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Before yesterdayComprendre la cryptomonnaie

La limite des 21 millions n’était pas le but originel de Bitcoin

June 18th 2026 at 18:00

Lorsqu'une personne se renseigne à propos de Bitcoin, il faut peu de temps pour qu'elle apprenne que sa mise en circulation est réduite au cours du temps et que la quantité finale est plafonnée à 21 millions d'unités. Il lui est ensuite suggéré que si son utilisation croit, alors la rareté absolue des bitcoins fera que leur valeur explosera à la hausse. C'est cette logique spéculative qui a mené le prix du bitcoin à passer de 0,001 $ à 126 000 $ en moins de 20 ans.

Cependant, la limite emblématique des 21 millions, aujourd'hui mise à l'honneur par les vendeurs de rêve, ne constituait pas l'objectif principal du système de Nakamoto, et a été secondaire au cours de sa conception ; elle a longtemps été considérée comme un moyen de rendre le bitcoin attractif, et pas comme une fin en soi. La preuve la plus éclatante de ce fait est qu'à l'origine, Bitcoin a été conçu pour avoir une création monétaire constante. Satoshi Nakamoto n'a en effet ajouté les halvings et le plafond d'émission qu'après la publication du livre blanc.

À l'heure où la mystique saylorienne domine, où les ETF se multiplient, et où l'État le plus puissant de la planète constitue une réserve stratégique de bitcoins, il semble essentiel de rappeler que le but originel de Bitcoin était bien plus noble qu'attirer toute la cupidité du monde.

Les deux livres blancs

Le 31 octobre 2008, Satoshi Nakamoto inaugure sa découverte en envoyant le livre blanc de Bitcoin, intitulé Bitcoin : Un système d'argent liquide électronique pair à pair, à la liste de diffusion de courrier électronique de Metdowd.com dédiée à la cryptographie. Ce document n'est cependant pas la seule version qui existe, et il en publiera une autre, mise à jour, le 24 mars 2009, qui est hébergée sur Bitcoin.org et à laquelle nous faisons généralement référence aujourd'hui. Le premier livre blanc diffère ainsi légèrement du second.

En particulier, dans ce premier document, Satoshi ne fait pas mention des « frais de transaction » ou d'un « nombre prédéterminé d'unités », comme il fera plus tard. Pour récompenser les mineurs qui assurent le traitement des paiements, il prévoit une émission de monnaie constante, vraisemblablement de 100 bitcoins toutes les 15 minutes1. Dans le livre blanc, il écrit :

« L'ajout régulier d'une quantité constante de nouvelles unités s'apparente à l'action des mineurs d'or qui dépensent des ressources pour mettre de l'or en circulation. »

Il justifie ainsi le choix d'une « inflation naturelle » en comparant le bitcoin à l'or, qui a toujours connu une certaine création monétaire tout en conservant son pouvoir d'achat2. Avec une quantité constante de nouveaux bitcoins, le taux d'émission annuelle devrait diminuer au cours du temps : il passerait sous les 5 % après 20 ans, et sous les 2 % au bout de 50 ans. Outre la phrase du livre blanc, Satoshi précisera dans un courriel privé quelque jours plus tard :

« L'offre d'or augmente d'environ 2 à 3 % par an.  N'importe quelle monnaie fiat affiche généralement un taux d'inflation supérieur. »

La discussion avec Ray Dillinger

En novembre 2008, Satoshi discute de Bitcoin avec les membres de la liste. Il échange notamment avec Ray Dillinger, consultant indépendant dans les nouvelles technologies, qui s'intéresse aux protocoles de monnaie numérique. Dans un courriel envoyé dans la soirée du 5 novembre (PST), il reproche au bitcoin son « absence de valeur intrinsèque », ne comprenant pas bien qu'il s'agit d'une politique monétaire définie, contrôlée par un algorithme d'ajustement de la difficulté. Pour lui, tout le monde peut créer de nouvelles unités à l'infini (comme dans système RPOW de Hal Finney), ce qui réduit considérablement la valeur de la monnaie. Il conclut faussement que la monnaie « présente une inflation d'environ 35 %, puisque c'est le taux annuel d'amélioration de la performance informatique ». Satoshi en discute en privé avec lui, avant de le corriger publiquement le 8 novembre :

« La difficulté augmente proportionnellement afin de maintenir constante la production supplémentaire totale.  On sait donc à l'avance combien de nouveaux bitcoins seront créés au cours des années futures.

La production de nouvelles unités implique une augmentation planifiée de la masse monétaire, mais celle-ci n'entraîne pas nécessairement de l'inflation.  Si la quantité de monnaie augmente au même rythme que le nombre de personnes qui l'utilisent, les prix resteront stables.  Si elle n'augmente pas aussi vite que la demande, il y aura de la déflation et les premiers détenteurs de la monnaie verront sa valeur augmenter.

Les unités doivent être distribuées d'une manière ou d'une autre au départ, et un taux constant semble être la meilleure méthode. »

Satoshi confirmera l'existence de ce modèle initial à Martti Malmi en mai 2009 dans un courriel incluant son débat en privé avec Ray :

« Cette discussion sur l'inflation a eu lieu avant la mise en place du mécanisme de frais de transaction et du programme fixe des 21 millions d'unités ; elle n'est donc peut-être plus tout à fait d'actualité. »

Toutefois, ce modèle s'avère défectueux, ce que ne manque pas de lui faire remarquer le premier détracteur de Bitcoin : James A. Donald.

L'échange avec James A. Donald

James A. Donald est un cypherpunk anonyme qui est le premier à avoir répondu publiquement à Satoshi, le 2 novembre, pour reprocher à Bitcoin sa faible capacité à passer à l'échelle. Les deux hommes échangent longuement sur la liste. Ce sont les remarques du cypherpunk sur le système incitatif de Bitcoin qui vont pousser Satoshi à revoir sa politique monétaire et à intégrer des frais de transaction.

Dans la nuit du 8 au 9 novembre, James A. Donald blâme ainsi l'émission monétaire constante choisie par Satoshi pour inciter les mineurs à assurer le traitement des transactions. Il nuance néanmoins son propos en ajoutant que c'est mieux que les monnaies classiques sujettes aux aléas de la politique :

« Cette proposition ne peut pas être mise en œuvre, car dans le système proposé, le travail de suivi de la propriété des unités est financé par le seigneuriage, ce qui nécessite de l'inflation.

Ce n'est pas un défaut insurmontable : une inflation prévisible est moins choquante qu'une inflation qui est traficotée de temps en temps pour transférer les richesses d'un groupe électoral à un autre. »

Dans la journée du 9, James A. Donald émet un nouvelle critique, cette fois-ci sur le fait qu'un mineur n'est pas incité à inclure des transactions dans un bloc :

« Cette solution […] ne résout pas celui de l'enregistrement des dépenses. Si un nœud ignore toutes les dépenses sans importance pour lui, il n'en subit aucune conséquence négative. »

Satoshi a alors l'idée d'ajouter un mécanisme des frais de transaction, qui aurait l'avantage de résoudre les deux problèmes. Dans la soirée du 9 novembre, répondant à James A. Donald, il décrit ce mécanisme comme suit :

« Si tu as des difficultés avec la question de l'inflation, il est facile d'ajuster le système pour qu'il fonctionne avec des frais de transaction.  C'est très simple : il suffit que la valeur en sortie de toute transaction soit inférieure de 1 centime à la valeur en entrée.  Soit le logiciel client construit automatiquement des transactions ayant un montant supérieur de 1 centime à la valeur de paiement prévue, soit ce montant est prélevé du côté du bénéficiaire.  La récompense obtenue lorsqu'un nœud trouve une preuve de travail pour un bloc correspondrait au total des frais contenus dans ce bloc. »

Le lendemain, Satoshi ajoute :

« Grâce au système de récompense basé sur les frais de transaction que j'ai récemment présenté, les nœuds seraient incités à inclure toutes les transactions payantes qu'ils reçoivent. »

Le code de novembre 2008

À la suite de sa discussion avec James A. Donald, Satoshi Nakamoto décide de mettre en œuvre le mécanisme des frais de transaction au sein de son modèle. Il fait également diminuer la création monétaire au cours du temps, de façon à limiter la quantité à un montant prédéfini. Le 14 novembre, dans une réponse à Ray Dillinger, il écrit :

« Il y aura des frais de transaction, ce qui incitera les nœuds à recevoir et à inclure autant de transactions que possible.  Les nœuds finiront par être rémunérés uniquement par ces frais lorsque le nombre total d'unités créées atteindra le plafond prédéterminé. »

Le 16 novembre, il partage le code logiciel de Bitcoin avec certains membres de la liste, dont Ray Dillinger et James A. Donald. Les paramètres présents dans cette version diffèrent du prototype de janvier 2009. Le temps entre chaque bloc, par exemple, est de 15 minutes (au lieu de 10). Chaque bitcoin (COIN) se divise en 100 centimes (CENT), qui sont eux-mêmes divisibles en 10 000 unités plus petites, si bien qu'un bitcoin correspond à 1 million d'unités de base.

Satoshi y inclut surtout la mécanique de réduction de moitié (le fameux halving) qui divise par deux la création monétaire tous les 100 000 blocs, soit 2 ans et 10 mois environ. Dans cette version du code, il se crée 100 bitcoins durant la première période de 100 000 blocs, 50 durant la deuxième période, etc. de sorte que la quantité totale de bitcoins converge vers 20 millions d'unités, qui sera atteinte 77 ans plus tard.

Fonction GetBlockValue qui donne le nombre de bitcoins créés par bloc.

Le lancement du réseau

Un mois et demi plus tard, le 8 janvier 2009, Satoshi Nakamoto publie la version 0.1 du logiciel. Cette dernière inclut les paramètres qu'on connait bien : les 10 minutes entre chaque bloc, les 50 bitcoins par bloc, les 100 millions d'unités de base (« satoshis ») par bitcoin, le halving tous les 4 ans, et le plafond des 21 millions de bitcoins. Comme il l'écrira quelques mois plus tard à Mike Hearn, le choix du nombre des 21 millions et de la granularité des unités est une « estimation éclairée », un « entre-deux » prenant en considération le scénario où Bitcoin resterait une « petite niche » et celui où il serait utilisé « pour une partie du commerce mondial ».

Outre le code, Satoshi décrit la politique monétaire définitive dans son courriel d'introduction :

« La circulation totale sera de 21 000 000 d'unités.  Elles seront distribuées aux nœuds du réseau lorsqu'ils créeront des blocs, la quantité émise étant divisée par deux tous les 4 ans. […] Lorsque cela sera épuisé, le système pourra prendre en charge les frais de transaction si nécessaire. »

Le 10 janvier, Hal Finney, ingénieur américain connu pour son implication dans le mouvement cypherpunk et dans PGP, approuve cette façon de faire en s'enhtousiasmant du fait que « le système peut être configuré pour n'autoriser qu'un nombre maximum certain d'unités à être générées ». Dans son courriel, il estime que si Bitcoin devient « le système de paiement dominant utilisé dans le monde entier », chaque unité aura alors « une valeur d'environ 10 millions » de dollars.

Satoshi voit dans cette prédiction un formidable moyen de communication pour donner envie aux gens d'essayer Bitcoin. Il utilise ainsi cet argument de vente à plusieurs reprises, sur la liste de diffusion en janvier et sur le forum de la Fondation P2P en février. Et il a son effet : Dustin Trammell, l'un des premiers mineurs après Satoshi et Hal Finney, confiera au créateur de Bitcoin que cette possibilité de gagner de l'argent est « l'une des raisons qui [l'ont] poussé à démarrer un nœud si rapidement ».

Satoshi prend ensuite ses distances avec cet aspect spéculatif, n'en parlant pratiquement jamais et toujours de manière très mesurée. En juin 2009, dans un courriel à Martti Malmi, il écrit qu'il n'est « pas à l'aise avec le fait de déclarer explicitement » que le bitcoin devrait être considéré « comme un investissement », jugeant que c'est une « affirmation dangereuse » (d'un point de vue légal vraisemblablement). Il ajoute :

« Il n'y a pas de mal à ce que les gens arrivent à cette conclusion par eux-mêmes, mais nous ne pouvons pas le présenter de cette façon. »

Mais l'imaginaire des gens est déjà irrémédiablement influencé, et les bulles successives qui se produiront en 2011 et en 2013 termineront de modifier la perception générale de Bitcoin par le public.

Bitcoin a été dévoyé

Satoshi Nakamoto n'était donc pas opposé à ce que les gens utilisent le bitcoin comme une réserve de valeur, comme un véhicule d'« investissement à long terme ». Mais il voyait cet aspect spéculatif davantage comme un moyen d'amorcer économiquement son système que comme une fin en soi. Le but principal de Satoshi Nakamoto, explicitement cité dans l'introduction du livre blanc, était de résoudre le problème des paiements en ligne en créant un « argent liquide électronique » pouvant être utilisé « sans avoir recours à un tiers de confiance ».

S'il a jugé que son système était prêt le 31 octobre 2008, c'est que l'objectif pouvait être rempli avec une création monétaire constante. Il a revu cet élément, car le modèle incluant des frais de transaction et une quantité limitée d'unités était simplement plus élégant : les frais incitaient les mineurs à inclure les transactions dans leurs blocs tandis que « déflation naturelle » récompensait les commerçants qui conservaient les unités reçues, limitant le change avec les monnaies classiques. Ce second modèle était donc bien plus à même de remplir le but originel de Bitcoin.

Il est difficile de nier que la spéculation liée à la limite des 21 millions a été l'élément qui a permis à Bitcoin de perdurer jusqu'aujourd'hui. Entre autres, elle garantissait une demande minimale pour l'unité de compte et une utilisation plancher du réseau. Mais cet appât du gain a dégénéré jusqu'à ne plus vraiment servir le sain développement de Bitcoin, dans le sens où les gens n'assurent même plus la garde de leurs propres bitcoins. Satoshi Nakamoto voulait initialement créer un « système d'argent liquide électronique », pas une « marchandise numérique sans émetteur » qui servirait d'adossement pour des instruments financiers institutionnels ou de garantie dans des prêts collatéralisés. Il pourrait être opportun de s'en rappeler.


Notes

Cet article est une version remaniée et augmentée de plusieurs sections du cours sur l'histoire de la création de Bitcoin publié sur PlanB Academy. L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5, sur la base du générique de 20th Century Fox ; l'idée vient de u/birth_of_bitcoin sur Reddit. Les traductions ont été réalisée grâce à DeepL. Le reste du texte a été rédigé intégralement sans LLM.

  1. Ce modèle rappelle inévitablement l'émission résiduelle de Monero, qui est de 0,6 XMR toutes les deux minutes. ↩︎
  2. Malgré la conception soutenue par certains économistes autrichiens comme Ludwig von Mises, l'inflation monétaire n'équivaut pas à l'inflation des prix, car la croissance de l'économie compense en partie la création monétaire. Dans le cas d'une monnaie-marchandise soumise uniquement au marché, il n'y a pas d'inflation des prix, à moins que les conditions de sa production ne changent drastiquement. ↩︎

L’individu souverain, la technique et le nouveau Moyen Âge

May 15th 2026 at 09:00

J'ai récemment participé à la traduction en français du livre The Sovereign Individual, qui sort ce vendredi 15 mai chez Konsensus Network sous le titre L'Individu souverain : Survivre et prospérer face à l'effondrement de l'État-providence. Cet ouvrage, coécrit en 1997 par William Rees-Mogg et James Dale Davidson, est un texte de prospective, emblématique par les prédictions qu'il faisait sur les conséquences politiques de la révolution numérique, alors balbutiante à l'époque. Riche en contexte historique et long de quatre-cents pages, il apporte des éléments de réflexion qui n'ont pas vieilli aujourd'hui.

William Rees-Mogg était un lord anglais et avait été éditeur du Times de 1967 à 1981. James Dale Davidson était un investisseur américain. Au moment de la publication initiale du livre, les deux hommes géraient une lettre d'information financière depuis 1984. Ils avaient alors déjà publié deux livres à succès (Blood in the Streets en 1987 et The Great Reckoning en 1993), où ils formulaient déjà des prédictions, notamment sur le monde financier et la géopolitique. L'Individu Souverain constituait pour eux un parachèvement de leur vision de l'avenir.

Dans cet ouvrage, ils soutenaient qu'une nouvelle phase de l'histoire de l'humanité s'ouvrait — l'ère de l'information — et qu'elle allait permettre aux individus de s'émanciper du joug des États-nations. Revenant sur l'histoire de l'humanité, du néolithique à l'époque moderne en passant par le Moyen Âge, ils examinaient les dynamiques régissant l'évolution politico-économique du monde. Ils mettaient en avant le caractère libérateur du progrès technique, et prédisaient en particulier l'émergence d'une monnaie numérique échappant au contrôle étatique, chose qui se matérialiserait avec Bitcoin au début des années 2010.

Aux États-Unis, le livre s'est rapidement popularisé dans les cercles libertariens, grâce au portrait peu flatteur qu'il faisait des États centralisés et des idéologies qui les soutenaient. Il s'est aussi diffusé dans la Silicon Valley, en raison du point de vue techno-optimiste des auteurs. Il a plus tard connu un succès croissant au sein de la communauté de Bitcoin (et du milieu des cryptomonnaies en général), inspirant notamment Francis Pouliot, Jameson Lopp ou Naval Ravikant. En France, il est aujourd'hui mis en avant par le média indépendant Le Bunker, par la plateforme Zone Franche, et par l'infopreneur Olivier Roland, qui a écrit son propre livre sur le sujet.

À l'heure où la stabilité de l'ordre mondial est remise en question et où les États deviennent de plus en plus autoritaires, la thèse de l'individu souverain est plus que jamais d'actualité. Cet article constitue une analyse et une critique de cette thèse. Le progrès technique va-t-il nous libérer et sommes-nous à la veille du Moyen Âge ? C'est ce à quoi nous allons tenter de répondre ici.

La thèse de l'individu souverain

La thèse de l'ouvrage de Rees-Mogg et Davidson est que la révolution numérique (dite « de l'information ») va provoquer l'effondrement de l'État-providence moderne et conduire à l'avènement d'une souveraineté individuelle réelle. Cette souveraineté s'exercera par le renversement du rapport entretenu par les autorités politiques et les individus : ces derniers ne seront plus considérés comme des sujets ou des citoyens, et comme des « vaches à lait » (p. 238) pour les plus productifs, mais comme des « clients » (pp. 117–118). Et, comme le dit le dicton, le client est roi.

Le concept de « souveraineté de l'individu » n'est pas tout récent, puisqu'il a émergé avec la pensée libérale anglo-saxonne (John Locke) et qu'il a été formulé par John Stuart Mill en 1859, qui écrivait : « Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l'individu est souverain1. » Le terme a ensuite été repris dans son acception la plus radicale par les anarchistes individualistes américains, comme Josiah Warren ou Benjamin Tucker, puis par les théoriciens du libertarianisme moderne, notamment Murray Rothbard.

Là où les auteurs se différencient de cette idéologie libérale est que leur discours n'est pas prescriptif (ou du moins pas explicitement), mais descriptif : ils veulent montrer que le sens de l'histoire va vers plus de liberté. Le livre n'est donc pas un manifeste politique en tant que tel, mais un manuel de survie face à la « grande transformation » (p. 234) qui est en train d'avoir lieu. Ils se basent (entre autres) sur les travaux d'un historien américain du XXe siècle nommé Frédéric Lane, qui était spécialiste du bas Moyen Âge et qui avait développé une analyse économique de la violence politique2.

Suivant les idées de Lane, les auteurs élaborent leur propre modèle prédictif. Ils décrivent comment les « facteurs mégapolitiques » conditionnent la forme institutionnelle des États en faisant varier ce qu'ils appellent « les rendements de la violence » :

« En modifiant les coûts et les gains potentiels liés à la coercition, la mégapolitique détermine la capacité de certains à imposer leur volonté à autrui. » (p. 48)

Les facteurs qu'ils identifient appartiennent à quatre grandes catégories :

  1. Les conditions topographiques : les grandes plaines alluviales propices au développement de grands centres de civilisation, les montagnes jouant un rôle protecteur, les littoraux fragmentés favorisant le commerce3, etc. ;
  2. Les causes climatiques : la température générale qui affecte directement la production agricole, et donc la puissance politique de l'État qui domine la région ;
  3. Les agents infectieux : les bactéries et les virus derrière les épidémies, qui provoquent des fluctuations démographiques massives, limitant de ce fait la taille des grands empires ;
  4. Les innovations techniques : les outils qui permettent au pouvoir d'asseoir sa domination ou à l'inverse à l'individu de se défendre.

Pour les auteurs, la technologie — ou la technique, si l'on veut éviter de faire un américanisme — constitue à l'époque moderne le « facteur déterminant de l’équilibre entre le coût et les bénéfices liés à l’exercice du pouvoir » (p. 52). L'évolution technique liée à l'ère de l'information (la micro-informatique, le cyberespace et la cryptographie) va libérer l'individu, en provoquant une baisse des rendements de la violence. Les États ne pourront plus contrôler leurs citoyens comme ils l'ont fait jusqu'à présent, ce qui conduira à l'émancipation des individus. Ce discours n'est d'ailleurs pas sans rappeler celui des cypherpunks, qui écrivaient à la même époque.

La taille des entités souveraines va ainsi grandement diminuer, pour ne parfois concerner qu'une poignée d'individus. On assistera à la désagrégation des grands États, pour donner une multitude de micro-juridictions. Le monde connaitra une nouvelle période de féodalité qui rappellera celle du Moyen Âge, tout en s'en distinguant fondamentalement. En effet, grâce à la généralisation d'Internet, les individus pourront davantage se réunir en « groupes d'affinité » (p. 157), chose qui existait sous forme embryonnaire dans les ordres religieux et militaires médiévaux comme les chevaliers de Malte. Cette démarche se retrouve aujourd'hui dans le concept de l'État-réseau de Balaji Srinivasan (ancien directeur technique de Coinbase et associé général chez Andreessen Horowitz), qui le définit comme « une communauté en ligne hautement alignée, dotée d'une capacité d'action collective, qui finance l'acquisition de territoires à travers le monde et finit par obtenir la reconnaissance diplomatique d'États déjà existants ».

L'Europe occidentale en 1444 (source : u/ratkatavobratka, 2021)

De manière générale, les entités souveraines se feront concurrence, et les personnes procèderont à un arbitrage juridictionnel : elles choisiront où elles voudront résider et travailler en fonction des conditions offertes (fiscalité, sécurité, infrastructures) par ces micro-États. Ce sera une application du « théorème de non-équivalence4 » formulé par les auteurs, qui affirme que les individus réagiront à une hausse d'impôt, non pas en réduisant leur consommation mais en déménageant :

« À l’ère de l’information, cependant, la réaction du contribuable rationnel ne consistera plus à épargner davantage pour absorber l’augmentation prévisible de ses impôts ; il choisira plutôt de transférer sa résidence ou d’effectuer ses transactions ailleurs. De même que les producteurs choisissent les fournisseurs les plus avantageux, la capacité à sélectionner son prestataire de protection deviendra un levier bien plus déterminant pour préserver ses revenus. » (p. 221)

Il s'agira d'un « vote avec ses pieds », d'une « défection5 » (p. 218) affectant indirectement la politique de l'État. Les individus les plus productifs iront enrichir les juridictions fiscalement avantageuses et davantage focalisées sur les missions régaliennes, tandis que les grands États-providence s'appauvriront considérablement, et seront contraints à revoir à la baisse leurs politiques redistributives.

La révolution de l'information

Tout comme la découverte de la poudre à canon et celle de l'imprimerie ont mis fin à la féodalité au moment de la Renaissance, la révolution de l'information va mettre un terme à l'ère de l'État-nation. Les anciens modes de production étaient soumis à la « tyrannie de l'endroit » (p. 174) : la rattachement de la production à un bien foncier (terre ou usine) rendait les producteurs particulièrement vulnérables à l'impôt et aux revendications sociales, et c'est pour cette raison que la création de richesse permise par la révolution industrielle a été récupérée par l'État. À l'inverse, la révolution de l'information va permettre aux entreprises de décentraliser leur mode de production et de transcender cette tyrannie de l'endroit, en devenant davantage mobiles. Les auteurs le résument bien : « Le gigantisme des usines a coïncidé avec l’ère de l’État-providence. À l’inverse, la micro-informatique miniaturise les institutions. » (p. 135)

Internet joue un grand rôle dans la thèse soutenue par les auteurs. À la suite de John Perry Barlow, auteur d'une Déclaration d'indépendance du cyberespace en 1996, ils professent que « le cyberespace, tel le royaume imaginaire des dieux d’Homère, forme un univers distinct de notre monde terrestre familier, fait de fermes et d’usines » (p. 174). Ils considèrent que l'activité se fera dans le cadre de la « multinationale virtuelle » (p. 222), association d'individus souverains s'adaptant facilement aux conditions du marché. Ce type de production est devenu réalité aujourd'hui avec l'émergence des digital nomads, dont le modèle a été exposé en 2007 par l'influenceur Tim Ferriss dans son best-seller de développement personnel, La Semaine de quatre heures.

Rees-Mogg et Davidson soutiennent aussi que la révolution de l'information va mener à la création d'une monnaie numérique, appelée « cybermonnaie », qui repose sur la cryptographie asymétrique et échappe au contrôle de l'État. Ils écrivent :

« Avec l'émergence du commerce en ligne, l'apparition de la cybermonnaie est inéluctable. Cette nouvelle forme de monnaie sapera la capacité des États à déterminer qui pourra accéder au statut d'individu souverain. Ce changement s'explique en grande partie par le rôle de la technologie de l'information, qui affranchira les détenteurs de patrimoine de la confiscation déguisée que constitue l'inflation. [...] Cette monnaie numérique est appelée à jouer un rôle central dans le cybercommerce. Elle se présentera sous la forme de suites chiffrées de nombres premiers de plusieurs centaines de chiffres. Unique, anonyme et vérifiable, cette monnaie pourra être utilisée pour les transactions les plus importantes, mais aussi être fractionnée à l'infini pour régler des montants microscopiques. Elle s'échangera instantanément et sans aucune restriction sur un marché mondial pesant plusieurs milliers de milliards de dollars. » (p. 191)

À l'époque, le modèle eCash de David Chaum était déployé de façon expérimentale dans certaines banques américaines depuis 1995. Les auteurs n'étaient donc pas les seuls à prédire l'émergence d'une monnaie numérique libre : le constat était partagé par Milton Friedman par exemple. Cet idéal de monnaie numérique a fini par se matérialiser sous la forme de Bitcoin, conçu par Satoshi Nakamoto en 2008 : une monnaie résistante à la censure et résistante à l'inflation, confidentielle et programmable, adaptée aux gros transferts vers l'étranger comme aux petits paiements.

Une autre vision prophétique réalisée dans L'Individu souverain est l'adoption de l'intelligence artificielle au sein de la population générale. Les auteurs prévoient en effet que les individus pourront augmenter leurs capacités de façon surprenante grâce à des « serviteurs » ou « assistants numériques » (p. 150). Ils évoquent notamment la cas de « juristes numériques » qui « automatiseront la sélection des clauses contractuelles, en utilisant des processus d’intelligence artificielle tels que les réseaux neuronaux, pour rédiger des contrats privés personnalisés en fonction des conditions juridiques internationales » (p. 185). Certains individus pourraient ainsi devenir extrêmement puissants : « Un génie excentrique, épaulé par ses serviteurs numériques, pourrait théoriquement rivaliser avec l’influence d’un État-nation dans une guerre informatique. » (p. 169)

Cette prédiction rappelle inévitablement les agents d'IA, ces systèmes qui effectuent des tâches de manière autonome en concevant des flux opérationnels et en interagissant avec le monde réel à la place de l'utilisateur. L'intelligence artificielle, qui jusque-là était restée confinée à quelques utilisations précises (AlphaGo), s'est popularisée à partir de 2022 avec le succès de la première version ouverte de ChatGPT (basée sur GPT-3). Puis la pratique de l'IA agentique s'est développée à partir de cette base, pour se faire connaitre par le biais de Clawdbot/OpenClaw en 2025. Aujourd'hui, l'individu a désormais la possibilité de démultiplier ses capacités, en disposant d'outils puissants pour automatiser les tâches les plus redondantes, comme la programmation logicielle, la traduction, l'écriture d'articles ou la gestion des courriels.

Ainsi, nous ne pouvons que constater que Rees-Mogg et Davidson ont été visionnaires sur un certain nombre de sujets. Toutefois, on peut largement nuancer cette opinion, trop répandue parmi les défenseurs du livre et de la thèse de l'individu souverain. Le discours des auteurs semble relever de la pensée désidérative au moins sur deux points : le rôle libérateur de la technique et l'imminence de la décentralisation politique.

La technique, libératrice ou tyrannique ?

Même Rees-Mogg et Davidson se contentent de décrire les choses telles qu'elles sont censées se passer, on comprend qu'ils ont un point de vue positif sur la révolution numérique, ayant une bienveillance toute prométhéenne à l'égard du progrès technique récent et à venir. Ils éludent ainsi la perspective inverse : que le progrès technique en cours amène une plus grande servitude en même temps qu'un plus grand confort. De leur propre aveu, c'est ce qui s'est passé lors de la « révolution agricole » et de la révolution industrielle ; pourquoi serait-ce différent cette fois-ci ?

Une technique particulière n'est jamais neutre et influence la société entière dans un sens particulier. Dans le cadre politique, elle vient changer les « conditions mégapolitiques » de la région dans laquelle elle est adoptée. Une innovation peut donc apparaitre comme un outil d'indépendance pour l'individu, tout en favorisant en réalité la mainmise générale de l'État.

Les moyens de transport et de communication, par exemple, sont utiles aux individus pour se déplacer entre les juridictions et pour échanger des informations et des richesses. Mais ils permettent surtout la centralisation au niveau politique : les ordres peuvent être transmis plus rapidement aux gouverneurs de province et les troupes peuvent être envoyées plus facilement en cas de sécession. Le développement des transports terrestres, maritimes, ferroviaires et aériens, ainsi que le déploiement des communications modernes (télégraphe, téléphone, TCP/IP), ont favorisé l'émergence d'États-continents centralisés comme la République populaire de Chine ou les États-Unis. Le cas d'Internet est emblématique : il a, de par son architecture distribuée, été un outil fantastique pour démocratiser la connaissance de l'individu, mais il a aussi largement contribué à la diffusion de propagande de masse, à la surveillance généralisée et à l'abrutissement global.

La numérisation de la monnaie peut aussi être examinée sous ce prisme. Elle a certes amené l'argent liquide électronique qu'est Bitcoin (dont le potentiel est sous-exploité aujourd'hui), mais elle a été essentiellement l'occasion de déployer la surveillance et le contrôle financier à des domaines qui ne l'étaient pas avant, d'abord dans le système bancaire, et bientôt directement par les États eux-mêmes, par l'intermédiaire de la monnaie numérique de banque centrale. Bitcoin constitue bien plus une réaction à cette numérisation de la monnaie, une valorisation des propriétés de la « monnaie physique » et une opposition aux « institutions financières qui servent de tiers de confiance pour traiter les paiements électroniques », qu'une volonté de faire advenir une monnaie intégralement numérique. De même, David Chaum avait en son temps développé ses méthodes cryptographiques (et son fameux système eCash) parce qu'il se catastrophait de l'informatisation de la société6.

L'intelligence artificielle est également concernée par ce coté double : elle est en effet particulièrement puissante dans un certain nombre de domaines (on regardera l'illustration de cet article pour s'en convaincre), mais demeure dans sa conception une chose très centralisée et sensible à l'intervention étatique. L'entrainement des meilleurs modèles d'IA (Claude, ChatGPT, Gemini) requiert une infrastructure informatique monstrueuse (datacenters), de sorte que ces derniers sont contrôlés par des grandes sociétés plus ou moins soumises au pouvoir américain (OpenAI, Anthropic, Google). Du côté de l'inférence, on peut logiquement déployer localement des modèles open source (comme Qwen ou Deepseek) à l'aide d'une carte graphique performante valant aujourd'hui une poignée de milliers d'euros. Toutefois, cette façon de faire est significativement moins efficace : les modèles concernés sont moins bons et le coût de maintenance locale est non négligeable (sans parler du fait que les concurrents sont actuellement subventionnés). On peut donc aisément prédire aisément que l'essentiel de la production par IA se fera par le biais des modèles propriétaires et hébergés de manière centralisée.

Vue aérienne d'une site de datacenters dédiés à l'entrainement d'intelligence artificielle à Mount Pleasant, dans le Wisconsin, en 2025 (source : Microsoft)

Dans ce registre, il est intéressant de citer Peter Thiel, cofondateur controversé de PayPal et de Palantir, qui était l'auteur de la préface de la réédition de 2020 de The Sovereign Individual. Il écrit ainsi (en écho à une déclaration précédente) :

« L'intelligence artificielle laisse entrevoir la possibilité de résoudre enfin ce que les économistes appellent le "problème du calcul économique" : l'IA pourrait théoriquement permettre de contrôler de manière centralisée l'ensemble d'une économie. Ce n'est pas un hasard si l'IA est la technologie préférée du Parti communiste chinois. La cryptographie forte, à l'autre extrême, laisse entrevoir la perspective d'un monde décentralisé et individualisé. Si l'IA est communiste, la crypto est libertarienne7. »

La révolution de l'information est bel et bien en train de bouleverser le monde, pour le meilleur et pour le pire. Si le progrès technique est aujourd'hui en plein essor, il pourrait nous conduire à la pire des dystopies, où intelligence artificielle côtoierait identité informatisée, monnaie numérique de banque centrale, surveillance généralisée et économie planifiée — la technocratie. Il est donc avisé d'avoir un certain discernement et de ne pas se réjouir béatement de toutes les nouvelles avancées techniques que nous propose sans cesse l'élite technologique, cette « élite cosmopolite de l’ère de l’information » (p. 270).

Le nouveau Moyen Âge n'est pas pour tout de suite

Dans L'Individu souverain, ainsi que dans leurs autres ouvrages, Rees-Mogg et Davidson présentent une conception cyclique de l'histoire, et se basent sur les évènements passés pour prédire l'avenir. Dès le début du livre, ils font ainsi remarquer que l'histoire occidentale est marquée un « mystérieux cycle de cinq siècles » depuis la Grèce antique : à chaque fois, un « grand bouleversement » provoque « l’apparition d'une nouvelle phase d’organisation sociale » (p. 33). En 508 avant Jésus-Christ, c'étaient les réformes démocratiques de Clisthène ; en l'an 1, la naissance du Christ marquant l'apogée économique antique ; en 476 ap. J.-C., l'effondrement de l'Empire romain d'Occident et le début de l'« Âge sombre » ; vers l'an mil, l'instauration de la féodalité en Europe occidentale initiant une restructuration ; et en 1492, le début de l'époque moderne avec la découverte de la poudre à canon, la Renaissance et la Réforme protestante. Dans cette logique, l'an 2000 devrait amener avec lui le début d'une nouvelle ère — l'ère de l'information — où l'organisation sociale reposerait sur une sorte de féodalité technologique, marquée par une division politique forte et par un développement technique avancé. Cette période nouvelle prendrait les atours d'un nouveau Moyen Âge, sans pour autant en présenter les inconvénients principaux.

Si cette façon de présenter les choses est séduisante, elle est peu méthodique en ce que la sélection des évènements est arbitraire et ne repose sur aucun critère précis, hormis le ressenti dans la mémoire collective8. L'intuition des auteurs sur les variations historiques est néanmoins bonne, et on peut percevoir un autre cycle : le cycle des civilisations, qui a notamment été mis en lumière par l'historien et essayiste français Philippe Fabry. Depuis l'émergence des premières civilisations au néolithique, le monde a connu des hauts et des bas, mesurés selon le niveau d'urbanisation, de commerce et d'unification politique.

Dans ce cadre, le « Moyen Âge » correspondait à une période de transition entre deux ères civilisationnelles : l'Antiquité gréco-romaine et la Modernité européo-américaine. Il a permis une relative « concurrence entre les juridictions9 » précisément parce qu'il constituait l'aboutissement d'un long processus de décivilisation. Cette indépendance s'accompagnait ainsi d'une dominance du mode de vie rural et d'un bas niveau d'échanges économiques avec l'étranger.

Plus encore, le Moyen Âge n'était pas la première période de ce genre : en Grèce, la disparition de la civilisation mycénienne lors de l'effondrement de l'âge du bronze au XIIe siècle avant Jésus-Christ a conduit à des « siècles obscurs » qui ont duré plus de 400 ans. La reconstruction a eu lieu ensuite, lors de l'époque archaïque, qui a donné la Grèce antique que nous connaissons, avec les cités-États d'Athènes ou de Sparte. Il s'en est suivi un mouvement d'unification politique (à l'échelle de l'époque), d'abord sous l'égide de la Macédoine vers 330 av. J.-C. (Alexandre le Grand), puis de Rome au IIe siècle avant notre ère.

Essor et déclin civilisationnel dans le Levant méridional entre l'âge du bronze et l'âge de fer (source : Pierre de Miroschedji)

Le monde est donc soumis à des forces au long cours autrement plus immuables que l'innovation technique. Bien que celle-ci atteigne aujourd'hui un niveau inédit dans l'histoire de l'humanité (cybernétique, intelligence artificielle, manipulation génétique, neurotechnologie), elle n'en demeure pas moins assujettie au cycle civilisationnel, qui est une dynamique humaine10. La technique, en tant qu'elle constitue une extension de la vie humaine, a seulement pour effet de ralentir le cycle, pas d'y mettre un terme.

Le processus de décivilisation et de décentralisation du monde est un processus lent et graduel : il peut être ponctué par des évènements spectaculaires, mais ceux-ci sont l'expression de mutations plus profondes. Rome ne s'est pas effondrée en un jour par exemple ; il lui a fallu un demi-millénaire. Il parait de ce fait très illusoire de croire qu'un changement brutal va se produire, et ce d'autant plus que ce potentiel déclin n'a pas encore commencé. Le monde n'a jamais été aussi riche qu'aujourd'hui. La tendance à la centralisation politique (qui a débuté autour de l'an mil en Europe) ne montre aucun signe d'inversement, malgré les conflits militaires qui marquent l'actualité de ces dernières années.

L'heure est donc aux grands empires, qui seuls peuvent exercer une souveraineté concrète : les États-Unis, l'Union européenne, la Chine, l'Inde. Les petites entités soi-disant « souveraines » sont en réalité soumises au bon-vouloir de ces grands empires11. Elles persisteront probablement, ne serait-ce que pour permettre à l'élite de jouir de son statut, mais ne constitueront pas de réelles solutions viables avant des siècles.

La pratique comme maître-mot

On peut ainsi conclure que la thèse de l'individu souverain est intéressante, mais peine à convaincre dans son entièreté. Rees-Mogg et Davidson sont beaucoup trop optimistes sur la possibilité de liberté politique des individus. L'État est une institution de servitude qui orchestre la contrainte depuis des millénaires, et qui ne sera pas renversée du jour au lendemain par un procédé technique, fût-il aussi génial que Bitcoin.

Toutefois, malgré ce postulat erroné, le livre présente une véritable valeur en ce qu'il incite à la pratique. S'il a eu le succès qu'on lui connait, c'est parce qu'il a apporté beaucoup à ceux qui l'ont lu. Même si les auteurs ne donnent pas de conseils directs (hormis des investissements en lien avec leur lettre d'information, non reproduits dans la version en français), leurs analyses ouvrent la voie à des actions dans le monde réel. Il pousse ainsi à agir plutôt que de se plaindre, à anticiper plutôt que de subir. Et, à défaut de prédire l'effondrement de l'État-providence, il permettra à l'individu d'être libre dans un monde qui ne l'est pas.

On sera ainsi amenés à voir d'un bon œil l'entrepreneuriat, notamment par le biais d'Internet, qui modifie le marché à aller chercher. Avoir un flux de trésorerie issu du cyberespace nous rendra moins facilement saisissable et imposable. On voyagera et on profitera des disparités entre les juridictions en déplaçant certains aspects de notre vie à l'étranger, voire en s'expatriant définitivement. On se regroupera en communautés basées sur des intérêts communs. On filtrera notre flux d'information, en personnalisant nos sources documentaires, plutôt qu'en s'abreuvant du discours général des médias de masse.

Certains trouveront à redire de ce mode de vie nomade, mais la démarche a le mérite de pousser les gens à se frotter à la réalité, qualité trop peu répandue de nos jours. La réflexion est, et a toujours été, censée nourrir l'action. Et ce sont nos actions qui déterminent ce à quoi le monde de demain ressemblera. Pour citer Peter Thiel : « La lecture de L'Individu souverain en 2020 est un moyen de réfléchir attentivement à l’avenir que nos propres actions contribueront à façonner. »


Références et notes

James Dale Davidson et William Rees-Mogg, L'Individu souverain : Survivre et prospérer face à l'effondrement de l'État-providence. Konsensus Network, 2026. 411 pages. À retrouver sur la boutique en ligne de l'éditeur (10 % de réduction avec le code promo lugaxker) et sur Amazon.

Illustration : image générée avec GPT Image 1.5, à partir du tableau Le Voyageur contemplant une mer de nuages peint en 1818 par Caspar David Friedrich. Texte : rédigé intégralement sans LLM. Traduction : sauf précision contraire, les traductions sont réalisées par l'auteur au moyen de DeepL.

  1. John Stuart Mill, De la liberté, trad. Dupont-White (Guillaumin et Cie, 1860), p. 18. ↩︎
  2. Voir notamment Frederic C. Lane, « Economic Consequences of Organized Violence », The Journal of Economic History, vol. 18, n° 4 (décembre 1958), pp. 402–417. ↩︎
  3. L'argument du littoral accidenté qui favorise le commerce fait penser à la thèse de la « thalassographie articulée » de David Cosandey, formulée la même année, en 1997. ↩︎
  4. Le théorème de non-équivalence est appelé ainsi en référence à l'équivalence ricardienne, selon laquelle, lors d'une relance budgétaire, les acteurs économiques réduisent leur consommation par anticipation d'une future hausse d'impôt. Ce théorème de Rees-Mogg et Davidson est présenté dans The Bitcoin Handbook d'Anil Patel, traduit en français chez Konsensus Network. ↩︎
  5. Dans le livre Exit, Voice, and Loyalty écrit 1969 par l'économiste américain Albert Hirschmann, le terme « défection » (exit) s'oppose à la « prise de parole » (voice) et au « loyalisme » (loyalty) dans la gouvernance des organisations. Hirschmann écrivait notamment : « Ce n'est que lorsque les pays commenceront à vraiment se ressembler, grâce à la modernisation et à l'évolution des communications, que le danger des défections prématurées et excessives se présentera. » ↩︎
  6. En 1985, David Chaum écrivait : « L'informatisation prive les individus de la capacité de surveiller et de contrôler la façon dont les informations les concernant sont utilisées. (…) Nous sommes en train de jeter les bases d'une société du fichage, dans laquelle les ordinateurs pourraient être utilisés pour déduire le mode de vie, les habitudes, les déplacements et les fréquentations des individus à partir de données collectées dans le cadre de transactions de consommation ordinaires. L'incertitude quant à la sécurité des données contre les abus de ceux qui les conservent ou les exploitent peut avoir un "effet paralysant", amenant les gens à modifier leurs activités observables. À mesure que l'informatisation se généralise, ces problèmes risquent de s'aggraver considérablement. » — Voir « Security without identification: transaction systems to make big brother obsolete », in Communications of the ACM, vol. 28, no. 10, octobre 1985, p. 1030. ↩︎
  7. Peter Thiel, « Preface », in James Dale Davidson et William Rees-Mogg, The Sovereign Individual (Touchstone, 2020), p. 6. ↩︎
  8. Pourquoi parler de l'instauration de la démocratie athénienne et ignorer la révolution anglaise du XVIIe siècle par exemple ? ↩︎
  9. Rees-Mogg et Davidson vantent notamment les « marches », ces « régions frontalières médiévales » qui étaient « le théâtre d’un enchevêtrement de souverainetés » et avaient développé « des formes institutionnelles et juridiques singulières » (p. 166). ↩︎
  10. Philippe Fabry, cité plus haut, affirme que le processus de décivilisation découle d'un effondrement démographique, dû en partie à la baisse de la natalité. Une société qui décline démographiquement a en effet tendance à connaitre une décroissance économique, ce qui diminue l'incitation à la centralisation politique. ↩︎
  11. Dans sa préface de 2020, Peter Thiel a mis en perspective la thèse de l'individu souverain en mentionnant la prise de contrôle de la Chine sur la cité-État d'Hong Kong, qui correspondait, pour les auteurs, « au type de juridiction qui [...] prospérera à l’ère de l’information » (p. 303). ↩︎

Le Far West de la finance : l’histoire de Bitcoin entre 2011 et 2012

January 13th 2026 at 09:30

Ces dernières années ont été particulières pour Bitcoin. Depuis la publication de mon livre il y a deux ans, l'intégration institutionnelle de la cryptomonnaie s'est profondément accélérée. En janvier 2024, les ETF au comptant ont été approuvés par la SEC, ce qui a notamment conduit le géant BlackRock à proposer un produit adossé au bitcoin à ses clients. En novembre 2024, la réélection de Donald Trump a fait rentrer la cryptomonnaie au cœur de la politique américaine, ce dernier ayant notamment promis de constituer une « réserve nationale stratégique » avec les bitcoins saisis par les agences fédérales. En 2025, on a assisté à la multiplication des Bitcoin Treasury Companies, sociétés cotées en bourse qui achètent du bitcoin en s'endettant sur les marchés, qui s'inspirent du modèle économique appliqué depuis 2020 par Michael Saylor au sein de son entreprise, MicroStrategy. Tous ces éléments ont propulsé le prix du bitcoin au plus haut, celui-ci atteignant 109 000 $ le 20 janvier 2025 (le jour de l'investiture du président américain), puis 126 000 $ en octobre de la même année.

En parallèle, la guerre contre la confidentialité financière s'est accrue dans le secteur des cryptomonnaies. En Europe, la règlementation s'est considérablement durcie, avec le règlement MiCa appliqué depuis 2025, et la directive DAC8 entrée en vigueur cette année. Aux États-Unis, des poursuites ont été enclenchées contre des développeurs de solutions de mélange de cryptomonnaie (indispensables pour compenser partiellement la trop grande transparence des chaînes de blocs), qui ont fini par être condamnés à de multiples peines de prison ou d'assignation à résidence. Ç'a été le cas des créateurs du contrat Tornado Cash sur Ethereum – Roman Storm, Alexis Pertsev et Roman Semenov – poursuivis depuis 2023, et des fondateurs du Samourai Wallet – William Hill et Keonne Rodriguez – arrêtés en avril 2024 et condamnés respectivement à 4 et 5 ans de prison très récemment. La nouvelle administration présidée par Donald Trump ne semble pas avoir désiré intervenir sur ces procédures, et a préféré légiférer sur les stablecoins avec le GENIUS Act adopté en 2025, qui impose aux émetteurs comme Tether d'accroitre leur surveillance au nom de la lutte contre le blanchiment d’argent et de la conformité aux sanctions économiques.

Cette évolution double (qui caractérise en réalité l'essor de la cryptomonnaie depuis 2013) est déroutante car elle nous fait croire que Bitcoin est en train de gagner, tout en nous décourageant subtilement d'essayer d'appliquer ce pour quoi il a été conçu en premier lieu. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Au cours de ses premières années d'existence, Bitcoin bénéficiait d'un flou juridique qui a permis à ses premières utilisations de prospérer librement. Cette période de transition, comprise entre la fin de la démonstration de faisabilité et l'arrivée des premières règlementations formelles, a été une période de liberté débridée, rappelant l'Ouest américain du XIXe siècle. C'est pourquoi elle a été surnommée le « Far West de la finance » par plusieurs acteurs de l'époque, dont le libertarien Erik Voorhees.

Cette période de l'histoire de Bitcoin constitue le sujet de mon nouveau cours publié sur la plateforme PlanB Academy aujourd'hui. Intitulé « L'histoire de l'ère pionnière de Bitcoin », ce cours retrace de manière sourcée et détaillée les évènements qui ont eu lieu entre le départ de Satoshi Nakamoto au printemps 2011 et la création de la Fondation Bitcoin en septembre 2012. Au-delà des faits et des dates, vous serez amenés à mieux comprendre les motivations des personnes impliquées (qu'elles soient techniques, économiques ou politiques) et de saisir en quoi cette époque différait d'aujourd'hui, 15 ans plus tard.

Quatre éléments du Far West de la finance : la portefeuille Electrum, la place de marché Silk Road, le casino en ligne SatoshiDICE et la plateforme de change Mt. Gox

L'intervalle de temps étudié est court (à peine un an et demi), mais il regorge d'évènements fondateurs et de développements importants qui ont énormément influé sur l'évolution ultérieure de Bitcoin. C'est à ce moment-là que la plateforme de change Mt. Gox, reprise par le développeur français Mark Karpelès, a pris son envol. C'est également durant cette période que divers services financiers ont émergé, à l'instar de la plateforme d'achat-vente instantané BitInstant, de la plateforme de trading sur marges Bitcoinica ou de la bourse en ligne GLBSE. Le commerce a connu un essor important, notamment par le biais de la société BitPay. Les façons de se procurer du bitcoin anonymement via le change de particulier à particulier ont vu le jour, comme LocalBitcoins. C'est à cette époque que les portefeuilles légers (comme Electrum et Armory) ont été développés, que les premières cryptomonnaies alternatives (Namecoin, Litecoin et PPCoin par exemple) ont été créées, et que les coopératives de minage (comme Slush's Pool, DeepBit et BTC Guild) se sont multipliées. La période a aussi été marquée par la première discorde majeure au sein de la communauté technique lors des discussions autour de la mise à niveau Pay to Script Hash.

Bien entendu, la liberté d'action permise par Bitcoin ouvrait également la voie aux comportements moins communément acceptés, réprouvés par la morale voire par la loi. On a ainsi vu la place de marché du dark web Silk Road, créée par le jeune texan Ross Ulbricht et consacrée surtout au trafic de drogue, devenir un réel phénomène populaire, amenant beaucoup de gens à se procurer du bitcoin. Le jeu d'argent a été mis à l'honneur avec le succès de la plateforme de poker Seals with Clubs et du casino en ligne SatoshiDICE. On a vu proliférer les projets de cryptomonnaies alternatives opportunistes comme SolidCoin, créés uniquement pour le profit à court terme de leur fondateur, ce qui a déclenché une levée de boucliers chez les membres historiques de la communauté de Bitcoin. De multiples piratages ont eu lieu ; plusieurs services ont subi des vols énormes, comme Mt. Gox, Bitcoinica ou BitFloor. Des escroqueries pures et simples ont également été mises en place, comme la « grande arnaque du 420 » de Tony76 sur Silk Road, ou bien la pyramide de Ponzi BS&T créée par Trendon Shavers.

Cette période a donc constitué la quintessence de ce qu'est Bitcoin : une monnaie de la désobéissance, utilisée pour le meilleur et pour le pire. D'un côté, l'image de Bitcoin en a bénéficié : son utilisation par les marginaux et les activistes politiques montrait qu'il fonctionnait comme il le devait, qu'il était résistant à la censure. De l'autre, les excès qu'il a rendus possibles lui ont valu une réputation sulfureuse qui l'a suivi pendant des années, et qui existe toujours aujourd'hui. Plus encore, ces excès ont amené les autorités à s'intéresser de plus près à cet objet novateur et à vouloir le règlementer, une évolution qui a mis progressivement fin au Far West de la finance et qui a fait ce que Bitcoin est aujourd'hui : un navire ballotté entre la révolte des premiers adeptes et la conformité des nouveaux arrivants.

De manière intéressante, il s'avère que certaines victimes récentes de la persécution de l'État fédéral américain ont été des acteurs de l'écosystème de l'époque. Roman Sterlingov, connu pour avoir créé le mélangeur Bitcoin Fog en octobre 2011, a été condamné à 12 ans et 6 mois de prison en 2024 pour la gestion de ce service. Ian Freeman, animateur emblématique de l'émission de radio libertarienne Free Talk Live qui a été l'une des premières à évoquer le sujet de Bitcoin et de Silk Road en 2010–2011, a été condamné à 8 ans de prison en 2023 pour avoir opéré un réseau de distributeurs automatiques de bitcoins sans connaissance du client. Enfin, Roger Ver, promoteur zélé de Bitcoin et investisseur prolifique à partir de 2011, accusé de fraude fiscale par l'IRS alors qu'il avait abandonné sa nationalité étasunienne en 2014, a été contraint de payer une amende de 50 millions de dollars dans le cadre d'un accord avec le département de la Justice en octobre 2025.

La période du Far West de la finance est donc très importante pour comprendre où en est Bitcoin aujourd'hui. C'est pour cela que ce cours est mis à votre disposition. Je ne peux que vous recommander d'y jeter un coup d'œil, surtout si vous vous êtes intéressés tardivement à la cryptomonnaie.

Bonne lecture !

[HIS203] L'histoire de l'ère pionnière de Bitcoin : Le Far West de la finance


Illustration : photographie du John Ford's Point dans la Monument Valley par Luca Galuzzi (via Wikimedia).

Le sabotage de Bitcoin : une critique de Hijacking Bitcoin

November 21st 2024 at 09:00

En avril dernier, l'homme d'affaires américain Roger Ver, connu pour son implication dans les premières années d'existence de Bitcoin, a publié un ouvrage pour le moins controversé. Il s'agit de Hijacking Bitcoin: The Hidden History of BTC, dont le titre peut être traduit par « Le Détournement de Bitcoin : l'histoire cachée de BTC », qu'il a coécrit avec Steve Patterson, philosophe et auteur professionnel. Ce livre, au ton pour le moins provocateur, revient sur l'évolution qu'a connue la création de Satoshi Nakamoto au fil du temps, pour montrer que le projet a été détourné de ses objectifs initiaux.

Roger Ver et Steve Patterson offrent en particulier un point de vue alternatif sur la guerre des blocs, le conflit qui a eu lieu dans la communauté de Bitcoin entre 2015 et 2017 à propos de la limite de taille des blocs (le paramètre qui restreint le nombre de transactions pouvant être effectuées sur le réseau) et qui a mené à la scission entre Bitcoin-BTC et Bitcoin Cash (BCH). Les auteurs font assez largement l'apologie de l'augmentation de la taille des blocs comme moyen de passer à l'échelle, et se rangent de ce fait dans le camp des big blockers, qui ont échoué à faire appliquer leur volonté sur le réseau principal de Bitcoin. Avec cet ouvrage, ils cherchent (entre autres) à faire concurrence à The Blocksize War, le rapport détaillé de Jonathan Bier relatant cette « guerre civile », qui est sorti en 2021 et dont une traduction en français a été réalisée en 2024. La publication de ce récit alternatif est donc une tentative de faire en sorte que l'histoire ne soit pas « écrite par les gagnants » comme le dit l'adage.

Si la vision présentée par Hijacking Bitcoin a ses faiblesses (qui seront évoquées ici), j'ai la conviction que l'ouvrage ouvre un débat à propos d'un sujet primordial et c'est pourquoi j'écris le présent article. Ayant défendu Bitcoin Cash plus que de raison par le passé, et continuant de le faire dans une moindre mesure, je pense avoir une critique originale à faire, à mi-chemin entre le mépris automatique et l'éloge dithyrambique. J'expliquerai notamment en quoi la communauté de BTC a effectivement perdu une part de son âme au cours du temps, et pourquoi, à l'inverse, les partisans invétérés de BCH se trompent quand ils prétendent que leur version de Bitcoin finira par remplacer la première.

Qui est Roger Ver ?

Hijacking Bitcoin est indissociable de son principal co-auteur, Roger Ver, qui est un personnage emblématique de l'histoire de Bitcoin. Celui-ci est en effet un influenceur de premier plan dans le secteur de la cryptomonnaie. Excellent orateur, il a su vanter les mérites de Bitcoin, répétant à l'envi que ce système novateur permettait d'envoyer de l'argent à n'importe qui, à n'importe quel moment et à n'importe quel endroit dans le monde, sans avoir à demander l'autorisation.

Roger Ver est un homme d'affaires américain. À la fin des années 90, il a fondé l'entreprise MemoryDealers, une société de revente de composants informatiques en ligne, grâce à laquelle il est devenu millionnaire au bout de quelques années. En parallèle, il a développé des convictions libertariennes, notamment en lisant Murray Rothbard. Il entretient également une passion pour l'évolution technique et le transhumanisme, ayant été influencé par le futurologue Ray Kurzweil.

Il a découvert Bitcoin à la fin de l'année 2010 grâce à un épisode de Free Talk Live, une émission de webradio libertarienne aux États-Unis. Il s'est rapidement pris de passion pour la création de Satoshi Nakamoto, et s'est procuré ses premiers bitcoins « pour moins d'un dollar chacun » (p. 2). Au printemps 2011, il a commencé immédiatement à accepter les paiements en bitcoins avec sa société MemoryDealers. Il a investi dans les premiers projets liés à Bitcoin comme le processeur de paiement BitPay, le portefeuille Blockchain.info ou le service de change BitInstant. En 2013, suite à la hausse du cours du BTC, il a fait un don à hauteur d'un million de dollars à la Foundation for Economic Education, un think tank libertarien dédié à la promotion de la liberté individuelle, de l'économie de marché et de l'entrepreneuriat.

Entre 2012 et 2014, il a géré la plateforme BitcoinStore.com, qui vendait du matériel informatique en bitcoins. Depuis 2015, il est propriétaire de l'entreprise Bitcoin.com, qui héberge un site d'actualité et maintient un portefeuille mobile performant.

Il est devenu au fil du temps l'un des promoteurs les plus zélés de Bitcoin, ce qui lui a valu le surnom de « Bitcoin Jesus » : le « Jésus de Bitcoin ». Il est apparu dans le documentaire The Bitcoin Gospel diffusé le 1er novembre 2015 sur la chaîne Youtube du groupe audiovisuel néerlandais VPRO. Nombre de bitcoineurs le sont devenus grâce à lui.

En outre, Roger Ver a été un acteur influent dans la communauté au cours de la guerre des blocs. En 2016, après les tentatives infructueuses de Bitcoin XT et de Bitcoin Classic, il a soutenu l'initiative de Bitcoin Unlimited, qui voulait modifier la façon de calculer la limite de taille des blocs. En 2017, il a ensuite soutenu le plan de modification de SegWit2X qui visait à activer SegWit et à doubler la taille limite des blocs, contre l'avis des développeurs de Bitcoin Core et d'une partie de la communauté. Après l'échec de ce plan en novembre 2017, il est devenu un fervent partisan de Bitcoin Cash, ce qu'il est resté jusqu'à aujourd'hui malgré les difficultés rencontrées par cette version alternative de Bitcoin.

Anarcho-capitaliste, Roger Ver a très vite entretenu une relation conflictuelle avec l'État. En 2002, il a passé 5 mois en prison pour avoir vendu des feux d'artifice sans licence, et s'est par la suite expatrié au Japon. En 2014, il a abandonné sa nationalité étasunienne, en vue d'arrêter de financer l'État fédéral depuis l'étranger (ce à quoi il était contraint jusqu'alors, conformément au principe de l'impôt sur la nationalité). Il a pour cela acquis la citoyenneté de Saint-Christophe-et-Niévès, une petite île des Caraïbes reconnue pour être un paradis fiscal.

Les États-Unis ne l'ont cependant pas oublié. À la fin du mois d'avril 2024, juste après la publication de son livre, il a été arrêté en Espagne en vue d'une extradition vers les États-Unis. Il a été accusé de ne pas avoir déclaré tous les bitcoins qu'il avait emporté avec lui en 2014, pour lesquels il aurait dû payer une taxe sur la plus-value (le « manque à gagner » revendiqué par l'IRS est estimé à 48 millions de dollars). Il est vraisemblable que cette arrestation (dix ans après les faits !) a un objectif politique, et qu'elle s'inscrit dans l'offensive récente contre l'utilisation anonyme de la cryptomonnaie, ouverte par l'arrestation des fondateurs de Samourai Wallet le 24 avril dernier.

Même si l'engagement de Roger Ver dans ce livre est fort, il ne l'a — à mon avis — pas rédigé lui-même et a délégué la tâche à Steve Patterson, dont le métier est de produire du contenu sur Internet et ailleurs. Ce dernier, qui est un big blocker convaincu et qui a soutenu Bitcoin SV pendant un temps, a ainsi pu influencer fortement le texte et y inclure quelques-unes de ses conceptions.

L'altération de la vision originelle

L'ouvrage commence par présenter la vision originelle de Bitcoin telle qu'exposée par Satoshi Nakamoto lorsqu'il était encore là. Puis, les auteurs expliquent en quoi elle a été dévoyée au profit d'une vision centrée sur l'appât du gain. Cette lente évolution s'est traduite par une intégration progressive dans le système financier traditionnel et par une collaboration accrue avec les autorités, allant à l'encontre du caractère rebelle et anarchiste du Bitcoin initial.

Au début, Bitcoin était vanté comme un moyen permettant de réaliser des paiements sans tiers de confiance. Le livre blanc, publié le 31 octobre 2008 par Satoshi Nakamoto, était consacré au problème des paiements en ligne, qui est évoqué dans le résumé et qui est le sujet de l'introduction. Au cours des quelques années où il a été actif, Satoshi a parlé de ce sujet à plusieurs reprises, allant même jusqu'à concevoir que Bitcoin pourrait finir par être utilisé pour les micropaiements ! Même s'il a évoqué la notion d'investissement et la limite des 21 millions, cette propriété était secondaire à ses yeux, et était plus un argument de vente pour amorcer le système qu'autre chose.

En 2011, alors que Satoshi disparaissait, cette idée d'un bitcoin qui servirait de moyen de paiement était claire. Les utilisateurs étaient principalement des technophiles et des libertariens, qui étaient intéressés pour réaliser des transactions. Les premiers portefeuilles légers, permettant de gérer des fonds sur mobile, faisaient leur apparition. On voyait aussi émerger des processeurs de paiement comme BitPay. Enfin, la place de marché du dark web Silk Road était en plein essor, et allait devenir le premier cas d'utilisation majeur de Bitcoin !

Ainsi, durant les premières années d'existence de Bitcoin, c'était bel et bien la fonction de moyen de paiement qui était à l'honneur, en paroles et en actions, mais la situation a peu à peu changé au cours du temps. À partir de 2013–2014, le discours a commencé à se transformer et à se focaliser de plus de plus sur la fonction de réserve de valeur, Bitcoin devenant un « or numérique ». Cette vision est devenue majoritaire en 2017, suite à quoi elle a été promue par des personnes comme Saifedean Ammous (l'auteur de L'Étalon-bitcoin), Tuur Demeester (analyste pour Adamant Research) ou encore Dan Held (directeur du marketing chez Kraken). Comme l'expliquent Roger Ver et Steve Patterson :

« Au sein de la communauté de Bitcoin, le discours s'est peu à peu éloigné du concept d'argent liquide numérique pour s'orienter vers la notion de réserve de valeur en l'espace de quelques années. Encore en 2016, la majorité des bitcoineurs continuaient à promouvoir le système en tant que monnaie en ligne – ou, comme ils aimaient l'appeler, "la monnaie magique d'Internet" – raison pour laquelle on se réjouissait chaque fois qu'une nouvelle entreprise annonçait qu'elle acceptait le bitcoin comme moyen de paiement. Avec chaque nouveau commerçant qui commençait à l'accepter, Bitcoin gagnait en crédibilité et en utilité. Mais après la flambée des frais fin 2017, les partisans les plus influents de BTC, plutôt que d'admettre qu'il y avait un problème, se sont clairement mis à changer leur discours – car si Bitcoin n'était qu'une réserve de valeur, alors les frais élevés n'avaient pas d'importance après tout. Ces dernières années, on a même encouragé les gens à ne pas dépenser leurs bitcoins dans le commerce, le BTC étant destiné à être acheté et détenu indéfiniment. » (p. 29)

Cette dérive désole profondément Roger Ver et Steve Patterson, qui lui reprochent notamment son manque d'ambition idéologique. Plutôt que de dépenser ses bitcoins, cette conception de Bitcoin incite les gens à conserver leurs bitcoins et à utiliser plutôt leurs euros. Or, d'après eux (p. 7), un tel résultat se situe bien en dessous de l'objectif révolutionnaire initial. Dans cette situation, L'État pourrait garder son contrôle sur l'économie, tout en autorisant les individus à « stocker de la valeur » dans un nouvel actif à la mode, similaire à l'or, à condition qu'ils paient leurs impôts évidemment. Pour reprendre l'expression de John Ratcliff (citée dans le livre à la page 168) : « l'État se fiche éperdument de l'existence d'une nouvelle "classe d'actifs" [...] ce qui le préoccupe, c'est le fait que les gens puissent transférer cette valeur sans qu'il puisse la suivre et l'intercepter ».

Ce dévoiement a mené à une intégration de plus en plus poussée dans le système financier traditionnel. Cette dernière évolution s'est manifestée en début d'année aux États-Unis par l'approbation des ETF au comptant par la SEC, qui permettent aux institutions de détenir du bitcoin de manière simple, et par la récente promesse faite par le président élu, Donald Trump, de mettre en place une réserve stratégique en bitcoin pour l'État fédéral. La tendance est à l'autorisation de la conservation de bitcoin dans la limite des réglementations financières. Cette tendance, si elle se poursuivait, mènerait le bitcoin à n'être transféré qu'occasionnellement et à servir principalement de garantie dans le cadre de prêts collatéralisés. Il ne s'agirait plus d'un concurrent au dollar comme on l'entendait dans ses premières années d'existence, et c'est précisément le reproche fait par Roger Ver ici.

La question du passage à l'échelle

Dans un deuxième temps, les auteurs mettent en relation cette lente évolution du discours avec la question du passage à l'échelle, c'est-à-dire de l'impact de l'utilisation de la chaîne sur la décentralisation du réseau. Comme nous l'avons laissé entendre, Roger Ver et Steve Patterson sont des big blockers, qui prônent l'accroissement de l'activité sur la chaîne pour répondre à la demande, ce qui passerait par l'augmentation significative (voire la suppression) de la taille limite des blocs. Cette conception correspond bien à leur vision de Bitcoin comme un système de paiement avant tout.

C'est pourquoi ils prétendent que le maintien de la taille des blocs à un niveau bas provient d'une volonté de faire de Bitcoin une réserve de valeur, fonction qui ne requiert pas une capacité transactionnelle énorme. Ils voient cette limitation comme une façon d'handicaper le réseau pour les paiements. En effet, en limitant la taille maximale des blocs, on fait augmenter les frais de transaction : plus l'espace de bloc est limité à un niveau bien inférieur à la demande, plus le prix pour l'inclusion dans un bloc est élevé. De ce fait, les transferts déplaçant peu de valeur ont tendance à être exclus : en 2017, la hausse des frais liée à l'atteinte de la limite a ainsi commencé à décourager les transactions courantes, poussant de nombreux commerçants à ne plus recevoir de bitcoin, comme Steam en 2017. Ç'a été une tragédie pour l'utilisation du bitcoin comme moyen de paiement.

Bien entendu, les small blockers ont un discours complètement différent. Pour eux, la restriction de la capacité du réseau vise à minimiser le coût de fonctionnement des nœuds, de sorte à maximiser la décentralisation potentielle du réseau, et donc sa résistance aux attaques. Durant la guerre des blocs ils n'étaient pas nécessairement opposés à son usage comme moyen de paiement courant, mais voyaient les effets néfastes d'une telle utilisation sur la chaîne. C'est pourquoi ils prônaient plutôt le passage par des solutions de surcouche comme le réseau Lightning pour satisfaire cet usage, ce qui est devenu la vision majoritaire dans la communauté de BTC aujourd'hui.

Roger Ver et Steve Patterson critiquent cette façon de voir les choses de façon acerbe. Ils pensent qu'il n'y a pas lieu de limiter la capacité transactionnelle à ce point. Pour eux, les utilisateurs de BTC « paient des frais extrêmement élevés sans raison valable » (p. 30). Les auteurs rejettent notamment l'importance des nœuds complets mise en avant par les small blockers, qualifiant leur argumentaire de « religion des nœuds » (p. 52). Ils avancent (conformément à Brian Armstrong en 2016) que les mineurs décident des règles du protocole de manière collective, mais qu'ils n'ont pas intérêt à modifier arbitrairement le protocole. Le rôle des nœuds non miniers est ainsi secondaire, n'intervenant que pour signaler un changement de règle aux utilisateurs.

De ce point de vue, les auteurs ignorent sciemment les enseignements qui ont pu émerger au cours des dernières années et conservent une vision grossière des choses. Ils peinent à voir le compromis qui est réalisé à chaque bloc sur la chaîne de Bitcoin. De plus, ils continuent de soutenir que les mineurs décident des règles, ce qui a été largement invalidé par la raison et par la pratique (annulation de SegWit2X) depuis la guerre des blocs.

Cette position est dommageable, car elle renforce le préjugé négatif contre les auteurs, rendant le reste du discours inaudible. En particulier, elle détourne la réelle critique qu'il y aurait à apporter à l'endroit du niveau arbitraire choisi pour la taille des blocs. En effet, l'inflexibilité à propos de ce critère n'a en effet pas de raison d'être, hormis la stabilité à long terme du système, et le niveau actuel n'a de toute évidence pas été déterminé scientifiquement.

Une histoire alternative de la guerre des blocs

Outre ces deux prises de position concernant l'utilisation et le passage à l'échelle de Bitcoin, Hijacking Bitcoin à la mérite d'apporter une autre version de l'histoire de la guerre des blocs, émanant du point de vue des big blockers. Roger Ver et Steve Patterson y dénoncent les méthodes de communication des partisans des petits blocs, qu'ils jugent être de la « pure propagande » (p. 121), et les manœuvres utilisées par les partisans des petits blocs pour parvenir à leurs fins, qui n'ont pas (il faut le dire) toujours été honorables.

Les auteurs reviennent d'abord sur la modification du discours sur la taille des blocs, qui s'est produite à partir de 2013. Ils insistent sur le rôle du développeur Peter Todd (récemment désigné comme étant Satoshi Nakamoto par Cullen Hoback dans son documentaire diffusé sur HBO) dans ce lent glissement. Peter Todd est en effet à l'origine d'une vidéo sortie en 2013 qui promouvait une restriction de la taille maximale des blocs à 1 Mo (p. 112). Il a également été le promoteur principal de Replace-by-Fee, une méthode de remplacement des transactions avant inclusion dans un bloc, qui affaiblit considérablement l'acception instantanée en 0-conf, viable pour les petits montants (p. 117). Les auteurs évoquent les échanges que Peter Todd a eu avec John Dillon, un personnage mystérieux qui le soutenait financièrement et qui a admis travailler pour une agence de renseignement (p.122).

Les auteurs laissent ainsi entendre qu'il y a eu un effort de l'establishment politique et financier pour neutraliser Bitcoin. Dans la même veine, ils évoquent aussi la création de Blockstream en 2014 et son financement par AXA et d'autres acteurs financiers du monde traditionnel (p. 130). Blockstream a été fondée pour mettre sur pied des solutions de seconde couche où elle gagnerait de l'argent (Liquid) et avait tout intérêt à ce que Bitcoin ne soit pas efficace on-chain. De ce fait, en employant plusieurs développeurs de Bitcoin Core (l'implémentation logicielle principale de Bitcoin), elle a pu influencer la direction prise par BTC (p. 141).

Les éléments sont sourcés et il serait étonnant que Bitcoin ait entièrement échappé à certaines influences des autorités en place. Toutefois, les auteurs ont tendance à renverser la causalité et à voir un complot où il n'y en a pas forcément. Dans le cas de Blockstream, ce n'est pas parce que la société développait des solutions de seconde couche qu'elle a cherché à « bloquer le flux » (block the stream) des transactions sur la chaîne ; c'est plutôt parce que ses fondateurs étaient convaincus que Bitcoin ne passe pas à l'échelle qu'ils ont créé Blockstream pour mettre sur pied ces solutions.

Par la suite, les auteurs rappellent quelques-unes des méthodes malhonnêtes employées pendant la guerre des blocs. Ils évoquent la censure des discussions sur Reddit à partir de 2015 (p. 164), les attaques par déni de service contre les nœuds de Bitcoin XT (pp. 168–170), la proposition de modifier le livre blanc en 2016 (pp. 193–194), l'utilisation du site Bitcoin.org dans le débat sur SegWit2X en 2017 (pp. 207–209), l'envoi d'une lettre à la SEC pour qu'elle prenne position dans ce même débat (pp. 210–211) et enfin l'emploi du terme péjoratif « Bcash » pour délégitimer Bitcoin Cash en tant que candidat au nom de Bitcoin (pp. 224–225). Il est salutaire que ce côté de l'histoire soit rappelé : toutes ces méthodes sont discutables et il est normal de rappeler qu'elles ont été employées, même si l'objectif final pouvait être louable.

Bitcoin Cash, un remède ?

Dans la dernière partie du livre, Roger Ver et Steve Patterson abordent le sujet de Bitcoin Cash. Cette cryptomonnaie est préconisée comme remède, comme une façon de « reconquérir Bitcoin » (p. 217). Ce soutien n'est pas exclusif : de manière générale, Roger Ver n'est pas maximaliste et promeut l'utilisation de « tout ce qui fonctionne », recommandant d'autres cryptomonnaies comme Monero, ZCash ou encore Zano. Cependant, Bitcoin Cash est le système mis en avant dans le livre, en raison de sa filiation historique.

Bitcoin Cash a été créé le 1er août 2017 par un hard fork, en continuité de la chaîne de blocs de Bitcoin. Il différait de Bitcoin par le fait qu'il augmentait la taille maximale des blocs à 8 Mo et n'intégrait pas SegWit. Après des débuts difficiles, il a connu son heure de gloire suite à l'annulation du doublement de la capacité transactionnelle (SegWit2X) pour BTC en novembre 2017. À la fin de l'année, le prix du BCH atteignait les 3 000 $ et représentait 20 % de la valeur d'échange du BTC.

Pour défendre Bitcoin Cash, les auteurs prétendent qu'il s'agit du « vrai Bitcoin » (p. 220) car il respecte davantage les objectifs initiaux de Satoshi Nakamoto. Si je suis sceptique sur le fait qu'il existe un « vrai Bitcoin », je peux au moins leur accorder qu'il est tout à fait légitime de réaliser une scission comme celle-ci, si l'on sent que la version principale a dévié de ce qu'on considérait être le but de Bitcoin.

En plus de l'augmentation de la capacité transactionnelle, Bitcoin Cash a adopté un certain nombre de changements au cours des années (p. 233–237) : l'augmentation de la taille d'inscription sur la chaîne (OP_RETURN), la réactivation d'anciens codes opération (OP_CAT, OP_MUL, etc.) ainsi que l'ajout de nouvelles instructions améliorant la flexibilité du langage de script (OP_CHECKDATASIG, Native Introspection Opcodes), l'intégration des signatures de Schnorr, l'amélioration de l'algorithme de difficulté (aserti3-2d), le support de jetons natifs (CashTokens) et une taille limite des blocs adaptative (Adaptive Blocksize Limit Algorithm) ajoutée en mai 2024. Ces innovations ont soutenu l'apparition de services intéressants comme le module de mélange de pièces CashFusion et le service de finance décentralisée BCH Bull.

Toutefois, ces améliorations n'ont pas su attirer le public voulu. Bitcoin Cash n'a jamais pu retrouver l'exposition qu'il avait réussi à obtenir à ses débuts et n'a pas connu le succès escompté. Il a en particulier souffert de son effet de réseau moindre par rapport à Bitcoin, qui a fait que les gens ont préféré Bitcoin par défaut, quand bien même ce dernier convenait moins à leurs besoins transactionnels.

De plus, la communauté de Bitcoin Cash a été en proie à une série de conflits internes (p. 239). L'ouverture du débat et le fait que les hard forks étaient relativement bien vus, ont mené à deux scissions majeures, dans lesquelles Roger Ver a joué un rôle de premier plan. La première a été celle avec BSV en 2018, la cryptomonnaie de Craig Wright (prétendant au titre de Satoshi Nakamoto), qui avait supprimé la règle limitant la taille des blocs et dont la communauté s'était mis en tête d'inscrire tout sur la chaîne (Métanet). La seconde scission a été celle avec XEC en 2020, le système « eCash » d'Amaury Séchet, le développeur principal de Bitcoin ABC, l'implémentation de référence de Bitcoin Cash jusqu'à cette date.

Les auteurs croient que le relatif échec de Bitcoin Cash peut être inversé et qu'il peut remplacer BTC sur le trône de la première cryptomonnaie. Pour eux, BTC n'a pas d'utilité et est un objet spéculatif sans valeur. Cependant, il s'agit encore une fois d'une demi-vérité : certes, le prix du BTC est augmenté par le phénomène spéculatif, mais cela ne veut pas dire qu'il y a pas d'utilisation non spéculative. Même si les frais sont élevés, l'utilisation de la chaîne de Bitcoin peut toujours se borner aux transferts déplaçant beaucoup de valeur : financements d'initiatives politiques, achats de biens onéreux, paiements de salaires, échanges contre de la monnaie fiat, ouvertures de canaux Lightning, etc. Bitcoin est un système d'« or numérique » dans le sens où il est particulièrement adapté aux grosses transactions.

Dans cet ordre des choses, Bitcoin Cash ne deviendra pas le protocole numéro 1. Mais il peut rester une cryptomonnaie complémentaire, dédiée aux transferts de petites sommes et aux smart contracts de tous les jours, une résurgence de l'argent ou du cuivre dans le numérique, si l'on reprend l'analogie avec les métaux précieux. Bitcoin Cash est le candidat idéal pour cela : il constitue en effet l'une des cryptomonnaies alternatives les moins corruptibles aujourd'hui avec Monero.

Un livre qui invite à la réflexion

Sans surprise, conformément au ton tranchant de Roger Ver, Hijacking Bitcoin a le mérite d'être un livre entier, avec des forces et des faiblesses. On y retrouve l'essentiel de l'argumentaire tenu par les big blockers au cours des années, sous une forme organisée et bien documentée. Le bitcoineur (même s'il est maximaliste) y trouvera une source de réflexions sans pareille : si les critiques peuvent être partiellement invalidées, elles ne sont pas dénuées de fondement, et cela est bon pour Bitcoin.

Je crois que la principale conclusion à tirer de cet ouvrage, c'est que Bitcoin peut être corrompu, et qu'il l'a bien été dans une certaine mesure, même si cette corruption est plus subtile que Roger Ver et Steve Patterson ne l'imaginent. Les êtres humains sont profondément faillibles et influençables, si bien qu'un mouvement social qui prend de l'ampleur va toujours se voir être « infiltré de l'intérieur ». Si Bitcoin représente bien une menace pour le pouvoir en place, alors il est logique qu'il soit « récupéré », d'une façon ou d'une autre.

Aujourd'hui, le conflit majeur ne porte plus sur la taille des blocs. La question a été largement débattue, et même si nous pouvons discuter du niveau de ce critère, le principe de la limite n'est plus vraiment remis en question.

Ainsi, l'ennemi de BTC n'est pas le « big-blockisme », Bitcoin Cash ou Roger Ver, qui sont largement minoritaires. L'ennemi, c'est plutôt le saylorisme, la doctrine soutenue par Michael Saylor, le patron de Microstrategy, qui veut faire du bitcoin un outil de conservation de valeur entièrement réglementé qui servirait de garantie dans les prêts collatéralisés. L'ennemi, c'est l'idée selon laquelle seul le prix compte, quitte à revenir sur les principes fondateurs de Bitcoin pour le faire augmenter. L'ennemi, c'est la progression insidieuse de l'avarice dans la communauté, qui nous coupe de nos inspirations initiales et qui décourage la bonne adoption. Mais nous en reparlerons une autre fois.

Merci à Édouard pour sa relecture.

L’histoire des débuts de Bitcoin comme vous ne l’avez jamais lue ailleurs

September 7th 2024 at 10:07

Bitcoin est un objet fascinant. Au cours des années, il a fait couler beaucoup d'encre. Véritable OVNI technique et monétaire, il a su se faire sa place dans l'inconscient collectif mondial. Avec la hausse du cours et les épisodes spéculatifs successifs, les médias généralistes ont fini par évoquer de ce phénomène économique. Tout le monde a déjà entendu parler de Bitcoin, en Occident comme ailleurs, et beaucoup de personnes savent vaguement de quoi il s'agit.

Toutefois, nous ne connaissons pas forcément son histoire. Pire que ça : celle-ci se perd au fil du temps. Contrairement aux pionniers qui étaient présents à ses débuts, les nouveaux arrivants n'ont pas conscience de ce qui a précédé. Ils n'ont pas idée de ce qui s'est passé durant les premières années, de qui était Satoshi Nakamoto, de ce qu'il a dit, des aspirations des premiers utilisateurs. Il y a, en somme, une perte de transmission, qui est problématique quand on connaît le message initial de Bitcoin, qui s'inscrivait en opposition à l'autorité, aux États et aux banques.

C'est pour combler cette lacune qu'un nouveau cours arrive sur PlanB Network* : une histoire de la création de Bitcoin (HIS201). Ce cours, rédigé par moi-même, présente ce qui a eu lieu entre l'été 2008 et l'été 2011. Il se focalise évidemment sur le personnage de Satoshi Nakamoto, qui, après avoir créé Bitcoin, s'est évertué à faire croître son système avant de disparaître. Le cours parle également longuement des gens qui ont interagi avec Satoshi et qui l'ont aidé. Bitcoin n'existerait pas sans eux.

Dans ce cours, vous apprendrez :

  • Quels ont été les systèmes qui l'ont précédé ;
  • Comment Bitcoin a lentement émergé durant l'année 2009 ;
  • Comment s'est déroulé le premier essor de Bitcoin à partir de l'été 2010 ;
  • Comment la communauté s'est formée autour Bitcoin ;
  • Quelles ont été les raisons qui ont motivé Satoshi à disparaître.

Vous découvrirez de nombreux détails passionnants sur cette histoire captivante. Vous aurez également une vision d'ensemble claire de la façon dont les évènements se sont succédés entre 2008 et 2011. Les références aux origines de la cryptomonnaie n'auront plus de secret pour vous.

Je vous invite à suivre ce cours gratuitement sur la plateforme de PlanB Network.

Bonne lecture !


* Ce texte a été publié initialement sur le blog de PlanB Network. PlanB Network est une organisation internationale dont la mission est soutenir les communautés locales de Bitcoin par le biais de l'éducation et de la mise en réseau. Elle a été créée en 2023 pour prolonger les efforts menés par Découvre Bitcoin dans la sphère francophone.

La correspondance entre Martti Malmi et Satoshi Nakamoto

March 16th 2024 at 10:00

Le 23 février 2024, alors que se tenait le procès qui opposait Craig Steven Wright à la COPA (Crypto Open Patent Alliance), un évènement concomitant a marqué tous les passionnés de l'histoire de Bitcoin. Martti Malmi, ancien développeur du logiciel principal et bras droit de Satoshi Nakamoto entre 2009 et 2010, a publié la correspondance privée par courrier électronique qu'il entretenait avec le créateur de Bitcoin. Dans ces courriels, on retrouvait une multitude de détails intéressants qui permettaient d'éclaircir ce qui s'était passé à cette époque-là et de confirmer quelques aspects de la personnalité de Satoshi.

Martti Malmi a publié cette correspondance sur son site personnel. Il s'agit d'une archive incomplète, constituée de 260 courriels, couvrant la période entre mai 2009 et février 2011. On sait en effet que ses échanges avec Satoshi ont eu lieu jusqu'en mai 2011, mais qu'il avait changé d'adresse entretemps. Comme raison expliquant cette publication tardive, il a indiqué :

« Je ne me sentais pas à l'aise de partager des échanges de correspondance privée par le passé, mais j'ai décidé de le faire pour un procès important au Royaume-Uni en 2024, dans lequel j'étais témoin. De plus, il s'est écoulé beaucoup de temps depuis que ces courriels ont été envoyés. »

Ces courriels ne sont pas entièrement nouveaux dans le sens où le journaliste Nathaniel Popper avait déjà eu l'occasion de les consulter en 2015 lors de l'écriture de son livre Digital Gold, qui retraçait les débuts de l'histoire de Bitcoin. Il avait en effet pu interroger Martti Malmi, qui lui avait fourni ces courriels, et des extraits de ces échanges étaient abondamment cités dans le livre.

La prise de contact

Martti Malmi est un personnage important dans l'histoire de Bitcoin. Finlandais, il a été actif dans Bitcoin entre 2009 et 2011, avant de prendre un emploi à plein temps et de s'éloigner progressivement de Bitcoin. Il utilisait le pseudonyme sirius-m sur SourceForge, un pseudonyme qu'il a conservé lors de de son implication dans Bitcoin.

En 2009, Martti Malmi est un jeune étudiant en informatique à l'Université technologique d'Helsinki située à Espoo à l'Ouest de la capitale. Il découvre Bitcoin en avril grâce à son intérêt passager pour le crypto-anarchisme de Tim May. Le 9, il teste le système et mine ses premiers bitcoins avec son ordinateur portable (bloc 10 351). Dans la soirée il rédige un court texte de présentation de Bitcoin, qu'il publie sur le forum anti-state.com et celui de Freedomain Radio. Ces deux forums ont pour point commun de promouvoir largement la liberté de l'individu face à l'État, mais ils diffèrent dans leur sensibilité : le premier est de tendance libertarienne de gauche, prônant un anarchisme de marché anti-capitaliste, tandis que le second appartient à la droite anarcho-capitaliste rothbardienne, étant rattaché à la personne de Stefan Molyneux.

Dans son texte au ton résolument agoriste, intitulé P2P Currency could make the government extinct?, Martti Malmi écrit :

« Comme le Liberty Dollar et certaines monnaies locales nous l'ont montré, nous ne pouvons pas nous fier à une monnaie émise de manière centralisée qui peut être facilement arrêtée par l'État. À la place, nous pourrions avoir un système monétaire alternatif basé sur un réseau p2p décentralisé. En faisant quelques recherches sur Google, j'ai découvert qu'un système de ce type a récemment été proposé, et il s'appelle Bitcoin.

[...]

Le système est anonyme, et aucun État ne pourrait possiblement taxer ou empêcher les transactions. Il n'y a pas de banque centrale qui puisse déprécier la devise avec la création illimitée de nouvelle monnaie. L'adoption généralisée d'un tel système ressemblerait à quelque chose qui pourrait avoir un effet dévastateur sur la capacité de l'État à se nourrir à partir de son bétail. Qu'en pensez-vous ? Je suis très enthousiaste à l'idée d'un système pratique qui pourrait vraiment nous rapprocher de la liberté au cours de notre vie. »

Après avoir publié ce texte, Martti Malmi envoie un courriel à Satoshi Nakamoto dans lequel il déclare être « Trickstern du forum anti-state.com » (son autre pseudonyme) et qu'il « aimerait aider avec Bitcoin ». On ignore à quelle date il a expédié ce message, mais probablement peu de temps après la publication du texte. Satoshi lui répond le 2 mai 2009 (#1). Il va droit au but en écrivant directement : « Merci d'avoir lancé ce sujet sur ASC, ta compréhension de bitcoin est en plein dans le mille. »

Le créateur de Bitcoin poursuit en commentant, à propos des réponses sur le forum provenant probablement de gold bugs : « Certaines de leurs réponses étaient plutôt rustres, mais je suppose qu'ils sont tellement habitués à s'opposer à la monnaie fiat qu'ils estiment que tout ce qui n'est pas l'or n'est pas assez bon. Ils admettent qu'une chose est inflammable, mais affirment qu'elle ne brûlera jamais parce qu'il n'y aura jamais d'étincelle. » Ici, il fait référence (peut-être malgré lui) au théorème de régression de Mises, qui postule qu'un bien doit nécessairement posséder une valeur d'usage non monétaire avant de pouvoir devenir une monnaie et que les amateurs d'or aiment invoquer pour défendre leur point de vue. Dans son analogie, l'utilisation non monétaire est cette « étincelle » et la combustion correspond au phénomène monétaire qui, une fois lancé, peut continuer de lui-même à condition de disposer de suffisamment de combustible.

Présenter Bitcoin

Satoshi se présente comme meilleur programmeur qu'écrivain, une évaluation pour le moins contestable quand on compare la qualité de ses interventions avec celle de son code, qui est médiocre. Dans le premier courriel (#1), il déclare : « Mon style d'écriture n'est pas très bon, je suis un bien meilleur codeur. » Cet élément fait écho à une réponse faite à Hal Finney quelques mois plus tôt où il disait qu'il était « meilleur pour la programmation que pour l'écriture ». Il dira aussi en 2010 qu'« écrire une description de ce truc pour le grand public est sacrément difficile ».

Ainsi, même si Martti prend part au développement durant l'année 2009 (il sera crédité dans les remerciements de la version 0.2), Satoshi le met plutôt à contribution pour remplir la page web sur SourceForge (bitcoin.sourceforge.net), la plateforme où est hébergé le code du logiciel, notamment en écrivant une foire aux questions (FAQ). Pour ce faire, Satoshi lui fournit (#3) une compilation des explications qu'il a pu fournir çà et là, en privé et en public. On y retrouve des réponses données à Hal Finney, Ray Dillinger, Dustin Trammell, Jonathan Thornburg, John Gilmore, Martien van Steenbergen, Michel Bauwens et Mike Hearn. (Notons que certaines d'entre elles n'avaient pas encore été publiées à ce jour.)

Aidé par ces courriels riches en informations, Martti rédige alors la FAQ (#4), qui est approuvée par Satoshi (#5). Elle contient des éléments de langage constitutifs de ce qui fera Bitcoin par la suite. Bitcoin y est présenté comme une « monnaie numérique anonyme basée sur un réseau pair à pair » qui « utilise la cryptographie à clés publique et privée », qui « est valorisée pour les choses contre lesquelles elle peut être échangée, tout comme le sont toutes les monnaies papier traditionnelles » et dont les nouvelles unités « sont générées par un nœud du réseau chaque fois qu'il trouve la solution à un certain problème calculatoire ». Martti évoque également quelques-uns des avantages apportés par Bitcoin : le transfert de fonds sur Internet, l'absence de contrôle des transactions par un tiers de confiance, la protection vis-à-vis des politiques monétaires inflationnistes des banques centrales et le potentiel de hausse de la valeur découlant de l'accroissement de la taille de l'économie.

La page est mise en place le 6 mai (#9). Martti y installe également un forum et un wiki le 9 juin (#17). La page, le wiki et le forum seront annoncés par Martti Malmi lui-même sur la liste de diffusion de Bitcoin le 13 juin.

Le 11 juin, Satoshi contacte à nouveau Martti Malmi et lui propose le mot « cryptomonnaie » (cryptocurrency en anglais) pour décrire Bitcoin (#19). Il écrit : « Quelqu'un a proposé le mot "cryptomonnaie"… c'est peut-être un mot que nous devrions utiliser pour décrire Bitcoin, ça te plaît ? » Le Finlandais approuve et avance que « The P2P Cryptocurrency » pourrait être le slogan de Bitcoin. Cette suggestion sera mise en œuvre : le titre de la page web deviendra « Bitcoin P2P Cryptocurrency » et l'annonce de la version 0.3 en juillet 2010 décrira le projet comme « Bitcoin, the P2P cryptocurrency » (#198).

Toutefois, tout ne convient pas à Satoshi. Par exemple, dans le même courriel du 11 juin, il dit à Martti qu'il n'est « pas à l'aise » avec le fait de déclarer que Bitcoin est un « investissement » (#19). Plus tard, en juillet 2010, il reviendra également sur la mise en avant de l'anonymat, pour deux raisons : le danger pour l'utilisateur et la perception du grand public. Quelques heures après sa déclaration sur le forum ne pas vouloir « mettre l’aspect "anonyme" au premier plan », il écrira ainsi à Martti (#197) :

« Je pense que nous devrions mettre moins l'accent sur l'aspect anonyme. Avec la popularité des adresses bitcoin au lieu de l'envoi par IP, nous ne pouvons pas donner l'impression que tout est automatiquement anonyme. Il est possible d'être pseudonyme, mais il faut être prudent. [...] De plus, "anonyme" sonne un peu suspect. Je pense que les gens qui veulent de l'anonymat le découvriront sans que nous en fassions la promotion. »

L'obsession de l'amorçage

Les courriels publiés par Martti Malmi révèlent aussi l'obsession de Satoshi Nakamoto à propos de l'amorçage de Bitcoin. Le 21 juillet 2009, il écrit à celui qui est devenu son bras droit (#24) : « Cela aiderait si les gens pouvaient l'utiliser pour quelque chose. Nous avons besoin d'une application pour l'amorcer. Des idées ? » Un mois plus tard, le 24 août, il lui partage ses idées et il écrit (#28) : « Ce serait plus efficace s'il existait également une niche de produits pour laquelle il pourrait être utilisé. Certaines monnaies virtuelles, comme le Q coin de Tencent, ont percé dans le domaine des biens virtuels. » Le 28, Martti répond (#30) : « Bitcoin pourrait être promu auprès des utilisateurs de communautés virtuelles comme World of Warcraft et Second Life, qui comptent toutes deux des millions d'utilisateurs. » Tout ceci rappelle la réponse de Satoshi à Dustin Trammell du 15 janvier 2009 où il expliquait que Bitcoin pourrait servir de « points de récompense », de « jetons de don », de « monnaie pour un jeu », aux « micropaiements pour des sites pour adultes » ou encore au paiement pour un site web ou pour envoyer un courriel.

Il y a néanmoins un problème qui hante cet amorçage : celui de la première valorisation. Bitcoin est en effet le projet d'une nouvelle monnaie qui a besoin d'une « étincelle ». Pour cela, la méthode historique la plus simple est l'adossement à une autre monnaie déjà adoptée : c'est de cette manière que les États ont pu faire accepter le papier-monnaie à leurs populations. C'est pourquoi Satoshi l'envisage et déclare à plusieurs reprises dans ses échanges avec Martti que Bitcoin sera « garanti par du liquide » (#1) ou « par de la monnaie fiat » (#3). Si cela peut paraître énigmatique de prime abord, il précise sa pensée quelques mois plus tard (#28) : « Offrir de la monnaie pour garantir les bitcoins attirerait les chasseurs de gratuité, ce qui aurait l'avantage de générer beaucoup de publicité. »

Pour mettre en place ces idées, Satoshi est en contact avec plusieurs donateurs éventuels. Dans le courriel du 21 juillet (#24), il écrit ainsi à Martti : « Il y a des donateurs que je peux solliciter si nous trouvons quelque chose qui nécessite un financement, mais ils souhaitent rester anonymes. » L'un d'entre eux sera sollicité plus tard pour payer les diverses dépenses de Martti : le Finlandais recevra 3 600 $ par la poste tout juste un an plus tard ! (#210)

Les idées de Satoshi pour l'amorçage inspirent Malmi, qui tente de mettre en application la garantie du bitcoin par le biais d'une plateforme de change. Le 22 juillet 2009, il décrit son concept à Satoshi (#25) :

« J'ai pensé à un service de change qui vendrait et achèterait des bitcoins contre des euros et d'autres devises. La possibilité d'échanger directement des bitcoins contre une monnaie existante donnerait au bitcoin la meilleure liquidité initiale possible et donc une meilleure facilité d'adoption pour les nouveaux utilisateurs. Tout le monde accepte d'être payé avec des pièces facilement échangeables contre de la monnaie commune, mais tout le monde n'accepte pas d'être payé avec des pièces qui ne sont garanties que pour l'achat d'un type spécifique de produit.

À titre pédagogique, la formule permettant de fixer un prix stable en euros serait quelque chose comme : (Le montant d'euros qu'on est prêt à échanger contre des bc + la valeur en euros des biens que d'autres personnes vendent contre des bc) / (Le nombre total de bc en circulation - les actifs propres en bc). »

La plateforme de Martti consiste à jauger l'offre et la demande d'une manière différente que la bourse traditionnelle, en prenant en compte les euros et les bitcoins déposés par les usagers. Il finit par mettre en œuvre son idée en mars 2010 au travers du site Bitcoinexchange.com (#133) et réalise quelques ventes au fil des mois (#191, #214), mais le système n'est pas avantageux pour les utilisateurs. La plateforme fermera en 2011.

La garantie de la valeur du bitcoin provient en réalité de l'action d'un autre utilisateur, bien connu par ceux qui s'intéressent à l'histoire de Bitcoin : NewLibertyStandard (NLS). Celui-ci s'inscrit sur le forum hébergé sur SourceForge durant l'automne 2009. Le 8 octobre, il annonce qu'il échange des bitcoins contre des dollars sur son site web, newlibertystandard.wetpaint.com, à un taux de change basé sur son propre coût de production. Martti en informe Satoshi (#34), qui lui répond une semaine plus tard (#35) :

« Il est encourageant de voir que davantage de personnes s'intéressent au projet, comme ce site NewLibertyStandard. J'aime son approche de l'estimation de la valeur basée sur l'électricité. Il est instructif de voir quelles explications les gens adoptent. Elles peuvent aider à découvrir une manière simplifiée de comprendre [Bitcoin] qui puisse le rendre plus accessible aux masses. De nombreux concepts complexes dans le monde ont une explication simpliste qui satisfait 80 % des gens, et une explication complète qui satisfait les 20 % restants, ceux qui voient les défauts de l'explication simpliste. »

De son côté, Martti contacte NLS (#34) et effectue un échange avec lui le 12 octobre : 5 050 bitcoins contre 5,02 $ sur PayPal. Cela donne au bitcoin un prix d'échange pour la première fois de son histoire : 0,001 $ environ ! Par la suite, NLS continue à contribuer au projet, par l'intermédiaire de son service de change et par ses tests réalisés pour le portage du logiciel sur Linux (#66). Quant à Satoshi, son obsession à propos de l'amorçage ne le quittera que lorsque le projet prendra réellement de l'ampleur, après le slashdotting de juillet 2010.

La méfiance de Satoshi

Ce qui ressort enfin de ces courriels est la méfiance de Satoshi Nakamoto vis-à-vis du pouvoir. Celui-ci en effet met tout en place pour éviter d'avoir affaire aux autorités, ayant l'intuition qu'il est en train de construire un système monétaire révolutionnaire et que cela ne plaira pas aux élites installées.

Le créateur de Bitcoin démontre une connaissance pointue des systèmes de paiements et de monnaies centralisées alternatives comme les devises en or numériques telles que Pecunix et e-Bullion, le système Liberty Reserve, ou encore le service russe WebMoney. Lorsque Martti lui parle de l'avancement du prototype de sa plateforme d'échange en février 2010, il lui conseille ainsi d'accepter les virements entrants de Liberty Reserve, qui permet de faire des échanges « sans poser de question et en toute confidentialité » (#141). Il évoque aussi l'existence des cartes-cadeaux (« paysafecards ») qui peuvent rendre service pour réaliser certaines opérations financières. Le même jour, il suggère à Martti de ne pas « se précipiter » et de ne pas « se faire rejeter par toutes les solutions de paiement » (#142), ce qui indique qu'il connaît très bien la censure bancaire qui règne dans le milieu. Il a également conscience du problème de la rétrofacturation comme l'atteste un courriel adressé à Martti quelques jours plus tard (#151) :

« Toutes les méthodes de paiement conventionnelles ont recours à la réfutabilité pour pallier l'absence de mots de passe et de crypto. Le système est largement ouvert à la copie des numéros de carte de crédit et des numéros de compte en clair, et ils y remédient en inversant la transaction après coup. »

Satoshi sait donc très bien où il met les pieds et est conscient que ce qu'il fait remet en cause l'autorité financière sur le transfert monétaire sur Internet. Il a probablement entendu parler de la fermeture du système de devise en or numérique e-gold a fermé en 2007 et de l'arrestation de ses fondateurs, qui ont été condamnés pour facilitation de blanchiment d'argent et activité de transfert d'argent sans licence. Il a connaissance de la censure financière grandissante perpétrée par les banques pour se conformer aux réglementations étatiques.

Il donne quelques indices dans sa façon de dire les choses. Par exemple, lorsqu'il s'oppose au fait de considérer explicitement Bitcoin « comme un investissement » en juin 2009, il écrit à Martti que « c'est quelque chose de dangereux à dire » et qu'il devrait « supprimer ce point » (#19), craignant probablement les lois qui réglementent le conseil en investissement. Plus tard, en février 2010, lorsque Martti lui évoque la volonté de traduire le site web en finnois, Satoshi répond la chose suivante (#158) :

« Il serait peut-être préférable de ne pas le traduire dans ta propre langue. Souvent, la réponse habituelle en matière de légalité est que le contenu n'est destiné qu'aux ressortissants d'autres pays. Le fait de le traduire dans ta langue maternelle affaiblit cet argument. »

Ainsi, la préoccupation de Satoshi vis-à-vis du pouvoir politique atteint un niveau quasi paranoïaque, ce qui montre qu'il a conscience du caractère profondément transgressif de sa découverte. C'est probablement pourquoi il déclarera dans l'un de ses derniers messages publics en décembre 2010 que « WikiLeaks a donné un coup de pied dans la fourmilière » et que « la colonie se dirige maintenant vers nous », avant de disparaître à jamais.

Le succès de Bitcoin et la disparition

À partir de la fin de l'année 2009, les choses commencent à s'arranger pour Bitcoin. Le mois de novembre est consacré à la migration de la page SourceForge vers Bitcoin.org (#102) : la description de Martti Malmi se retrouve donc sur le site officiel (#124). C'est aussi l'occasion de lancer un nouveau forum, celui hébergé sur SourceForge n'étant pas assez évolué. Satoshi écrit ainsi (#59) : « Maintenant que le forum sur bitcoin.sourceforge.net gagne en popularité, nous devrions vraiment chercher un endroit qui héberge gratuitement la gestion d'un forum complet. » Après des hésitations au sujet du moteur logiciel à utiliser, c'est Simple Machines Forum qui est choisi par Satoshi (#99). Le nouveau forum est mis en ligne le 26 novembre à l'adresse bitcoin.org/smf (#110).

Quelques mois plus tard, ce forum commence à attirer beaucoup de monde et devient le centre névralgique de la communication autour de Bitcoin. Le 7 février 2010, Satoshi s'étonne ainsi de son succès (#153) : « Le forum est en train de décoller. Je ne m'attendais pas à ce qu'il y ait autant d'activité aussi rapidement. » En mai, Martti devra ajouter plusieurs sections pour organiser les nombreuses discussions (#191).

Certaines personnes contactent également Satoshi en privé. C'est notamment le cas de Jon Matonis, un économiste qui tient le blog The Monetary Future où il traite de sujets liés aux monnaies numériques, à la banque libre et à la cryptographie, et qui « souhaite écrire un article sur Bitcoin » (#189). Le 4 mars, Satoshi lui répond en le complimentant sur son blog en disant qu'il « aurait aimé qu'il y ait quelque chose comme ça » quand il avait fait ses premières recherches trois ans auparavant. Le 6, il envoie un courriel à Martti en lui demandant de l'aide, car il n'a « pas le temps de répondre à ses questions », chose que le Finlandais accepte le lendemain (#190). Néanmoins, il semble que Satoshi ne le met finalement pas en relation avec Jon Matonis, ce dernier publiant un très succinct article sur Bitcoin le 13 mars (UTC).

Le 11 juillet 2010, il se produit un évènement qui bouleverse l'histoire de Bitcoin : suite à la sortie de la version 0.3 du logiciel, une courte présentation de Bitcoin rédigée par un utilisateur est publiée sur Slashdot, un site d'actualité très populaire auprès des passionnés d'informatiques et d'autres sujets. Cet évènement provoque un afflux massif de visiteurs sur le site et sur le forum de Bitcoin, une augmentation du nombre d'utilisateurs et de mineurs sur le réseau. En particulier, le prix du BTC connaît la première hausse majeure de son histoire, en passant de 0,008 $ à 0,08 $ en une semaine.

Mais cela veut dire aussi que le travail de Satoshi et des développeurs s'accroît considérablement. Le 18 juillet (#210), le créateur de Bitcoin écrit ainsi à Martti, en réponse à sa suggestion de changer de service d'hébergement pour le site et le forum :

« S'il te plaît, promets-moi de ne pas faire de basculement maintenant. La dernière chose dont nous avons besoin, c'est de problèmes de basculement qui s'ajoutent à l'afflux de travail que nous recevons actuellement de slashdot. Je perds la tête tellement il y a de choses à faire. »

Ce sentiment de surcharge se confirme dès l'été avec plusieurs problèmes techniques qui sont découverts, comme le 1 RETURN bug ou le dépassement de mémoire qui provoque le Value Overflow Incident.

Tout ceci montre cependant que le projet a pris. La communauté est désormais suffisamment grande et enthousiaste pour que Bitcoin ne faiblisse pas. Satoshi sent qu'il peut prendre du recul et donner plus de responsabilités à ses premiers auxiliaires, Martti Malmi et Gavin Andresen. Le rôle de Gavin est notamment prépondérant. Le 3 décembre, lorsque Martti lui demande à qui il pourrait donner un rôle d'administrateur serveur supplémentaire pour le site, Satoshi répond (#241) :

« Ce devrait être Gavin. J'ai confiance en lui, il est responsable, professionnel, et techniquement bien plus compétent que moi avec linux. »

C'est probablement en décembre 2010 que le créateur décide de disparaître, alors que des utilisateurs du forum suggèrent que WikiLeaks devrait accepter le bitcoin, l'ONG de Julian Assange étant soumise à un blocus financier des acteurs traditionnels et ne pouvant donc pas recevoir de dons. Le 5 décembre, Satoshi s'y oppose publiquement en déclarant que « le projet a besoin de grandir progressivement pour que le logiciel puisse se renforcer en cours de route » et que « Bitcoin est une petite communauté expérimentale encore naissante ». Le 7 décembre, il envoie un courriel à Martti lui demandant s'il peut l'« ajouter à la liste de développeurs du projet sur la page de contact ». Son intention est de retirer ses propres informations de contact. Cela corrobore les propos que Gavin Andresen tiendra quelques années plus tard, Satoshi ayant procédé exactement de la même façon avec lui : « [Satoshi] a fini par me rouler dans la farine en me demandant s'il pouvait mettre mon adresse de courrier électronique sur la page d'accueil de bitcoin, et j'ai dit oui, sans me rendre compte que, lorsqu'il mettrait mon adresse, il enlèverait la sienne. »

Le 12 décembre, Satoshi poste son dernier message public sur le forum, mais continue d'interagir en privé avec les personnes en lesquelles il a confiance. Il cherche à se faire le plus discret possible et ne souhaite pas s'exposer en se chargeant de la communication du projet. Ainsi, le 6 janvier 2011, lorsque Gavin lui dit qu'il ferait mieux de parler à la presse à l'occasion d'un contact avec Rainey Reitman de l'Electronic Frontier Foundation, il répond que ce dernier est « la meilleure personne pour le faire » (#254). Ce n'est pas par manque d'intérêt, car il poursuit en ajoutant :

« L'EFF est très importante. Nous voulons entretenir de bonnes relations avec elle. Nous sommes le type de projet qu'ils apprécient ; ils ont aidé le projet TOR et ont fait beaucoup pour protéger le partage de fichiers en P2P. »

Il disparaît définitivement en mai 2011, deux ans après la première prise de contact avec Martti Malmi. À celui-ci il écrit : « Je suis passé à autre chose et je ne serai probablement plus là à l'avenir. » Il a peut-être choisi de se consacrer à son activité professionnelle, mentionnée dans l'un des courriel pour expliquer son absence d'août 2009 (#24). On ne le saura probablement jamais.

Suite à la disparition du créateur de Bitcoin, le site et le forum seront confiés à Cobra (un autre Finlandais) et Theymos. Le forum sera ensuite déplacé à l'adresse forum.bitcoin.org en mai 2011 puis vers bitcointalk.org en août. Martti Malmi, lui, vendra ses bitcoins durement minés pour s'acheter un appartement à Helsinki. Et Bitcoin continuera de fonctionner, bloc après bloc.

Des nouveaux éléments dans l'énigme Nakamoto

La publication de la correspondance entre Martti Malmi et Satoshi Nakamoto constitue ainsi un évènement important, qui a marqué la communauté de Bitcoin. Ces courriels nous racontent la relation qui unissait le créateur de Bitcoin et le jeune Finlandais lorsqu'ils ont développé ce qui est aujourd'hui une cryptomonnaie utilisée par des millions de personnes, notamment en forgeant un discours qui a depuis été repris par beaucoup. Nous remercions ainsi Martti Malmi de les avoir mis en ligne, malgré sa réticence compréhensible à rendre public des échanges privés sans l'accord de l'autre personne.

Ces courriels sont fondamentaux dans la compréhension que l'on a de Satoshi. Même s'ils ne nous apprennent rien de réellement crucial, ils ont le mérite d'éclaircir certains points sur la façon dont se sont déroulées les choses, tant du point de vue de la communication que de la technique. Certains traits de personnalité du créateur de Bitcoin nous sont aussi confirmés comme son obsession de l'amorçage ou sa méfiance des autorités.

En outre, ses relations avec d'autres personnages clés de l'histoire de Bitcoin transparaissent un peu plus clairement. Le 21 juillet 2009, Satoshi a ainsi mentionné Hal Finney disant qu'il avait « ouvert la voie » des années auparavant avec « sa Reusable Proof of Work (RPOW) » (#24), ce qui nous confirme qu'il avait bien connaissance de ce système datant de 2004. Martti et Satoshi parlent aussi d'un certain David (#23), qui n'est nul autre que David Parrish ou dmp1ce et qui semble avoir un peu contribué au développement en 2009. On distingue aussi l'importance de NewLibertyStandard qui a tout simplement lancé Bitcoin économiquement en étant le premier commerçant et en garantissant une sorte de plancher de valeur. Enfin, Gavin Andresen apparaît clairement dans ces e-mails comme celui qui pris la place de Martti Malmi en tant que bras droit de Satoshi au cours de l'année 2010, le Finlandais ayant été assez occupé à partir de ce moment.

En complément de cet article, vous pouvez retrouver l'épisode d'Enigma Nakamoto consacré à ce sujet : Épisode 11 : les mails de Martti Malmi.

Vous pouvez également en apprendre plus sur Bitcoin dans mon livre, L'Élégance de Bitcoin, qui regorge de détails croustillants et dont les deux premiers chapitres sont dédiés à raconter son histoire. Disponible sur le site de l'éditeur en format broché et ebook, ainsi que sur Amazon.

Retour aux sources

January 3rd 2023 at 19:14

Ce jour du 3 janvier 2023 marque le 14ème anniversaire du bloc de genèse de Bitcoin, le tout premier bloc de la chaîne construit par Satoshi Nakamoto. Pendant ces 14 années, il y a eu du bon et du moins bon, des moments d’euphorie et des moments de découragement, des améliorations et des conflits. Mais Bitcoin continue de fonctionner en tant que système alternatif, en opposition à la censure et à l’inflation monétaire du système étatico-bancaire traditionnel, et il représente en cela un espoir.

Le contexte est toutefois difficile. Le taux de change en dollars a baissé sensiblement depuis le dernier engouement spéculatif, l’économie se contracte et Bitcoin est directement attaqué par les politiciens et les banquiers centraux qui souhaitent le réglementer à mort. Cela provoque une certaine lassitude dans la communauté, même si l’enthousiasme n’est pas mort.

C’est pourquoi je crois qu’il peut être enrichissant de se replonger dans l’histoire des premières années de Bitcoin et que je vous propose ici de découvrir une version (non finale) du chapitre 1 de mon futur ouvrage, L’Élégance de Bitcoin. Vous pouvez télécharger le PDF ci-dessous. Bonne lecture !

Chapitre 1 : Les débuts de Bitcoin

Le 31 octobre 2008, un individu se faisant appeler Satoshi Nakamoto partageait sur Internet un court document qui décrivait le fonctionnement technique d’un système novateur de monnaie numérique : Bitcoin. Ce livre blanc de 9 pages, présenté comme un article scientifique, s’intitulait en anglais Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash SystemBitcoin : un système d’argent liquide électronique pair à pair. Dans celui-ci, Satoshi proposait une solution au problème des paiements en ligne, par la mise en œuvre d’un serveur d’horodatage distribué basé sur un algorithme de preuve de travail.

Mais cela allait beaucoup plus loin. Le livre blanc de Bitcoin posait les bases d’une révolution conceptuelle profonde : une monnaie exclusivement numérique qui ne reposait sur aucun tiers de confiance, ni pour la confirmation des transactions, ni pour l’émission des nouvelles unités. Ce que Satoshi venait de découvrir, c’était bien plus qu’un système de paiement ; c’était un nouveau type de monnaie, quelque chose que nul n’avait su concevoir jusqu’alors, un phénomène économique et social qui rencontrerait un succès inouï au cours des années qui suivraient.

En particulier, la création de Satoshi Nakamoto réalisait le vieux rêve d’une monnaie numérique échappant au contrôle de l’État : un rêve cher aux cypherpunks dont le mouvement, remontant au début des années 1990, prônait l’utilisation proactive de la cryptographie dans le but d’assurer la confidentialité et la liberté des individus sur Internet. Ces cryptographes rebelles avaient en effet désiré et tenté de concevoir un tel argent liquide électronique pendant des années, celui-ci étant un élément constitutif de leur idéal. Malheureusement, cela n’avait pas abouti, du moins jusqu’à l’apparition de Bitcoin.

À partir de cette date fatidique, Bitcoin a été mis en œuvre et a connu un certain nombre d’évènements fondateurs qui l’ont mené où il est aujourd’hui. Ces évènements ont façonné la compréhension que nous en avons, et l’histoire des débuts de Bitcoin constitue donc un récit unique qu’il convient de raconter.

Retrouvez la suite en PDF. [MàJ 3/1/2024 : contenu plus récent ci-dessous]


Mise à jour du 3 janvier 2024

En ce jour du 15ème anniversaire du bloc de genèse, je vous propose de découvrir la dernière version en date du chapitre 1, en PDF et sans mise en page particulière. Il s’agit du contenu qui figurera dans l’ouvrage final, devant être publié ce mois-ci.

Chapitre 1 de L’Élégance de Bitcoin (2024)

Le livre est disponible en précommande sur la boutique en ligne de l’éditeur, Konsensus Network.

Bitcoin : un livre blanc, des livres blancs

November 19th 2022 at 09:00

Le livre blanc (ou white paper en anglais) est le document fondateur de Bitcoin publié le 31 octobre 2008 par Satoshi Nakamoto. Il s’agit d’un court document de 9 pages, présenté comme un article scientifique, qui décrit le fonctionnement technique du système. Le titre en fait « un système d’argent liquide électronique pair-à-pair », c’est-à-dire une monnaie numérique pouvant être échangée sans nécessiter de tiers de confiance sur Internet.

La version généralement partagée du livre blanc est celle qui est disponible actuellement à l’adresse bitcoin.org/bitcoin.pdf, conformément au lien donné par Satoshi dans son premier courriel public sur la liste de diffusion de Metzdowd.com dédiée à la cryptographie. Celle-ci est citée partout sur la toile, dans les livres blancs des autres cryptomonnaies et jusque dans les articles universitaires. Sauf ce que ce n’est pas la bonne version.

Le 31 octobre dernier, à l’occasion du 14ème anniversaire du livre blanc, je me suis en effet rendu compte que cette version n’était pas celle distribuée par Satoshi Nakamoto en 2008. En réalité, il existe au moins deux versions ayant été distribuées antérieurement : l’une précédant la publication publique, et donnée à Wei Dai ; l’autre, correspondant a priori à la version partagée sur la liste de diffusion.

Livres blancs de Bitcoin

 

Une première version

La première version du papier a été donnée par Satoshi à l’ancien cypherpunk Wei Dai, créateur de b-money, un concept de monnaie numérique distribuée datant de 1998.

En août 2008, alors que son projet était en voie d’être concrétisé, Satoshi a contacté Adam Back, le cryptographe britannique à l’origine de Hashcash, la technologie utilisée pour calculer la preuve de travail. Adam Back l’a renvoyé vers Wei Dai, que Satoshi a contacté le 22 août en lui écrivant qu’il se préparait « à publier un document » qui étendrait ses idées « à un système complètement fonctionnel » et qu’il aurait besoin de « l’année de publication de [sa] page sur b-money » afin de citer le concept dans son papier.

Les courriels échangés ont été partagés par Gwern Branwen en mars 2014, qui les avait reçus de Wei Dai lui-même.

Le premier courriel de Satoshi à Wei Dai contenait un lien vers le livre blanc, ainsi que son titre et son résumé (abstract). Le titre du document était alors « Electronic Cash Without a Trusted Third Party » (« Un argent liquide électronique sans tiers de confiance ») et ne faisait pas mention du nom de Bitcoin. D’après le lien transmis, le nom du document était ecash.pdf et non pas bitcoin.pdf comme c’est le cas aujourd’hui. On suppose que Satoshi hésitait encore sur le nom de son invention, car il avait alors réservé (au moins) deux noms de domaine : netcoin.org le 17 août et bitcoin.org le 18 août.

Nous ne disposons néanmoins pas du document intégral, et n’en avons que le résumé, que je reproduis ici dans sa version originale (les passages en gras marquent les différences avec la version finale) :

« Abstract: A purely peer-to-peer version of electronic cash would allow online payments to be sent directly from one party to another without the burdens of going through a financial institution. Digital signatures offer part of the solution, but the main benefits are lost if a trusted party is still required to prevent double-spending. We propose a solution to the double-spending problem using a peer-to-peer network. The network timestamps transactions by hashing them into an ongoing chain of hash-based proof-of-work, forming a record that cannot be changed without redoing the proof-of-work. The longest chain not only serves as proof of the sequence of events witnessed, but proof that it came from the largest pool of CPU power. As long as honest nodes control the most CPU power on the network, they can generate the longest chain and outpace any attackers. The network itself requires minimal structure. Messages are broadcasted on a best effort basis, and nodes can leave and rejoin the network at will, accepting the longest proof-of-work chain as proof of what happened while they were gone. »

Ce qui peut être traduit par :

« Résumé : Une version purement pair-à-pair d’argent liquide électronique permettrait aux paiements en ligne d’être envoyés directement d’une partie à l’autre sans avoir à passer par une institution financière. Les signatures numériques offrent une partie de la solution, mais perdent leurs principaux avantages si une partie de confiance est nécessaire pour empêcher la double dépense. Nous proposons une solution au problème de la double dépense en utilisant un réseau pair-à-pair. Le réseau horodate les transactions en les hachant dans une chaîne continue de preuves de travail basées sur le hachage, formant un enregistrement qui ne peut être modifié sans reproduire la preuve de travail équivalente. La chaîne la plus longue sert non seulement de preuve du déroulement d’événements constatés, mais aussi de preuve qu’elle provient du plus grand regroupement de puissance de calcul (CPU). Tant que les nœuds honnêtes contrôlent la plus grande puissance de calcul du réseau, ils peuvent générer la chaîne la plus longue et devancer tous les attaquants. Le réseau lui-même ne nécessite qu’une structure minimale. Les messages sont transmis au mieux, et les nœuds peuvent quitter et rejoindre le réseau à volonté, en acceptant la plus longue chaîne de preuves de travail comme preuve de ce qui s’est passé pendant leur absence. »

On note que certains mots et certaines tournures de phrase divergent mais que le sens global est préservé.

 

Une deuxième version

La deuxième version du papier est la version partagée par Satoshi Nakamoto le 31 octobre 2008, comme le prouve le résumé reproduit dans son premier courriel public adressé à la liste de diffusion.

Cette version a été repartagée en janvier 2015 sur la liste de diffusion de Metzdowd.com, suite à une requête d’un dénommé James Evans qui écrivait :

« Quelqu’un dispose-t-il de la version originale de 2008 du livre blanc qui a été publiée sur cette liste de diffusion le 31 octobre 2008 / le 1er novembre 2009 ? La version actuelle du livre blanc téléversée sur Sourceforge date du 24-03-2009. Il s’agit de la deuxième version du livre blanc. La première version a été publiée le 31-10-2008. Elle a été téléversée sur www.bitcoin.org/bitcoin.pdf, où se trouve également la version actuelle. Est-ce que quelqu’un ici l’a téléchargée et enregistrée ? »

Un individu se faisant appeler StealthMonger a répondu le lendemain en disant :

« On dirait que je l’ai. Le texte ne contient pas de numéro de version ou de date, mais la date locale du fichier que j’ai est le 2 novembre 2008. »

Désirant rester anonyme, ce dernier a refusé de partager ce document directement, et l’a transmis à un certain David Johnson, qui l’a partagé publiquement sur son site web. L’empreinte donnée dans l’échange et sur le site (427c63b364c6db914cf23072a09ffd53ee078397b7c6ab2d604e12865a982faa) correspond au document hébergé par Gwern Branwen.

Aperçu du livre blanc de Bitcoin octobre 2008
Version du livre blanc de Bitcoin créée le 3 octobre 2008 et distribuée le 31

Ce document a été créé le 3 octobre 2008 à 13:49:58 UTC-7, si l’on en croit les métadonnées du PDF (que l’on peut retrouver avec la commande pdftk bitcoin-20081003.pdf dump_data sur Linux).

Il s’agit d’une version différente de la première version puisque le titre est cette fois-ci « Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System » (« Bitcoin : un système d’argent liquide électronique pair-à-pair ») et que son résumé ne contient plus le mot « offer » (offrent) mais « provide » (fournissent). Mise à part cette modification, le résumé reste le même.

Le reste du document (qui est alors disponible) se distingue de la version finale par les éléments suivants :

  • L’adresse de courrier électronique présente est satoshi@vistomail.com et non pas satoshin@gmx.com.
  • Le paragraphe sur l’ajustement de la difficulté se situe dans la section sur l’incitation des mineurs (Incentive) au lieu de se trouver dans la section sur la preuve de travail (Proof-of-Work).
  • Le terme broadcasted, variante incorrecte de broadcast (que je traduis ici dans les deux cas par « transmis »), est présent dans la section sur le fonctionnement du réseau (Network).
  • Dans la section sur la vérification de paiement simplifiée (Simplified Payment Verification), Satoshi fait mention de la vulnérabilité des nœuds complets à un « renversement » (reversal) et emploie le terme « reported transactions » plutôt que « alerted transactions » pour désigner les transactions signalées comme des doubles dépenses.
  • Le document ne mentionne pas les frais de transactions, ni la potentielle substitution de la création monétaire, éléments qui se trouvent normalement dans la section sur l’incitation (Incentive). Le code donné par Satoshi Nakamoto le 16 novembre à Hal Finney, Ray Dillinger et James A. Donald, contient cependant ces caractéristiques fondatrices de Bitcoin, même si les paramètres de la politique monétaire étaient différents. En effet, dans le code de 2008, la réduction de moitié de la subvention intervenait théoriquement tous les 2 ans et 312 jours et la limite d’émission maximale était de 2 millions de bitcoins (COIN), chacun étant divisible en un million d’unités de base.

 

Une troisième et dernière version

La version finale du livre blanc est apparue plus tard. Selon les métadonnées du PDF, elle a été créée le 24 mars 2009 à 11:33:15 UTC-6. On peut supposer que Satoshi l’a mise en ligne dans les jours qui ont suivi.

Aperçu du livre blanc de Bitcoin mars 2009
Version du livre blanc de Bitcoin créée le 24 mars 2009

L’empreinte du document par SHA-256 est b1674191a88ec5cdd733e4240a81803105dc412d6c6708d53ab94fc248f4f553. Une traduction est disponible ici.

Cette version a été lue et commentée par la grande majorité des personnes qui se sont intéressées à l’origine de Bitcoin, de sorte qu’elle constitue aujourd’hui la version de référence, largement citée dans la communauté. Elle contient notamment le passage relatif à la politique monétaire qui indique qu’« une fois qu’un nombre prédéterminé de pièces a été mis en circulation, l’incitation peut être entièrement financée par les frais de transaction et ne plus requérir aucune inflation ». À l’époque, cet aspect était déjà mis en avant par Satoshi par sa description de l’émission des nouveaux bitcoins dans le courriel de lancement du 8 janvier 2009 et par ses interventions sur la liste de diffusion et sur le forum de la Fondation P2P, et on imagine qu’il voulait que cette possibilité de monnaie à quantité fixe figure dans le livre blanc.

Toutefois, bien que ce document constitue la version finale du livre blanc, elle ne décrit pas toutes les caractéristiques de Bitcoin. Il manque d’abord l’aspect programmable des transactions (mis en œuvre au travers des « scripts » dans les entrées et les sorties), une fonctionnalité déjà présente dans le code de novembre 2008, au sujet de laquelle Satoshi a déclaré :

« La nature de Bitcoin est telle que, dès la version 0.1 publiée, sa conception de base était gravée dans le marbre pour le reste de son existence. C’est pourquoi je voulais le concevoir de manière à ce qu’il prenne en charge tous les types de transactions auxquels je pouvais penser. Le problème était que chaque élément nécessitait un code et des champs de données particuliers, que cet élément soit utilisé ou non, et ne couvrait qu’un seul cas particulier à la fois. Ç’aurait été une explosion de cas particuliers. La solution était script, qui généralisait le problème de sorte que les parties transactantes pouvaient décrire leurs transactions comme des prédicats que le réseau de nœuds évaluait. Les nœuds n’ont besoin de comprendre la transaction que dans la mesure où ils évaluent si les conditions de l’émetteur sont remplies. »

Il manque aussi des éléments économiques relatifs à Bitcoin comme la résistance à la censure, la détermination du protocole ou le modèle de sécurité. Bitcoin constitue donc un concept qui dépasse sa description dans le livre blanc, même si l’essentiel s’y trouve.

Le bloc de genèse de Bitcoin

March 24th 2022 at 09:00

Lorsqu'il a conçu le prototype de Bitcoin en janvier 2009, Satoshi Nakamoto a dû construire un premier bloc à partir duquel la chaîne s'est allongée. Ce bloc il l'a appelé le bloc de genèse (« genesis block » en anglais) en référence au premier livre de la Torah et de la Bible, qui raconte la création du monde par Dieu.

Par convention, on considère qu'il s'agit du bloc de hauteur 0 (ou « bloc 0 ») au-dessus duquel les autres blocs sont successivement empilés. Examinons plus en détail ce que contient cet élément fondateur de Bitcoin en procédant à une dissection minutieuse !

 

Un bloc fondateur

Le bloc de genèse est une donnée essentielle du protocole Bitcoin car il constitue la base à partir de laquelle on peut déterminer la chaîne la plus longue (c'est-à-dire celle ayant le plus de preuve de travail accumulée) et par conséquent la validité des transactions du registre. Il est théoriquement le seul bloc à devoir être inscrit en dur dans le protocole, même si d'autres l'ont été par la suite.

Tel que l'écrivait Satoshi Nakamoto :

« La chaîne de blocs est une structure en forme d'arbre qui a pour racine le bloc de genèse, chaque bloc pouvant avoir plusieurs candidats à sa suite. »

Bloc de genèse embranchements

Le code de novembre 2008 (fourni par Satoshi à Hal Finney, Ray Dillinger et James A. Donald notamment) contenait déjà une première version du bloc de genèse, horodatée au 10 septembre 2008, 18:02:08 UTC. Néanmoins, un nouveau bloc a été construit en janvier 2009 spécialement pour le lancement du prototype.

Le bloc de genèse que nous connaissons est ainsi présent dans la version 0.1 du logiciel de Bitcoin, publiée le 8 janvier 2009. Un commentaire au sein du code le décrit :

Genesis Block:
GetHash()      = 0x000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f
hashMerkleRoot = 0x4a5e1e4baab89f3a32518a88c31bc87f618f76673e2cc77ab2127b7afdeda33b
txNew.vin[0].scriptSig     = 486604799 4 0x736B6E616220726F662074756F6C69616220646E6F63657320666F206B6E697262206E6F20726F6C6C65636E61684320393030322F6E614A2F33302073656D695420656854
txNew.vout[0].nValue       = 5000000000
txNew.vout[0].scriptPubKey = 0x5F1DF16B2B704C8A578D0BBAF74D385CDE12C11EE50455F3C438EF4C3FBCF649B6DE611FEAE06279A60939E028A8D65C10B73071A6F16719274855FEB0FD8A6704 OP_CHECKSIG
block.nVersion = 1
block.nTime    = 1231006505
block.nBits    = 0x1d00ffff
block.nNonce   = 2083236893
CBlock(hash=000000000019d6, ver=1, hashPrevBlock=00000000000000, hashMerkleRoot=4a5e1e, nTime=1231006505, nBits=1d00ffff, nNonce=2083236893, vtx=1)
  CTransaction(hash=4a5e1e, ver=1, vin.size=1, vout.size=1, nLockTime=0)
    CTxIn(COutPoint(000000, -1), coinbase 04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73)
    CTxOut(nValue=50.00000000, scriptPubKey=0x5F1DF16B2B704C8A578D0B)
  vMerkleTree: 4a5e1e

Ce bloc pèse très exactement 285 octets. Le voici représenté en hexadécimal brut :

0100000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000003ba3edfd7a7b12b27ac72c3e67768f617fc81bc3888a51323a9fb8aa4b1e5e4a29ab5f49ffff001d1dac2b7c0101000000010000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000ffffffff4d04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73ffffffff0100f2052a01000000434104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac00000000

Le bloc de genèse est composé d'un entête de 80 octets et d'une unique transaction, la transaction de récompense. Son identifiant (le résultat du hachage de l'entête par double SHA-256) est 000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f. Les zéros qui débutent cet identifiant indiquent qu'une preuve de travail a été réalisée.

Notez que les différentes informations contenues dans le bloc sont souvent transmises avec un ordre des octets inverse (dit « little-endian » ou « petit-boutiste »). Nous donnerons ici les informations dans l'ordre ordinaire (qu'on appelle « big-endian » ou « gros-boutiste ») à l'aide du préfixe 0x.

 

L'entête

Comme tous les blocs dans le protocole, le bloc de genèse possède un entête donnant 6 informations différentes. Voici cet entête en détail :

01000000 - version
0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000 - identifiant du bloc précédent
3ba3edfd7a7b12b27ac72c3e67768f617fc81bc3888a51323a9fb8aa4b1e5e4a - racine de Merkle
29ab5f49 - horodatage
ffff001d - valeur cible
1dac2b7c - nonce

 

La version du bloc

0x00000001

La version du bloc indique l'ensemble des règles respectées par le bloc. Cette version 1 indiquait un respect des règles du protocole originel défini par Satoshi. D'autres versions ont été introduites plus tard : la version 2 pour l'application du BIP-34 en mars 2013, la version 3 pour l'activation du BIP-66 en juillet 2015, et la version 4 pour celle du BIP-65 en décembre 2015. Le champ de version a par la suite été utilisé pour que les mineurs signalent leur intention d'appliquer un soft fork (conformément au BIP-9).

 

L'identifiant du bloc précédent

0x0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000

Puisqu'il s'agit du premier bloc de la chaîne, le champ utilisé pour donner l'identifiant du bloc précédent est fixé à zéro par convention.

 

La racine de Merkle

0x4a5e1e4baab89f3a32518a88c31bc87f618f76673e2cc77ab2127b7afdeda33b

La racine de Merkle correspond à l'empreinte finale de l'arbre de Merkle des transactions. Puisqu'il n'y a qu'une seule transaction dans le bloc de genèse, il s'agit simplement de l'identifiant de cette transaction.

 

L'horodatage

0x495fab29

L'horodatage indique la date et l'heure à laquelle le mineur a trouvé le bloc. Il est donné par le nombre de secondes depuis le 1er janvier 1970 00:00:00 UTC. Ici, le nombre correspond à 1 231 006 505 secondes : le bloc de genèse est donc horodaté au 3 janvier 2009 à 18:15:05 UTC.

Toutefois, il ne faut pas croire que cet horodatage indique l'instant précis du lancement effectif du réseau. Ce dernier a en effet été réalisé un peu plus tardivement : le bloc 1 est ainsi horodaté au 9 janvier 2009 à 02:54:25 UTC, soit 5 jours, 8 heures, 39 minutes et 20 secondes plus tard.

 

La valeur cible

0x1d00ffff

La valeur cible est la valeur minimale que l'identifiant du bloc peut avoir pour que ce dernier constitue une solution au problème de preuve de travail de Bitcoin. Moins cette valeur cible est haute, plus il est facile de trouver une solution et de miner un bloc. Elle est donc inversement proportionnelle à la difficulté du réseau.

La valeur cible du bloc de genèse correspond à la plus grande valeur possible dans Bitcoin, ou la difficulté la plus basse pour le dire autrement. Elle est encodée comme un nombre flottant où le premier octet représente un exposant et où la mantisse est déterminée par les 3 octets suivants. Ici, elle est égale à 0x00ffff × 256(0x1d - 3) c'est-à-dire 0x00000000ffff0000000000000000000000000000000000000000000000000000.

La preuve de travail du bloc est valide car l'identifiant est effectivement (largement) inférieur à cette valeur cible :

0x000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f ≤
0x00000000ffff0000000000000000000000000000000000000000000000000000

On définit la difficulté du minage comme l'inverse de la valeur cible multipliée par la valeur cible de base :

difficulté = cible_de_base / cible

La difficulté du bloc de genèse est donc de 1.

Après le lancement du réseau, la difficulté a stagné à ce niveau pendant près d'un an avant d'enfin commencer à augmenter le 30 décembre 2009.

Au sein du code, le champ de la valeur cible est appelé nBits, car ce paramètre désignait (avant que Satoshi n'en modifie le sens) le nombre de bits de tête à mettre à zéro pour que la solution soit valide. Dans la version de novembre 2008, le champ était en effet fixé à 20, ce qui correspondait à 5 zéros de tête en représentation hexadécimale, soit une valeur cible de 0x00000fffff....

 

Le nonce

0x7c2bac1d

Le nonce (mot qui provient de l'expression anglaise « for the nonce » signifiant « pour la circonstance, pour l'occasion ») désigne le nombre que le mineur fait varier pour calculer la preuve de travail. Il n'a aucune signification particulière, étant déterminé au hasard.

 

L'ensemble des transactions

L'ensemble des transactions forme la seconde partie du bloc. Le voici en détail :

01 - nombre de transactions
01000000 - version
01 - nombre d'entrées
0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000 - identifiant de transaction de la sortie précédente
ffffffff - index de la sortie précédente
4d - taille du script de déverrouillage
04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73 - script de déverrouillage
ffffffff - numéro de séquence
01 - nombre de sorties
00f2052a01000000 - montant
43 - taille du script de verrouillage
4104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac - script de verrouillage
00000000 - temps de verrouillage

 

Le nombre de transactions

0x01

Le bloc contient une seule transaction : la transaction de récompense qui rémunère le mineur (ici Satoshi) pour la preuve de travail réalisée. Le bloc ne comporte ainsi aucune autre transaction, tout comme les blocs minés dans les premiers jours. Il a fallu attendre le 12 janvier et le bloc 170 pour voir la première transaction effective du réseau être confirmée : celle entre Satoshi et Hal Finney.

Toutes les données restantes du bloc appartiennent à la transaction de récompense.

 

La version de la transaction

0x00000001

La version de la transaction indique comment celle-ci doit être interprétée. Elle est fixée à 1 conformément au protocole initial. Aujourd'hui, il existe également une version 2 qui autorise l'usage des verrous temporels relatifs (voir BIP-68).

 

Le nombre d'entrées de la transaction

0x01

La transaction contient une seule entrée : la base de pièce, ou coinbase, qui permet de créer ex nihilo les nouveaux bitcoins et de recueillir les frais de transaction. Cette entrée est donc purement superflue, mais permet de conserver une certaine cohérence dans l'implémentation logicielle. Elle est constituée des champs identifiant la sortie précédente (théorique), d'un script de déverrouillage et d'un numéro de séquence.

 

L'identifiant de transaction de la sortie précédente

0x0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000

Ce champ est utilisé dans les transactions pour dire à quel sortie transactionnelle correspond une entrée, en donnant l'identifiant de la transaction qui a créé la sortie. Puisqu'il s'agit d'une transaction de récompense qui ne fait pas référence à une sortie transactionnelle précédente, ce champ est fixé à 0 par convention.

 

L'index de la sortie précédente

0xffffffff

Ce champ est utilisé dans les transactions pour dire à quel sortie transactionnelle correspond une entrée, en donnant la position de la sortie dans la transaction qui l'a créée. Puisqu'il s'agit d'une transaction de récompense qui ne fait pas référence à une sortie transactionnelle précédente, ce champ est fixé au maximum par convention.

 

Le script de déverrouillage (scriptSig)

0x04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73

Dans Bitcoin, le script de déverouillage est combiné à un script de verrouillage précédent et détermine la validité d'une dépense. Il contient généralement les signatures nécessaires à la dépense d'une pièce et est par conséquent souvent appelé scriptSig. Dans le cas d'une transaction de récompense, l'entrée ne fait référence à aucune sortie transactionnelle existante et ce script peut donc contenir des données arbitraires.

Ici, le script se présente de la manière suivante :

<valeur cible> <nonce supplémentaire> <chaîne de caractères>

Ainsi, il est constitué de trois informations :

  • Tout d'abord, la valeur cible du bloc, donnée en sens inverse, conformément à la façon dont elle est représentée dans le code : 0xffff001d
  • Ensuite, un nonce supplémentaire (0x04), ou extra nonce, mis en place par Satoshi dans le code du logiciel. Le nonce supplémentaire du bloc de genèse a pour valeur 4, et ceux des blocs suivants sont croissants : celui du bloc 1 est aussi égal à 4, celui du bloc 2 à 11, celui du bloc 3 à 14, etc. La variation de ce nonce supplémentaire au sein des blocs a permis de mettre en évidence un motif particulier, appelé le « Patoshi Pattern », qui détermine précisément les blocs minés par Satoshi et qui démontre que sa fortune s'élève à plus de 1 125 150 bitcoins.
  • Enfin, une chaîne de caractères aujourd'hui emblématique, encodée en UTF-8, qui est :
    The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks

    Cette courte phrase correspond à la une du Times du 3 janvier 2009, qui annonçait que le ministre des finances du Royaume-Uni était sur le point de renflouer les banques pour la deuxième fois. Le Times étant un quotidien anglais, cela a mené à des spéculations quant à l'identité de Satoshi, qui écrivait également dans un anglais britannique.

The Times 3 janvier 2009 chancelier ministre des finances renflouement des banques

Cette phrase présente dans le script de la transaction de récompense possède un rôle double :

  • Premièrement, elle prohibe l'antidatage : sa présence dans le premier bloc, à partir duquel toute la chaîne est construite, prouve que le réseau de Bitcoin n'a pas été lancé avant le 3 janvier 2009. Cependant, cela ne veut pas dire que le bloc de genèse date bien du 3 janvier : en effet, il a pu être construit entre le 3 janvier (date de l'horodatage déclaré) et le 8 janvier (date de publication du code).
  • Deuxièmement, elle indique symboliquement ce à quoi Bitcoin s'oppose en faisant référence au contexte monétaire et financier de l'époque : le renflouement des grandes banques d'investissement par les États et par les banques centrales suite à la crise financière de 2007-2008. Il est d'ailleurs possible que Satoshi ait choisi cette date précisément pour sélectionner cette une.

Ce script de la base de pièce est encore utilisé de nos jours par les mineurs pour de multiples raisons. À l'instar de Satoshi, ils peuvent inclure des informations arbitraires dans le bloc et faire passer un message public au monde. Ç'a été le cas de la coopérative F2Pool qui, le 11 mai 2020, a évoqué l'injection de liquidité de la Réserve Fédérale en réaction à la crise du covid-19 au sein du bloc 629 999 (le bloc précédant le troisième halving) :

NYTimes 09/Apr/2020 With $2.3T Injection, Fed's Plan Far Exceeds 2008 Rescue

Les regroupements de mineurs peuvent également s'identifier en indiquant leur nom, ce qui permet de juger de la décentralisation du réseau, même si cette pratique reste purement déclarative.

Enfin, les mineurs se servent encore de ce champ pour faire varier un nonce supplémentaire, le nonce de l'entête ne permettant plus depuis 2012 d'essayer suffisamment de possibilités par rapport à la difficulté élevée du réseau.

 

Le numéro de séquence (nSequence)

0xffffffff

Le numéro de séquence de l'entrée est maximal, ce qui fait que la transaction est considérée comme finale.

À l'origine, le numéro de séquence dans les entrées avait pour objectif de permettre les échanges répétés au sein de contrats, tels que les canaux de paiement. Ce modèle imaginé par Satoshi n'était pas suffisamment sécurisé et a par conséquent été abandonné. Cependant, la règle de finalité, qui fait que la transaction est considérée comme finale (pas de temps de verrouillage) si les numéros de séquence de toutes les entrées sont maximaux (comme ici), a été conservée.

Aujourd'hui, ce numéro de séquence est utilisé pour déterminer le temps de verrouillage relatif d'une entrée et pour signaler Replace-by-Fee.

 

Le nombre de sorties de la transaction

0x01

La transaction contient une seule sortie, celle créditant Satoshi de son revenu de minage. Cette sortie est constituée d'un montant et d'un script de verrouillage.

 

Le montant

0x000000012a05f200

Le montant de la sortie est donné dans la plus petite unité du système, unité qu'on a appelé le satoshi en hommage au créateur de Bitcoin. Ce montant correspond ici à 5 milliards de satoshis, soit 50 bitcoins. Il s'agit de la limite maximale du taux de création monétaire de l'époque (50 bitcoins par bloc).

 

Le script de verrouillage (scriptPubKey)

0x4104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac

Le scrpt de verrouillage est l'ensemble des conditions à fournir pour pouvoir dépenser la pièce correspondante. Ici, il possède la forme :

<clé publique> CHECKSIG

où la clé publique est 04678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5f. Il s'agit donc d'une sortie transactionnelle de type Pay to Public Key (P2PK), un schéma utilisé dans les débuts de Bitcoin, qui demande une simple signature pour débloquer les fonds. Cela explique le nom donné couramment à ce script : scriptPubKey.

Bien souvent, cette sortie est rétrospectivement attribuée à l'adresse 1A1zP1eP5QGefi2DMPTfTL5SLmv7DivfNa, obtenue en prenant l'empreinte de la clé publique. Cela est néanmoins purement esthétique car c'est bien la clé publique elle-même qui a servi à recevoir les bitcoins, pas l'adresse.

Fait intéressant : cette sortie transactionnelle n'est pas considérée comme dépensable par le protocole en raison de la façon dont le bloc de genèse est exprimé dans le code. Cette erreur de programmation pourrait être corrigée par un hard fork, mais cela ne serait ni utile (Satoshi n'a pas touché à ses bitcoins depuis qu'il a disparu), ni même souhaitable (incompatibilité du protocole). Les 50 premiers bitcoins créés sont donc probablement brûlés à tout jamais.

 

Le temps de verrouillage (nLocktime)

0x00000000

Le temps de verrouillage (donnée globale appartenant à la transaction) détermine la date à partir de laquelle cette transaction pourra être confirmée. En étant fixé à zéro, celui-ci est désactivé.

 

Les autres chaînes

Si le bloc de genèse constitue un fondement du protocole Bitcoin, il sert également de base aux différentes branches minoritaires de Bitcoin qui possèdent le même historique jusqu'à leurs scissions respectives : Bitcoin Cash, Bitcoin SV, Bitcoin Gold ou encore eCash/XEC. D'autres protocoles possèdent leur propre bloc de genèse et certains d'entre eux ont également incorporé la une d'un journal ou d'un magazine pour garantir que le lancement du réseau ne s'est pas réalisé avant la date donnée. Ainsi, le bloc de genèse de Litecoin (datant du 7 octobre 2011) contient la phrase suivante :

NY Times 05/Oct/2011 Steve Jobs, Apple’s Visionary, Dies at 56

Celui de Dash (datant du 19 janvier 2014) inclut la une suivante :

Wired 09/Jan/2014 The Grand Experiment Goes Live: Overstock.com Is Now Accepting Bitcoins

 


Source

Bitcoin Wiki, Genesis block

La prophétie auto-réalisatrice : comment le bitcoin a acquis une valeur

May 4th 2021 at 14:37

Comme nous l'avons vu au sein d'un précédent article, la création de Bitcoin a invalidé le théorème de régression de Ludwig von Mises, en prouvant qu'une monnaie pouvait émerger du marché sans posséder de valeur d'usage antérieure à son utilisation comme intermédiaire d'échange. Lors de son amorçage, le bitcoin n'avait en effet aucune utilité individuelle, n'était adossé à aucun autre bien, et ne bénéficiait de la promesse de personne ni d'une quelconque mémoire d'une monnaie passée. La valeur du bitcoin semble avoir surgi de nulle part, remettant en cause les conceptions erronées qu'on pouvait avoir de la monnaie.

Bitcoin ne constitue pas la première tentative de créer un « argent liquide numérique » et fait suite à de nombreuses expériences infructueuses, qui se sont notamment déroulées lors des années 1990. Bitcoin a ainsi réussi là où de nombreux autres projets avaient échoué : persister dans le temps en tant que système de monnaie entièrement numérique. Après plus de 12 ans d'existence, il est toujours là et continuera probablement de fonctionner pendant des années et des années.

Dans cet article nous allons voir comment la prouesse de la première valorisation du bitcoin a été possible.

 

La valeur de la monnaie

Comme l'a montré l'école autrichienne d'économie, la valeur est subjective et dépend de ce fait du point de vue individuel. Cette conception s'oppose en particulier à la théorie de la valeur-travail qui postule que le travail donne sa valeur à un bien. Tel que l'écrivait Carl Menger dans ses Principes d'économie politique, « la valeur n'existe pas en dehors de la conscience des hommes ».

La monnaie ne fait pas exception à cette règle : les gens valorisent un bien servant de monnaie selon l'évaluation subjective qu'ils font du bien, évaluation qui peut varier d'un individu à un autre. Néanmoins, il est possible de dégager quelques considérations qui s'appliquent spécifiquement à ce bien.

Premièrement, il faut préciser que la monnaie est un phénomène intersubjectif : bien qu'elle puisse être acquise pour ses qualités intrinsèques, elle est généralement valorisée sur la base sur sa capacité à acheter d'autres biens, donc sur ce que va penser autrui. Les gens vont accepter une monnaie dans le commerce s'ils pensent qu'ils peuvent la dépenser ailleurs. Cela fait qu'on peut mettre en évidence une valeur d'échange objective, le pouvoir d'achat basé sur les taux des échanges du marché, qui sert d'étalon pour l'individu pour valoriser subjectivement le bien. Puisque la monnaie lui sert à se procurer d'autres biens, l'individu ne peut en effet l'évaluer en tant que monnaie que par rapport aux prix pratiqués sur le marché.

Deuxièmement, comme on l'a déjà suggéré, il est possible de décomposer la valeur de la monnaie en deux parties mutuellement exclusives :

  • Sa valeur non monétaire, qui fait qu'un individu va valoriser le bien pour l'utilité industrielle, esthétique, etc. qu'il peut en retirer. Cette valeur est spécifique au consommateur final.
  • Sa valeur monétaire, qui découle de l'avantage qu'un individu va retirer de l'utilisation du bien comme intermédiaire d'échange. Cette valeur dépend du nombre de personnes qui l'utilisent comme intermédiaire d'échange et évolue de manière superlinéaire.

Pour les monnaies-marchandises, on peut ainsi distinguer la demande intrinsèque de la demande monétaire : l'or ne tire pas sa valeur uniquement de sa demande esthétique (bijoux) et industrielle (microprocesseurs), mais aussi de sa demande en tant qu'intermédiaire d'échange, demande venant notamment des banques centrales.

Troisièmement, une monnaie peut être exclusivement valorisée pour ses fonctions monétaires, comme le montre l'existence des monnaies fiat. L'euro, par exemple, tire sa valeur de son adoption comme intermédiaire d'échange, et n'a pas d'utilité intrinsèque en dehors de celle des matériaux constituant les pièces et les billets. La valeur non monétaire d'une monnaie peut donc être négligeable voire nulle.

Pour que ceci soit possible, il faut juste obtenir un effet de réseau suffisant pour que les gens aient confiance dans son utilisation comme monnaie. Dans le cas de l'euro, l'usage comme argent repose sur le décret étatique qui contraint les commerçants à l'accepter (cours légal) et qui oblige les citoyens à payer l'impôt et à règler leurs dettes avec. Dans le cas du bitcoin, cet usage est volontaire et ne repose sur aucune contrainte de ce type : rien n'oblige personne à l'utiliser.

Il s'agit donc d'une question de coordination. Dans le cas des monnaies-marchandises, le fait que le bien utilisé ait valeur d'usage initiale aide énormément à l'amorçage : puisque les gens dégagent déjà une utilité du bien, ils auront moins de mal à l'accepter comme moyen d'échange. Mais dans le cas du bitcoin, cela est plus compliqué : comment des individus ont-ils pu se coordonner pour faire émerger la valeur de cette monnaie numérique ?

 

Le regroupement autour d'un idéal

Comme on l'a dit, Bitcoin fait suite à de nombreuses tentatives infructueuses de créer une monnaie entièrement numérique, comme le Haxthorne Exchange, Magic Money ou encore eCash. Cette série d'échecs a amené progressivement les membres de la communauté cypherpunk à renoncer à ce rêve. Tel que le disait Satoshi Nakamoto dans un courriel du 13 janvier 2009 adressé à Dustin Trammell :

Vous savez, je pense qu'il y avait beaucoup plus de gens qui étaient intéressés [par la monnaie électronique] dans les années 90, mais après plus d'une décennie d'échecs de systèmes basés sur des tiers de confiance (Digicash, etc.), ils voient cela comme une cause perdue. J'espère qu'ils sauront distinguer que c'est la première fois, à ma connaissance, que nous essayons un système qui n'est pas fondé sur la confiance.

Bitcoin a donc innové par rapport à ces projets par son fonctionnement décentralisé ne nécessitant pas d'autorité centrale, qui faisait qu'il ne pouvait pas être arrêté par la fermeture d'un simple serveur. Et c'est sur cette base qu'il a pu acquérir la valeur qu'il a aujourd'hui.

Ross Ulbricht, le célèbre opérateur de la place de marché Silk Road entre 2011 et 2013, expliquait dans un essai rédigé en 2019 :

C'est comme par magie que le bitcoin a pu en quelque sorte provenir de rien et, sans valeur préalable ni décret autoritaire, devenir une monnaie. Mais Bitcoin n'a pas émergé du vide. C'était la solution d'un problème sur lequel les cryptographes buttaient depuis de nombreuses années : Comment créer une monnaie numérique sans autorité centrale qui ne puisse pas être contrefaite et qui soit digne de confiance.

Ce problème a persisté si longtemps que certains ont laissé la solution à d'autres et ont rêvé à la place de ce que serait notre avenir si la monnaie numérique décentralisée devenait réalité d'une manière ou d'une autre. Ils rêvaient d'un avenir où le pouvoir économique du monde est accessible à tous, où la valeur peut être transférée n'importe où en appuyant sur un bouton. Ils rêvaient de prospérité et de liberté, qui ne dépendraient uniquement que des mathématiques du chiffrement fort.

C'est donc sur le rêve d'une monnaie numérique libre que s'est fondée la valorisation initiale du bitcoin. L'objectif était, dès le début, de créer une monnaie, et le bitcoin a été valorisé pour sa propension à devenir un intermédiaire d'échange.

En novembre 2008, sur la liste de diffusion dédiée à la cryptographie où Satoshi Nakamoto a originellement publié le livre blanc, les participants étaient loin d'être étonnés par l'idée de Bitcoin. En effet, la liste regroupaient des gens comme James A. Donald, Hal Finney, Perry Metzger et Zooko Wilcox-O’Hearn, qui avaient assisté aux expériences des cypherpunks et qui avaient constaté qu'un système de monnaie numérique pouvait être effectivement amorcé sans valeur intrinsèque. Leurs préoccupations concernaient plutôt la pérennité d'un tel système : était-il fiable ? passait-il à l'échelle ?

Seul Dustin Trammell, alors ingénieur en sécurité informatique du Texas, semblait s'inquiéter de cette question de la première valorisation. Dans un courriel du 14 janvier 2009 adressé à Satoshi, il disait :

Le vrai truc sera d'amener les gens à valoriser réellement les BitCoins afin qu'ils deviennent une monnaie. Actuellement, ce ne sont que des collections de bits...

Satoshi, bien conscient que cela pouvait poser problème conceptuels pour certaines personnes, lui a répondu le 15 janvier en évoquant les cas d'usage que Bitcoin permettrait s'il acquérait une valeur :

Même s'il ne décolle pas tout de suite, il sera désormais disponible pour le prochain gars qui imaginera un projet nécessitant une sorte de jeton ou de monnaie électronique. Cela pourrait commencer comme un système fermé ou comme une niche restreinte comme des points de récompense, des jetons de don, de la monnaie pour un jeu ou des micropaiements pour des sites pour adultes. Une fois le système amorcé, il y a un certain nombre d'applications si vous pouvez facilement payer quelques centimes à un site web aussi facilement que vous déposez des pièces dans un distributeur automatique.

Ici, Satoshi ne parlait pas de l'usage (alors inexistant) de Bitcoin, mais des possibilités qu'il laissait entrevoir.

Ainsi, c'est le potentiel de Bitcoin qui a poussé les gens à valoriser son unité de compte en premier lieu et qui leur a permis de se coordonner. Les individus intéressés par Bitcoin se regroupaient autour d'un idéal de monnaie numérique échappant au contrôle des banques et des États, qui ne puisse pas être censurée ou contrôlée, et c'est sur cela que le projet a pu connaître le succès.

Tel que le disait un dénommé Tyler Gillies le 15 août 2009 dans la liste de diffusion officielle :

je viens de télécharger bitcoin, un logiciel épique. l'ère de l'argent liquide numérique est arrivée

 

La rareté infalsifiable du bitcoin

Lors de son apparition, Bitcoin a ainsi ravivé l'idée chère aux cypherpunks d'une monnaie numérique fonctionnant de manière indépendante sur internet. Mais cela allait même plus loin, et Bitcoin proposait quelque chose que personne n'avait vu jusqu'alors pour une unité de compte numérique : une rareté que l'on ne puisse pas altérer. Bitcoin se passait en effet de tiers de confiance et pouvait par conséquent maintenir une politique monétaire fixe, sans qu'il soit possible pour une entreprise ou un État d'arrêter le système.

Lors de la sortie de la première version du logiciel le 8 janvier 2009, Satoshi Nakamoto décrivait l'émission monétaire du bitcoin comme suit :

La circulation totale sera de 21 000 000 de pièces. Elle sera distribué aux nœuds du réseau lorsqu'ils créeront des blocs, le montant étant divisé par deux tous les 4 ans.

les 4 premières années: 10 500 000 pièces
les 4 années suivantes : 5 250 000 pièces
les 4 années suivantes : 2 625 000 pièces
les 4 années suivantes : 1 312 500 pièces
etc...

Lorsque cela est épuisé, le système peut prendre en charge des frais de transaction si nécessaire.

Le bitcoin devait donc tendre à devenir au fil du temps une monnaie à quantité fixe. Cette caractéristique unique a bouleversé l'imagination des gens : s'il y avait un nombre limité de bitcoins et que l'utilité monétaire du réseau augmentait, alors leur prix unitaire subirait une forte hausse.

Hal Finney a été le premier à évoquer cette idée, et a initié par là ce qui deviendrait par la suite un élément central (et vital) de Bitcoin, qui est la spéculation autour du prix. Dans un courriel du 11 janvier, il écrivait :

Il est intéressant de noter que le système peut être configuré pour n'autoriser qu'un nombre maximum certain de pièces à générer. Je suppose que l'idée est que le travail nécessaire pour générer une nouvelle pièce deviendra plus difficile avec le temps.

Un des problèmes immédiats avec n’importe quelle nouvelle devise est de savoir comment la valoriser. Même en ignorant le problème pratique lié au fait que quasiment personne ne l’acceptera au début, il est toujours difficile de trouver un argument raisonnable en faveur d’une valeur particulière non nulle pour les pièces.

Comme expérience de pensée amusante, imaginez que Bitcoin réussisse et devienne le système de paiement dominant utilisé dans le monde entier. Alors, la valeur totale de la devise devrait être égale à la valeur totale de toutes les richesses du monde. Les estimations actuelles que j'ai trouvées de la richesse totale des ménages dans le monde varient de 100 à 300 milliards de dollars. Avec 20 millions de pièces, cela donne à chaque pièce une valeur d'environ 10 millions.

Ainsi, la possibilité de générer des pièces aujourd'hui avec l'équivalent de quelques centimes de temps de calcul peut être un bon pari.

Le calcul était plus que constestable (la monnaie n'est pas censée représenter toute la richesse du monde), mais cette idée a joué un rôle non négligeable dans l'adoption de bitcoin comme monnaie. Ainsi, dès le 15 janvier, la théorie de Finney est intervenue dans la correspondance entre Satoshi Nakamoto et Dustin Trammell, lorsque le créateur de Bitcoin a déclaré :

Hal a en quelque sorte fait allusion à la possibilité qu'il puisse être considéré comme un investissement à long terme. Je serais surpris que dans 10 ans nous n'utilisions pas la monnaie électronique d'une manière ou d'une autre, maintenant que nous connaissons un moyen de faire qui ne sera pas inévitablement nivelé par le bas lorsque le [tiers de confiance] se dégonflera.

Suite à cela, Dustin Trammell a répondu :

Oui, j'ai vu ce message et c'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai démarré un nœud si rapidement. Mes systèmes ne font pas grand-chose d'autre lorsqu'ils sont inactifs, alors pourquoi ne pas créer des BitCoins ? Et s'ils valent quelque chose un jour ... ? Ce sera un bonus !

Cela ne s'est pas arrêté là. Le lendemain, Satoshi a publié une version arrangée de son courriel à Dustin Trammell, approuvant ainsi publiquement cette façon de voir les choses :

Il pourrait être judicieux d’en avoir au cas où cela prendrait. Si suffisamment de gens pensent la même chose, cela devient une prophétie auto-réalisatrice.

Et, un mois plus tard, sur le forum de la P2P Foundation, il a réitéré cette conception dans un commentaire sous sa présentation de Bitcoin :

À mesure que le nombre d'utilisateurs augmente, la valeur par pièce augmente. Cela a le potentiel de devenir une boucle de rétroaction positive ; à mesure que les utilisateurs augmentent en nombre, la valeur augmente, ce qui pourrait attirer davantage d'utilisateurs désireux de profiter de la valeur croissante.

Enfin, cet élément narratif est apparu sur l'une des premières version de la page Sourceforge (bitcoin.sourceforge.net), dans une présentation écrite par Martti Malmi, un jeune développeur finlandais qui aidait Satoshi depuis mai :

La valeur du bitcoin est susceptible d'augmenter à mesure que la croissance de l'économie utilisant Bitcoin dépasse le taux d'inflation [monétaire] - considérez le bitcoin comme un investissement et commencez à faire tourner un nœud dès aujourd'hui !

Le bitcoin était donc vendu dès ses débuts comme un moyen opportuniste de gagner de l'argent, ce qui a contribué à sa première valorisation mais aussi à son succès comme on le sait. Cela préfigurait les bulles spéculatives qui se produiraient des années plus tard, attireraient les foules mais aussi les individus authentiquement intéressés par Bitcoin.

 

L'émergence de la valeur du bitcoin

Tous ces éléments (le caractère subjectif de la valeur, le rêve d'une monnaie numérique indépendante, la rareté infalsifiable) ont fait que le bitcoin a pu émerger du marché en tant que monnaie, et en vertu de sa fonction de monnaie. Ses utilisateurs se sont coordonnés par le biais de courriels, de listes de diffusions, de forums et de messages directs, dans le but de construire la monnaie numérique qu'on connaît aujourd'hui. Il n'étaient pas très nombreux mais formaient un cercle restreint autour duquel pouvaient par la suite se greffer les nouveaux arrivants. L'important c'était qu'ils contribuaient à faire de Bitcoin une réalité.

Hal Finney a joué un rôle prépondérant dans l'émergence de Bitcoin. En effet, celui-ci occupait une place centrale dans l'histoire des monnaies numériques, ce qui faisait qu'il disposait de l'expérience nécessaire pour lancer le système. Comme on l'a vu, il avait participé à la plupart des expériences des monnaies numériques des années 1990. Par la suite, il s'était intéressé aux idées de b-money et de bit gold développées respectivement par Wei Dai et Nick Szabo. Et en 2004, il avait même tenté de créer son propre modèle d'unité monétaire numérique : le système preuves de travail réutilisables (RPOW).

En 2008, il était donc tout à fait en mesure de reconnaître l'innovation qu'apportait Bitcoin lorsque Satoshi Nakamoto a publié le livre blanc sur la Cryptography Mailing List de metzdowd.com. Tou d'abord, Hal Finney, qui était actif sur cette liste de diffusion, a été l'un des premiers à répondre à Satoshi. Puis, il a été à l'origine de la théorie spéculative qui permettrait à la valeur du bitcoin d'émerger. Ensuite, il l'a aidé à améliorer le code de Bitcoin avant et après son lancement. Et enfin, il a été l'un des premiers à faire fonctionner un nœud, a miné le bloc 78 le 11 janvier 2009 et a reçu 10 bitcoins de la part de Satoshi Nakamoto au sein de la première transaction effective du réseau le 12 janvier.

Malgré son omniprésence, Hal Finney n'a heureusement pas été le seul à participer à cet amorçage. On peut par exemple noter l'engagement de Dustin Trammell, qui a également miné des blocs très tôt, et qui a, lui aussi, reçu une transaction de la part de Satoshi Nakamoto le 14 janvier.

Pendant 9 mois, le bitcoin n'a été échangé contre rien, et n'avait par conséquent aucun prix. Cependant, en octobre 2009, un utilisateur désireux de monter un service d'échange, se faisant appeler NewLibertyStandard, a eu l'idée d'estimer la valeur des bitcoins selon le coût énergétique nécessaire pour en obtenir. À l'époque la difficulté était de 1, ce qui imposait à tous les nœuds du réseau de réaliser environ 4,3 millions de calculs pour miner un bloc, ce qui n'était pas rien pour un processeur. Ainsi, sur son site personnel, il publiait ses taux dépendant du coût de l'électricité à son emplacement ainsi que de la fréquence de sa production personnelle. Il proposait d'acheter et de vendre du bitcoin à ces taux via PayPal, moyennant des frais d'échange.

 

Bitcoin NewLibertyStandard exchange rates 2009

 

C'est Martti Malmi qui, le 12 octobre 2009, a scellé le premier échange réalisé avec le bitcoin en vendant 5050 bitcoins à NewLibertyStandard pour 5,02 $ virés sur son compte PayPal. Cela établissait le premier prix à environ 0,1 centime de dollar. Les échanges se sont par la suite intensifiés avec la création du service d'échange Bitcoin Market en mars 2010 et surtout de Mt. Gox en juillet de la même année.

Le premier échange de bitcoins contre une marchandise physique a eu lieu en mai 2010. Le 18 mai, Laszlo Hanecz, un développeur américain d'origine hongroise de 28 ans, a publié un message sur le forum annonçant qu'il souhaitait se procurer de la pizza avec du bitcoin :

Je paierai 10 000 bitcoins pour deux ou trois pizzas... genre peut-être 2 grandes pour qu'il m'en reste le lendemain. J'aime avoir des restes de pizza à grignoter pour plus tard. Vous pouvez faire la pizza vous-même et l'amener jusqu'à chez moi ou la commander pour moi dans un service de livraison, mais mon objectif c'est de me faire livrer de la nourriture en l'échange de bitcoins que je n'ai pas à commander ou à préparer moi-même.

Après quelques jours sans réponse, il a réitéré sa demande et, le 22 mai, Jeremy Sturdivant (jercos sur IRC) a accepté son offre et lui a fait livrer 2 pizzas à son domicile contre 10 000 bitcoins (représentant environ 41 $ au moment de l'échange).

 

Pizzas bitcoin 2010 Laszlo Hanecz Jeremy Sturdivant

 

Le soir même, Martti Malmi a réagi à cet échange fructueux par un commentaire enthousiaste :

Félicitations Laszlo, une grande étape atteinte 😁

C'était en effet une étape cruciale dans l'amorçage et cet échange commercial montrait qu'il était possible de se procurer des biens dans le monde réel grâce à cette unité numérique.

Ainsi, la valeur du bitcoin provient d'une prophétie auto-réalisatrice : des individus ont décidé que le bitcoin serait une monnaie et en ont fait une monnaie par leurs pensées, par leurs paroles et par leurs actes. Sans ces individus, le bitcoin n'aurait jamais pu acquérir une valeur pérenne.

Le 27 août 2010, Satoshi Nakamoto décrivait ce qui était déjà en train de se produire avec le bitcoin :

Peut-être qu'il pourrait obtenir une valeur initiale circulaire [...], par le biais de personnes prévoyant son utilité potentielle pour l'échange. (J'en voudrais certainement) Peut-être que les collectionneurs, ou n'importe quelle raison arbitraire, pourraient le lancer.

La suite est connue. Bitcoin a réellement décollé en 2011, avec la mise en ligne de la plateforme Silk Road en janvier (qui montrait au monde pourquoi Bitcoin était unique) et la parité avec le dollar atteinte par le prix en février (qui témoignait d'un attrait spéculatif). À ce moment-là, il était impossible de revenir en arrière. La machine était lancée.

 


Sources

Nathaniel Popper, Digital Gold: Bitcoin and the Inside Story of the Misfits and Millionaires Trying to Reinvent Money, 2016.
William J. Luther, Getting Off the Ground: The Case of Bitcoin, 8 août 2017.
Ross Ulbricht, Bitcoin Equals Freedom, 25 septembre 2019.

Avant Bitcoin : l’amorçage des premiers systèmes d’argent liquide numérique

April 22nd 2021 at 16:44

Le concept de Bitcoin a fait son apparition dans le monde le 31 octobre 2008. Dans un court document technique de 9 pages, le livre blanc, le mystérieux Satoshi Nakamoto décrivait les principes de base de ce qui deviendrait par la suite un phénomène économique d'envergure mondiale. Le titre de ce livre blanc ? « Bitcoin : un système d'argent liquide électronique pair-à-pair ». Ce projet s'inscrivait donc dans une lignée bien définie : celle des tentatives de créer une monnaie numérique fonctionnant de manière indépendante sur internet.

L'idée de monnaie numérique n'est pas une idée particulièrement nouvelle. Celle-ci remonte en effet au développement des moyens de communication modernes et est évoquée dans de nombreuses œuvres de science-fiction, notamment sous la forme de « crédits ». Avec l'émergence d'internet dans les années 1980, cette idée devenait réalisable. De même qu'il existait un courrier électronique (e-mail), il pouvait y avoir une monnaie électronique (e-money). Néanmoins, une interrogation subsistait : la question de savoir s'il était possible de transposer les propriétés de l'argent liquide au cyberespace. Pouvait-on construire une monnaie entièrement numérique qui pouvait se transmettre facilement, de personne à personne et de manière anonyme ? Ou devait-on se résigner à simplement étendre le fonctionnement du système bancaire à internet ?

Le concept d'argent liquide numérique a été formalisé pour la première fois en 1982 par le cryptographe américain David Chaum dans son papier académique intitulé « Blind signatures for untraceable payments ». Dans ce papier il décrivait un procédé de signatures aveugles qui permettait théoriquement d'envoyer des paiements de manière anonyme. David Chaum a par la suite étoffé cette idée et a travaillé à l'implémenter par le biais de sa société DigiCash, créée en 1989 pour l'occasion.

L'idée a ensuite été reprise par le mouvement cypherpunk, formé en 1992, dont le but était d'établir une forme d'anarchie dans le cyberespace grâce à la cryptographie et à la technologie. Pour réaliser leur objectif, un argent liquide numérique constituait un élément central, car c'était lui qui pouvait permettre le développement de marchés indépendants en ligne. Eric Hughes, l'un des fondateurs du mouvement, écrivait par exemple dans son Manifeste d'un cypherpunk en mars 1993 :

Nous, les cypherpunks, nous consacrons à construire des systèmes anonymes. Nous défendons notre confidentialité avec la cryptographie, avec les systèmes anonymes de transfert de courriels, avec les signatures numériques, et avec la monnaie électronique.

Cependant, pour qu'une telle monnaie soit vraiment indépendante, il fallait qu'elle possède une valeur sans être adossée à un autre bien. En effet, adosser sa monnaie à des réserves présentes à un endroit donné revenait à jouer le rôle d'une banque, ce qui était très peu compatible avec l'idéal des cypherpunks. C'est dans ce contexte qu'ont eu lieu les premières tentatives d'amorçage de systèmes d'argent liquide numérique.

 

Le Hawthorne Exchange : un système de réputation basé sur le Thorne

La première expérience que l'on peut citer n'est pas un système de monnaie numérique à proprement parler puisque son rôle initial n'était pas l'échange commercial. Il s'agit du Hawthorne Exchange, un système de jetons de réputation utilisé pour la liste de diffusion extropienne.

Les extropiens étaient des futuristes transhumanistes optimistes qui envisageaient l'évolution technologique comme un moyen de libération de l'individu. Ils avaient avait donc des centres intérêts en commun avec les cypherpunks (le mouvement extropien avait été fondé 4 ans aurapavant), et beaucoup de personnes faisaient partie des deux mouvements comme Timothy C. May, Nick Szabo ou encore Hal Finney. La liste de diffusion extropienne était une liste de distribution de courrier électronique privée, par laquelle les extropiens communiquaient sur internet et pouvaient discuter de nombreux sujets.

Logo extropianisme extropie

Le Hawthorne Exchange (couramment abrégé en HEx) a été lancé le 24 mars 1993 par un individu du nom de Brian Holt Hawthorne comme un marché de réputation pour les membres de la liste de diffusion. Le système se basait sur un serveur qui gérait les courriels de manière automatique. Chaque membre de la liste de diffusion pouvait s'incrire pour acquérir des parts liées à son identité, ainsi que des parts de la plateforme possédant le sigle boursier HEX. Chaque part pouvait ensuite être échangée sur le marché selon l'offre et la demande, ce qui permettait théoriquement d'évaluer la réputation des membres de la liste. Le principe de base était que si un membre considérait que quelqu'un avait contribué positivement à la liste de diffusion, il achetait des parts de cette personne, et que dans le cas inverse il revendait ces parts.

L'unité native pour effectuer ces échanges était le Thorne, et avait pour symbole ð ou p. La quantité monétaire émise au tout début était d'un million de Thornes et était détenue par le serveur. La distribution initiale se faisait lors de l'inscription : au moment de leur entrée dans le système, les participants recevait, en plus de leurs parts représentant leur réputation, 100 HEX chacun (les parts du système d'échange) qu'ils pouvaient vendre au serveur pour un prix de 100 Thornes pièce, et donc obtenir au moins 10 000 Thornes chacun.

Le système était très expérimental et beaucoup de membres de la liste de diffusion étaient sceptiques (à raison) sur sa pérennité. Néanmoins, certains se sont tout de même inscrits comme Hal Finney (il était l'un des premiers à s'inscrire et possédait la part HFINN), Perry E. Metzger (P) ou Nick Szabo (N) qui disait essayer pour « le plaisir du jeu » malgré ses réticences.

Après une période de développement plus longue que prévue, les échanges ont pu débuter le 28 juin 1993. Les opérations étaient rares mais elles avaient lieu. Voici à quoi ressemblaient le cours des différentes parts dans le rapport du 22 juillet :

Cours parts Hawthorne Exchange 1993

Plusieurs problèmes ont été évoqués dès le début. Le premier était le manque de liquidité du marché. Un groupe restreint de personnes possédait la majeure partie des Thornes et ne les faisaient pas bouger, ce qui n'aidait pas les autres à s'en procurer. Des propositions ont été faites pour améliorer les choses. Ainsi, le 6 juillet, un membre de la liste nommé Derek Zahn proposait d'augmenter drastiquement la quantité de Thrones en circulation. Suite à cette proposition, Perry Metzger rétorquait que les gens oubliaient que « la taille de la masse monétaire [n'avait] pas d'importance » et que « les valeurs [pouvaient] augmenter indéfiniment même avec une masse monétaire fixe ». Néanmoins, il fallait pour cela que l'unité soit rendu divisible, chose qu'a faite Brian Hawthorne le 16 juillet en ajoutant deux chiffres après la virgule dans la représentation des Thornes.

Le deuxième problème était la valorisation du Thorne et des jetons de réputation. Certaines personnes montraient en effet un certain scepticisme à propos de la mise en route du système, à l'instar de Hal Finney qui déclarait le 27 juillet :

De nombreuses personnes ont observé que les parts Hex ont peu ou pas de valeur intrinsèque. Cela remet en question toute la prémisse de la place de marché, à savoir que les valeurs des parts sont censées représenter d'une manière ou d'une autre la réputation des gens. Mais il n'y a aucune raison pour que la valeur des parts corresponde de quelque manière que ce soit à la réputation des gens, si ce n'est le fait qu'on se dit qu'il devrait en être ainsi. Il s'agit d'une tentative de créer une prophétie auto-réalisatrice, où si tout le monde croit X, alors tout le monde agit comme si X était vrai, et cela rend X vrai. [...] Il est important de comprendre que les Thornes ne sont pas comme les dollars. À moins que les parts HeX ne puissent recevoir une base autre que le caprice de leurs propriétaires, le marché s'effondrera sûrement, car il n'y a rien pour le soutenir.

Plusieurs personnes ont réagi à cette conception. Ainsi, Dave Krieger a répondu à Hal Finney que les dollars fonctionnaient déjà comme cela. Perry Metzger, lui, a été plus loin en invoquant la conception subjective de la valeur :

L'une des grandes avancées de la théorie économique autrichienne est la notion que toute valeur est complètement subjective - c'est tout simplement ce que les gens sont prêts à payer pour la chose valorisée. [...] Toute monnaie est psychologique.

HEx n'a jamais réellement fonctionné en tant que système de réputation car il n'y avait pas de sens à évaluer la réputation comme cela, et l'activité était de toute manière trop timide. Néanmoins, le Thorne lui a commencé à être utilisé comme monnaie d'échange. Par conséquent, bien que Brian Hawthorne lui-même avait déclaré que HEx n'était pas « un système d'argent liquide numérique » et n'avait « aucune prétention à l'être », les personnes présentes sur la liste se sont mises naturellement à effectuer des échanges contre du Thorne.

Le premier achat d'un service a eu lieu le 31 août 1993 lorsque Dave Krieger a proposé à John McPherson de lui donner 1000 Thornes s'il recopiait et publiait une présentation de Vernor Vinge réalisée par The San Diego Union-Tribune. John McPherson a accepté dans la soirée, heure de Californie, concluant ainsi l'échange.

Nick Szabo vendait quelques services contre du Thorne, et avait été jusqu'à mettre au point son propre catalogue de textes en tous genres, appelé « Nick's Catalog ».

Catalogue de Nick Szabo Thorne Hawthorne Exchange 1993

Quelques paris étaient réalisés sur la liste de diffusion. De son côté, Tim May mettait à disposition des dossiers d'informations contre des Thornes, dans le cadre de son projet de BlackNet.

Au cours du temps, le Thorne a aussi acquis un prix en dollars. Brian Hawthorne vendait du Thorne à un prix de 0,01 $ pièce. Cependant, la demande pour le Thorne était moins forte que cela et la plupart des gens acceptaient d'acheter du Thorne un prix de 0,001 $. Tim May en particulier cherchait à se procurer plus de Thornes : il a par exemple acheté 10 000 Thornes à Edgar W. Swank pour 10 $ en liquide. Le but de Tim May était d'« accumuler plus de Thornes » dans l'espoir que le système persiste et que Brian Hawthorne n'ait pas « l'intention de dévaloriser le Thorne en imprimant plus », chose que ce dernier confirmera :

Je vais répéter ce que j'ai déclaré publiquement auparavant. Il y a exactement un million de Thornes en circulation. Je n'en imprimerai pas plus.

Cet amorçage du Thorne a étonné certains membres de la liste, et ce d'autant plus que cette utilisation n'était pas la vocation initiale du système. Ainsi, David Murray expliquait le 28 septembre :

Quand HEX a débuté, je ne pensais pas que le thorn[e] pouvait spontanément acquérir de la valeur. Je n'en suis plus si sûr maintenant. Les thorn[e]s offrent un avantage distinct par rapport aux dollars ici sur la toile : ils sont électroniques et échangeables électroniquement. Cette marge d'efficacité peut suffire à leur permettre d'acquérir de la valeur, avec un peu d'aide (spontanée).

Cela a également inquiété Brian Hawthorne, qui voyait son système être utilisé comme monnaie, et qui ne voulait pas subir les poursuites étatiques que subissait à l'époque le créateur de PGP, Philip Zimmermann :

Avertissement officiel, de sorte à ce que je ne me retrouve pas dans la même situation que Phil Zimmermann : Le Hawthorne Exchange est un marché de réputation, pas un marché d'actions, de matières premières, de devises ou d'obligations. Le Thorne est un jeton avec lequel échanger des réputations. Le Hawthorne Exchange décline toute responsabilité quant à l'utilisation de Thornes comme monnaie réelle par ses clients.

Toutefois, cette expérience est lentement tombée dans l'oubli et l'activité a commencé à décliner vers la fin de l'année 1993. Le 21 janvier 1994, Brian Hawthorne a mis le Hawthorne Exchange en vente, n'ayant plus le temps de s'en occuper. Il avait en effet lancé la chose de manière plus ou moins ironique et ne s'attendait pas à ce que les gens la prennent autant au sérieux. La plateforme a été rachetée par Bill Garland, qui a déclaré par la suite que « HEx [avait été mis] en sommeil et qu'il le resterait encore un peu » (HEx is now dormant and will be for a little while yet). Le Hawthorne Exchange n'a jamais réapparu et par conséquent le Thorne a fini par perdre sa valeur.

 

Magic Money et les Tacky Tokens

À l'instar de la liste extropienne, la mailing list cypherpunk a également connu son expérience d'argent liquide numérique. Il s'agissait du protocole Magic Money qui permettait à chacun de créer sa propre devise numérique. Celui-ci a été présenté sur la liste de diffusion cypherpunk le 4 février 1994, par un anonyme qui utilisait PGP pour s'identifier. Le créateur de Magic Money, Pr0duct Cypher, décrivait son système comme suit :

Magic Money est un système d'argent liquide numérique conçu pour être utilisé par courrier électronique. Le système est en ligne et intraçable. « En ligne » signifie que chaque transaction implique un échange avec un serveur, pour éviter les doubles dépenses. « Intraçable » signifie qu'il est impossible pour quiconque de retracer les transactions, de faire correspondre un retrait avec un dépôt, ou de faire correspondre deux pièces de quelque manière que ce soit.

Tout comme le Hawthorne Exchange, Magic Money nécessitait par un serveur qui analysait des courriels pour faire fonctionner la chose. Magic Money était un protocole et par conséquent nécessitait que la personne qui désirait créer une nouvelle devise numérique fasse fonctionner son propre serveur. Pour être intraçable, le système se fondait sur les signatures aveugles de David Chaum, une technologie brevetée, ce qui faisait que Magic Money était avant tout un prototype expérimental.

À la fin de sa présentation initiale, Pr0duct Cypher ajoutait la remarque suivante à propos de la valorisation des jetons créés avec son système :

Maintenant, si vous êtes toujours réveillé, vient la partie amusante : comment introduire une valeur réelle dans votre système digicash ? Comment, d'ailleurs, faites-vous même en sorte que les gens jouent avec ?

Qu'est-ce qui rend l'or précieux ? Il a quelques propriétés utiles : c'est un bon conducteur, il résiste à la corrosion et aux produits chimiques, etc. Mais celles-ci ne sont devenus importantes que récemment. Pourquoi l'or a-t-il été précieux pendant des milliers d'années ? C'est joli, c'est brillant et surtout, c'est rare.

Digicash est joli et brillant. Les gens en parlent depuis des années, mais peu l'ont utilisé. Vous pouvez rendre votre cash plus intéressant en donnant à votre serveur un nom provocateur. Le faire passer par un service de repostage pourrait lui donner une touche « underground » qui attirerait les gens.

Votre digicash devrait être rare. Ne le donnez pas en grande quantité. Demandez à certaines personnes de jouer avec votre serveur, en vous faisant passer des pièces. Organisez un concours - la première personne qui casse ce code, répond à cette question, etc. gagne de l'argent numérique. Une fois que les gens commenceront à s'y intéresser, votre monnaie numérique sera demandée. Assurez-vous que la demande dépasse toujours l'offre.

 

Magic internet Money Bitcoin brouillon
Bitcoin n'est-il pas le digne héritier de Magic Money ?

 

Suite à cette présentation, les réactions ont été enthousiastes. Hal Finney a répondu dans la foulée : « Wow ! Génial ! ». Francis Barrett, lui, affirmait que c'était « la chose la plus géniale [qu'il avait] lue depuis longtemps ».

Le premier serveur a été mis en place par Mike Duvos le 25 février 1994. Ses pièces étaient appelés les « Tacky Tokens », ou « jetons poisseux », et elles étaient émises en dénominations de 1, 2, 5, 10, 20, 50, et 100 unités. En guise d'incitation à essayer le système, il distribuait 100 Tacky Tokens aux 10 premières personnes qui envoyaient un courriel au serveur.

Quelques tentatives d'utiliser les Tacky Tokens comme monnaie d'échange sont apparues comme la proposition de vente d'un GIF de qualité contre 5 Tacky Tokens, mais cependant cela n'a pas pris comme les cypherpunks l'imaginaient. Cet échec a fait réfléchir certains d'entre eux sur le problème de l'amorçage.

Dans son essai Why Digital Cash is Not Being Used, Tim May relevait différentes raisons pour lesquelles Magic Money / Tacky Tokens ne gagnait pas en traction, dont les trois principales étaient qu'il n'y avait quasiment rien à acheter, que l'utilisation était difficile techniquement et que le système n'offrait aucun intérêt particulier. May recommandait donc une liste de marchés qui pourraient être avantageux pour les système d'argent liquide numérique comme les cartes de téléphone, les routes à péage, les marchés illégaux, les marchés de paris et les services numériques de repostage.

Pr0duct Cypher, dans un texte intitulé Giving Value to Digital Cash, écrivait :

Quelqu'un m'a récemment rappelé mes mots de l'intro de Magic Money, dans laquelle j'ai prédit que l'argent liquide numérique pouvait prendre de la valeur par lui-même. Je savais quand j'ai écrit le programme que donner la valeur au système serait la partie la plus difficile. [...] La plupart des grandes économies utilisent aujourd'hui une monnaie fiduciaire, il est donc clair que la monnaie fiduciaire fonctionnera. Mais vous ne pouvez pas créer une nouvelle économie avec de la monnaie fiduciaire. La monnaie doit commencer par avoir une valeur et une convertibilité dans le monde réel. Après avoir été en circulation pendant un certain temps, elle peut être « découplée » des étalons extérieurs.

Il y a trois problèmes qui interviennent.

1> Faire en sorte que les gens s'y mettent, de l'ignorance totale à la présence d'un client Magic Money opérationnel sur leurs systèmes.

2> Distribuer vos pièces numériques.

3> Échanger vos pièces numériques contre quelque chose ayant de la valeur.

On note qu'il revenait alors sur sa position initiale, pour rejoindre la conclusion du théorème de régression de Mises : la valeur de la monnaie devait remonter à une valeur d'usage non monétaire, si besoin par le biais d'adossements successifs.

À la suite de ces discussions, d'autres implémentations de Magic Money ont vu le jour : les GhostMarks ou « marks fantômes » ; les DigiFrancs ou « francs numériques », prétendument adossés à 10 caisses de Cola-Cola Light conservés dans un coffre ; ou encore les NexusBucks ou « dollars de liaison », créés par un dénommé Sameer qui souhaitait rémunérer du travail de développement informatique grâce à ces jetons.

Cependant, toutes ces unités numériques à l'utilité très limitée ont disparu progressivement. À la mi-août 1994, Mike Duvos, l'opérateur du serveur gérant les Tacky Tokens, déclarait :

Je n'ai pas vu de Tacky Token depuis des mois, bien qu'il y avait pas mal d'activité lorsque j'ai rendu mon serveur disponible au début.

La cause de cette désertion était l'apparition d'un autre système d'argent liquide numérique : eCash et ses cyberbucks.

 

eCash : l'expérience des cyberbucks

Comme on l'a dit en introduction, David Chaum est l'un des fondateurs de l'argent liquide numérique. C'est donc tout naturellement qu'il a essayé de mettre en application son idée, par l'intermédiaire de eCash. Après avoir fondé sa société (DigiCash) en 1989, et avoir travaillé sur le sujet pendant plusieurs années, il a fini par mettre au point un prototype et à le présenter au monde le 27 mai 1994 lors de la première conférence internationale sur le World Wide Web au CERN à Genève.

eCash a par la suite mis en route, sous la forme d'un essai réalisé avec la participation de volontaires. Cet essai a été annoncé en juillet et a débuté le 19 octobre. Les unités émises pour l'occasion étaient appelés les cyberbucks, ou « dollars d'internet », et avaient pour symbole cb$, c$ ou e$ selon les individus. Puisqu'il s'agissait d'un test, les cyberbucks ne bénéficiaient d'aucun adossement au dollar et possédait donc un prix flottant.

L'avantage que possédait eCash est que le système était développé par une entreprise reconnue, qui savait communiquer et qui savait comment démarrer un nouveau projet. La distribution initiale a ainsi été mise à profit pour encourager l'utilisation du système : 100 cyberbucks étaient en effet distribués à chaque nouvel utilisateur. Cela fait que l'expérience des cyberbucks s'est retrouvé avec des centaines d'utilisateurs et des dizaines de commerçants dès ses débuts.

Commerçants essai eCash cyberbucks

En janvier 1995, l'essai jusqu'alors réservé aux États-Unis s'étendait au monde entier.

Le premier échange en cyberbucks aurait eu lieu dès octobre : ils s'agissait de l'achat d'une carte postale par Marcel van der Peijl, un employé de DigiCash, auprès de la société Global-X-Change.

eCash connaissait également un certain succès dans la communauté cypherpunk, et était souvent évoqué sur la liste de diffusion. Certains cypherpunks ont même fini par travailler pour DigiCash, comme Nick Szabo.

Le cyberbuck a lui aussi acquis un prix. Il existait une liste de diffusion spécialisée qui servait à réaliser des échanges : appelée ECM (pour Electronic Cash Market), celle-ci avait été démarrée le 24 juin 1995 par Rich Lethin. Il y avait également d'autres endroits où échanger des dollars contre des cyberbucks et inversement, comme l'Eshop de FireCloud Solutions (voir l'image ci-dessous). En 1995, le prix du cyberbuck était de quelques centimes de dollar.

Place de marché eCash EShop FireCloud Solutions 1995

Bien que rare, l'utilisation des cyberbucks était bien réelle. Hal Finney offrait un prix en cyberbucks pour son concours de programmation (problème résolu par Damien Doligez). Adam Back proposait à la vente des t-shirts sur lesquels était imprimé du code d'un algorithme de chiffrement (algorithmes alors considérés comme des munitions par l'État fédéral des États-Unis), dont un exemplaire a été acheté par Mark Grant le 17 août 1995. Bryce Wilcox (devenu aujourd'hui Zooko Wilcox-O'Hearn) proposait de vendre son logiciel facilitant l'utilisation de PGP pour 10 cyberbucks.

Jim Crawley résumait l'état des lieux le 11 juillet 1995, dans une courte chronique pour la revue en ligne The Computists' Weekly :

Pouvez-vous créer de la valeur réelle sur la toile simplement en émettant une monnaie étrange ? Apparemment oui. Digicash a distribué 1 M d'ecash, 100 e$ par utilisateur. Quelques marchands ont accepté les cyberbucks pour des partagiciels ou des produits d'information, et Adam Back en Grande-Bretagne vous vendra un T-shirt cryptographique "export-interdit" pour 250 e$ (ou 8 £, qui met en place un taux de change différent). Le premier échange connu vers la devise américaine a eu lieu lorsque Lucky Green a accepté le mois dernier de vendre ses 100 e$ pour 5 $. Cela établit un prix de vente de 50 000 $ pour l'émission de Digicash, bien qu'il soit possible que l'édition limitée ait une valeur beaucoup plus élevée en tant qu'article de collection. Selon l'analyste du commerce en ligne, Robert Hettinga, « le prix dont nous parlons ici est la valeur marginale du concept d'e$ lui-même : anonymat, fluidité de transfert, commodité, ce que vous voulez. »

Cependant, tout n'était pas parfait pour les utilisateurs de cyberbucks et certains se posaient des question sur la pérennité du système, à l'instar de Nathan Loofbourrow qui évoquait dans un courriel du 23 août la dépendance du système vis-à-vis de DigiCash :

Je n'ai pas encore vu de date, mais Digicash déclare à plusieurs reprises dans ses communiqués de presse que les Cyberbucks ne sont qu'une monnaie d'essai et qu'à un moment donné dans le futur, l'essai prendra fin. Est-ce que cela signera le fin du marché pour les c$ à ce moment-là ? Sans Digicash pour authentifier la monnaie, il semblerait impossible d'échanger les pièces de c$. [...] Afin de préserver la valeur de la nouvelle monnaie électronique, [...] nous avons besoin de l'assurance que la masse monétaire ne connaîtra pas une croissance déraisonnable. L'essai de ecash bénéficie de la promesse de Digicash d'un plafond de 1 million de c$ ; cette confiance a-t-elle un poids suffisant pour que le Cyberbuck ou son successeur garde une quelconque valeur pour l'utilisateur ?

Malheureusement, sa prédiction est rapidement devenue réalité. En octobre 1995, la Mark Twain Bank lançait sa propre version de eCash en partenariat avec DigiCash, et, contrairement à l'essai précédant, l'unité échangée était adossée au dollar étasunien. Bien que l'expérience des cyberbucks ne se soit pas arrêtée là, leur valeur s'est effondrée à cause de cette nouvelle. Le sort des cyberbucks a finalement été scellé lorsque Digicash a fait faillite en septembre 1998.

 

Conclusion

Ainsi, que ce soit avec le Hawthorne Exchange, Magic Money ou eCash, on a pu voir des unités numériques être valorisées sans être adossée à une monnaie existante. Pourquoi ? Parce que leur fonction -- transférer de la valeur sur internet -- était très demandée, notamment par les cypherpunks dans le but de réaliser leur idéal. Néanmoins, toutes ces expériences reposaient sur un tiers de confiance, et se sont définitivement arrêtées lorsque le tiers en question a cessé ses activités. Le Thorne, le Tacky Token et le cyberbuck n'étaient ni durables ni rares, et ne pouvaient donc pas devenir des monnaies plus largement acceptées.

Satoshi Nakamoto le reconnaissait lui-même. Dans un courriel adressé à la liste de diffusion p2p-research, il réagissait à la comparaison entre Bitcoin et eCash en disant :

Bien sûr, la plus grande différence est l'absence de serveur central. C'était le talon d'Achille des systèmes chaumiens ; lorsque l'entreprise centrale fermait ses portes, la monnaie disparaissait.

À la suite des expériences des années 1990, l'idée de créer un argent liquide numérique sans valeur intrinsèque s'est faite plus rare, pour laisser la place à des systèmes où les unités étaient indexées sur l'or (e-gold) ou le dollar (Liberty Reserve). Quelques cypherpunks ont bien tenté d'imaginer des systèmes décentralisés, comme b-money, bit gold ou RPOW, mais ceux-ci ont été immédiatement jugés trop peu robustes. Ce n'est qu'avec l'apparition de Bitcoin en 2008 que la malédiction a été levée et qu'un vrai argent liquide numérique a pu voir le jour.

 


Sources

John Paul Koning, The bootstrapping of Thorne, Magic Money, and Cyberbucks: three pre-Bitcoin monetary experiments, 6 novembre 2017.
Extropians (mailing list), 1993 - 1994.
Cyperpunks (mailing list), 1992 - 1998.

Bitcoin, le contre-exemple au théorème de régression de Mises

April 7th 2021 at 20:26

Bitcoin est un système décentralisé qui gère l'émission et les transferts d'une unité de compte numérique, appelée le bitcoin. Cette unité s'échange librement sur Internet et possède donc un prix, qui fluctue selon l'offre et la demande et qui a connu au cours de la dernière décennie une hausse fulgurante. En effet, celui-ci est passé de 0,001 $ en octobre 2009 à 1 $ en 2011, puis 1000 $ en 2013 et enfin plus de 50 000 $ aujourd'hui.

Le prix du bitcoin est une composante est très connue du grand public puisqu'elle est discutée dans les différents médias à chaque fois qu'un fort mouvement spéculatif a lieu. C'est lui qui pousse les gens à s'intéresser plus en profondeur à Bitcoin, constituant ainsi une force de recrutement non négligeable. Mais surtout, il remet au goût du jour la question cruciale de l'origine de la valeur, impactant au passage une position de l'école autrichienne d'économie : le théorème de régression.

 

Le problème de l'amorçage

Le bitcoin n'a pas vraiment de valeur intrinsèque, dans le sens où il n'est pas valorisé pour des propriétés objectives, comme le sel peut l'être pour ses caractéristiques d'assaisonnement et de conservation des aliments, ou l'or pour sa résistance à la corrosion et à l'oxydation. De plus, il n'est indexé sur aucun autre bien et n'a jamais représenté autre chose que lui-même. La valeur du bitcoin est donc extrinsèque et ne provient que de son utilisation en tant que monnaie : les gens le valorisent uniquement parce qu'ils savent que d'autres l'accepteront en l'échange de quelque chose d'autre.

Cependant, ceci pose un problème philosophique : comment a-t-il été valorisé en premier lieu, lorsqu'il n'y avait aucun utilisateur ? En d'autres termes : comment Bitcoin a-t-il été amorcé ?

Le problème de l'amorçage a été énoncé dès les début de Bitcoin par Hal Finney, l'une des premières personnes à avoir fait fonctionner un nœud après Satoshi Nakamoto. Le 11 janvier 2009, dans un courriel répondant à l'annonce de la première version du logiciel, il déclarait :

Un des problèmes immédiats avec n'importe quelle nouvelle devise est de savoir comment la valoriser. Même en ignorant le problème pratique lié au fait que quasiment personne ne l'acceptera au début, il est toujours difficile de trouver un argument raisonnable en faveur d'une valeur particulière non nulle pour les pièces.

La question à l'époque était donc de savoir s'il était possible de lancer avec succès une nouvelle monnaie numérique sans qu'elle n'ait de valeur prédéfinie, et surtout de savoir si cela pouvait être pérenne.

 

Le théorème de régression

La première valorisation de la monnaie est loin d'être quelque chose d'évident. Il va de soi que dans un contexte antagoniste, les êtres humains ne pouvaient pas choisir n'importe quoi pour servir d'instrument d'échange entre tribus par exemple. Ainsi, toutes les proto-monnaies précédant le développement de l'État se sont basées en premier lieu sur des biens ayant une valeur d'usage non monétaire : des coquillages pour leur attrait esthétique, du sel pour son usage alimentaire, du bétail ou du blé pour leur valeur nutritive, ou des métaux précieux pour leur beauté. Comme l'expliquait l'économiste autrichien Carl Menger dans son essai de 1892 sur l'origine de la monnaie, ces biens ont ensuite été sélectionnés selon leur cessibilité, c’est-à-dire la facilité avec laquelle ils pouvaient être échangés sur le marché, que cette cessibilité s'applique dans l'espace (portabilité), dans le temps (durabilité, rareté) ou à l'échelle (divisibilité, fongibilité). C'est pourquoi, de tous les biens qui se concurrençaient, ce sont les métaux précieux qui ont été finalement utilisés comme monnaie : parce qu'ils avaient la plus grande cessibilité.

De cette observation sur l'origine de la monnaie, Ludwig von Mises en a tiré un théorème, le théorème de régression, qui affirme que toute monnaie généralement acceptée par la population a dû avoir en premier lieu une valeur d'usage non monétaire. Tel qu'il l'écrivait dans sa Théorie de la monnaie et du crédit publiée en 1912 :

Si la valeur d'échange objective de la monnaie doit toujours être reliée à un rapport d'échange du marché préexistant entre la monnaie et les autres biens économiques (car, sinon, les individus ne pourraient estimer la valeur de la monnaie), il s'ensuit qu'un objet ne peut être utilisé comme monnaie s'il ne possède pas déjà, au moment où il commence à être utilisé comme monnaie, une valeur d'échange objective basée sur un autre usage. Ceci fournit à la fois une réfutation des théories qui font découler l'origine de la monnaie d'un accord général qui aurait attribué des valeurs fictives à des choses intrinsèquement sans valeur, et une confirmation des hypothèses de Menger sur l'origine de l'utilisation de la monnaie.

Il poursuivait en disant qu'il était de cette manière possible de faire remonter la valeur de la monnaie à une valeur intrinsèque originelle :

La théorie de la valeur de la monnaie en tant que telle peut faire remonter la valeur d'échange objective seulement jusqu'au point où elle cesse d'être la valeur de la monnaie et devient uniquement la valeur d'une marchandise. [...] Si de cette façon nous retournons de façon continuelle en arrière, nous devons arriver à un point où nous ne trouvons plus aucune composante dans la valeur d'échange objective qui provienne des évaluations basées sur la fonction de la monnaie comme moyen d'échange commun ; un point où la valeur de la monnaie n'est rien d'autre que la valeur de l'objet qui est utile d'une autre façon que comme monnaie.

Ainsi, on peut retracer l'histoire de la monnaie actuellement utilisée en Occident à l'or. Autrefois l'or et l'argent étaient utilisés comme moyen d'échange de main à main. Puis avec l'évolution bancaire, les gens ont commencé à utiliser des billets échangeables en or pour leur facilité d'usage : l'or était conservé dans un coffre et les billets jouaient le rôle de monnaie représentative. Ensuite, au cours du XIXème siècle, les États ont commencé à imposer des restrictions plus strictes et ont imposé un étalon-or contrôlé par leurs banques nationales respectives. Enfin, comme on le sait tous, cette convertibilité a été suspendue à de multiples reprises dans différents pays (cours forcé), avant d'être définitivement suspendue par les États-Unis en 1971 avec la fin des accords de Bretton Woods.

 

Billet de 100 francs merson 1908
Billet de 100 francs de 1908, échangeable contre 29 grammes d'or.

 

Depuis 1971, les monnaies étatiques n'ont donc plus de valeur d'usage (en dehors de l'utilité négligeable du papier des billets) et leur valeur repose sur le fait que les États imposent leur cours légal sur leurs territoires. Cependant, la croyance que la monnaie est toujours garantie par l'or persiste au sein de la population, ce qui témoigne de cette évolution historique. Selon Mises, les gens n'auraient jamais accepté la monnaie actuelle si elle n'avait pas été en premier lieu indexée sur l'or.

 

Pourquoi Bitcoin contredit Mises

Le théorème de régression est bien un théorème, pas une simple observation historique - une presciption et non une description, conformément à l'école autrichienne. Comme Ludwig von Mises le précisait dans L'action humaine en 1949 :

Nul bien ne peut être employé comme instrument d'échange si, au moment où l'on a commencé à s'en servir comme tel, il n'avait pas une valeur d'échange en raison d'autres emplois. Et toutes ces affirmations impliquées dans le théorème de régression sont énoncées apodictiquement conformément à la nature aprioriste de la praxéologie. Cela doit se produire ainsi. Personne ne peut ni ne pourra parvenir à construire un cas hypothétique dans lequel les choses se produiraient différemment.

C'est pourquoi il a embêté intellectuellement beaucoup de gens qui s'intéressaient à Bitcoin. Ceux-ci pouvaient avoir lu Mises et se demandaient par conséquent d'où pouvait provenir la valeur intrinsèque originelle de l'unité de compte. Mais, de toute évidence, le bitcoin n'avait pas de valeur d'usage précédant l'émergence de sa valeur monétaire.

Certains ont suggéré que Bitcoin avait une valeur d'usage en tant que « système de paiement », parce qu'il offrait un moyen d'envoyer des fonds à l'étranger sans requérir de permission particulière. D'autres ont avancé que la valeur originelle de Bitcoin provenait de sa capacité d'horodater des données et de garantir leur authenticité.

Néanmoins, sans valeur initiale ces usages n'ont aucune raison d'exister : Bitcoin est en effet un système économique par essence et il faut que son unité de compte ait une valeur avant que le système puisse avoir une utilité. On ne peut pas s'en servir comme service d'horodatage de données si sa sécurité est nulle (cet usage était d'ailleurs inexistant avant que le bitcoin acquière un prix). De même, on ne peut pas utiliser Bitcoin comme un moyen de transfert de valeur si l'unité n'est valorisée par personne.

Satoshi Nakamoto a lui-même reconnu cette importance de la première valorisation du bitcoin. Dans un message d'août 2010 sur le théorème de régression, il expliquait qu'il fallait lui donner une valeur « pour une raison ou pour une autre » pour que le système soit utile pour l'envoi de fonds à l'étranger :

Comme expérience de pensée, imaginez qu'il existe un métal de base aussi rare que l'or, mais avec les propriétés suivantes :
- de couleur grise et terne ;
- pas de bonne conductivité électrique ;
- pas particulièrement solide, mais pas non plus ductile ou facilement malléable ;
- inutile pour un but pratique ou ornemental ;

et avec une propriété magique et spéciale :
- peut être transporté par un canal de communication.

Si, d'une manière ou d'une autre, il acquérait une quelconque valeur pour une raison ou pour une autre, alors n'importe qui désirant transférer de la richesse sur une longue distance pourrait en acheter, le transmettre, et faire en sorte que le destinataire le vende.

À l'époque, Satoshi décrivait ce qui s'était déjà passé : le bitcoin avait acquis une valeur. Il était échangé contre des monnaies traditionnelles et servait déjà à acheter des biens physiques. À partir de là, son usage s'est développé jusqu'à la situation qu'on connaît aujourd'hui.

Par son amorçage, Bitcoin a prouvé qu'une unité numérique pouvait acquérir de la valeur sans posséder de valeur d'usage non monétaire originelle. Néanmoins, ce n'était pas la première fois qu'une telle tentative avait lieu, et c'est ce dont nous parlerons dans un prochain article...

[PODCAST] Bitcoin : comprendre la révolte monétaire du siècle

February 25th 2021 at 10:59

Je suis récemment intervenu dans le podcast de Contrepoints pour parler de Bitcoin et de cryptomonnaie avec Pierre Schweitzer. Au-delà de l’évolution du prix du bitcoin (prix qui se situait autour des 51 000 $ / 42 000 € au moment de l’enregistrement), il y a en effet beaucoup à dire sur le sujet.

Les thèmes suivants y sont abordés :

  • La résistance à la censure
  • L’origine politique de Bitcoin
  • Le problème de l’amorçage
  • Le développement du protocole
  • Le débat sur la scalabilité et Bitcoin Cash
  • La religiosité dans Bitcoin
  • Le réseau Lightning
  • La création monétaire des banques centrales et le risque d’inflation
  • La potentielle réponse des États à Bitcoin
  • La confidentialité dans les cryptomonnaies
  • Les autres usages de la blockchain

Voici l’épisode du podcast :

Télécharger l’épisode au format mp3

Description et références sur Contrepoints

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