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La pensĂ©e technocratique et l’abolition de la monnaie

May 2nd 2026 at 10:00

Savez-vous ce qu’est un technocrate ? Lorsque le terme est Ă©voquĂ©, on pense vaguement Ă  un bureaucrate bien nourri, fonctionnaire habituĂ© de l’administration publique, dont les dĂ©cisions politiques se basent sur des Ă©tudes statistiques plutĂŽt que sur des considĂ©rations sociales et humaines. NĂ©anmoins cette image n’est qu’une version Ă©dulcorĂ©e de ce que reprĂ©sente l’idĂ©ologie technocratique originelle : le rĂšgne absolu de la technique et de ses reprĂ©sentants (les scientifiques et les ingĂ©nieurs) aboutissant Ă  une gestion rationnelle et planifiĂ©e de la sociĂ©tĂ©.

Cette philosophie politique est nĂ©e avec la rĂ©volution industrielle, et a culminĂ© avec le mouvement technocratique amĂ©ricain des annĂ©es 1930 menĂ© par Howard Scott. Si elle ne s’est jamais directement emparĂ©e du pouvoir oĂč que ce soit, elle a nĂ©anmoins profondĂ©ment influencĂ© la politique de l’Occident et continue de le faire de nos jours, d’Emmanuel Macron Ă  Donald Trump en passant par Jinping Xi. De plus, Ă  l’heure oĂč la technique est de plus en plus prĂ©sente dans nos vies avec la numĂ©risation accĂ©lĂ©rĂ©e de la sociĂ©tĂ©, l’effet de cette philosophie prend une toute autre dimension.

La pensĂ©e technocratique tient un discours dur sur l’économie : elle abhorre le marchĂ© libre, et prĂŽne la planification pure et simple. En particulier, elle propose d’abolir la monnaie telle que nous la connaissons pour lui substituer un systĂšme de distribution centralisĂ©. Dans cet article, je me propose de retracer les origines de cette pensĂ©e et d’examiner plus en dĂ©tail son discours inquiĂ©tant sur le systĂšme monĂ©taire.

À l’origine de la technocratie : le saint-simonisme

La technocratie est, comme son nom l’indique, une forme de gouvernement oĂč le pouvoir est laissĂ© Ă  la technique, ou du moins Ă  ses reprĂ©sentants, c’est-Ă -dire les scientifiques et les ingĂ©nieurs. Elle recourt entre autres Ă  une planification de l’économie, et refuse en cela de laisser faire le marchĂ©. Le terme a Ă©tĂ© créé en 1919 par l’ingĂ©nieur amĂ©ricain William H. Smyth, qui la dĂ©crivait comme une « dĂ©mocratie industrielle rationalisĂ©e », et il s’est par la suite popularisĂ© par le biais du mouvement technocratique amĂ©ricain au dĂ©but des annĂ©es 30.

À l’époque, il ne s’agissait pas d’une idĂ©e nouvelle. La pensĂ©e technocratique a Ă©mergĂ© avec le progrĂšs technique issu de la rĂ©volution industrielle. Certaines personnes, constatant que la science permettait de rĂ©soudre le problĂšme de la production des biens, voulaient appliquer cette mĂȘme science Ă  la politique, c’est-Ă -dire Ă  la distribution des richesses.

La pensĂ©e technocratique prend en particulier racine dans le saint-simonisme, courant de pensĂ©e nĂ© au dĂ©but du XIXe siĂšcle, fondĂ© par le philosophe, Ă©conomiste et militaire français Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon. Cette doctrine industrialiste prĂŽnait l’organisation rationnelle de la sociĂ©tĂ© afin de rĂ©partir le travail et la richesse produite : « à chacun selon sa capacitĂ©, Ă  chaque capacitĂ© selon ses Ɠuvres1 ». Cette doctrine avait Ă©galement un pan spirituel, se voulant ĂȘtre un « nouveau christianisme », une religion rationaliste sans dieu, censĂ©e dĂ©barrasser les hommes de leur Ă©goĂŻsme.

Saint-Simon, fondateur de la religion nouvelle, gravure de Gottfried Engelmann en 1825 (source : Wikimédia)

Concernant l’organisation Ă©conomique, Saint-Simon s’est contentĂ© de donner des principes gĂ©nĂ©raux, et n’a pas eu de mot particulier sur la monnaie. Toutefois, ses disciples, menĂ©s par Prosper Enfantin et Armand Bazard, s’en sont chargĂ©s. Dans la Doctrine de Saint-Simon publiĂ©e en 1931, ils imaginaient ainsi un « systĂšme gĂ©nĂ©ral de banques » qui ferait circuler des « crĂ©dits », en les distribuant aux travailleurs :

« Ce systĂšme comprendrait d’abord une banque centrale reprĂ©sentant le gouvernement, dans l’ordre matĂ©riel : cette banque serait dĂ©positaire de toutes les richesses, du fonds entier de production, de tous les instrumens de travail, en un mot, de ce qui compose aujourd’hui la masse entiĂšre des propriĂ©tĂ©s individuelles.

De cette banque centrale dĂ©pendraient des banques de second ordre qui n’en seraient que le prolongement, et au moyen desquelles elle se tiendrait en rapport avec les principales localitĂ©s, pour en connaĂźtre les besoins et la puissance productrice ; celles-ci commanderaient encore, dans la circonscription territoriale qu’elles embrasseraient, Ă  des banques de plus en plus spĂ©ciales, embrassant un champ moins Ă©tendu, des rameaux plus faibles de l’arbre de l’industrie.

Aux banques supĂ©rieures convergeraient tous les besoins ; d’elles divergeraient tous les efforts : la banque gĂ©nĂ©rale n’accorderait aux localitĂ©s des crĂ©dits, c’est-Ă -dire ne leur livrerait des instruisons de travail, qu’aprĂšs avoir balancĂ© et combinĂ© les opĂ©rations diverses ; et ces crĂ©dits seraient ensuite rĂ©partis entre les travailleurs par les banques spĂ©ciales, reprĂ©sentant les diffĂ©rentes branches de l’industrie. »

Ces idĂ©es ont aussi inspirĂ© un certain nombre de doctrines et d’expĂ©riences socialistes en France, mĂȘme si le socialisme (courant idĂ©ologique alors naissant) diffĂ©rait sensiblement par sa dĂ©marche Ă©galitaire et dĂ©mocratique. La vulgate saint-simonienne a ainsi influencĂ© le communisme de Louis Blanc, le mutuellisme de Pierre-Joseph Proudhon, et le « socialisme scientifique » de Marx et Engels.

Les clubs nationalistes d’Edward Bellamy

La pensĂ©e technocratique a connu un nouvel essor Ă  partir de la fin du XIXe siĂšcle. Les États-Unis ont en particulier Ă©tĂ© propices au foisonnement de ces idĂ©es, en raison de leur industrialisation rapide Ă  partir de la guerre de SĂ©cession. À titre d’illustration, le nombre d’ingĂ©nieurs dans le pays, qui n’était de 7 000 en 1870, est passĂ© Ă  28 000 en 1890, puis 43 000 en 1900, pour finalement atteindre 226 000 en 1930. Cette Ă©volution a provoquĂ© une mutation idĂ©ologique profonde au tournant du XXe siĂšcle, faisant advenir ce qu’on a appelĂ© la Progressive Era, une pĂ©riode de rĂ©formes Ă©conomiques et sociales, s’opposant au laissez-faire et Ă  l’individualisme du Gilded Age qui la prĂ©cĂ©dait.

L’une des personnes qui Ă©mettaient alors des idĂ©es progressistes Ă©tait le journaliste et auteur amĂ©ricain Edward Bellamy. En 1888, alors qu’il n’avait que 27 ans, ce dernier a publiĂ© un roman d’anticipation utopique, intitulĂ© Looking Backward 2000–1887 (et traduit en français sous le nom Cent ans aprĂšs ou l’An 2000), dans lequel il dĂ©crivait une sociĂ©tĂ© future, ayant rompu avec le capitalisme et l’individualisme pour lui substituer la mĂ©ritocratie et l’égalitĂ©. Dans ce monde, le commerce et la monnaie ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par un systĂšme de distribution contrĂŽlĂ© par l’État, oĂč les citoyens utilisent une « carte de crĂ©dit » (terme inĂ©dit Ă  l’époque) pour subvenir Ă  leurs besoins. Dans le roman, le docteur Leete (homme de l’an 2000) explique au protagoniste (projetĂ© dans le futur) le fonctionnement de ce systĂšme :

« Un crĂ©dit, correspondant Ă  sa part du produit annuel de la nation, est ouvert Ă  chaque citoyen, au commencement de l’annĂ©e, et inscrit sur les livres de l’Etat. On lui dĂ©livre une carte de crĂ©dit, au moyen de laquelle il se procure, quand il veut, dans les magasins nationaux Ă©tablis dans toutes les communes, tout ce qu’il peut dĂ©sirer. Vous voyez que ce systĂšme supprime toute transaction commerciale entre producteurs et consommateurs2. »

Couverture de l’édition illustrĂ©e de Looking Backward, 1890

Cet ouvrage de fiction a connu un succĂšs populaire retentissant aux États-Unis, Ă©tant vendu Ă  prĂšs de 400 000 exemplaires en l’espace d’une dĂ©cennie, ce qui en a fait le troisiĂšme roman le plus vendu du XIXe siĂšcle outre-Atlantique. Cet ouvrage a eu pour consĂ©quence de crĂ©er un vĂ©ritable mouvement intellectuel Ă  tendance socialiste, formĂ© des partisans de Bellamy, Ă  Boston d’abord, puis tout autour de l’AmĂ©rique du Nord. Les membres de ce mouvement se faisaient appeler les « nationalistes » en raison de leur revendication principale : la nationalisation des biens de production.

On a assistĂ© Ă  la formation de plus de 500 associations nommĂ©es « clubs nationalistes » aux quatre coins du continent. Une revue mensuelle, The Nationalist, a Ă©tĂ© lancĂ©e en 1889. Et Bellamy lui-mĂȘme s’est joint Ă  l’effort, publiant un « programme des nationalistes » en 1894, dans lequel il dĂ©crivait le nationalisme comme une « dĂ©mocratie Ă©conomique » qui visait « à instaurer l’égalitĂ© Ă©conomique en appliquant le principe dĂ©mocratique Ă  la production et Ă  la rĂ©partition des richesses » et Ă  mettre les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques du pays entre les mains d’« organismes publics responsables Ɠuvrant pour le bien-ĂȘtre gĂ©nĂ©ral ». Le mouvement a cependant pĂ©riclitĂ© avec l’implication de ses membres dans la politique Ă©tasunienne (qui se sont notamment ralliĂ©s au jeune Parti populiste lors de l’élection prĂ©sidentielle de 1892) et Ă  cause d’un manque de financement. Il Ă©tait nĂ©anmoins avant-coureur du mouvement technocratique3, qui a pris son plein essor quelques dĂ©cennies plus tard.

Henry Gantt, Thorstein Veblen et la Technical Alliance

L’industrialisation de l’AmĂ©rique a poussĂ© Ă  une gestion de plus en plus rationnelle du travail au sein des usines. À la fin du XIXe siĂšcle, l’ingĂ©nieur amĂ©ricain FrĂ©dĂ©ric Taylor a mis au point un modĂšle d’organisation scientifique du travail, qui porterait plus tard son nom : le taylorisme. Cette mĂ©thode, formalisĂ©e dĂ©finitivement dans ses Principes d’organisation scientifique des usines en 1911, consistait Ă  donner une tĂąche Ă  chaque ouvrier Ă  exĂ©cuter dans un temps dĂ©terminĂ©, afin d’accroitre la productivitĂ© de l’entreprise.

Cette volontĂ© d’optimisation rationnelle ne s’est toutefois pas limitĂ©e au secteur Ă©conomique, et certains thĂ©oriciens ont tentĂ© de l’appliquer Ă  la politique. C’était le cas de l’ingĂ©nieur et consultant Henry Gantt, qui avait Ă©tĂ© l’assistant de Taylor pendant plus d’une dĂ©cennie et qui s’était fait connaitre en mettant au point l’outil de gestion de projet qui porterait son nom, le « diagramme de Gantt », en 1910. Avec le dĂ©clenchement de la Grande Guerre en 1914, ce dernier a cherchĂ© Ă  mettre en pratique les principes d’efficacitĂ© industriels dans les secteurs politique et militaire. En avril 1916, il Ă©crivait :

« Il apparaĂźt de plus en plus clairement que les principes qui sous-tendent l’efficacitĂ© industrielle et militaire sont les mĂȘmes et qu’une nation, pour ĂȘtre efficace sur le plan militaire, doit d’abord l’ĂȘtre sur le plan industriel4. »

Henry L. Gantt en 1916 (source : Engineering Magazine via Wikimedia)

En dĂ©cembre 1916, lors de l’assemblĂ©e annuelle de l’American Society of Mechanical Engineers (ASME) Ă  New York, Gantt a inspirĂ© la formation d’un groupe de rĂ©flexion de 34 personnes appelĂ© The New Machine, qu’il a dirigĂ© avec un certain Charles Ferguson. Le groupe se focalisait sur l’élimination des faiblesses qui, selon ses fondateurs, s’étaient insinuĂ©es dans le systĂšme Ă©conomique. Il prĂ©conisait entre autres de « s’attaquer aux causes des frais gĂ©nĂ©raux excessifs et de la flambĂ©e des prix en remĂ©diant aux inefficacitĂ©s de la main-d’Ɠuvre et de la direction, en modifiant le climat de laxisme qui [rĂšgnait] dans le monde des affaires et de l’industrie, et en mettant fin Ă  la pratique consistant Ă  surĂ©valuer la valeur des biens immobiliers industriels5 ». Mais ces ambitions affichĂ©es n’ont pas portĂ© beaucoup de fruits, et le groupe s’est dissout aprĂšs la mort de Gantt en 1919.

Parmi les sources d’inspiration de Henry Gantt, on retrouvait les idĂ©es de Thorstein Veblen, Ă©conomiste et sociologue amĂ©ricain, Ă  l’origine des concepts de « rivalitĂ© pĂ©cuniaire » et de « consommation ostentatoire ». Veblen Ă©tait notamment l’auteur de The Theory of Business Enterprise (1904), oĂč il avait examinĂ© le conflit entre les intĂ©rĂȘts commerciaux axĂ©s sur le profit et les besoins sociĂ©taux plus larges. Voyant les efforts rĂ©alisĂ©s par Gantt avec The New Machine (ainsi que ceux de Morris Cooke, autre disciple de Taylor et dirigeant d’un groupe planiste au sein de l’ASME), Veblen s’est fortement intĂ©ressĂ© aux ingĂ©nieurs et Ă  leur potentiel de direction. Au cours de l’annĂ©e 1919, il a Ă©crit une sĂ©rie d’essais pour le magazine The Dial 6, oĂč il critiquait le « systĂšme des prix », affirmant que le systĂšme de marchĂ© Ă©tait inefficace car la recherche du profit faussait la production. Il spĂ©culait Ă  propos d’une prise de pouvoir par les ingĂ©nieurs, qui formeraient ce qu’il nommait le « soviet des techniciens », en rĂ©fĂ©rence Ă  la rĂ©volution bolchĂ©vique survenue quelques annĂ©es auparavant.

À la fin de l’annĂ©e 1919, Veblen a participĂ© Ă  la fondation de la New School for Social Research, universitĂ© privĂ©e new-yorkaise qui offrait un enseignement libre des sciences humaines et sociales. C’est dans cette derniĂšre que s’est formellement constituĂ©e la Technical Alliance, un groupe constituĂ© de d’ingĂ©nieurs, de mathĂ©maticiens, de scientifiques, de statisticiens et d’économistes, dont beaucoup appartenaient Ă  l’école. Les buts de cette association Ă©taient :

  • « de mettre en Ă©vidence les gaspillages et les dĂ©perditions du systĂšme industriel actuel » ;
  • « d’établir une estimation des matiĂšres premiĂšres et de la main-d’Ɠuvre nĂ©cessaires pour garantir aux diffĂ©rents membres de la sociĂ©tĂ© un certain niveau de confort » ;
  • « de montrer schĂ©matiquement comment [fonctionnait] le systĂšme actuel de production et de distribution, et, parallĂšlement, d’élaborer un modĂšle provisoire de production et de distribution entiĂšrement coordonnĂ©es ».

La Technical Alliance proposait de mener des recherches concernant le systĂšme industriel, et en particulier sur ses inefficacitĂ©s. Elle offrait aussi des services d’ingĂ©nierie appliquĂ©e pour les organisations publiques et les grands groupes industriels.

Organigramme de la Technical Alliance, vers 1920 (source : The Words and Wisdom of Howard Scott)

Outre Thorstein Veblen (qui n’était nĂ©anmoins presque pas impliquĂ©, Ă©tant souffrant et ayant perdu sa femme Ă  l’automne 1920), plusieurs personnalitĂ©s en vogue dans le monde scientifique faisaient partie de l’association, dont l’ingĂ©nieur en Ă©lectricitĂ© Charles Steinmetz, le physicien Richard C. Tolman et le statisticien Leland Olds. Mais un homme se dĂ©tachait du reste du groupe, et en constituait le rĂ©el meneur idĂ©ologique : Howard Scott.

La technocratie d’Howard Scott

Howard Scott Ă©tait un AmĂ©ricain nĂ© en 1890 qui se prĂ©sentait comme un ingĂ©nieur. Il Ă©tait plutĂŽt Ă©nigmatique sur son passĂ©, Ă  tel point que son expertise technique serait plus tard remise en question. À la fin de l’annĂ©e 1919, il occupait la position d’ingĂ©nieur en chef de la Technical Alliance, dont il Ă©tait la tĂȘte pensante et le meneur idĂ©ologique. En particulier, il en avait rĂ©digĂ© le programme et se chargeait de rĂ©pondre Ă  la presse.

Il défendait un point de vue purement technocratique. En février 1921, dans une entrevue accordée au New York World, il affirmait :

« Les techniciens sont les seuls Ă  savoir comment les choses se font. Ils ne sont pas les seuls producteurs, mais ils sont les seuls Ă  savoir comment la production s’effectue. Les banquiers, eux, ne le savent pas. Les politiciens et les diplomates ne le savent pas. Si ces gens-lĂ  le savaient, ils auraient dĂ©jĂ  lancĂ© le processus. Ils sont tous favorables Ă  la production – tout le monde l’est ; mais ceux qui ont Ă©tĂ© aux commandes jusqu’à prĂ©sent ne savent pas comment s’y prendre, tandis que ceux qui savent comment s’y prendre n’ont pas encore considĂ©rĂ© que cela relevait de leur compĂ©tence. »

Il poursuivait :

« On pourrait rĂ©sumer tout le problĂšme comme Ă©tant celui de l’élimination du gaspillage. [
] L’ingĂ©nieur reconnaĂźt que l’oisivetĂ© est un gaspillage, que la duplication des efforts est un gaspillage, et que l’épuisement inutile de toute ressource naturelle est un gaspillage. Si nous parvenons Ă  Ă©liminer l’oisivetĂ© et la duplication des efforts, nous pourrions connaĂźtre une prospĂ©ritĂ© immĂ©diate – une prospĂ©ritĂ© telle que le monde n’en a jamais connue. Si nous parvenons ensuite Ă  trouver un moyen de gĂ©rer nos ressources naturelles, nous pourrions rendre cette prospĂ©ritĂ© permanente. »

L’Alliance a Ă©tĂ© cependant dissoute au cours de l’annĂ©e 1921, Ă  cause d’une dissension interne liĂ©e notamment au tempĂ©rament de Scott. À la suite de cette brouille, Howard Scott a peaufinĂ© sa thĂ©orie, refusant d’abandonner sa vision et passant son temps libre Ă  Greenwich Village pour en discuter avec qui voulait l’écouter. Il gĂ©rait en parallĂšle une petite manufacture de cire pour sols dans le New Jersey pour subvenir Ă  ses besoins.

À la fin de la dĂ©cennie, un Ă©vĂšnement est venu changer le cours des choses : le krach d’octobre 1929, dont les effets devaient se faire ressentir pendant plusieurs annĂ©es, au cours de ce que l’on a appelĂ© la Grande DĂ©pression. Beaucoup y ont vu un Ă©chec du systĂšme en place, et ont cherchĂ© des solutions, ce qui a inĂ©vitablement ravivĂ© l’idĂ©e technocratique. Howard Scott est ainsi revenu sur les devants de la scĂšne : en 1930, il a relancĂ© une enquĂȘte sur l’énergie Ă  l’universitĂ© Columbia (intitulĂ©e « Energy Survey of North America ») ; en 1931, il a remis sur pieds la Technical Alliance avec avec le gĂ©ophysicien M. King Hubbert (futur thĂ©oricien du pic pĂ©trolier) et quelques anciens membres de l’organisation ; et en 1932, il a commencĂ© Ă  communiquer les premiĂšres conclusions de sa recherche.

Howard Scott Ă  l’hĂŽtel Morrison Ă  Chicago le 29 juin 1933 ; il est entourĂ© par (de gauche Ă  droite) M. King Hubbert, William Knight et Ernest N. Howe (source : Associated Press via Technocracy Technate Picture Archive)

Étant donnĂ© le contexte Ă©conomique de l’époque, son ton Ă©tait volontiers catastrophique et prophĂ©tique, et il se prĂ©sentait comme un sauveur7. En aoĂ»t 1932, par l’entremise du professeur Walter Rautenstrauch (prĂ©sident du dĂ©partement gĂ©nie industriel de Columbia), un article concernant l’enquĂȘte sur l’énergie a Ă©tĂ© publiĂ© dans le New York Times. Howard Scott y prĂ©disait l’augmentation du chĂŽmage et « l’effondrement du systĂšme » si aucune dĂ©cision concernant la rĂ©partition de l’énergie n’était prise. Ce mouvement naissant, qui a pris alors le nom de technocratie8, a attirĂ© l’attention du public et les articles se sont multipliĂ©s dans la presse, aboutissant Ă  une vĂ©ritable frĂ©nĂ©sie mĂ©diatique.

Nombre d’articles rĂ©digĂ©s sur le mouvement technocratique, dans le New York Times dans les revues (source : David Adair)

Au plus haut de l’engouement, Howard Scott soutenait que l’effondrement du systĂšme des prix Ă©tait Ă  la fois inĂ©luctable et imminent. Dans un article publiĂ© en janvier 1933 dans le Harper’s Magazine, il affirmait avec emphase :

« Une crise dans l’histoire de la civilisation amĂ©ricaine est imminente. La nation se trouve Ă  l’aube d’un Ă©vĂ©nement qui est Ă  la fois une opportunitĂ© et une catastrophe. L’opportunitĂ© porte sur le bien-ĂȘtre social, la catastrophe est l’échec du systĂšme des prix ; et il n’est possible d’échapper ni Ă  l’une ni Ă  l’autre. La meule des dieux a presque accompli son Ɠuvre, et elle a moulu la farine avec une finesse extrĂȘme. »

Mais l’enthousiasme du grand public pour la technocratie de Scott a Ă©tĂ© de courte durĂ©e. D’une part, l’accession de Franklin D. Roosevelt Ă  la prĂ©sidence et l’application de son New Deal ont eu pour effet de rĂ©pondre partiellement aux revendications sociales. D’autre part, un discours d’Howard Scott donnĂ© Ă  l’hĂŽtel Pierre 13 janvier 1933 (et retransmis Ă  la radio) a profondĂ©ment déçu l’élite industrielle, qui s’est aperçue de son amateurisme.

AprĂšs cet apogĂ©e mĂ©diatique, le mouvement s’est scindĂ© en plusieurs branches, dont celle de Harold Loeb, rĂ©formiste, qui durerait quelques annĂ©es. Mais la principale branche restait celle d’Howard Scott, plus rĂ©volutionnaire, qui se concentrait autour de la sociĂ©tĂ© commerciale Technocracy Inc., enregistrĂ©e en 1934.

Le mouvement a alors pris des atours sectaires : il a adoptĂ© le symbole du yin et du yang comme emblĂšme ; le rouge vermillon et le gris argentĂ© ont Ă©tĂ© choisis comme couleurs officielles ; et ses membres se sont mis Ă  porter des uniformes et Ă  faire des saluts militaires. Un slogan a Ă©tĂ© trouvé : « la science appliquĂ©e Ă  l’ordre social9 ». Technocracy Inc. a Ă©ditĂ© plusieurs ouvrages de propagande, dont le propre livre de Scott intitulĂ© Science versus Chaos. Le programme politique du mouvement s’est clarifiĂ©, son but Ă©tant de faire advenir une « zone continentale soumise Ă  un contrĂŽle technique » en AmĂ©rique du Nord : le « technat d’AmĂ©rique ». Les technocrates, comme l’explique David Adair, se voyaient davantage comme une Ă©lite, « et qui plus est une Ă©lite biologique ». Cette ambition radicale a notamment attirĂ© des auteurs de science-fiction, comme Hugo Gernsback (l’inventeur du terme « scientific fiction »), T. Bruce Yerke, ou encore le jeune Ray Bradbury.

Technat d’AmĂ©rique, illustration de 1940 (source : Cornell)

Les certificats d’énergie de Technocracy Inc.

Howard Scott articulait son discours autour de la critique du systĂšme des prix, qu’il jugeait ĂȘtre la cause des maux de la sociĂ©tĂ©. Il lui opposait une conception Ă©nergĂ©tique de la valeur : en janvier 1933, il affirmait ainsi que le dollar Ă©tait une « unitĂ© purement arbitraire », et mettait en avant la « constance de l’unitĂ© d’énergie ». Il expliquait :

« L’énergie se prĂ©sente sous de nombreuses formes, mais il est possible de les mesurer en unitĂ©s de travail — l’erg et le joule — ou en unitĂ©s de chaleur — la calorie. C’est le fait que toutes les formes d’énergie, quelles qu’elles soient, puissent ĂȘtre mesurĂ©es en ergs, en joules ou en calories qui revĂȘt une importance capitale. La rĂ©solution des problĂšmes sociaux de notre Ă©poque dĂ©pend de la reconnaissance de ce fait. Un dollar peut valoir — en pouvoir d’achat — tant aujourd’hui et plus ou moins demain, mais une unitĂ© de travail ou de chaleur est la mĂȘme en 1900, 1929, 1933 ou en l’an 2000. »

Il prĂ©conisait donc l’abolition du systĂšme des prix, qui se matĂ©rialiserait par le remplacement de la monnaie par un « intermĂ©diaire de distribution ». Il dĂ©fendait la mise en place de certificats d’énergie attribuĂ©s Ă  chaque citoyen, qui seraient des parts de l’énergie totale produite et qui ne pourraient pas ĂȘtre Ă©changĂ©es ou prĂȘtĂ©es (mettant fin Ă  la spĂ©culation et aux bulles de crĂ©dit). En 1932, il expliquait :

« Toute unitĂ© de mesure sous contrĂŽle technologique constituerait une certification de l’énergie disponible convertie. Ces unitĂ©s de certification n’auraient de validitĂ© que pendant la pĂ©riode d’équilibre de charge pour laquelle elles ont Ă©tĂ© Ă©mises. »

La vision d’Howard Scott a par la suite Ă©tĂ© affinĂ©e par ses disciples. En 1937, un technocrate appelĂ© Harold Fezer a dĂ©taillĂ© Ă  quoi pouvait ressembler ce systĂšme de certificats d’énergie. Il Ă©crivait :

« Le nombre total de certificats qui seront Ă©mis correspondra Ă  la quantitĂ© totale d’énergie nette convertie lors de la fabrication de biens et de la prestation de services. Tous les coĂ»ts d’exploitation, de remplacement, d’entretien et d’extension (en Ă©nergie) du complexe continental, ainsi que tous les coĂ»ts liĂ©s aux services et prestations commerciaux (tels que les transports locaux, la santĂ© publique et la fourniture d’une surface habitable minimale pour chaque individu) sont dĂ©duits avant de calculer l’énergie nette. La conversion de l’énergie humaine n’entre pas dans ce calcul puisqu’elle reprĂ©sente moins de 2 % de l’énergie totale consommĂ©e. La part de chaque individu n’est pas basĂ©e sur sa contribution en termes de travail ou d’effort Ă  l’ensemble des opĂ©rations de la zone. La thĂ©orie de la « valeur » travail — ou de toute autre « valeur » — n’existe pas. [
] Le certificat sera dĂ©livrĂ© directement Ă  l’individu. Il est incessible et non nĂ©gociable, et ne peut donc ĂȘtre volĂ©, perdu, prĂȘtĂ©, empruntĂ© ou donnĂ©. Il n’est pas cumulable, ne peut donc pas ĂȘtre Ă©pargnĂ©, et ne porte pas d’intĂ©rĂȘts. Il n’est pas obligatoire de le dĂ©penser, mais il perd sa validitĂ© aprĂšs une pĂ©riode dĂ©terminĂ©e. »

Fezer dĂ©crivait ensuite l’aspect purement pratique de la chose. Le certificat serait « imprimĂ© sur du papier filigranĂ© et dĂ©livrĂ© sous forme de bandes pliĂ©es en carnets rectangulaires suffisamment petits pour ĂȘtre facilement transportĂ©s dans une poche ».

Exemple de certificat d’énergie (source : Harold Fezer)

Le systĂšme dĂ©fendu par les technocrates Ă©tait un systĂšme de surveillance Ă©conomique total. Fezer dĂ©crivait comment ce systĂšme pouvait fonctionner avec les techniques de l’époque :

« Les perforations prĂ©vues permettent l’utilisation d’une cellule photoĂ©lectrique. GrĂące Ă  ce dispositif, il sera possible d’enregistrer automatiquement et pratiquement instantanĂ©ment la date, l’heure, la quantitĂ© et le type d’achat, ainsi que les coordonnĂ©es complĂštes de la personne effectuant l’achat. Les totaux pour le continent ou toute partie du continent seront rapidement disponibles Ă  tout moment. On verra Ă  quel point ce systĂšme — la cellule photoĂ©lectrique et le certificat d’énergie — sera indispensable pour le maintien de calendriers de production adĂ©quats et de stocks suffisants. GrĂące Ă  lui, de nombreux types de vĂ©rifications pourront ĂȘtre effectuĂ©s rapidement. Si nĂ©cessaire, les dĂ©placements d’un individu pourront ĂȘtre retracĂ©s Ă  partir de ses achats Ă  travers le continent. »

Ainsi, le mouvement technocratique d’Howard Scott a thĂ©orisĂ© l’ambition totalitaire par excellence : l’abolition de la monnaie et du systĂšme Ă©conomique tels que nous les connaissons, au profit d’un systĂšme de distribution requĂ©rant la surveillance et le contrĂŽle de chaque citoyen.

Le nouvel ordre mondial de H. G. Wells

Un dernier idĂ©ologue de la pensĂ©e technocratique, contemporain du mouvement d’Howard Scott, est l’écrivain de science-fiction britannique Herbert George Wells, qui, avant de connaitre le succĂšs littĂ©raire, avait Ă©tudiĂ© la science Ă  la Normal School of Science de Londres (et notamment la biologie auprĂšs de Thomas Huxley, le « bouledogue de Darwin »). L’écrivain a exposĂ© sa vision du monde dans ses Ɠuvres, tant au sein de ses romans que ses essais : un point de vue planiste et socialiste, radicalement opposĂ© Ă  l’individualitĂ© et Ă  la confidentialitĂ©10. Il y anticipait rĂ©guliĂšrement l’avĂšnement d’un État mondial rationaliste, qui remĂ©dierait aux maux du libre-arbitre humain, comme la guerre11. Cette obsession technocratique, dĂ©jĂ  prĂ©sente dĂšs ses premiers romans, est devenue de plus en plus explicite au fur et Ă  mesure du temps.

H. G. Wells en 1920, portrait réalisé par George Charles Beresford (source : Wikimedia)

H.G. Wells a donnĂ© un aperçu de sa vision de la monnaie dans son roman The Shape of Things to Come, publiĂ© en 1933. Dans celui-ci, une longue rĂ©cession Ă©conomique a provoquĂ© une guerre majeure qui a laissĂ© l’Europe dĂ©vastĂ©e et menacĂ©e par la peste. Les nations dotĂ©es des forces aĂ©riennes les plus puissantes ont mis en place une dictature bienveillante : la « dictature aĂ©rienne », dominĂ©e par les techniciens, scientifiques et pilotes, dont la capitale se trouve Ă  Bassorah en actuel Irak. Cette organisation amĂšne la paix dans le monde en abolissant les divisions nationales, en faisant respecter l’anglais de base (le « basic » d’Ogden), en promouvant l’apprentissage scientifique et en interdisant la religion (qu’il s’agisse de l’islam ou du catholicisme).

ScĂšne de Things to Come (1836), adaptation cinĂ©matographique du livre de Wells, oĂč le rĂ©gime rationaliste de Bassorah soumet les « derniers vestiges sinistres d’anciens soldats prĂ©dateurs » (source : Youtube)

Wells y affirmait qu’« il ne pouvait y avoir de thĂ©orie de la monnaie qui ne soit pas, en rĂ©alitĂ©, une thĂ©orie complĂšte de l’organisation sociale ». C’est pour cette raison qu’il imaginait une « monnaie entiĂšrement abstraite », « dĂ©nuĂ©e de tout lien avec une substance matĂ©rielle », qui serait Ă©mise « de maniĂšre Ă  maintenir un indice des prix pratiquement constant », et qui serait « protĂ©gĂ©e par les lois les plus strictes contre toute forme de manipulation Ă  but lucratif ». Dans le roman, celle-ci prend la forme du « dollar aĂ©rien », dont la valeur est indexĂ©e Ă  l’énergie liĂ©e au transport de marchandises :

« Il ne s’agissait pas du tout d’une piĂšce de monnaie mĂ©tallique, mais d’une sĂ©rie de billets de papier reprĂ©sentant la distance, le poids, le volume et la vitesse. Chaque billet valait un certain nombre de kilogrammes dans un certain espace, pour un certain nombre de kilomĂštres Ă  une certaine allure. La valeur d’un dollar aĂ©rien s’était stabilisĂ©e Ă  peu prĂšs Ă  un mĂštre cube pesant dix kilogrammes et parcourant deux cents kilomĂštres Ă  cent kilomĂštres Ă  l’heure. Il s’agissait dĂ©jĂ  d’une unitĂ© d’énergie et non d’une unitĂ© de matiĂšre, comme l’avaient toujours Ă©tĂ© les anciennes normes mondiales. Ce changement indiquait trĂšs clairement que les anciennes conceptions statiques de la vie humaine aux ressources limitĂ©es cĂ©daient la place Ă  des idĂ©es cinĂ©tiques d’une vie en expansion constante. Le dollar aĂ©rien Ă©tait une unitĂ© d’énergie liĂ©e au transport, et sa transformation en dollar-Ă©nergie de notre vie quotidienne d’aujourd’hui avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© clairement esquissĂ©e par les experts de Bassorah, bien que le changement effectif n’ait Ă©tĂ© accompli que dix ans plus tard. »

Tout comme le mouvement technocratique qui lui Ă©tait contemporain, H.G. Wells militait donc pour l’abolition de la monnaie. Mais son ambition Ă©tait mondiale et non continentale. C’est pourquoi il a cherchĂ© Ă  influencer la gĂ©opolitique de son temps par ses publications : en 1940, quelques annĂ©es avant sa mort, il a ainsi rĂ©digĂ© un essai intitulĂ© Le Nouvel ordre mondial, dans lequel il soutenait la formation d’un État mondial socialiste et scientifiquement planifiĂ©. Celui-ci s’inscrivait dans l’effort occidental de crĂ©er une gouvernance internationale durable dans le cadre de la crĂ©ation de l’ONU. Le texte contenait en particulier une « dĂ©claration des droits de l’homme », qui a fait partie des 18 textes consultatifs pour la rĂ©daction de la DĂ©claration universelle des droits de l’homme en 1948.

Les héritages du mouvement technocratique

AprĂšs les annĂ©es 1930, le mouvement technocratique a progressivement dĂ©clinĂ©. La commencement de la Seconde Guerre mondiale et l’entrĂ©e en guerre du Canada est venu bouleverser les choses. Scott s’y est d’abord opposĂ©, envoyant un tĂ©lĂ©gramme au premier ministre canadien en 1939 oĂč il affirmait que « Technocracy Inc. [s’opposait] catĂ©goriquement Ă  la mobilisation des effectifs canadiens pour toute guerre menĂ©e en dehors de ce continent », avant de plaider pour la « mobilisation totale » en juin 1940, alors que la France Ă©tait submergĂ©e par l’Allemagne nazie. À cause de cette volontĂ© d’interfĂ©rer dans les affaires publiques, l’État fĂ©dĂ©ral canadien a interdit le mouvement technocratique sur son territoire Ă  partir de 1940 (au mĂȘme titre que les TĂ©moins de JĂ©hovah et le Parti communiste), et des membres de Technocracy Inc. ont mĂȘme Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s par la Gendarmerie royale.

Le mouvement a continuĂ© de dĂ©cliner aprĂšs-guerre, et a presque disparu Ă  la suite de la mort de son meneur messianique, Howard Scott, en 1970. Toutefois, la pensĂ©e technocratique n’a pas pĂ©riclité : elle a mutĂ© et s’est insinuĂ©e dans les sphĂšres de pouvoir. DĂšs la dĂ©claration Schuman en 1950, la construction europĂ©enne Ă©tait dĂ©signĂ©e comme un « technocratisme superdirigiste international, discrĂ©tionnaire, et Ă©ternel » par Albert MĂ©tral, prĂ©sident du Syndicat gĂ©nĂ©ral des industries mĂ©caniques et transformatrices de mĂ©taux. De mĂȘme, le projet RAND aux États-Unis et le Club de Rome en Italie avaient tous les deux une composante technocratique forte.

Dans les annĂ©es 1960–1970, la pensĂ©e technocratique a connu un regain d’intĂ©rĂȘt auprĂšs du public, notamment en raison du dĂ©veloppement de la cybernĂ©tique, d’Internet et de l’intelligence artificielle, qui ont rendu plus envisageable la gestion planifiĂ©e de la sociĂ©tĂ©. Au Chili, c’est ce qui a poussĂ© le gouvernement de Salvador Allende Ă  dĂ©velopper le projet CyberSyn entre 1970 et 1973, un systĂšme informatique en temps rĂ©el qui avait pour but de gĂ©rer une Ă©conomie planifiĂ©e cybersocialiste.

Fréquence du terme « technocracy » dans les sources imprimées entre 1919 et 2022 (source : Ngram Viewer)

Plus rĂ©cemment, la technocratie est Ă  nouveau revenue dans l’actualitĂ© lors de la crise du covid de 2020–2022 (oĂč les concepts de « grande rĂ©initialisation » de Klaus Schwab et de « ville du quart d’heure » de Carlos Moreno ont Ă©tĂ© exposĂ©s au grand public). Puis, elle est a encore fait parler d’elle avec l’accession au pouvoir de Donald Trump en 2025 qui a mis en lumiĂšre des personnalitĂ©s comme Peter Thiel (Palantir) ou Elon Musk (DOGE12). Le cas d’Elon Musk est intĂ©ressant car son grand-pĂšre maternel, Joshua Norman Haldeman, a fait partie du mouvement technocratique originel entre 1936 et 1941 (et a mĂȘme Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© Ă  Vancouver en octobre 1940 en raison de son implication).

Concernant la monnaie, on peut trouver dans la pensĂ©e technocratique les prĂ©mices de concepts comme la « monnaie estampillĂ©e » de Silvio Gesell (aussi appelĂ©e monnaie fondante, qui perdrait en valeur lors de sa dĂ©tention selon un taux de demeurage fixe), l’« économie distributive » de Jacques Duboin (qui fournirait un revenu de base Ă  chaque citoyen), ou la « monnaie idĂ©ale » du mathĂ©maticien John Nash (dont la valeur serait ajustĂ©e par rapport Ă  l’inflation des prix). Les projets de monnaie synthĂ©tique mondiale, comme le concept de bancor soutenu par Keynes Ă  Bretton Woods en 1944, ou les droits de tirage spĂ©ciaux Ă©mis par le FMI en 1969, s’inscrivent aussi dans cette tendance. Enfin, les projets de monnaie numĂ©rique de banque centrale (tel que le projet d’euro numĂ©rique dĂ©fendu aujourd’hui par la Banque centrale europĂ©enne) constituent des objets intrinsĂšquement technocratiques, les MNBC Ă©tant par essence des systĂšmes centralisĂ©s et programmables, permettant l’intervention directe et instantanĂ©e dans la vie Ă©conomique des citoyens.

Combattre la dictature technicienne

Le projet technocratique est clair : assujettir les ĂȘtres humains Ă  une administration rationnelle et totalitaire. Bien qu’il soit sĂ©duisant pour les esprits scientifiques obtus, ce projet constitue un danger. C’est cette menace que se sont efforcĂ©s d’exposer des Ă©crivains comme Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes, 1932) ou George Orwell (1984, 1949). L’analyse rationnelle, aussi sĂ©duisante soit-elle, ne peut pas apprĂ©hender l’ensemble de la rĂ©alitĂ©, et l’application d’un tel projet mĂšnerait probablement Ă  un avenir dystopique.

Aujourd’hui, la prĂ©sence de la technique dans nos vies a atteint un niveau tel que cette menace semble imminente. L’identitĂ© numĂ©rique est dĂ©jĂ  en train d’ĂȘtre mise en place. La surveillance de masse, en ligne comme dans l’espace public, progresse Ă  vitesse grand V. Les monnaies numĂ©riques centralisĂ©es, qu’il s’agisse des MNBC ou des stablecoins, sont en voie de dĂ©ploiement. L’« intelligence artificielle » est portĂ©e aux nues, et certains thĂ©oriciens dĂ©sirent qu’elles prennent en charge le gouvernement des hommes, ce qui aboutirait Ă  une « technocratie directe » exempte d’« erreurs humaines » et de vicissitudes politiques. En bref, tous les ingrĂ©dients sont lĂ  pour permettre Ă  un rĂ©gime tyrannique mondial d’émerger et de rĂ©duire l’humanitĂ© Ă  du bĂ©tail.

Si la tendance vers la technocratie existe, nous avons toujours la possibilitĂ© d’y rĂ©sister. Cette opposition peut ĂȘtre sociale ou politique, mais elle passe avant tout par un rĂ©sistance directe et quotidienne. En effet, c’est en refusant les outils du contrĂŽle numĂ©rique dans notre vie de tous les jours que nous pouvons nous prĂ©munir contre le danger technocratique de façon efficace et durable. Diverses mĂ©thodes existent ainsi pour prĂ©server notre libertĂ© et notre confidentialitĂ© face Ă  l’envahissement de la technique, dont quelques-unes sont les suivantes :

  • Utiliser des systĂšmes d’exploitation libres, comme Linux sur ordinateur ou GrapheneOS sur tĂ©lĂ©phone, en lieu et place de systĂšmes propriĂ©taires fermĂ©s comme Microsoft ou iOS ;
  • Passer par des applications de communication chiffrĂ©es pour interagir, comme Signal, plutĂŽt celles oĂč un tiers peut accĂ©der Ă  vos messages (Telegram, Whatsapp) ;
  • Utiliser des services de confidentialitĂ©, comme les VPN ou Tor, pour naviguer en ligne ;
  • PrĂ©fĂ©rer payer en argent liquide ou en cryptomonnaie (Bitcoin, Monero), plutĂŽt que de se servir d’une carte de crĂ©dit, de PayPal ou de Google Pay ;
  • Commander ses biens et services directement aux producteurs, plutĂŽt que de passer par des intermĂ©diaires comme les supermarchĂ©s et les plateformes en ligne (Amazon, etc.) ;
  • PrivilĂ©gier la « vie rĂ©elle » Ă  la « rĂ©alitĂ© virtuelle » pour limiter sa trace numĂ©rique.

La liberté sera décentralisée ou ne sera pas.


Références et notes

David Adair, The technocrats 1919-1967: A case study of conflict and change in a social movement (Simon Fraser University, 1970).
The Words and Wisdom of Howard Scott (Technocracy Inc., 1989)
Finn Brunton, « Speculating with Money », in Digital Cash: The Unknown History of the Anarchists, Utopians, and Technologists Who Created Cryptocurrency (Princeton University Press, 2019), pp. 6–20.

Illustration : « This is the Devouring Monster invented by Technocracy », illustration pleine page de Winsor McCay, parue le 2 avril 1933 dans le San Francisco Examiner (via le blog Yesterday’s Papers). Texte : rĂ©digĂ© intĂ©gralement sans LLM. Traduction : sauf prĂ©cision contraire, les traductions sont rĂ©alisĂ©es par l’auteur, au moyen de DeepL.

  1. Cet adage doctrinal apparait dans la Doctrine de Saint-Simon, rĂ©digĂ©e par les militants saint-simoniens Saint-Amand Bazard, Prosper Enfantin, Hippolyte Carnot, Henri Fournel et Charles Duveyrier et publiĂ©e en 1931. ↩
  2. Edward Bellamy, Cent ans aprĂšs ou l’An 2000, trad. Paul Rey (E. Dentu, 1891), pp. 54–55. ↩
  3. Howard Scott, le fondateur de Technocracy Inc., n’a lu le livre de Bellamy qu’aprĂšs avoir lancĂ© son mouvement, mais il l’a qualifiĂ© d’« ouvrage idĂ©aliste et imaginatif » en 1937. Il en faisait le commentaire suivant : « C’est une tentative sincĂšre qui mĂ©rite d’ĂȘtre lue, mais on ne pourrait pas concevoir un sous-marin Ă  partir de Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne, ni un systĂšme de contrĂŽle technique moderne Ă  partir de Looking Backward. » ↩
  4. CitĂ© dans Peter B. Petersen, « Henry Gantt and The New Machine (1916-1919) », Academy of Management Proceedings, 1986, pp. 128–132. ↩
  5. Peter B. Petersen, « Henry Gantt and The New Machine (1916-1919) », Academy of Management Proceedings, 1986, pp. 128–132. ↩
  6. Les essais de Veblen sur les ingĂ©nieurs ont Ă©tĂ© rassemblĂ©s en 1921 dans un ouvrage intitulĂ© The Engineers and the Price System, qui a Ă©tĂ© traduit en 1971 en français sous le titre Les IngĂ©nieurs et le capitalisme. ↩
  7. L’historien Henry Elsner dĂ©signe le mouvement technocratique de Scott comme un « scientisme messianique ». ↩
  8. Un « ComitĂ© sur la technocratie » a Ă©tĂ© créé durant l’annĂ©e 1932 : il Ă©tait dirigĂ© par Walter Rautenstrauch et largement influencĂ© par Howard Scott. ↩
  9. Le slogan est apparu dans Technocracy: Some Questions Answered, pamphlet Ă©ditĂ© en 1934 par Technocracy Inc. Il a Ă©tĂ© repris Ă  de nombreuses reprises dans la propagande technocratique. ↩
  10. Voir Gabriel Custodiet, « H. G. Wells, prophet of Centralism », in Privacy and Utopia: A History (Amazon KDP, 2024), pp. 61–74. ↩
  11. Par exemple, le roman Une Utopie moderne publiĂ© en 1905, dĂ©crit comment des nobles appelĂ©s les « SamouraĂŻs » gouvernent un État mondial « dynamique, et non statique », qui assure la « combinaison du progrĂšs et de la stabilitĂ© politique ». Voir Une Utopie moderne, trad. Henry-D. Davray et B. Kozakiewicz (Ă©ditions du Mercure de France, 1907), pp. 88, 295. ↩
  12. De nombreux libĂ©raux se sont rĂ©jouis de la crĂ©ation de ce Department of Governement Efficiency en 2025, qui a ƓuvrĂ© Ă  rĂ©duire les excĂšs de dĂ©pense publique dans l’administration fĂ©dĂ©rale, mais il faut garder en tĂȘte que son but premier Ă©tait l’efficacitĂ© de l’État fĂ©dĂ©ral, et non pas la rĂ©duction des effectifs ou la dĂ©centralisation du pouvoir. ↩

Bitcoin, le contre-exemple au théorÚme de régression de Mises

April 7th 2021 at 20:26

Bitcoin est un systÚme décentralisé qui gÚre l'émission et les transferts d'une unité de compte numérique, appelée le bitcoin. Cette unité s'échange librement sur Internet et possÚde donc un prix, qui fluctue selon l'offre et la demande et qui a connu au cours de la derniÚre décennie une hausse fulgurante. En effet, celui-ci est passé de 0,001 $ en octobre 2009 à 1 $ en 2011, puis 1000 $ en 2013 et enfin plus de 50 000 $ aujourd'hui.

Le prix du bitcoin est une composante est trÚs connue du grand public puisqu'elle est discutée dans les différents médias à chaque fois qu'un fort mouvement spéculatif a lieu. C'est lui qui pousse les gens à s'intéresser plus en profondeur à Bitcoin, constituant ainsi une force de recrutement non négligeable. Mais surtout, il remet au goût du jour la question cruciale de l'origine de la valeur, impactant au passage une position de l'école autrichienne d'économie : le théorÚme de régression.

 

Le problÚme de l'amorçage

Le bitcoin n'a pas vraiment de valeur intrinsĂšque, dans le sens oĂč il n'est pas valorisĂ© pour des propriĂ©tĂ©s objectives, comme le sel peut l'ĂȘtre pour ses caractĂ©ristiques d'assaisonnement et de conservation des aliments, ou l'or pour sa rĂ©sistance Ă  la corrosion et Ă  l'oxydation. De plus, il n'est indexĂ© sur aucun autre bien et n'a jamais reprĂ©sentĂ© autre chose que lui-mĂȘme. La valeur du bitcoin est donc extrinsĂšque et ne provient que de son utilisation en tant que monnaie : les gens le valorisent uniquement parce qu'ils savent que d'autres l'accepteront en l'Ă©change de quelque chose d'autre.

Cependant, ceci pose un problÚme philosophique : comment a-t-il été valorisé en premier lieu, lorsqu'il n'y avait aucun utilisateur ? En d'autres termes : comment Bitcoin a-t-il été amorcé ?

Le problĂšme de l'amorçage a Ă©tĂ© Ă©noncĂ© dĂšs les dĂ©but de Bitcoin par Hal Finney, l'une des premiĂšres personnes Ă  avoir fait fonctionner un nƓud aprĂšs Satoshi Nakamoto. Le 11 janvier 2009, dans un courriel rĂ©pondant Ă  l'annonce de la premiĂšre version du logiciel, il dĂ©clarait :

Un des problĂšmes immĂ©diats avec n'importe quelle nouvelle devise est de savoir comment la valoriser. MĂȘme en ignorant le problĂšme pratique liĂ© au fait que quasiment personne ne l'acceptera au dĂ©but, il est toujours difficile de trouver un argument raisonnable en faveur d'une valeur particuliĂšre non nulle pour les piĂšces.

La question Ă  l'Ă©poque Ă©tait donc de savoir s'il Ă©tait possible de lancer avec succĂšs une nouvelle monnaie numĂ©rique sans qu'elle n'ait de valeur prĂ©dĂ©finie, et surtout de savoir si cela pouvait ĂȘtre pĂ©renne.

 

Le théorÚme de régression

La premiĂšre valorisation de la monnaie est loin d'ĂȘtre quelque chose d'Ă©vident. Il va de soi que dans un contexte antagoniste, les ĂȘtres humains ne pouvaient pas choisir n'importe quoi pour servir d'instrument d'Ă©change entre tribus par exemple. Ainsi, toutes les proto-monnaies prĂ©cĂ©dant le dĂ©veloppement de l'État se sont basĂ©es en premier lieu sur des biens ayant une valeur d'usage non monĂ©taire : des coquillages pour leur attrait esthĂ©tique, du sel pour son usage alimentaire, du bĂ©tail ou du blĂ© pour leur valeur nutritive, ou des mĂ©taux prĂ©cieux pour leur beautĂ©. Comme l'expliquait l'Ă©conomiste autrichien Carl Menger dans son essai de 1892 sur l'origine de la monnaie, ces biens ont ensuite Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©s selon leur cessibilitĂ©, c’est-Ă -dire la facilitĂ© avec laquelle ils pouvaient ĂȘtre Ă©changĂ©s sur le marchĂ©, que cette cessibilitĂ© s'applique dans l'espace (portabilitĂ©), dans le temps (durabilitĂ©, raretĂ©) ou Ă  l'Ă©chelle (divisibilitĂ©, fongibilitĂ©). C'est pourquoi, de tous les biens qui se concurrençaient, ce sont les mĂ©taux prĂ©cieux qui ont Ă©tĂ© finalement utilisĂ©s comme monnaie : parce qu'ils avaient la plus grande cessibilitĂ©.

De cette observation sur l'origine de la monnaie, Ludwig von Mises en a tiré un théorÚme, le théorÚme de régression, qui affirme que toute monnaie généralement acceptée par la population a dû avoir en premier lieu une valeur d'usage non monétaire. Tel qu'il l'écrivait dans sa Théorie de la monnaie et du crédit publiée en 1912 :

Si la valeur d'Ă©change objective de la monnaie doit toujours ĂȘtre reliĂ©e Ă  un rapport d'Ă©change du marchĂ© prĂ©existant entre la monnaie et les autres biens Ă©conomiques (car, sinon, les individus ne pourraient estimer la valeur de la monnaie), il s'ensuit qu'un objet ne peut ĂȘtre utilisĂ© comme monnaie s'il ne possĂšde pas dĂ©jĂ , au moment oĂč il commence Ă  ĂȘtre utilisĂ© comme monnaie, une valeur d'Ă©change objective basĂ©e sur un autre usage. Ceci fournit Ă  la fois une rĂ©futation des thĂ©ories qui font dĂ©couler l'origine de la monnaie d'un accord gĂ©nĂ©ral qui aurait attribuĂ© des valeurs fictives Ă  des choses intrinsĂšquement sans valeur, et une confirmation des hypothĂšses de Menger sur l'origine de l'utilisation de la monnaie.

Il poursuivait en disant qu'il était de cette maniÚre possible de faire remonter la valeur de la monnaie à une valeur intrinsÚque originelle :

La thĂ©orie de la valeur de la monnaie en tant que telle peut faire remonter la valeur d'Ă©change objective seulement jusqu'au point oĂč elle cesse d'ĂȘtre la valeur de la monnaie et devient uniquement la valeur d'une marchandise. [...] Si de cette façon nous retournons de façon continuelle en arriĂšre, nous devons arriver Ă  un point oĂč nous ne trouvons plus aucune composante dans la valeur d'Ă©change objective qui provienne des Ă©valuations basĂ©es sur la fonction de la monnaie comme moyen d'Ă©change commun ; un point oĂč la valeur de la monnaie n'est rien d'autre que la valeur de l'objet qui est utile d'une autre façon que comme monnaie.

Ainsi, on peut retracer l'histoire de la monnaie actuellement utilisĂ©e en Occident Ă  l'or. Autrefois l'or et l'argent Ă©taient utilisĂ©s comme moyen d'Ă©change de main Ă  main. Puis avec l'Ă©volution bancaire, les gens ont commencĂ© Ă  utiliser des billets Ă©changeables en or pour leur facilitĂ© d'usage : l'or Ă©tait conservĂ© dans un coffre et les billets jouaient le rĂŽle de monnaie reprĂ©sentative. Ensuite, au cours du XIXĂšme siĂšcle, les États ont commencĂ© Ă  imposer des restrictions plus strictes et ont imposĂ© un Ă©talon-or contrĂŽlĂ© par leurs banques nationales respectives. Enfin, comme on le sait tous, cette convertibilitĂ© a Ă©tĂ© suspendue Ă  de multiples reprises dans diffĂ©rents pays (cours forcĂ©), avant d'ĂȘtre dĂ©finitivement suspendue par les États-Unis en 1971 avec la fin des accords de Bretton Woods.

 

Billet de 100 francs merson 1908
Billet de 100 francs de 1908, échangeable contre 29 grammes d'or.

 

Depuis 1971, les monnaies Ă©tatiques n'ont donc plus de valeur d'usage (en dehors de l'utilitĂ© nĂ©gligeable du papier des billets) et leur valeur repose sur le fait que les États imposent leur cours lĂ©gal sur leurs territoires. Cependant, la croyance que la monnaie est toujours garantie par l'or persiste au sein de la population, ce qui tĂ©moigne de cette Ă©volution historique. Selon Mises, les gens n'auraient jamais acceptĂ© la monnaie actuelle si elle n'avait pas Ă©tĂ© en premier lieu indexĂ©e sur l'or.

 

Pourquoi Bitcoin contredit Mises

Le théorÚme de régression est bien un théorÚme, pas une simple observation historique - une presciption et non une description, conformément à l'école autrichienne. Comme Ludwig von Mises le précisait dans L'action humaine en 1949 :

Nul bien ne peut ĂȘtre employĂ© comme instrument d'Ă©change si, au moment oĂč l'on a commencĂ© Ă  s'en servir comme tel, il n'avait pas une valeur d'Ă©change en raison d'autres emplois. Et toutes ces affirmations impliquĂ©es dans le thĂ©orĂšme de rĂ©gression sont Ă©noncĂ©es apodictiquement conformĂ©ment Ă  la nature aprioriste de la praxĂ©ologie. Cela doit se produire ainsi. Personne ne peut ni ne pourra parvenir Ă  construire un cas hypothĂ©tique dans lequel les choses se produiraient diffĂ©remment.

C'est pourquoi il a embĂȘtĂ© intellectuellement beaucoup de gens qui s'intĂ©ressaient Ă  Bitcoin. Ceux-ci pouvaient avoir lu Mises et se demandaient par consĂ©quent d'oĂč pouvait provenir la valeur intrinsĂšque originelle de l'unitĂ© de compte. Mais, de toute Ă©vidence, le bitcoin n'avait pas de valeur d'usage prĂ©cĂ©dant l'Ă©mergence de sa valeur monĂ©taire.

Certains ont suggéré que Bitcoin avait une valeur d'usage en tant que « systÚme de paiement », parce qu'il offrait un moyen d'envoyer des fonds à l'étranger sans requérir de permission particuliÚre. D'autres ont avancé que la valeur originelle de Bitcoin provenait de sa capacité d'horodater des données et de garantir leur authenticité.

NĂ©anmoins, sans valeur initiale ces usages n'ont aucune raison d'exister : Bitcoin est en effet un systĂšme Ă©conomique par essence et il faut que son unitĂ© de compte ait une valeur avant que le systĂšme puisse avoir une utilitĂ©. On ne peut pas s'en servir comme service d'horodatage de donnĂ©es si sa sĂ©curitĂ© est nulle (cet usage Ă©tait d'ailleurs inexistant avant que le bitcoin acquiĂšre un prix). De mĂȘme, on ne peut pas utiliser Bitcoin comme un moyen de transfert de valeur si l'unitĂ© n'est valorisĂ©e par personne.

Satoshi Nakamoto a lui-mĂȘme reconnu cette importance de la premiĂšre valorisation du bitcoin. Dans un message d'aoĂ»t 2010 sur le thĂ©orĂšme de rĂ©gression, il expliquait qu'il fallait lui donner une valeur « pour une raison ou pour une autre » pour que le systĂšme soit utile pour l'envoi de fonds Ă  l'Ă©tranger :

Comme expérience de pensée, imaginez qu'il existe un métal de base aussi rare que l'or, mais avec les propriétés suivantes :
- de couleur grise et terne ;
- pas de bonne conductivité électrique ;
- pas particuliÚrement solide, mais pas non plus ductile ou facilement malléable ;
- inutile pour un but pratique ou ornemental ;

et avec une propriété magique et spéciale :
- peut ĂȘtre transportĂ© par un canal de communication.

Si, d'une maniÚre ou d'une autre, il acquérait une quelconque valeur pour une raison ou pour une autre, alors n'importe qui désirant transférer de la richesse sur une longue distance pourrait en acheter, le transmettre, et faire en sorte que le destinataire le vende.

À l'Ă©poque, Satoshi dĂ©crivait ce qui s'Ă©tait dĂ©jĂ  passĂ© : le bitcoin avait acquis une valeur. Il Ă©tait Ă©changĂ© contre des monnaies traditionnelles et servait dĂ©jĂ  Ă  acheter des biens physiques. À partir de lĂ , son usage s'est dĂ©veloppĂ© jusqu'Ă  la situation qu'on connaĂźt aujourd'hui.

Par son amorçage, Bitcoin a prouvé qu'une unité numérique pouvait acquérir de la valeur sans posséder de valeur d'usage non monétaire originelle. Néanmoins, ce n'était pas la premiÚre fois qu'une telle tentative avait lieu, et c'est ce dont nous parlerons dans un prochain article...

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