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L’avarice et Bitcoin : une relation ambigüe

February 9th 2025 at 10:00

Le 5 décembre dernier, le cours boursier du bitcoin a dépassé le niveau emblématique des 100 000 dollars, un évènement attendu de longue date par de nombreuses personnes. Cette hausse a été portée (entre autres) par l'arrivée des ETF au comptant aux États-Unis en janvier 2024, par le halving de l'émission des bitcoins en avril, et par l'élection de Donald Trump à la présidences des États-Unis en novembre, lui qui avait promis au préalable la mise en place d'une « réserve stratégique » en BTC. Les détenteurs de bitcoins, devenus tout à coup un peu plus riches, se sont particulièrement réjouis de cette augmentation, allant jusqu'à organiser des soirées spéciales pour l'occasion. Depuis, le cours oscille autour 100 000 $ sans parvenir s'élever beaucoup plus haut, mais les prévisions pour 2025 n'en sont pas moins extrêmement optimistes : certains s'attendent à voir un prix de 250 000 $ d'ici la fin de l'année, tandis que d'autres visent plutôt les 700 000 $.

Ce nouvel engouement spéculatif constitue une circonstance idéale pour évoquer un phénomène particulièrement répandu dans le secteur de la cryptomonnaie : celui de l'attachement excessif à la richesse matérielle, communément appelé l'avarice. Dans un premier temps, nous reviendrons ainsi sur le rôle qu'a joué la spéculation dans l'amorçage de Bitcoin et sur la place de plus en plus grande que la thésaurisation a pris dans le discours des bitcoineurs au cours du temps. Puis dans un second temps, nous parlerons des conséquences de la prédominance de cette passion dans la communauté de Bitcoin, en reprenant notamment la critique faite par la tradition chrétienne. Précisons qu'il s'agit ici de parler d'un excès, dont tout le monde peut faire preuve (moi-même compris), et non de remettre en cause le bienfondé de l'intérêt financier, qui est à la base du fonctionnement du système de Nakamoto.

La spéculation sur le bitcoin

Il existe trois raisons principales de s'intéresser à Bitcoin : la première est la curiosité technique ; la deuxième est la motivation idéologique ; la troisième est l'intérêt spéculatif. Ces trois aspects étaient présents dès les débuts de la cryptomonnaie et existent toujours dans la communauté sous des formes diverses. Toutefois, c'est le troisième qui est désormais dominant, si bien que le prix de l'unité de compte est devenu un sujet immanquable dans les conversations concernant Bitcoin.

À l'origine, la spéculation (du latin spĕcŭlor, « observer », « regarder d'en haut », « surveiller ») désigne l'acte de réfléchir profondément aux conséquences d'une hypothèse. Mais aujourd'hui, le mot a surtout tendance à se rapporter à la spéculation financière, c'est-à-dire l'activité d'anticiper l'évolution du prix d'un actif à court, moyen ou long terme, dans le but d'en tirer un bénéfice. C'est dans ce sens que nous l'employons ici.

Même si le terme présente un caractère péjoratif dans la bouche de certains (dont les nombreux contempteurs de Bitcoin), la spéculation peut être une action tout à fait banale et anodine. En un sens, nous sommes tous des spéculateurs : chacun réfléchit à son avenir et à celui de ses proches, en essayant de prédire l'avenir et de réaliser des opérations financières en conséquence. Par exemple, le Français moyen, qui conserve de l'euro à moyen terme, spécule : il fait le pari que la monnaie européenne ne connaitra pas une inflation élevée entretemps. Le caractère néfaste de la spéculation est plutôt à chercher dans l'obsession qu'on peut retrouver chez certains boursicoteurs compulsifs, dont l'activité se rapproche plus du jeu d'argent que de la gestion de patrimoine saine et dépassionnée.

Le bitcoin, en tant qu'unité de compte numérique étant échangée librement sur Internet, est soumis à la loi de l'offre et de la demande et possède un prix qui varie en fonction du temps. De ce fait, il est sujet à la spéculation financière des acteurs du marché, pour toutes sortes de raisons et à des horizons temporels multiples. Mais le principal argument derrière la spéculation à moyen-long terme sur le bitcoin est généralement celui de sa première monétisation, c'est-à-dire de son adoption initiale comme intermédiaire d'échange par un nombre plus ou moins élevé d'utilisateurs.

Le bitcoin est présenté comme une monnaie en devenir depuis ses débuts, et il parait naturel de miser sur le fait qu'il va devenir un intermédiaire d'échange plus ou moins répandu. La valeur agrégée d'une monnaie dépend de son utilité (c'est-à-dire la quantité de choses qu'elle permet de se procurer), et doit donc théoriquement augmenter à mesure que son adoption grandit. Puisque la quantité de bitcoins est en principe limitée à long terme à 21 millions d'unités, l'accroissement de la valeur agrégée doit se traduire par une hausse du prix unitaire. D'où l'idée qu'on s'en fait d'un « investissement1 » : acheter du bitcoin permet de miser sur son potentiel d'adoption futur.

Cette spéculation est indissociable de l'histoire de Bitcoin. Elle a en effet émergé dès le lancement du réseau en janvier 2009. À ce moment-là, la réflexion portait sur le fait d'amorcer économiquement le système, et la spéculation représentait l'un des facteurs initiaux qui a poussé les gens à donner une valeur au bitcoin2.

C'est le cypherpunk Hal Finney, premier destinataire d'une transaction sur le réseau, qui a initialement suggéré cette idée dans un courriel adressé à la liste de diffusion de Metzdowd.com, la fameuse Cryptography Mailing List. Le 11 janvier 2009, en réponse à la publication de la politique monétaire par Satoshi Nakamoto, il a ainsi décrit comment le minage de bitcoins pouvait constituer « un très bon pari », étant donné le potentiel de hausse du pouvoir d'achat. Voici son courriel, dans son intégralité :

« Il est intéressant de noter que le système peut être configuré de manière à n'autoriser qu'un certain nombre maximum d'unités à être générées. Je suppose que l'idée est que la quantité de travail nécessaire pour générer une nouvelle unité deviendra de plus en plus importante avec le temps.

Un des problèmes immédiats avec n'importe quelle nouvelle monnaie est de savoir comment lui donner une valeur. Même en ignorant le problème pratique lié au fait que quasi personne ne l'acceptera au début, il est toujours difficile de trouver un argument raisonnable justifiant l'attribution d'une valeur non nulle pour les unités.

En guise d'expérience de pensée amusante, imaginons que Bitcoin soit un succès et devienne le système de paiement dominant utilisé dans le monde entier. Alors, la valeur totale de la monnaie devrait être égale à la valeur totale de toutes les richesses du monde. Les estimations actuelles du patrimoine total des ménages dans le monde que j'ai trouvées varient entre 100 et 300 milliers de milliards de dollars. Pour un nombre d'unités de 20 millions, cette prévision donnerait à chaque unité une valeur d'environ 10 millions de dollars.

La possibilité de générer des unités aujourd'hui avec l'équivalent de quelques centimes de temps de calcul peut donc constituer un très bon pari, dont la cote serait d'environ 100 millions contre 1 ! Même si les chances que Bitcoin atteigne un tel niveau de réussite sont minces, ces chances sont-elles vraiment de 100 millions contre 1 ? Il y a là matière à réflexion… »

Le 15 janvier, soit quelques jours plus tard, Satoshi Nakamoto et l'ingénieur Dustin Trammell (qui venait de découvrir l'existence de Bitcoin) ont discuté en privé de ce message de Hal Finney. Satoshi a évoqué la « possibilité » que le bitcoin « soit considéré comme un investissement à long terme », et Trammell a approuvé en écrivant que c'était « l'une des raisons pour lesquelles [il avait] démarré un nœud si rapidement ». Le lendemain, Satoshi a envoyé un courriel à la liste de diffusion qui retranscrivait ce dont il avait parlé avec Trammell. Il écrivait alors :

« Il pourrait être judicieux de s'en procurer au cas où le phénomène prendrait de l'ampleur. Si suffisamment de gens pensent la même chose, on pourra assister à une prophétie autoréalisatrice. »

Il a confirmé ce point de vue sur le forum de la Fondation P2P où il expliquait qu'il pouvait se former une « boucle de rétroaction positive », dans le sens où « plus les utilisateurs [étaient] nombreux, plus la valeur [augmentait], ce qui [pouvait] attirer davantage d'utilisateurs désireux de profiter de cette hausse ».

Cette conception s'est par la suite retrouvée dans la FAQ et sur la page SourceForge en mai 2009, sous la plume de Martti Malmi, le jeune étudiant finlandais qui deviendrait le bras droit de Satoshi :

« La valeur du bitcoin est susceptible d'augmenter à mesure que la croissance de l'économie de Bitcoin dépasse le taux d'inflation – considérez le bitcoin comme un investissement et commencez à faire fonctionner un nœud aujourd'hui ! »

L'aspect spéculatif prenait donc une place importante dans la présentation de Bitcoin auprès des nouveaux utilisateurs. Toutefois, cette communication avait surtout pour but d'amorcer le système. L'objectif de Nakamoto n'était pas de créer un objet ultraspéculatif, mais de façonner une nouvelle monnaie pouvant être utilisée dans le cadre de paiements en ligne. Rappelons à ce titre que la fameuse limite des 21 millions n'a été ajoutée par Satoshi qu'en novembre 2008, à la suite de discussions avec des membres de la liste de diffusion, donc après la publication du livre blanc initial.

Par la suite, le créateur de Bitcoin a pris ses distances avec la spéculation financière. Il a rapidement été très mesuré avec la notion d'investissement mise en valeur par Martti Malmi, vraisemblablement pour des raisons légales. Dans un courriel adressé au jeune Finlandais en juin 2009, il écrivait :

« Je ne suis pas à l'aise avec le fait de déclarer explicitement : "considérez-le comme un investissement". C'est une affirmation dangereuse et tu devrais supprimer ce point. Il n'y a pas de mal à ce que les gens arrivent à cette conclusion par eux-mêmes, mais nous ne pouvons pas le présenter de cette façon. »

Puis il a cessé totalement de parler du sujet, évoquant plutôt les aspects techniques ou l'utilisation du bitcoin comme moyen de paiement.

L'évolution mémétique de BTC

Cette propension à la spéculation s'est peu à peu développée au sein de la communauté des utilisateurs de Bitcoin. Initialement minoritaire, elle s'est progressivement élargie au fil des bulles successives qu'a connues le prix du bitcoin. Chaque engouement ramenait plus de spéculateurs, qui participaient à contribuer à l'engouement suivant, et ainsi de suite. Si ce phénomène a permis de faire connaitre la création de Satoshi Nakamoto au monde entier, il a aussi eu un effet dévastateur sur la culture entourant Bitcoin, c'est-à-dire l'ensemble des discours, des représentations, des valeurs et des pratiques pouvant se retrouver chez les gens qui l'utilisent.

Cette évolution s'est en particulier manifestée par l'intermédiaire de mèmes3 circulant dans la communauté, qui se sont propagés d'abord sur le forum BitcoinTalk, puis sur Reddit et enfin sur Twitter. Ces mèmes sont généralement des courtes formules répétées à l'envi, des représentations visuelles à portée symbolique ou des conceptions simplificatrices sur la nature de Bitcoin. Ils forment les blocs de base de la culture de Bitcoin, notamment dans la mesure où celle-ci se développe majoritairement sur Internet, où l'on est habitué aux contenus courts et frappants.

Comme nous l'avons suggéré, jusqu'en 2011, le bitcoin était principalement vu comme un moyen de paiement, comme un « argent liquide électronique » pour reprendre les termes du titre du livre blanc. Il était vanté pour ses propriétés liées aux transferts : la possibilité d'envoyer des paiements quand on le souhaite, l'absence d'exigence d'identification, la non-limitation par les frontières, les frais minimes, etc. Les achats en bitcoins étaient célébrés comme des actions montrant que l'économie était en train de grandir. C'était le cas des fameuses pizzas de Laszlo Hanyecz, achetées en mai 2010 pour 10 000 bitcoins, qui ont été une « grande étape » dans l'adoption progressive du bitcoin.

Publicité parodique de Bitcoin, le comparant à Western Union (token_dave, 2014)

Mais alors que la financiarisation progressait, le bitcoin a été de plus en plus perçu comme une « réserve de valeur » ou un « or numérique ». On a vu les financiers professionnels entrer dans la danse, à l'instar des frères Winklevoss, qui avaient récupéré une belle somme après avoir gagné un procès contre Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook. S'en est suivie la double bulle de 2013 : le prix est passé de 13 $ à 1 150 $ en l'espace d'un an. À partir de là, le discours a changé. La hausse du prix est devenue un facteur de réussite. Les médias généralistes ont davantage abordé le sujet sous cet angle, attirant encore plus de spéculateurs. Dorénavant, une grande partie des nouveaux mèmes étaient liés à l'aspect spéculatif.

La limite des 21 millions est devenue pour ainsi dire sacrée, conférant au nombre 21 une signification particulière. Ce dernier s'est ainsi retrouvé un peu partout, et notamment dans les noms donnés à des œuvres diverses : un livre (21 Leçons), un magazine (Citadelle21), une newsletter (21 Millions) ou un discours de conférence (« 21 rules of Bitcoin »). Un fonds d'investissement (21Shares) a intégré le nombre 21 dans son nom pour sponsoriser un ETF. On peut aussi citer le cas de la formule « ∞/21M » de Knut Svanholm (2020), qui s'est propagée au sein de la communauté pour indiquer que si le bitcoin était amené à avaler la croissance économique mondiale, son potentiel de hausse était infini.

Un autre symbole qui a pris en importance dans l'imaginaire des bitcoineurs au cours des années est le taureau. Dans le monde financier, cet animal est lié au marché haussier en raison de son nom anglais, bull market4. C'est tout naturellement qu'il a pris une place à part dans les créations bitcoiniennes, représentant l'espoir d'une hausse prodigieuse du pouvoir d'achat. Il figure ainsi dans le logo et le nom de la plateforme de change Bull Bitcoin, fondée par Francis Pouliot et David Bradley en 2018. Il est présent sur la couverture du livre de Vijay Boyapati, A Bullish Case for Bitcoin, publié en 2021 (et traduit chez Konsensus Network sous le titre Un scénario optimiste pour Bitcoin). On peut aussi mentionner qu'une statue de taureau aux yeux laser, appelée le « Miami Bull », a été installée à Miami à l'occasion de la conférence Bitcoin 2022.

Bitcoin Bull from Boyapati
Le taureau présent en couverture du livre de Vijay Boyapati Un scénario optimiste pour Bitcoin (A Bullish Case for Bitcoin)

L'injonction à accumuler du bitcoin et à le thésauriser s'est renforcée en conséquence. Le bitcoineur était appelé à « conserver » (hold) ses bitcoins dans le temps (Zhou Tonged, 2013) de façon à tirer parti de leur appréciation, un encouragement qui s'est retranscrit dans le mème « HODL » (GameKyuubi, 2013), déformation orthographique de hold, qui est ensuite devenu le rétroacronyme de Hold on for Dear Life (« tenez bon pour votre vie »). Dans une représentation plus extrême de cette injonction, l'utilisateur était poussé à garder jalousement ses bitcoins, malgré la disparité des richesses, quitte à se retrancher dans une « citadelle » (Luka Magnotta, 2013) pour protéger sa richesse des hordes de voleurs.

Dans sa vie de tous les jours, l'individu est encouragé à « dépenser sa monnaie fiat et accumuler des satoshis » ("spend fiat, stack sats", Matt Odell, 2019). Il ne devrait pas chercher à payer en bitcoins en raison de la loi de Gresham (« la mauvaise monnaie chasse la bonne »). De plus, il est devenu commun d'exprimer toute dépense faite en bitcoins à leur valeur du cours actuel, les pizzas de Laszlo valant aujourd'hui (selon cette conception) près d'un milliard de dollars5 !

Bitcoin a de moins en moins été présenté comme un moyen d'échange numérique, mais davantage une « technologie d'épargne » (Pierre Rochard, 2019), dont l'attrait central était « le nombre qui monte » ("Number Go Up", Saifedean Ammous, 2020). En guise de signe de ralliement pour faire augmenter le prix jusqu'à 100 000 $, il fallait ajouter des « yeux laser » à sa photo de profil (GregZaj, 2021). Les sceptiques opposés à Bitcoin qui choisissent de ne pas avoir de bitcoin en connaissance de cause devaient être traités avec mépris, à l'instar du gold bug Peter Schiff, et on pouvait se moquer d'eux pour car ils manquaient de réaliser les profits associés ("have fun staying poor", Udi Wertheimer, 2020).

L'objectif perçu de Bitcoin a dérivé vers quelque chose qui n'avait pas été envisagé par Satoshi Nakamoto. La vision d'un « argent liquide numérique », que chaque individu conserverait et utiliserait individuellement, s'est progressivement faite plus timide au profit de la notion de « monnaie de réserve » (Hal Finney, 2010). Dans cette dernière conception, les bitcoins seraient principalement détenus par des entités (des banques) pour le compte de clients qui devraient passer par des applications dépositaires et n'auraient donc pas directement la propriété de leurs fonds. C'est cette vision qui a inspiré la thèse de l'« étalon-bitcoin » (Saifedean Ammous, 2018), un système monétaire calqué sur le modèle de l'étalon-or classique (1873–1914) où le bitcoin jouerait le même que l'or en tant que monnaie de base6. Bitcoin pourrait ainsi devenir un système de « monnaie de réserve mondiale » (Gavin Andresen, 2011), surpassant toutes les autres devises dans la pyramide monétaire.

Dès 2014, les bitcoineurs se sont mis à envisager une « hyperbitcoinisation » (Daniel Krawisz, 2014), c'est-à-dire une rapide démonétisation des devises fiat au profit du bitcoin. Le bitcoin étant un actif déflationniste, son prix monterait « pour toujours » (Michael Saylor, 2021), « jusqu'à la lune » (ToTheMoonGuy, 2013). Cette évolution inéluctable pousserait certains acteurs à procéder à une « attaque spéculative » (Pierre Rochard, 2014) en empruntant de l'argent pour acheter du bitcoin, ce qui accélérerait la chute de la monnaie étatique. Bitcoin constituerait ainsi un « cheval de Troie » (u/sovereignlife, 2015), qui servirait à infiltrer le système étatico-bancaire et à le purifier de l'intérieur grâce aux incitations économiques qu'il apporterait supposément.

La culture de Bitcoin a donc connu une évolution majeure, qui s'est traduite par le développement de mèmes qui, même s'ils ne sont pas nécessairement compatibles entre eux, véhiculent tous la notion d'un bitcoin qu'il faut acquérir et conserver jalousement. Ce changement est devenu de plus en plus prononcé avec la financiarisation de l'utilisation, si bien que ce qui était à l'origine une simple spéculation a dégénéré chez certains bitcoineurs en une passion bien connue : l'avarice.

La critique traditionnelle de l'avarice

L'avarice, au sens traditionnel du terme, désigne l'attachement excessif à la richesse matérielle et en particulier à l'argent. Le terme provient du mot latin du même sens, avaritia, lui-même dérivé de ăvĕo, signifiant « désirer vivement ». En ce sens, l'avarice peut se manifester par une volonté d'accumuler plus de richesse (ce qu'on nomme en français la cupidité) ou la réticence à s'en séparer (à savoir la radinerie).

L'avarice est unanimement condamnée par toutes les religions traditionnelles, et en particulier par le christianisme. Dans la tradition catholique romaine, elle forme l'un des sept péchés capitaux listés par l'évêque Grégoire le Grand. Dans la tradition orthodoxe grecque, elle est appelée l'« amour de l'argent » (Φιλαργυρία, philarguría) et constitue l'une des huit pensées tentatrices (logismoï) mises en avant par le moine Évagre le Pontique.

Pour la doctrine chrétienne, l'avarice a pour effet de détourner l'individu de Dieu, en le poussant à se préoccuper de sa richesse matérielle plutôt que de son salut spirituel. Elle le conduit à poursuivre l'argent au détriment de ses relations avec les autres. L'avare a tendance à négliger ses proches, à ne pas aider ses amis, à rechigner à faire des dépenses essentielles, à ne pas pratiquer l'aumône ; ce qui l'éloigne de plus en plus des gens qui l'aiment. Cet enseignement est résumé dans les mots de saint Paul, qui écrivait dans sa Première épitre à Timothée :

« [L]a racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent. Pour s'y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont transpercé l'âme de tourments sans noms. » (1 Tm 6:10)

Le Nouveau Testament illustre le comportement de l'avare par l'exemple de Judas Iscariote, le disciple de Jésus-Christ qui l'a trahi en le dénonçant aux autorités. Judas était en effet le trésorier parmi les douze apôtres, mais n'hésitait pas à prendre dans la bourse commune, car il « était voleur » (Jn 12:6). De plus, il a dénoncé le Christ au Sanhédrin pour « trente pièces d'argent » (Mt 26:15). Il a fini par se suicider en se pendant à un arbre.

Le christianisme rejette en particulier la thésaurisation, c'est-à-dire la tendance à épargner son argent sans chercher à le faire fructifier. D'après Jésus-Christ lui-même, « celui qui thésaurise pour lui-même » au lieu de « s'enrichir en vue de Dieu » est un « insensé » (Lc 12:21). Cette critique de la conservation maladive peut aussi se retrouver (en premier niveau de lecture) dans la parabole des talents (Mt 25:14–30), où est racontée l'histoire d'un maitre qui, partant en voyage, laisse des fonds à ses serviteurs en son absence et qui, à son retour, décide de rétribuer ceux qui ont investi cet argent dans une activité productive et de punir celui qui n'a « point semé ».

La tradition chrétienne voit également d'un mauvais œil l'usure (c'est-à-dire le prêt à intérêt), cette dernière ayant été condamnée par le concile de Nicée de 325 et par les Pères de l'Église. Durant le Moyen Âge, le prêt à intérêt a ainsi été régulièrement interdit dans de nombreuses nations, notamment en Europe. Ce n'est qu'à la Renaissance, avec l'apparition de la banque moderne et du protestantisme, que cette interdiction a été allégée.

L'avarice est par ailleurs représentée de façon figurée dans la Bible. On l'associe ainsi à la figure du veau d'or, qui était originairement un symbole d'idolâtrie, mais qui est progressivement devenue la représentation de la puissance corruptrice de la richesse matérielle. Cette figure provient d'un épisode de l'Exode (Ex 32), durant lequel les Hébreux se sont mis à adorer une statue de « veau » en or, moulée à partir de leurs bijoux, alors qu'ils attendaient que Moïse descende du mont Sinaï, où il resté 40 jours et 40 nuits pour recevoir les Tables de la Loi. Détail intéressant : si cette statue est appelée un « veau » (עֵגֶל, 'egel), il s'agit en réalité d'un taureau, à l'image de certaines divinités qui étaient alors vénérées en Égypte (Apis) ou à Canaan (El) ; l'appellation de « veau » est en effet censée jeter le ridicule sur les idoles.

L'Adoration du Veau d'or (Nicolas Poussin, 1634)

Une autre figure mise en avant par la tradition chrétienne est celle de Mammon. Il s'agit d'une personnification de l'argent (Mammon vient de l'araméen מָמוֹנָא, māmōnā signifiant « richesse »), à qui les hommes sont susceptibles de vouer leur vie. C'est contre cette possibilité de corruption que Jésus-Christ a averti ses disciples dans le Sermon sur la Montagne :

« Nul ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent [μαμωνᾷ, mamōnâ]. » (Mt 6:24)

The Worship of Mammon (Evelyn De Morgan, 1909)

L'avarice est donc une forme particulière d'idolâtrie, et en est probablement une des plus visibles. Elle se manifeste dans notre monde moderne par la place que nous donnons à la richesse dans nos objectifs de vie. Nous nous imaginons ainsi que l'accumulation d'argent nous apportera une sécurité pour l'avenir, voire une « liberté financière » qui nous permettrait de « sortir de la rat race », conformément à ce qu'enseignent les apôtres du développement personnel.

Bitcoin n'échappe pas à l'idolâtrie, faisant lui-même l'objet d'une pseudo-religion, et l'amour de l'argent joue un rôle de premier plan dans cette adoration. Beaucoup de personnes affirment ainsi que Bitcoin les a « sauvées », non pas par sa caractéristique de résistance à la censure, mais parce que la hausse drastique du pouvoir d'achat de l'unité de compte les a libérées de la contrainte de travailler. En les rendant riches, Bitcoin a abaissé leur préférence temporelle et les a fait se focaliser sur les choses qui comptent vraiment pour elles. Il n'est donc pas étonnant que la culture dominante dans la communauté se soit concentrée autour l'intérêt financier : les plus anciens bitcoineurs ont été récompensés pour avoir conservé leurs bitcoins, et ont donc encouragé les gens (au moins par l'exemple) à faire de même.

Les conséquences de l'avarice sur Bitcoin

Les enseignements de la tradition chrétienne peuvent nous paraitre désuets, démodés. Néanmoins, le sujet de l'avarice est tout à fait d'actualité dans notre société moderne, et en particulier dans la communauté de Bitcoin comme nous l'avons vu. Il convient ainsi de s'interroger pourquoi une telle opposition à l'amour de l'argent existe et comment l'avarice des utilisateurs peut influer sur Bitcoin dans son ensemble.

Il va de soi que Bitcoin se fonde sur l'intérêt économique. Son fonctionnement repose sur les incitations des différents acteurs qui assurent sa sécurité. Les mineurs ajoutent des blocs à la chaine parce qu'ils sont rémunérés par la création monétaire et par les frais de transaction. Les commerçants acceptent l'unité de compte parce qu'ils bénéficient de sa résistance à la censure ou de sa déflation naturelle. Les développeurs contribuent au projet parce qu'ils reçoivent un salaire des utilisateurs les plus importants. Ainsi, la viabilité de Bitcoin est, dans une certaine mesure, assurée par les incitations économiques qui le soutiennent.

C'est pour cette raison que les bitcoineurs s'imaginent parfois que Bitcoin est un être indépendant, ne pouvant pas être affecté par le monde, et que son succès ne nécessite aucune action de leur part. Ils pensent que la « théorie des jeux » assurera seule sa progressive élévation au rang de monnaie mondiale, amenant son prix au million de dollars, voire au-delà. Cependant, ils se trompent.

L'intérêt économique ne fait pas tout. De manière générale, la liberté est un moyen, pas une fin en soi. Dans le domaine économique, elle permet de faire concorder l'offre et la demande, d'accomplir le plus possible les volontés des individus, sans nécessairement aboutir à un ordre social harmonique. Ce qui est produit dans l'économie dépend des préférences des personnes qui la composent : le marché va entrainer la création des biens et des services auxquels elles accordent de la valeur. La liberté économique totale peut ainsi aboutir à un paradis sur Terre, peuplé de personnes vertueuses et attentionnées ; mais elle pourrait tout aussi bien dégénérer en une sorte d'enfer cyberpunk libertarien plongé dans le vice et la méfiance (d'ailleurs, un tel désordre social est tellement intolérable qu'il se conclut généralement par l'avènement d'un pouvoir autoritaire).

Le sort de Bitcoin est entre les mains des bitcoineurs. Le système est ce que les gens en font ; il n'est rien sans ses utilisateurs. C'est pourquoi l'avarice, qui se manifeste chez les utilisateurs, peut avoir un certain nombre de conséquences sur Bitcoin.

La première conséquence est la dégradation de l'image de la cryptomonnaie. À l'origine, Bitcoin était vu comme un système libérateur, un intermédiaire d'échange résistant à la censure, une monnaie anonyme utilisée sur le marché noir. Cette vision pouvait poser problème, mais elle est devenue minoritaire au profit de la conception de réserve de valeur, encourageant la spéculation. Aujourd'hui, l'image de Bitcoin auprès du grand public est celle d'un objet spéculatif qu'il conviendrait d'acheter sur une plateforme de change centralisée, et de revendre plus tard dans le but de gagner un peu d'argent (fiat). Il a même tendance à devenir un memecoin , dans le sens où on ne s'en procurerait qu'en raison de ce qu'il représente culturellement, pas pour son utilisation économique réelle. Ainsi, on peut comprendre pourquoi certains accusent le bitcoin d'être une « bulle spéculative », un phénomène sans fondement, qui serait similaire à la tulipomanie du XVIIe siècle7. On peut aussi entendre les gens qui le voient comme une « arnaque », comme une « pyramide de Ponzi » reposant sur l'arrivée de plus en plus d'« investisseurs », attirés par les anciens détenteurs.

Cette image dégradée a pour effet de tenir éloignées les personnes qui pourraient vouloir utiliser Bitcoin pour ses propriétés de résistance à la censure, et en particulier les activistes et les gens de gauche qui se méfient initialement de la finance. En parallèle, les spéculateurs se multiplient au fur et à mesure du temps, encouragés par la culture du gain. Et le phénomène s'amplifie, formant un cercle vicieux : les utilisateurs-spéculateurs font plus de bruit et en attirent d'autres, ce qui isole de plus en plus les utilisateurs authentiques qui doivent faire des efforts considérables pour trier les informations qu'ils reçoivent. En d'autres termes, les mauvais utilisateurs chassent les bons.

La deuxième conséquence générale, apparentée à la première, est l'accentuation de la volatilité. Puisque les gens voient le bitcoin comme un objet spéculatif, ils s'en procurent pour gagner de l'argent rapidement. Ainsi, lors des marchés haussiers, ils ont tendance à seulement acheter et à ne pas vendre (laisser courir leurs gains), ce qui fait monter le taux de change considérablement. À l'inverse, lors des marchés baissiers, les spéculateurs à court terme ont tendance à vendre pour éviter de risquer de perdre trop (en coupant leurs pertes), ce qui contribue à la chute et résulte souvent en une vente panique générale.

Si nous voyions le bitcoin comme un instrument d'échange, les choses ne seraient probablement pas ainsi. Nous serions obligés d'encaisser des paiements sur la durée, peu importe le taux de change du moment. De même, nous devrions le dépenser régulièrement, malgré des taux de change défavorables. De plus, nous pourrions précisément en dépenser plus lorsqu'il vaudrait plus, car nous nous sentirions plus riches. Il y aurait toujours une variation et des spéculateurs à court terme, mais la volatilité serait réduite. Le pouvoir d'achat du bitcoin serait plus stable, de sorte qu'il pourrait devenir une véritable unité de compte.

Une troisième conséquence de l'avarice sur Bitcoin est qu'elle constitue un frein à l'adoption décentralisée. L'adoption repose en premier lieu sur les commerçants, ceux qui acceptent le bitcoin en échange de biens et de services (ou de monnaies dans le cas des changeurs). Les gens susceptibles de dépenser leurs bitcoins dans le commerce de détail (surtout quand cette activité est, peu ou prou, confinée à l'illégalité) sont les bitcoineurs convaincus. Ainsi, les boutiquiers indépendants et les changeurs de rue, qui reposent sur ce réseau de bitcoineurs, ne feront quasi aucune vente si les bitcoineurs en question refusent de dépenser leurs bitcoins. Ils seront découragés de maintenir leur capacité à accepter le bitcoin, qui peut reposer sur des facteurs comme l'utilisation d'un logiciel spécifique, la formation du personnel ou la gestion (individuelle ou collective) d'un nœud. Ainsi, l'avarice fragilise l'utilisation entre particuliers de Bitcoin, au profit de son adoption centralisée, c'est-à-dire l'échange sur des plateformes de change réglementées comme Coinbase et Binance, fréquentées par de nombreux spéculateurs opportunistes.

Pour aller plus loin, si le but est seulement de faire en sorte que « le nombre monte », alors cette adoption centralisée et contrôlée est le chemin le plus court pour y parvenir. Il n'y a pas lieu de s'opposer à la surveillance financière si on essaie simplement de maximiser son gain spéculatif à court ou moyen terme. Au contraire, chacun est incité à être le plus passif possible, pour que les régulateurs acceptent que le bitcoin soit détenu en tant qu'actif par les individus, par les sociétés cotées en bourse et par les États.

Une quatrième conséquence de la culture de l'avarice est son effet sur l'innovation technique. Les spéculateurs ont intérêt à préserver leur pouvoir d'achat et offrent une force d'opposition aux changements de règles de consensus. De ce fait, plus il y a d'utilisateurs-spéculateurs, plus la prudence est mise à l'honneur : peu de risques sont pris pour ne pas bouleverser le système dans son ensemble. Ce conservatisme a clairement des vertus pour assurer la stabilité du système (c'est pourquoi les soft forks sont préférés aux hard forks sur BTC), mais il peut aussi être néfaste s'il est trop excessif. Ainsi, si la communauté est remplie de spéculateurs, c'est-à-dire de personnes qui se procurent du bitcoin uniquement pour le revendre plus tard et réaliser un bénéfice, alors il n'y a presque personne qui valorise Bitcoin pour son caractère confidentiel ou pour son aspect programmable (essentiel pour développer des solutions de seconde couche décentralisées). Dans ce cas, il n'y pas lieu de prendre un risque pour modifier les règles de consensus pour améliorer le système. C'est dans ce cadre que certaines personnes, comme Jameson Lopp, parlent d'« ossification prématurée du protocole ».

Jusqu'en 2021, le projet était encore considéré comme expérimental et incomplet. Le logiciel (Bitcoin Core) était ainsi en bêta, les numéros de versions ayant la forme 0.x.y (0.21.1 par exemple). Des mises à niveau avaient régulièrement lieu : OP_CHECKLOCKTIMEVERIFY en 2015, OP_CHECKSEQUENCEVERIFY en 2016, SegWit en 2017 et Taproot en 2021. Mais depuis cette dernière mise à niveau, les choses ont changé : le numéro de version du logiciel se présente désormais sous la forme x.y (22.0 par exemple), et il ne semble pas y avoir de volonté marquée de modifier à nouveau les règles de consensus. Les propositions existantes de modification (SIGHASH_ANYPREVOUT, CISA, OP_CHECKTEMPLATEVERIFY, OP_CAT, Drivechain) peinent à se faire une place en dehors de la sphère des développeurs, celles-ci n'intéressant que peu les utilisateurs-spéculateurs, et il semble ainsi possible qu'aucune d'entre elles ne soit adoptée.

Enfin, chose qui peut sembler paradoxale par rapport au précédent problème, une cinquième et dernière conséquence de l'avarice est de faciliter l'altération des propriétés fondamentales du système, et en particulier de sa résistance à la censure. Comme nous l'avons dit, Bitcoin dépend de l'utilisation qui en est faite, et ne constitue donc pas un « cadre mathématique exempt de politique et d’erreur humaine » (pour reprendre l'expression de Tyler Winklevoss) qui serait indépendant des actions des gens. Ainsi, une attitude concentrée sur le gain spéculatif à court-moyen terme (et non sur le gain de liberté) pourrait amener la communauté à accepter un soft fork de censure, qui interdirait à certaines transactions d'être confirmées, en vue de se conformer aux réglementations internationales.

Nous n'en sommes pas encore là heureusement, mais un haut degré de corruption peut conduire à ce type de modification. C'est cet esprit d'avarice qui a poussé une bonne partie de la communauté d'Ethereum à faire appliquer des changements pourtant primordiaux dans le protocole : l'EIP-1559 (qui intégrait le brûlage des frais de transaction versés aux mineurs) et le passage en preuve d'enjeu (qui supprimait le minage et réduisait le montant d'éthers créés). Le but avoué de cette démarche n'était pas tant de résoudre les problèmes des frais élevés et de la consommation électrique de la preuve de travail, que de créer une « monnaie ultrasaine » (« ultrasound money », référence calembourdesque à la monnaie saine, de l'anglais sound money), qui serait déflationniste et dont le pouvoir d'achat croitrait en conséquence. Ces changements, qui ont altéré la sécurité du système, n'ont toutefois pas abouti au résultat espéré, les utilisateurs s'étant reporté sur des alternatives (encore moins sûres) comme Solana.

Vers le saylorisme ?

Nous constatons ainsi que la communauté de Bitcoin a fait une place de plus en plus grande à la spéculation et a laissé l'avarice gagner du terrain au cours du temps, au détriment de son utilisation comme argent liquide électronique. Cette culture a modifié l'image qu'en a le grand public : de monnaie du dark web, le bitcoin est devenu à ses yeux un moyen de gagner de l'argent rapidement. Cette image a renforcé la présence des spéculateurs au sein des utilisateurs, ce qui s'est reflétée par la centralisation progressive de l'activité économique sur les plateformes de change. Tout cela affecte aussi le système en lui-même, en avantageant la hausse du prix de l'unité de compte et en empêchant les autres aspects (comme la confidentialité et la programmabilité) de se développer.

En particulier, cette évolution a fait émerger une figure majeure au sommet de la communauté : Michael Saylor. Arrivé en 2020, ce dernier a su se construire une audience massive composée de millions de personnes, et constitue aujourd'hui l'un des relais d'opinion les plus influents. Il voit Bitcoin comme une monnaie de réserve, devant respecter le cadre réglementaire dressé par les régulateurs financiers et servant avant tout de base au nouveau système financier (conservation en trésorerie d'entreprise, adossement des monnaies étatiques, garantie dans les prêts collatéralisés, etc.) – une conception contraire à tous les principes de Bitcoin, et en particulier à la désintermédiation.

La communauté de Bitcoin, au lieu de rejeter ses propos comme elle le devrait, l'a accueilli à bras ouvert, lui offrant la possibilité de rédiger des préfaces, d'apparaitre dans des podcasts et allant jusqu'à l'acclamer lors de conférences. Pourquoi ? Parce qu'il annonce que le prix du bitcoin va monter énormément et parce qu'il joint le geste à la parole en achetant beaucoup de bitcoins avec la société dont il est PDG, Microstrategy.

La cupidité nous amène ainsi aujourd'hui à applaudir des gens qui, par leur action dans le monde, s'opposent drastiquement à l'émergence d'une monnaie libre, mais font néanmoins monter le pouvoir d'achat du bitcoin. C'est le cas de Michael Saylor, mais aussi de Larry Fink (PDG de BlackRock) et de Donald Trump. Il arrivera néanmoins un moment où le fait de laisser les loups rentrer dans la bergerie commencera à poser des problèmes.


  1. Le terme « investissement » est maladroit car la thésaurisation de bitcoins, au même titre que la conservation d'or, n'est pas un investissement au sens traditionnel du terme (aucune création de richesse directe associée). ↩︎
  2. Pour une analyse plus poussée de la valorisation initiale du bitcoin, voir la section « L’émergence de la valeur du bitcoin » dans le chapitre 3 de L'Élégance de Bitcoin. ↩︎
  3. Au sens dawkinien du terme, un mème est un élément culturel reconnaissable reproduit et transmis par l'imitation. ↩︎
  4. Le marché haussier est appelé bull market car le taureau (bull) attaque du bas vers le haut avec ses cornes. À l'inverse, l'ours (bear) représente le marché baissier car il attaque du haut vers le bas avec ses pattes. Le lien fort du symbole du taureau avec la finance est symbolisé par le Taureau de Wall Street, sculpture située non loin de la bourse de New York (NYSE). ↩︎
  5. Cette façon de donner le prix actuel des 10 000 bitcoins de Laszlo ayant servi à acheter les pizzas était, au début, une blague, mais a depuis été pris au sérieux. Les médias s'en donnent régulièrement à cœur-joie, comme RTBF qui titrait en décembre dernier « Cryptomonnaies : les pizzas qui valaient 1 milliard de dollars ». Ce phénomène a pour effet de renforcer l'idée laquelle on ne pourrait pas utiliser ses bitcoins sans le regretter, alors qu'il suffit de les remplacer après la dépense. ↩︎
  6. « Si le bitcoin continue à prendre de la valeur et que les institutions financières sont de plus en plus nombreuses à l'utiliser, il deviendra une monnaie de réserve sur laquelle s'appuieront des banques centrales d'un nouveau genre. » — Saifedean Ammous, The Bitcoin Standard, Wiley, 2018, p. 210 (ma traduction). ↩︎
  7. Sur la comparaison entre la spéculation sur le bitcoin et la bulle des bulbes de tulipe de 1637, on pourra lire l'excellent ouvrage de Jacques Favier, La Monnaie à pétales. ↩︎

Le bloc de genèse de Bitcoin

March 24th 2022 at 09:00

Lorsqu'il a conçu le prototype de Bitcoin en janvier 2009, Satoshi Nakamoto a dû construire un premier bloc à partir duquel la chaîne s'est allongée. Ce bloc il l'a appelé le bloc de genèse (« genesis block » en anglais) en référence au premier livre de la Torah et de la Bible, qui raconte la création du monde par Dieu.

Par convention, on considère qu'il s'agit du bloc de hauteur 0 (ou « bloc 0 ») au-dessus duquel les autres blocs sont successivement empilés. Examinons plus en détail ce que contient cet élément fondateur de Bitcoin en procédant à une dissection minutieuse !

 

Un bloc fondateur

Le bloc de genèse est une donnée essentielle du protocole Bitcoin car il constitue la base à partir de laquelle on peut déterminer la chaîne la plus longue (c'est-à-dire celle ayant le plus de preuve de travail accumulée) et par conséquent la validité des transactions du registre. Il est théoriquement le seul bloc à devoir être inscrit en dur dans le protocole, même si d'autres l'ont été par la suite.

Tel que l'écrivait Satoshi Nakamoto :

« La chaîne de blocs est une structure en forme d'arbre qui a pour racine le bloc de genèse, chaque bloc pouvant avoir plusieurs candidats à sa suite. »

Bloc de genèse embranchements

Le code de novembre 2008 (fourni par Satoshi à Hal Finney, Ray Dillinger et James A. Donald notamment) contenait déjà une première version du bloc de genèse, horodatée au 10 septembre 2008, 18:02:08 UTC. Néanmoins, un nouveau bloc a été construit en janvier 2009 spécialement pour le lancement du prototype.

Le bloc de genèse que nous connaissons est ainsi présent dans la version 0.1 du logiciel de Bitcoin, publiée le 8 janvier 2009. Un commentaire au sein du code le décrit :

Genesis Block:
GetHash()      = 0x000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f
hashMerkleRoot = 0x4a5e1e4baab89f3a32518a88c31bc87f618f76673e2cc77ab2127b7afdeda33b
txNew.vin[0].scriptSig     = 486604799 4 0x736B6E616220726F662074756F6C69616220646E6F63657320666F206B6E697262206E6F20726F6C6C65636E61684320393030322F6E614A2F33302073656D695420656854
txNew.vout[0].nValue       = 5000000000
txNew.vout[0].scriptPubKey = 0x5F1DF16B2B704C8A578D0BBAF74D385CDE12C11EE50455F3C438EF4C3FBCF649B6DE611FEAE06279A60939E028A8D65C10B73071A6F16719274855FEB0FD8A6704 OP_CHECKSIG
block.nVersion = 1
block.nTime    = 1231006505
block.nBits    = 0x1d00ffff
block.nNonce   = 2083236893
CBlock(hash=000000000019d6, ver=1, hashPrevBlock=00000000000000, hashMerkleRoot=4a5e1e, nTime=1231006505, nBits=1d00ffff, nNonce=2083236893, vtx=1)
  CTransaction(hash=4a5e1e, ver=1, vin.size=1, vout.size=1, nLockTime=0)
    CTxIn(COutPoint(000000, -1), coinbase 04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73)
    CTxOut(nValue=50.00000000, scriptPubKey=0x5F1DF16B2B704C8A578D0B)
  vMerkleTree: 4a5e1e

Ce bloc pèse très exactement 285 octets. Le voici représenté en hexadécimal brut :

0100000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000003ba3edfd7a7b12b27ac72c3e67768f617fc81bc3888a51323a9fb8aa4b1e5e4a29ab5f49ffff001d1dac2b7c0101000000010000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000ffffffff4d04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73ffffffff0100f2052a01000000434104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac00000000

Le bloc de genèse est composé d'un entête de 80 octets et d'une unique transaction, la transaction de récompense. Son identifiant (le résultat du hachage de l'entête par double SHA-256) est 000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f. Les zéros qui débutent cet identifiant indiquent qu'une preuve de travail a été réalisée.

Notez que les différentes informations contenues dans le bloc sont souvent transmises avec un ordre des octets inverse (dit « little-endian » ou « petit-boutiste »). Nous donnerons ici les informations dans l'ordre ordinaire (qu'on appelle « big-endian » ou « gros-boutiste ») à l'aide du préfixe 0x.

 

L'entête

Comme tous les blocs dans le protocole, le bloc de genèse possède un entête donnant 6 informations différentes. Voici cet entête en détail :

01000000 - version
0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000 - identifiant du bloc précédent
3ba3edfd7a7b12b27ac72c3e67768f617fc81bc3888a51323a9fb8aa4b1e5e4a - racine de Merkle
29ab5f49 - horodatage
ffff001d - valeur cible
1dac2b7c - nonce

 

La version du bloc

0x00000001

La version du bloc indique l'ensemble des règles respectées par le bloc. Cette version 1 indiquait un respect des règles du protocole originel défini par Satoshi. D'autres versions ont été introduites plus tard : la version 2 pour l'application du BIP-34 en mars 2013, la version 3 pour l'activation du BIP-66 en juillet 2015, et la version 4 pour celle du BIP-65 en décembre 2015. Le champ de version a par la suite été utilisé pour que les mineurs signalent leur intention d'appliquer un soft fork (conformément au BIP-9).

 

L'identifiant du bloc précédent

0x0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000

Puisqu'il s'agit du premier bloc de la chaîne, le champ utilisé pour donner l'identifiant du bloc précédent est fixé à zéro par convention.

 

La racine de Merkle

0x4a5e1e4baab89f3a32518a88c31bc87f618f76673e2cc77ab2127b7afdeda33b

La racine de Merkle correspond à l'empreinte finale de l'arbre de Merkle des transactions. Puisqu'il n'y a qu'une seule transaction dans le bloc de genèse, il s'agit simplement de l'identifiant de cette transaction.

 

L'horodatage

0x495fab29

L'horodatage indique la date et l'heure à laquelle le mineur a trouvé le bloc. Il est donné par le nombre de secondes depuis le 1er janvier 1970 00:00:00 UTC. Ici, le nombre correspond à 1 231 006 505 secondes : le bloc de genèse est donc horodaté au 3 janvier 2009 à 18:15:05 UTC.

Toutefois, il ne faut pas croire que cet horodatage indique l'instant précis du lancement effectif du réseau. Ce dernier a en effet été réalisé un peu plus tardivement : le bloc 1 est ainsi horodaté au 9 janvier 2009 à 02:54:25 UTC, soit 5 jours, 8 heures, 39 minutes et 20 secondes plus tard.

 

La valeur cible

0x1d00ffff

La valeur cible est la valeur minimale que l'identifiant du bloc peut avoir pour que ce dernier constitue une solution au problème de preuve de travail de Bitcoin. Moins cette valeur cible est haute, plus il est facile de trouver une solution et de miner un bloc. Elle est donc inversement proportionnelle à la difficulté du réseau.

La valeur cible du bloc de genèse correspond à la plus grande valeur possible dans Bitcoin, ou la difficulté la plus basse pour le dire autrement. Elle est encodée comme un nombre flottant où le premier octet représente un exposant et où la mantisse est déterminée par les 3 octets suivants. Ici, elle est égale à 0x00ffff × 256(0x1d - 3) c'est-à-dire 0x00000000ffff0000000000000000000000000000000000000000000000000000.

La preuve de travail du bloc est valide car l'identifiant est effectivement (largement) inférieur à cette valeur cible :

0x000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f ≤
0x00000000ffff0000000000000000000000000000000000000000000000000000

On définit la difficulté du minage comme l'inverse de la valeur cible multipliée par la valeur cible de base :

difficulté = cible_de_base / cible

La difficulté du bloc de genèse est donc de 1.

Après le lancement du réseau, la difficulté a stagné à ce niveau pendant près d'un an avant d'enfin commencer à augmenter le 30 décembre 2009.

Au sein du code, le champ de la valeur cible est appelé nBits, car ce paramètre désignait (avant que Satoshi n'en modifie le sens) le nombre de bits de tête à mettre à zéro pour que la solution soit valide. Dans la version de novembre 2008, le champ était en effet fixé à 20, ce qui correspondait à 5 zéros de tête en représentation hexadécimale, soit une valeur cible de 0x00000fffff....

 

Le nonce

0x7c2bac1d

Le nonce (mot qui provient de l'expression anglaise « for the nonce » signifiant « pour la circonstance, pour l'occasion ») désigne le nombre que le mineur fait varier pour calculer la preuve de travail. Il n'a aucune signification particulière, étant déterminé au hasard.

 

L'ensemble des transactions

L'ensemble des transactions forme la seconde partie du bloc. Le voici en détail :

01 - nombre de transactions
01000000 - version
01 - nombre d'entrées
0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000 - identifiant de transaction de la sortie précédente
ffffffff - index de la sortie précédente
4d - taille du script de déverrouillage
04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73 - script de déverrouillage
ffffffff - numéro de séquence
01 - nombre de sorties
00f2052a01000000 - montant
43 - taille du script de verrouillage
4104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac - script de verrouillage
00000000 - temps de verrouillage

 

Le nombre de transactions

0x01

Le bloc contient une seule transaction : la transaction de récompense qui rémunère le mineur (ici Satoshi) pour la preuve de travail réalisée. Le bloc ne comporte ainsi aucune autre transaction, tout comme les blocs minés dans les premiers jours. Il a fallu attendre le 12 janvier et le bloc 170 pour voir la première transaction effective du réseau être confirmée : celle entre Satoshi et Hal Finney.

Toutes les données restantes du bloc appartiennent à la transaction de récompense.

 

La version de la transaction

0x00000001

La version de la transaction indique comment celle-ci doit être interprétée. Elle est fixée à 1 conformément au protocole initial. Aujourd'hui, il existe également une version 2 qui autorise l'usage des verrous temporels relatifs (voir BIP-68).

 

Le nombre d'entrées de la transaction

0x01

La transaction contient une seule entrée : la base de pièce, ou coinbase, qui permet de créer ex nihilo les nouveaux bitcoins et de recueillir les frais de transaction. Cette entrée est donc purement superflue, mais permet de conserver une certaine cohérence dans l'implémentation logicielle. Elle est constituée des champs identifiant la sortie précédente (théorique), d'un script de déverrouillage et d'un numéro de séquence.

 

L'identifiant de transaction de la sortie précédente

0x0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000

Ce champ est utilisé dans les transactions pour dire à quel sortie transactionnelle correspond une entrée, en donnant l'identifiant de la transaction qui a créé la sortie. Puisqu'il s'agit d'une transaction de récompense qui ne fait pas référence à une sortie transactionnelle précédente, ce champ est fixé à 0 par convention.

 

L'index de la sortie précédente

0xffffffff

Ce champ est utilisé dans les transactions pour dire à quel sortie transactionnelle correspond une entrée, en donnant la position de la sortie dans la transaction qui l'a créée. Puisqu'il s'agit d'une transaction de récompense qui ne fait pas référence à une sortie transactionnelle précédente, ce champ est fixé au maximum par convention.

 

Le script de déverrouillage (scriptSig)

0x04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73

Dans Bitcoin, le script de déverouillage est combiné à un script de verrouillage précédent et détermine la validité d'une dépense. Il contient généralement les signatures nécessaires à la dépense d'une pièce et est par conséquent souvent appelé scriptSig. Dans le cas d'une transaction de récompense, l'entrée ne fait référence à aucune sortie transactionnelle existante et ce script peut donc contenir des données arbitraires.

Ici, le script se présente de la manière suivante :

<valeur cible> <nonce supplémentaire> <chaîne de caractères>

Ainsi, il est constitué de trois informations :

  • Tout d'abord, la valeur cible du bloc, donnée en sens inverse, conformément à la façon dont elle est représentée dans le code : 0xffff001d
  • Ensuite, un nonce supplémentaire (0x04), ou extra nonce, mis en place par Satoshi dans le code du logiciel. Le nonce supplémentaire du bloc de genèse a pour valeur 4, et ceux des blocs suivants sont croissants : celui du bloc 1 est aussi égal à 4, celui du bloc 2 à 11, celui du bloc 3 à 14, etc. La variation de ce nonce supplémentaire au sein des blocs a permis de mettre en évidence un motif particulier, appelé le « Patoshi Pattern », qui détermine précisément les blocs minés par Satoshi et qui démontre que sa fortune s'élève à plus de 1 125 150 bitcoins.
  • Enfin, une chaîne de caractères aujourd'hui emblématique, encodée en UTF-8, qui est :
    The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks

    Cette courte phrase correspond à la une du Times du 3 janvier 2009, qui annonçait que le ministre des finances du Royaume-Uni était sur le point de renflouer les banques pour la deuxième fois. Le Times étant un quotidien anglais, cela a mené à des spéculations quant à l'identité de Satoshi, qui écrivait également dans un anglais britannique.

The Times 3 janvier 2009 chancelier ministre des finances renflouement des banques

Cette phrase présente dans le script de la transaction de récompense possède un rôle double :

  • Premièrement, elle prohibe l'antidatage : sa présence dans le premier bloc, à partir duquel toute la chaîne est construite, prouve que le réseau de Bitcoin n'a pas été lancé avant le 3 janvier 2009. Cependant, cela ne veut pas dire que le bloc de genèse date bien du 3 janvier : en effet, il a pu être construit entre le 3 janvier (date de l'horodatage déclaré) et le 8 janvier (date de publication du code).
  • Deuxièmement, elle indique symboliquement ce à quoi Bitcoin s'oppose en faisant référence au contexte monétaire et financier de l'époque : le renflouement des grandes banques d'investissement par les États et par les banques centrales suite à la crise financière de 2007-2008. Il est d'ailleurs possible que Satoshi ait choisi cette date précisément pour sélectionner cette une.

Ce script de la base de pièce est encore utilisé de nos jours par les mineurs pour de multiples raisons. À l'instar de Satoshi, ils peuvent inclure des informations arbitraires dans le bloc et faire passer un message public au monde. Ç'a été le cas de la coopérative F2Pool qui, le 11 mai 2020, a évoqué l'injection de liquidité de la Réserve Fédérale en réaction à la crise du covid-19 au sein du bloc 629 999 (le bloc précédant le troisième halving) :

NYTimes 09/Apr/2020 With $2.3T Injection, Fed's Plan Far Exceeds 2008 Rescue

Les regroupements de mineurs peuvent également s'identifier en indiquant leur nom, ce qui permet de juger de la décentralisation du réseau, même si cette pratique reste purement déclarative.

Enfin, les mineurs se servent encore de ce champ pour faire varier un nonce supplémentaire, le nonce de l'entête ne permettant plus depuis 2012 d'essayer suffisamment de possibilités par rapport à la difficulté élevée du réseau.

 

Le numéro de séquence (nSequence)

0xffffffff

Le numéro de séquence de l'entrée est maximal, ce qui fait que la transaction est considérée comme finale.

À l'origine, le numéro de séquence dans les entrées avait pour objectif de permettre les échanges répétés au sein de contrats, tels que les canaux de paiement. Ce modèle imaginé par Satoshi n'était pas suffisamment sécurisé et a par conséquent été abandonné. Cependant, la règle de finalité, qui fait que la transaction est considérée comme finale (pas de temps de verrouillage) si les numéros de séquence de toutes les entrées sont maximaux (comme ici), a été conservée.

Aujourd'hui, ce numéro de séquence est utilisé pour déterminer le temps de verrouillage relatif d'une entrée et pour signaler Replace-by-Fee.

 

Le nombre de sorties de la transaction

0x01

La transaction contient une seule sortie, celle créditant Satoshi de son revenu de minage. Cette sortie est constituée d'un montant et d'un script de verrouillage.

 

Le montant

0x000000012a05f200

Le montant de la sortie est donné dans la plus petite unité du système, unité qu'on a appelé le satoshi en hommage au créateur de Bitcoin. Ce montant correspond ici à 5 milliards de satoshis, soit 50 bitcoins. Il s'agit de la limite maximale du taux de création monétaire de l'époque (50 bitcoins par bloc).

 

Le script de verrouillage (scriptPubKey)

0x4104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac

Le scrpt de verrouillage est l'ensemble des conditions à fournir pour pouvoir dépenser la pièce correspondante. Ici, il possède la forme :

<clé publique> CHECKSIG

où la clé publique est 04678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5f. Il s'agit donc d'une sortie transactionnelle de type Pay to Public Key (P2PK), un schéma utilisé dans les débuts de Bitcoin, qui demande une simple signature pour débloquer les fonds. Cela explique le nom donné couramment à ce script : scriptPubKey.

Bien souvent, cette sortie est rétrospectivement attribuée à l'adresse 1A1zP1eP5QGefi2DMPTfTL5SLmv7DivfNa, obtenue en prenant l'empreinte de la clé publique. Cela est néanmoins purement esthétique car c'est bien la clé publique elle-même qui a servi à recevoir les bitcoins, pas l'adresse.

Fait intéressant : cette sortie transactionnelle n'est pas considérée comme dépensable par le protocole en raison de la façon dont le bloc de genèse est exprimé dans le code. Cette erreur de programmation pourrait être corrigée par un hard fork, mais cela ne serait ni utile (Satoshi n'a pas touché à ses bitcoins depuis qu'il a disparu), ni même souhaitable (incompatibilité du protocole). Les 50 premiers bitcoins créés sont donc probablement brûlés à tout jamais.

 

Le temps de verrouillage (nLocktime)

0x00000000

Le temps de verrouillage (donnée globale appartenant à la transaction) détermine la date à partir de laquelle cette transaction pourra être confirmée. En étant fixé à zéro, celui-ci est désactivé.

 

Les autres chaînes

Si le bloc de genèse constitue un fondement du protocole Bitcoin, il sert également de base aux différentes branches minoritaires de Bitcoin qui possèdent le même historique jusqu'à leurs scissions respectives : Bitcoin Cash, Bitcoin SV, Bitcoin Gold ou encore eCash/XEC. D'autres protocoles possèdent leur propre bloc de genèse et certains d'entre eux ont également incorporé la une d'un journal ou d'un magazine pour garantir que le lancement du réseau ne s'est pas réalisé avant la date donnée. Ainsi, le bloc de genèse de Litecoin (datant du 7 octobre 2011) contient la phrase suivante :

NY Times 05/Oct/2011 Steve Jobs, Apple’s Visionary, Dies at 56

Celui de Dash (datant du 19 janvier 2014) inclut la une suivante :

Wired 09/Jan/2014 The Grand Experiment Goes Live: Overstock.com Is Now Accepting Bitcoins

 


Source

Bitcoin Wiki, Genesis block

Avant Bitcoin : l’amorçage des premiers systèmes d’argent liquide numérique

April 22nd 2021 at 16:44

Le concept de Bitcoin a fait son apparition dans le monde le 31 octobre 2008. Dans un court document technique de 9 pages, le livre blanc, le mystérieux Satoshi Nakamoto décrivait les principes de base de ce qui deviendrait par la suite un phénomène économique d'envergure mondiale. Le titre de ce livre blanc ? « Bitcoin : un système d'argent liquide électronique pair-à-pair ». Ce projet s'inscrivait donc dans une lignée bien définie : celle des tentatives de créer une monnaie numérique fonctionnant de manière indépendante sur internet.

L'idée de monnaie numérique n'est pas une idée particulièrement nouvelle. Celle-ci remonte en effet au développement des moyens de communication modernes et est évoquée dans de nombreuses œuvres de science-fiction, notamment sous la forme de « crédits ». Avec l'émergence d'internet dans les années 1980, cette idée devenait réalisable. De même qu'il existait un courrier électronique (e-mail), il pouvait y avoir une monnaie électronique (e-money). Néanmoins, une interrogation subsistait : la question de savoir s'il était possible de transposer les propriétés de l'argent liquide au cyberespace. Pouvait-on construire une monnaie entièrement numérique qui pouvait se transmettre facilement, de personne à personne et de manière anonyme ? Ou devait-on se résigner à simplement étendre le fonctionnement du système bancaire à internet ?

Le concept d'argent liquide numérique a été formalisé pour la première fois en 1982 par le cryptographe américain David Chaum dans son papier académique intitulé « Blind signatures for untraceable payments ». Dans ce papier il décrivait un procédé de signatures aveugles qui permettait théoriquement d'envoyer des paiements de manière anonyme. David Chaum a par la suite étoffé cette idée et a travaillé à l'implémenter par le biais de sa société DigiCash, créée en 1989 pour l'occasion.

L'idée a ensuite été reprise par le mouvement cypherpunk, formé en 1992, dont le but était d'établir une forme d'anarchie dans le cyberespace grâce à la cryptographie et à la technologie. Pour réaliser leur objectif, un argent liquide numérique constituait un élément central, car c'était lui qui pouvait permettre le développement de marchés indépendants en ligne. Eric Hughes, l'un des fondateurs du mouvement, écrivait par exemple dans son Manifeste d'un cypherpunk en mars 1993 :

Nous, les cypherpunks, nous consacrons à construire des systèmes anonymes. Nous défendons notre confidentialité avec la cryptographie, avec les systèmes anonymes de transfert de courriels, avec les signatures numériques, et avec la monnaie électronique.

Cependant, pour qu'une telle monnaie soit vraiment indépendante, il fallait qu'elle possède une valeur sans être adossée à un autre bien. En effet, adosser sa monnaie à des réserves présentes à un endroit donné revenait à jouer le rôle d'une banque, ce qui était très peu compatible avec l'idéal des cypherpunks. C'est dans ce contexte qu'ont eu lieu les premières tentatives d'amorçage de systèmes d'argent liquide numérique.

 

Le Hawthorne Exchange : un système de réputation basé sur le Thorne

La première expérience que l'on peut citer n'est pas un système de monnaie numérique à proprement parler puisque son rôle initial n'était pas l'échange commercial. Il s'agit du Hawthorne Exchange, un système de jetons de réputation utilisé pour la liste de diffusion extropienne.

Les extropiens étaient des futuristes transhumanistes optimistes qui envisageaient l'évolution technologique comme un moyen de libération de l'individu. Ils avaient avait donc des centres intérêts en commun avec les cypherpunks (le mouvement extropien avait été fondé 4 ans aurapavant), et beaucoup de personnes faisaient partie des deux mouvements comme Timothy C. May, Nick Szabo ou encore Hal Finney. La liste de diffusion extropienne était une liste de distribution de courrier électronique privée, par laquelle les extropiens communiquaient sur internet et pouvaient discuter de nombreux sujets.

Logo extropianisme extropie

Le Hawthorne Exchange (couramment abrégé en HEx) a été lancé le 24 mars 1993 par un individu du nom de Brian Holt Hawthorne comme un marché de réputation pour les membres de la liste de diffusion. Le système se basait sur un serveur qui gérait les courriels de manière automatique. Chaque membre de la liste de diffusion pouvait s'incrire pour acquérir des parts liées à son identité, ainsi que des parts de la plateforme possédant le sigle boursier HEX. Chaque part pouvait ensuite être échangée sur le marché selon l'offre et la demande, ce qui permettait théoriquement d'évaluer la réputation des membres de la liste. Le principe de base était que si un membre considérait que quelqu'un avait contribué positivement à la liste de diffusion, il achetait des parts de cette personne, et que dans le cas inverse il revendait ces parts.

L'unité native pour effectuer ces échanges était le Thorne, et avait pour symbole ð ou p. La quantité monétaire émise au tout début était d'un million de Thornes et était détenue par le serveur. La distribution initiale se faisait lors de l'inscription : au moment de leur entrée dans le système, les participants recevait, en plus de leurs parts représentant leur réputation, 100 HEX chacun (les parts du système d'échange) qu'ils pouvaient vendre au serveur pour un prix de 100 Thornes pièce, et donc obtenir au moins 10 000 Thornes chacun.

Le système était très expérimental et beaucoup de membres de la liste de diffusion étaient sceptiques (à raison) sur sa pérennité. Néanmoins, certains se sont tout de même inscrits comme Hal Finney (il était l'un des premiers à s'inscrire et possédait la part HFINN), Perry E. Metzger (P) ou Nick Szabo (N) qui disait essayer pour « le plaisir du jeu » malgré ses réticences.

Après une période de développement plus longue que prévue, les échanges ont pu débuter le 28 juin 1993. Les opérations étaient rares mais elles avaient lieu. Voici à quoi ressemblaient le cours des différentes parts dans le rapport du 22 juillet :

Cours parts Hawthorne Exchange 1993

Plusieurs problèmes ont été évoqués dès le début. Le premier était le manque de liquidité du marché. Un groupe restreint de personnes possédait la majeure partie des Thornes et ne les faisaient pas bouger, ce qui n'aidait pas les autres à s'en procurer. Des propositions ont été faites pour améliorer les choses. Ainsi, le 6 juillet, un membre de la liste nommé Derek Zahn proposait d'augmenter drastiquement la quantité de Thrones en circulation. Suite à cette proposition, Perry Metzger rétorquait que les gens oubliaient que « la taille de la masse monétaire [n'avait] pas d'importance » et que « les valeurs [pouvaient] augmenter indéfiniment même avec une masse monétaire fixe ». Néanmoins, il fallait pour cela que l'unité soit rendu divisible, chose qu'a faite Brian Hawthorne le 16 juillet en ajoutant deux chiffres après la virgule dans la représentation des Thornes.

Le deuxième problème était la valorisation du Thorne et des jetons de réputation. Certaines personnes montraient en effet un certain scepticisme à propos de la mise en route du système, à l'instar de Hal Finney qui déclarait le 27 juillet :

De nombreuses personnes ont observé que les parts Hex ont peu ou pas de valeur intrinsèque. Cela remet en question toute la prémisse de la place de marché, à savoir que les valeurs des parts sont censées représenter d'une manière ou d'une autre la réputation des gens. Mais il n'y a aucune raison pour que la valeur des parts corresponde de quelque manière que ce soit à la réputation des gens, si ce n'est le fait qu'on se dit qu'il devrait en être ainsi. Il s'agit d'une tentative de créer une prophétie auto-réalisatrice, où si tout le monde croit X, alors tout le monde agit comme si X était vrai, et cela rend X vrai. [...] Il est important de comprendre que les Thornes ne sont pas comme les dollars. À moins que les parts HeX ne puissent recevoir une base autre que le caprice de leurs propriétaires, le marché s'effondrera sûrement, car il n'y a rien pour le soutenir.

Plusieurs personnes ont réagi à cette conception. Ainsi, Dave Krieger a répondu à Hal Finney que les dollars fonctionnaient déjà comme cela. Perry Metzger, lui, a été plus loin en invoquant la conception subjective de la valeur :

L'une des grandes avancées de la théorie économique autrichienne est la notion que toute valeur est complètement subjective - c'est tout simplement ce que les gens sont prêts à payer pour la chose valorisée. [...] Toute monnaie est psychologique.

HEx n'a jamais réellement fonctionné en tant que système de réputation car il n'y avait pas de sens à évaluer la réputation comme cela, et l'activité était de toute manière trop timide. Néanmoins, le Thorne lui a commencé à être utilisé comme monnaie d'échange. Par conséquent, bien que Brian Hawthorne lui-même avait déclaré que HEx n'était pas « un système d'argent liquide numérique » et n'avait « aucune prétention à l'être », les personnes présentes sur la liste se sont mises naturellement à effectuer des échanges contre du Thorne.

Le premier achat d'un service a eu lieu le 31 août 1993 lorsque Dave Krieger a proposé à John McPherson de lui donner 1000 Thornes s'il recopiait et publiait une présentation de Vernor Vinge réalisée par The San Diego Union-Tribune. John McPherson a accepté dans la soirée, heure de Californie, concluant ainsi l'échange.

Nick Szabo vendait quelques services contre du Thorne, et avait été jusqu'à mettre au point son propre catalogue de textes en tous genres, appelé « Nick's Catalog ».

Catalogue de Nick Szabo Thorne Hawthorne Exchange 1993

Quelques paris étaient réalisés sur la liste de diffusion. De son côté, Tim May mettait à disposition des dossiers d'informations contre des Thornes, dans le cadre de son projet de BlackNet.

Au cours du temps, le Thorne a aussi acquis un prix en dollars. Brian Hawthorne vendait du Thorne à un prix de 0,01 $ pièce. Cependant, la demande pour le Thorne était moins forte que cela et la plupart des gens acceptaient d'acheter du Thorne un prix de 0,001 $. Tim May en particulier cherchait à se procurer plus de Thornes : il a par exemple acheté 10 000 Thornes à Edgar W. Swank pour 10 $ en liquide. Le but de Tim May était d'« accumuler plus de Thornes » dans l'espoir que le système persiste et que Brian Hawthorne n'ait pas « l'intention de dévaloriser le Thorne en imprimant plus », chose que ce dernier confirmera :

Je vais répéter ce que j'ai déclaré publiquement auparavant. Il y a exactement un million de Thornes en circulation. Je n'en imprimerai pas plus.

Cet amorçage du Thorne a étonné certains membres de la liste, et ce d'autant plus que cette utilisation n'était pas la vocation initiale du système. Ainsi, David Murray expliquait le 28 septembre :

Quand HEX a débuté, je ne pensais pas que le thorn[e] pouvait spontanément acquérir de la valeur. Je n'en suis plus si sûr maintenant. Les thorn[e]s offrent un avantage distinct par rapport aux dollars ici sur la toile : ils sont électroniques et échangeables électroniquement. Cette marge d'efficacité peut suffire à leur permettre d'acquérir de la valeur, avec un peu d'aide (spontanée).

Cela a également inquiété Brian Hawthorne, qui voyait son système être utilisé comme monnaie, et qui ne voulait pas subir les poursuites étatiques que subissait à l'époque le créateur de PGP, Philip Zimmermann :

Avertissement officiel, de sorte à ce que je ne me retrouve pas dans la même situation que Phil Zimmermann : Le Hawthorne Exchange est un marché de réputation, pas un marché d'actions, de matières premières, de devises ou d'obligations. Le Thorne est un jeton avec lequel échanger des réputations. Le Hawthorne Exchange décline toute responsabilité quant à l'utilisation de Thornes comme monnaie réelle par ses clients.

Toutefois, cette expérience est lentement tombée dans l'oubli et l'activité a commencé à décliner vers la fin de l'année 1993. Le 21 janvier 1994, Brian Hawthorne a mis le Hawthorne Exchange en vente, n'ayant plus le temps de s'en occuper. Il avait en effet lancé la chose de manière plus ou moins ironique et ne s'attendait pas à ce que les gens la prennent autant au sérieux. La plateforme a été rachetée par Bill Garland, qui a déclaré par la suite que « HEx [avait été mis] en sommeil et qu'il le resterait encore un peu » (HEx is now dormant and will be for a little while yet). Le Hawthorne Exchange n'a jamais réapparu et par conséquent le Thorne a fini par perdre sa valeur.

 

Magic Money et les Tacky Tokens

À l'instar de la liste extropienne, la mailing list cypherpunk a également connu son expérience d'argent liquide numérique. Il s'agissait du protocole Magic Money qui permettait à chacun de créer sa propre devise numérique. Celui-ci a été présenté sur la liste de diffusion cypherpunk le 4 février 1994, par un anonyme qui utilisait PGP pour s'identifier. Le créateur de Magic Money, Pr0duct Cypher, décrivait son système comme suit :

Magic Money est un système d'argent liquide numérique conçu pour être utilisé par courrier électronique. Le système est en ligne et intraçable. « En ligne » signifie que chaque transaction implique un échange avec un serveur, pour éviter les doubles dépenses. « Intraçable » signifie qu'il est impossible pour quiconque de retracer les transactions, de faire correspondre un retrait avec un dépôt, ou de faire correspondre deux pièces de quelque manière que ce soit.

Tout comme le Hawthorne Exchange, Magic Money nécessitait par un serveur qui analysait des courriels pour faire fonctionner la chose. Magic Money était un protocole et par conséquent nécessitait que la personne qui désirait créer une nouvelle devise numérique fasse fonctionner son propre serveur. Pour être intraçable, le système se fondait sur les signatures aveugles de David Chaum, une technologie brevetée, ce qui faisait que Magic Money était avant tout un prototype expérimental.

À la fin de sa présentation initiale, Pr0duct Cypher ajoutait la remarque suivante à propos de la valorisation des jetons créés avec son système :

Maintenant, si vous êtes toujours réveillé, vient la partie amusante : comment introduire une valeur réelle dans votre système digicash ? Comment, d'ailleurs, faites-vous même en sorte que les gens jouent avec ?

Qu'est-ce qui rend l'or précieux ? Il a quelques propriétés utiles : c'est un bon conducteur, il résiste à la corrosion et aux produits chimiques, etc. Mais celles-ci ne sont devenus importantes que récemment. Pourquoi l'or a-t-il été précieux pendant des milliers d'années ? C'est joli, c'est brillant et surtout, c'est rare.

Digicash est joli et brillant. Les gens en parlent depuis des années, mais peu l'ont utilisé. Vous pouvez rendre votre cash plus intéressant en donnant à votre serveur un nom provocateur. Le faire passer par un service de repostage pourrait lui donner une touche « underground » qui attirerait les gens.

Votre digicash devrait être rare. Ne le donnez pas en grande quantité. Demandez à certaines personnes de jouer avec votre serveur, en vous faisant passer des pièces. Organisez un concours - la première personne qui casse ce code, répond à cette question, etc. gagne de l'argent numérique. Une fois que les gens commenceront à s'y intéresser, votre monnaie numérique sera demandée. Assurez-vous que la demande dépasse toujours l'offre.

 

Magic internet Money Bitcoin brouillon
Bitcoin n'est-il pas le digne héritier de Magic Money ?

 

Suite à cette présentation, les réactions ont été enthousiastes. Hal Finney a répondu dans la foulée : « Wow ! Génial ! ». Francis Barrett, lui, affirmait que c'était « la chose la plus géniale [qu'il avait] lue depuis longtemps ».

Le premier serveur a été mis en place par Mike Duvos le 25 février 1994. Ses pièces étaient appelés les « Tacky Tokens », ou « jetons poisseux », et elles étaient émises en dénominations de 1, 2, 5, 10, 20, 50, et 100 unités. En guise d'incitation à essayer le système, il distribuait 100 Tacky Tokens aux 10 premières personnes qui envoyaient un courriel au serveur.

Quelques tentatives d'utiliser les Tacky Tokens comme monnaie d'échange sont apparues comme la proposition de vente d'un GIF de qualité contre 5 Tacky Tokens, mais cependant cela n'a pas pris comme les cypherpunks l'imaginaient. Cet échec a fait réfléchir certains d'entre eux sur le problème de l'amorçage.

Dans son essai Why Digital Cash is Not Being Used, Tim May relevait différentes raisons pour lesquelles Magic Money / Tacky Tokens ne gagnait pas en traction, dont les trois principales étaient qu'il n'y avait quasiment rien à acheter, que l'utilisation était difficile techniquement et que le système n'offrait aucun intérêt particulier. May recommandait donc une liste de marchés qui pourraient être avantageux pour les système d'argent liquide numérique comme les cartes de téléphone, les routes à péage, les marchés illégaux, les marchés de paris et les services numériques de repostage.

Pr0duct Cypher, dans un texte intitulé Giving Value to Digital Cash, écrivait :

Quelqu'un m'a récemment rappelé mes mots de l'intro de Magic Money, dans laquelle j'ai prédit que l'argent liquide numérique pouvait prendre de la valeur par lui-même. Je savais quand j'ai écrit le programme que donner la valeur au système serait la partie la plus difficile. [...] La plupart des grandes économies utilisent aujourd'hui une monnaie fiduciaire, il est donc clair que la monnaie fiduciaire fonctionnera. Mais vous ne pouvez pas créer une nouvelle économie avec de la monnaie fiduciaire. La monnaie doit commencer par avoir une valeur et une convertibilité dans le monde réel. Après avoir été en circulation pendant un certain temps, elle peut être « découplée » des étalons extérieurs.

Il y a trois problèmes qui interviennent.

1> Faire en sorte que les gens s'y mettent, de l'ignorance totale à la présence d'un client Magic Money opérationnel sur leurs systèmes.

2> Distribuer vos pièces numériques.

3> Échanger vos pièces numériques contre quelque chose ayant de la valeur.

On note qu'il revenait alors sur sa position initiale, pour rejoindre la conclusion du théorème de régression de Mises : la valeur de la monnaie devait remonter à une valeur d'usage non monétaire, si besoin par le biais d'adossements successifs.

À la suite de ces discussions, d'autres implémentations de Magic Money ont vu le jour : les GhostMarks ou « marks fantômes » ; les DigiFrancs ou « francs numériques », prétendument adossés à 10 caisses de Cola-Cola Light conservés dans un coffre ; ou encore les NexusBucks ou « dollars de liaison », créés par un dénommé Sameer qui souhaitait rémunérer du travail de développement informatique grâce à ces jetons.

Cependant, toutes ces unités numériques à l'utilité très limitée ont disparu progressivement. À la mi-août 1994, Mike Duvos, l'opérateur du serveur gérant les Tacky Tokens, déclarait :

Je n'ai pas vu de Tacky Token depuis des mois, bien qu'il y avait pas mal d'activité lorsque j'ai rendu mon serveur disponible au début.

La cause de cette désertion était l'apparition d'un autre système d'argent liquide numérique : eCash et ses cyberbucks.

 

eCash : l'expérience des cyberbucks

Comme on l'a dit en introduction, David Chaum est l'un des fondateurs de l'argent liquide numérique. C'est donc tout naturellement qu'il a essayé de mettre en application son idée, par l'intermédiaire de eCash. Après avoir fondé sa société (DigiCash) en 1989, et avoir travaillé sur le sujet pendant plusieurs années, il a fini par mettre au point un prototype et à le présenter au monde le 27 mai 1994 lors de la première conférence internationale sur le World Wide Web au CERN à Genève.

eCash a par la suite mis en route, sous la forme d'un essai réalisé avec la participation de volontaires. Cet essai a été annoncé en juillet et a débuté le 19 octobre. Les unités émises pour l'occasion étaient appelés les cyberbucks, ou « dollars d'internet », et avaient pour symbole cb$, c$ ou e$ selon les individus. Puisqu'il s'agissait d'un test, les cyberbucks ne bénéficiaient d'aucun adossement au dollar et possédait donc un prix flottant.

L'avantage que possédait eCash est que le système était développé par une entreprise reconnue, qui savait communiquer et qui savait comment démarrer un nouveau projet. La distribution initiale a ainsi été mise à profit pour encourager l'utilisation du système : 100 cyberbucks étaient en effet distribués à chaque nouvel utilisateur. Cela fait que l'expérience des cyberbucks s'est retrouvé avec des centaines d'utilisateurs et des dizaines de commerçants dès ses débuts.

Commerçants essai eCash cyberbucks

En janvier 1995, l'essai jusqu'alors réservé aux États-Unis s'étendait au monde entier.

Le premier échange en cyberbucks aurait eu lieu dès octobre : ils s'agissait de l'achat d'une carte postale par Marcel van der Peijl, un employé de DigiCash, auprès de la société Global-X-Change.

eCash connaissait également un certain succès dans la communauté cypherpunk, et était souvent évoqué sur la liste de diffusion. Certains cypherpunks ont même fini par travailler pour DigiCash, comme Nick Szabo.

Le cyberbuck a lui aussi acquis un prix. Il existait une liste de diffusion spécialisée qui servait à réaliser des échanges : appelée ECM (pour Electronic Cash Market), celle-ci avait été démarrée le 24 juin 1995 par Rich Lethin. Il y avait également d'autres endroits où échanger des dollars contre des cyberbucks et inversement, comme l'Eshop de FireCloud Solutions (voir l'image ci-dessous). En 1995, le prix du cyberbuck était de quelques centimes de dollar.

Place de marché eCash EShop FireCloud Solutions 1995

Bien que rare, l'utilisation des cyberbucks était bien réelle. Hal Finney offrait un prix en cyberbucks pour son concours de programmation (problème résolu par Damien Doligez). Adam Back proposait à la vente des t-shirts sur lesquels était imprimé du code d'un algorithme de chiffrement (algorithmes alors considérés comme des munitions par l'État fédéral des États-Unis), dont un exemplaire a été acheté par Mark Grant le 17 août 1995. Bryce Wilcox (devenu aujourd'hui Zooko Wilcox-O'Hearn) proposait de vendre son logiciel facilitant l'utilisation de PGP pour 10 cyberbucks.

Jim Crawley résumait l'état des lieux le 11 juillet 1995, dans une courte chronique pour la revue en ligne The Computists' Weekly :

Pouvez-vous créer de la valeur réelle sur la toile simplement en émettant une monnaie étrange ? Apparemment oui. Digicash a distribué 1 M d'ecash, 100 e$ par utilisateur. Quelques marchands ont accepté les cyberbucks pour des partagiciels ou des produits d'information, et Adam Back en Grande-Bretagne vous vendra un T-shirt cryptographique "export-interdit" pour 250 e$ (ou 8 £, qui met en place un taux de change différent). Le premier échange connu vers la devise américaine a eu lieu lorsque Lucky Green a accepté le mois dernier de vendre ses 100 e$ pour 5 $. Cela établit un prix de vente de 50 000 $ pour l'émission de Digicash, bien qu'il soit possible que l'édition limitée ait une valeur beaucoup plus élevée en tant qu'article de collection. Selon l'analyste du commerce en ligne, Robert Hettinga, « le prix dont nous parlons ici est la valeur marginale du concept d'e$ lui-même : anonymat, fluidité de transfert, commodité, ce que vous voulez. »

Cependant, tout n'était pas parfait pour les utilisateurs de cyberbucks et certains se posaient des question sur la pérennité du système, à l'instar de Nathan Loofbourrow qui évoquait dans un courriel du 23 août la dépendance du système vis-à-vis de DigiCash :

Je n'ai pas encore vu de date, mais Digicash déclare à plusieurs reprises dans ses communiqués de presse que les Cyberbucks ne sont qu'une monnaie d'essai et qu'à un moment donné dans le futur, l'essai prendra fin. Est-ce que cela signera le fin du marché pour les c$ à ce moment-là ? Sans Digicash pour authentifier la monnaie, il semblerait impossible d'échanger les pièces de c$. [...] Afin de préserver la valeur de la nouvelle monnaie électronique, [...] nous avons besoin de l'assurance que la masse monétaire ne connaîtra pas une croissance déraisonnable. L'essai de ecash bénéficie de la promesse de Digicash d'un plafond de 1 million de c$ ; cette confiance a-t-elle un poids suffisant pour que le Cyberbuck ou son successeur garde une quelconque valeur pour l'utilisateur ?

Malheureusement, sa prédiction est rapidement devenue réalité. En octobre 1995, la Mark Twain Bank lançait sa propre version de eCash en partenariat avec DigiCash, et, contrairement à l'essai précédant, l'unité échangée était adossée au dollar étasunien. Bien que l'expérience des cyberbucks ne se soit pas arrêtée là, leur valeur s'est effondrée à cause de cette nouvelle. Le sort des cyberbucks a finalement été scellé lorsque Digicash a fait faillite en septembre 1998.

 

Conclusion

Ainsi, que ce soit avec le Hawthorne Exchange, Magic Money ou eCash, on a pu voir des unités numériques être valorisées sans être adossée à une monnaie existante. Pourquoi ? Parce que leur fonction -- transférer de la valeur sur internet -- était très demandée, notamment par les cypherpunks dans le but de réaliser leur idéal. Néanmoins, toutes ces expériences reposaient sur un tiers de confiance, et se sont définitivement arrêtées lorsque le tiers en question a cessé ses activités. Le Thorne, le Tacky Token et le cyberbuck n'étaient ni durables ni rares, et ne pouvaient donc pas devenir des monnaies plus largement acceptées.

Satoshi Nakamoto le reconnaissait lui-même. Dans un courriel adressé à la liste de diffusion p2p-research, il réagissait à la comparaison entre Bitcoin et eCash en disant :

Bien sûr, la plus grande différence est l'absence de serveur central. C'était le talon d'Achille des systèmes chaumiens ; lorsque l'entreprise centrale fermait ses portes, la monnaie disparaissait.

À la suite des expériences des années 1990, l'idée de créer un argent liquide numérique sans valeur intrinsèque s'est faite plus rare, pour laisser la place à des systèmes où les unités étaient indexées sur l'or (e-gold) ou le dollar (Liberty Reserve). Quelques cypherpunks ont bien tenté d'imaginer des systèmes décentralisés, comme b-money, bit gold ou RPOW, mais ceux-ci ont été immédiatement jugés trop peu robustes. Ce n'est qu'avec l'apparition de Bitcoin en 2008 que la malédiction a été levée et qu'un vrai argent liquide numérique a pu voir le jour.

 


Sources

John Paul Koning, The bootstrapping of Thorne, Magic Money, and Cyberbucks: three pre-Bitcoin monetary experiments, 6 novembre 2017.
Extropians (mailing list), 1993 - 1994.
Cyperpunks (mailing list), 1992 - 1998.

[PODCAST] Bitcoin : comprendre la révolte monétaire du siècle

February 25th 2021 at 10:59

Je suis récemment intervenu dans le podcast de Contrepoints pour parler de Bitcoin et de cryptomonnaie avec Pierre Schweitzer. Au-delà de l’évolution du prix du bitcoin (prix qui se situait autour des 51 000 $ / 42 000 € au moment de l’enregistrement), il y a en effet beaucoup à dire sur le sujet.

Les thèmes suivants y sont abordés :

  • La résistance à la censure
  • L’origine politique de Bitcoin
  • Le problème de l’amorçage
  • Le développement du protocole
  • Le débat sur la scalabilité et Bitcoin Cash
  • La religiosité dans Bitcoin
  • Le réseau Lightning
  • La création monétaire des banques centrales et le risque d’inflation
  • La potentielle réponse des États à Bitcoin
  • La confidentialité dans les cryptomonnaies
  • Les autres usages de la blockchain

Voici l’épisode du podcast :

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