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L’individu souverain, la technique et le nouveau Moyen Âge

May 15th 2026 at 09:00

J'ai récemment participé à la traduction en français du livre The Sovereign Individual, qui sort ce vendredi 15 mai chez Konsensus Network sous le titre L'Individu souverain : Survivre et prospérer face à l'effondrement de l'État-providence. Cet ouvrage, coécrit en 1997 par William Rees-Mogg et James Dale Davidson, est un texte de prospective, emblématique par les prédictions qu'il faisait sur les conséquences politiques de la révolution numérique, alors balbutiante à l'époque. Riche en contexte historique et long de quatre-cents pages, il apporte des éléments de réflexion qui n'ont pas vieilli aujourd'hui.

William Rees-Mogg était un lord anglais et avait été éditeur du Times de 1967 à 1981. James Dale Davidson était un investisseur américain. Au moment de la publication initiale du livre, les deux hommes géraient une lettre d'information financière depuis 1984. Ils avaient alors déjà publié deux livres à succès (Blood in the Streets en 1987 et The Great Reckoning en 1993), où ils formulaient déjà des prédictions, notamment sur le monde financier et la géopolitique. L'Individu Souverain constituait pour eux un parachèvement de leur vision de l'avenir.

Dans cet ouvrage, ils soutenaient qu'une nouvelle phase de l'histoire de l'humanité s'ouvrait — l'ère de l'information — et qu'elle allait permettre aux individus de s'émanciper du joug des États-nations. Revenant sur l'histoire de l'humanité, du néolithique à l'époque moderne en passant par le Moyen Âge, ils examinaient les dynamiques régissant l'évolution politico-économique du monde. Ils mettaient en avant le caractère libérateur du progrès technique, et prédisaient en particulier l'émergence d'une monnaie numérique échappant au contrôle étatique, chose qui se matérialiserait avec Bitcoin au début des années 2010.

Aux États-Unis, le livre s'est rapidement popularisé dans les cercles libertariens, grâce au portrait peu flatteur qu'il faisait des États centralisés et des idéologies qui les soutenaient. Il s'est aussi diffusé dans la Silicon Valley, en raison du point de vue techno-optimiste des auteurs. Il a plus tard connu un succès croissant au sein de la communauté de Bitcoin (et du milieu des cryptomonnaies en général), inspirant notamment Francis Pouliot, Jameson Lopp ou Naval Ravikant. En France, il est aujourd'hui mis en avant par le média indépendant Le Bunker, par la plateforme Zone Franche, et par l'infopreneur Olivier Roland, qui a écrit son propre livre sur le sujet.

À l'heure où la stabilité de l'ordre mondial est remise en question et où les États deviennent de plus en plus autoritaires, la thèse de l'individu souverain est plus que jamais d'actualité. Cet article constitue une analyse et une critique de cette thèse. Le progrès technique va-t-il nous libérer et sommes-nous à la veille du Moyen Âge ? C'est ce à quoi nous allons tenter de répondre ici.

La thèse de l'individu souverain

La thèse de l'ouvrage de Rees-Mogg et Davidson est que la révolution numérique (dite « de l'information ») va provoquer l'effondrement de l'État-providence moderne et conduire à l'avènement d'une souveraineté individuelle réelle. Cette souveraineté s'exercera par le renversement du rapport entretenu par les autorités politiques et les individus : ces derniers ne seront plus considérés comme des sujets ou des citoyens, et comme des « vaches à lait » (p. 238) pour les plus productifs, mais comme des « clients » (pp. 117–118). Et, comme le dit le dicton, le client est roi.

Le concept de « souveraineté de l'individu » n'est pas tout récent, puisqu'il a émergé avec la pensée libérale anglo-saxonne (John Locke) et qu'il a été formulé par John Stuart Mill en 1859, qui écrivait : « Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l'individu est souverain1. » Le terme a ensuite été repris dans son acception la plus radicale par les anarchistes individualistes américains, comme Josiah Warren ou Benjamin Tucker, puis par les théoriciens du libertarianisme moderne, notamment Murray Rothbard.

Là où les auteurs se différencient de cette idéologie libérale est que leur discours n'est pas prescriptif (ou du moins pas explicitement), mais descriptif : ils veulent montrer que le sens de l'histoire va vers plus de liberté. Le livre n'est donc pas un manifeste politique en tant que tel, mais un manuel de survie face à la « grande transformation » (p. 234) qui est en train d'avoir lieu. Ils se basent (entre autres) sur les travaux d'un historien américain du XXe siècle nommé Frédéric Lane, qui était spécialiste du bas Moyen Âge et qui avait développé une analyse économique de la violence politique2.

Suivant les idées de Lane, les auteurs élaborent leur propre modèle prédictif. Ils décrivent comment les « facteurs mégapolitiques » conditionnent la forme institutionnelle des États en faisant varier ce qu'ils appellent « les rendements de la violence » :

« En modifiant les coûts et les gains potentiels liés à la coercition, la mégapolitique détermine la capacité de certains à imposer leur volonté à autrui. » (p. 48)

Les facteurs qu'ils identifient appartiennent à quatre grandes catégories :

  1. Les conditions topographiques : les grandes plaines alluviales propices au développement de grands centres de civilisation, les montagnes jouant un rôle protecteur, les littoraux fragmentés favorisant le commerce3, etc. ;
  2. Les causes climatiques : la température générale qui affecte directement la production agricole, et donc la puissance politique de l'État qui domine la région ;
  3. Les agents infectieux : les bactéries et les virus derrière les épidémies, qui provoquent des fluctuations démographiques massives, limitant de ce fait la taille des grands empires ;
  4. Les innovations techniques : les outils qui permettent au pouvoir d'asseoir sa domination ou à l'inverse à l'individu de se défendre.

Pour les auteurs, la technologie — ou la technique, si l'on veut éviter de faire un américanisme — constitue à l'époque moderne le « facteur déterminant de l’équilibre entre le coût et les bénéfices liés à l’exercice du pouvoir » (p. 52). L'évolution technique liée à l'ère de l'information (la micro-informatique, le cyberespace et la cryptographie) va libérer l'individu, en provoquant une baisse des rendements de la violence. Les États ne pourront plus contrôler leurs citoyens comme ils l'ont fait jusqu'à présent, ce qui conduira à l'émancipation des individus. Ce discours n'est d'ailleurs pas sans rappeler celui des cypherpunks, qui écrivaient à la même époque.

La taille des entités souveraines va ainsi grandement diminuer, pour ne parfois concerner qu'une poignée d'individus. On assistera à la désagrégation des grands États, pour donner une multitude de micro-juridictions. Le monde connaitra une nouvelle période de féodalité qui rappellera celle du Moyen Âge, tout en s'en distinguant fondamentalement. En effet, grâce à la généralisation d'Internet, les individus pourront davantage se réunir en « groupes d'affinité » (p. 157), chose qui existait sous forme embryonnaire dans les ordres religieux et militaires médiévaux comme les chevaliers de Malte. Cette démarche se retrouve aujourd'hui dans le concept de l'État-réseau de Balaji Srinivasan (ancien directeur technique de Coinbase et associé général chez Andreessen Horowitz), qui le définit comme « une communauté en ligne hautement alignée, dotée d'une capacité d'action collective, qui finance l'acquisition de territoires à travers le monde et finit par obtenir la reconnaissance diplomatique d'États déjà existants ».

L'Europe occidentale en 1444 (source : u/ratkatavobratka, 2021)

De manière générale, les entités souveraines se feront concurrence, et les personnes procèderont à un arbitrage juridictionnel : elles choisiront où elles voudront résider et travailler en fonction des conditions offertes (fiscalité, sécurité, infrastructures) par ces micro-États. Ce sera une application du « théorème de non-équivalence4 » formulé par les auteurs, qui affirme que les individus réagiront à une hausse d'impôt, non pas en réduisant leur consommation mais en déménageant :

« À l’ère de l’information, cependant, la réaction du contribuable rationnel ne consistera plus à épargner davantage pour absorber l’augmentation prévisible de ses impôts ; il choisira plutôt de transférer sa résidence ou d’effectuer ses transactions ailleurs. De même que les producteurs choisissent les fournisseurs les plus avantageux, la capacité à sélectionner son prestataire de protection deviendra un levier bien plus déterminant pour préserver ses revenus. » (p. 221)

Il s'agira d'un « vote avec ses pieds », d'une « défection5 » (p. 218) affectant indirectement la politique de l'État. Les individus les plus productifs iront enrichir les juridictions fiscalement avantageuses et davantage focalisées sur les missions régaliennes, tandis que les grands États-providence s'appauvriront considérablement, et seront contraints à revoir à la baisse leurs politiques redistributives.

La révolution de l'information

Tout comme la découverte de la poudre à canon et celle de l'imprimerie ont mis fin à la féodalité au moment de la Renaissance, la révolution de l'information va mettre un terme à l'ère de l'État-nation. Les anciens modes de production étaient soumis à la « tyrannie de l'endroit » (p. 174) : la rattachement de la production à un bien foncier (terre ou usine) rendait les producteurs particulièrement vulnérables à l'impôt et aux revendications sociales, et c'est pour cette raison que la création de richesse permise par la révolution industrielle a été récupérée par l'État. À l'inverse, la révolution de l'information va permettre aux entreprises de décentraliser leur mode de production et de transcender cette tyrannie de l'endroit, en devenant davantage mobiles. Les auteurs le résument bien : « Le gigantisme des usines a coïncidé avec l’ère de l’État-providence. À l’inverse, la micro-informatique miniaturise les institutions. » (p. 135)

Internet joue un grand rôle dans la thèse soutenue par les auteurs. À la suite de John Perry Barlow, auteur d'une Déclaration d'indépendance du cyberespace en 1996, ils professent que « le cyberespace, tel le royaume imaginaire des dieux d’Homère, forme un univers distinct de notre monde terrestre familier, fait de fermes et d’usines » (p. 174). Ils considèrent que l'activité se fera dans le cadre de la « multinationale virtuelle » (p. 222), association d'individus souverains s'adaptant facilement aux conditions du marché. Ce type de production est devenu réalité aujourd'hui avec l'émergence des digital nomads, dont le modèle a été exposé en 2007 par l'influenceur Tim Ferriss dans son best-seller de développement personnel, La Semaine de quatre heures.

Rees-Mogg et Davidson soutiennent aussi que la révolution de l'information va mener à la création d'une monnaie numérique, appelée « cybermonnaie », qui repose sur la cryptographie asymétrique et échappe au contrôle de l'État. Ils écrivent :

« Avec l'émergence du commerce en ligne, l'apparition de la cybermonnaie est inéluctable. Cette nouvelle forme de monnaie sapera la capacité des États à déterminer qui pourra accéder au statut d'individu souverain. Ce changement s'explique en grande partie par le rôle de la technologie de l'information, qui affranchira les détenteurs de patrimoine de la confiscation déguisée que constitue l'inflation. [...] Cette monnaie numérique est appelée à jouer un rôle central dans le cybercommerce. Elle se présentera sous la forme de suites chiffrées de nombres premiers de plusieurs centaines de chiffres. Unique, anonyme et vérifiable, cette monnaie pourra être utilisée pour les transactions les plus importantes, mais aussi être fractionnée à l'infini pour régler des montants microscopiques. Elle s'échangera instantanément et sans aucune restriction sur un marché mondial pesant plusieurs milliers de milliards de dollars. » (p. 191)

À l'époque, le modèle eCash de David Chaum était déployé de façon expérimentale dans certaines banques américaines depuis 1995. Les auteurs n'étaient donc pas les seuls à prédire l'émergence d'une monnaie numérique libre : le constat était partagé par Milton Friedman par exemple. Cet idéal de monnaie numérique a fini par se matérialiser sous la forme de Bitcoin, conçu par Satoshi Nakamoto en 2008 : une monnaie résistante à la censure et résistante à l'inflation, confidentielle et programmable, adaptée aux gros transferts vers l'étranger comme aux petits paiements.

Une autre vision prophétique réalisée dans L'Individu souverain est l'adoption de l'intelligence artificielle au sein de la population générale. Les auteurs prévoient en effet que les individus pourront augmenter leurs capacités de façon surprenante grâce à des « serviteurs » ou « assistants numériques » (p. 150). Ils évoquent notamment la cas de « juristes numériques » qui « automatiseront la sélection des clauses contractuelles, en utilisant des processus d’intelligence artificielle tels que les réseaux neuronaux, pour rédiger des contrats privés personnalisés en fonction des conditions juridiques internationales » (p. 185). Certains individus pourraient ainsi devenir extrêmement puissants : « Un génie excentrique, épaulé par ses serviteurs numériques, pourrait théoriquement rivaliser avec l’influence d’un État-nation dans une guerre informatique. » (p. 169)

Cette prédiction rappelle inévitablement les agents d'IA, ces systèmes qui effectuent des tâches de manière autonome en concevant des flux opérationnels et en interagissant avec le monde réel à la place de l'utilisateur. L'intelligence artificielle, qui jusque-là était restée confinée à quelques utilisations précises (AlphaGo), s'est popularisée à partir de 2022 avec le succès de la première version ouverte de ChatGPT (basée sur GPT-3). Puis la pratique de l'IA agentique s'est développée à partir de cette base, pour se faire connaitre par le biais de Clawdbot/OpenClaw en 2025. Aujourd'hui, l'individu a désormais la possibilité de démultiplier ses capacités, en disposant d'outils puissants pour automatiser les tâches les plus redondantes, comme la programmation logicielle, la traduction, l'écriture d'articles ou la gestion des courriels.

Ainsi, nous ne pouvons que constater que Rees-Mogg et Davidson ont été visionnaires sur un certain nombre de sujets. Toutefois, on peut largement nuancer cette opinion, trop répandue parmi les défenseurs du livre et de la thèse de l'individu souverain. Le discours des auteurs semble relever de la pensée désidérative au moins sur deux points : le rôle libérateur de la technique et l'imminence de la décentralisation politique.

La technique, libératrice ou tyrannique ?

Même Rees-Mogg et Davidson se contentent de décrire les choses telles qu'elles sont censées se passer, on comprend qu'ils ont un point de vue positif sur la révolution numérique, ayant une bienveillance toute prométhéenne à l'égard du progrès technique récent et à venir. Ils éludent ainsi la perspective inverse : que le progrès technique en cours amène une plus grande servitude en même temps qu'un plus grand confort. De leur propre aveu, c'est ce qui s'est passé lors de la « révolution agricole » et de la révolution industrielle ; pourquoi serait-ce différent cette fois-ci ?

Une technique particulière n'est jamais neutre et influence la société entière dans un sens particulier. Dans le cadre politique, elle vient changer les « conditions mégapolitiques » de la région dans laquelle elle est adoptée. Une innovation peut donc apparaitre comme un outil d'indépendance pour l'individu, tout en favorisant en réalité la mainmise générale de l'État.

Les moyens de transport et de communication, par exemple, sont utiles aux individus pour se déplacer entre les juridictions et pour échanger des informations et des richesses. Mais ils permettent surtout la centralisation au niveau politique : les ordres peuvent être transmis plus rapidement aux gouverneurs de province et les troupes peuvent être envoyées plus facilement en cas de sécession. Le développement des transports terrestres, maritimes, ferroviaires et aériens, ainsi que le déploiement des communications modernes (télégraphe, téléphone, TCP/IP), ont favorisé l'émergence d'États-continents centralisés comme la République populaire de Chine ou les États-Unis. Le cas d'Internet est emblématique : il a, de par son architecture distribuée, été un outil fantastique pour démocratiser la connaissance de l'individu, mais il a aussi largement contribué à la diffusion de propagande de masse, à la surveillance généralisée et à l'abrutissement global.

La numérisation de la monnaie peut aussi être examinée sous ce prisme. Elle a certes amené l'argent liquide électronique qu'est Bitcoin (dont le potentiel est sous-exploité aujourd'hui), mais elle a été essentiellement l'occasion de déployer la surveillance et le contrôle financier à des domaines qui ne l'étaient pas avant, d'abord dans le système bancaire, et bientôt directement par les États eux-mêmes, par l'intermédiaire de la monnaie numérique de banque centrale. Bitcoin constitue bien plus une réaction à cette numérisation de la monnaie, une valorisation des propriétés de la « monnaie physique » et une opposition aux « institutions financières qui servent de tiers de confiance pour traiter les paiements électroniques », qu'une volonté de faire advenir une monnaie intégralement numérique. De même, David Chaum avait en son temps développé ses méthodes cryptographiques (et son fameux système eCash) parce qu'il se catastrophait de l'informatisation de la société6.

L'intelligence artificielle est également concernée par ce coté double : elle est en effet particulièrement puissante dans un certain nombre de domaines (on regardera l'illustration de cet article pour s'en convaincre), mais demeure dans sa conception une chose très centralisée et sensible à l'intervention étatique. L'entrainement des meilleurs modèles d'IA (Claude, ChatGPT, Gemini) requiert une infrastructure informatique monstrueuse (datacenters), de sorte que ces derniers sont contrôlés par des grandes sociétés plus ou moins soumises au pouvoir américain (OpenAI, Anthropic, Google). Du côté de l'inférence, on peut logiquement déployer localement des modèles open source (comme Qwen ou Deepseek) à l'aide d'une carte graphique performante valant aujourd'hui une poignée de milliers d'euros. Toutefois, cette façon de faire est significativement moins efficace : les modèles concernés sont moins bons et le coût de maintenance locale est non négligeable (sans parler du fait que les concurrents sont actuellement subventionnés). On peut donc aisément prédire aisément que l'essentiel de la production par IA se fera par le biais des modèles propriétaires et hébergés de manière centralisée.

Vue aérienne d'une site de datacenters dédiés à l'entrainement d'intelligence artificielle à Mount Pleasant, dans le Wisconsin, en 2025 (source : Microsoft)

Dans ce registre, il est intéressant de citer Peter Thiel, cofondateur controversé de PayPal et de Palantir, qui était l'auteur de la préface de la réédition de 2020 de The Sovereign Individual. Il écrit ainsi (en écho à une déclaration précédente) :

« L'intelligence artificielle laisse entrevoir la possibilité de résoudre enfin ce que les économistes appellent le "problème du calcul économique" : l'IA pourrait théoriquement permettre de contrôler de manière centralisée l'ensemble d'une économie. Ce n'est pas un hasard si l'IA est la technologie préférée du Parti communiste chinois. La cryptographie forte, à l'autre extrême, laisse entrevoir la perspective d'un monde décentralisé et individualisé. Si l'IA est communiste, la crypto est libertarienne7. »

La révolution de l'information est bel et bien en train de bouleverser le monde, pour le meilleur et pour le pire. Si le progrès technique est aujourd'hui en plein essor, il pourrait nous conduire à la pire des dystopies, où intelligence artificielle côtoierait identité informatisée, monnaie numérique de banque centrale, surveillance généralisée et économie planifiée — la technocratie. Il est donc avisé d'avoir un certain discernement et de ne pas se réjouir béatement de toutes les nouvelles avancées techniques que nous propose sans cesse l'élite technologique, cette « élite cosmopolite de l’ère de l’information » (p. 270).

Le nouveau Moyen Âge n'est pas pour tout de suite

Dans L'Individu souverain, ainsi que dans leurs autres ouvrages, Rees-Mogg et Davidson présentent une conception cyclique de l'histoire, et se basent sur les évènements passés pour prédire l'avenir. Dès le début du livre, ils font ainsi remarquer que l'histoire occidentale est marquée un « mystérieux cycle de cinq siècles » depuis la Grèce antique : à chaque fois, un « grand bouleversement » provoque « l’apparition d'une nouvelle phase d’organisation sociale » (p. 33). En 508 avant Jésus-Christ, c'étaient les réformes démocratiques de Clisthène ; en l'an 1, la naissance du Christ marquant l'apogée économique antique ; en 476 ap. J.-C., l'effondrement de l'Empire romain d'Occident et le début de l'« Âge sombre » ; vers l'an mil, l'instauration de la féodalité en Europe occidentale initiant une restructuration ; et en 1492, le début de l'époque moderne avec la découverte de la poudre à canon, la Renaissance et la Réforme protestante. Dans cette logique, l'an 2000 devrait amener avec lui le début d'une nouvelle ère — l'ère de l'information — où l'organisation sociale reposerait sur une sorte de féodalité technologique, marquée par une division politique forte et par un développement technique avancé. Cette période nouvelle prendrait les atours d'un nouveau Moyen Âge, sans pour autant en présenter les inconvénients principaux.

Si cette façon de présenter les choses est séduisante, elle est peu méthodique en ce que la sélection des évènements est arbitraire et ne repose sur aucun critère précis, hormis le ressenti dans la mémoire collective8. L'intuition des auteurs sur les variations historiques est néanmoins bonne, et on peut percevoir un autre cycle : le cycle des civilisations, qui a notamment été mis en lumière par l'historien et essayiste français Philippe Fabry. Depuis l'émergence des premières civilisations au néolithique, le monde a connu des hauts et des bas, mesurés selon le niveau d'urbanisation, de commerce et d'unification politique.

Dans ce cadre, le « Moyen Âge » correspondait à une période de transition entre deux ères civilisationnelles : l'Antiquité gréco-romaine et la Modernité européo-américaine. Il a permis une relative « concurrence entre les juridictions9 » précisément parce qu'il constituait l'aboutissement d'un long processus de décivilisation. Cette indépendance s'accompagnait ainsi d'une dominance du mode de vie rural et d'un bas niveau d'échanges économiques avec l'étranger.

Plus encore, le Moyen Âge n'était pas la première période de ce genre : en Grèce, la disparition de la civilisation mycénienne lors de l'effondrement de l'âge du bronze au XIIe siècle avant Jésus-Christ a conduit à des « siècles obscurs » qui ont duré plus de 400 ans. La reconstruction a eu lieu ensuite, lors de l'époque archaïque, qui a donné la Grèce antique que nous connaissons, avec les cités-États d'Athènes ou de Sparte. Il s'en est suivi un mouvement d'unification politique (à l'échelle de l'époque), d'abord sous l'égide de la Macédoine vers 330 av. J.-C. (Alexandre le Grand), puis de Rome au IIe siècle avant notre ère.

Essor et déclin civilisationnel dans le Levant méridional entre l'âge du bronze et l'âge de fer (source : Pierre de Miroschedji)

Le monde est donc soumis à des forces au long cours autrement plus immuables que l'innovation technique. Bien que celle-ci atteigne aujourd'hui un niveau inédit dans l'histoire de l'humanité (cybernétique, intelligence artificielle, manipulation génétique, neurotechnologie), elle n'en demeure pas moins assujettie au cycle civilisationnel, qui est une dynamique humaine10. La technique, en tant qu'elle constitue une extension de la vie humaine, a seulement pour effet de ralentir le cycle, pas d'y mettre un terme.

Le processus de décivilisation et de décentralisation du monde est un processus lent et graduel : il peut être ponctué par des évènements spectaculaires, mais ceux-ci sont l'expression de mutations plus profondes. Rome ne s'est pas effondrée en un jour par exemple ; il lui a fallu un demi-millénaire. Il parait de ce fait très illusoire de croire qu'un changement brutal va se produire, et ce d'autant plus que ce potentiel déclin n'a pas encore commencé. Le monde n'a jamais été aussi riche qu'aujourd'hui. La tendance à la centralisation politique (qui a débuté autour de l'an mil en Europe) ne montre aucun signe d'inversement, malgré les conflits militaires qui marquent l'actualité de ces dernières années.

L'heure est donc aux grands empires, qui seuls peuvent exercer une souveraineté concrète : les États-Unis, l'Union européenne, la Chine, l'Inde. Les petites entités soi-disant « souveraines » sont en réalité soumises au bon-vouloir de ces grands empires11. Elles persisteront probablement, ne serait-ce que pour permettre à l'élite de jouir de son statut, mais ne constitueront pas de réelles solutions viables avant des siècles.

La pratique comme maître-mot

On peut ainsi conclure que la thèse de l'individu souverain est intéressante, mais peine à convaincre dans son entièreté. Rees-Mogg et Davidson sont beaucoup trop optimistes sur la possibilité de liberté politique des individus. L'État est une institution de servitude qui orchestre la contrainte depuis des millénaires, et qui ne sera pas renversée du jour au lendemain par un procédé technique, fût-il aussi génial que Bitcoin.

Toutefois, malgré ce postulat erroné, le livre présente une véritable valeur en ce qu'il incite à la pratique. S'il a eu le succès qu'on lui connait, c'est parce qu'il a apporté beaucoup à ceux qui l'ont lu. Même si les auteurs ne donnent pas de conseils directs (hormis des investissements en lien avec leur lettre d'information, non reproduits dans la version en français), leurs analyses ouvrent la voie à des actions dans le monde réel. Il pousse ainsi à agir plutôt que de se plaindre, à anticiper plutôt que de subir. Et, à défaut de prédire l'effondrement de l'État-providence, il permettra à l'individu d'être libre dans un monde qui ne l'est pas.

On sera ainsi amenés à voir d'un bon œil l'entrepreneuriat, notamment par le biais d'Internet, qui modifie le marché à aller chercher. Avoir un flux de trésorerie issu du cyberespace nous rendra moins facilement saisissable et imposable. On voyagera et on profitera des disparités entre les juridictions en déplaçant certains aspects de notre vie à l'étranger, voire en s'expatriant définitivement. On se regroupera en communautés basées sur des intérêts communs. On filtrera notre flux d'information, en personnalisant nos sources documentaires, plutôt qu'en s'abreuvant du discours général des médias de masse.

Certains trouveront à redire de ce mode de vie nomade, mais la démarche a le mérite de pousser les gens à se frotter à la réalité, qualité trop peu répandue de nos jours. La réflexion est, et a toujours été, censée nourrir l'action. Et ce sont nos actions qui déterminent ce à quoi le monde de demain ressemblera. Pour citer Peter Thiel : « La lecture de L'Individu souverain en 2020 est un moyen de réfléchir attentivement à l’avenir que nos propres actions contribueront à façonner. »


Références et notes

James Dale Davidson et William Rees-Mogg, L'Individu souverain : Survivre et prospérer face à l'effondrement de l'État-providence. Konsensus Network, 2026. 411 pages. À retrouver sur la boutique en ligne de l'éditeur (10 % de réduction avec le code promo lugaxker) et sur Amazon.

Illustration : image générée avec GPT Image 1.5, à partir du tableau Le Voyageur contemplant une mer de nuages peint en 1818 par Caspar David Friedrich. Texte : rédigé intégralement sans LLM. Traduction : sauf précision contraire, les traductions sont réalisées par l'auteur au moyen de DeepL.

  1. John Stuart Mill, De la liberté, trad. Dupont-White (Guillaumin et Cie, 1860), p. 18. ↩︎
  2. Voir notamment Frederic C. Lane, « Economic Consequences of Organized Violence », The Journal of Economic History, vol. 18, n° 4 (décembre 1958), pp. 402–417. ↩︎
  3. L'argument du littoral accidenté qui favorise le commerce fait penser à la thèse de la « thalassographie articulée » de David Cosandey, formulée la même année, en 1997. ↩︎
  4. Le théorème de non-équivalence est appelé ainsi en référence à l'équivalence ricardienne, selon laquelle, lors d'une relance budgétaire, les acteurs économiques réduisent leur consommation par anticipation d'une future hausse d'impôt. Ce théorème de Rees-Mogg et Davidson est présenté dans The Bitcoin Handbook d'Anil Patel, traduit en français chez Konsensus Network. ↩︎
  5. Dans le livre Exit, Voice, and Loyalty écrit 1969 par l'économiste américain Albert Hirschmann, le terme « défection » (exit) s'oppose à la « prise de parole » (voice) et au « loyalisme » (loyalty) dans la gouvernance des organisations. Hirschmann écrivait notamment : « Ce n'est que lorsque les pays commenceront à vraiment se ressembler, grâce à la modernisation et à l'évolution des communications, que le danger des défections prématurées et excessives se présentera. » ↩︎
  6. En 1985, David Chaum écrivait : « L'informatisation prive les individus de la capacité de surveiller et de contrôler la façon dont les informations les concernant sont utilisées. (…) Nous sommes en train de jeter les bases d'une société du fichage, dans laquelle les ordinateurs pourraient être utilisés pour déduire le mode de vie, les habitudes, les déplacements et les fréquentations des individus à partir de données collectées dans le cadre de transactions de consommation ordinaires. L'incertitude quant à la sécurité des données contre les abus de ceux qui les conservent ou les exploitent peut avoir un "effet paralysant", amenant les gens à modifier leurs activités observables. À mesure que l'informatisation se généralise, ces problèmes risquent de s'aggraver considérablement. » — Voir « Security without identification: transaction systems to make big brother obsolete », in Communications of the ACM, vol. 28, no. 10, octobre 1985, p. 1030. ↩︎
  7. Peter Thiel, « Preface », in James Dale Davidson et William Rees-Mogg, The Sovereign Individual (Touchstone, 2020), p. 6. ↩︎
  8. Pourquoi parler de l'instauration de la démocratie athénienne et ignorer la révolution anglaise du XVIIe siècle par exemple ? ↩︎
  9. Rees-Mogg et Davidson vantent notamment les « marches », ces « régions frontalières médiévales » qui étaient « le théâtre d’un enchevêtrement de souverainetés » et avaient développé « des formes institutionnelles et juridiques singulières » (p. 166). ↩︎
  10. Philippe Fabry, cité plus haut, affirme que le processus de décivilisation découle d'un effondrement démographique, dû en partie à la baisse de la natalité. Une société qui décline démographiquement a en effet tendance à connaitre une décroissance économique, ce qui diminue l'incitation à la centralisation politique. ↩︎
  11. Dans sa préface de 2020, Peter Thiel a mis en perspective la thèse de l'individu souverain en mentionnant la prise de contrôle de la Chine sur la cité-État d'Hong Kong, qui correspondait, pour les auteurs, « au type de juridiction qui [...] prospérera à l’ère de l’information » (p. 303). ↩︎

La pensée technocratique et l’abolition de la monnaie

May 2nd 2026 at 10:00

Savez-vous ce qu'est un technocrate ? Lorsque le terme est évoqué, on pense vaguement à un bureaucrate bien nourri, fonctionnaire habitué de l'administration publique, dont les décisions politiques se basent sur des études statistiques plutôt que sur des considérations sociales et humaines. Néanmoins cette image n'est qu'une version édulcorée de ce que représente l'idéologie technocratique originelle : le règne absolu de la technique et de ses représentants (les scientifiques et les ingénieurs) aboutissant à une gestion rationnelle et planifiée de la société.

Cette philosophie politique est née avec la révolution industrielle, et a culminé avec le mouvement technocratique américain des années 1930 mené par Howard Scott. Si elle ne s'est jamais directement emparée du pouvoir où que ce soit, elle a néanmoins profondément influencé la politique de l'Occident et continue de le faire de nos jours, d'Emmanuel Macron à Donald Trump en passant par Jinping Xi. De plus, à l'heure où la technique est de plus en plus présente dans nos vies avec la numérisation accélérée de la société, l'effet de cette philosophie prend une toute autre dimension.

La pensée technocratique tient un discours dur sur l'économie : elle abhorre le marché libre, et prône la planification pure et simple. En particulier, elle propose d'abolir la monnaie telle que nous la connaissons pour lui substituer un système de distribution centralisé. Dans cet article, je me propose de retracer les origines de cette pensée et d'examiner plus en détail son discours inquiétant sur le système monétaire.

À l'origine de la technocratie : le saint-simonisme

La technocratie est, comme son nom l'indique, une forme de gouvernement où le pouvoir est laissé à la technique, ou du moins à ses représentants, c'est-à-dire les scientifiques et les ingénieurs. Elle recourt entre autres à une planification de l'économie, et refuse en cela de laisser faire le marché. Le terme a été créé en 1919 par l'ingénieur américain William H. Smyth, qui la décrivait comme une « démocratie industrielle rationalisée », et il s'est par la suite popularisé par le biais du mouvement technocratique américain au début des années 30.

À l'époque, il ne s'agissait pas d'une idée nouvelle. La pensée technocratique a émergé avec le progrès technique issu de la révolution industrielle. Certaines personnes, constatant que la science permettait de résoudre le problème de la production des biens, voulaient appliquer cette même science à la politique, c'est-à-dire à la distribution des richesses.

La pensée technocratique prend en particulier racine dans le saint-simonisme, courant de pensée né au début du XIXe siècle, fondé par le philosophe, économiste et militaire français Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon. Cette doctrine industrialiste prônait l'organisation rationnelle de la société afin de répartir le travail et la richesse produite : « à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres1 ». Cette doctrine avait également un pan spirituel, se voulant être un « nouveau christianisme », une religion rationaliste sans dieu, censée débarrasser les hommes de leur égoïsme.

Saint-Simon, fondateur de la religion nouvelle, gravure de Gottfried Engelmann en 1825 (source : Wikimédia)

Concernant l'organisation économique, Saint-Simon s'est contenté de donner des principes généraux, et n'a pas eu de mot particulier sur la monnaie. Toutefois, ses disciples, menés par Prosper Enfantin et Armand Bazard, s'en sont chargés. Dans la Doctrine de Saint-Simon publiée en 1931, ils imaginaient ainsi un « système général de banques » qui ferait circuler des « crédits », en les distribuant aux travailleurs :

« Ce système comprendrait d'abord une banque centrale représentant le gouvernement, dans l'ordre matériel : cette banque serait dépositaire de toutes les richesses, du fonds entier de production, de tous les instrumens de travail, en un mot, de ce qui compose aujourd'hui la masse entière des propriétés individuelles.

De cette banque centrale dépendraient des banques de second ordre qui n'en seraient que le prolongement, et au moyen desquelles elle se tiendrait en rapport avec les principales localités, pour en connaître les besoins et la puissance productrice ; celles-ci commanderaient encore, dans la circonscription territoriale qu'elles embrasseraient, à des banques de plus en plus spéciales, embrassant un champ moins étendu, des rameaux plus faibles de l'arbre de l'industrie.

Aux banques supérieures convergeraient tous les besoins ; d'elles divergeraient tous les efforts : la banque générale n'accorderait aux localités des crédits, c'est-à-dire ne leur livrerait des instruisons de travail, qu'après avoir balancé et combiné les opérations diverses ; et ces crédits seraient ensuite répartis entre les travailleurs par les banques spéciales, représentant les différentes branches de l'industrie. »

Ces idées ont aussi inspiré un certain nombre de doctrines et d'expériences socialistes en France, même si le socialisme (courant idéologique alors naissant) différait sensiblement par sa démarche égalitaire et démocratique. La vulgate saint-simonienne a ainsi influencé le communisme de Louis Blanc, le mutuellisme de Pierre-Joseph Proudhon, et le « socialisme scientifique » de Marx et Engels.

Les clubs nationalistes d'Edward Bellamy

La pensée technocratique a connu un nouvel essor à partir de la fin du XIXe siècle. Les États-Unis ont en particulier été propices au foisonnement de ces idées, en raison de leur industrialisation rapide à partir de la guerre de Sécession. À titre d'illustration, le nombre d'ingénieurs dans le pays, qui n'était de 7 000 en 1870, est passé à 28 000 en 1890, puis 43 000 en 1900, pour finalement atteindre 226 000 en 1930. Cette évolution a provoqué une mutation idéologique profonde au tournant du XXe siècle, faisant advenir ce qu'on a appelé la Progressive Era, une période de réformes économiques et sociales, s'opposant au laissez-faire et à l'individualisme du Gilded Age qui la précédait.

L'une des personnes qui émettaient alors des idées progressistes était le journaliste et auteur américain Edward Bellamy. En 1888, alors qu'il n'avait que 27 ans, ce dernier a publié un roman d'anticipation utopique, intitulé Looking Backward 2000–1887 (et traduit en français sous le nom Cent ans après ou l'An 2000), dans lequel il décrivait une société future, ayant rompu avec le capitalisme et l'individualisme pour lui substituer la méritocratie et l'égalité. Dans ce monde, le commerce et la monnaie ont été remplacés par un système de distribution contrôlé par l'État, où les citoyens utilisent une « carte de crédit » (terme inédit à l'époque) pour subvenir à leurs besoins. Dans le roman, le docteur Leete (homme de l'an 2000) explique au protagoniste (projeté dans le futur) le fonctionnement de ce système :

« Un crédit, correspondant à sa part du produit annuel de la nation, est ouvert à chaque citoyen, au commencement de l'année, et inscrit sur les livres de l'Etat. On lui délivre une carte de crédit, au moyen de laquelle il se procure, quand il veut, dans les magasins nationaux établis dans toutes les communes, tout ce qu'il peut désirer. Vous voyez que ce système supprime toute transaction commerciale entre producteurs et consommateurs2. »

Couverture de l'édition illustrée de Looking Backward, 1890

Cet ouvrage de fiction a connu un succès populaire retentissant aux États-Unis, étant vendu à près de 400 000 exemplaires en l'espace d'une décennie, ce qui en a fait le troisième roman le plus vendu du XIXe siècle outre-Atlantique. Cet ouvrage a eu pour conséquence de créer un véritable mouvement intellectuel à tendance socialiste, formé des partisans de Bellamy, à Boston d'abord, puis tout autour de l'Amérique du Nord. Les membres de ce mouvement se faisaient appeler les « nationalistes » en raison de leur revendication principale : la nationalisation des biens de production.

On a assisté à la formation de plus de 500 associations nommées « clubs nationalistes » aux quatre coins du continent. Une revue mensuelle, The Nationalist, a été lancée en 1889. Et Bellamy lui-même s'est joint à l'effort, publiant un « programme des nationalistes » en 1894, dans lequel il décrivait le nationalisme comme une « démocratie économique » qui visait « à instaurer l'égalité économique en appliquant le principe démocratique à la production et à la répartition des richesses » et à mettre les intérêts économiques du pays entre les mains d'« organismes publics responsables œuvrant pour le bien-être général ». Le mouvement a cependant périclité avec l'implication de ses membres dans la politique étasunienne (qui se sont notamment ralliés au jeune Parti populiste lors de l'élection présidentielle de 1892) et à cause d'un manque de financement. Il était néanmoins avant-coureur du mouvement technocratique3, qui a pris son plein essor quelques décennies plus tard.

Henry Gantt, Thorstein Veblen et la Technical Alliance

L'industrialisation de l'Amérique a poussé à une gestion de plus en plus rationnelle du travail au sein des usines. À la fin du XIXe siècle, l'ingénieur américain Frédéric Taylor a mis au point un modèle d'organisation scientifique du travail, qui porterait plus tard son nom : le taylorisme. Cette méthode, formalisée définitivement dans ses Principes d'organisation scientifique des usines en 1911, consistait à donner une tâche à chaque ouvrier à exécuter dans un temps déterminé, afin d'accroitre la productivité de l'entreprise.

Cette volonté d'optimisation rationnelle ne s'est toutefois pas limitée au secteur économique, et certains théoriciens ont tenté de l'appliquer à la politique. C'était le cas de l'ingénieur et consultant Henry Gantt, qui avait été l'assistant de Taylor pendant plus d'une décennie et qui s'était fait connaitre en mettant au point l'outil de gestion de projet qui porterait son nom, le « diagramme de Gantt », en 1910. Avec le déclenchement de la Grande Guerre en 1914, ce dernier a cherché à mettre en pratique les principes d'efficacité industriels dans les secteurs politique et militaire. En avril 1916, il écrivait :

« Il apparaît de plus en plus clairement que les principes qui sous-tendent l'efficacité industrielle et militaire sont les mêmes et qu'une nation, pour être efficace sur le plan militaire, doit d'abord l'être sur le plan industriel4. »

Henry L. Gantt en 1916 (source : Engineering Magazine via Wikimedia)

En décembre 1916, lors de l'assemblée annuelle de l'American Society of Mechanical Engineers (ASME) à New York, Gantt a inspiré la formation d'un groupe de réflexion de 34 personnes appelé The New Machine, qu'il a dirigé avec un certain Charles Ferguson. Le groupe se focalisait sur l'élimination des faiblesses qui, selon ses fondateurs, s'étaient insinuées dans le système économique. Il préconisait entre autres de « s'attaquer aux causes des frais généraux excessifs et de la flambée des prix en remédiant aux inefficacités de la main-d'œuvre et de la direction, en modifiant le climat de laxisme qui [règnait] dans le monde des affaires et de l'industrie, et en mettant fin à la pratique consistant à surévaluer la valeur des biens immobiliers industriels5 ». Mais ces ambitions affichées n'ont pas porté beaucoup de fruits, et le groupe s'est dissout après la mort de Gantt en 1919.

Parmi les sources d'inspiration de Henry Gantt, on retrouvait les idées de Thorstein Veblen, économiste et sociologue américain, à l'origine des concepts de « rivalité pécuniaire » et de « consommation ostentatoire ». Veblen était notamment l'auteur de The Theory of Business Enterprise (1904), où il avait examiné le conflit entre les intérêts commerciaux axés sur le profit et les besoins sociétaux plus larges. Voyant les efforts réalisés par Gantt avec The New Machine (ainsi que ceux de Morris Cooke, autre disciple de Taylor et dirigeant d'un groupe planiste au sein de l'ASME), Veblen s'est fortement intéressé aux ingénieurs et à leur potentiel de direction. Au cours de l'année 1919, il a écrit une série d'essais pour le magazine The Dial 6, où il critiquait le « système des prix », affirmant que le système de marché était inefficace car la recherche du profit faussait la production. Il spéculait à propos d'une prise de pouvoir par les ingénieurs, qui formeraient ce qu'il nommait le « soviet des techniciens », en référence à la révolution bolchévique survenue quelques années auparavant.

À la fin de l'année 1919, Veblen a participé à la fondation de la New School for Social Research, université privée new-yorkaise qui offrait un enseignement libre des sciences humaines et sociales. C'est dans cette dernière que s'est formellement constituée la Technical Alliance, un groupe constitué de d'ingénieurs, de mathématiciens, de scientifiques, de statisticiens et d'économistes, dont beaucoup appartenaient à l'école. Les buts de cette association étaient :

  • « de mettre en évidence les gaspillages et les déperditions du système industriel actuel » ;
  • « d'établir une estimation des matières premières et de la main-d'œuvre nécessaires pour garantir aux différents membres de la société un certain niveau de confort » ;
  • « de montrer schématiquement comment [fonctionnait] le système actuel de production et de distribution, et, parallèlement, d'élaborer un modèle provisoire de production et de distribution entièrement coordonnées ».

La Technical Alliance proposait de mener des recherches concernant le système industriel, et en particulier sur ses inefficacités. Elle offrait aussi des services d'ingénierie appliquée pour les organisations publiques et les grands groupes industriels.

Organigramme de la Technical Alliance, vers 1920 (source : The Words and Wisdom of Howard Scott)

Outre Thorstein Veblen (qui n'était néanmoins presque pas impliqué, étant souffrant et ayant perdu sa femme à l'automne 1920), plusieurs personnalités en vogue dans le monde scientifique faisaient partie de l'association, dont l'ingénieur en électricité Charles Steinmetz, le physicien Richard C. Tolman et le statisticien Leland Olds. Mais un homme se détachait du reste du groupe, et en constituait le réel meneur idéologique : Howard Scott.

La technocratie d'Howard Scott

Howard Scott était un Américain né en 1890 qui se présentait comme un ingénieur. Il était plutôt énigmatique sur son passé, à tel point que son expertise technique serait plus tard remise en question. À la fin de l'année 1919, il occupait la position d'ingénieur en chef de la Technical Alliance, dont il était la tête pensante et le meneur idéologique. En particulier, il en avait rédigé le programme et se chargeait de répondre à la presse.

Il défendait un point de vue purement technocratique. En février 1921, dans une entrevue accordée au New York World, il affirmait :

« Les techniciens sont les seuls à savoir comment les choses se font. Ils ne sont pas les seuls producteurs, mais ils sont les seuls à savoir comment la production s'effectue. Les banquiers, eux, ne le savent pas. Les politiciens et les diplomates ne le savent pas. Si ces gens-là le savaient, ils auraient déjà lancé le processus. Ils sont tous favorables à la production – tout le monde l’est ; mais ceux qui ont été aux commandes jusqu'à présent ne savent pas comment s'y prendre, tandis que ceux qui savent comment s'y prendre n'ont pas encore considéré que cela relevait de leur compétence. »

Il poursuivait :

« On pourrait résumer tout le problème comme étant celui de l'élimination du gaspillage. […] L'ingénieur reconnaît que l'oisiveté est un gaspillage, que la duplication des efforts est un gaspillage, et que l'épuisement inutile de toute ressource naturelle est un gaspillage. Si nous parvenons à éliminer l'oisiveté et la duplication des efforts, nous pourrions connaître une prospérité immédiate – une prospérité telle que le monde n'en a jamais connue. Si nous parvenons ensuite à trouver un moyen de gérer nos ressources naturelles, nous pourrions rendre cette prospérité permanente. »

L'Alliance a été cependant dissoute au cours de l'année 1921, à cause d'une dissension interne liée notamment au tempérament de Scott. À la suite de cette brouille, Howard Scott a peaufiné sa théorie, refusant d'abandonner sa vision et passant son temps libre à Greenwich Village pour en discuter avec qui voulait l'écouter. Il gérait en parallèle une petite manufacture de cire pour sols dans le New Jersey pour subvenir à ses besoins.

À la fin de la décennie, un évènement est venu changer le cours des choses : le krach d'octobre 1929, dont les effets devaient se faire ressentir pendant plusieurs années, au cours de ce que l'on a appelé la Grande Dépression. Beaucoup y ont vu un échec du système en place, et ont cherché des solutions, ce qui a inévitablement ravivé l'idée technocratique. Howard Scott est ainsi revenu sur les devants de la scène : en 1930, il a relancé une enquête sur l'énergie à l'université Columbia (intitulée « Energy Survey of North America ») ; en 1931, il a remis sur pieds la Technical Alliance avec avec le géophysicien M. King Hubbert (futur théoricien du pic pétrolier) et quelques anciens membres de l'organisation ; et en 1932, il a commencé à communiquer les premières conclusions de sa recherche.

Howard Scott à l'hôtel Morrison à Chicago le 29 juin 1933 ; il est entouré par (de gauche à droite) M. King Hubbert, William Knight et Ernest N. Howe (source : Associated Press via Technocracy Technate Picture Archive)

Étant donné le contexte économique de l'époque, son ton était volontiers catastrophique et prophétique, et il se présentait comme un sauveur7. En août 1932, par l'entremise du professeur Walter Rautenstrauch (président du département génie industriel de Columbia), un article concernant l'enquête sur l'énergie a été publié dans le New York Times. Howard Scott y prédisait l'augmentation du chômage et « l'effondrement du système » si aucune décision concernant la répartition de l'énergie n'était prise. Ce mouvement naissant, qui a pris alors le nom de technocratie8, a attiré l'attention du public et les articles se sont multipliés dans la presse, aboutissant à une véritable frénésie médiatique.

Nombre d'articles rédigés sur le mouvement technocratique, dans le New York Times dans les revues (source : David Adair)

Au plus haut de l'engouement, Howard Scott soutenait que l'effondrement du système des prix était à la fois inéluctable et imminent. Dans un article publié en janvier 1933 dans le Harper's Magazine, il affirmait avec emphase :

« Une crise dans l'histoire de la civilisation américaine est imminente. La nation se trouve à l'aube d'un événement qui est à la fois une opportunité et une catastrophe. L'opportunité porte sur le bien-être social, la catastrophe est l'échec du système des prix ; et il n'est possible d'échapper ni à l'une ni à l'autre. La meule des dieux a presque accompli son œuvre, et elle a moulu la farine avec une finesse extrême. »

Mais l'enthousiasme du grand public pour la technocratie de Scott a été de courte durée. D'une part, l'accession de Franklin D. Roosevelt à la présidence et l'application de son New Deal ont eu pour effet de répondre partiellement aux revendications sociales. D'autre part, un discours d'Howard Scott donné à l'hôtel Pierre 13 janvier 1933 (et retransmis à la radio) a profondément déçu l'élite industrielle, qui s'est aperçue de son amateurisme.

Après cet apogée médiatique, le mouvement s'est scindé en plusieurs branches, dont celle de Harold Loeb, réformiste, qui durerait quelques années. Mais la principale branche restait celle d'Howard Scott, plus révolutionnaire, qui se concentrait autour de la société commerciale Technocracy Inc., enregistrée en 1934.

Le mouvement a alors pris des atours sectaires : il a adopté le symbole du yin et du yang comme emblème ; le rouge vermillon et le gris argenté ont été choisis comme couleurs officielles ; et ses membres se sont mis à porter des uniformes et à faire des saluts militaires. Un slogan a été trouvé : « la science appliquée à l'ordre social9 ». Technocracy Inc. a édité plusieurs ouvrages de propagande, dont le propre livre de Scott intitulé Science versus Chaos. Le programme politique du mouvement s'est clarifié, son but étant de faire advenir une « zone continentale soumise à un contrôle technique » en Amérique du Nord : le « technat d'Amérique ». Les technocrates, comme l'explique David Adair, se voyaient davantage comme une élite, « et qui plus est une élite biologique ». Cette ambition radicale a notamment attiré des auteurs de science-fiction, comme Hugo Gernsback (l'inventeur du terme « scientific fiction »), T. Bruce Yerke, ou encore le jeune Ray Bradbury.

Technat d'Amérique, illustration de 1940 (source : Cornell)

Les certificats d'énergie de Technocracy Inc.

Howard Scott articulait son discours autour de la critique du système des prix, qu'il jugeait être la cause des maux de la société. Il lui opposait une conception énergétique de la valeur : en janvier 1933, il affirmait ainsi que le dollar était une « unité purement arbitraire », et mettait en avant la « constance de l'unité d'énergie ». Il expliquait :

« L'énergie se présente sous de nombreuses formes, mais il est possible de les mesurer en unités de travail — l'erg et le joule — ou en unités de chaleur — la calorie. C'est le fait que toutes les formes d'énergie, quelles qu'elles soient, puissent être mesurées en ergs, en joules ou en calories qui revêt une importance capitale. La résolution des problèmes sociaux de notre époque dépend de la reconnaissance de ce fait. Un dollar peut valoir — en pouvoir d'achat — tant aujourd'hui et plus ou moins demain, mais une unité de travail ou de chaleur est la même en 1900, 1929, 1933 ou en l'an 2000. »

Il préconisait donc l'abolition du système des prix, qui se matérialiserait par le remplacement de la monnaie par un « intermédiaire de distribution ». Il défendait la mise en place de certificats d'énergie attribués à chaque citoyen, qui seraient des parts de l'énergie totale produite et qui ne pourraient pas être échangées ou prêtées (mettant fin à la spéculation et aux bulles de crédit). En 1932, il expliquait :

« Toute unité de mesure sous contrôle technologique constituerait une certification de l'énergie disponible convertie. Ces unités de certification n'auraient de validité que pendant la période d'équilibre de charge pour laquelle elles ont été émises. »

La vision d'Howard Scott a par la suite été affinée par ses disciples. En 1937, un technocrate appelé Harold Fezer a détaillé à quoi pouvait ressembler ce système de certificats d'énergie. Il écrivait :

« Le nombre total de certificats qui seront émis correspondra à la quantité totale d'énergie nette convertie lors de la fabrication de biens et de la prestation de services. Tous les coûts d'exploitation, de remplacement, d'entretien et d'extension (en énergie) du complexe continental, ainsi que tous les coûts liés aux services et prestations commerciaux (tels que les transports locaux, la santé publique et la fourniture d'une surface habitable minimale pour chaque individu) sont déduits avant de calculer l'énergie nette. La conversion de l'énergie humaine n'entre pas dans ce calcul puisqu'elle représente moins de 2 % de l'énergie totale consommée. La part de chaque individu n'est pas basée sur sa contribution en termes de travail ou d'effort à l'ensemble des opérations de la zone. La théorie de la "valeur" travail — ou de toute autre "valeur" — n'existe pas. […] Le certificat sera délivré directement à l'individu. Il est incessible et non négociable, et ne peut donc être volé, perdu, prêté, emprunté ou donné. Il n'est pas cumulable, ne peut donc pas être épargné, et ne porte pas d'intérêts. Il n'est pas obligatoire de le dépenser, mais il perd sa validité après une période déterminée. »

Fezer décrivait ensuite l'aspect purement pratique de la chose. Le certificat serait « imprimé sur du papier filigrané et délivré sous forme de bandes pliées en carnets rectangulaires suffisamment petits pour être facilement transportés dans une poche ».

Exemple de certificat d'énergie (source : Harold Fezer)

Le système défendu par les technocrates était un système de surveillance économique total. Fezer décrivait comment ce système pouvait fonctionner avec les techniques de l'époque :

« Les perforations prévues permettent l'utilisation d'une cellule photoélectrique. Grâce à ce dispositif, il sera possible d'enregistrer automatiquement et pratiquement instantanément la date, l'heure, la quantité et le type d'achat, ainsi que les coordonnées complètes de la personne effectuant l'achat. Les totaux pour le continent ou toute partie du continent seront rapidement disponibles à tout moment. On verra à quel point ce système — la cellule photoélectrique et le certificat d'énergie — sera indispensable pour le maintien de calendriers de production adéquats et de stocks suffisants. Grâce à lui, de nombreux types de vérifications pourront être effectués rapidement. Si nécessaire, les déplacements d'un individu pourront être retracés à partir de ses achats à travers le continent. »

Ainsi, le mouvement technocratique d'Howard Scott a théorisé l'ambition totalitaire par excellence : l'abolition de la monnaie et du système économique tels que nous les connaissons, au profit d'un système de distribution requérant la surveillance et le contrôle de chaque citoyen.

Le nouvel ordre mondial de H. G. Wells

Un dernier idéologue de la pensée technocratique, contemporain du mouvement d'Howard Scott, est l'écrivain de science-fiction britannique Herbert George Wells, qui, avant de connaitre le succès littéraire, avait étudié la science à la Normal School of Science de Londres (et notamment la biologie auprès de Thomas Huxley, le « bouledogue de Darwin »). L'écrivain a exposé sa vision du monde dans ses œuvres, tant au sein de ses romans que ses essais : un point de vue planiste et socialiste, radicalement opposé à l'individualité et à la confidentialité10. Il y anticipait régulièrement l'avènement d'un État mondial rationaliste, qui remédierait aux maux du libre-arbitre humain, comme la guerre11. Cette obsession technocratique, déjà présente dès ses premiers romans, est devenue de plus en plus explicite au fur et à mesure du temps.

H. G. Wells en 1920, portrait réalisé par George Charles Beresford (source : Wikimedia)

H.G. Wells a donné un aperçu de sa vision de la monnaie dans son roman The Shape of Things to Come, publié en 1933. Dans celui-ci, une longue récession économique a provoqué une guerre majeure qui a laissé l'Europe dévastée et menacée par la peste. Les nations dotées des forces aériennes les plus puissantes ont mis en place une dictature bienveillante : la « dictature aérienne », dominée par les techniciens, scientifiques et pilotes, dont la capitale se trouve à Bassorah en actuel Irak. Cette organisation amène la paix dans le monde en abolissant les divisions nationales, en faisant respecter l'anglais de base (le « basic » d'Ogden), en promouvant l'apprentissage scientifique et en interdisant la religion (qu'il s'agisse de l'islam ou du catholicisme).

Scène de Things to Come (1836), adaptation cinématographique du livre de Wells, où le régime rationaliste de Bassorah soumet les « derniers vestiges sinistres d'anciens soldats prédateurs » (source : Youtube)

Wells y affirmait qu'« il ne pouvait y avoir de théorie de la monnaie qui ne soit pas, en réalité, une théorie complète de l'organisation sociale ». C'est pour cette raison qu'il imaginait une « monnaie entièrement abstraite », « dénuée de tout lien avec une substance matérielle », qui serait émise « de manière à maintenir un indice des prix pratiquement constant », et qui serait « protégée par les lois les plus strictes contre toute forme de manipulation à but lucratif ». Dans le roman, celle-ci prend la forme du « dollar aérien », dont la valeur est indexée à l'énergie liée au transport de marchandises :

« Il ne s'agissait pas du tout d'une pièce de monnaie métallique, mais d'une série de billets de papier représentant la distance, le poids, le volume et la vitesse. Chaque billet valait un certain nombre de kilogrammes dans un certain espace, pour un certain nombre de kilomètres à une certaine allure. La valeur d'un dollar aérien s'était stabilisée à peu près à un mètre cube pesant dix kilogrammes et parcourant deux cents kilomètres à cent kilomètres à l'heure. Il s'agissait déjà d'une unité d'énergie et non d'une unité de matière, comme l'avaient toujours été les anciennes normes mondiales. Ce changement indiquait très clairement que les anciennes conceptions statiques de la vie humaine aux ressources limitées cédaient la place à des idées cinétiques d'une vie en expansion constante. Le dollar aérien était une unité d'énergie liée au transport, et sa transformation en dollar-énergie de notre vie quotidienne d'aujourd'hui avait déjà été clairement esquissée par les experts de Bassorah, bien que le changement effectif n'ait été accompli que dix ans plus tard. »

Tout comme le mouvement technocratique qui lui était contemporain, H.G. Wells militait donc pour l'abolition de la monnaie. Mais son ambition était mondiale et non continentale. C'est pourquoi il a cherché à influencer la géopolitique de son temps par ses publications : en 1940, quelques années avant sa mort, il a ainsi rédigé un essai intitulé Le Nouvel ordre mondial, dans lequel il soutenait la formation d'un État mondial socialiste et scientifiquement planifié. Celui-ci s'inscrivait dans l'effort occidental de créer une gouvernance internationale durable dans le cadre de la création de l'ONU. Le texte contenait en particulier une « déclaration des droits de l'homme », qui a fait partie des 18 textes consultatifs pour la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'homme en 1948.

Les héritages du mouvement technocratique

Après les années 1930, le mouvement technocratique a progressivement décliné. La commencement de la Seconde Guerre mondiale et l'entrée en guerre du Canada est venu bouleverser les choses. Scott s'y est d'abord opposé, envoyant un télégramme au premier ministre canadien en 1939 où il affirmait que « Technocracy Inc. [s'opposait] catégoriquement à la mobilisation des effectifs canadiens pour toute guerre menée en dehors de ce continent », avant de plaider pour la « mobilisation totale » en juin 1940, alors que la France était submergée par l'Allemagne nazie. À cause de cette volonté d'interférer dans les affaires publiques, l'État fédéral canadien a interdit le mouvement technocratique sur son territoire à partir de 1940 (au même titre que les Témoins de Jéhovah et le Parti communiste), et des membres de Technocracy Inc. ont même été arrêtés par la Gendarmerie royale.

Le mouvement a continué de décliner après-guerre, et a presque disparu à la suite de la mort de son meneur messianique, Howard Scott, en 1970. Toutefois, la pensée technocratique n'a pas périclité : elle a muté et s'est insinuée dans les sphères de pouvoir. Dès la déclaration Schuman en 1950, la construction européenne était désignée comme un « technocratisme superdirigiste international, discrétionnaire, et éternel » par Albert Métral, président du Syndicat général des industries mécaniques et transformatrices de métaux. De même, le projet RAND aux États-Unis et le Club de Rome en Italie avaient tous les deux une composante technocratique forte.

Dans les années 1960–1970, la pensée technocratique a connu un regain d'intérêt auprès du public, notamment en raison du développement de la cybernétique, d'Internet et de l'intelligence artificielle, qui ont rendu plus envisageable la gestion planifiée de la société. Au Chili, c'est ce qui a poussé le gouvernement de Salvador Allende à développer le projet CyberSyn entre 1970 et 1973, un système informatique en temps réel qui avait pour but de gérer une économie planifiée cybersocialiste.

Fréquence du terme « technocracy » dans les sources imprimées entre 1919 et 2022 (source : Ngram Viewer)

Plus récemment, la technocratie est à nouveau revenue dans l'actualité lors de la crise du covid de 2020–2022 (où les concepts de « grande réinitialisation » de Klaus Schwab et de « ville du quart d'heure » de Carlos Moreno ont été exposés au grand public). Puis, elle est a encore fait parler d'elle avec l'accession au pouvoir de Donald Trump en 2025 qui a mis en lumière des personnalités comme Peter Thiel (Palantir) ou Elon Musk (DOGE12). Le cas d'Elon Musk est intéressant car son grand-père maternel, Joshua Norman Haldeman, a fait partie du mouvement technocratique originel entre 1936 et 1941 (et a même été arrêté à Vancouver en octobre 1940 en raison de son implication).

Concernant la monnaie, on peut trouver dans la pensée technocratique les prémices de concepts comme la « monnaie estampillée » de Silvio Gesell (aussi appelée monnaie fondante, qui perdrait en valeur lors de sa détention selon un taux de demeurage fixe), l'« économie distributive » de Jacques Duboin (qui fournirait un revenu de base à chaque citoyen), ou la « monnaie idéale » du mathématicien John Nash (dont la valeur serait ajustée par rapport à l'inflation des prix). Les projets de monnaie synthétique mondiale, comme le concept de bancor soutenu par Keynes à Bretton Woods en 1944, ou les droits de tirage spéciaux émis par le FMI en 1969, s'inscrivent aussi dans cette tendance. Enfin, les projets de monnaie numérique de banque centrale (tel que le projet d'euro numérique défendu aujourd'hui par la Banque centrale européenne) constituent des objets intrinsèquement technocratiques, les MNBC étant par essence des systèmes centralisés et programmables, permettant l'intervention directe et instantanée dans la vie économique des citoyens.

Combattre la dictature technicienne

Le projet technocratique est clair : assujettir les êtres humains à une administration rationnelle et totalitaire. Bien qu'il soit séduisant pour les esprits scientifiques obtus, ce projet constitue un danger. C'est cette menace que se sont efforcés d'exposer des écrivains comme Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes, 1932) ou George Orwell (1984, 1949). L'analyse rationnelle, aussi séduisante soit-elle, ne peut pas appréhender l'ensemble de la réalité, et l'application d'un tel projet mènerait probablement à un avenir dystopique.

Aujourd'hui, la présence de la technique dans nos vies a atteint un niveau tel que cette menace semble imminente. L'identité numérique est déjà en train d'être mise en place. La surveillance de masse, en ligne comme dans l'espace public, progresse à vitesse grand V. Les monnaies numériques centralisées, qu'il s'agisse des MNBC ou des stablecoins, sont en voie de déploiement. L'« intelligence artificielle » est portée aux nues, et certains théoriciens désirent qu'elles prennent en charge le gouvernement des hommes, ce qui aboutirait à une « technocratie directe » exempte d'« erreurs humaines » et de vicissitudes politiques. En bref, tous les ingrédients sont là pour permettre à un régime tyrannique mondial d'émerger et de réduire l'humanité à du bétail.

Si la tendance vers la technocratie existe, nous avons toujours la possibilité d'y résister. Cette opposition peut être sociale ou politique, mais elle passe avant tout par un résistance directe et quotidienne. En effet, c'est en refusant les outils du contrôle numérique dans notre vie de tous les jours que nous pouvons nous prémunir contre le danger technocratique de façon efficace et durable. Diverses méthodes existent ainsi pour préserver notre liberté et notre confidentialité face à l'envahissement de la technique, dont quelques-unes sont les suivantes :

  • Utiliser des systèmes d'exploitation libres, comme Linux sur ordinateur ou GrapheneOS sur téléphone, en lieu et place de systèmes propriétaires fermés comme Microsoft ou iOS ;
  • Passer par des applications de communication chiffrées pour interagir, comme Signal, plutôt celles où un tiers peut accéder à vos messages (Telegram, Whatsapp) ;
  • Utiliser des services de confidentialité, comme les VPN ou Tor, pour naviguer en ligne ;
  • Préférer payer en argent liquide ou en cryptomonnaie (Bitcoin, Monero), plutôt que de se servir d'une carte de crédit, de PayPal ou de Google Pay ;
  • Commander ses biens et services directement aux producteurs, plutôt que de passer par des intermédiaires comme les supermarchés et les plateformes en ligne (Amazon, etc.) ;
  • Privilégier la « vie réelle » à la « réalité virtuelle » pour limiter sa trace numérique.

La liberté sera décentralisée ou ne sera pas.


Références et notes

David Adair, The technocrats 1919-1967: A case study of conflict and change in a social movement (Simon Fraser University, 1970).
The Words and Wisdom of Howard Scott (Technocracy Inc., 1989)
Finn Brunton, « Speculating with Money », in Digital Cash: The Unknown History of the Anarchists, Utopians, and Technologists Who Created Cryptocurrency (Princeton University Press, 2019), pp. 6–20.

Illustration : « This is the Devouring Monster invented by Technocracy », illustration pleine page de Winsor McCay, parue le 2 avril 1933 dans le San Francisco Examiner (via le blog Yesterday's Papers). Texte : rédigé intégralement sans LLM. Traduction : sauf précision contraire, les traductions sont réalisées par l'auteur, au moyen de DeepL.

  1. Cet adage doctrinal apparait dans la Doctrine de Saint-Simon, rédigée par les militants saint-simoniens Saint-Amand Bazard, Prosper Enfantin, Hippolyte Carnot, Henri Fournel et Charles Duveyrier et publiée en 1931. ↩︎
  2. Edward Bellamy, Cent ans après ou l'An 2000, trad. Paul Rey (E. Dentu, 1891), pp. 54–55. ↩︎
  3. Howard Scott, le fondateur de Technocracy Inc., n'a lu le livre de Bellamy qu'après avoir lancé son mouvement, mais il l'a qualifié d'« ouvrage idéaliste et imaginatif » en 1937. Il en faisait le commentaire suivant : « C'est une tentative sincère qui mérite d'être lue, mais on ne pourrait pas concevoir un sous-marin à partir de Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne, ni un système de contrôle technique moderne à partir de Looking Backward. » ↩︎
  4. Cité dans Peter B. Petersen, « Henry Gantt and The New Machine (1916-1919) », Academy of Management Proceedings, 1986, pp. 128–132. ↩︎
  5. Peter B. Petersen, « Henry Gantt and The New Machine (1916-1919) », Academy of Management Proceedings, 1986, pp. 128–132. ↩︎
  6. Les essais de Veblen sur les ingénieurs ont été rassemblés en 1921 dans un ouvrage intitulé The Engineers and the Price System, qui a été traduit en 1971 en français sous le titre Les Ingénieurs et le capitalisme. ↩︎
  7. L'historien Henry Elsner désigne le mouvement technocratique de Scott comme un « scientisme messianique ». ↩︎
  8. Un « Comité sur la technocratie » a été créé durant l'année 1932 : il était dirigé par Walter Rautenstrauch et largement influencé par Howard Scott. ↩︎
  9. Le slogan est apparu dans Technocracy: Some Questions Answered, pamphlet édité en 1934 par Technocracy Inc. Il a été repris à de nombreuses reprises dans la propagande technocratique. ↩︎
  10. Voir Gabriel Custodiet, « H. G. Wells, prophet of Centralism », in Privacy and Utopia: A History (Amazon KDP, 2024), pp. 61–74. ↩︎
  11. Par exemple, le roman Une Utopie moderne publié en 1905, décrit comment des nobles appelés les « Samouraïs » gouvernent un État mondial « dynamique, et non statique », qui assure la « combinaison du progrès et de la stabilité politique ». Voir Une Utopie moderne, trad. Henry-D. Davray et B. Kozakiewicz (éditions du Mercure de France, 1907), pp. 88, 295. ↩︎
  12. De nombreux libéraux se sont réjouis de la création de ce Department of Governement Efficiency en 2025, qui a œuvré à réduire les excès de dépense publique dans l'administration fédérale, mais il faut garder en tête que son but premier était l'efficacité de l'État fédéral, et non pas la réduction des effectifs ou la décentralisation du pouvoir. ↩︎

Tether, le cheval de Troie de l’asservissement financier

December 14th 2025 at 10:44

L'arrivée au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025 a marqué un tournant majeur dans l'histoire américaine. Après avoir connu une persécution judiciaire et une tentative d'attentat, ce dernier s'est présenté comme une force inarrêtable. Et bien qu'il ait déjà été président des États-Unis entre 2017 et 2021, il est indéniable que son second mandat a déjà une toute autre saveur : il n'est plus le même Trump qu'en 2017, ses aspirations ont changé.

On observe en particulier que son positionnement sur Bitcoin s'est inversé, passant de l'opposition butée à l'approbation enthousiaste. Courant 2019, à l'occasion de l'annonce du projet privé de monnaie numérique Libra par Facebook, il déclarait en effet qu'il n'était pas « un fervent partisan du bitcoin et des autres cryptomonnaies », qui pour lui n'étaient « pas des monnaies », dont la valeur était « très volatile et basée sur du vent » et qui facilitaient « le trafic de drogues et d'autres activités illégales ». En revanche, cinq ans plus tard, à la conférence de Nashville sur Bitcoin de juillet 2024, il promettait au public qu'il serait « le président pro-innovation et pro-bitcoin dont l'Amérique a besoin » et qu'il formerait une « réserve nationale stratégique de bitcoins » avec les fonds saisis par les agences fédérales.

Comment expliquer ce revirement ? On pourrait l'attribuer au « comportement erratique » du président, une caractéristique régulièrement mise en avant par ses détracteurs. Mais ce changement d'opinion peut aussi s'expliquer par un élément demeuré constant chez lui : son attachement au dollar et au rôle international du billet vert. La chose qui a évolué est qu'il voit désormais le secteur cryptoéconomique (la « crypto » comme il aime le dire) comme un moyen de soutenir la suprématie de la monnaie américaine, notamment par le biais des stablecoins indexés sur le dollar.

Les stablecoins sont des monnaies numériques adossées à une monnaie peu volatile, dont le transfert se fait sur des chaines blocs décentralisées comme Bitcoin ou Ethereum. Le plus emblématique de ces stablecoins — le plus ancien et le plus important — est le Tether USD (ou USDT), qui est géré par la société Tether Ltd. et qui se base, comme son nom l'indique, sur le dollar américain. Lancé en 2014 sur la chaine de Bitcoin, il a connu une croissance phénoménale pour représenter aujourd'hui plus de 185 milliards de dollars. Depuis 2025, il est devenu un élément non négligeable de la politique étrangère de l'actuelle administration fédérale américaine, aux côtés d'autres stablecoins comme l'USDC.

Cette intégration institutionnelle des stablecoins s'inscrit en opposition totale avec la philosophie de la cryptomonnaie. Bitcoin s'est, on le rappelle, construit comme une monnaie résistante à la censure et déflationniste, et le stablecoin de Tether est l'antithèse de cette proposition : l'entreprise peut geler les comptes à volonté, et la monnaie est soumise à la dépréciation du dollar. En raison de son implication dans le destin de la cryptomonnaie, on peut qualifier Tether de cheval de Troie de l'asservissement financier : un cadeau empoisonné, dont on perçoit les avantages, mais qui nous mène à une défaite cuisante. C'est la thèse que nous allons défendre dans cet article.

Le rôle précurseur de Paypal

Avant d'aborder le sujet des stablecoins proprement dit, il convient d'évoquer le cas de PayPal, qui constitue en quelque sorte leur précurseur. PayPal est un service de paiement qui a été développé par l'entreprise Confinity Inc. à la fin des années 90. Il permettait d'effectuer des paiements faciles et sans frais entre adresses de courrier électronique, et se destinait à l'envoi de paiements simples entre particuliers (pay pal signifie littéralement « payer copain »). Construit en surcouche du système bancaire, le service se rémunérait grâce à l'argent de ses utilisateurs, qui était placé à intérêts.

Confinity Inc. a été fondée en 1998 par Peter Thiel, diplômé de philosophie à l'université Stanford, et Max Levchin, un informaticien juif ukrainien ayant émigré aux États-Unis à la suite de la chute de l'URSS. En tant que PDG, Peter Thiel assumait le rôle d'idéologue de l'entreprise. Il se décrivait alors comme libertarien, conservateur et girardien1. Pour lui, PayPal était un moyen de libération, qui devait notamment permettre aux gens souffrant de l'hyperinflation dans des pays comme la Russie ou la Serbie de bénéficier des avantages apportés par une monnaie stable, et en particulier le dollar. En 1999, il expliquait ainsi à son équipe :

« La plupart des gens ordinaires n'ont jamais l'occasion d'ouvrir un compte à l'étranger ou de mettre la main sur plus de quelques billets d'une monnaie stable comme le dollar américain. Un jour, PayPal sera en mesure de changer cette situation. À l'avenir, lorsque notre service sera disponible en dehors des États-Unis et que la pénétration d'Internet continuera à s'étendre à tous les niveaux économiques, PayPal permettra aux citoyens du monde entier d'exercer un contrôle plus direct sur leurs monnaies qu'ils ne l'ont jamais fait auparavant2. »

Cette idée de remplacer les monnaies étrangères par le dollar pour mettre fin aux hyperinflations se retrouvait dans son discours donné à Oakland en Californie pour l'Independent Institute en octobre 1999. Il a par la suite confirmé (voire enjolivé) cette vision initiale, en déclarant en 2009 que « l'idée qui a présidé à la fondation de PayPal était la création d'une nouvelle monnaie mondiale, libre de toute dilution et de tout contrôle étatique ».

Peter Thiel en 1999 (Youtube)

Toutefois, tout ne s'est pas passé comme prévu. En l'an 2000, en raison de problèmes de financement, Confinity a dû fusionner avec la société X.com d'Elon Musk pour former PayPal Inc. Puis, au fil des années, l'entreprise s'est conformée à des contraintes règlementaires de plus en plus drastiques, y compris en dehors des États-Unis, ce qui a ébranlé l'effet libérateur escompté. Elle procède ainsi régulièrement à des gels de compte arbitraires, comme celui de WikiLeaks en 2010.

Le destin de Peter Thiel lui-même est aussi intéressant, car le visionnaire de PayPal a évolué et s'est depuis impliqué dans l'appareil politique américain. En 2004, il a cofondé la société de surveillance informatique Palantir Technologies, dont les logiciels sont utilisés (entre autres) par les services de renseignement, comme la NSA aux États-Unis, le GCHQ au Royaume-Uni ou la DGSI en France. Il a aussi largement soutenu la carrière politique de J. D. Vance, l'actuel vice-président des États-Unis, en le présentant à Donald Trump en 2021 et en finançant sa campagne pour les élections sénatoriales de 2022.

Peter Thiel est également lié à David Sacks, entrepreneur sud-africain ayant aussi étudié à Stanford, avec qui il a publié l'ouvrage The Diversity Myth en 1995, pour dénoncer l'effet néfaste du politiquement correct et du multiculturalisme sur les campus universitaires américains. David Sacks l'a accompagné dans l'aventure Confinity, où il travaillait sur le marketing pour le produit PayPal, et il est devenu le directeur de l'exploitation après la fusion. Après avoir réalisé un certain nombre d'investissements fructueux dans la Silicon Valley, il s'est aussi impliqué en politique, et il a fini par être nommé « czar » chargé de la cryptomonnaie et de l'intelligence artificielle auprès de la Maison-Blanche en janvier 2025.

Les deux hommes font partie de la « mafia PayPal », surnom donné au groupe informel des anciens fondateurs ou employés de la société qui ont depuis fondé et développé des entreprises technologiques de la Silicon Valley.

Photographie de la « mafia PayPal » prise au Tosca Café à San Francisco en octobre 2007 (Robyn Twomey pour Fortune). Peter Thiel et Max Levchin y apparaissent au premier plan ; David Sacks est derrière Thiel sur sa gauche.

L'émergence des stablecoins

PayPal a ainsi échoué à devenir un moyen de libération financière et s'est simplement transformé en un service de paiement classique. Toutefois, avec l'émergence de Bitcoin en 2010, un vent d'innovation a soufflé sur le secteur financier. L'absence de besoin d'autorisation permettait à n'importe qui de lancer un service sans se soucier de la règlementation en premier lieu. Et les stablecoins ont fait partie des premiers projets à se manifester.

Comme nous l'avons expliqué en introduction les stablecoins (ou « cryptomonnaies stables ») sont des jetons numériques arrimés à une monnaie peu volatile, le plus souvent au dollar américain. Ils sont transférés par le biais d'un ou de plusieurs systèmes cryptoéconomiques décentralisés comme Bitcoin, Ethereum ou Solana. Leur premier avantage est de permettre à l'utilisateur d'échapper à la volatilité propre aux cryptomonnaies, de manière simple et directe.

Le concept de stablecoin est apparu vers 2011–2012 avec le mouvement « Bitcoin 2.0 », une mouvance qui visait à améliorer Bitcoin en lui adjoignant des fonctionnalités supplémentaires. C'est de ce mouvement qu'ont émergé les différents modèles de pièces colorées (ChromaWay, Open Assets, Colored Coins), les métaprotocoles Mastercoin et Counterparty, et les systèmes cryptoéconomiques externes à Bitcoin comme Bitshares, NXT et Ethereum.

L'idée du stablecoin a en particulier germé au sein du projet Mastercoin (qui serait rebaptisé Omni en 2015). Il s'agissait d'un système bâti en surcouche de Bitcoin, sur lequel les utilisateurs pouvaient émettre leurs propres jetons, appelés user currencies, grâce à des commandes inscrites sur la chaine de Bitcoin et interprétées par un logiciel spécifique. Mastercoin a été imaginé en janvier 2012 par J. R. Willett, un développeur américain de 32 ans travaillant pour un fabricant d'équipements aéronautiques. On lui attribue également l'invention du concept de stablecoin, qu'il a formalisé dans le livre blanc de son projet, intitulé « The Second Bitcoin White Paper », en ces termes :

« Il est possible de concevoir des outils permettant aux utilisateurs finaux de créer des monnaies ayant une valeur stable, indexée sur une monnaie externe ou une marchandise extérieure. De cette manière, les utilisateurs de ces monnaies peuvent posséder une monnaie virtuelle stabilisée, rattachée au dollar américain, à l'euro, à l'once d'or, au baril de pétrole, etc. »

User currencies présentées sur Mastercoin.org en septembre 2013

Le système Mastercoin a été lancé au cours de l'été 2013, à la suite d'une ICO d'un mois, qui a recueilli 5 120 BTC soit un demi-million de dollars à l'époque ! Le montant obtenu (tout à fait inattendu) a motivé la création d'une organisation spéciale, la Fondation Mastercoin, pour que la gestion de l'argent puisse se faire. Les membres fondateurs étaient des investisseurs. On y trouvait notamment Brock Pierce, ancien enfant acteur pour Disney (Les Petits champions, Président junior), qui était devenu investisseur prolifique dans le jeu vidéo puis dans la cryptomonnaie.

Brock Pierce en 2013, interrogé lors de la UInvest Crowdfunding Conference (Youtube)

Il a fallu attendre 2014 pour que les stablecoins deviennent réalité. Les premiers jetons de ce type ont été les stablecoins « décentralisés » non collatéralisés, dont la valeur dépendait d'un système de compensation algorithmique. Ils ont été émis sur des chaines de blocs alternatives : tel était le cas du bitUSD lancé sur BitShares en août 2014, et de l'USNBT déployé sur NuBits en septembre. Ces modèles avaient leur utilité, mais ils étaient sujets à une forte instabilité, si bien que les gens ont préféré se tourner vers les stablecoins centralisés, comme le Tether USD (ayant pour sigle boursier USDT).

Le lancement de Tether

Le projet Tether (de l'anglais to tether signifiant « attacher ») a été annoncé le 8 juillet 2014 sous le nom de Realcoin : il s'agissait d'émettre des jetons stables par rapport au dollar sur le protocole Mastercoin. L'entreprise gérant le projet a été cofondée par trois personnes : Brock Pierce, dont on a déjà parlé ; Reeve Collins, entrepreneur dans le secteur de la publicité ; et Craig Sellars, développeur de logiciel qui occupait depuis février le poste de directeur technique de la Fondation Mastercoin. Le but affiché de Realcoin était d'« apporter les avantages de Bitcoin au dollar américain », en passant par le réseau Bitcoin pour effectuer des transactions à faible coût sans recourir à un tiers, et de constituer une « alternative non volatile » à la cryptomonnaie de Satoshi, dont la valeur était très fluctante.

Capture du site de Realcoin en juillet 2014 (Coindesk)

La promesse de Realcoin, c'était que son stablecoin garde une valeur proche du dollar américain en étant garanti par des « réserves en dollars, toutes détenues dans des placements prudents », et auditées par une entité indépendante. En pratique, la convertibilité est assurée à parité par l'entreprise. Si le prix du stablecoin baisse, on peut en acheter sur le marché et céder cette monnaie pour un profit ; si son prix augmente, on peut s'en procurer auprès de la société et la vendre sur le marché pour un profit. La stabilité vis-à-vis du dollar est ainsi maintenue, pour autant que l'entreprise ne s'amuse pas à utiliser les dollars reçus pour investir dans des actifs risqués.

Les premiers jetons ont été émis sur Mastercoin le 6 octobre 2014, lançant ce qui deviendrait un réel phénomène à l'échelle mondiale. Le projet Realcoin a rapidement été renommé Tether en novembre 2014, afin d'éviter d'être associé aux cryptomonnaies alternatives utilisant le suffixe « coin » comme Litecoin, Dogecoin ou Feathercoin. De plus, le nom « RealCoin » était déjà utilisé par un altcoin alors inactif.

Logo de Tether en 2015 (Tether.to)

La relève de Bitfinex

En novembre 2014, Tether a annoncé avoir conclu un partenariat avec la plateforme de trading sur marge Bitfinex. Cette dernière avait été fondée en octobre 2012 par un technicien informatique français du nom de Raphaël Nicolle, qui avait été vite rejoint par Giancarlo Devasini, un chirurgien esthétique italien reconverti en vendeur d'électronique, et Jean-Louis Van Der Velde, un entrepreneur néerlandais expatrié en Asie de l'Est.

Le projet Tether a dès le départ été étroitement lié à Bitfinex. D'après Philip Potter, directeur de la stratégie de Bitfinex, l'équipe était en effet en relation avec les membres de la Fondation Mastercoin au cours de l'année 2014 pour mettre au point le stablecoin. De plus, bien que les deux structures aient été présentées comme distinctes, les gens impliqués dans Bitfinex l'étaient aussi (plus ou moins secrètement) dans Tether. Comme l'ont révélé les Paradise Papers en 2017, la société Tether Holdings Ltd. a été enregistrée dans les îles Vierges britanniques en septembre 2014 par Giancarlo Devasini et Philip Potter. On peut aussi citer le cas de Stuart Hoegner, qui a longtemps été conseiller pour les deux entreprises.

L'équipe de direction de Bitfinex en 2018 (Bitfinex.com)

Cette connivence a aidé Tether à se lancer sur le marché. Le 15 janvier 2015, L'USDT a été ajouté sur Bitfinex en tant que méthode de dépôt et de retrait en dollars. Cette intégration a permis de garantir la convertibilité d'un point de vue pratique : l'utilisateur moyen pouvait ainsi envoyer de l'USDT sur Bitfinex, obtenir le montant équivalent en dollars, et les retirer par un autre moyen.

Peu à peu, les fondateurs officiels de Tether se sont retirés du projet (l'implication de Brock Pierce ayant cessé en 20153) et Bitfinex a pris le relai. En 2018, la société Tether Holdings Ltd. était ainsi contrôlée à 86 % par quatre individus, tous impliqués dans la plateforme de change : Giancarlo Devasini (43 %), Jean-Louis van der Velde (15 %), Stuart Hoegner (15 %) et Christopher Harborne (12 %).

Les plateformes de change et la bulle de 2017

Le jeton de Tether constituait une aubaine pour les plateformes de change et leurs utilisateurs. D'une part, les plateformes avaient du mal à se bancariser, et voyaient dans l'USDT un mode de dépôt et de retrait fiable en dollars (Liberty Reserve était fermée depuis mai 2013). D'autre part, Tether permettait aux utilisateurs de ne pas réaliser une cession contre une monnaie étatique, et par conséquent de ne pas avoir à payer la taxe sur les plus-values immédiatement (cette échappatoire a été abrogée en 2018 aux États-Unis).

L'intégration aux principales plateformes de l'écosystème s'est déroulée entre 2015 et 2017. La place de marché Poloniex (très populaire à cette époque-là) a ajouté l'USDT à son offre en février 2015. La cotation au comptant créée a permis au jeton d'apparaitre sur CoinMarketCap le même jour. Dans les deux années qui ont suivi, la plupart des plateformes ont également intégré le stablecoin : ShapeShift en avril 2015, Cryptsy en mai, Bittrex en décembre, Kraken en mars 2017 et la toute nouvelle Binance en août 2017.

En 2017, avec le marché haussier du prix du bitcoin, le phénomène a commencé à prendre de l'ampleur. Le nombre d'USDT émis est passé de 7 millions à la fin de l'année 2016 à 55 millions en mars 2017, puis à 445 millions en septembre. À la fin de l'année, il y avait plus d'un milliard d'USDT en circulation !

Cette croissance du Tether USD ne s'est pas faite sans remontrances, dont certaines sont provenues d'un internaute se faisant appeler Bitfinex'ed, qui s'est spécialisé dans la révélation des manœuvres parfois douteuses de Bitfinex et de Tether. Des doutes ont ainsi plané sur le fait que la société Tether Ltd. conservait bien tout en réserve et n'en profitait pas pour faire des investissements risqués. On a suspecté la société d'acheter du bitcoin en masse pour faire monter son prix et nourrir l'enthousiasme spéculatif, de façon à accroitre la demande pour les USDT sur les plateformes de change et à acheter plus de BTC. On a aussi questionné la relation incestueuse qu'entretenait Tether avec Bitfinex, qui venait de subir un piratage catastrophique (120 000 bitcoins volés soit environ 70 millions de dollars) et qui rencontrait des problèmes de bancarisation.

Ces soupçons sont devenus réalité en 2021 lorsque la société a été condamnée à payer une amende de 41 millions de dollars par la CFTC, pour n'avoir détenu « des réserves fiduciaires suffisantes pour la garantie des jetons USDT en circulation que pendant 27,6 % du temps sur une période de référence de 26 mois comprise entre 2016 et 2018 ». Cependant, Tether a fini par se mettre en règle en 2019, et elle a depuis adopté une stratégie de transparence, en publiant un bilan détaillé de ses avoirs à la fin de chaque trimestre.

La finance décentralisée

À partir de la fin de l'année 2017, le Tether USD a commencé à être émis sur d'autres chaines de blocs, qui se présentaient comme des plateformes dédiées aux contrats autonomes. Le système Ethereum, qui venait de connaitre le succès grâce à la « folie des ICO », a ainsi accueilli une première émission d'USDT en novembre 2017. D'autres ont suivi : Tron en 2019, puis Solana et Avalanche en 2021.

Mais le phénomène ne s'est pas arrêté là, et des concurrents à Tether sont apparus. Le principal, l'USDC, a été lancé en 2018 par la société Circle, et il est aujourd'hui 2,3 moins gros que l'USDT. On peut également citer le dai, stablecoin collatéralisé supposément décentralisé, qui a été lancé en décembre 2017, renommé USDS en 2024, et qui est aujourd'hui garanti pour moitié par de l'USDC.

Cette construction a posé les bases de la « finance décentralisée » (ou DeFi), qui se proposait de reproduire les outils du système financier traditionnel (comme le prêt sur gages, l'échange boursier ou les produits dérivés) de manière numérique, décentralisée, ouverte et transparente. Cette tendance a connu une grande popularité pendant l'été 2020, à tel point que ce dernier a pris le surnom de « DeFi Summer ».

La vague de la finance décentralisée a largement fait les affaires de Tether, qui voyait son stablecoin être utilisé au sein de protocoles divers en tant que garantie ou de moyen d'échange. Le nombre d'USDT en circulation est ainsi passé de 4,3 milliards en avril 2020 à 83 milliards en avril 2022, soit une multiplication par 19 en deux ans. La finance décentralisée a également élargi le modèle économique des stablecoins : pour l'utilisation des protocoles de DeFi, la détention de stablecoins devait se faire en propre, plutôt que par le biais de plateformes de change centralisées. L'activité directe de ces jetons sur les chaines de blocs (jusqu'alors quasi inexistante) a ainsi connu une croissance prodigieuse : le volume mensuel d'USDT transférés a ainsi dépassé les 600 milliards de dollars en avril 2021.

Évolution du volume on-chain mensuel de l'USDT (source : Paolo Ardoino)

Le dollar numérique pour le monde en développement

Un autre cas d'utilisation s'est développé durant la même période : l'utilisation de Tether dans les pays en développement, que ce soit en Amérique latine, en Asie du Sud-Est, au Proche-Orient ou en Afrique. Les habitants de certaines régions du monde, et l'Amérique latine en particulier, utilisent souvent le dollar, de manière formelle ou informelle, en raison de sa volatilité réduite et de son acceptation mondiale. Dans les pays où le taux d'inflation est élevé, les gens recherchent en effet une réserve de valeur fiable à court terme, qui ne soit pas sujette à des cycles spéculatifs comme le bitcoin. Cela s'est vu en Argentine lorsque, dans les années 2010, la forte inflation du peso couplé à un contrôle des changes strict a provoqué l'apparition d'une unité de compte parallèle appelée le « blue dollar », suivant le taux de change du marché noir, plus élevé que le taux de change officiel.

Au fur et à mesure des années, l'utilisation de l'USDT et des stablecoins dans ces pays s'est popularisée, notamment par le biais de solutions de transfert à frais faibles, comme la blockchain Tron, la surcouche Polygon ou le système de transfert interne de Binance. On a ainsi pu voir Tether et les stablecoins être adoptés localement dans des pays variés comme l'Argentine, le Brésil, la Colombie, le Venezuela, la Bolivie, le Liban, la Turquie, le Nigéria, les Philippines ou le Vietnam. Cette adoption se traduit en particulier par une demande forte sur les plateformes de change, où le change entre les monnaies nationales et les stablecoins est beaucoup plus élevé.

Part du volume sur les plateformes en change en Amérique latine en 2023–2024 (source : Chainalysis)

À partir de 2022, la communication de Tether s'est davantage axée sur ce cas d'utilisation, pour mettre en avant son côté humanitaire. La société se présente comme une bienfaitrice qui vient résoudre les problèmes que les gens rencontrent avec leurs systèmes monétaires locaux. Tether rappelle ainsi régulièrement que l'une de ses missions est d'apporter l'« inclusion financière » aux populations qui n'ont pas nécessairement accès aux solutions occidentales. À cette fin symbolique, Tether a déplacé son siège social au Salvador en janvier 2025.

Ce changement de communication coïncide avec l'émergence de Paolo Ardoino à la tête de la société. Paolo Ardoino est un programmeur et entrepreneur italien, qui se spécialisait à l'origine dans la cybersécurité et dans la fintech. Il a rejoint Bitfinex en tant que développeur en 2014 et il en est devenu le directeur technique en 2016 (position qu'il occupait toujours en 2025). En parallèle, il a été nommé directeur technique de Tether Ltd. en 2017. En 2023, Paolo Ardoino a commencé à s'exprimer au nom de l'entreprise, et il a finalement accédé au poste de PDG en décembre de la même année, succédant à Jean-Louis Van Der Velde. Il a ainsi accompagné la troisième phase de la croissance de Tether qui s'est produite entre 2023 et aujourd'hui.

Le succès de Tether

Ces différentes utilisations de l'USDT (plateformes de change, finance décentralisée, réserve de valeur dans les pays en développement) se sont révélées extrêmement lucratives pour Tether. Après une année 2022 difficile — lors de laquelle le prix des cryptomonnaies a fortement baissé, ce qui a entrainé des conversions en dollars, notamment à la suite de l'effondrement du stablecoin algorithmique TerraUSD en mai — la quantité d'USDT en circulation a continué à croitre, en doublant en l'espace de 3 ans. Elle est ainsi passé de 83 milliards en avril 2022 à 174 milliards en septembre 2025.

Évolution du nombre d'USDT en circulation (source : Paolo Ardoino)

Ce succès s'est révélé particulièrement lucratif pour Tether, qui tire ses bénéfices de ses placements : tout dépôt est ainsi placé sur un produit financier qui lui rapporte un intérêt. Par exemple, les bons du Trésor à échéance courte (la principale garantie derrière l'USDT aujourd'hui) rapportent aujourd'hui 3,8 % par an, ce qui représente une coquette somme si le montant placé s'élève à plusieurs dizaines de milliards de dollars (6,6 milliards d'intérêts pour 174 milliards de principal). L'entreprise a relativement peu de charges (200 employés environ), si bien que ses bénéfices approchent de son chiffre d'affaires. Entre octobre 2024 et septembre 2025, la société a ainsi généré un bénéfice net de plus de 10 milliards de dollars ! Par comparaison, le résultat net de Blackrock ont été de 6,3 milliards de dollars en 2024.

Il semble inutile de préciser que les quelques personnes impliquées dans l'entreprise en ont profité grassement. Les quelques associés impliqués dans la société sont ainsi devenus milliardaires. C'est en particulier le cas de Giancarlo Devasini, dont la fortune est estimée à 22,4 milliards de dollars par Forbes, qui a été sacré l'« homme le plus riche du Tessin » en 2024. Paolo Ardoino possèderait lui un patrimoine d'environ 9,5 milliards de dollars.

Cependant, la réussite de Tether n'est pas seulement attribuable à des objectifs qui seraient purement altruistes ; elle cache aussi des intérêts autrement plus cyniques, relevant de l'impérialisme américain.

Un outil de l'impérialisme américain

Les États-Unis d’Amérique se sont construits sur un modèle expansionniste dès leur création. Après avoir colonisé un vaste territoire continental lors de la « Conquête de l'Ouest », ils ont commencé à exercer une influence de plus en plus grande à l'étranger, en intervenant militairement si le besoin se faisait ressentir. En particulier, ils ont revendiqué une domination croissante sur les Amériques (qu'ils appellent l'« hémisphère occidental »), conformément au corollaire Roosevelt de la doctrine Monroe, formulé par Theodore Roosevelt en 1904 et rappelé dans la dernière « stratégie de sécurité nationale » publiée en décembre 2025. Leur implication dans la Première et surtout dans la Seconde Guerre mondiale leur a permis de former une véritable armée permanente et d'accroitre leur influence militaire autour du monde, pour les mener à leur situation d'aujourd'hui.

Cet impérialisme est aussi passé par la monnaie. Le rôle du dollar à l'international est en effet déterminant pour financer l'État fédéral américain (grâce au seigneuriage) et, ce qui est une caractéristique plus récente, pour contrôler les échanges économiques (censure). Les accords de Bretton Woods signés à la fin de la Seconde Guerre mondiale ont par exemple constitué une vassalisation monétaire des États européens aux États-Unis, un état de fait constaté en 1964 par Valéry Giscard d'Estaing et le général de Gaulle (alors au pouvoir en France) qui dénonçaient le « privilège exorbitant » du dollar. On peut aussi citer le régime des pétrodollars, instauré au début des années 70 par influence diplomatique, qui a obligé les pays exportateurs de pétrole du Moyen-Orient à utiliser uniquement la monnaie américaine pour vendre leur production, assurant une demande certaine pour le billet vert.

Aujourd'hui, les stablecoins adossés au dollar forment une aubaine unique pour l'État fédéral. Alors que le régime de pétrodollars décline et que le taux de change chute à cause des droits de douane imposés par Donald Trump en début d'année4, il est devenu en effet vital pour les États-Unis de trouver d'autres moyens permettant de continuer à financer leur train de vie, et les stablecoins en font partie. Tether en particulier est devenu l'un des principaux créanciers de l'État fédéral : depuis 2021, les réserves en instruments financiers sont conservées auprès de la société de courtage Cantor Fitzgerald (dont le PDG et actionnaire majoritaire, Howard Lutnick, est devenu secrétaire au commerce des États-Unis en 2025) et se composent principalement de bons du Trésor américain. En septembre 2025, les bons du Trésor représentaient 62 % des réserves totales de Tether Ltd., ce qui plaçait la société au niveau de la 17e position dans le classement des États détenant de la dette américaine, au-dessus de la Corée du Sud.

En outre, Tether entretient des relations de plus en plus étroites avec l'État fédéral, ce qui offre à ce dernier une mainmise sur les opérations financières réalisées avec le stablecoin. En décembre 2023, Paolo Ardoino déclarait ainsi que « Tether [aspirait] à devenir un partenaire de classe mondiale pour les États-Unis, en continuant à aider les forces de l'ordre et à étendre l'hégémonie du dollar à l'échelle mondiale ». L'USDT constitue donc une arme de diffusion du dollar autour du monde, en étant transféré par le biais d'un système décentralisé, qui échappe au contrôle direct des États les plus faibles.

L'internétisation de la monnaie a pour effet d'accentuer la guerre monétaire entre les États, car il devient plus aisé de faire circuler sa monnaie sur un territoire étranger sans en contrôler le cadre règlementaire. C'est ce qui explique la récente réaction de l'oligarchie européenne, qui s'est largement opposée à l'essor des stablecoins adossés au dollar. La législation de l'Union européenne a ainsi récemment provoqué un retrait de l'USDT des plateformes de change, Tether ayant refusé de se conformer aux dispositions du règlement MiCa entrées en vigueur en juin 2024, jugées trop restrictives. En parallèle, la BCE a repris le développement de son euro numérique (MNBC), et un consortium composé de dix banques européennes a mis en chantier un nouveau projet de stablecoin adossé à l'euro.

De son côté, l'État fédéral américaine a également serré la vis : même s'il veut pousser les stablecoins, il tient à ce qu'ils ne soient pas arrimés à une monnaie étrangère et qu'ils puissent être contrôlé sur son propre territoire. Le 18 juillet 2025, l'administration Trump a ainsi fait passer le GENIUS Act, qui a clarifié (et alourdi) la règlementation autour des stablecoins. La loi, qui devrait rapidement entrer en vigueur, exige que les stablecoins circulant aux États-Unis soient adossés à 100 % par des actifs liquides liés au dollar américain, afin de « protéger les consommateurs » et de « générer une demande accrue pour la dette américaine et consolider le statut du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale ». De plus, elle impose aux émetteurs de stablecoins de « mettre en place des programmes efficaces de lutte contre le blanchiment d'argent et de conformité aux sanctions, comprenant les évaluations des risques, la vérification des listes de sanctions et l'identification des clients ». Pour se conformer, Tether a annoncé le lancement d'un nouveau jeton, l'USAT, qui suivra la législation américaine. La société a embauché Bo Hines, ancien conseiller sur les cryptomonnaies auprès de la Maison-Blanche, pour gérer sa branche américaine.

Cette approbation officielle a provoqué une nouvelle vague dans la création de stablecoins. On a ainsi vu PayPal émettre son propre stablecoin, le PYUSD, sur Ethereum en 2022. De même, le service financier World Liberty Financial, cofondé entre autres par les fils de Donald Trump (Eric, Donald Jr. et Barron), a lancé un jeton de ce type appelé USD1 le 28 janvier 2025. Les stablecoins ont donc un bel avenir devant eux aux États-Unis.

Le cheval de Troie : Bitcoin ou Tether ?

Un cheval de Troie est un cadeau qui s'avère être un piège. C'est une référence au mythique cheval de bois offert lors de la guerre de Troie par les Mycéniens, qui combattaient les Troyens. Les Mycéniens se cachaient en réalité à l'intérieur, si bien que les Troyens ont provoqué leur propre destruction en amenant le cheval entre les murs de leur cité.

Cette métaphore est régulièrement utilisée dans l'écosystème des cryptomonnaies. Bitcoin est ainsi parfois désigné comme un « cheval de Troie de la liberté » : un actif alléchant offert au système financier qui s'empresserait de l'adopter, ce qui conduirait à détruire la base sur laquelle il repose, c'est-à-dire le contrôle sur la monnaie.

Mème Internet présentant Bitcoin comme le cheval de Troie de la liberté (Alex Gladstein)

Une variante de cette métaphore est apparue plus récemment pour impliquer le stablecoin : d'après cette théorie, Tether serait le cheval de Troie de Bitcoin, en constituant une étape de transition entre la monnaie fiat et la monnaie libre. Cette vision est entre autres portée par Paolo Ardoino lui-même, qui est un bitcoineur convaincu et qui voit l'USDT comme une solution temporaire, permettant de faciliter l'adoption de Bitcoin.

Capture de la présentation de Paolo Ardoino à la conférence Bitcoin 2025 à Las Vegas, intitulée « Why Tether Loves Bitcoin » (source : Bitcoin Magazine)

Tether constitue effectivement un atout pour Bitcoin, en tout cas à court terme. La société est l'un des plus gros détenteurs de bitcoin : dans son rapport de septembre, il est indiqué qu'elle possédait directement plus de 86 000 bitcoins en réserve, soit près de 10 milliards de dollars. Elle contrôle également 116 tonnes d'or, dont 12 servent à garantir son stablecoin indexé à l'once d'or, le Tether Gold (XAUT).

De plus, l'implication de Tether dans Bitcoin va plus loin qu'une simple détention : la société finance largement l'écosystème, en s'impliquant dans des levées de fonds d'entreprises liées de près ou de loin à Bitcoin dont Bitrefill, BTCPayServer ou Synonym. Tether s'investit également dans l'éducation autour de la cryptomonnaie, en finançant l'université en ligne gratuite PlanB Network ou des évènements comme la conférence de Lugano.

Investissements de Tether entre 2020 et 2025 (source : Bennett Tomlin pour Protos)

Cette vision pour Tether est partagée par Saifedean Ammous, l'économiste auteur de L'Étalon-bitcoin et maximaliste présumé. Ce dernier a fait l'apologie du stablecoin dans son intervention à la conférence de Las Vegas en mai, où il cherchait à montrer que le succès de Tether serait également positif pour Bitcoin, concluant que l'USDT était « un bon moyen de s'affranchir progressivement du dollar ». Dans son argumentaire, il admet que Tether absorbe une partie de la dette américaine, mais que cela ne suffit pas à la faire diminuer ; à terme, cette dette est vouée à être supprimée, directement par le défaut de paiement ou indirectement par la dévaluation du dollar. Face à cette double menace, Tether est incité à se couvrir en achetant d'autres actifs indépendants du dollar comme l'or et le bitcoin. Le déclin de la monnaie américaine ferait que l'USDT finirait par se découpler du dollar à la hausse, un USDT s'échangeant contre plus d'un dollar. Le Tether deviendrait alors une monnaie privée adossée d'abord à plusieurs actifs de réserves, et à terme uniquement au bitcoin en raison de sa rareté absolue.

Bref, cette vision correspond à peu près au rêve de Peter Thiel pour PayPal, qui voulait à terme en faire « une nouvelle monnaie sur Internet qui supplante le dollar américain5 » comme nous l'avons vu au début de cet article. Ainsi, bien qu'il existe des différences entre les deux, nous pouvons nous attendre à ce que Tether connaisse le même destin que PayPal.

Le cheval de Troie de l'asservissement financier

Tether est un service centralisé qui, bien que son siège se situe dans une juridiction hors des États-Unis, est directement lié (comme son nom l'indique) au dollar. De ce fait, si la société voulait ignorer les lois américaines, l'État fédéral pourrait intervenir dans le cadre de l'« extraterritorialité du droit américain », comme il l'a fait pour Liberty Reserve en 2013. Tether Ltd. est donc contrainte de s'y soumettre, ce qu'elle est d'ailleurs en train de faire avec le GENIUS Act.

Aux États-Unis, le déploiement d'une monnaie numérique de banque centrale a été interrompu par l'arrivée au pouvoir de Donald Trump. Toutefois, il ne s'agit pas d'un rejet d'une monnaie numérique centralisée, les stablecoins formant une « monnaie programmable et surveillable », pour reprendre l'expression de Mark Goodwin. Comme nous l'avons laissé entendre, Tether gèle régulièrement des comptes en suivant les directives américaines et en collaborant avec les agences de renseignement. En mars 2025, la société a par exemple aidé le Secret Service à bloquer 23 millions de dollars de fonds illicites liés à des transactions sur la plateforme de change russe Garantex, soumise à des sanctions. Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres, même si les gels semblent pour l'instant se limiter aux opérations criminelles de grande envergure. Bien loin d'apporter la liberté monétaire tant espérée, le Tether USD porte ainsi en lui les germes de la censure financière. C'est en cela qu'il constitue un cheval de Troie de l'asservissement financier : c'est un piège voué à se refermer, nonobstant la bonne foi des acteurs impliqués.

À la différence de la monnaie numérique de banque centrale, la menace des stablecoins est plus subtile et insidieuse, car ils ont bel et bien une utilité, surtout dans le cas où ils bénéficieraient d'une grande latitude comme c'est le cas aujourd'hui. De plus, ils sont issus par des sociétés privées, en théorie séparées du pouvoir central, ce qui ajoute une étape dans l'application de la censure. C'est pourquoi il est plus difficile de les critiquer, contrairement aux MNBC.

Le fait est que les stablecoins profitent principalement au dollar et à l'empire américain, pas au bitcoin. Pourtant, la complaisance vis-à-vis de Tether est particulièrement grande chez les partisans les plus zélés de Bitcoin, dont un bon nombre n'hésitent pourtant pas à mépriser ouvertement les cryptomonnaies alternatives parce qu'elles seraient des « shitcoins ». On peut par exemple penser à Adam Back, qui est un soutien de longue date de Bitfinex et de Tether, notamment à cause de leur implication dans la sidechain Liquid développée par son entreprise, Blockstream. En effet, puisque Tether finance aujourd'hui une grande partie de l'écosystème, les gens recevant des fonds sont incités à ne pas trop critiquer l'USDT, et même à ne pas s'autoriser à penser que ce serait un problème. Pour reprendre les mots d'Upton Sinclair, « il est difficile de faire comprendre quelque chose à un homme lorsque son salaire dépend précisément du fait qu'il ne la comprenne pas ».

Cette situation est préoccupante pour Bitcoin car l'USDT est clairement un concurrent direct de la cryptomonnaie. Le stablecoin de Tether est en train de devenir la monnaie d'Internet, alors que le bitcoin se transforme chaque jour un peu plus en un or d'investissement qu'il conviendrait de conserver dans un coffre. Le rêve d'une adoption par la base est en train de lentement s'évanouir : la confidentialité sur la chaine de blocs est férocement combattue, l'évolution du protocole s'ossifie davantage, les débats futiles se multiplient, les grandes conférences se sont transformées en séminaires politiques, etc.

Mais la guerre n'est pas perdue. Le prix devrait arrêter de monter comme il l'a fait par le passé — les rendements des cycles de hausse sont décroissants au cours du temps — ce qui devrait rétablir un équilibre entre les gens qui s'intéressent à ce que Bitcoin apporte réellement, et ceux qui sont là pour réaliser un gain financier rapide. Les règlementations de plus en plus drastiques devraient pousser les acteurs à opter pour une plus grande décentralisation, à la fois pour la conservation, pour le minage et pour le commerce. Et dans le cas extrême où l'instance BTC serait définitivement capturée, nous pourrons profiter des autres mises en œuvres du concept. Bitcoin est une trop bonne idée pour qu'on la laisse mourir.


Notes

Illustration : image générée avec Grok 4 / xAI. Texte : écrit intégralement sans LLM. Un grand merci à Édouard G. pour avoir relu cet article.

  1. Peter Thiel a été l'élève du philosophe René Girard à Stanford, qui a laissé une profonde empreinte sur lui comme en témoignent ses interventions publiques jusqu'à aujourd'hui. ↩︎
  2. Propos rapportés par Eric M. Jackson dans The PayPal Wars (World Ahead Pub., 2012). ↩︎
  3. Brock Pierce s'est rattrapé en fondant Block.one en 2017, société qui a réalisé une ICO de plus de 4 milliards de dollars pour la plateforme de contrats EOS dans l'année. ↩︎
  4. Cette décision de Donald Trump, qui semble paradoxale étant donné qu'elle affaiblit le dollar, constitue une démarche que certains analystes ont qualifié de mercantiliste ou colbertiste, qui intervient dans un contexte de conflit mondial croissant. ↩︎
  5. Peter Thiel, De zéro à Un (Lattes, 2016). Traduction de Johan-Frederik Hel Guedj. ↩︎

La droite, la gauche et Bitcoin

June 3rd 2023 at 11:58

Bitcoin proviendrait de l’extrême-droite. C’est en tout cas la thèse exposée par Nastasia Hadjadji dans son livre No Crypto, paru le 26 mai 2023, et dans une entrevue accordée à Numerama à cette occasion. Elle rejoint en cela le chercheur américain David Golumbia qui postulait déjà en 2016 que Bitcoin s’inscrivait dans un mouvement de droite radicale.

Cette prise de position n’a pas manqué de faire réagir les bitcoineurs de tous bords. Certains se sont amusés de ce point de vue qui, il faut bien le dire, est caricatural. D’autres se sont empressés de démontrer la fausseté de cette affirmation, précisant que non, Bitcoin n’était pas borné à l’extrême-droite, voire qu’il n’avait rien à voir avec cette sensibilité politique.

Il s’agit évidemment d’une attaque sordide contre la réputation de la cryptomonnaie, par association avec une part du spectre politique largement conspuée par le grand public, ce qui en rhétorique s’appelle un empoisonnement du puits. Toutefois, l’idée de Nastasia Hadjadji porte en elle un peu de vérité, ce qui explique les réactions. En outre, elle a le mérite de remettre sur la table le sujet du clivage politique, et en particulier de celui qui existe au sein des personnes qui s’intéressent à Bitcoin, le sujet qui va nous intéresser dans cet article.

Que sont la droite et la gauche ?

Il existe une grande confusion en ce qui concerne les concepts politiques de droite et de gauche, et a fortiori d’extrême-droite et de d’extrême-gauche. Il arrive souvent qu’on les associe respectivement à la liberté et à l’égalité, ou plus précisément au libéralisme et au socialisme. On peut aussi leur attribuer des valeurs comme le rigorisme et la hiérarchie d’un côté et le laxisme et le désordre de l’autre. On peut également imaginer que l’extrême-droite doive nécessairement être fasciste et que l’extrême-gauche doive obligatoirement être communiste. Tous ces présupposés empêchent une compréhension claire de la chose, à tel point que beaucoup disent aujourd’hui que ces concepts n’ont aucun sens et les rejettent en bloc.

Cependant, il existe une méthode pour interpréter correctement ces concepts de droite et de gauche : c’est le modèle de l’historien Philippe Fabry donnant une définition universelle et intemporelle du clivage politique. Ce modèle (comme tous les modèles) est faux : les gens sont complexes, ils ne sont pas de droite ou de gauche de manière absolue, peuvent changer de camp, peuvent s’extraire momentanément du clivage par la réflexion, etc. Mais il a l’avantage de s’approcher suffisamment de l’observation pour nous être utile.

Ce qu’il faut comprendre c’est que le clivage entre la droite et la gauche n’est pas issu des idées des gens qui en font partie, mais de leur sensibilité politique. Le positionnement dans le spectre politique est lié à la sensibilité face à la lente évolution de l’ordre établi, c’est-à-dire au progrès. La droite est ainsi conservatrice, hostile au progrès. La gauche est progressiste, favorable au changement politique. L’extrême-droite est réactionnaire, ayant tendance à considérer que « c’était mieux avant » et qu’il faudrait revenir à un ordre établi antérieur. L’extrême-gauche est révolutionnaire, et prône l’instauration d’un modèle de société complètement nouveau. Les gauches et droites modérées sont par essence réformistes et adhèrent au système en place tandis que les extrêmes partagent une volonté de bouleversement.1

Les sensibilités politiques peuvent être dues à de multiples facteurs, dont notamment la personnalité individuelle, mais leur importance statistique dépend de la position économique et sociale des individus. Ceux qui sont satisfaits de l’ordre actuel ont tendance à vouloir le conserver et à se rapprocher de la droite, ceux qui sont insatisfaits ont tendance à vouloir le changer et à s’allier avec la gauche. Ceux qui ont été déclassés par une évolution politique, tels que les nobles français au XIXème siècle ou les bourgeois au XXème siècle, ont une affinité naturelle de l’extrême-droite. Les nouveaux exclus à l’inverse, comme les bourgeois du XVIIIème siècle ou les ouvriers du XIXème siècle, ont tendance à graviter autour de l’extrême-gauche.

De plus, les idées au sein de ce clivage ont tendance à évoluer au cours du temps, dans un mouvement sinistrogyre (« tournant à gauche ») qui remplace les anciennes idées par de nouvelles provenant de l’extrême-gauche. Ce mouvement est parfaitement identifiable dans le cas de France post-révolutionnaire. Par exemple, le républicanisme classique, plutôt libéral et soutenu par la bourgeoisie, était d’extrême-gauche du temps de la Restauration, a migré vers la gauche modérée au moment de la monarchie de Juillet, est devenu de droite durant la Troisième République, pour finir sa vie à l’extrême-droite après la Seconde Guerre mondiale, notamment au travers de la réaction poujadiste.

La partie intéressante du modèle de Fabry est qu’il scinde le clivage en trois sous-catégories : une part réformiste, une portion autoritaire et une partie dite anarchiste. La première se retrouve plus au centre tandis que les deux autres se retrouvent naturellement davantage aux extrêmes. Les extrêmes autoritaires considèrent que c’est une trop grande liberté qui nuit à leur idéal politique (le stalinisme et l’hitlérisme en sont l’incarnation) tandis que les extrêmes libertaires croient que c’est le manque de liberté qui les empêche à leur ordre politique d’émerger. La France du XXème siècle ainsi connu son lot de libertaires de gauche, comme Albert Camus, et d’anarchistes de droite, comme Louis-Ferdinand Céline. Un exemple plus ancien de réactionnaire anarchisant est celui d’Étienne de la Boétie qui, dans son Discours de la servitude volontaire écrit en 1549, se désolait de la centralisation du pouvoir entre les mains du roi au détriment de la noblesse féodale dont il faisait partie.

Centrisme, populisme et libertarianisme

De par leur attachement à l’ordre établi et par leur rejet des extrêmes, les progressistes et les conservateurs les plus modérés peuvent être amenés à s’allier dans un élitisme centriste. Ce phénomène de crispation s’accompagne alors d’un refus d’écouter (et de relayer) les idées provenant des extrêmes. C’est précisément la position politique de l’« extrême-centre » d’Emmanuel Macron, qu’il a même revendiquée en 2022.

En réaction, les extrêmes peuvent être amenés à s’allier dans un populisme bilatéral, malgré leurs positions divergentes sur certaines questions. En effet, l’absence d’influence politique créée par la crispation des élites centristes pousse les extrêmes à rejeter l’ordre établi et à vouloir « faire sans ». Récemment, le mouvement des Gilets Jaunes en 2018 et l’opposition au passe sanitaire en 2020 nous ont été des illustrations claires d’un tel populisme.

Ce type de mouvement populiste n’est pas nouveau et a existé par le passé. C’était par exemple le cas du boulangisme, un mouvement s’étant formé autour de la figure du général Boulanger à la fin des années 1880, qui recueillait à la fois le soutien de socialistes et de radicaux à gauche, et de bonapartistes et de royalistes à droite. On peut aussi citer l’exemple de William Jennings Bryan aux États-Unis, dont l’action explique en partie comment le parti démocrate a pu passer de droite à gauche au début du XXème siècle.

Le libertarianisme américain formé au début des années 1970 était lui-même une mouvement populiste jouant sur les deux tableaux. Il a en effet été fondé comme une doctrine rejetant l’ordre établi et réunissant le laissez-faire économique de l’ancienne droite (la droite qui s’opposait au New Deal de Franklin Roosevelt en son temps) et la liberté des mœurs défendue par la nouvelle gauche (une gauche se distinguant de l’ancienne gauche marxisante par son attachement aux causes sociétales). En somme, il faut comprendre le libertarianisme comme une tentative d’union des franges anarchistes de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche étasuniennes.

Depuis, le mouvement s’est partiellement désagrégé du fait de la montée de la tension politique. À droite, le mouvement a par exemple permis l’émergence du Tea Party en 2008 et l’élection de Donald Trump en 2016. À gauche, la liberté des mœurs a été récupéré par les groupuscules intersectionnels (parfois dits « woke » même si le terme est vague) désirant utiliser la violence politique pour défendre ou venger les victimes de discriminations, comme par exemple le mouvement LGBTQI+ et Black Lives Matter.

Les sensibilités politiques des bitcoineurs

Venons-en maintenant à Bitcoin. Bitcoin est, par conception, une forme de monnaie qui s’inscrit en opposition à l’ordre établi. Il permet de posséder sa richesse de manière souveraine, sans censure ni inflation, de faire sécession et de rompre les liens avec le pouvoir politique en conquérant « un nouveau territoire de liberté ».

Il est normal d’y retrouver des personnes un tant soit peu hostiles à l’ordre établi, parce qu’elles le considèrent trop progressiste ou, à l’inverse, trop conservateur. Bitcoin est également d’inspiration anarchiste : les bitcoineurs ne prônent pas le recours à l’autorité pour arriver à leur modèle de société, mais au contraire l’utilisation de la liberté. C’est pourquoi Bitcoin est généralement soutenu par les franges libertaires de la population, qui sont nécessairement plus nombreuses aux extrêmes.

C’est aussi pourquoi il ne peut pas y avoir de réel bitcoineur convaincu au centre, l’invention de Satoshi Nakamoto impliquant nécessairement un désaccord avec la lente évolution de l’ordre établi. Les centristes français utilisent l’euro et se satisfont des décisions de Christine Lagarde.

Les mouvements qui ont mené à Bitcoin recoupent également les franges extrêmes de la société. On a vu que le libertarianisme impliquait des sensibilités d’extrême-gauche et d’extrême-droite. De même, ces sensibilités se retrouvent dans le crypto-anarchisme et l’école autrichienne d’économie, même si les proportions ne sont pas les mêmes.

On peut ainsi retrouver une sensibilité plus révolutionnaire chez les cypherpunks, notamment à cause de leur attachement aux nouvelles technologies, ce qui fait que beaucoup d’entre eux étaient également transhumanistes. De l’autre côté, on retrouve une sensibilité réactionnaire plus prononcée chez les partisans de l’école autrichienne d’économie, ce qui peut se constater par exemple par une certaine nostalgie de l’étalon-or classique. On peut même observer une certaine nostalgie de la monarchie chez Hoppe (qui n’est pas pour autant une adhésion, Hoppe reste entièrement libertarien), et en particulier de l’Empire austro-hongrois d’avant la Première Guerre mondiale, régime dans lequel l’école autrichienne s’est développé. Cela ne veut pas dire pour autant que ces deux mouvement doivent être catégorisés comme d’extrême-gauche et d’extrême-droite : il existe des éléments réactionnaires chez les cypherpunks, comme la vigilance face à la dystopie héritée du cyberpunk, et des éléments révolutionnaires au sein l’école autrichienne d’économie, comme l’avis favorable à propos du bitcoin. Mais la tendance est là, et explique les tensions qui peuvent exister dans la communauté.

Le clivage parmi les bitcoineurs existe donc. À l’international, l’opposition se manifeste notamment sur des questions comme le changement climatique, la crise sanitaire de 2020, la consommation de viande, la pratique de la musculation ou la piété religieuse. On peut retrouver cette séparation au sein des personnalités de l’écosystème : à gauche, se trouvent par exemple l’éducateur Andreas Antonopoulos et le développeur Matt Corrallo ; à droite, l’économiste Saifedean Ammous et le maximaliste Aleksandar Svetski.

En France, le clivage existe également, même s’il est plus local et teinté d’idéal social marxiste. D’un côté, nous avons des bitcoineurs plutôt de droite attachés aux valeurs dites traditionnelles, qui déplorent les politiques monétaires des banques centrales qui financent les projets progressistes, qui s’opposent à la « grande réinitialisation » de Klaus Schwab et qui instaurerait notamment une monnaie numérique de banque centrale et qui ferait disparaître l’argent liquide. De l’autre, nous avons des bitcoineurs plutôt de gauche attachés au progrès, qui souhaitent numériser la monnaie, développer l’identité numérique et toutes sortes d’innovations dans le cyberespace, qui voient Bitcoin comme un « commun numérique sans frontière », une meilleure manière d’organiser la société et un outil inclusif permettant de lutter contre la censure des opprimés et des « pas comme il faut ».

Ce clivage se constate par les tentatives de communication qui ont pu être faites avec des personnalités politiques françaises. D’un côté, on a pu voir le collectif Sortie de Banque passer sur la chaîne de Florian Philippot en décembre 2022 pour montrer comment Bitcoin pouvait aider le mouvement souverainiste opposé aux projets de l’UE. On a également vu un Zemmour donner une opinion assez favorable des cryptomonnaies et visiter les locaux de Ledger en février 2022. De l’autre, on a pu voir l’historien et auteur Jacques Favier aller présenter Bitcoin devant des militants de la France Insoumise en 2018. Notons aussi les liens d’Alexis Roussel, créateur de Fastcoin et de Nym, avec le Parti Pirate.

Toutefois, cette tension est loin d’être catastrophique. Dans l’ensemble, les deux camps partagent leur détestation commune du contrôle de l’État sur la monnaie et leur volonté de vivre une vie libérée des manipulations réalisées sur la monnaie. C’est sur ce plan-là que l’accord est possible.

Tout comme chacun possède une personnalité, tout le monde a sa sensibilité politique et sa manière de voir l’évolution du monde. Chacun va mettre en valeur un aspect différent de Bitcoin de son côté : certains vont insister sur le côté international et faire la part belle aux pays du tiers monde injustement coupés du système financier mondial, d’autres vont parler de la censure financière qui sévit en Occident, d’autres encore de la création monétaire massive par les banques centrales. Et on ne saurait que profiter de cette richesse des points de vue.


Notes

  1. Le sens politique de droite et de gauche, lié notamment à la position dans l’Assemblée nationale en 1789, est probablement issu de son sens religieux, qui provient lui-même de la préférence manuelle des êtres humains. Comme chacun le sait, la population est très largement droitière, de sorte que la droite est généralement associée à l’habileté et à la probité, et la gauche à la maladresse et à la déviance, et c’est sur ces conceptions que la classification s’est bâtie. En politique, la droite est ainsi respectueuse de l’ordre établi, qu’il s’agisse de l’ordre actuel (droite modérée) ou d’un ordre antérieur parfois fantasmé (extrême-droite), tandis que la gauche souhaite le faire évoluer progressivement (gauche modérée) ou brusquement (extrême-gauche).

[PODCAST] Bitcoin : comprendre la révolte monétaire du siècle

February 25th 2021 at 10:59

Je suis récemment intervenu dans le podcast de Contrepoints pour parler de Bitcoin et de cryptomonnaie avec Pierre Schweitzer. Au-delà de l’évolution du prix du bitcoin (prix qui se situait autour des 51 000 $ / 42 000 € au moment de l’enregistrement), il y a en effet beaucoup à dire sur le sujet.

Les thèmes suivants y sont abordés :

  • La résistance à la censure
  • L’origine politique de Bitcoin
  • Le problème de l’amorçage
  • Le développement du protocole
  • Le débat sur la scalabilité et Bitcoin Cash
  • La religiosité dans Bitcoin
  • Le réseau Lightning
  • La création monétaire des banques centrales et le risque d’inflation
  • La potentielle réponse des États à Bitcoin
  • La confidentialité dans les cryptomonnaies
  • Les autres usages de la blockchain

Voici l’épisode du podcast :

Télécharger l’épisode au format mp3

Description et références sur Contrepoints

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