de la sortie précédente
ffffffff - index de la sortie précédente
4d - taille du script de déverrouillage
04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73 - script de déverrouillage
ffffffff - numéro de séquence
01 - nombre de sorties
00f2052a01000000 - montant
43 - taille du script de verrouillage
4104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac - script de verrouillage
00000000 - temps de verrouillage

 

Le nombre de transactions

0x01

Le bloc contient une seule transaction : la transaction de récompense qui rémunère le mineur (ici Satoshi) pour la preuve de travail réalisée. Le bloc ne comporte ainsi aucune autre transaction, tout comme les blocs minés dans les premiers jours. Il a fallu attendre le 12 janvier et le bloc 170 pour voir la première transaction effective du réseau être confirmée : celle entre Satoshi et Hal Finney.

Toutes les données restantes du bloc appartiennent à la transaction de récompense.

 

La version de la transaction

0x00000001

La version de la transaction indique comment celle-ci doit être interprétée. Elle est fixée à 1 conformément au protocole initial. Aujourd'hui, il existe également une version 2 qui autorise l'usage des verrous temporels relatifs (voir BIP-68).

 

Le nombre d'entrées de la transaction

0x01

La transaction contient une seule entrée : la base de pièce, ou coinbase, qui permet de créer ex nihilo les nouveaux bitcoins et de recueillir les frais de transaction. Cette entrée est donc purement superflue, mais permet de conserver une certaine cohérence dans l'implémentation logicielle. Elle est constituée des champs identifiant la sortie précédente (théorique), d'un script de déverrouillage et d'un numéro de séquence.

 

L'identifiant de transaction de la sortie précédente

0x0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000

Ce champ est utilisé dans les transactions pour dire à quel sortie transactionnelle correspond une entrée, en donnant l'identifiant de la transaction qui a créé la sortie. Puisqu'il s'agit d'une transaction de récompense qui ne fait pas référence à une sortie transactionnelle précédente, ce champ est fixé à 0 par convention.

 

L'index de la sortie précédente

0xffffffff

Ce champ est utilisé dans les transactions pour dire à quel sortie transactionnelle correspond une entrée, en donnant la position de la sortie dans la transaction qui l'a créée. Puisqu'il s'agit d'une transaction de récompense qui ne fait pas référence à une sortie transactionnelle précédente, ce champ est fixé au maximum par convention.

 

Le script de déverrouillage (scriptSig)

0x04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73

Dans Bitcoin, le script de déverouillage est combiné à un script de verrouillage précédent et détermine la validité d'une dépense. Il contient généralement les signatures nécessaires à la dépense d'une pièce et est par conséquent souvent appelé scriptSig. Dans le cas d'une transaction de récompense, l'entrée ne fait référence à aucune sortie transactionnelle existante et ce script peut donc contenir des données arbitraires.

Ici, le script se présente de la manière suivante :

<valeur cible> <nonce supplémentaire> <chaîne de caractères>

Ainsi, il est constitué de trois informations :

  • Tout d'abord, la valeur cible du bloc, donnée en sens inverse, conformément à la façon dont elle est représentée dans le code : 0xffff001d
  • Ensuite, un nonce supplémentaire (0x04), ou extra nonce, mis en place par Satoshi dans le code du logiciel. Le nonce supplémentaire du bloc de genèse a pour valeur 4, et ceux des blocs suivants sont croissants : celui du bloc 1 est aussi égal à 4, celui du bloc 2 à 11, celui du bloc 3 à 14, etc. La variation de ce nonce supplémentaire au sein des blocs a permis de mettre en évidence un motif particulier, appelé le « Patoshi Pattern », qui détermine précisément les blocs minés par Satoshi et qui démontre que sa fortune s'élève à plus de 1 125 150 bitcoins.
  • Enfin, une chaîne de caractères aujourd'hui emblématique, encodée en UTF-8, qui est :
    The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks

    Cette courte phrase correspond à la une du Times du 3 janvier 2009, qui annonçait que le ministre des finances du Royaume-Uni était sur le point de renflouer les banques pour la deuxième fois. Le Times étant un quotidien anglais, cela a mené à des spéculations quant à l'identité de Satoshi, qui écrivait également dans un anglais britannique.

The Times 3 janvier 2009 chancelier ministre des finances renflouement des banques

Cette phrase présente dans le script de la transaction de récompense possède un rôle double :

  • Premièrement, elle prohibe l'antidatage : sa présence dans le premier bloc, à partir duquel toute la chaîne est construite, prouve que le réseau de Bitcoin n'a pas été lancé avant le 3 janvier 2009. Cependant, cela ne veut pas dire que le bloc de genèse date bien du 3 janvier : en effet, il a pu être construit entre le 3 janvier (date de l'horodatage déclaré) et le 8 janvier (date de publication du code).
  • Deuxièmement, elle indique symboliquement ce à quoi Bitcoin s'oppose en faisant référence au contexte monétaire et financier de l'époque : le renflouement des grandes banques d'investissement par les États et par les banques centrales suite à la crise financière de 2007-2008. Il est d'ailleurs possible que Satoshi ait choisi cette date précisément pour sélectionner cette une.

Ce script de la base de pièce est encore utilisé de nos jours par les mineurs pour de multiples raisons. À l'instar de Satoshi, ils peuvent inclure des informations arbitraires dans le bloc et faire passer un message public au monde. Ç'a été le cas de la coopérative F2Pool qui, le 11 mai 2020, a évoqué l'injection de liquidité de la Réserve Fédérale en réaction à la crise du covid-19 au sein du bloc 629 999 (le bloc précédant le troisième halving) :

NYTimes 09/Apr/2020 With $2.3T Injection, Fed's Plan Far Exceeds 2008 Rescue

Les regroupements de mineurs peuvent également s'identifier en indiquant leur nom, ce qui permet de juger de la décentralisation du réseau, même si cette pratique reste purement déclarative.

Enfin, les mineurs se servent encore de ce champ pour faire varier un nonce supplémentaire, le nonce de l'entête ne permettant plus depuis 2012 d'essayer suffisamment de possibilités par rapport à la difficulté élevée du réseau.

 

Le numéro de séquence (nSequence)

0xffffffff

Le numéro de séquence de l'entrée est maximal, ce qui fait que la transaction est considérée comme finale.

À l'origine, le numéro de séquence dans les entrées avait pour objectif de permettre les échanges répétés au sein de contrats, tels que les canaux de paiement. Ce modèle imaginé par Satoshi n'était pas suffisamment sécurisé et a par conséquent été abandonné. Cependant, la règle de finalité, qui fait que la transaction est considérée comme finale (pas de temps de verrouillage) si les numéros de séquence de toutes les entrées sont maximaux (comme ici), a été conservée.

Aujourd'hui, ce numéro de séquence est utilisé pour déterminer le temps de verrouillage relatif d'une entrée et pour signaler Replace-by-Fee.

 

Le nombre de sorties de la transaction

0x01

La transaction contient une seule sortie, celle créditant Satoshi de son revenu de minage. Cette sortie est constituée d'un montant et d'un script de verrouillage.

 

Le montant

0x000000012a05f200

Le montant de la sortie est donné dans la plus petite unité du système, unité qu'on a appelé le satoshi en hommage au créateur de Bitcoin. Ce montant correspond ici à 5 milliards de satoshis, soit 50 bitcoins. Il s'agit de la limite maximale du taux de création monétaire de l'époque (50 bitcoins par bloc).

 

Le script de verrouillage (scriptPubKey)

0x4104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac

Le scrpt de verrouillage est l'ensemble des conditions à fournir pour pouvoir dépenser la pièce correspondante. Ici, il possède la forme :

<clé publique> CHECKSIG

où la clé publique est 04678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5f. Il s'agit donc d'une sortie transactionnelle de type Pay to Public Key (P2PK), un schéma utilisé dans les débuts de Bitcoin, qui demande une simple signature pour débloquer les fonds. Cela explique le nom donné couramment à ce script : scriptPubKey.

Bien souvent, cette sortie est rétrospectivement attribuée à l'adresse 1A1zP1eP5QGefi2DMPTfTL5SLmv7DivfNa, obtenue en prenant l'empreinte de la clé publique. Cela est néanmoins purement esthétique car c'est bien la clé publique elle-même qui a servi à recevoir les bitcoins, pas l'adresse.

Fait intéressant : cette sortie transactionnelle n'est pas considérée comme dépensable par le protocole en raison de la façon dont le bloc de genèse est exprimé dans le code. Cette erreur de programmation pourrait être corrigée par un hard fork, mais cela ne serait ni utile (Satoshi n'a pas touché à ses bitcoins depuis qu'il a disparu), ni même souhaitable (incompatibilité du protocole). Les 50 premiers bitcoins créés sont donc probablement brûlés à tout jamais.

 

Le temps de verrouillage (nLocktime)

0x00000000

Le temps de verrouillage (donnée globale appartenant à la transaction) détermine la date à partir de laquelle cette transaction pourra être confirmée. En étant fixé à zéro, celui-ci est désactivé.

 

Les autres chaînes

Si le bloc de genèse constitue un fondement du protocole Bitcoin, il sert également de base aux différentes branches minoritaires de Bitcoin qui possèdent le même historique jusqu'à leurs scissions respectives : Bitcoin Cash, Bitcoin SV, Bitcoin Gold ou encore eCash/XEC. D'autres protocoles possèdent leur propre bloc de genèse et certains d'entre eux ont également incorporé la une d'un journal ou d'un magazine pour garantir que le lancement du réseau ne s'est pas réalisé avant la date donnée. Ainsi, le bloc de genèse de Litecoin (datant du 7 octobre 2011) contient la phrase suivante :

NY Times 05/Oct/2011 Steve Jobs, Apple’s Visionary, Dies at 56

Celui de Dash (datant du 19 janvier 2014) inclut la une suivante :

Wired 09/Jan/2014 The Grand Experiment Goes Live: Overstock.com Is Now Accepting Bitcoins

 


Source

Bitcoin Wiki, Genesis block

Comment définir Bitcoin ?

December 5th 2021 at 09:00

On définit souvent Bitcoin comme un protocole de transfert de valeur fonctionnant sans autorité centrale, qui régit l’émission et les échanges d’une unité de compte numérique (appelée le bitcoin), protocole qui a été initialement déterminé par Satoshi Nakamoto en janvier 2009 par le biais de son prototype et qui a permis de construire une chaîne à partir du bloc de genèse.

Néanmoins, cette définition, aussi informative soit-elle, n'est pas suffisamment précise. Elle fait de Bitcoin un protocole, c'est-à-dire un ensemble de règles de consensus, mais elle ne spécifie pas les règles en question (en dehors du bloc de genèse) : celles-ci sont ne sont pas déterminées dans le temps et peuvent changer, chaque modification créant de facto un nouveau protocole.

Ce flou artistique a mené au cours des années à de nombreuses discussions enflammées à propos de ce qui constituerait le « vrai Bitcoin », notamment lors du débat sur la scalabilité, et a fini par créer au moins trois prétendants au titre, à savoir BTC (« Bitcoin »), BCH (« Bitcoin Cash ») et BSV (« Bitcoin SV »). Cette revendication, qui paraît à première vue extraordinaire, cache en réalité une question philosophique profonde : comment définit-on correctement Bitcoin ?

 

Le critère linguistique

« Bitcoin » est un mot. Nom anglais issu de bit (« unité binaire ») et de coin (« pièce de monnaie »), il évoque directement l'idée d'une monnaie numérique. Le terme est devenu très populaire au fil des années, notamment grâce aux médias de masse, ce qui fait que de nombreuses personnes tentent de le récupérer ou de s'y associer d'une manière ou d'une autre, à tort ou à raison.

De ce fait, le premier critère que nous pouvons examiner est le critère linguistique, qui détermine la définition d'un terme selon l'usage qui en est fait. En effet, en linguistique l'usage est roi : s'il peut exister des institutions ayant pour but d'orienter l'évolution d'une langue, cette évolution demeure libre et est soumise à ses locuteurs. Une langue est par essence un protocole de communication ayant pour but la compréhension mutuelle, et les termes qui la composent ont par conséquent tendance à acquérir un sens précis déterminé par la multitude, par effet de réseau. De cette manière, si un grand nombre de locuteurs utilise un terme avec un sens particulier, celui-ci prédominera.

Selon ce critère, Bitcoin serait Bitcoin parce qu'une grande majorité de personnes l'appellent « Bitcoin » : il serait simplement défini par la masse, quelle que soit la chose qu'il désigne.

Bien évidemment, en tant que personnes attachées à l'idée de Bitcoin, cela ne nous satisfait pas.

Nous savons que le sens d'un terme peut dériver jusqu'à ce que ce terme ne signifie plus la même chose, voire désigne une chose fondamentalement opposée. C'est par exemple le cas du mot « liberalism » qui, en anglais américain, ne désigne plus principalement le libéralisme tel que nous l'entendons en français, mais un progressisme de gauche focalisé sur les questions de justice sociale. Ainsi, dans le langage courant aux États-Unis, les liberals sont des personnes favorables à l'intervention de l'État dans le cadre de la redistribution de la richesse, la sécurité sociale et l'éducation, tandis que les libertarians sont les libéraux authentiques favorables au laissez-faire et à la réduction du rôle de l'État dans la vie des individus.

Ainsi, décrire Bitcoin de cette manière crée une faille majeure dans tout ce qu'il représente. Si l'usage de la masse prime, alors on peut, si l'on a de l'influence, faire en sorte que Bitcoin change dans un sens qui ne le dépeint plus comme nous nous le représentons aujourd'hui. Il serait alors possible, par la propagande, de faire en sorte que le système appelé Bitcoin n'utilise plus la preuve de travail (au nom de la lutte contre le changement climatique) ou qu'il soit privé de sa limite fixe d'unités (au nom de la protection du système monétaire et financier).

De plus, définir Bitcoin de cette manière ne tient pas compte du fait que la langue est élastique et tolère de nombreuses incohérences : il peut exister de nombreuses polysémies pour un même mot (c'est d'ailleurs le cas pour « Bitcoin »), et plusieurs utilisations de ce mot peuvent coexister, bien qu'elles soient opposées de manière inhérentes.

En fait, une langue est un champ de bataille permanent sur lequel s'affrontent les différents usages. Chaque locuteur fait à chaque instant un choix individuel pour soutenir des usages particuliers, sans forcément suivre le choix majoritaire, participant de ce fait à la construction de la langue. C'est précisément ce nous faisons dans cet article : un choix.

 

Le critère du logiciel

Une deuxième manière de définir Bitcoin est de s'appuyer sur le logiciel Bitcoin Core. Bitcoin Core constitue en effet l'implémentation de référence du protocole dont le code sert de base pour les développeurs pour retrouver les règles de consensus, et cela fait qu'il est aisé de confondre les deux. D'ailleurs pendant longtemps le logiciel était simplement appelé Bitcoin.

Le code du logiciel, écrit principalement en C++, est disponible en source ouverte sur internet, et sous licence libre, de sorte que quiconque peut copier et modifier le code à sa guise. Initialement hébergé sur SourceForge, il est aujourd'hui présent sur GitHub.

Le développement du logiciel se veut ouvert et « démocratique » : tout le monde peut proposer un modification du code, notamment par le biais des propositions d'amélioration de Bitcoin (BIP). Néanmoins, le dépôt GitHub est soumis à l'autorité des mainteneurs, qui décident des changements qui sont apportés au logiciel, et en particulier à celle du mainteneur principal, qui peut nommer et révoquer les autres mainteneurs. Comme l'indique le guide de contribution de Bitcoin Core :

« Les mainteneurs prendront en considération un correctif s'il est en accord avec les principes généraux du projet ; s'il répond aux normes minimales d'inclusion ; et jugeront du consensus général des contributeurs. »

Définir Bitcoin comme le protocole lié à ce logiciel (ou bien à un autre) réintroduirait ainsi une autorité centrale, ce qui rentrerait en contradiction directe avec l'idée qu'on se fait de Bitcoin.

De plus, la pratique montre bien que le protocole n'est pas contrôlé par les mainteneurs de l'implémentation logicielle, même s'il existe une certaine influence. Chacun est libre de copier le logiciel, de le modifier, et de le promouvoir aux nœuds du réseau, qui se chargent d'appliquer les règles de consensus. Ainsi, le contrôle du logiciel ne permet pas de modifier les règles arbitrairement : si par exemple Bitcoin Core intégrait un changement controversé (comme par exemple une violation de la politique monétaire du bitcoin), alors une très grande majorité de nœuds refuseraient probablement, en continuant de faire fonctionner une version antérieure de Core ou en se tournant vers une autre implémentation.

 

Le critère du protocole originel

Un troisième critère pour définir Bitcoin est la proximité avec le protocole originel, c'est-à-dire le protocole déterminé par le biais du prototype publié par Satoshi Nakamoto le 8 janvier 2009. Le sous-entendu est que Bitcoin n'avait pas vocation à changer au-delà de la correction des failles présentes à son lancement, et que par conséquent il devrait être défini comme l'itération la plus proche de ce protocole.

Cette vision est notamment défendue par beaucoup de partisans de Bitcoin SV, qui se basent sur une citation (décontextualisée) de Satoshi Nakamoto datant du 17 juin 2010 :

« La nature de Bitcoin est telle que, dès la version 0.1 lancée, son fonctionnement de base était gravé dans le marbre pour le reste de son existence. »

D'après eux, Bitcoin devrait être un protocole fixe, dont les mineurs seraient les défenseurs.

Une variante de ce critère est l'argument de l'esprit originel de Bitcoin, parfois utilisé par les partisans de Bitcoin Cash comme Roger Ver, qui voudraient qu'un « système d'argent liquide électronique » doive nécessairement offrir des transferts à bas coût et des temps de confirmations faibles. De ce point de vue, BTC ne représenterait pas Bitcoin.

Toutefois, même si ces définitions ont le mérite d'être plus précises, elles sont purement arbitraires dans le critère choisi. BTC constitue de toute évidence la principale version de Bitcoin, et on peut considérer qu'il est lui-même proche du protocole originel sous un autre aspect : la compatibilité.

 

Le critère de la compatibilité

Le quatrième critère de définition est celui de la compatibilité du protocole, critère défendu par de nombreux partisans de BTC, comme par exemple Michael Marquardt (alias theymos) ou Francis Pouliot. Pour continuer à être Bitcoin, le protocole devrait être compatible avec les versions antérieures.

Cette vision repose sur l'exigence d'unanimité pour réaliser un changement, exigence qui a pour conséquence de conserver un seul et unique protocole et de préserver son effet de réseau.

Puisqu'une quasi-unanimité serait très difficile à atteindre dans le cas d'un hard fork (hors résolution d'un bogue ou changement vital), il est nécessaire de passer par des soft forks, à savoir des changement strictement restrictifs des règles de consensus. Ces soft forks ont la caractéristique de ne pas créer de scission de chaîne s'ils sont correctement appliqués. De ce fait, ils permettent une compatibilité ascendante du logiciel (parfois qualifiée de « rétrocompatibilité ») qui fait que les nœuds qui utilisent une ancienne version du logiciel continuent de considérer comme valides les blocs produits par la nouvelle version.

Cependant, cette conception cache un petit détail, souvent omis : c'est que le soft fork doit être imposé par la majorité de la puissance de calcul du réseau pour entraîner cette compatibilité. En effet, les nœuds qui suivent les nouvelles règles de consensus peuvent être contraints de rejeter les blocs produits par les mineurs qui suivent les anciennes règles. Lorsque les nœuds appliquant le soft fork ont la puissance de calcul majoritaire de leur côté, cela ne pose pas de problème : les nœuds suivant les anciennes règles sont contraints de suivre la chaîne la plus longue (c'est-à-dire celle ayant le plus de preuve de travail accumulée). Dans le cas contraire, la chaîne appliquant les nouvelles règles n'est pas la plus longue, ce qui peut mener à une scission permanente.

Application d'un soft fork
Exemple de la réduction de la taille limite des blocs. Si la majorité du taux de hachage se trouve du côté des nœuds appliquant le soft fork, alors tout le monde suit leur chaîne (la plus longue). Si la majorité du taux de hachage se trouve de l'autre côté, les nœuds appliquant le soft fork peuvent finir par rejeter un bloc de l'autre chaîne et créer une scission permanente de la chaîne.

L'application d'un soft fork correspond donc à l'équivalent d'une attaque des 51 % ayant lieu sur le réseau, en interdisant aux nœuds de refuser la modification du protocole sans avoir recours à un hard fork manuel. On ne saurait définir Bitcoin comme cela, car cela voudrait dire qu'un attaquant pourrait imposer ses règles sur la chaîne, et cette conception est ainsi invalide.

 

Le critère de la majorité économique

Le cinquième critère permettant de définir est celui de la majorité économique. Selon cette conception, Bitcoin serait le protocole dont l'utilité monétaire est la plus grande. Cette majorité est parfois mesurée par certains par la capitalisation boursière, c'est-à-dire le prix multiplié le nombre d'unités, bien que celle-ci ne soit pas forcément un bon indicateur de la santé économique du système, notamment lorsque le volume d'échange (sur la chaîne et en dehors) est faible.

Un moyen plus efficace d'estimer la valeur d'une chaîne est la preuve de travail accumulée, qui est corrélée à moyen terme au revenu du minage, à savoir :

  • La subvention protocolaire, qui prédomine dans la phase distributive de Bitcoin, dont la valeur entre deux halvings est directement liée au prix du bitcoin.
  • Les frais de transaction, qui prédominent dans la phase finale de Bitcoin, dont la valeur provient de l'activité économique de la chaîne.

Ce critère est ainsi bien plus à même de nous fournir une idée de quel protocole est économiquement majoritaire.

Cette vision a été défendue par Gavin Andresen en février 2017 dans un article où il écrivait :

« "Bitcoin" est le registre des transactions non précédemment dépensées, signées de manière valide, contenues dans la chaîne de blocs qui commence par le bloc de genèse (empreinte 000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f), suit le programme de création de 21 millions de pièces, et possède la plus grande preuve de travail par double SHA-256 cumulée. »

La vision a perduré depuis, étant perpétuée par le concept de gouvernance, qui présuppose qu'il y a quelque chose à diriger. Cette conception a notamment joué dans la scission entre Ethereum (ETH) et Ethereum Classic (ETC) en juin 2016, où le protocole modifié, majoritaire, a gardé le nom et le sigle boursier initiaux, et où le protocole originel, minoritaire, a dû prendre un autre nom et un autre sigle. Cette attribution des noms et des sigles a également eu lieu lors de la séparation entre Bitcoin Cash (BCH) et Bitcoin SV (BSV) en novembre 2018, puis lors de l'embranchement entre Bitcoin Cash (BCH) et Bitcoin ABC / eCash (XEC) en novembre 2020, alors que chacun se prétendait être le « vrai Bitcoin Cash ».

Dans le cas de BTC, le critère de la majorité est souvent couplé au critère de compatibilité : le soft fork peut ainsi être imposé par une majorité du taux de hachage, ce qui permet de conserver une seule et unique chaîne.

Cependant, cette vision pêche elle-même en ne requérant aucune caractéristique fondamentale et en offrant la possibilité d'une récupération du terme par le pouvoir en place.

 

Bitcoin est un concept

Cela nous amène au point central de cet article : Bitcoin est un concept, pas un protocole. Bien que beaucoup de personnes fassent de Bitcoin un protocole, cette vision est impossible à soutenir correctement en raison du manque d'unicité. Il n'y a pas de « vrai protocole Bitcoin » dans le sens où aucun protocole ne représente l'intégralité de ce qu'est Bitcoin1. Il ne s'agit pas d'une marque déposée dont certains individus auraient la propriété : personne ne possède le brevet de Bitcoin et tout le monde peut l'implémenter à sa convenance sans demander l'autorisation. Et en fait, cette liberté conduit nécessairement à la mise en œuvre multiple de ce concept, sous la forme de scissions ou de « cryptomonnaies alternatives ». Qu'une version de Bitcoin soit dominante économiquement ne change rien à cette considération.

Avant de décrire un protocole, une chaîne, un réseau ou une monnaie, le mot « Bitcoin » a été utilisé pour désigner un concept. Ce concept a été défini dans le document fondateur écrit par Satoshi Nakamoto et auquel tout le monde se réfère à un moment ou à un autre : le livre blanc de Bitcoin, intitulé « Bitcoin : Un système d'argent liquide électronique pair-à-pair », qui contient tous les éléments essentiels à sa constitution.

On peut dégager ainsi 5 caractéristiques fondamentales qui définissent Bitcoin :

 

1. Le partage des risques (P2P)

« Les nœuds peuvent quitter et rejoindre le réseau à volonté. »

Le système repose sur un réseau pair-à-pair ouvert dans lequel tous les nœuds ont les mêmes privilèges. Cette distribution du réseau permet de partager les risques d'accepter et de miner la monnaie.

Tous les systèmes dont les nœuds sont soumis à une autorisation quelconque contreviennent directement à ce principe.

 

2. La preuve de travail

« Les nœuds considèrent toujours que la chaîne la plus longue est la chaîne correcte, et continuent à travailler pour la prolonger. »

L'ajout d'un bloc nécessite une dépense d'énergie mesurée de manière probabilistique par la résolution d'un problème mathématique difficile. L'intégrité de la chaîne repose sur l'algorithme de consensus de Nakamoto par preuve de travail, qui dit que la chaîne ayant le plus de preuve de travail accumulée doit être considérée comme la chaîne valide.

La preuve ne nécessite pas une fonction de hachage particulière, et le travail peut être obtenu d'une toute autre manière. En revanche, la sélection de la chaîne la plus lourde, les points de contrôle ou l'intervention de masternodes dans le consensus sont des entorses plus ou moins importantes à ce principe. La preuve d'enjeu en constitue une violation entière.

 

3. Les frais de transaction internes

« L’incitation peut également être financée par les frais de transaction. Si la valeur de sortie d’une transaction est inférieure à sa valeur d’entrée, la différence correspond à une commission qui est ajoutée à la valeur d’incitation du bloc contenant la transaction. »

Le système intègre un modèle de frais de transaction qui sont reversés aux mineurs de manière interne. Chaque transaction porte des frais pour inciter à sa confirmation. Ces frais forment la base de la résistance à la censure du système.

Par exemple, l'ajout d'un mécanisme de brûlage des frais éloigne le protocole de sa nature de Bitcoin.

 

4. L'offre fixe d'unités

« Une fois qu’un nombre prédéterminé de pièces a été mis en circulation, l’incitation peut être entièrement financée par les frais de transaction et ne plus requérir aucune inflation. »

Le but initial de la création monétaire est l'amorçage du système : il s'agit du moyen de distribuer les unités de manière juste. À terme, le système doit se baser essentiellement sur les frais de transaction.

Cette offre limitée garantit le caractère déflationniste de la monnaie, et joue dans la sécurité économique du système en incitant les commerçants à refuser tout changement inflationniste.

 

5. Le modèle de représentation par des pièces (UTXO)

« Nous définissons une pièce de monnaie électronique comme une chaîne de signatures numériques. [...] Pour permettre aux valeurs d’être séparées et combinées, les transactions contiennent des entrées et des sorties multiples. »

Bitcoin utilise un modèle de représentation par des pièces pour gérer les unités échangées. Une pièce est identifiée par un point de sortie de transaction, et est caractérisée par un montant en satoshis et un ensemble de conditions de dépense (typiquement l'exigence d'une signature numérique valide).

Ce modèle a pour avantages de préserver la confidentialité (pas d'incitation à réutiliser la même adresse), de faciliter l'implémentation logicielle et de permettre une meilleure scalabilité du système, contrairement au modèle de représentations par des comptes.

 

Qu'apporte cette définition ?

Tout d'abord, cette définition résout le paradoxe du « vrai Bitcoin ». Bitcoin ne peut pas être un protocole fixe : modifier le protocole ne change pas sa nature fondamentale. Bitcoin ne peut pas non plus être un protocole changeant, car il n'existe pas de moyen satisfaisant de le déterminer comme on l'a montré.

Cette définition a également l'avantage d'apaiser les conflits. Bitcoin a connu des scissions et des copies par le passé, ce qui a créé une grande tension chez les partisans de tous les bords. Ainsi, BTC, BCH et BSV sont des mises en œuvre plus ou moins conformes de Bitcoin. De même, Litecoin, Monero ou Zcash peuvent être considérés comme des Bitcoins plus ou moins authentiques : dans notre définition, rien n'indique en effet que la chaîne doive commencer par un bloc de genèse particulier.

Bien évidemment, les effets de réseau de ces cryptomonnaies diffèrent et il ne s'agit pas de les mettre au même niveau, notamment en ce qui concerne la sécurité. Aujourd'hui, BTC est le Bitcoin le plus populaire, le plus valorisé et le plus sécurisé. On peut donc accepter la polysémie en continuant d'appeler ce Bitcoin « Bitcoin », tout en gardant en tête qu'il ne s'agit que de la version principale de ce concept.

Cette définition permet enfin d'être également mieux armé contre les scissions futures. Il est possible que des États tentent de s'approprier un protocole particulier, pour un jour le redéfinir grâce à la contrainte légale, peut-être très légèrement au début, dans le but de l'amener lentement vers la censure et le seigneuriage. Et alors il ne serait pas impossible que cette version étatique devienne majoritaire économiquement.

Définir Bitcoin comme un concept permet ainsi d'éviter ce glissement en autorisant la concurrence saine entre les différentes versions de Bitcoin et en fixant des limites claire de ce qu'est Bitcoin et de ce qu'il n'est pas.

 


Notes

1. On peut se demander :

  • Quel est le vrai christianisme ? Est-ce le catholicisme, l'orthodoxie ou l'une des formes de protestantisme ? Selon quel critère ?
  • Quel est le vrai dollar ? Le dollar étasunien, le dollar canadien ou le dollar australien ou un autre ? Ou alors, le dollar (« Thaler ») n'a-t-il pas disparu lorsqu'il n'a plus représenté une quantité de métal précieux ?
  • Quelle est la vraie République de Chine : la République de Chine (Taïwan) ou la République Populaire de Chine ?
  • Quelle est la vraie langue française ? Le français de France, le français québécois ou le français parlé au Congo  ?

Si donc il n'y a pas de vrai christianisme, de vrai dollar, de vraie République de Chine ou de vraie langue française, comment pourrait-il y avoir un vrai protocole Bitcoin ?

 


 Sources

Eric Voskuil, Étiquettes de Bitcoin, 2020.
Eric Voskuil, Usurpation de marque, 2020.
Eric Voskuil, Principes cryptodynamiques, 2020.
Eric Voskuil, Objectifs de Fedcoin, 2020.
Theymos, It's time for a break: About the recent mess & temporary new rules, 17 août 2015.
Gavin Andresen, A definition of "Bitcoin", 7 février 2017.
Gavin Andresen, Other definitions of Bitcoin, 8 février 2017.
Jameson Lopp, Who controls Bitcoin Core?, 15 décembre 2018.

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