Michael Saylor, le PDG de Microstrategy, est devenu extrĂȘmement populaire au sein de la communautĂ© de Bitcoin au cours des annĂ©es. Comme je l'ai expliquĂ© dans le premier article de ce diptyque, il a su se faire une place parmi les bitcoineurs, passant dans des podcasts Ă large audience, intervenant lors des grandes confĂ©rences, attirant l'attention des mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s â si bien qu'il est devenu, en quelque sorte, une Ă©gĂ©rie de la monnaie orange.
MalgrĂ© tout, cette fascination gĂ©nĂ©rale pour le personnage m'a profondĂ©ment surpris. Je trouvais en effet mystĂ©rieux que des gens qui aimaient sincĂšrement Bitcoin, c'est-Ă -dire au-delĂ du simple gain financier, puissent prendre cet homme au sĂ©rieux. Je m'opposais Ă©videmment Ă ses prises de position les plus pĂ©remptoires, exprimĂ©es dans certains courts extraits d'entrevues que j'avais entendus Ă contrecĆur. Et pourtant, n'ayant jamais fait l'effort d'Ă©couter ses longues interventions, je me persuadais que sa perspective sur la monnaie et sur Bitcoin devait prĂ©senter des qualitĂ©s insoupçonnĂ©es ; qu'elle Ă©tait semblable Ă la pensĂ©e de Saifedean Ammous qui, malgrĂ© ses dĂ©fauts, avait le mĂ©rite de ne pas nier en bloc la proposition de valeur de l'argent liquide Ă©lectronique.
C'est pour combler ce manque de connaissance sur le discours saylorien que j'ai lu, il y a peu, The Treasury of Michael Saylor1. Il s'agit d'une anthologie publiée en 2025 qui compile les paroles les plus marquantes de Saylor prononcées dans des podcasts ou des conférences. Le contenu a été sélectionné et réorganisé par l'investisseur et éducateur Anil Patel, déjà auteur d'un Manuel du Bitcoin en 2023.
Ma premiĂšre impression, en parcourant ce livre, a Ă©tĂ© un sentiment de vide. Certes, le texte provenait d'interventions orales, et il fallait par consĂ©quent s'attendre Ă ce que le message de fond soit dissĂ©minĂ© au fil de l'eau. Mais il m'a semblĂ© que la pensĂ©e profonde de Saylor sur Bitcoin (censĂ©e ĂȘtre mise en Ă©vidence dans cette compilation) Ă©tait peu cohĂ©rente, parfois dĂ©nuĂ©e de sens, voire complĂštement improvisĂ©e⊠Lorsqu'il reste dans son domaine d'expertise, Ă savoir la finance et la gestion d'entreprise, le PDG amĂ©ricain fait preuve de pertinence et peut nous enseigner des choses. En revanche, son discours sur la cryptomonnaie s'apparente Ă du technobabillage : il utilise un pseudo-langage technique pour vendre ses produits, n'ayant en rĂ©alitĂ© qu'une maigre connaissance du fonctionnement du protocole Bitcoin2.
Malgré ce qu'il désire afficher, Saylor n'est pas un ingénieur ou un idéologue ; c'est un magicien. Il se sert d'un flou artistique pour créer une sorte d'aura autour de lui, source de son charisme. Tel un numérologue de la kabbale, il joue avec les chiffres pour stupéfier son public3. Tel un alchimiste, il transforme la crédulité des gens en actifs sur le bilan financier de sa société.
Le saylorisme n'est donc pas vraiment une doctrine solidement dĂ©finie, mais bien plutĂŽt une mystique, Ă savoir un « systĂšme d'affirmations se rapportant Ă un objet [âŠ] auquel on attribue une sorte de vertu magique ». Et force est de constater que cette mystique saylorienne fascine les foules. C'est pourquoi il me semble essentiel de la dĂ©crypter ici, non pas pour prouver que l'homme est stupide et qu'il raconte n'importe quoi, mais pour montrer que l'esprit de ses propos est indubitablement antithĂ©tique Ă ce que Bitcoin reprĂ©sente.
Une vision prométhéenne de la vie
La mystique saylorienne semble compliquée par ses circonvolutions, mais elle s'éclaircit une fois qu'on comprend la logique qui la sous-tend. En particulier, elle s'appuie sur un courant philosophique trÚs ancien qui rencontre de plus en plus de succÚs de nos jours. Ce courant, c'est le prométhéisme, pour lequel la technologie est une force libératrice qui permet aux individus de s'émanciper de leur condition. Il tire son nom du titan de la mythologie grecque Prométhée, qui aurait dérobé le feu sacré aux dieux de l'Olympe pour en faire don aux hommes, leur enseignant par ce biais l'intégralité des arts et des techniques, et qui aurait été condamné par Zeus à la torture perpétuelle en conséquence à cet acte4.

Michael Saylor adhĂšre tout Ă fait Ă cette conception de la vie, voyant d'un bon Ćil l'accroissement des moyens techniques. Et cette perspective se manifeste dans sa vision de Bitcoin. Par exemple, il considĂšre que le progrĂšs de la civilisation a dĂ©coulĂ© dans l'histoire de sa capacitĂ© Ă canaliser l'Ă©nergie â de la domestication du feu Ă la maitrise de la fission nuclĂ©aire, en passant par l'exploitation du pĂ©trole â et que la cryptomonnaie comme une amĂ©lioration de cette capacitĂ©.
Saylor va ainsi jusqu'Ă comparer directement Satoshi Nakamoto, le crĂ©ateur de Bitcoin, au titan PromĂ©thĂ©e. Pour lui, Satoshi a « offert un cadeau » au monde en mettant au point son systĂšme, et doit par consĂ©quent ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un demi-dieu. Il dit ouvertement :
« Satoshi est une figure spirituelle au sein de la communauté Bitcoin ; il est l'équivalent de Prométhée. Prométhée nous a donné le feu ; Satoshi nous a donné la monnaie. Bitcoin est la premiÚre monnaie parfaite de l'histoire de l'humanité. »
Au-delĂ de cette rĂ©vĂ©rence envers PromĂ©thĂ©e, Saylor s'inspire de pensĂ©es qui sont trĂšs clairement promĂ©thĂ©ennes dans leur nature. La mystique saylorienne s'incrit ainsi dans l'objectivisme, philosophie de la romanciĂšre libĂ©rale Ayn Rand, qui exalte l'hĂ©roĂŻsme, l'Ă©goĂŻsme rationnel et l'entrepreneuriat capitaliste. Le promĂ©thĂ©isme transparait clairement dans les Ćuvres de l'autrice, oĂč on retrouve des rĂ©fĂ©rences directes au titan5.
Le PDG de MicroStrategy a particuliĂšrement Ă©tĂ© marquĂ© par La GrĂšve, roman publiĂ© en 1957 aux Ătats-Unis sous le titre Atlas Shrugged. Ce livre met en scĂšne des ingĂ©nieurs qui font sĂ©cession de la collectivitĂ© socialiste sclĂ©rosĂ©e dont ils supportent la charge, en se rĂ©unissant dans le « Canyon de Galt », une vallĂ©e situĂ©e au milieu des montagnes Rocheuses et dissimulĂ©e par un dispositif technique de rĂ©fraction lumineuse. Saylor, lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society6 en 2022, a ainsi rendu hommage Ă l'Ćuvre :
« Les histoires d'Ayn Rand traitent de la lutte de l'individu contre le collectif, et elles sont captivantes. Quand j'ai lu La GrÚve pour la premiÚre fois, je n'ai pas pu lùcher le livre. J'y ai consacré 12 heures par jour, puis 14, et puis 16. La nature humaine ne change pas : cette lutte existait il y a 100 000 ans ; elle existe encore aujourd'hui. Ce qui change, c'est la technologie. »

Enfin, Michael Saylor a aussi Ă©tĂ© largement influencĂ© par l'auteur de science-fiction Robert Heinlein, qui est connu pour avoir Ă©crit Starship Troopers et dont la vision du monde est proche du promĂ©thĂ©isme7. Le PDG de MicroStrategy en a lu tous les romans, dont RĂ©volte sur la Lune (1966) qu'il a dĂ©clarĂ© ĂȘtre « l'un de ses livres prĂ©fĂ©rĂ©s ». Ce dernier livre raconte la guerre d'indĂ©pendance menĂ©e par la colonie lunaire de Luna contre la Terre, qui est remportĂ©e Ă l'aide d'un systĂšme balistique gĂ©rĂ© par une intelligence artificielle (nommĂ©e Mike). Heinlein y prĂ©sente des idĂ©es trĂšs libertariennes : on y retrouve notamment l'adage selon lequel « un repas gratuit ça n'existe pas8 », c'est-Ă -dire que la plupart des choses prĂ©sentĂ©es comme « gratuites » sont en rĂ©alitĂ© payĂ©es par quelqu'un d'autre, comme les services publics. Et Ă nouveau il y a cette idĂ©e que la maitrise technique permet de retrouver sa libertĂ© en faisant sĂ©cession.
Pour Michael Saylor, Bitcoin correspond ainsi trĂšs exactement au projet promĂ©thĂ©en, ce que des bitcoineurs hellĂ©nisants ont remarquĂ© bien avant lui, comme Andreas Antonopoulos (dĂšs 2013) ou Jacques Favier. Mais contrairement Ă Antonopoulos, Saylor a son interprĂ©tation particuliĂšre de la façon dont Bitcoin doit libĂ©rer le monde du joug de ZeusâŠ
L'énergie et la thermodynamique
Conformément à sa philosophie prométhéenne et à son court passé d'ingénieur, Michael Saylor voit le monde sous l'angle de la science et de la thermodynamique. La notion d'énergie, qui est centrale en physique, revient constamment dans son discours, y compris concernant la cryptomonnaie. Entre autres, il considÚre que le bitcoin constitue de l'« énergie numérique », à l'instar de l'acier qui est une « forme métallique d'énergie » et du pétrole qui représente une « forme liquide d'énergie ».
Cette affirmation est plus une image qu'autre chose, car le bitcoin n'a aucun lien direct avec l'énergie. Certes, le réseau est sécurisé par un procédé impliquant une consommation d'électricité dans le monde réel ; mais l'unité de compte n'a jamais été adossée d'une quelconque maniÚre à l'énergie consommée pour la créer. Satoshi Nakamoto avait d'ailleurs déjà réfuté cette idée à son époque, expliquant que le bitcoin n'était pas « stable par rapport à l'énergie ».
Bien entendu, on pourra argĂŒer que cette mĂ©taphore permet d'expliquer les bonnes propriĂ©tĂ©s monĂ©taires que les marchandises possĂšdent habituellement en tant que produits standardisĂ©s (et que le bitcoin prĂ©sente). Sauf qu'elle prend une place prĂ©pondĂ©rante dans ses propos, et qu'elle justifie toutes les aberrations. Par exemple, Saylor considĂšre qu'il ne peut pas y avoir de monnaie sans dĂ©pense Ă©nergĂ©tique et que (faisant Ă©cho au bon mot du banquier J. P. Morgan sur l'or) tout le reste constitue du crĂ©dit. Pour lui :
« Une monnaie sans énergie, c'est du crédit. Des marchandises sans énergie, ce sont des bons d'achat. Dans le cyberespace, un objet sans énergie est une représentation. Si on a un objet et qu'il n'y a pas d'énergie, c'est comme l'ombre dans la caverne de Platon. Une personne sans énergie est un fantÎme. »
Dans ce cadre, seul le bitcoin peut constituer une rĂ©elle monnaie numĂ©rique, car la monnaie des banques centrales ne nĂ©cessite aucun travail pour ĂȘtre produite9. L'invocation de l'Ă©nergie sert Ă lĂ©gitimer Bitcoin en tant que futur fondement du systĂšme Ă©conomique10.
Michael Saylor se repose aussi beaucoup sur la thermodynamique, et sur les trois lois qui la composent : la conservation de l'énergie, la croissance inéluctable de l'entropie et l'émergence de structures auto-dissipatives. Dans son discours, il assimile Bitcoin à un systÚme physique stable, insensible aux perturbations extérieures. Cette allégorie l'amÚne à présenter la hausse du prix du bitcoin comme une nécessité quasi scientifique. Il explique que miser sur le bitcoin équivaut à placer son argent sur le second principe de la thermodynamique, et donc que c'est un pari sûr :
« Quand on place son argent Ă la banque et qu'on le garde sous forme de monnaie fiduciaire, on le prĂȘte Ă un Ătat. Quand on investit son argent dans une action, on le prĂȘte Ă l'Ă©quipe de direction d'une entreprise. Quand on met son argent dans un immeuble, on le prĂȘte au maire d'une ville. Quand on utilise son argent pour acquĂ©rir une Ćuvre d'art, on le prĂȘte et on l'investit dans une culture. Quand on achĂšte effectivement du bitcoin, on prĂȘte son argent aux seigneurs de l'Entropie et aux dieux du Chaos. Sur quoi parie-t-on ? On parie que le chaos surpassera les villes, les entreprises, les pays et les cultures. »
Une certaine conception de l'inflation
Toute la démarche de Michael Saylor vis-à -vis de Bitcoin est, comme on l'a vu dans le premier article de ce diptyque, de parvenir à conserver sa richesse malgré les évÚnements extérieurs. Et l'un des éléments qui l'ont amené à la cryptomonnaie est la menace de la hausse généralisée des prix, ou la baisse de la valeur de la monnaie courante, alias l'inflation. Toutefois, il a une conception particuliÚre de ce phénomÚne.
D'abord, il définit l'inflation comme un « vecteur » et pas un « scalaire », une maniÚre mathématique de dire qu'il s'agit d'une variation à plusieurs dimensions. Comme il l'explique :
« Lorsqu'on imprime plus d'argent, l'inflation ne se répartit pas de façon uniforme. On ne peut pas vraiment la réduire à un simple chiffre ; il s'agit plutÎt d'un vecteur. »
Il est en effet incorrect de résumer l'inflation à un seul paramÚtre, comme le fait le monde officiel avec l'indice des prix à la consommation (IPC), qui prend en compte le prix moyen d'un panier de marchandises. Le prix des pommes varie différemment de celui des composants informatiques ou de celui du logement dans une grande ville. De cette maniÚre, l'inflation réelle est largement sous-estimée, ce qui est une aubaine pour ceux qui sont proches de l'émission de nouvelle monnaie.
LĂ oĂč Saylor pĂšche dans son analyse, c'est lorsqu'il assimile le gonflement des prix Ă la crĂ©ation monĂ©taire. Ă ses yeux en effet, « la monnaie courante perd 7 % de sa valeur par an », chiffre qui correspond au taux annualisĂ© d'Ă©mission monĂ©taire dans les pays occidentaux et Ă l'augmentation moyenne du S&P500, l'un des trois principaux indices boursiers amĂ©ricains. Par consĂ©quent, pour lui, « si on gagne moins de 7 % sur ses investissements, on s'appauvrit ».
Saylor fait ainsi abstraction de la croissance Ă©conomique, qui compense en partie la perte de pouvoir d'achat qui aurait lieu si la richesse totale restait la mĂȘme. Certes, les banquiers centraux profitent largement de leur statut d'Ă©metteur, mais ça ne veut pas dire que l'Ă©mission de nouvelle monnaie se rĂ©percute toujours sur les prix. Dans l'hypothĂšse oĂč on crĂ©erait Ă la fois deux fois plus d'argent et deux fois plus de biens et services dans une Ă©conomie, les prix resteraient Ă peu prĂšs les mĂȘmes.
Cette erreur tĂ©moigne nĂ©anmoins d'une chose importante chez Michael Saylor : sa mentalitĂ© de compĂ©titeur. On devine qu'il estime, en un sens, que stagner c'est rĂ©gresser. Sa philosophie correspond Ă une transcription en Ă©conomie de l'hypothĂšse de la Reine rouge, hypothĂšse biologique qui postule que l'Ă©volution permanente d'une espĂšce est nĂ©cessaire pour maintenir son aptitude face aux Ă©volutions des espĂšces avec lesquelles elle coĂ©volue11. Saylor se trouve dans un monde effrĂ©nĂ© oĂč il faut sans cesse progresser pour ne pas se faire distancer par les autres. Il veut non seulement prĂ©server sa richesse, mais aussi son rang dans la sociĂ©tĂ©.
Le bitcoin comme capital numérique
Le capital est un bien qu'on emploie Ă la production d'un autre bien. Lorsqu'il s'agit d'une somme d'argent, il faut que l'investissement de cette somme gĂ©nĂšre un intĂ©rĂȘt. Le capital est de cette maniĂšre une façon de crĂ©er de la valeur. Et il constitue ainsi un atout majeur pour conserver sa position Ă©conomique.
Michael Saylor a une conception multiple de Bitcoin. Ă ses yeux, ce n'est pas une monnaie courante (currency) qui serve de moyen de paiement dans la vie de tous les jours ; il rĂ©serve cette fonction au dollar et Ă ses dĂ©rivĂ©s. C'est, en revanche, Ă la fois un genre de marchandise, un type de propriĂ©tĂ©, une forme d'Ă©nergie et, surtout, une sorte de capital. Il pense que le bitcoin constitue du capital numĂ©rique vouĂ© Ă gĂ©nĂ©rer un revenu qui ressemble Ă un intĂ©rĂȘt, issu de son apprĂ©ciation en prix qu'il estime ĂȘtre de 29 % par an, et ceci pour toujours.

Selon lui, l'achat de bitcoins est un jeu Ă somme positive contrairement aux jeux d'argent : « Bitcoin est le seul jeu du casino oĂč l'on peut tous gagner. » De cette maniĂšre, une baisse est un contretemps, voire mĂȘme une opportunitĂ©. Dans son esprit, la volatilitĂ© est en effet un signe de vitalité ; plus encore, c'est « un cadeau fait aux fidĂšles ».
Cette conviction presque mécanique dans la rente perpétuelle issue du bitcoin l'amÚne logiquement à préconiser non seulement d'en acheter, mais aussi d'emprunter de l'argent pour en acheter. Il le dit clairement :
« Ce qu'on veut, c'est emprunter de l'argent pour une durĂ©e de 10 ans ou plus, et on aimerait obtenir un taux d'intĂ©rĂȘt infĂ©rieur Ă 10 %. [âŠ] Si on a eu l'intelligence de contracter un crĂ©dit immobilier sur 30 ou 20 ans Ă 3 ou 4 % pour acheter du bitcoin, on est un gĂ©nie de la finance. Ce n'est pas compliqué : on Ă©change un coĂ»t du capital de 3 ou 4 % contre un rendement de 29 % sur ce capital. »
Saylor considÚre que l'invention de Bitcoin a ouvert une brÚche dans le systÚme financier traditionnel. Par l'intermédiaire de l'effet de levier, n'importe qui peut ainsi profiter des avantages de l'ancien monde reposant sur la monnaie fiat et le crédit, tout en ayant un pied dans le nouveau monde reposant sur le « capital numérique ». Il s'agit de la thÚse d'investissement derriÚre l'activité de MicroStrategy (renommée Strategy⿠depuis lors), qui s'est endettée considérablement pour se construire un trésor en bitcoins représentant 55 milliards de dollars aujourd'hui.
Toutefois, cette conception du bitcoin comme capital est un sophisme économique. Peu importe combien de fois Saylor le répÚte, le bitcoin n'a rien d'un capital : c'est une monnaie de base. Sa premiÚre monétisation a certes provoqué une réguliÚre croissance du prix (au rythme des différents halvings), mais le pouvoir d'achat du bitcoin n'a aucune raison d'augmenter comme il l'a fait par le passé. à terme, il se stabilisera, et seule la « déflation naturelle » persistera. Comme l'expliquait Satoshi Nakamoto à son époque :
« Les bitcoins ne rapportent aucun dividende et n'offrent aucune perspective de dividende futur ; ils ne s'apparentent donc pas à des actions. Ils ressemblent plus à des objets de collection ou à des marchandises. »
Michael Saylor est un homme insensĂ© qui a bĂąti sa maison sur du sable, dont les fondations s'effondreront lorsque la tempĂȘte arrivera. Comme pendant la bulle Internet, il mise tout sur l'engouement suscitĂ© par son charisme ; une fois l'envoutement dissipĂ©, la chute sera vertigineuse.
La conservation personnelle et confidentielle
Un autre Ă©lĂ©ment de la mystique saylorienne est la position ambigĂŒe entretenue Ă l'Ă©gard de la conservation personnelle (self-custody) et de la confidentialitĂ© (privacy). Saylor prĂ©tend respecter ces valeurs, mais dans les faits ne prend jamais leur parti : ni en paroles, ni en actes.
D'une part, il est naturellement partisan de l'intermĂ©diation par les institutions financiĂšres. Son discours est le symptĂŽme du retournement qui s'est lentement fait depuis la publication du livre blanc en 2008. Dans la premiĂšre phrase du document fondateur, Satoshi Nakamoto rĂ©sumait la raison d'ĂȘtre de Bitcoin Ă la possibilitĂ© pour les paiements en ligne « d'ĂȘtre envoyĂ©s directement d'une partie Ă l'autre sans passer par une institution financiĂšre ». Aujourd'hui, les grands financiers comme Michael Saylor et Larry Fink prĂŽnent une conservation par l'intermĂ©diaire d'une institution, relĂ©guant la conservation personnelle au second plan.
On peut supposer que Saylor est de bonne foi, croyant que Bitcoin ne peut plus ĂȘtre attaquĂ© frontalement. Ainsi, lorsque la podcasteuse nĂ©ozĂ©landaise Madison Malone lui parle de la possibilitĂ© d'une confiscation des bitcoins par les autoritĂ©s (comme l'Ordre exĂ©cutif 6102 l'avait fait pour l'or aux Ătats-Unis en 1933), il qualifie cet argument de « mythe » et de « cliché » propagĂ© par les « crypto-anarchistes paranoĂŻaques ». De plus, il rejette la faute sur ces derniers jugeant qu'ils accroissent le risque de saisie par leur existence mĂȘme, car ils « nient l'autoritĂ© de l'Ătat », « refusent de payer des impĂŽts » et « ne respectent pas les obligations dĂ©claratives ». Il prĂ©cise :
« En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, le risque est plus Ă©levĂ© lorsqu'on considĂšre que ceux qui dĂ©tiennent l'actif sont des entitĂ©s privĂ©es non rĂšglementĂ©es. En revanche, quand ce sont des entitĂ©s rĂšglementĂ©es cotĂ©es en bourse comme BlackRock, Fidelity, JP Morgan et State Street Bank qui dĂ©tiennent l'actif, [âŠ] il est impossible que l'intĂ©gralitĂ© des sĂ©nateurs et des dĂ©putĂ©s saisissent les actifs de Fidelity, BlackRock ou Vanguard, car c'est lĂ que sont placĂ©s tous leurs fonds de retraite. »
D'autre part, Michael Saylor s'oppose complÚtement à la confidentialité sur la chaine de Bitcoin, qui est pourtant un élément essentiel de la cryptomonnaie12, le réservant aux réseaux construits en surcouche. Il explique ainsi :
« Si Bitcoin consacrait toute son Ă©nergie Ă dĂ©velopper sa confidentialitĂ© et qu'il se faisait connaitre comme un rĂ©seau offrant l'anonymat le plus total, ça risquerait de lui ĂȘtre prĂ©judiciable. En effet, il ne faudrait pas que l'Ătat fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain considĂšre que Bitcoin offre une confidentialitĂ© totale : Ă ce moment-lĂ , il deviendrait l'outil parfait pour le blanchiment d'argent, serait considĂ©rĂ© comme un ennemi, et devrait ĂȘtre arrĂȘtĂ©. [âŠ] Il n'y a aucune chance que cent mille milliards de dollars affluent dans le bitcoin si son utilisation va directement Ă l'encontre des intĂ©rĂȘts d'un Ătat qui y participe. On ne souhaite pas ĂȘtre aussi efficace. »
Saylor a confirmĂ© cette position en 2024 en restant silencieux vis-Ă -vis de l'arrestation des fondateurs de Samourai Wallet par l'Ătat fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain. Ces derniers proposaient une solution de mĂ©lange de piĂšces, appelĂ©e Whirlpool, qui permettait aux utilisateurs d'accroitre la confidentialitĂ© de leurs bitcoins. Elle servait Ă des particuliers soucieux de leur vie privĂ©e, mais aussi (Ă©videmment) Ă des criminels purs et simples. Les fondateurs de Samourai Wallet â par leur dĂ©sobĂ©issance informelle, puis par leur arrestation et leur condamnation â ont, en quelque sorte, Ă©tĂ© des martyrs de la libertĂ© financiĂšre : ils ont tĂ©moignĂ© qu'il Ă©tait possible d'avoir une utilisation souveraine de Bitcoin.
Mais Saylor ne mange pas de ce pain-lĂ . Il veut gagner au change, au sens le plus matĂ©rialiste du terme, ce qui implique de ne surtout pas se sacrifier. Lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society, il exprime nettement ne pas vouloir ĂȘtre un martyr, mais un gagnant. Ainsi, il ne fera probablement jamais d'effort pour favoriser cet aspect de Bitcoin pourtant essentiel.
L'essaim de frelons
Comme nous l'avons vu, Michael Saylor n'est pas avare de métaphores, et la mystique saylorienne regorge de ce fait d'images en tous genres. L'une des plus frappantes de ces images est celle de l'essaim de frelons cybernétiques, qu'il a longtemps mise en avant sur Twitter et qu'il a évoquée à plusieurs occasions. Elle lui est venue le 18 septembre 2020, à la suite d'une « révélation » à propos de Bitcoin. Il s'est alors précipité sur le réseau social pour écrire la phrase suivante :
« Bitcoin est un essaim de frelons cybernétiques au service de la déesse de la sagesse, se nourrissant du feu de la vérité, devenant exponentiellement plus intelligent, plus rapide et plus fort à l'abri d'une muraille d'énergie cryptée13. »
On peut croire qu'il rendait par lĂ une sorte d'hommage poĂ©tique Ă Bitcoin et Ă sa communautĂ© mais, comme il l'a ensuite expliquĂ©, il Ă©tait trĂšs sĂ©rieux. En effet, il ne voit pas cette image comme une « mĂ©taphore amusante » ; pour lui, « c'est littĂ©ralement un essaim de frelons cybernĂ©tiques qui ne cessent de gagner en puissance, qu'on ne peut pas Ă©liminer, [âŠ] qui vont devenir de plus en plus intelligents, puissants et rapides », et qui « finiront par dĂ©vorer ceux qui tenteront de les arrĂȘter ». C'est le systĂšme immunitaire du rĂ©seau, qui garantit son antifragilité :
« L'antifragilitĂ© de Bitcoin rĂ©sulte donc du fait que tous les acteurs de l'Ă©cosystĂšme ressentent pareillement la mĂȘme douleur. Si le cours du bitcoin baisse, chaque dĂ©tenteur de bitcoin le ressent. Si Bitcoin est piratĂ© et tombe Ă zĂ©ro, chaque utilisateur de Bitcoin perd toute son Ă©nergie vitale. Nous formons une sorte de ruche, oĂč nous sommes tous intimement liĂ©s les uns aux autres. Et lorsqu'une douleur est infligĂ©e, elle se propage trĂšs rapidement Ă travers tout l'Ă©cosystĂšme. L'information circule Ă toute vitesse. »

Cependant, cette mĂ©taphore interpelle quelque peu. L'image de l'essaim, qui symbolise le caractĂšre inĂ©luctable d'une force dĂ©centralisĂ©e, n'est pas vraiment rassurante, et sonne mĂȘme comme une menace aux oreilles non averties. Saylor le sait : il connait la terreur qu'inspire cette image, qui est par ailleurs trĂšs ancienne14. Dans un podcast ultĂ©rieur, il affirme ainsi (dans une discussion sur la technologie militaire) que « ce qu'il y a de plus terrifiant » n'est pas « une crĂ©ature qui nous attaque » ou encore « une armĂ©e », mais « un essaim de frelons bioniques ».
De plus, et c'est lĂ un Ă©lĂ©ment Ă©nigmatique, la mĂ©taphore de l'essaim de frelons avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© utilisĂ©e en relation Ă Bitcoin par le passĂ©, et ceci par nul autre que Satoshi Nakamoto lui-mĂȘme ! En dĂ©cembre 2010, ce dernier se dĂ©solait de l'attention que WikiLeaks avait attirĂ© sur Bitcoin, estimant que Bitcoin n'Ă©tait qu'une « petite communautĂ© expĂ©rimentale encore naissante ». Dans son avant-dernier message public sur le forum, il Ă©crivait :
« Il aurait été bon d'attirer cette attention dans un tout autre contexte. WikiLeaks a donné un coup de pied dans le nid de frelons, et l'essaim se dirige maintenant vers nous. »
Par l'essaim de frelons, il désignait l'ensemble de l'appareil institutionnel, constitué des responsables politiques, des représentants parlementaires, des magistrats, des chefs de police, des journalistes des grands médias, etc. Ainsi, il en avait une appréciation négative. Si Saylor vénÚre les frelons, Satoshi les craignait profondément. Et le fait que le premier ait inconsciemment répondu au second une décennie plus tard en dit long sur l'évolution de Bitcoin au cours de cette période.
« Bitcoin est destiné à tous »
L'implication dans Bitcoin des financiers de la Silicon Valley et de Wall Street Ă partir de 2013 a fait grincer des dents dans la communauté : pour un certain nombre de membres historiques, cette intrusion n'Ă©tait pas de bonne augure, et allait faire perdre Ă la cryptomonnaie son caractĂšre rebelle. D'oĂč les rĂ©actions Ă©pidermiques qui s'en sont suivies. En juin 2018, par exemple, CĂžbra (le gestionnaire du site Bitcoin.org) appelait sur Twitter à « repousser loin de Bitcoin ces porcs de capital-risqueurs Ă©tatistes venus de la Silicon Valley, de peur qu'ils en fassent un nouvel outil au service de l'Ă©lite mondialiste ». Toutefois, une part grandissante des bitcoineurs voyait dans cette ouverture une Ă©volution naturelle et inĂ©luctable du secteur, nĂ©cessaire pour que l'adoption de Bitcoin se diffuse au grand public. L'influenceur Vortex rĂ©pondait ainsi Ă CĂžbra :
« Bitcoin est un mouvement pacifique qui rendra la monnaie fiat obsolĂšte ; il n'y a pas lieu de dĂ©tester tous les capital-risqueurs, car beaucoup d'entre eux sont honnĂȘtes. Bitcoin est destinĂ© Ă tous ceux qui souhaitent l'utiliser, et pas seulement aux anarchistes. »
Cette idĂ©e s'est rapidement transformĂ©e en formule â « Bitcoin is for everyone », que nous traduisons ici par « Bitcoin est destinĂ© Ă tous » â qui a servi Ă lĂ©gitimer l'inclusion des financiers. De nombreux faiseurs d'opinion l'ont invoquĂ©e, dont entre autres StopAndDecrypt (alias Beautyon), Parker Lewis, Cory Klippsten et MrHodl15. Une expression apparentĂ©e est Ă©galement apparue en 2018 sous la plume de Pierre Rochard pour signifier que le systĂšme est ouvert Ă tout le monde, y compris aux adversaires idĂ©ologiques et gĂ©opolitiques : « Bitcoin est destinĂ© aux ennemis ».
L'idĂ©e a ensuite Ă©tĂ© reprise par Michael Saylor lui-mĂȘme, qui a fait sienne la maxime « Bitcoin is for everyone » en l'utilisant comme titre de sa prĂ©sentation Ă Bitcoin Atlantis en mars 2024. Il concluait son intervention par les paroles suivantes (qui lui ont valu une standing ovation du public) :
« La transformation numĂ©rique du capital, de l'Ă©nergie et de la propriĂ©tĂ© permet Ă chaque individu, chaque famille, chaque entreprise, chaque Ătat et chaque mouvement de tirer le meilleur parti de sa situation et de rĂ©aliser ses plus grandes aspirations. [âŠ] Bitcoin est destinĂ© Ă tous. »

L'argument de l'ouverture se dĂ©fend : il est vrai qu'on voit parfois d'un mauvais Ćil le fait que les personnes qu'on n'aime pas s'impliquent dans le mĂȘme rĂ©seau que nous, et cet aspect a tendance Ă crĂ©er des tensions (comme en tĂ©moigne l'actuel conflit autour de l'inscription de donnĂ©es, ou bien le clivage gauche-droite dans la communautĂ© francophone). En rappelant que Bitcoin s'adresse Ă tout le monde, on indique que le systĂšme ne fait pas de discrimination, malgrĂ© les animositĂ©s qui existent. On prend de la distance par rapport Ă nos propres affects.
Et pourtant, cet argument est un piÚge. Bitcoin est ce que les gens en font : les rÚgles de consensus émanent de la communauté de personnes qui s'en servent. En accueillant de plus en plus d'institutionnels qui font passer le message que le bitcoin est titre financier numérique et qui poussent les nouveaux arrivants à passer par leur intermédiaire plutÎt que de conserver leurs propres clés privées, on affaiblit Bitcoin. La formule « Bitcoin is for everyone » est instrumentalisée pour faire passer la pilule.
Ce n'est pas parce que tout un chacun peut participer qu'il faille pour autant accueillir tout le monde Ă bras ouverts. Quand un loup entre dans la bergerie, les moutons ne devraient-ils pas ĂȘtre mĂ©fiants16 ?
Or, dans ce contexte, Michael Saylor est bel et bien un loup. Il promeut une vision faussĂ©e de Bitcoin, le considĂ©rant comme du capital et non comme un intermĂ©diaire d'Ă©change. Il relĂšgue la conservation personnelle au second plan, ne daignant mĂȘme pas la mettre en place pour sa propre sociĂ©tĂ©. Il s'oppose frontalement Ă la confidentialitĂ© sur la chaine de blocs pourtant essentielle Ă la sĂ©curitĂ© des utilisateurs. Il bloque consciemment tous les changements de protocole, pourtant nĂ©cessaires au dĂ©veloppement de la programmabilitĂ©. Il appelle de ses vĆux une rĂšglementation financiĂšre stricte, Ă base de connaissance du client et de vĂ©rifications en tous genres. Tout ce qu'il dit et fait mĂšne donc Ă la complĂšte neutralisation de Bitcoin.
Saylor envoute les bitcoineurs en les faisant rĂȘver. Il leur explique que Bitcoin va rĂ©ussir Ă contaminer le systĂšme de l'intĂ©rieur tel un cheval de Troie, sans que l'adoption institutionnelle ne l'affecte en retour. Il prĂ©voit que le prix va continuer encore et encore, et qu'il atteindra mĂȘme 21 millions de dollars en 2046. Pour lui, Bitcoin a dĂ©jĂ gagné ; il ne reste plus qu'Ă faire confiance aux banques pour assurer sa croissance.
Par cette maniÚre de fasciner son auditoire, Michael Saylor ressemble à s'y méprendre à Craig Wright, l'individu charismatique qui s'était fait passer pour Satoshi Nakamoto à partir de 2015 et qui avait réussi à créer un culte autour de sa propre version de Bitcoin (BSV). La mystique saylorienne rentre dans cette catégorie, à l'exception qu'elle est autrement plus subtile, et donc beaucoup plus efficace.
Une bonne leçon sur le compromis et la compromission
Voyant les ravages que fait le discours de Michael Saylor sur la façon dont les nouveaux arrivants perçoivent Bitcoin, on peut ĂȘtre tentĂ© de rejeter la faute sur l'homme, qui n'hĂ©site pas Ă utiliser son charme pour parvenir Ă ses fins. On pourrait aussi en imputer la responsabilitĂ© Ă ceux qui lui ont donnĂ© du crĂ©dit, Ă commencer par les podcasteurs amĂ©ricains et les organisateurs de confĂ©rences. Il serait Ă©galement possible, selon un raisonnement moins manichĂ©en, d'expliquer que le succĂšs de la mystique saylorienne parmi les bitcoineurs est le symptĂŽme d'une maladie qui s'est insinuĂ©e depuis longtemps au sein de la communauté : l'amour de l'argent. Mais cette dĂ©nonciation n'aurait probablement que peu d'influence sur le cours des choses. Les gens entendent ce qu'ils ont envie d'entendre, et seul un retour brutal Ă la rĂ©alitĂ© leur fait comprendre la vĂ©ritĂ©, comme toujours.
La diffusion du saylorisme dans Bitcoin est néanmoins une bonne illustration de la différence entre le compromis et la compromission. Les deux sont des formes de renonciation, mais se distinguent par leur esprit. Le compromis est, avant tout, un acte extérieur : il consiste à adapter nos exigences à celles des autres, faire des concessions dans le but d'arriver à un accord commun. La compromission est, quant à elle, une démission intérieure : elle implique de modifier nos convictions profondes, de revenir sur nos principes moraux, afin de soulager la dissonance cognitive qui résulte d'une inadéquation entre nos actions et nos valeurs.
L'histoire de Bitcoin est marquĂ©e par le compromis. Satoshi Nakamoto lui-mĂȘme, pour qui Bitcoin Ă©tait une façon de « conquĂ©rir un nouveau territoire de liberté » sur le plan politique, n'avait pas une attitude profondĂ©ment hostile Ă l'autoritĂ©. MĂȘme s'il connaissait l'importance de la confidentialitĂ©, il a renoncĂ© Ă prĂ©senter Bitcoin comme « monnaie numĂ©rique anonyme » pour ne pas rebuter le grand public ou fĂącher le pouvoir en place. C'est dans le mĂȘme esprit qu'il a confiĂ© les rĂȘnes du projet Ă Gavin Andresen, homme du compromis par excellence, qui aurait notamment une attitude trĂšs mesurĂ©e vis-Ă -vis de la place de marchĂ© du dark web Silk Road17.
Mais ce compromis a progressivement muté en compromission, dont Saylor est devenu l'incarnation la plus éclatante. Le débat sur la pertinence de la conservation personnelle n'aurait jamais pu avoir lieu à l'époque de Satoshi, la conservation par un tiers étant vue comme un pis-aller, « pour la petite monnaie ». Aujourd'hui, ce qui était vu comme un compromis est en train de devenir la normalité, avec les ETF indexés au bitcoin et les produits financiers de MicroStrategy.
Comment donc combattre la compromission ? Puisque le compromis est inĂ©vitable, il y a toujours une tentation de trahir nos principes pour accroitre notre confort mental. La seule maniĂšre de s'opposer Ă cette dĂ©mission intĂ©rieure est ainsi de se souvenir, de nous rappeler pourquoi nous sommes lĂ en premier lieu. Certes, notre position peut Ă©voluer, mais elle n'a pas Ă ĂȘtre antithĂ©tique Ă tout ce que Bitcoin promettait.
« Ce dont nous avons besoin, c'est d'un systĂšme de paiement Ă©lectronique basĂ© sur des preuves cryptographiques plutĂŽt que sur la confiance, qui permettrait Ă deux parties volontaires de rĂ©aliser directement des transactions entre elles sans avoir recours Ă un tiers de confiance. » â Satoshi Nakamoto
Notes
Cet article a été rédigé intégralement sans LLM, hormis les traductions qui ont été réalisées grùce à DeepL et dont certaines sont inspirées de celle de Jacques-Edouard Tiberghien pour Le Trésor de Michael Saylor(à paraitre). L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5, sur la base d'une photographie de Michael Saylor prise par Jason Koerner en 2023.
- Anil Patel, The Treasury of Michael Saylor: How Bitcoin Powers Cultures, Corporations, and Countries in the 21st Century, Yaletown Press, septembre 2025. Cette compilation remaniĂ©e devrait prochainement faire l'objet d'une traduction chez Konsensus par Jacques-Ădouard de la chaine BTC Touchpoint. â©ïž
- Il a en particulier une vision floue sur la menace quantique. En 2025, au micro de Jordan Peterson, il comparait Bitcoin aux autres protocoles que sont la langue anglaise et le systĂšme dĂ©cimal, et affirmait que « si on dispose d'un programme informatique et qu'il devient vulnĂ©rable, il faut le mettre Ă niveau », sous-entendant que c'est le logiciel qu'il faudrait modifier en cas d'attaque quantique et pas le protocole lui-mĂȘme. â©ïž
- Ă Prague en 2025, il prĂ©disait par exemple que le prix unitaire du bitcoin serait de « 21 millions de dollars dans 21 ans ». â©ïž
- Dans la piĂšce d'Eschyle, PromĂ©thĂ©e enchaĂźnĂ©, la titan Ă©numĂšre les bienfaits qu'il a apportĂ© aux mortels : la charpente, l'astrologie, la mathĂ©matique, l'Ă©criture, la domestication, le char Ă deux roues, la navigation maritime, la mĂ©decine, la divination, la mĂ©tallurgie. Il conclut cette liste en disant : « En un mot, tous les arts, chez les humains, sont dus Ă PromĂ©thĂ©e. » (vv. 505â506) Son chĂątiment est dĂ©crit par le dieu HĂ©phaĂŻstos qui, mandatĂ© par Zeus, se charge d'exĂ©cuter la peine : « Fils trop entreprenant de la sage ThĂ©mis, malgrĂ© moi, malgrĂ© toi, je vais t'attacher, avec des chaĂźnes d'airain que rien ne pourra briser, sur ce mont inhabitĂ©, oĂč tu n'entendras la voix, ni ne verras le visage d'aucun mortel ; oĂč, brĂ»lĂ© lentement par les rayons ardents du soleil, ton corps brunira. LĂ , toujours trop tard Ă ton grĂ©, la nuit parsemĂ©e d'Ă©toiles obscurcira le jour, et trop tard le soleil sĂ©chera la rosĂ©e du matin ; car la douleur du mal prĂ©sent t'accablera sans cesse, et ton libĂ©rateur n'est pas nĂ©. » (vv. 18â27) Traduction de François-Jean-Gabriel de La Porte du Theil. â©ïž
- Dans la nouvelle Anthem : Hymne (1938), qui se dĂ©roule dans un monde futuriste oĂč l'individualitĂ© a disparu pour laisser la place au groupe et oĂč les gens n'ont plus de nom distinctif, le hĂ©ros (immatriculĂ© « ĂgalitĂ© 7-2521 ») finit par prendre le nom « PromĂ©thĂ©e ». â©ïž
- L'Atlas Society est une organisation Ă but non lucratif, qui promeut la philosophie d'Ayn Rand aux Ătats-Unis. â©ïž
- Les Enfants de Mathusalem (1941), qui dĂ©peint des personnages ayant acquis une longĂ©vitĂ© par l'eugĂ©nisme et qui sont persĂ©cutĂ©s pour cette raison, constitue en quelque sorte une apologie du transhumanisme par exemple. â©ïž
- En anglais : There Ain't No Such Thing As A Free Lunch (TANSTAAFL). â©ïž
- Dans l'entrevue citĂ©e, Saylor dit clairement qu'« il n'existe pas de monnaie numĂ©rique » hormis le bitcoin et que le dollar et l'euro « forment du crĂ©dit et [âŠ] ne sont pas adossĂ©s Ă de l'Ă©nergie ». Pourtant, la monnaie numĂ©rique Ă©mise par les banques centrales et dĂ©tenue en rĂ©serve par les banques commerciales constitue bel et bien de la monnaie de base strictement numĂ©rique, n'Ă©tant pas basĂ©e sur une relation de crĂ©dit. Le systĂšme des taux directeurs tente de reproduire le mĂ©canisme en imposant des « taux d'intĂ©rĂȘt » sur la monnaie nouvellement produite, mais il s'agit d'un dispositif de rĂ©gulation de la crĂ©ation monĂ©taire, pas d'une crĂ©ance quelconque. â©ïž
- Cette vision rappelle un peu l'argumentaire dĂ©veloppĂ© par Pierre Noizat dans son ouvrage L'Ănergie, face cachĂ©e de la monnaie, publiĂ© chez Konsensus en 2024. â©ïž
- L'hypothĂšse de la Reine rouge tire son nom d'un Ă©pisode du deuxiĂšme volet d'Alice au pays des merveilles, dans lequel Alice et le personnage de la Reine rouge se mettent Ă faire la course, et oĂč Alice remarque que les objets qui les entourent ne bougent pas. La Reine rouge lui explique alors que la physique du Pays du miroir n'est pas la mĂȘme : « Ici, vois-tu, on est obligĂ© de courir tant qu'on peut pour rester au mĂȘme endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! » (Lewis Carroll, De l'autre cĂŽtĂ© du miroir (1871), traduction libre) Cette derniĂšre citation a trĂšs judicieusement Ă©tĂ© incorporĂ©e par Anil Patel dans son anthologie des dires de Saylor. â©ïž
- La confidentialitĂ©, dĂ©crite dans la section 10 du livre blanc, est indissociable d'une conservation personnelle sereine. La liaison d'une adresse Ă l'identitĂ© de son propriĂ©taire facilite non seulement l'application des rĂšglementations et la perception des taxes par l'Ătat, mais aussi le vol par les criminels communs, comme la vague de sĂ©questrations de 2025â2026 en France l'a amplement dĂ©montrĂ©. â©ïž
- Ce tweet est longtemps restĂ© Ă©pinglĂ© sur son profil, jusqu'Ă ĂȘtre remplacĂ© en avril 2026. â©ïž
- « Je sĂšmerai devant toi ma terreur, je jetterai la confusion chez tous les peuples oĂč tu pĂ©nĂ©treras, et je ferai dĂ©taler tous tes ennemis. J'enverrai devant toi des frelons qui chasseront les Hivvites, les CananĂ©ens et les Hittites devant toi. » â Ex 23:27â28. On peut aussi penser Ă l'infestation des moustiques, Ă l'envahissement par les taons ou aux nuĂ©es de sauterelles qui font partie des 10 plaies d'Ăgypte. â©ïž
- La formule a aussi Ă©tĂ© utilisĂ©e comme titre d'un livre Ă©crit par la podcasteuse Natalie Brunell en 2025. â©ïž
- « MĂ©fiez-vous des faux prophĂštes, qui viennent Ă vous dĂ©guisĂ©s en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces. C'est Ă leurs fruits que vous les reconnaĂźtrez. Cueille-t-on des raisins sur des Ă©pines ? Ou des figues sur des chardons ? » â Mt 7:15â16. â©ïž
- Sans ĂȘtre favorable Ă Silk Road, Gavin Andresen a dĂ©fendu l'utilisation anonyme de Bitcoin. En juin 2011, Ă la suite de l'intervention du sĂ©nateur Chuck Schumer accusant la cryptomonnaie de faciliter le blanchiment d'argent et le trafic de drogue, il Ă©crivait sur son blog : « Personne ne peut contrĂŽler ce qui est achetĂ© avec les bitcoins, tout comme ma banque locale ne peut contrĂŽler ce que je fais des espĂšces que je retire du distributeur de billets. » Cette attitude diffĂšre d'une part de la dĂ©marche anarchiste d'un Amir Taaki, qui dĂ©fendait bec et ongles l'usage de Bitcoin par WikiLeaks et par Silk Road, et d'autre part de la posture collaborationniste d'un Jeff Garzik, qui expliquait qu'il Ă©tait « tout Ă fait stupide de tenter d'effectuer des transactions illicites importantes avec des bitcoins ». â©ïž