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À partir d’avant-hierLa voie du ฿ITCOIN

99 - Le papier

le papier.jpg, mar. 2020Il faut croire que « en dépit de mon plein gré » j'ai avec la publication de Objective Thune quelque peu accéléré la propagation de mèmes Tintin dans la communauté des cryptomonnaies.

En tout cas on m'en envoie de toutes sortes, du meilleur au pire...

Celui-ci que, par égard pour mes lecteurs, j'ai restitué avec une meilleure définition, a conduit à des correspondances et des conversations fructueuses.

Au-delà de ce qui n'eût été qu'une trivialité lorsque les plus hautes autorités nous incitaient à continuer de vivre, sortir, work hard play hard et toutes ces choses d'un passé soudain aboli, la ruée sur le papier dit hygiénique révèle bien des choses et s'annonce probablement comme inaugurale. D'autant que la monnaie aussi est de papier...

Mon complice et co-auteur Philippe Ratte m'a adressé ce commentaire érudit : « la révélation la plus fondamentale que nous apporte cette pandémie, c’est l’importance du papier toilette. Barthes avait écrit un texte sublime sur la DS en tant que symbole d’une époque, eh bien le Covid, lui aussi 19, érige le PQ en icône de notre monde. Jadis, on stockait des pâtes, du sucre et de l’huile. En 1968 encore, ma mère a réagi comme cela. Personne, vraiment personne n’aurait à l’époque considéré le PQ comme une denrée de première nécessité. Aujourd’hui, oui, à égalité avec les nouilles ! Quand on y songe (“car que faire en un gîte à moins que l’on ne songe?“ disait avec raison la Fontaine), c’est un véritable changement de civilisation qui nous est ainsi révélé ».

D'abord, je suis retourné vers le texte de Barthes. Celui-ci compare explicitement la DS ... à une cathédrale, « une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage ». La mémoire de mon ami clignote donc là où ça fait mal, d'autant que la promesse un peu impie de la reconstruire plus belle et en 5 ans sera évidemment classée au rayon des citations fâcheuses dont seuls se souviennent d'ironiques historiens.

Mais Barthes analysait surtout une perfection matérielle de la DS qu'il n'eût certainement pas attribuée alors au papier dit « bulle-corde lisse » à cause de sa teinte corde, fabriqué à partir de sacs de toile ou d’espadrilles et qui n’était pas spécialement reconnu pour une douceur extrême. Il semble que l'on n'en trouve plus quelques vestiges que dans les toilettes de la SNCF.

Quelqu'amusant que soit le rapprochement des deux numéros «19» le plus intéressant dans la réaction de mon ami Philippe Ratte est l'évocation de mai 68 et de sa mère. Pourquoi nos parents (je parle pour ceux dont les parents étaient nés dans l'entre-deux guerres) n'ont-ils pas stocké le papier hygiénique ?

le brevet de 1857.jpg, mar. 2020Parce que c'était alors un produit nouveau, pas forcément accessoire ou inutile mais sans connexion aux récits héroïques de la grande guerre (les poilus souhaitaient du savon pour se soulager, pas du papier pour se faire propre) ou de cette année terrible où l'on mangea du rat à défaut de pangolin.

Si le papier hygiénique date de 1857 et le brevet du rouleau de 1891, ce produit, qui significativement est arrivé du nouveau monde, ne se popularisa en France que vers le début des années 1960.

Le "papier" est un attribut des Trente glorieuses.

Comme le chéquier, cet autre précieux artefact de papier émancipateur, il est donc un objet de conquête féminine. Les publicités ont bien compris le côté désirable de ce « fruit défendu » pour l'Ève moderne.

la femme.jpg, mar. 2020

Il reste peu de témoins à qui demander des détails sur l'état de l'art antérieur... à savoir sur l'ultime lecture du journal, dans les cabinets, avant découpage.

La disparition de la presse papier (et de ses torcheculs) a probablement rendu le papier-toilette plus indispensable encore, sans parler de la substitution du culte du corps à toute les religions antérieures. Il a de la valeur ce papier-là !

J'en viens donc ( certes progressivement mais ces jours-ci vous avez le temps ) à l'argent.

Dès sa démocratisation, le « PQ » est atteint du mal de ce temps : l'inflation.

40 ans avant que l'expression « apprentis sorciers » n'en vienne à désigner les petits magiciens de la finance, c'est sur la musique de Paul Dukas que bébé déploie sans modération le charme « doux, très doux, résistant, très résistant » de cet instrument de comfort. Cette publicité a marqué. On ne la revoit pas aujourd'hui sans malaise : un internaute l'a même recensée ici comme son trauma d'enfance !

aux toilettes.jpg, mar. 2020Un autre ami bitcoineur (qui se reconnaîtra) m'a envoyé ceci, qui me paraît inspiré moins par le mépris du papier fiduciaire (les bitcoineurs ont plutôt tendance à aimer le cash...) que par le contexte de soudaine réapparition de l'argent magique sinon sorcier.

La vieille expression de « planche à billets » ne correspond plus à aucune réalité concrète (la technique financière comme l'impression ont fait des progrès depuis les assignats) mais elle conserve tout sa puissance évocatrice.

Transformés en billets de banque, les 45 milliards par-ci et 300 milliards par-là, posés par terre au centre d'un parking, auraient sans doute bien moins de valeur que les dernières denrées disponibles au supermarché, pour ne rien dire des quelques masques de qualité ou de quelques plaquettes de chloroquine que la 6ème puissance économique mondiale n'a plus.

La version « PQ » du Lotus Bleu ne dépassera jamais la simple couverture d'un album inexistant. Ni plus ni moins que les éléments de langage que l'on nous assène pour emballer du vide.

Mais Tintin, même en « fausse permission », est toujours un guide très efficace pour réfléchir sur notre temps !

98 - Incendiaire ?

Le coup d'Etat climatique, mar. 2020Bitcoin a été bien plus que montré du doigt pour son (incontestable sinon injustifiable) dépense énergétique, et ceci parfois jusqu'à l'absurde. On attendrait certainement en vain les excuses de Newsweek, pour sa prophétie de fin 2017, largement médiatisée, selon laquelle Bitcoin consommerait en 2020 toute l'énergie produite dans le monde (note 1).

On a même vu alors des représentants de la Banque de France brandir cet argument écologique avec une touchante émotion. C'est largement assez pour qu'il soit légitime de regarder ici le problème d'un peu plus haut.

C'est ce à quoi invite un philosophe déjà largement cité sur mon blog (notes 2 et 3), Mark Alizart, avec son nouveau petit livre, Le coup d'état climatique

Le lecteur commençant toujours par la 4 de couverture, autant le faire ici, puisque le contenu de l'opuscule y est largement résumé : « Il n’y a pas de crise climatique. Il y a une volonté politique pour que le climat soit en crise. Quand des États laissent non seulement brûler leurs forêts, mais qu’ils les mettent eux-mêmes à feu ; quand ils ne se contentent pas de ne pas appliquer les accords de Paris, mais qu’ils les déchirent en public ; quand ils ne se satisfont pas de douter des scientifiques mais qu’ils les intimident, – on ne peut plus simplement dire qu’ils n’en font pas assez pour sauver la planète : manifestement, ils font tout pour qu’elle soit détruite. Car le changement climatique va créer d’innombrables perdants, mais aussi quelques gagnants – quelques individus pariant sur l’effondrement du monde comme on parie, en Bourse, sur des valeurs à la baisse. S’il s’agit de se battre contre la crise climatique, il ne suffit donc pas de le faire en changeant seulement nos comportements individuels. Il faut déjouer le complot « carbofasciste » ourdi contre l’humanité. Comment ? En commençant par penser les conditions d’une révolution dans la pensée politique de l’écologie – une révolution en faveur d’un véritable « écosocialisme ».

Il faudra un œil plus averti, ou un peu de finesse, pour reconnaitre l'image saisissante qui sert seule de bandeau au livre :

L'incendie du Reichstag.jpg, mar. 2020

Non, ce n'est pas l'incendie de Notre-Dame de Paris dont les lueurs sinistres nous hantent encore, c'est celui du Reichstag, le 27 février 1933, prélude et prétexte à l'arrestation des opposants, à l'instauration d'un état d'urgence et à l'officialisation du droit de légiférer de manière expéditive au profit d'un exécutif entièrement dévoué à un seul homme. Il me semble que cela a le double mérite d'éviter les douteuses ornières où s'embourbent ceux qui, sous prétexte d'annoncer les extinctions massives d'espèces animales (pour commencer) emploient des mots évoquant l'Holocauste, tout en sortant des niaiseries sur les petits gestes citoyens ou la croissance verte, mais aussi des rodomontades pour tribunes officielles. Notre maison ne brûle pas par hasard, ou parce que nous refusons d'acheter des voitures hybrides ou de partir au boulot dès 5 heures du matin en vélo.

Alizart a bien raison de rappeler que « en France, des députés encouragent les intimidations de lanceurs d'alerte (ou que) chaque reculade environnementale est liée aux exigences d'un lobby ». Or, dit très simplement l'auteur, « ni le capital ni le pouvoir ne sont suicidaires » ; ils ne se comportent pas ainsi simplement par lâcheté ou par corruption, en dépit de la crise climatique, mais bien en vue" de celle-ci. Une idée que Greta Thunberg elle-même a évoquée, certes pour l'écarter aussitôt parce qu'elle perçoit le risque comme celui d'un collapsus'' global.

Alizart, lui, pressent plutôt un chaos, se coulant ici dans les mots de Naomi Klein reprenant ceux de Rosa Luxembourg. Un chaos qui n'offre pas que des occasions d'enrichissement, mais ouvre aussi (et l'on en revient à l'image du bandeau) de sombres perspectives de coercition poursuivant un travail, largement entamé, de sape de la démocratie. Les bobos de la Silicon Valley qui rêvent de bulles climatisées en Nouvelle-Zélande sont à cet égard de simples idiots.

L'apologie des énergies fossiles par les divers pouvoirs « populistes » qui auraient jadis assuré que « la terre ne ment pas » n'est peut-être pas une vilenie démagogique mais une recherche perverse du chaos, du moment où « tout doit disparaître », en vue de l'instauration d'un « carbofascisme » pour reprendre le titre d'un célèbre article de Libération (4). Bref, et même si les écologistes ne le comprennent pas, nous sommes en guerre et non en crise.

A ce point-là, il me vient deux suggestions :

  • Alizart, plus trotskiste ici plus que gramscien, aurait peut-être dû citer Ugo Palheta, dont les analyses (dans La possibilité du fascisme paru en 2018) me paraissent recouper singulièrement les siennes ;
  • Il aurait dû, de même, revenir sur ses propres traces (comme les Dupondt?) en explorant de nouveau ce qu'une forme de cryptocommunisme aurait à apporter comme solution.

Non seulement, comme je l'ai déjà dit, Bitcoin en tant que monnaie finie a quelque chose de plus affine qu'on ne le dit avec un monde désormais enchâssé dans sa finitude, mais en tant que monnaie souveraine d'une communauté métanationale, il peut avoir sa place dans un scénario de guerre climatique. Une monnaie pour les eco-warriors dont Alizart annonce la levée, inspirée de celle des militants d'Act-Up il y a quelques années. La lutte dit-il (en s'inspirant des recommandations de Trotsky) doit s'appuyer sur la technique, et des mouvements comme Extinction Rebellion devraient « passer une alliance tactique avec la technologie »

Bitcoin est une monnaie fondée sur la technique et ce n'est pas la monnaie des gouvernements (ils le font assez clairement sentir). Ne peut-on pas extrapoler à Bitcoin, et à sa consommation, ce qu'Alizart écrit : « Ce n'est pas la consommation, ce sont nos gouvernements et eux-seuls qui se sont rendus coupables de la situation » ?

Alors bien sûr, il ne me viendrait pas à l'idée de classer Bitcoin seul au rayon de ce qu'Alizart décrit, dans un plaidoyer pour l'intégration de la géo-ingénierie verte à l'écologie, comme les « armes susceptibles d'inverser le réchauffement climatique ». Mais Bitcoin n'est plus seul. Je l'ai souvent décrit comme le premier territoire émergé d'un nouveau continent, celui des échanges décentralisés n'offrant plus de place à la prédation par des tiers de recel et confinant la dette à ses usages raisonnables.

Et c'est là que je pense qu'un parallèle intéressant peut être exploré, entre ce que dit Alizart de l'inanité des « philosophies à l'eau de rose du développement personnel » ou des manifestations en faveur de la neutralité carbone (sur la base d'engagements vagues d'acteurs privés et de petits gestes citoyens) et tout ce que l'on voit dans le champ financier :

  • l'inanité des litanies sur l'indispensable moralisation du capitalisme, façon Sarkozy en 2008 ;
  • la blague d'un marché de crédits carbone quand c'est un véritable impôt sur les externalités financières assorti à un dividende carbone universel qui serait structurant ;
  • l'interminable construction d'une finance, durable, solidaire, sociale ou éthique qui ne sera jamais qu'une classe d'actif gérée par les usual suspects pour pouvoir participer aux processions de la « semaine de la finance solidaire » entre un voyage en avion et une coupe de champagne avec un ministre.

Là où Alizart demande que « l'argent public soit investi de manière traçable et massive » sur des techniques variées de géo-ingénierie, des engagements chiffrés de reforestation, de mise en place de permaculture (y compris par réquisition) il me semble que l'on pourrait imaginer de même des objectifs financiers concrets. Outre bien sûr une loi de type Glass-Steagall dont on ne laisserait pas la rédaction aux pyromanes eux-mêmes (5) on pourrait envisager d'exiger que les monnaies d'État le soient véritablement, dans nos poches et dans nos mains.

La monnaie au pays de la votation populaire, mar. 2020Il n'est ici nul besoin d'être anarchiste. Ce pourrait être fait sans recours à la technologie d'une blockchain, comme le réclamait l'Initiative Monnaie Pleineen Suisse, pays qui n'est gangrené ni par l'anarchisme ni par le trotskysme, mais où le premier référendum sur ce thème a réuni, malgré un intense lobbying de la puissante finance locale, près d'un quart des suffrages.

Mais ce serait bien plus efficace en exigeant, dans l'esprit d'alliance positive entre la revendication radicale et l'innovation technologique, que la monnaie de l'État soit non seulement une créance directe, mais une valeur tangible, traçable et respectueuse de nos libertés. Que l'initiative lancée en septembre dernier par Bruno Le Maire aille vers un jeton cryptographique fiduciaire, endogène, sur une blockchain dont la puissance publique attribuerait les noeuds (assez largement pour être crédible et sûre) et les rémunèrerait, en jetons fiduciaires et sur la base d'un rendement de type obligataire et non vers un bricolage dont la grande pensée ne consiste qu'à replacer les banques privées, chargées d'une pure mission de surveillance, entre la banque centrale et la population.

Prophétique à plus d'un titre, cet ouvrage imprimé en janvier 2020 cite dans ses toutes dernières pages le virus, sans donner un nom précis, évidemment, parmi les « hasards du temps » au gré desquels vivaient et mourraient nos ancêtres, mais qu'une volonté à la fois prométhéenne et sans hubris doit désormais affronter.

Revue Acéphale, mar. 2020Après avoir cité Prométhée (6) Alizart termine avec Bataille, l'homme de l'Acéphale, et Marx thermodynamicien déjà abordé dans son ouvrage précédent (2), contre «les modèles linéaires de croissance qui ne fonctionnent pas », les injections de liquidité appliquées comme des épandages de pesticides.

La « polyculture monétaire », présente à la dernière page du livre de Mark Alizart me laisse penser que ma lecture n'est pas forcément infondée.


NOTES :

  1. L'article culte de Newsweek Bitcoin mining on track to consume all of the world's energy by 2020.
  2. Mon commentaire sur son livre Cryptocommunisme.
  3. Mon commentaire sur son livre Céleste informatique.
  4. Jean-Baptiste Fressoz (CNRS) "Bolsonaro, Trump, Duterte... La montée d'un carbo-fascisme ?".
  5. L'article La loi de séparation bancaire a fait pshiiit ! est assez éloquent. Il existe par ailleurs assez de témoignages tendant à penser que les responsables des banques se sont amusés des minuscules conséquences de cette grande agitation des « autorités ».
  6. Bitcoin est évidemment prométhéen, voir mon billet sur la boite.

97 - Objective Thune, le défi

Illustration de Pamina CalistiVoilà, c'est fait, le livre est publié.

On verra bien ce qu'il nous vaudra, mais il faut commencer par dire, quelques heures seulement après l'événement, l'immense bonheur de se retrouver, si divers (bitcoineurs, famille, amis d'une autre vie parfois, car la Voie du Bitcoin fait toujours retour vers nos autres chemins) autour de l'improbable rencontre de Tintin et de Bitcoin.

Cela fut célébré au cours d'une soirée privée grâce à l'accueil toujours bienveillant de Maltem (déjà sponsor en 2017 de Bitcoin Pluribus Impar )

Voici la vidéo de la conférence, qui commence avec le petit film projeté en introduction au débat animé par Gregory Guittard :

Notre Bande des Quatre a pu suggérer, à cette occasion, diverses pistes de réflexion autour du trésor, de l'argent, du calcul, mais aussi de la censure ou du lien avec les autres. Des thèmes propres à interroger le bitcoineur !

chez maltem

Lionel, Pamina, Jacques, Philippe

Comme l'a joliment dit Philippe Ratte, la Fondation Moulinsart a « un droit parfaitement respectable à protéger la propriété intellectuelle, mais qui s'arrête au début de l'impropriété intellectuelle ; ils ne doivent pas empêcher les choses qui ne sont pas dans leur registre d'exister. (...) En l'occurrence ce livre n'est pas un livre d'Hergé, c'est un livre de Pamina » commenté par nous deux.

Les aquarelles de Pamina, qui a pu s'exprimer sur le choix de cette technique, étaient exposées avant dispersion entre les auteurs et leurs amis.

exposition 4

exposition 5

exposition des aquarelles de Pamina Calisti

Au sous-sol, avec cette exposition, les conversations se sont poursuivies longtemps autour de la petite librairie tenue par Lionel et d'un fort bon buffet.

librairie

Et naturellement pour arroser cela... le vin de fable était franco-belge !

un vin sans origine avouée

96 - Objective Thune, le cheminement

Tintin et Bitcoin, deux passions artificiellement réunies, ou deux angles d'approche d'une même réalité ? rencontre

Pour reprendre les mots de Philippe Ratte, avec qui je publie dans quelques jours une étude décalée, « l’idée est que les deux angles éclairent un même objet obscur, que leur rapprochement met en évidence. Ainsi l’interférence entre les ondes légèrement décalées d’un laser frappant un même objet permet-elle d’en tirer l’hologramme».

Je ne vais pas ici défraichir le sujet ni répéter sa présentation. La souscription est en cours et ne durera pas longtemps ! Les moins dégourdis peuvent écrire ici objectivethune@protonmail.com

Il ne s'agit pas, malgré ce qui a pu être dit ou écrit, d'une « nouvelle aventure de Tintin », même si l'éditeur a voulu lui en donner le format. Il s'agit moins encore d'une parodie ; et si l'humour n'est je l'espère jamais absent, il cible bien davantage les forteresses de la finance que l'aimable gentilhommière de Moulinsart.

Ce que je veux aborder ici, à l'occasion de mon « billet de Noël », c'est en réalité ma vie avec Tintin. J'avoue que je détourne les vignettes de Hergé, presque toujours en en changeant le texte autant que le contexte, depuis des décennies.

Je crois avoir commencé en hypokhâgne. Notre professeur de philosophie, l'impressionnant Monsieur Barnoin, nous avait, je ne sais plus à quel propos, vivement rappelé une injonction de Brecht enjoignant au spectateur de ne pas se laisser berner au théâtre. Je n'ai jamais retrouvé cette phrase de Brecht, qui a bien pu la prononcer ou l'écrire tant il parlait souvent de chapeau. Qu'importe, j'inaugurai ma carrière un jour de concours blanc, en respectant le commandement (considérer d'un œil investigateur et critique l'événement, fût-il un cours de philo) avec un détournement de deux strips, scotché à côté du tableau noir avant l'arrivée du Maître :

mon premier détournement

À l'époque, il n'existait pas de police Tintin, et pour rester crédible il fallait découper des caractères un par un, comme pour une lettre anonyme. Bien sûr aussi, il fallait se contenter d'une photocopie en noir et blanc sur papier thermique. Je pense donc que j'ai dû me limiter à modifier les deux premières bulles, avec un texte qui devait ressembler à Alors, bande de petits scribouillards, essayez donc de viser juste pour une fois ... Monsieur Barnoin regarda, sourit. Je pense qu'il devina que c'était moi, mais il n'était guère du genre à s'épancher. Et puis il m'avait rendu peu de temps auparavant une copie avec ce jugement un peu hautain : « C'est bien, mais si la métaphysique transcendantale n'existait pas, cela n'empêcherait pas Monsieur Favier de dormir ».

Je n'ai jamais pu le démentir sur ce point. En revanche, j'ai poursuivi avec Tintin. En master d'égypto, ma vie semblait tracée, avec l'ambition de succéder au professeur Philémon Siclone. Le premier personnage des Aventures à devenir fou, quand même...

Au tout début des années 80, venait d'ouvrir dans le quartier Beaubourg le merveilleux Centre Wallonie-Bruxelles. À l'occasion d'une exposition, j'eus l'occasion de rencontrer Hergé. Je me ruai vers la boutique, y rachetai les Cigares, plaçai sur la page de garde ma carte de membre cotisant de la Fondation Égyptologique Reine Elisabeth et obtins comme cela, à l'arrache, un autographe que j'ai précieusement conservé.

dédicace_hergé

Dans les couloirs de la rue d'Ulm, puis dans mes correspondances amicales ou familiales, Tintin toujours revint à la rescousse quand je cherchais l'inspiration. Il devait me suivre dans les inévitables ''Aventures"" de ma propre vie. M'abandonnera-t-il à 77 ans ?

la licorne 1En 2013, je découvris Bitcoin. Il ne me fallut pas plus de six mois pour comprendre qu'il était là avant moi. Comme je l'écris dans Objective Thune, «tout l’avenir est dans Tintin, et comme chez Nostradamus tout finit par se révéler. Si Tintin a marché sur la lune longtemps avant Armstrong, Tournesol a dû pressentir Bitcoin bien avant Satoshi Nakamoto».

C'est d'abord dans le cycle de la Licorne que je pressentis la convergence des indices et redécouvris le trésor de Nakamoto, en publiant mon 5ème billet sur ce blog.

Je suis revenu avec Tintin sur divers aspects de la révolution des monnaies décentralisées, finissant par crer ici une catégorie à part, semant aussi quelques vignettes détournées sur bitcoin.fr.

La Licorne et le Soleil royalVint l'organisation de l'évènement Bitcoin Pluribus Impar à Normale Sup. L'apprenti Philémon revenait-il en Rastapopoulos Crypto ? Le titre donné cette journée permettait un adroit détournement des fantasmes régaliens, le Soleil Royal étant comme chacun sait fort proche de La Licorne en apparence comme dans la sous-marine circulation de l'inconscient.

J'avais, grâce à Adli Takkal Bataille, repris contact avec Philippe Ratte, qui avait été jadis mon tuteur dans la préparation de l'agrégation, et qui venait de publier Tintin et l'accès à soi. Il accepta de venir présenter quelques idées durant l'événement (sa conférence a été enregistrée ici) et accepta ensuite à plusieurs occasions de revenir au Repas du Coin, se prenant à ce jeu qu'est au fond Bitcoin.

C'est ainsi que se forma à partir du premier Repas organisé à Liège en fin 2018, et grâce à l'incroyable audace et dynamisme de Lionel, notre éditeur suisse, le projet d'un livre revenant sur les convergences entre Tintin et Bitcoin.

La position de la Fondation Moulinsart est connue depuis longtemps: c'est niet à peu près à toute demande d'utilisation de la moindre vignette. Comment faire ?

LouiIl n'était, de toutes façons, nullement question pour nous de ne pas produire un contenu en tout point original. Décision fut prise de faire appel à un artiste, qui réinterprèterait et adapterait, pour faire jaillir du sens en décalant le trait et le propos.

Emblématique de notre volonté fut l'idée de remplacer le brave Milou par Loumi, une sorte de Shiba Inu qui constitue un hommage transparent à l'humour potache que l'on retrouve chez les cryptos comme... chez les normaliens.

On nous a mis en garde : les héritiers défendent jalousement leur bien. C'est fort légitime. Il ne nous viendrait pas à l'esprit de photocopier le bien d'autrui. Mais, détenteurs des « droits moraux » ils estiment également contrôler, et dans la pratique interdire, toute référence à l'oeuvre. Or il existe un droit de citation qui permet, du vivant même d'un auteur, de lui emprunter de quoi illustrer un propos. Parler d'une oeuvre littéraire, d'un personnage littéraire avant le 75ème anniversaire du trépas de l'auteur n'est pas un tabou. Enfin il existe un droit particulier, dans le cas des images, qui est l'exception de parodie, permettant non seulement la parodie, mais aussi le pastiche et la caricature, compte tenu des lois du genre, lorsque le but poursuivi est de faire sourire ou rire, sans pour autant chercher à nuire à l’auteur.

Il est clair que le but poursuivi par Philippe et moi, avec le crayon et l'aquarelle de Pamina, n'a jamais et à aucun moment été de nuire ni à la mémoire de Hergé, ni à la réputation de Tintin. Nous traçons des axes de symétrie, que l'on pourra juger anachroniques - c'est assumé - mais qui n'ont rien de polémique ou d'injurieux. Nous sommes, tous quatre, avec l'éditeur, de grands admirateurs du petit reporter.

Comme toute oeuvre de l'esprit, celle d'Hergé a un avant et un après. Hergé lui-même « cite » allègrement. Il est même un maître du clin d'oeil et n'a jamais attendu 75 ans pour ce faire !

Un ouvrage pour entrer dans le studio de Georges RémiLes intéressants ouvrages de Jean-Loup de la Batelière détaillant Comment Hergé a créé... permettent de s'en faire une idée. Pour en rester au Secret de la Licorne (1942-1943) on y croise l'image d'une Ford V8 de 1937, maints détails d'illustrations tirés directement de L'art de la mer d'André Berqueman publié en 1942 (et qui apparait dans la bibliothèque de Monsieur Sakharine, c'est à dire ... d'un voleur !). Jules Verne (1828-1905) s'est vu emprunter bien des choses, notamment des Enfants du Capitaine Grant (les trois documents superposés) ou de Seconde Patrie publié en 1897 (la Licorne elle-même).

Le pirate Lerouge apparaît en 1941 dans The Captain from Connecticut de Horatio Hornblower, à qui l'on doit un récit de la scène d'abordage qui a dû faire forte impression à Hergé. Dans Le Trésor... le plan du Sirius provient du numéro 168 de la revue De Wandelaer de décembre 1936, les emprunts aux illustrations de L'Encyclopédie Larousse de 1926 sont innombrables pour toutes les antiquités des frères Loiseau et les mésaventures des scaphandriers sont largement inspirées de la littérature populaire du temps ou de films comme The Balloonatic de Buster Keaton datant de 1923.

Qui en ferait grief à Hergé ? le monde de l'esprit se nourrit de lui-même. En visitant récemment l'exposition Le monde d'Hergé présentée à la Mairie de Levallois-Perret j'ai été frappé soudain par l'abime qui sépare le travail d'Hergé, un art populaire, vivant, dont on sent l'élaboration, les hésitations, les progrès (et les erreurs, parfois) de l'imagerie stérilisée vendue à la boutique souvenir. Jamais, en réalité, l'art d'Hergé n'a réellement ressemblé à ces cartes postales aux couleurs presque laquées auxquelles se résumerait aujourd'hui l'oeuvre autorisée.

Même la Lune d'Hergé, dont la couverture de notre Objective Thune évoque une vignette célèbre, la voici dans sa première vérité, non dénuée d'emprunt à Georges Méliès mort 6 ans plus tôt seulement :

To the Moon 1942

Ce n'est certes pas momifié ou conservé sous cellophane que Hergé peut défier le temps.

du Dieweg au Musée

95 - De la Start-up et de la Nation

Overdose bullshitL'ouvrage d'Arthur de Grave, qui se présente lui-même comme propagandiste, est évidemment ce qu'on appelait jadis un brûlot. Reprenant sur un ton toujours provocateur l'une des ambitions proclamées du régime actuel, pour en faire un bobard creux destiné à envelopper tout autre chose (parce que c'est notre projet) sa lecture divertira la frange libre penseuse de mes lecteurs, et agacera ceux qui espèrent quelque changement d'un pouvoir politique ayant su adapter certains codes jeunes, ou simplement rajeunis. Or qui bene amat, je pense que se faire étriller peut avoir des vertus.

De cet ouvrage de moins de 100 pages au format poche, je ne vais évidemment pas faire un résumé. Je souhaite simplement ici pointer quelques idées fortes, qui évidemment ne seront pas sans rapport avec « la technologie blockchain » même si celle-ci, qui génère elle-même une overdose de bullshit, n'entre pas directement dans la cible du snipper. J'assume donc ici une lecture biaisée.

Je commence donc par oublier la figure mythologique du start-uper (j'en ai parmi mes amis ou mes lecteurs, et ils ne posent que fort rarement au « modèle ») et ce que l'auteur décrit à juste titre comme « l'épaisse gangue de bullshit » qui entoure son élévation au rang de modèle moral et politique. Dans Start-up Nation il y a Nation. Arthur de Grave, rédacteur en chef de Ouishare et dont la propre société (Stroïka) se présente comme une agence de propagande n'oublie pas d'inscrire ceci dans une démarche politique. On lui en fera grief (réduisant peut-être son livre à un pamphlet anti-Macron) mais c'est sans doute une réelle qualité.

Prenons donc le livre de cet enseignant à Sciences Po Pris comme un véritable ouvrage politique.

quelques idées de lecture...

De Grave souligne à raison que la Start-up Nation est une Nation qui fait bon marché d'une réflexion digne de Renan ou de Fichte (qui tous les deux écrivaient, c'est vrai, à l'occasion d'une défaite imposant une remise en question) et que dans l'acception où Start-up Nation ne désignerait que « l'État en mode start-up » s'introduit la confusion (classique) entre Nation, État et Administration. Or pour le citoyen de base, ce n'est pas forcément la même chose, politiquement parlant. Et le sentiment politique du citoyen, ça finit toujours par compter.

C'est là que son petit tour des rares cas d'État ayant quelque chose à exhiber en la matière est passionnant. Ni l'Estonie ni Israël ne peuvent être des « modèles » parce qu'au-delà des circonstances historiques et géostratégiques dans lesquelles s'inscrivent les démarches de ces états (en gros: la menace russe, la menace arabe) se pose tout de même un problème d'échelle. Pour le dire comme l'auteur « les fourmis géantes ça n'existe pas et ce n'est pas sans raison ». Le gouvernement actuel l'admet d'ailleurs fort vite quand on lui parle de référendum à la suisse.

Et puis il y a l'armée. Le tabou. Ni les libertaires et les punks, ni les militaires n'aiment que l'on s'étale sur leurs alliances et leurs connivences. Mais les start-up américaines et israéliennes, pas davantage que les gadgets qui nous enchantent ou nous enchaînent, n'existeraient pas sans de gigantesques budgets militaires, ni sans une réelle ambition en terme de souveraineté de la part des pays qui aujourd'hui brillent dans le cyberespace.

Et là, le bât blesse réellement. Oh certes, la souveraineté française dans le cyberespace est bruyamment et régulièrement réaffirmée. Trop bruyamment pour que cela soit sérieux ? Peut-être. En tout cas « dans les faits, la question de la souveraineté numérique n'a pas l'air d'intéresser les dirigeants français plus que ça. Non, on préfère, au sommet de l'État, se prendre en selfie avec les patrons de Facebook ou de Google à l'occasion du sommet Choose France ou du salon Viva Tech ».

C'était avant Libra, dira-t-on, la hache de guerre est maintenant déterrée.

Mais c'est un peu tard. « Et surtout, la puissance publique n'a aucun problème à nouer des partenariats durables avec ces entreprises : le ministère de l'Intérieur ou le Trésor public collaborent avec Facebook, l'Éducation nationale convole avec Microsoft, la région Paca confie à Cisco le soin d'installer des portiques de reconnaissance faciale dans les lycées... ». Hélas, chacun de mes lecteurs ou presque aura un exemple à rajouter.

Pour le reste, De Grave a raison de noter que le culte des start-up ne fera pas fleurir l'emploi avant les prochaines élections pour la double raison que l'éco-système favorable aux start-up déploie en réalité sa croissance sur des décennies, et que les start-up n'ont jamais la création d'emploi en ligne de mire mais une scalabilité qui d'une certaine façon exclue cette création. Et qu'en outre leur efflorescence nécessite successivement de l'investissement public (qui s'accommode mal des restrictions budgétaires et du désengagement de l'État) et une abondance de capital, car, même s'il ne faut pas le dire, la soif d'hypercroissance (le mythe des licornes) procède bien moins d'un véritable besoin d'innovation que d'un désir du capital, que le capital français a bien peu...

Malgré une ironie souvent facile, il a raison aussi de démonter l'effet de prestidigitation politique par laquelle d'insolentes fortunes sont légitimées par la réussite de quelques licornes, l'un et l'autre phénomène ayant peu à voir, de montrer le côté un peu youp la boum des sermons sur la petite start-up que chacun aurait, comme un bâton de maréchal dans une giberne qui, on le sait bien, restera celle d'un troufion. Je souscris à son analyse du discours de la Start-up Nation comme « radicalisation de l'idéologie méritocratique qui passe insensiblement de l'élitisme au darwinisme ».

Hélas, l'auteur ne pose pas la question qui me taraude : pourquoi une fortune forgée en vendant quelques centaines de millions une application à un géant américain est-elle non seulement tolérée mais flattée, admirée, citée en exemple, alors qu'une fortune née d'un investissement avisé de early bird dans une cryptomonnaie qui n'a eu nul besoin d'un GAFA pour être valorisée est perçue comme tellement illégitime qu'on préfère la laisser s'exiler ? Simple asymétrie de perception par le système ? Ou bien aveu concret de ce que, malgré toutes les proclamations de souveraineté numérique, le statut de supplétif de l'empire amérigafain est bien mieux toléré que celui de critique d'une société de contrôle donnée comme naturelle et indispensable, mais dont nous nous étions passés durant des siècles ?

On retombe sur le navrant constat que l'obsession sécuritaire des États fait le jeu des Gafa, que leur palinodie anti-Gafa (comme leur étrange défense de la vie privée!) fait aussi le jeu des Gafa, mais qu'ils ne souhaitent pas sortir de ce cercle vicieux.

ben

A cet égard aussi, la Start-up donnée en modèle à la Nation participe du contrôle social.

94 - Une monnaie privée en France !

L'agenda politique sur la monnaie numérique publique, ainsi que ma récente visite du Musée créé par la Banque de France m'ont conduit à de multiples réflexions. Qu'un ministre ne veuille pas de monnaie privée sur notre sol (curieux, d'ailleurs que ce soit précisément ce mot à double sens qui affleure ici) c'est une chose. Que la chose soit impensable en est une autre.

On va parler ici d'une monnaie privée émise justement par ...un ministre, et pas n'importe lequel. Au coeur de l'appareil d'Etat, et en plein centre de la France.

Le double tournois de 1636

L'idée d'un système de référence unique sur toute l'étendue du royaume est au moins aussi vieille que Charlemagne, qui fixa l'antique système de la livre (à l'origine, mais à l'origine seulement, unité de poids) divisée en 20 sous de 12 deniers chacun. Ensuite l'histoire des monnaies émises et circulant, de l'évolution de leur poids, de leur titre en métal fin et de leur rapport tant entre elles qu'à la monnaie de compte est fort longue et complexe.

Le souverain lui-même faisait travailler des dizaines d'ateliers. Comme le précise l'auteur du Catalogue des Fonds de la Monnaie de Paris (*) : « Leur dissémination en grand nombre sur le territoire (une trentaine au milieu du XVIIIe siècle) répondait à des considérations économiques et/ou stratégiques. Plus de la moitié de ces ateliers a disparu à la veille de la Révolution et au cours de la période révolutionnaire. Pour les autres, le progrès technique, notamment en matière de transport, décida de leur suppression progressive à partir de 1837 (Bayonne, La Rochelle, Limoges, Nantes, Perpignan et Toulouse), puis en 1857 (Lille et Rouen), 1858 (Lyon et Marseille), 1870 (Strasbourg) et enfin 1878 (Bordeaux). A cette date, la Monnaie de Paris devint l’unique atelier national».

Au long de l'ancien régime, ces ateliers purent fort bien être opérés pour le compte du roi par les acteurs les plus divers, y compris privés. A l'occasion, ces ateliers privés ou affermés se révélèrent très capables d'activité proche du « faux monnayage », puisque la tentation était évidemment grande d'émettre un supplément de monnaies en tous points semblables et d'en garder pour soi le seigneuriage c'est à dire la prime par rapport à la valeur du métal. Un problème qui affecte la fausse monnaie elle-même ( voir une scène culte dans Le cave se rebiffe). Bref, vraie ou fausse, la tentation existe de tous temps d'en faire encore un peu, beaucoup, trop... mais ceci est une autre histoire.

A côté des ateliers monétaires royaux, il existait des ateliers pour les monnaies que nous appelons féodales.

Là aussi, à travers l'histoire, il en exista des dizaines, frappant de la monnaie pour de grandes principautés, ou de toutes petites. Car cette émission n'était pas tant liée à l'existence d'une zone économique cohérente qu'à celle d'un droit, d'une souveraineté toujours un peu usurpée, notamment après le démembrement de l'état carolingien. Inutile de dire que nos rois eurent à coeur de restreindre (ou de racheter !) ces droits à chaque occasion possible. Il existait pourtant encore, à la veille de la Révolution une quarantaine de ces principautés souveraines dont ne subsiste aujourd'hui que Monaco. Est-ce à dire que leurs propriétaires se considéraient comme étrangers en France ou étaient tenus pour tels ? Nullement. Certains pouvaient être souverains ailleurs (les Orange, les Matignon à Monaco, certains princes alsaciens...) d'autres étaient des petits seigneurs (dont le fameux roi d' Yvetot) mais la plupart de ces terres d'exception appartenaient à de grandes familles de la Cour de France : Bourbon, Soubise, Rohan, Condé, Conti...

Les Gramont, souverains de Bidache (où ils battirent monnaie sur des bouts de cuir) donnèrent deux maréchaux à la France, comme les La Tour d'Auvergne, qui battaient monnaie à Sedan ; les Grimaldi souverains à Monaco fournirent un amiral et sous les rois, l'empereur ou la république, ses successeurs ont toujours servi dans l'armée française. Battre monnaie n'était donc pas un acte hostile aux intérêts de la couronne et de grands seigneurs le firent, tout en servant le roi.

La monnaie reproduite ici est celle d'un homme, grand maître de l'artillerie et des trésors de France, qui fut aussi l'un de nos plus grands ministres : Sully (1559-1641). Il ne la fit pas frapper comme surintendant des finances (depuis 1598), ni comme duc de Sully (depuis 1606) mais bien comme prince souverain de Boisbelle, un petit « État » enclavé « près Berry » et non en Berry, et qui depuis des siècles jouissait de diverses franchises fort appréciables : point de taille, point de gabelle, point d'obligation militaire ou de corvée. En 1605, Maximilien de Béthune, pas encore duc de Sully mais qui s'était acheté trois ans plus tard la baronnie de Sully-sur-Loire, racheta cette terre et quelques autres dans le coin. On a dit que c'était avec l'idée de créer un refuge pour les protestants. Car, comme son maître Henri IV, il était (et resta) huguenot. Mais on peut aussi penser que le rachat de ces terres en soi plutôt ingrates (pardon à mes lecteurs berrichons) était destinée à tenter en toute liberté (et souveraineté) des expériences économiques tendant à prouver que « pâturages et labourages sont les deux mamelles de la France ».

En tout cas Sully fit renouveler tous ces privilèges par son roi. Puis il entreprit, en 1608, de transformer le village de Boisbelle en une « capitale ». Ce fut la peite ville rebaptisée Henrichemont en l'honneur du roi, et conçue par Salomon de Brosse (l'architecte du Palais du Luxembourg à Paris) suivant un plan carré de 256 toises de côté, avec église catholique, temple protestant, collège, halle, hôtellerie etc. Vu du ciel, encore aujourd'hui c'est beau comme un QR Code : Henrichemont (28) vu du ciel

C'est si beau que son successeur Richelieu se dota lui aussi de sa ville orthogonale (en Indre-et-Loire). On a d'ailleurs décrit le jeu geek Minecraft comme visant à construire « une ville selon Richelieu ».

En 1610, du fait de Ravaillac, Sully perdit la plupart de ses fonctions officielles. Disgracié, il se consacra d'abord à assurer sa sécurité, puis à établir son fils. Celui-ci décédant en 1634, le vieil homme semble être alors retourné vers les rêves de souveraineté qui l'avaient animé un quart de siècle plus tôt et on le vit alors se consacrer durant des années à son petit pays.

Dans sa capitale, Henrichemont, il établit en 1634 un atelier monétaire. En avait-il vraiment le droit ? Il ne semble pas qu'aucun de ses prédécesseurs en aient usé, ce qui peut aussi s'expliquer par le maigre seigneuriage perçu sur de telles émissions. Lui-même aurait envisagé la chose dès 1613, sous forme de concession à un particulier. En 1634, outre l'atelier, il dispose de trois moulins. Quelques rares pièces auraient été frappées dès 1635.

L'atelier monétaire d'Henrichemont

C'est entendu : l'atelier est fort modeste et ne fait pas une concurrence insupportable au Moulin du Louvre et aux autres ateliers royaux ! Mais Sully a tout de même un « général des monnoies », deux gardes, un procureur, un greffier, un graveur, un essayeur. Tout cela fonctionne d'ailleurs expressément « selon les ordonnances de France ». Il sortit en tout cas de cet atelier, en 1636, d'assez beaux doubles tournois, l'une des pièces les plus populaires de l'époque, valant deux deniers, ou le sixième d'un sou tournois.

Une pièce intéressante du fait de son métal : depuis le règne précédent, la pièce était en cuivre pur et non en un mélange douteux d'un peu d'argent et de beaucoup de plomb. Bref le double-tournois, qui était d'un métal qui ne tentait plus de contrefaire l'argent, marqua un tournant : l'apparition d'une monnaie strictement fiduciaire, que l'on assimile trop facilement, en général, au billet de banque.

Remarquons le : qu'un prince local s'amuse à frapper de l'argent, c'est toujours de l'argent. Avec du cuivre, il n'y a que son portrait et sa signature pour conférer de la valeur. Façon de dire qu'il n'exerce pas seulement un droit, mais qu'il manifeste une certaine capacité à inspirer cette fameuse confiance dont on lit partout qu'elle est le seul fondement de la monnaie.

On lit assez clairement au verso : MAX(imilien) D(e) BETHUNE P(rince) S(ouverain) DHENRIC(hemont). Des émissions auront lieu en 1637 et 1641 année de la mort du « souverain ». Son petit fils, Maximilien III lui succède et marque son avènement local d'une frappe en 1642.

un mauvais double de 1642

Moins réussie ? Je ne sais s'il s'agit ici d'un raté ou ... d'une fausse monnaie. Car Sully qui s'est battu jadis contre les faussaires en France, comme surintendant, dut ensuite faire face, comme ses descendants, à des faussaires sur ses propres terres. L'atelier ferme en 1656. En 1685 la révocation de l'édit de Nantes provoque le départ des protestants encore nombreux dans le petit « État » de Sully. Son lointain descendant cède la principauté en 1766 au roi... qui en abolit tous les privilèges, à la grande fureur des manants, qui rchignent encore en 1789.

L'une des raisons de cet arrêt tient sans doute à ce que, outre l'obligation de tout faire aux titres, poids et alois de la monnaie de France, le roi imposa, vers 1644, que ces monnayages soient faits « sans que pour raison desdites fabrications, le prince de Boisbelle et ses successeurs, leurs fermiers ou commis puissent enlever aucune matière d'or ou d'argent en ce Royaume ». En gros le roi laissait le prince d'Henrichemont battre monnaie sur du métal qu'il n'avait pas. Précaution inutile ? Sans doute, car s'il semble que l'atelier ait émis quelques demi-francs (d'argent), le prince de Sully ne frappait apparemment que du cuivre, ce qui pouvait rendre plus de service à ses gueux que de grosses pièces de grands prix. Cette disposition était surtout un rappel de ce que le droit de battre l'or n'appartenait en fait qu'au roi. Ce dont au fond tout le monde convenait.

La France n'a tenu rigueur à Sully ni de l'échec économique de son ambition territoriale, ni d'avoir ainsi battu monnaie « privée ».

Statue par Beauvallet 1810

Il a toujours sa statue devant notre Assemblée Nationale. Et cette statue date de... Napoléon, dont on ne rappellera pas lourdement qu'il fut le créateur de la Banque de France. Laquelle ne fut pas plus rancunière puisqu'en 1939 elle fit figurer l'ancien prince monnayeur de Boisbelle et Henrichemont sur une coupure de 100 francs.

le 100 francs Sully de 1939

Que conclure de ce petit voyage ?

  • qu'il n'existe pas de droit exclusif du roi sur la frappe de la monnaie, mais qu'il est bien difficile d'aller contre un si puissant seigneur ?
  • qu'il est bien difficile aussi de battre monnaie en un trop petit pays, et que la monnaie de Boisbelle-Henrichemont n'eut pas plus de succès que les Monnaies locales complémentaires dont des rêveurs contemporains attendent encore un miracle ?
  • que la monnaie de cuivre, qui passionne les numismates, est toujours curieusement absente des fariboles d'économistes sur la monnaie, alors qu'elle est bigrement intéressante, peut-être parce qu'elle participe d'une forme de service plus que de droit ?

sur les marches du Palais Oui, je me déplace sur le terrain, moi ! Je suis Grand Reporter à la Voie du Bitcoin puisque même les journalistes les mieux rivés aux tabourets des plateaux télé sont devenus Grands Reporters de nos jours...

Pour aller plus loin :

93 - Une si belle Banque

J'ai été invité (autant l'avouer) par un ami travaillant à la Banque de France (autant l'avouer, aussi) à visiter Citéco, à savoir l'ancienne succursale installée dans le 17ème dans le magnifique Hôtel parisien du banquier Gaillard (1821-1902), bâtiment somptueusement restauré puis transformé en un musée finement décrit par l'un de ses promoteurs, Marc-Olivier Strauss-Kahn, comme un château Poudlard de l'éducation économique. Rien de ce qui est lié à la banque ou à la monnaie ne pouvant laisser indifférent ceux qui réfléchissent autour de Bitcoin, j'ai accepté avec grand plaisir et vous fait partager ici mes impressions.

place du général catroux

Autant dire tout de suite que, malgré quelques contacts initiés il y a plusieurs années, les monnaies cryptographiques sont aussi inconnues en ce lieu que si elles n'avaient jamais existé. Ceci posé, l'intérêt de la visite est triple : découvrir la munificence de la haute bourgeoisie du 19ème siècle, admirer des collections de pièces, de billets et d'objets divers liés à l'histoire de la monnaie, juger le parcours pédagogique proposé.

Le monument est un « château dans Paris » librement inspiré de bien des sites connus, à commencer par Blois. Mais il y a, sous ses voûtes, quelque chose de la crypte de Moulinsart aussi. L'ensemble est incroyablement impressionnant, et pourtant il n'est jamais, me semble-t-il, de « mauvais goût ».

l'entrée

Sans doute est-ce dû à une forme de mesure dans la démesure, et même, osons le mot, d'humour, chez l'ancien maître des lieux. La visite est d'autant plus intéressante qu'on la fait soi-même avec un brin de malice.

le mauvais richeEst-ce tout à fait par hasard que la taque de cheminée représente le « mauvais riche » de l'Évangile, celui qui fait bonne chère quand le pauvre meurt à sa porte ?

Est-ce par hasard si certaines petites figures sculptées peuvent être vues comme de malicieux rappels des châtiments de l'usure ou de la gourmandise ? On en vient à se demander si toutes les pleureuses ne rappellent pas aussi au visiteur que, si la Fortune est aveugle, la science économique est souvent dans le même et triste état.

aveugle

Les collections sont fort intéressantes. Je ne critiquerai au passage que le mélange, fort commun, des monnaies primitives (coquillages...) et des monnaies symboliques (bracelets...) parce que les deux types se réfèrent à deux usages bien distincts (payer ou honorer quelqu'un) et que la confusion des deux types d'instrument fut pour nos lointains ancêtres un scandale moral qui reste l'un des germes de l'impureté fondamentalement attribuée à la monnaie.

Des chef d'oeuvre de la numismatique sont présentés. Peut-être aurait-il fallu une petite note plus pédagogique, pour situer ces pièces d'or qui, elles aussi, ont une histoire, souvent piquante. Ainsi :

  • L'écu d'or de saint Louis en 1263, manifestation politique (« régalienne » comme disent les ministres de la République!) de la volonté du monarque de ne pas laisser à Florence ou Venise (des cités marchandes aux droits souverains douteux, suivez mon regard) la frappe de l'or. Mais bourde économique : le royaume n'ayant pas d'excédent commercial sur Alexandrie et autres places du marché de l'or, cette frappe fut vite interrompue.
  • Le premier « franc » de 1360, souvent présenté à tort comme frappé pour payer la rançon du roi Jean II, lequel est en revanche, et sans doute mal intentionnellement, présenté non comme un roi sur son trône mais comme un chevalier galopant dans le « mauvais sens ».
  • Le premier « Louis » de 1640, chef d'œuvre numismatique et coup de génie monétaire : cette frappe réalisée avec des presses inspirées de celles d'Augsbourg montre que l'impact des technologies sur la monnaie ne date pas d'hier ; mais cette nouvelle monnaie réalisée au poids et au titre des pistoles espagnoles réalisait de facto une union monétaire avec le trop riche voisin. J'avais mentionné cet épisode dans mon billet sur le Moulin du Louvre.

une machine infernale ?Je dois bien vouer que les collections de monnaies en papier m'excitent moins (le bitcoineur n'aime que la monnaie pleine!) mais il y a là aussi des trésors de toutes sortes. Petit moment d'effroi devant la presse à assignats : au fond, ne ressemble-t-elle pas à l'autre tragédie de la Révolution, je veux dire à la guillotine ?

Venons-en au parcours pédagogique. Il offre du bon et du beaucoup moins bon. Techniquement c'est très bien fait, et, avec moult jeux et animations, cela devrait plaire aux groupes scolaires qui constitueront le gros des visiteurs. Le fil conducteur est clair : une justification du monde tel qu'il est (depuis peu, en fait, ce qui jure un peu avec l'antiquité des collections!) et une légitimation de la circulation sans frein des marchandises, présentée comme créatrice de richesse.

tout faire soi-même ?Bien sûr on ne saurait « tout faire soi même » comme une animation met le visiteur au défi d'en tenter l'expérience, en partant du minerai pour arriver au grille-pain, qui évidemment s'avère alors infaisable et ruineux ! On s'en serait douté ! Ce qui gène c'est que les externalités négatives (pollution, chômage) ne sont guère évoquées, et que la question de l'échelle, de la zone optimale (pourquoi serait-elle à tous égards mondiale?) n'est jamais posée. Signalons quand même la présence de Gaël Giraud, qui jette un peu d'ombre sur ce tableau idyllique.

Beaucoup de choses sont donc « simplifiées », ce qui peut se comprendre, mais (presque) toujours dans le même sens : la valorisation de l'échange, du commerce international, de la spécialisation des Nations sur la base de douteux avantages compétitifs. En réalité, toutes les animations pédagogiques n'ont heureusement pas été réalisées par les mêmes équipes ou entreprises. Ainsi celle montrant la « création monétaire » m'est elle-apparue réussie, claire, honnête, tandis que celle sur « le circuit économique » m'a semblé un fatras de niaiseries approximatives. Mais après tout, cela peut aussi permettre aux profs d'économies qui y promèneront leurs classes de faire œuvre critique !

Et les cryptomonnaies ? Comme je l'ai dit, le Musée (qui ne parle guère non plus de la crise de 2008) les évoque autant que s'il avait été entièrement pensé et réalisé en 2007... Et ce n'est pas bien malin, car l'actualité pourrait vite mettre en relief ce « creux » tout à fait délibéré (alors que Bitcoin était présenté au British Museum dès 2014...) et qui insulte un peu l'avenir. Pour l'instant Citéco a sa page Facebook, avec près de 2000 adeptes. Va-t-on la fermer en réponse à la menace ou au lèse-majesté que constituerait, si j'ai bien compris, le projet Libra ?

Alors je me suis fait mes propres clins d'œil. J'ai ainsi admiré ce « french wallet » primitif qu'était la serviette d'encaisseur, aujourd'hui objet de collection fort prisé. J'ai souri devant l'animation proposant aux enfants de « faire eux-mêmes leur billet de banque », orné bien sûr en médaillon de leur petit portrait, grâce à une sorte de photomaton-à-bifton. Dans combien d'années l'animation : S'il te plait, demanda le Petit Prince, dessine moi une crypto... ?

the french wallet

Et puis comme j'étais de belle humeur, je n'ai point fait le scandaleux avant le déjeuner avec mon hôte. Une photo souvenir, quand même, avec le fondateur de la Maison...

l'Homme de Brumaire

92 - Une économie politique de l'Utopie ?

Une de mes aimables lectrices m'a signalé un article en anglais qui m'a paru suffisamment intéressant pour en proposer ici une traduction . Il est paru récemment dans la livraison d'août de la DUKE LAW & TECHNOLOGY REVIEW transcrivant les actes du colloque THE PAST AND FUTURE OF THE INTERNET consacré à John Perry Barlow. L'article en question est dû à Yochai Benkler, professeur de droit à Harvard. Je ne souscrirais pas forcément à toutes ses assertions, mais puisqu'on me dit avoir songé à mon blog en le lisant... je laisse le lecteur se forger son opinion.

UNE ÉCONOMIE POLITIQUE DE L'UTOPIE ?

Les deux essais de John Perry Barlow reflètent de manière saisissante un ardent désir d’échapper à l’emprise oppressante des deux formes institutionnelles les plus importantes de la modernité : l’État et la société de marché.

Une déclaration d’indépendance du cyberespace était explicitement tournée contre l’État moderne. Quitte à ce qu’on puisse dire avec humour : « D’accord, mais mis à part l’hygiène, les médicaments, l’éducation, le vin, l’ordre public, l’irrigation, les routes, un système d’eau douce et de santé publique, qu’est-ce que les Romains ont fait pour nous?».

La Déclaration ne reflétait pas seulement une utopie libertaire qui supposait que si seulement l’État faisait marche arrière, le marché s’occuperait de tout, mais aussi une critique ancrée à gauche de cet État décrit en tant que lieu critique pour la protection du pouvoir et des privilèges des élites, en insistant sur le fait qu’une réalisation de soi individuelle exigeait que l’État soit contenu à l’intérieur de limites étroites, et un profond scepticisme à l’égard de toutes les formes d’autorité, comme Fred Turner l’a montré dans De la contre-culture à la cyberculture (*).

''Vendre du vin sans bouteilles'' n’était pas un texte contre les marchés ou contre le fait de payer en tant que tel, mais témoignait plutôt d’une résistance à l’approche de la vision totalitaire de l’échange de marchandises comme tout ce qu’il y a. En ce sens, un passage significatif est pour moi le suivant :

La plupart de ce qu’un Américain de la classe moyenne achète n’a pas grand-chose à faire avec sa survie physique. Nous achetons de la beauté, du prestige, de l’expérience, de l’éducation de la formation et tous les plaisirs obscurs qu’offre le fait de posséder. Beaucoup de ces choses ne peuvent pas être exprimées en termes immatériels, et elles peuvent être acquises par des moyens immatériels.
Et puis il y a les plaisirs inexplicables de l’information en elle-même, les joies d’apprendre, de savoir et d’enseigner. L’étrange bien-être lié à l’information qui entre et sort de de l’être humain. Jouer avec des idées est une récréation pour laquelle les gens semblent être prêts à payer cher, si l’on se fie aux données du marché des livres et des séminaires. Nous pourrions probablement dépenser encore davantage d’argent pour de tels plaisirs s’il n’y avait pas autant de possibilités de payer pour des idées avec d’autres idées.
C’est ce qui explique en grande partie le travail collectif de « bénévoles » qui remplit les archives, les groupes de discussion et les bases de données sur l’Internet. Les habitants de l’Internet ne travaillent pas pour « rien », comme on le croit généralement. Ils sont plutôt payés en autre chose qu’en argent. Il s’agit d’une d’économie de l’information, qui consiste presque entièrement en une économie de l’information.

Voilà le point nodal de ces textes. Une ambition de vivre dans des espaces où la forme marchande ne serait pas omniprésente. Où nous pourrions produire les uns avec et pour les autres, dans des relations d’échange social. Le problème n’était pas tant les marchés en tant que marchés. C’était plutôt le sentiment totalitaire que les marchés sont tout ce qui existe réellement. Rien ne mit cela davantage au clair à l’époque que les batailles sur le droit d’auteur musical, où la vision de la Recording Industry Association of America était celle d’un juke-box céleste, ce qui signifiait que la musique était une relation qui devait être entièrement intermédiée par l’argent, y compris jusqu’aux plus brefs instants où la musique est consommée par plaisir ou citée à titre de référence. La position que Barlow a présentée ici, largement partagée par beaucoup d’entre nous qui avions travaillé à théoriser et à construire pratiquement le domaine public, était une vision selon laquelle la musique était une relation sociale et selon laquelle les marchés devaient être soigneusement parqués dans un espace distinct de celui d’une solide production culturelle basée sur les communs.

Photo with permission-Ted Wood

J’ai passé une grande partie des vingt-cinq dernières années à me concentrer principalement sur le dernier des deux problèmes - l’étendue prise par le marché et comment nous pouvions échapper à sa tendance à tout recouvrir. Ce n’est qu’occasionnellement, et assez tard dans mon propre travail, que je me suis penché sur la façon dont nous envisagions la façon de contrer le potentiel d’oppression de l’État, sans perdre les avantages que procurent sa capacité à fournir des biens publics, à contenir le pouvoir du marché et à redistribuer la richesse.

Alors que je me préparais à l’exercice curieusement introspectif d’écrire ma contribution ici, je suis tombé sur une ébauche de la discussion sur l’emploi d’août 1995 avec laquelle j’essayais de persuader les Universités de droit de m’engager. Je commençais comme ça :

La reconnaissance de ce moment historique nous offre une rare occasion de faire des choix quant à l’architecture de la nouvelle base technologique sur laquelle notre société et notre économie seront construites. Les choix que nous faisons maintenant auront une incidence sur les modèles d’investissement et d’utilisation, ce qui, à son tour, aura une incidence sur les voies par lesquelles la technologie elle-même se développera et sur la façon dont nous concevrons l’information et le savoir et dont nous produirons et consommerons cette information et ce savoir. L’architecture du réseau et les modes d’utilisation des communications électroniques qui découleront de ces choix auront des effets importants sur notre structure culturelle, sociale et économique.

Et je terminais comme ça :

Étant donné que les attributs de la technologie des communications numériques ont le potentiel pour entraîner des changements profonds dans la façon dont nous interagissons les uns avec les autres, les enjeux de la réglementation des réseaux par lesquels nous allons interagir sont très importants. Nous pourrions nous diriger vers une société dans laquelle la production et la consommation de l’information et du savoir seront décentralisées et diversifiées, en mettant l’accent sur les attributs de la technologie numérique qui rendent possibles des communications ouvertes et non hiérarchisées, accessibles à tous les utilisateurs finals sur une base plus ou moins égale. Nous pourrions aussi faire évoluer notre société vers une économie centralisée, dans laquelle quelques grands conglomérats de l’information disposeront d’informations tellement précises sur nos préférences, nos pouvoirs et nos vulnérabilités qu’ils pourront exercer un contrôle énorme sur tous nos choix. Nous nous dirigerons probablement vers quelque chose qui n’est ni Cybertopia ni la dystopie imaginée par Orwell. Mais quelque part dans le spectre qui va de l’horreur à l’utopie, notre société sera probablement affectée par la conséquence des choix que nous ferons aujourd’hui et demain quant au point de savoir qui contrôlera les divers éléments et aspects de l’infrastructure des communications sur laquelle notre société de l’information sera construite. C’est là qu’interviendront les législateurs, les juges et les avocats, car dans chaque décision juridique, dans chaque mesure de réglementation ou dans chaque loi qui a une incidence sur la détermination institutionnelle de qui contrôle quelles ressources pertinentes pour le développement du réseau de communications électroniques, un élément de notre avenir est en train de se déterminer.

« Plus ça change »

Dans les années 1990, cette bataille institutionnelle, au sujet du pouvoir de contrôler l’économie et la société de l’information, était une bataille sur l’étendue des biens communs. Je pensais que les choix les plus importants concerneraient la propriété et les biens communs - en particulier la façon dont l’édification de biens communs solides pourrait fournir une base de ressources stable sur laquelle les communautés et les individus décentralisés et autonomes pourraient construire un système solide d’information, de communication, de connaissance et de production culturelle qui ne dépendrait pas des relations commerciales et pourrait fournir une certaine liberté vis-à-vis des puissants acteurs économiques, ainsi que de l’État.

Le principal échec de cette vision tient à ce qu’à l’exception d’endroits importants mais isolés, où les pratiques communes se sont enracinées tôt et ont pu faire concurrence à l’État et au marché, l’expansion du domaine de la production non marchande est au point mort.

La bataille fondamentale sur laquelle Barlow a insisté pour que nous joignions nos efforts, et sur laquelle je me suis également concentré, était la bonne bataille à cette époque. Les batailles sur la forme des droits de propriété et les moyens technologiques continueront de façonner le pouvoir de négociation au sein des marchés, ainsi que l’existence et la prévalence relative ou l’importance des formes non marchandes de production et d’échange social.

Il n’en demeure pas moins qu’en principe, si nous projetons sur les vingt-cinq ans à venir, nous pourrions nous retrouver dans un monde où de nombreux matériaux indispensables à nos vies seront distribués dans nos maisons comme le sont aujourd’hui l’électricité et l’eau, et où les machines à fabriquer des aliments distribués (par imprimantes 3D) deviendront aussi omniprésentes que les machines à laver ou les fours micro-ondes. Un tel système nous permettrait de partager des designs à la façon dont les logiciels libres et open source, l’innovation conçues par les utilisateurs ou les fictions sont partagés aujourd’hui, et de fabriquer la plupart des choses dont nous avons besoin dans une production domestique non marchandisée, pour notre propre usage et pour les partager et les échanger avec les autres. Personne n’a saisi le potentiel d’une société non marchandisée comme celle de Cory Doctorow dans Walkaway. Il n’en demeure pas moins que le contrôle de la production d’énergie pourrait se déplacer vers un système distribué, à mesure que les panneaux solaires et les éoliennes se brancheront sur un réseau public et neutre. Il n’en demeure pas moins, non plus, que les services qui dépendent des plateformes pourraient être structurés comme des coopératives. L’émergence de ces développements dépendra en grande partie des choix institutionnels que nous ferons au sujet de la technologie et de la façon dont elle est utilisée dans le contexte institutionnel et dans les entreprises. Cela dépendra de la question de savoir si cette fois-ci (contrairement aux années 1990), nous réussirons à voir un changement culturel à l’échelle de la population, c’est à dire des gens qui se perçoivent comme des consommateurs et de ceux qui se considèrent comme des producteurs. Et cela dépendra de notre capacité à intégrer ce changement dans notre pratique quotidienne en tant que vision révisée de l’état et du marché, plutôt qu’en tant que déplacement.

Et c’est là que le bât blesse.

Parce que le genre d’optimisme qui caractérisait les écrits de Barlow, ainsi que certains des miens, est beaucoup plus difficile à soutenir maintenant que nous avons vu comment a fini la première génération de batailles pour les biens communs. Facebook fonctionne sur TCP/IP et WiFi. Le fait que la technologie sous-jacente des opérateurs et le protocole Internet sont des biens communs en accès libre ne s’est pas avéré suffisant pour préserver la liberté des personnes envers le pouvoir d’un petit nombre d’entreprises. Tant du côté des consommateurs, comme Roku, que du côté des services cloud, Linux est partout. L’Internet des objets ne pouvait fonctionner que sur les logiciels libres et sur les ressources communes du spectre. Pourtant, ces dispositifs sont tous contrôlés de façon centralisée et bon nombre d’entre eux servent de capteurs pour des systèmes de surveillance omniprésents. Tout comme les fabricants industriels ont joyeusement émis des polluants et des effluents dans l’air et l’eau pour externaliser une partie de leurs coûts, Facebook, Google, Amazon et Apple trouvent des moyens de construire de nouveaux goulots d’étranglement au-dessus et au-dessous des couches ouvertes, créant de nouveaux postes de péage et des points d’observation (*) et utilisant la nature « gratuite » des parties ouvertes des infrastructures en entrée « économique » pour ensuite exploiter notre « domaine public biopolitique » comme le dit Julie Cohen(*) .

Ce que le dernier quart de siècle nous a appris, c’est qu’il existe cinq modes d’échec fondamentaux des stratégies fondées sur les points communs pour construire des formes plus attrayantes de relations sociales.

1. Les entreprises et les pays peuvent généralement soutenir des efforts stratégiques ciblés plus longtemps et plus activement que ne le feront les réseaux d’utilisateurs distribués. Ils peuvent utiliser et utilisent ces avantages de façon stratégique pour re-centraliser le contrôle sur les consommateurs et les électeurs, en utilisant des mécanismes qui sont superposés ou qui contournent les parties encore ouvertes de l’écosystème. Ce n’est pas vrai dans tous les cas ; Wikipédia a suffisamment d’utilisateurs actifs pour pouvoir surmonter les efforts concertés de déformation de l’information ; les grands projets de développement de logiciels libres en open source d’éléments d’infrastructure de base dépassent les solutions propriétaires. Mais, à l’approche du 20e anniversaire de Wikipédia, nous devons reconnaître que ces exemples majeurs de production sociale distribuée avec succès et basée sur la seule communauté continuent d’être nos meilleurs exemples. Au cours des vingt dernières années, nous avons vu à maintes reprises des entreprises dépenser de l’argent pour exploiter des consommateurs relativement passifs, que ce soit dans des réseaux WiFi exploités par des opérateurs qui ont complètement occulté l’émergence des réseaux sans fil communautaires, ou dans l’économie App qu’Apple a introduite, basée sur le modèle App Store, qui a progressivement remplacé pour la plupart des gens les ordinateurs personnels fonctionnant selon des normes ouvertes et équipés de navigateur html à standards ouverts. Au cours des cinq dernières années, nous avons vu des pays trouver des moyens d’utiliser la nature ouverte des communications pour faire de la propagande et de la manipulation, ainsi que pour traquer les dissidents et les opposants en puisant dans les capacités de surveillance que les entreprises ont développées pour recueillir continuellement des informations sur leurs activités pour la vente commerciale.

2. Les relations sociales distribuées peuvent elles-mêmes développer des hiérarchies internes et des inégalités (la loi de l’oligarchie), comme peuvent l’indiquer les débats actuels sur Wikipedia ou sur l’implication des logiciels libres et open source dans les combats sur le gender gap.

3. Les communications ouvertes et distribuées ont joué un rôle énorme dans des comportements véritablement haineux et nuisibles, de sorte que nous nous trouvons à la recherche d’un certain pouvoir pour contrôler les pires abus - le pouvoir des plateformes que nous voudrions tenir démocratiquement responsables, ou la capacité des pays de réglementer ces plateformes pour notre compte. Dès la controverse du ''Gamergate'', lorsque des joueurs en réseau se sont mobilisés pour harceler et intimider des femmes, des développeuses de jeux et des critiques des médias, au nom de la masculinité geek et de la liberté d’expression, et plus particulièrement depuis les différentes élections de 2016, nous en sommes venus à apprécier à quel point les réseaux entièrement distribués peuvent permettre un comportement abusif.

4. Plus fondamentalement, tant que nous vivons dans une société où les gens doivent gagner de l’argent pour manger et garder un toit au-dessus de leur tête, les marchés produisent des produits que nous aimons et que nous désirons vraiment. Malgré toutes les complaintes au sujet d’Amazon, l’entreprise a produit un bien-être énorme pour les consommateurs. Plus directement, malgré toute la littérature romantique sur les vidéos de fans et les remixes, l’émergence de services de streaming par abonnement comme Netflix et Amazon Prime a été une aubaine pour les créateurs vidéo professionnels et a garanti un âge d’or du divertissement vidéo professionnel et du narratif, fiction ou non fiction.

5. Les États sont encore nécessaires pour lutter contre le pouvoir de marché, fournir des biens publics sur une base durable et à grande échelle en recourant à des impôts coercitifs et au pouvoir de dépenser, redistribuer la richesse et assurer la sécurité sociale et économique de base de la majorité de la population.

Les marchés et les États se sont montrés remarquablement résistants et adaptables.

Même là où les normes et les institutions technologiques ont permis l’enracinement d’une action commune et distribuée, les acteurs du marché et les États ont trouvé les moyens d’imposer leurs objectifs à la majeure partie de la population. Cela s’est produit principalement lorsque la population qui s’intéressait à la technologie est passée des premiers utilisateurs les plus actifs et les plus compétents sur le plan technique à un éventail plus large d’utilisateurs, dont la plupart ne pouvaient pas, ou ne voulaient pas, utiliser les libertés que les premiers utilisateurs avaient mises en place pour eux-mêmes. Cette « domestication » de la créativité de l’utilisateur s’est faite en partie sous la forme d’une campagne soutenue et intentionnelle, à l’instar de la campagne judiciaire et législative de la Recording Industry Association of America et de la Motion Picture Association of America contre la culture remix et en faveur du « jukebox céleste ». En partie, cette évolution peut simplement refléter la diversité des motivations parmi les êtres humains et la prévalence de la culture de la consommation passive lorsqu’elle est disponible. Il y a peut-être simplement plus de moutons que de chats.

Au-delà du simple fait que les acteurs du marché et ceux de l’État sont réapparus en tant que sources centrales de pouvoir, les États en particulier semblent représenter une source beaucoup plus probable de pouvoir responsable et de contrepoids au pouvoir qui est axé sur le marché que ne le pensaient les libéraux de gauche et de droite dans les années 90. Un mouvement progressiste résurgent se bat aujourd’hui avec acharnement pour changer le narratif sur l’importance qu’il y a d’utiliser l’État, de façon responsable et démocratique, pour qu’il puisse jouer ses rôles fondamentaux.

Voilà donc, à mes yeux, le grand défi que doivent relever ceux d’entre nous qui veulent encore considérer le changement technologique sous l’angle de ses effets sur les relations sociales. Nous avons besoin d’une économie politique de la technologie plus claire et mieux articulée. Nous devons mieux comprendre à quoi servent l’État et le marché, dans le contexte d’une véritable interaction tripartite entre l’État, le marché et la production fondée sur les ressources communes ou, plus généralement, la production sociale et non marchande. Et nous devons intérioriser les limites de l’anarchisme, qu’il soit de droite ou de gauche. Je vois bien les débats actuels sur la blockchain, les cryptomonnaies et la re-décentralisation du Net, et je vois en eux un nouvel attachement aux idéaux que Barlow si poétiquement a exprimés. Les mots sont toujours là, mais la musique semble désynchronisée du rythme de l’époque.

Pour aller plus loin :

91 - La confiance, disent-ils

Le jugement de Gdansk (détail) de MemlingLes conditions du millésime 2019 du baccalauréat (pesée des candidats, émission du diplôme) ne peuvent laisser indifférents ceux qui, dans le domaine de la valeur, soutiennent que cette valeur doit avoir quelque chose d'intrinsèque, et non procéder entièrement de ce que l'on peut nommer au choix loi (νόμος, nomos) ou consensus social ou encore pacte républicain, mais qui finit toujours par ne s'ajuster qu'au plan com' du responsable politique du jour quand ce n'est pas à son plan de fuite.

Ce qui a été présenté comme une mesure technique prise sous la contrainte suscitée par « une infime minorité de preneurs d'otages » risque d'en dire long tant sur la valeur que nous accordons à la valeur, que sur celle que nous sommes encore censés accorder à la légalité.

Le mot diplôme (du grec ancien δίπλωμα, diploma, c'est à dire « document officiel présenté sur un feuillet plié en deux ») implique certes qu'une autorité lui confère ce caractère officiel. Une autorité compétente et dont l'exercice présente des garanties.

Le bac est une institution napoléonienne de 1808, s'inscrivant en continuité avec des réalités anciennes. Les baccalauréats médiévaux étaient conférés par les différentes universités, désormais il le sera par l'Université. Laquelle a été elle aussi réorganisée, en 1806, par le même homme qui, après avoir encouragé la fondation de la Banque de France en janvier 1800, a fixé en 1803 la valeur du franc « germinal ». La Banque de France et l'Université, mais aussi la promulgation du Code civil, l'institution des préfets et celle de la Cour des Comptes, sont ce que Napoléon appelait les « masses de granit » sur lesquelles il voulait fonder la France moderne, un État de droit.

Jusqu'où peut-on comparer le diplôme d'Etat et la monnaie de papier, ces deux petits morceaux de papier censés évoquer les « masses de granit » qui les ont émis ?

deux documents de 1810

Le problème est me semble-t-il comparable en ceci : une autorité (université, banquier) témoigne par un signe tangible de ce qu'il y a quelque part de la réserve auditée d'une valeur (connaissance ou or) et le pouvoir politique appose son sceau sur ce signe tangible, lui donnant sa valeur sociale (pas besoin d'aller recompter les pièces d'or ou de reposer les questions du bac).

Napoléon, dont on ne peut sérieusement soutenir qu'il manquait de ce qu'on appelle aujourd'hui pompeusement la « volonté politique », n'a cependant jamais signé lui-même ou laissé ses ministres signer un diplôme ou un billet. Ce n'est pas un renoncement politique, et cela n'entérine pas une limite. Son gouvernement ne se résout pas pour autant à vivre avec peu d'or et peu de bacheliers : un pays peut toujours augmenter son stock d'or par le commerce et son stock de jeunes gens instruits par l'éducation. Mais l'empereur ne peut fabriquer de l'or comme Cagliostro, ni infuser à autrui le don des langues comme le saint Esprit !

signature des diplômesOr en 2019, clairement, c'est l'Administration qui a distillé (voire inventé) les notes, les a entrées dans les grilles et a appuyé sur le bouton. Ce qu'ont révélé plusieurs confidences recueillies notamment par la journaliste Marie Piquemal dans ''Libération''. Entre le discours lénifiant des autorités et le vécu sur le terrain, il y a l'écart classique des grands mensonges : « si l’ensemble des notes de l’élève dans les autres épreuves du baccalauréat tournait autour de 11, et bien on mettait 11 en philosophie » a rapporté sur France info une présidente de jury parisien au sujet de notes manquantes. On parle désormais de notes attribuées à des copies blanches, ou à un élève absent...

Ce qui s'est passé pour le bac 2019 marquera donc sans doute un nouveau palier, dans un sens qui n'est hélas pas nouveau. Ceux qui ont connaissance des consignes de notation et des procédures des jurys depuis des années, savent qu'il entre une quantité considérable de démagogie ou de laxisme - ou de « volonté politique » comme on voudra - dans le minerai dont on extrait l'or du diplôme.

Peut-on comparer cela à un « easing » monétaire ? Le mot anglais, généralement traduit par le français assouplissement qui suggère une forme de raison aimable venant corriger ce que les normes et contraintes ont souvent de blessant, provient de l'ancien français aise. Ce qui, en revanche, évoque furieusement l'expression à son aise et plaisir qui était à nos rois ce que la « volonté politique » est à nos dirigeants.

Il ne s'agit pas forcément de convenance personnelle, mais la stratégie de communication transparaît autant que l'autoritarisme. Que Monsieur Blanquer (dont la popularité fléchissait depuis des mois) ait décidé que les résultats du bac devaient quoi qu'il en coûte à la vérité être affichés le vendredi 5 juillet, alors même que le brevet avait pu être décalé de plusieurs jours pour quelques degrés de trop, ne peut s'expliquer par rien d'avouable. Dans l'improvisation juridique et la panique administrative il y aura eu beaucoup d'erreurs, et il y aura du contentieux à la clé.

Des jurys ont refusé d'appliquer des instructions qui n'avaient même pas la force d'un arrêté ministériel. Ils ont eu la surprise de découvrir que l'on s'était passé de leur signature. D'autres ont appliqué ces ordres, dans le feu de l'action, mais se sont après-coup interrogés sur leur légalité.

des manières de cochonIl est clair que règnent l'opacité (on est loin du fonctionnement qu'impliquerait une validation par plusieurs nœuds permissioned confiés aux seuls enseignants du secondaire et du supérieur) mais aussi, et comme toujours dans l'opacité, l'abus de droit : on ne saurait mieux dire que Mediapart: « au moins trois principes ont été violés dans le fonctionnement de très nombreux jurys : celui de l'égalité des candidats, celui de l'anonymat et celui de la souveraineté des jurys ».

Les seuls à féliciter le ministre sont des éditorialistes superficiels qui se réjouissent qu'il y ait « gagné en autorité». Curieuse ambition dans un pays qui se définit comme un champion de tous les libéralismes et dont les dirigeants dénoncent facilement l'illibéralisme et l'autoritarisme quand cela se passe ailleurs... Monsieur Blanquer assure : «Moi, je remets de l'ordre ». Ordre et autorité passent donc, aux yeux de celui qui fut jadis professeur de droit public, au dessus de la légalité qui ne s'applique en somme que lorsque cela ne gêne pas les princes. Une victoire par chaos, voilà le résultat.

Revenons à la monnaie. Celle-ci, nous assurent banquiers centraux, ministres et économistes stipendiés se fonde sur la confiance. En quoi ? On reste volontiers plus vague : dans la robustesse de nos économies ? dans la légitimité de nos institutions (ordre et autorité) ? dans leur capacité de faire tenir le système en repassant le solde aux contribuables ? dans leur détermination à imposer par la contrainte des solutions coercitives et spoliatrices, comme à Chypre, puis de les rendre légales rétroactivement ?

Dans l'affaire du bac, l'avocate spécialisée Valérie Piau décrit pudiquement la situation comme « de l'inédit juridique». Les lois, autrement dit, sont bafouées quant les dirigeants sont en panique, et ils sont facilement en panique. Mais qu'ils soient réellement en panique au moment de jeter la légalité aux orties, comme en 40, ou qu'ils miment un peu la panique pour en prendre à leur aise, il est évident que la légalité républicaine, qui leur sert de bain de bouche par temps calme n'est en rien une garantie pour les citoyens sur le long terme, lequel incorpore forcément des moments de panique.

Il n'est pas anodin que ce concept de confiance se retrouve utilisé par l'Éducation nationale juste au moment de cette crise qui mine toute forme de confiance. La loi pour une « École de la confiance » a été définitivement adoptée précisément le jour du putsch de M. Blanquer. On ne saurait inventer pareille coïncidence dans un scenario de film anarchisant !

Rien ne peut plus se fonder sur une confiance de type politique.

90 - Un rival de Mark

L'événement a pu passer inaperçu. Il est vrai que la semaine dernière le lancement de la monnaie de Facebook a bénéficié d'un exceptionnel coefficient multiplicateur, j'entends par là un ratio incroyable entre le nombre de pages de commentaires et les 12 pages du papier blanc, comme on dit. Mais tandis que nos autorités brandissaient leur sabre de bois en assurant que jamais le Mark Libre ne serait une monnaie souveraine, on se contentait d'envoyer les gendarmes contre le sieur Nicolas Mutte, coupable d'avoir imprimé, comme prince de Seborga, plus de billets qu'il n'en faudrait pour une honnête partie de Monopoly en temps de canicule, et quelques passeports qui risquent de ne jamais lui servir.

faux luigi


SeborgaOn ne va pas conter ici l'histoire officielle de la principauté de Seborga, à mes yeux l'une des plus crédibles juridiquement des micronations actuelles, même si sa résurrection tenait un peu, dans les années 1950, de la plaisanterie, comme la naissance de la République du Saugeais en 1947.

pièces en LuiginiJuridiquement, elle fut aussi longtemps l'une des plus décentes parmi les micronations. Sa population n'excédait guère les 300 habitants et ses frappes monétaires quelques piécettes pour touristes et collectionneurs. Elle fournissait plutôt un sujet pour les magazines en période estivale qu'un abri pour les esprits retors.

le business center

Je n'avais fait que citer son nom dans mon billet "Terra nullius" il y a deux ans. Mais depuis quelques années, voici qu'un aristocrate normand a entrepris de se proclamer prince à distance, ou plus exactement par voie numérique, et d'user de ce titre régalien pour autre chose qu'attirer les estivants. Certes, la chose n'émeut guère qu'en Ligurie et en Normandie, où l'on s'est contenté de narrer l'interpellation sans percevoir toute la beauté de la chose.

Rappelons d'abord que s'emparer des terres d'autrui est une tradition normande. Rollon dans l'antique Neustrie (bref chez moi) en 918, les frères d'Hauteville en Sicile vers 1035 puis Guillaume le Conquérant en Angleterre en 1066, ces gens-là ne finassent guère : Dieu et mon droit. Si désormais, comme Mark Ier, on peut faire cela devant son écran, c'est bien que, comme je le dis souvent, l'espace numérique est davantage semblable à une mer qu'à une terre.

Si la principauté terrestre vend des cartes postales, des timbres et du mimosa, une principauté numérique surgit et vend un registre du commerce, des papiers d'identité et une monnaie liée au dollar. Escroquerie ou horreur du vide... On notera que le site du prince normand, ou celui de sa banque centrale ont nettement moins d' «Erreur 404» que ceux des administrations françaises. Il y a bien quelques pages «en construction» mais cela témoigne d'un bel esprit bâtisseur, non d'une navrante déshérence technologique. Dépêchez vous quand même d'aller voir cela, car les événements récents risquent d'en limiter la maintenance.

On devine aisément ce que les gendarmes reprocheront au Prince (dont le père était gendarme). De notre point de vue on lui ferait plutôt grief de son trop grand classicisme.

Non seulement « le billet de LUIGINO répond aux normes de papier de sécurité bancaire en vigueur et dispose de douze (12) sécurités » ce qui en fait un rival honorable de l'euro, mais il a un peg au dollar. Bref il est stable et fort puisqu'un Luigino vaut 6 dollars américains, ce qui inspire le respect.

Sur son caractère fully-backed les informations ne sont pas diffusées, mais après tout la loi française reconnait le secret des affaires. Il doit bien y en avoir un peu, si l'on en croit les statuts de la Banque centrale (page 3 sur 11) qui disposent que : «La Banque Centrale de la Principauté de Seborga est investie des missions fondamentales suivantes : • définir et mettre en œuvre la politique monétaire;• veiller à la stabilité du système bancaire et financier;• promouvoir le bon fonctionnement et assurer la supervision et la sécurité des systèmes de paiement ;• mettre en œuvre la politique de change de la principauté;• gérer les réserves officielles de change ».

Franchement, c'est très classique, trop peut-être : eût-il émis sa monnaie grâce à « la technologie blockchain » que, sans être accueilli à Versailles et à l'Elysée comme Mark Ier, on lui eût sans doute fichu la paix. Le tout numérique n'empêche pas de se payer un bout d'île de rêve si l'on tient vraiment à jouer les seigneurs quelque part.

ID Card SeborgaSur la qualité des papiers d'identité délivrés je ne me prononcerai pas. Mais pour avoir tenté la semaine dernière une opération d'identification en ligne en demandant à un honnête robot américain de faire le lien entre ce qu'il voyait de mon effigie via la caméra et ce qu'en laissait voir ma CNI récemment délivrée par la Start-Up Nation, je me dis que le document princier ne pourrait pas être pire, et qu'à ce titre il pourrait offrir sinon un asile politique du moins un réel secours numérique.

A-t-on affaire à un petits-bras, comme le suggère la maladroite défense mise en place par ses avocats, Maîtres William Bourdon et Vincent Brengarth, qui parlent d’une « tentative de criminalisation d’une aventure collective totalement hors-norme menée de bonne foi, étrangère à toute préoccupation monétaire »? Dans un communiqué, les deux avocats expliquent : « Les flux financiers sur lesquels ils ont été interrogés sont d’un montant dérisoire par rapport à cette aventure et sur lesquels ils ont sereinement donné toutes explications utiles. La monnaie qui a été produite pour le territoire de Seborga n’a jamais été mise en circulation et ne peut être apparentée par quiconque avec une monnaie ayant cours légal ». Je leur suggère de trouver mieux...

Ou bien a-t-on affaire à un aventurier typique de son époque ? On ne peut lire sa biographie sans avoir des picotements aux yeux du fait d'un air de déjà vu : un autodidacte (normand!) un peu chauffeur de personnalités, un peu mili et un peu mytho, aimant se faire photographier avec des chefs d'Etat africains dans des rencontres dont on saisit mal la nature, des passeports douteux. Seigneur! Qu'en auraient pensé les derniers seigneurs de Seborga, les pieux abbés de Lérins?

Ah oui, on me dit dans l'oreillette que l'abbé utilisait déjà son « Principatus Sepulcri » en 1666 pour y battre monnaie... Luigini abbatial de 1666

Pour les curieux:

89 - Renaître ?

L’incendie de la cathédrale Notre-Dame a fourni une occasion de réfléchir à de nombreux sujets. J’avoue avoir été troublé de réaliser que j’en avais déjà abordés plusieurs ici, et assez récemment : ainsi sur ce qu’est un monument, mais aussi sur les rapports profonds de l’art et de l’argent.

Au risque (assumé) de passer pour un petit métaphysicien du bitcoin, je voudrais partager ici quelques pensées, généralement douloureuses, et dont certaines ne concernent pas si indirectement que cela ceux qui suivent « la Voie du Bitcoin ». Assez pour que, dès le lendemain à 6 heures du matin, j’ai commencé à réfléchir avec Grégory Raymond (journaliste à Capital) à l’opération « Notre Dame des Cryptos » à laquelle vous pouvez participer en cliquant sur le bouton en haut à droite. Parce que ce qui est numérique n'éloigne jamais de ce qui est vrai.

le_scan_ND_2010.jpg Image 3D Andrew Tallon, 2010

Dès cette nuit d’émotion, d’angoisse et de honte, deux discours se sont emmêlés dans de longs torrents de mots. Le premier pour dire que cela touchait tout le monde « au delà des croyants » ; le second pour parler du vrai dieu de la terre : l'Argent.

Ce n’est pas pour rien que l’une des plus fortes déclarations soit venue d’un laïc virulent. Jean-Luc Mélenchon a eu raison en disant que « il y a ceux pour qui la main de Dieu est à l’œuvre dans l’édification de ce bâtiment. Mais ils savent que si elle y parait si puissante, c’est sans doute parce que les êtres humains se sont surpassés en mettant au monde Notre-Dame. Et d’autres, ceux qui connaissent le vide de l’Univers privé de sens et l’absurde de la condition humaine, y voient par-dessus tout cette apothéose de l’esprit et du travail de milliers de femmes et d’hommes ». Pourtant le reste de son texte montre bien qu’il sait ceci : les croyants ne sont pas plus étrangers à la splendeur scientifique que les incroyants ne le sont pas à une forme de sacré. Cette division toujours invoquée est ici peu opérante.

Si la Joconde avait brûlé, notre pays aurait perdu un immense capital symbolique, culturel et… touristique, c’est à dire financier. Nul pourtant ne songerait à repeindre l’icône comme on s’est spontanément juré, devant les flammes, de reconstruire Notre-Dame, même si l'empressement des uns et celui des autres ne se ressemblent pas toujours, parce que les uns voient un lieu sacré et d'autres un pôle touristique. Dieu et Mammon*.

Certes Notre-Dame est un lieu de culte chrétien. A cet égard, justement, il est intéressant de noter que certains des discours tendant à laisser le drame faire son œuvre de ruine et à se projeter ailleurs, vers l’Homme et vers le Futur, proviennent de chrétiens. Même si elle est assez bien écrite, je suis un peu circonspect face à ce qu’on a vu tourner sur plusieurs sites comme la « lettre d’un curé de campagne ». A l’heure où l’on nous parle de fakes du soir au matin, pas un site, pas une personne postant cela sur Facebook ne semble avoir cherché à en authentifier la source. Qu’importe, il y a dans les Écritures juives et chrétiennes elles-mêmes suffisamment de paroles terribles pour justifier, si on le souhaite, de laisser le temple de pierre retourner à la terre (Esaïe 65,17 ; Matthieu 24,35 ; Jean, 2, 13-25 ; Apocalypse 21,1-8). Le cri du cœur visant à sauver et restaurer Notre-Dame n’est donc pas intrinsèquement ou spécifiquement celui des catholiques, même si on en a vu plusieurs prier devant les flammes, mais aussi des musulmans et des juifs, et de tout ce que le peuple français compte d'êtres nobles, et de bien des gens en dehors de notre Hexagone. Et pour de multiples raisons.

foule

Notre-Dame est avant tout un monument. Comme je l’écrivais dans mon billet visant à décrire la blockchain comme « monumentale », le mot vient du verbe latin monere qui signifie d'abord « remémorer ». Le monument est tourné vers le passé. Mais le même verbe signifie aussi « avertir ». On ne le conserve pas pour rien. Il fait signe vers le présent. On le garde parce qu’il nous met en garde, ou parce qu’il nous garde. Enfin troisième sens, « éclairer, instruire ». Que nous apprennent les monuments ? Que notre temps est compté et précieux. Que les choses monumentales sont fragiles. Qu’elles n’ont pas d’autre éternité, malgré les apparences, que celle que leur confère l’humanité.

On ne peut ici que reprendre les mots d'André Malraux et parler de « l'acte par lequel l'homme arrache quelque chose à la mort ». Avec nos âmes, mais aussi nos bras et nos portefeuilles, et dans toutes les monnaies dont nous disposons.

Notre-Dame est un monument sacré. A ce titre, il n’est évidemment pas le premier à la sauvegarde duquel la France ait dû participer. Nous avons payé pour les temples de Haute-Egypte et pour ceux d’Angkor et nul alors n’a cru devoir ajouter « par-delà nos croyances » par ce qu’en vérité ce serait un peu comme dire que nous allons tous mourir « par-delà nos groupes sanguins ». Comme la grande pyramide de Guizeh, Notre Dame est un monument sacré de l’Humanité. Sans doute posée sur les ruines d’un autre monument consacré à Isis, à je ne sais qui, lui-même mis là où la foudre est tombée, où une météorite est tombée. Qu’importe.

Abordant le sujet polémique du coût d’entretien de la blockchain, j’ai déjà parlé du caractère « sacré » des infrastructures : les ponts entre deux rives, les ponts entre ce monde et celui de l’au-delà (« par delà nos représentations de celui-ci », si l’on y tient) sont sacrés. Et il se trouve que Notre-Dature sacrée.

D’où un sentiment de profonde honte collective. Car il se trouve que Notre-Dame, après le viaduc de Gennevillers mais aussi le pont de Grenelle dont des morceaux sont tombés ce dimanche de Pâques, n’a peut-être pas été entretenue comme une infrastructure sacrée. Car il y avait un rapport du CNRS (classé confidentiel et enterré) pour pointer cela pour la cathédrale comme pour les ponts.

Il se trouve aussi que les travaux en cours (qui devront faire l’objet d’une enquête et ne pas s’achever sur la responsabilité d’un bouc émissaire) sont sans doute conduits dans des conditions déjà pointées dans d’autres cas plus ou moins similaires de trésors du passé qui brûlent pendant ou juste après les travaux. Lire l'article de Maître Madranges à ce sujet. Il se trouve enfin que le remplacement systématique du coûteux personnel humain par des logiciels et des caméras pourrait, là aussi, se voir mis en cause. Comme le suggère Benoit Duteurtre, notre monde ultra-sécuritaire est ici dans un échec fumant. Cela fait beaucoup, au total.

Il faut donc parler d’argent, de budget, de fiscalité. Sans doute en a-t-on parlé trop vite après le drame, quoi que trop tard après tant d’années de budget bout-de-ficelle. Comme on a parlé trop vite de reconstruire avant même de sécuriser. Mais puisqu’on en est là, disons-le crument : il est extraordinaire de voir l’État prendre les choses en main avec autant d’autorité et si peu d’argent. Les bitcoineurs ne seront sans doute pas les seuls à en être heurtés.

Depuis des années les administrations en charge du patrimoine, chichement dotées en budget, ont été de plus en plus confiées à des « gestionnaires » qui ne pensent qu’en nombre de touristes passant au tiroir-caisse et ne joignent plus les deux bouts qu’avec l’aide de « mécènes » promenant leurs clients dans les galeries ou mariant leurs filles dans le parc. Elles ne recrutent plus que des stagiaires ou des CDD reconduits sans vergogne.

Depuis le 15 avril, alors que ces compétences boutiquières vont s’avérer insuffisantes, ces administrations semblent carrément court-circuitées. C’est le gouvernement qui, dans l’émotion ou dans le calcul, multiplie les annonces, estime désinvoltement les temps de travaux ou les aligne prosaïquement sur ceux des chantiers olympiques et implicitement fait déjà, avec le choix du mot de reconstruction au lieu de restauration, celui des techniques et des matériaux, tous choix qui gagneraient à être discutés avec des spécialistes. Bref du central, du vertical et, après comme avant le drame, souvent de l'irresponsable.

Or si l’on a entendu toutes les critiques possibles sur les financements offerts, leur origine, leurs intentions supposées, leurs leviers fiscaux possibles, leur affectation… on n’a pas entendu le moindre engagement financier de l’État. A ce jour, seule la promesse irréfléchie de la Caisse des Dépôts de « donner » des arbres pour la charpente (arbre qui nous appartiennent pour une cathédrale qui nous appartient, il faut quand même le rappeler) a effleuré le sujet. On nous promet une loi spéciale : espérons qu’elle prévoira, pour ce chantier, un peu d’amélioration par rapport au sort commun de ceux qui travaillent pour l’État (savoir les délais de paiement ou de récupération de la TVA), et un peu de sérieux dans la gestion budgétaire (ordinairement grevée de gel de crédits et autres tours de passe-passe créant une opacité budgétaire bien peu démocratique et que les bitcoineurs mettent souvent en cause).

L’intervention des milliardaires, qui a suscité une polémique bien inutile, pointe à mes yeux vers une chose très ancienne : le rapport particuliers que les gens riches ont à l’Art. Leur reprocher l'optimisation fiscale de leur don contourne l'évidence qu'ils auraient pu ne rien donner du tout. Et que tout choix est critiquable : celui qui donne à la SPA pourrait donner pour la misère dans le monde, et celui qui se soucie de celle-ci se voit reprocher de ne pas se soucier de la misère sous ses fenêtres. Il est clair que les fortunes se sentent concernées par la conservation de notre patrimoine. Patrimoine, le mot appartient à la fois au vocabulaire de l’art et à celui de la banque. Ce n’est pas nouveau. Peut-être un pays qui ambitionne de voir les licornes s’ébattre dans ses paysages devrait-il aussi songer à cela ?

Le discours qui fait de Notre-Dame un chef-d’œuvre construit par « tout un peuple » a du vrai. Il faut quand même rappeler que l’ostentation et la concurrence n’ont jamais été étrangères à la piété, bien avant le début de son chantier d’ailleurs, si l’on en croit ce qu’écrivait le moine Raoul Glaber au début du 11ème siècle : « aux environs de la troisième année après l’an mille, surtout en Italie et en Gaule, on reconstruisit les églises. La plupart étaient pourtant en bon état mais les chrétiens rivalisaient pour en avoir de plus belles les unes que les autres». Les princes, les riches marchands, les corporations les plus fortunées ont alors appliquées les sages conseils de Jésus : se faire des amis avec son argent injuste et le placer plus près du ciel que de la terre où nos corps doivent un jour disparaître.

On parle moins des dons étrangers. Tous ceux qui pinaillent ici devraient méditer sur l’écho que Notre-Drame suscite partout dans le monde. Souhaite-t-on que les Français de toutes conditions soient les derniers à participer, quand le souverain traditionnel du royaume disparu de Sanwi tient à honneur de prendre sa part de l’effort ?

Si l’on en croit les sommes reçues par les Fondations, si l’on écoute les gens parlant à la radio, nul n’est besoin d’être milliardaire. Il y a une mobilisation financière massive. Alors, pour reprendre les mots de Bernard Pivot, cela veut-il dire que nous sommes davantage prêts à secourir « Marie plutôt que Marianne » ? Après tant de discours sur le « pacte républicain » on ne peut contourner la question. S'indigner ne permet pas de comprendre.

Dans un pays où il ne semble plus y avoir un seul endroit où l’on puisse plaindre « en même temps » les 30 manifestants (ou passants) éborgnés et les 30 policiers et gendarmes suicidés, il n’est pas impossible que la honte et l’effroi ressentis au spectacle de la chute d’une flèche tendue vers le Ciel dans le bûcher de notre Histoire ne soit liés à la terreur d’une prémonition.

agonie

Restaurer (plutôt que reconstruire) un monument sacré est peut-être une dernière chance de renaître, de nous fixer un autre horizon que celui de constructions politiques désenchantées.

88 - Remède contre l’hystérie numérique

remede contre l'hystérie numériqueVoici un livre où le mot « bitcoin » est inconnu, et où le mot « blockchain » n’apparaît qu’une fois, explicité en bas de page de façon plutôt expéditive. Je pense quand même qu’il a de nombreux développements de nature à nous intéresser. Les deux auteurs, que je ne connais pas, ont de solides références, et une expérience commune d’enseignement à Sciences Po qui leur permet de maintenir un précieux contact avec les rêves (et les illusions) des plus jeunes. Au risque d’assumer, parfois, le mauvais rôle de l’aîné sceptique et ronchon, ils passent un utile décapant sur l’épaisse couche de lieux communs qui recouvre presque tout ce qui se dit et s’écrit en matière de « révolution numérique ». Avec quelques considérations que les plus prudents prendront la soin de méditer.

La révolution numérique, pour eux, n’en est pas une. Prenant de la hauteur, déplaçant le regard, distinguant les instruments des usages, ils montrent ce qui change vraiment, et souvent lentement, pointent les déplacements de valeur, bien plus nombreux que les créations de valeurs tant célébrées.

Il y a davantage de révolutionnaires, disent Cauchard et de Calan, que de révolution. Et les chiffres (d’emplois, de capitalisation, de croissance, de R&D) quand on enlève quelques aveuglantes icônes, sont têtus. La place du numérique reste modeste. Les trésors de guerre accumulés sont d’ailleurs des symptômes étonnants. Si révolution il y a, elle a bien moins d’effets que les précédentes sur le niveau de vie, et ses protagonistes irradient peu en dehors de leur environnement social immédiat. Ce qui a été conçu comme des outils de travail a conduit à du bavardage, de la distraction et du stress.

les auteurs

Le lecteur qui n’aura pas réagi à ces premiers jets de décapants aborde alors le chapitre pour moi crucial : « pourquoi la révolution ne sera pas française ». Maintenant que la Paris Blockchain Week est terminée, que l’on s’est bien congratulé, on peut en recommander la lecture aux décideurs. On remonte là aux déclarations du président Mitterrand, on rappelle que tout n’avait pas mal commencé pour une France qui avait eu l’intuition de ce que l’informatique allait changer. Mais aujourd'hui, à mi-chemin des moqueries de certains qui voient la France en « Zimbabwe du numérique » et des slogans vaniteux que l’on entend par ailleurs, la France occupe une place confortable mais moyenne. Les auteurs semblent pointer particulièrement l’attitude des pouvoirs publics : « L’État navigue en permanence entre la sanction et la fascination ».

Le gouvernement français se veut ainsi à la fois l'hôte fastueux des GAFA (un mot creux!) reçus à Versailles, et le champion de la croisade pour les taxer. Pendant ce temps les Français sont proportionnellement plus nombreux à utiliser Google comme moteur de recherche que les citoyens américains (le moteur Qwant est un nain dépendant de la technologie de Microsoft) et il y a plus d’appartements Airbnb à Paris qu’à New York.

Le rôle de l’Etat est largement critiqué : adresses e-mail des employés de la France Tech comparables à celles du Ministère des Finances, multiplication des Agences, Missions, Conseils, Directions interministérielles et États généraux… tout cela incite à se demander, comme le faisait Terra Nova, si l’Etat est l’acteur le mieux indiqué pour lancer et appuyer des initiatives qui appellent à l’agilité et à la vitesse d’exécution. Les bitcoineurs qui ont vécu depuis plus d’un an maintenant au rythme des consultations, auditions et réflexions diverses peuvent partager la question. La comparaison, tracée par les auteurs, avec ce qui se passe en Israël (où règnent les concepts de chutzpah et de rosh gadol que je laisse mon lecteur découvrir par lui-même) fait cruellement ressortir les traits jupitériens de notre culture étatique « rigide, autoritaire, allergique à l’échec ». Ainsi, et l’on retrouve cette conviction dans d’autres chapitres, la révolution si elle doit avoir lieu sera obligatoirement culturelle. Et pour en saisir la véritable mythologie, il faudra adopter cette attitude pionnière face à toutes les frontières qui a forgé l’ethos américain, quand nos élites défendent le pré-carré (ou hexagonal) de leur souveraineté. J’avoue avoir, pourtant peu adepte des westerns, souvent pensé qu’ils décrivaient mieux que tout discours ministériel, la forme d’individualisme conquérant des bitcoineurs. Mais le mot Far-West est régulièrement et significativement cité par nos régulateurs et par tant d’autres, comme ce que nous devons éviter à tout prix.

Cauchard et de Calan ne stigmatisent d’ailleurs pas les seules élites et notent que l’attitude de la population française vis à vis de l’immigration est significativement moins ouverte que celles des nations mieux classées en matière d’économie numérique.

Les chapitres suivant démontent le mythe de « l’entreprise technologique » , qu’il s’agisse des banques ou des pizzas (il n’y a pas plus de disruption que du temps de Schumpeter, et les disruptions n’ont aucun besoin d’être technologiques) ; montrent pourquoi Amazon restera une exception qu’il est vain de vouloir copier (en citant au passage le « Comité Invisible » , ce que j’avais fait dans mon billet 27) ; enterrent l'idée que la révolution à venir puisse être démocratique mais suggèrent qu’elle doit d’abord être juridique, et annoncent enfin qu’elle sera surtout narcissique. Avec quand même, in fine et après tout cet acide décapant, l’hypothèse que le numérique puisse être « à la fois la matière et les moyens d’un nouvel âge des Lumières. Si pour le moment beaucoup de promesses ne sont pas tenues, c’est sans doute que l’âge numérique ressemble plus selon eux (et j’adhère absolument à cette comparaison, également avancée par Mark Alizart dans son Cryptocommunisme) à celui qui vit l’invention de l’imprimerie qu’à celui qui vit fumer les premières machines à vapeur.

87 - L'étalon Bitcoin

Il est bien difficile de publier un compte-rendu de lecture d’un ouvrage qui a, lors de sa publication en 2018, reçu de tels éloges de certains de nos amis*, tout heureux d'avoir enfin un économiste pour clamer que Bitcoin était de la vraie monnaie et même l'étalon futur des vraies monnaies. C'est plus difficile encore d’exprimer des réserves quand l’éditeur de la traduction française vous en a gentiment adressé un exemplaire pour revue.

Ammous édition françaiseL’excellente préface du délicieux Nassim Taleb, avec son ironie de dandy sur les experts, m’encourage cependant à me laisser aller, ni plus ni moins autorisé que tout un chacun. Au passage, saluons sa belle définition de Bitcoin comme « police d’assurance contre un futur orwellien ».

« L’Histoire » nous dit dès son prologue S. Ammous « quand elle est examinée attentivement, peut prédire l’avenir ». Voilà le premier caillou sur lequel je bute. Éclairer le présent, projeter même une lumière sur le futur, suggérer des schémas, pressentir des risques… oui. Prédire l’avenir, aucun historien ne dira cela. En outre S. Ammous n’est pas historien, il le confesse lui-même juste après : il est économiste ayant suivi une formation d’ingénieur. Il va pourtant livrer en ouverture 70 pages d’analyse historique qu’il nous faut tenter de juger sans trop d’a priori.

Rendons lui cet hommage qu’il nous épargne la description pittoresque du troc préhistorique, renvoyé à sa fonction théorique dans un village « hypothétique », avec des occurrences historiques sporadiques et marginales. Il reste quand même ce que j’appellerais volontiers un « déficit de régalité » dans des assertions comme « en principe, rien n’indique ce qui doit ou ne doit pas être utilisé comme monnaie ». En principe, justement c’est le Prince qui dit cela, rapport aux impôts qui sont tout de même assez communs dans l’histoire pour n’être pas évacués de la réflexion.

YapDans le fond je suis assez séduit par sa grille de lecture, le rapport stock-à-flux dont S. Ammous se sert pour dire ce qu’est une monnaie dure. La chose colle bien avec le topo sur les pierres de Yap (on ne s’en lasse donc jamais ?) et elle donne une intéressante réponse à la question, parfois acrimonieusement débattue, de l’infériorité du métal argent sur le métal or.

Et donc, après un détour par Rome et Byzance, j’attendais l’auteur quelque part vers le Pérou, pensant que ce que les Espagnols ont, durant des décennies, importé du Nouveau Monde en matière d’or donnerait du fil à retordre à son utile ratio stock-à-flux. Pas une ligne sur la chose. Le fait qu’on saute pour ainsi dire du florin de 1252 au système de Newton en 1717 montre l’usage que l’économiste fait en réalité de l’histoire : du bois d’étayage pour ses thèses, ici en l'occurrence celles de Ludwig von Mises et quelques autres. Je rejoins Frances Coppola* sur bien d'autres faiblesses de l'analyse historique.

Tout n’est pas faux, loin de là, dans la démonstration. Mais le récit des conséquences désastreuses depuis 1914 de la prise de contrôle des États sur les monnaies sent parfois l’esprit de système. Que la monnaie de papier (la suppression de la convertibilité) ait permis une guerre plus longue que prévue est évident ; qu’elle en soit l’unique cause force le trait, d’autant que les fraternisations de Noël 1914, bien émouvantes au cinéma, ne sauraient être abusivement extrapolées. Les guerres dites napoléoniennes furent longues aussi, mais si la Banque d’Angleterre avait (déjà alors) suspendu la convertibilité de ses billets, la Banque de France n’en fit rien…

Quand on aborde l’ente deux guerres, le réquisitoire contre les politiques keynésiennes (indépendamment de ce que l’on peut en penser) paraît expéditif, parfois un peu complotiste (« les livres d’histoire ont occulté le fait que… ») voire naïf (« rien de cela, bien entendu, ne se serait produit avec une monnaie dure… ») dans sa mise en cause du « déluge keynesien » pour à peu près toutes les catastrophes du siècle, ce qui finit par saper la défense des mérites de l’étalon-or et diminuer l’ampleur du choc de 1971. La mauvaise monnaie finit par être citée comme l’une des causes du délitement de la famille…

On en revient à une définition de la monnaie dure, non pas du fait de telle ou telle caractéristique intrinsèque, mais du fait de l’absence de contrôle de quiconque au-delà de son propriétaire. Bref à von Mises. Soit. Disons que le Bitcoin ayant les deux qualités, chacun mettra l’une ou l’autre en tête de liste. Ce qui m’ennuie c’est qu’en ce cas « la monnaie dure est librement choisie par le marché pour sa cessibilité », ce qui fait peu de cas de la tradition et des rapports de force politiques. Que les individus fassent ici intervenir une préférence temporelle (le ratio de valorisation du présent par rapport au futur) n’empêche pas qu’ils payent des impôts et vivent en société, en tenant compte de ces deux contraintes dans le « concours de beauté » de Celui dont on doit apparemment taire le nom. La psychologie sous-jacente, décrite comme pratiquement universelle, concourt évidemment à asseoir les mêmes thèses. La rationalité de l’individu semble ignorer la folie publicitaire dont l’invasion est (comme celle des impôts, soit dit en passant) un marqueur de notre post-modernité et qui joue elle aussi un rôle fatal dans la « frénésie de consommation ».

Tout cela, au fond, est-il bien indispensable pour arriver à la conclusion que l’inflation ronge l’épargne (des petites gens : la réflexion mériterait d’être faite) et encourage l’emprunt idiot ?

Je serais assez enclin à partager les charges de S. Ammous contre la dette, mais je les trouve plus convaincantes chez Graeber. On a envie de taquiner, de demander pourquoi les économistes libéraux ne proposent pas la non-déductibilité des intérêts dans les LBO, ou la fin de l’intégration fiscale. Et pourquoi ils ne mettent l’explosion des dettes privées qu’au seul et unique compte des facilités monétaires, hors toute distorsion du taux historique de partage de la valeur ajoutée.

Qu’il soit préférable d’épargner (souci de riche) des pièces d’or plutôt que des billets ou des unités de compte chez le banquier est une chose ; extrapoler cela au medium monétaire (notamment en soulignant la faiblesse de l’argent par rapport à l'or) fait cependant bon marché du fait que l’érosion monétaire, dramatiquement aggravée par le papier, est un phénomène universel. Les normes (poids, aloi, valeur fiscale) fixées par Auguste, par Constantin ou par Charlemagne n’ont jamais tenu que quelques décennies. Et sans monnaie d’argent il eut été pratiquement impossible de payer un repas ou une chemise. Les contraintes propres aux micro-paiements ne datent pas d’aujourd’hui !

On regrettera au passage quelques attaques personnelles contre la mémoire de Keynes qui signent une certaine incapacité à rentrer dans le dur de la critique. Celui-ci était issu d’une famille d’universitaires, il n’a pas « joui de la fortune considérable de sa famille sans avoir à travailler réellement ». Prétendre qu’il n’avait pas fait d’études économiques (il en fit, avec le néo-classique Alfred Marshall, à Cambridge) n’apporte aucun argument concret. Enfin qu’il ait été un hédoniste bisexuel l’inscrit peut-être dans les mœurs d’un milieu donné, cela n’en fait pas un pédophile. Niall Ferguson, professeur d'histoire de la finance à Harvard qui avait déjà usé de cet argument douteux a dû présenter des excuses pour cela en 2013.

Dans un genre moins graveleux, les rapports (intéressants) entre la nature de la monnaie et la vie de l’art auraient gagné à ne pas s’encombrer de jugements expéditifs sur les « sons animaliers » attribués à tel ou tel artiste contemporain. On est en plein lieu commun réactionnaire. Quant aux concertos brandebourgeois (que moi aussi je préfère aux variétés contemporaines) je ne vois pas qu’ils aient eu besoin d’être « financés » : la dédicace au margrave de Brandebourg est une flagornerie toute classique, pour obtenir quelques prébendes financées par la fiscalité de l’état prussien naissant !

À la polémique sur les artistes « barbouilleurs paresseux et dénués de talent » contemporains de la monnaie de pur signe, on préfèrera les réflexions de Jean-Joseph Goux (préfacier de notre Acéphale) dans ses ouvrages Frivolité de la Valeur, L’Art et l’argent etc.

ouvrages de Goux

A mi-livre, on est toujours fort loin du Bitcoin, en pleines polémiques contre le socialisme, l’économie planifiée ou la manipulation des taux d’intérêts, à grands renforts de citations d’économistes. La monnaie digitale (une faute du traducteur) apparaît en titre du chapitre VIII, en page 175. Tout ce qui précède conduit à une présentation plus idéologique que scientifique. S. Ammous a raison de souligner que l’ajustement de la difficulté est « peut-être l’aspect le plus ingénieux », et sa présentation souligne opportunément plusieurs faits saillants, même les moins intuitifs : ainsi le fait que la monnaie n’est pas déplacée. Comme nous l’avons fait dans nos ouvrages, et en citant avec raison Ralph Merkle, il souligne le caractère « vivant » de Bitcoin. De même pour son caractère « émergent ».

À quoi sert Bitcoin ? La question, bienvenue en page 203, ouvre hélas sur un nouveau méandre visant à établir que la seule ressource rare est le temps humain. Chose à laquelle on assentirait volontiers, surtout l’âge venant, s’il ne vous venait vite le soupçon que ce principe général charrie comme en contrebande un discours négationniste, qui fait bon marché, justement, de la distinction entre un stock et un flux (« les réserves prouvées existantes de chaque ressource ont même augmenté… ») et qui est idéologiquement marqué. Certes, en creusant et en polluant toujours davantage, on « en » trouvera encore, et tout cela durera bien autant que nous. Mais pour le dire sans fard, si j’apprends que le dernier Burger King est enfoui sous le Château de Versailles et qu’il suffit de faire sauter celui-ci pour me permettre de bouffer celui-là, ça risque de me couper la faim. La ressource limitée et précieuse, ici, c'est le château. Le monde est fragile, ce qu'oublient ceux qui passent trop de temps dans leurs théories.

Julian Simon, le père du « cornucopianisme » n’a pas prouvé l’existence de la corne d’abondance (cornu copiae) ni soigné « l’hystérie environnementaliste » ; il a juste cédé à l’esprit de système en s’appuyant sur des sophismes et en les extrapolant vers l’infini. Ce débat sur les ressources naturelles est oiseux. En réalité même l'or n'est pas une ressource naturelle, car on n'a jamais payé en minerai. En lingot ou en pièces, travaillé et frappé de marques diverses, l'or est un artefact. Les pierres de Yap étaient des artefacts. Bitcoin est un artefact. A l'exception des cauris, les monnaies sont des artefacts. Et parmi les artefacts, certains sont reproductibles quasiment à l'infini, d'autre non. Il y aura (peut-être) du Coca-Cola pour tout le monde, certainement pas de la Romanée-Conti.

deux ressources parfaitement limitées

Ces contre-exemples permettent d'ailleurs de réfléchir sur Bitcoin. L'art, je l'ai déjà dit et répété, est dans la nature de Bitcoin, ce dont S. Ammous ne disconviendrait sans doute pas. D'autre part Bitcoin peut être présenté, métaphoriquement, comme une part close et cadastrée du cyberespace. On objectera donc à MM. Simon et Ammous que l'espace est également une ressource limitée, ce que l'on comprend très bien d'ailleurs dans le métro ou chez l'agent immobilier.

Tout cela est-il bien indispensable pour annoncer que le bitcoin est une ressource strictement limitée ?

J’en doute. Les toiles de Van Gogh sont strictement limitées en nombre. Tokenisés, elles offriraient une belle réserve de valeur. Mais il reste à démontrer pourquoi ladite réserve doit être non pas raisonnablement mais strictement limitée ? D’autant que le nombre de bitcoins, si l’on veut redescendre un instant sur terre, n’est pas strictement limité mais inévitablement décroissant, du fait des pertes de clés, des applications non maintenues etc. Enfin le nombre limité de bitcoin, paramètre ici valorisé de façon exclusive, ne dit rien du maintien indispensable d’un consensus social autour de son utilité, de sa valeur, de l’intérêt de le maintenir en vie. Après tant de méandres hyper politiques, on s’étonne que ceci ne soit pas évoqué. Que Bitcoin permette une expérience originale de souveraineté individuelle ne donne pas d’assurance automatique sur ce point. S. Ammous constate que Bitcoin « jouit pour le moment d’un niveau d’adoption très bas » et il est bien obligé d’admettre que la suite relève du pari. Il souligne que les États ont pu de facto interdire les règlements en or : imaginer que l’on puisse faire des transactions en bitcoin significatives, non spéculatives, bref courantes, fait le pari soit d’une tolérance des autorités, soit de la croissance du réseau des personnes (et des commerçants) se débrouillant pour participer au système. Bref un pari politique pour lequel il faudra, à mon avis, dépasser le cercle des lecteurs de von Mises et de Rothbard.

Je rejoins S. Ammous dans sa vision d’un étalon bitcoin mondial. Je ne dirais cependant pas comme lui international, parce que la commodité de la chose ne sera peut-être pas suffisante pour renverser l’aversion des banques centrales. L’efficacité n’est pas toujours la mesure de toute chose. Je pense donc que mondial peut ici s’entendre comme inter-blockchainal parce que je persiste à penser que Bitcoin est internet-natif et qu’il est d’abord destiné au cyberespace. Mais le citation d’Hal Finney en 2010 montre opportunément que l’idée d’un étalon bitcoin pour les banques centrales possède une tradition ancienne et autorisée ! Dans ce cadre, S. Ammous a raison de rappeler malicieusement que les banques centrales ont au moins une raison d’acquérir du bitcoin, et qu’il s’agit de se prémunir contre son succès. Nous avons émis cette idée dans notre Acéphale en 2017.

On peut réellement regretter que le dernier chapitre soit, justement, le dernier, parce que c’est là que sont enfin abordées les questions que se posent, en réalité, presque tous ceux qui ont suffisamment entendu parler de Bitcoin pour entreprendre la démarche de lire un livre à son sujet. Je sais d’expérience que l’élaboration d’un plan est, sur un sujet nouveau, à la fois technique, politique, anthropologique et économique un véritable casse-tête. Je recommanderais volontiers à celui qui, pour découvrir Bitcoin, aurait fait le choix de cet ouvrage, de commencer par ces 50 pages, pour revenir ensuite, s’il a été séduit, intéressé ou intrigué sur tout le reste, qui une analyse idéologique que nombre de nos amis partagent, mais que l’on peut récuser sans cesser de s’intéresser à Bitcoin.

Si ces dernières pages passent parfois de façon un peu rapide sur certains aspects, on y trouve d’intéressantes remarques, notamment sur l’attaque de Bitcoin par le matériel ou les infrastructures, sur l’asymétrie fondamentale entre Bitcoin et les milliers d’altcoins, ou encore sur les limites du messianisme des adeptes de la technologie blockchain. Le débat environnemental est un peu prestement évacué, sans doute par cornucopianisme conséquent, alors qu'il peut consituer une limite politique à l'acceptation de Bitcoin. Tout cela aurait pu être développé plus utilement, à mon sens, que bien des arguments purement théoriques et quelques tirades peu raisonnables.

D'autres compte-rendu du même ouvrage :

  • Par Gregory Guittard qui dans le Journal du Coin juge qu'Ammous « vise juste et frappe fort »
  • Par Sosthène de Rodiencourt dans Contrepoints (plus nuancé)
  • Par Frances Coppola, avec une critique très fine de la présentation de l'or comme "le plus rare des métaux", ce qui, effectivement, est faux.
  • Par Juice sur Medium (très critique, notamment sur les attaques ad hominem contre Keynes)

86 - Cryptocommunisme ?

Cryptocommunisme Alizart 2019Voici un petit livre qui peut soit enflammer l’imagination soit faire grincer les dents, selon que le lecteur se montrera ouvert à d’autres pensées ou bien droit dans ses bottes, lesquelles n’auront souvent foulé qu’un seul chemin.

Mark Alizart poursuit celui qu’il a commencé de parcourir avec Informatique céleste sur des sentiers hégéliens. Et fort logiquement cela le mène à Marx.

L'auteur part du rêve hippie et cybercommunaliste de 1968, quand les machines of loving grace allaient inventer une nature nouvelle et mettre fin aux guerres dans un monde devenu un village global. Mais aussi de l’échec de ce rêve, quand un demi-siècle plus tard l’économie du partage et de la contribution a seulement livré une main d’œuvre gratuite au capitalisme cognitif. Dépasser cet échec, en suivant notamment les cypherpunks, c’est postuler après Hegel et Marx qu’il y a des ruses de la Raison, et que si les crypto-anarchistes ont une détestation viscérale du socialisme tandis que les marxistes ne voient dans Bitcoin qu’un monstrueux rejeton d’informatique et de finance, il y a bien un chemin souterrain pour la taupe de l’Histoire vers le cryptocommunisme et les lendemains qui codent.

Les bitcoineurs qui dépasseront leurs préjugés hostiles et s’accrocheront peuvent gagner tout de suite la seconde partie, pour s’y retrouver au moins en terrain conceptuel connu.

Alizart repère d'abord quelques traces de théorie de l’information chez Marx, qui demeure cependant assez éloigné de cette science naissante, ce qui pèsera sur ses interprétations des dysfonctionnements du capitalisme. Il en reste à la baisse tendancielle du taux de profit (importée de la thermodynamique avec le rendement décroissant des machines à chaleur) et à l’idée d’énergie volée (la plus-value). Pour Alizart, « le capitaliste » serait meilleur thermodynamicien, exportant son entropie quand il colonise un nouveau territoire, important de l’information à chaque fois qu’il investit de l’argent gagné dans la modernisation de son appareil productif.

marxisme informationnel

Il existerait donc un « communisme informationnel » dont Marx aurait (seulement) approché en imaginant au fondement de la survaleur la quantité générale d’intelligence accumulée par la société. Cette hypothèse du General Intellect est soutenue d’abord par les limites du « darwinisme social » : plus l’information supplante l’énergie, plus règne l’associativité. Mais elle est aussi soutenue par la capacité d’adaptation de l’espèce humaine : il est plus facile de faire changer ses habitudes que ses gènes. Or « l’informatique peut élever la vitesse de transmission de l’information à la vitesse limite de la lumière ». Existe-t-il une « vitesse de libération » qui enclenchera « de manière irréversible et instantanée le transfert de propriété du capital vers les mains d’égaux » ?

N’était-ce pas ce que pressentaient les cyber-communalistes des sixties ? Alors que l’échec du socialisme réel se faisait patent, la cybernétique attira des communistes comme Althusser et des franges de la gauche radicale comme les opéraïstes de Negri et Tronti.

Mais aujourd’hui, les héritiers des opéraïstes en sont à demander (à l’Etat, forcément) la nationalisation des réseaux sociaux, ou à demander le revenu universel ou collaboratif. Cherchez le bug. C’est sans doute, suggère Alizart, qu’on s’est trompé sur la « masse critique », négligeant le fait gênant que « la société de l’information est pauvre en information » et sans effet suffisant sur la productivité ni sur la vitesse d’adaptabilité de l’humanité, par opposition à la création. Une information « riche » pourrait en revanche être à elle-même sa propre forme-argent, s’échanger sans conversion monétaire. Parce qu’une telle information n’est pas une couche de sens posée sur l’énergie, mais l’énergie sous une autre forme.

Prise dans les limites que lui avaient découvertes Gödel et Turing, l’informatique fut d'abord condamnée à évoluer dans un système formel dont elle ne pouvait s’évader. Elle ne pouvait poser un axiome, connaître ses limites, les transgresser, revenir en arrière sur une erreur. Jusqu’à la théorie algorithmique de l’information, sans laquelle nous n’aurions ni compression de data, ni formules cryptographiques, bref rien de ce qui permet non plus (clin d’œil à Marx) d’interpréter mais bien de transformer le monde.

Surgirent les cyberpunks pour qui l’informatique n’est plus une terre de Cocagne mais une ZAD, plus un paradis où se promener nu (et sans honte) mais un territoire où mieux vaut être cuirassé et armé. Mais tout cela, nous dit Alizart, fut d’abord conçu pour pirater et se nourrir de restes et de rapines. Alors seulement viennent les cypherpunks, pour qui l’enjeu n’est plus de craquer le voisin ou l’État, mais de rendre absolument inviolable une conversation ou une information.

C’est à ce niveau du livre que maint bitcoineur reprendra pied, avec la présentation du bitcoin comme premier objet numérique non copiable, et du protocole comme résolution du problème des généraux byzantins. Je ne peux que souscrire ensuite à des énoncés comme « Bitcoin grossit à mesure qu’on le nourrit. Ce qui circule dessus est ce qui le compose » ou à l’idée que Bitcoin soit de l’énergie captive « à la manière dont une plante est de l’énergie captive », bref un capteur d’entropie.

Venons-en à la politique. Alizart exagère un peu en supposant que « les quelques personnes qui, à gauche, se sont penchées sur Bitcoin ne l’aiment pas beaucoup ». Après un long plaidoyer argumentatif pour soutenir la valeur monétaire du bitcoin et des comparaisons assez percutantes avec l’euro ou Paypal, Alizart précise que c'est la gauche monétariste qui ne peut aimer Bitcoin parce qu’il se soustrait à la politique et n’est pas un « rapport social » mais un pur instrument d’évitement fiscal et de désolidarisation. Aux yeux des anciens cyber-communalistes, ceux qui voulaient abolir les enclosures du net, Bitcoin est une abomination.

Sauf, nous dit Alizart (et il n'est pas le seul*), que ce premier communalisme a surtout ouvert la bergerie au loup, en permettant en réalité aux capitalistes de se nourrir gratis, alors que Bitcoin offre à l’informatique le moyen de toucher au cœur le réacteur du système de production économique, banque centrale et Trésor.

Loin d’être un simple medium évanouissant, comme le disait Marx, l’argent intervient à sa façon dans tous les cycles thermodynamiques, et même organiques. Alizart avance (p.87-90) ici une comparaison avec l’adénosine triphosphate, la monnaie énergétique de la biologie, pour mieux appuyer un réquisitoire en règle contre le dysfonctionnement de la finance depuis 1914 et surtout 1970. Ceci fait, il règle un peu son compte à une gauche qui souhaite rituellement reprendre le contrôle du système financier mais qui ne le peut pas et qui n’a pas d’alternative à proposer.

Ainsi, nous dit-il « pour que ‘’l’appropriation collective des moyens de production monétaire‘’ soit possible, il faudrait qu’elle se fasse par la mise à disposition d’une monnaie de meilleure qualité que le dollar, c’est à dire indexée sur le flux d’énergie réel de la société, indépendante de tout gouvernement et de toute police, capable de s’adapter aux besoins en activité et facile à utiliser dans les échanges courants. Or cette monnaie qui ressemble à un mouton à cinq pattes, c’est justement celle dont le Bitcoin esquisse le modèle ». Alizart n’émet en fait qu’une réserve : lever le plafond des 21 millions pour adopter une croissance « déterminée par les besoins métaboliques de la société ». En route, donc, vers l’adénosine triphosphate optimale « pour parvenir à l’équilibre dynamique de nos sociétés ».

Alizart trace ensuite le portrait d’une droite libértarienne qui, elle, a épousé Bitcoin avec passion. Il aurait pu ajouter, que cette frange se comporte même désormais en épouse jalouse. Là où il m’est arrivé, personnellement, de manifester un discret scepticisme sur ce qui ressemble à une reconnaissance abusive de paternité (Hayek n’a pas inventé Bitcoin en 1978, pas davantage que Friedman ne l’a prophétisé en 1999), Alizart prend la chose plus frontalement.

Après avoir décrit « le cynisme, la naïveté et surtout les contradictions » de la vision libertarienne et même prononcé un petit plaidoyer (raisonnable) pour l’Etat moderne, il pose que, loin des préjugés, Bitcoin serait « en opposition complète » avec les valeurs des libertariens : « tout l’intérêt de Bitcoin est que la valeur d’un bitcoin est inséparable du réseau qui le porte. Un bitcoin est un ‘’rapport social’’. Il n’est même que cela. Certes Bitcoin est décentralisé, anonyme, anarchiste. Mais l’autorité qu’il supprime, l’Etat, il la diffuse dans tout le corps social : il est l’implémentation coercitive du consensus décentralisé à tous les échelons de la société ».

Il reviendra donc aux libertariens de contester cette description de Bitcoin, ou de nier qu’elle soit, ainsi posée, en opposition à leurs propres valeurs. Alizart a-t-il, pour citer l’un d’entre eux, combiné « quelques développements conceptuels ésotériques qui combleront d'aise les néo-marxistes cyber-branchés et de nombreux contresens en matière de théorie monétaire et de philosophie libérale » ?

le mammouth et le libertarien

Ceux qui nous infligent depuis des décennies, et en dépit des évidences historiques, ethnologiques et anthropologiques leur histoire de village primitif où « on » aurait inventé la monnaie pour résoudre les problèmes de celui qui avait tué (tout seul !) un mammouth et voulait le troquer contre des oeufs ou des flèches devraient se montrer moins exigeants avec les tenants des autres écoles...

Quoi qu’il en soit, et à titre personnel, j’adhère à l’idée défendue par Mark Alizart pour qui « Bitcoin est une sorte d’Etat en soi ». Il m’est même arrivé de rappeler la chose pour situer sa consommation énergétique non pas en face du coût unitaire d'une transaction Visa mais en regard du vrai coût du soutien du dollar : 2000 ogives, 10 porte-avions, 50 sous-marins nucléaires d’attaque, 14 lanceurs d’engins etc…

IN GOD WE TRUST

Bitcoin serait même, chose devenue remarquable, un Etat qui contrôle sa monnaie ! Il « ne se contente pas de détruire le monopole des banques centrales sur l’impression fiduciaire ; il s’impose comme monnaie-étalon de substitution ».

Prenant de l’altitude, Mark Alizart suggère que le choc induit par Bitcoin ne se compare qu’aux « deux autres ‘’inventions’’ dont on a longtemps cru qu’elles étaient aussi diaboliques que lui : la Révolution française et la Réforme ». Comme elles, dit-il, Bitcoin « se présente d’abord comme une némésis effrayante » : il partage avec elles « l’idée qu’il est désormais possible de remplacer l’autorité verticale d’un seul sur tous par une relation horizontale de coopération. Bitcoin est une nouvelle République, au sens où il est une nouvelle ‘’chose publique’’ (res publica) et une Nouvelle Réforme ».

Ce qu’il a fait à l’argent, il peut le faire aux choses. « Il doit le faire, même : la condition de sa réussite n’est pas seulement de devenir l’étalon monétaire du monde, mais d’articuler finement cet étalon à sa croissance métabolique ».

Certes, remarque Alizart, parmi les réseaux les plus ouverts, les marchés sont devenus plus puissants que les démocraties. Mais ils ne sont que financiers, ne sont régulés par aucune affectio (au moindre risque chacun fuit) et finalement leur fragilité menace le monde. Une blockchain, dit-il, n’a pas ce genre de problèmes : elle fait de l’affectio societatis un marché, valorise la fidélité. « Sur un réseau, nous ne sommes pas des pirates » mais des fonctionnaires d’un universel qui nous appartient.

C’est pour cela qu’une association devient capable de rivaliser avec une entreprise (même monopolistique et régalienne), ce qui ne plait pas du tout à ces hommes politiques qui aiment tant comparer la nation à une entreprise, surtout s’ils ont la réputation d’avoir réussi dans les affaires. Dans un État qui, au contraire, fonctionnerait comme une blockchain, toute personne œuvrant pour la communauté ( y compris dans toutes les activités « capacitantes » décrites par Amartya Sen) se verrait rémunérée en devises numériques. Tout État, dans l’utopie d’Alizart, aurait deux monnaies : Bitcoin, l’étalon monétaire international, monnaie des affaires et du commerce, et un Bitcoin souverain, monnaie nationale des services civiques. Une sorte de bimétallisme qui n’est pas sans antécédents historiques, ni sans modèles dans la nature (à l’image des systèmes nerveux « sympathique » et « parasympathique », ou bien de la régulation du sucre par l’insuline et le glucagon).

alizart

En usant au passage de nombreuses comparaisons avec l'ADN, Alizart pose que Bitcoin est semblable à un être vivant, une personne « une forme d'intelligence artificielle collective , ce corps politique commun que Marx appelait de ses voeux, ou ce cerveau global dont parlait Teilhard de Chardin ». Bitcoin pourrait, en tout cas, être l'écosystème d'une inteligence artificielle.

Au delà, une blockchain ultime, composée d'une myriade de sidechains articulée à un internet des objets, lui-même composée de machines auto-réplicantes, le tout miné par un réseau d'ordinateurs décentralisés, commandés par des hommes : la blockchain-mère détiendrait le patrimoine génétique de tous les individus qui la composent, qui en retireraient un sentiment d'unité, un sentiment diffus du "soi"...

Prométhée« Ce communisme ontologique, nous dit Mark Alizart, ce communisme des substances, c'est cela que vise ultimement le cryptocommunisme ». Et c'est cela ou un tableau pas joli, celui du fascisme qui vient et que n'arrêteront pas « les appels lénifiants au vivre-ensemble ». Il faut, à gauche, retrouver la « dimension promethéenne » du marxisme (j'avais déjà noté ici le caractère prométhéen de Bitcoin).

Chaque jour, rappelle l'auteur, nous rapproche de l'effondrement d'un nouveau pays, sous le poids de sa dette, économique et écologique. « Avant qu'il soit possible de reprendre le contrôle de la monnaie énergétique de la Terre et des sociétés, il coulera beaucoup d'eau contaminée sous les ponts, voire du sang ». Mais les cryptomonnaies « permettent d'agir sur un élément clé de l'accumulation d'énergie qui conditionne la totalité de l'équilibre social ». Il y a urgence.

CRYPTOLAIRES DE TOUS LES PAYSPour aller plus loin

85 - Pontifex : du caractère sacré des infrastructures

Le successeur de saint Pierre porte toujours un titre qui aurait sans doute fort étonné l'apôtre : Souverain Pontife. Ce titre très ancien, datant de la république romaine, a été repris, adapté et conservé à travers les siècles. Il a fait son entrée dans la modernité, puisque le compte twitter officiel du pape, créé le 12 décembre 2012 par Benoit XVI et qui compte plus de 40 millions de suiveurs dans différentes langues, est @pontifex.

Le mot est chargé d'une très forte symbolique dont une récente et dramatique actualité me laisse penser qu'elle est riche d'enseignements sérieux et qu'elle nous concerne aujourd'hui.

Bulle d'Innocent IV pape de 1243 à 1254Pontifex apparait sur des monuments, des médailles et des écrits, diversement abrégé, et parfois évoqué d'une seule lettre. C'est le cas sur les sceaux de plomb dont les papes se servaient pour sceller leurs « bulles ». Leur modèle n'a pas évolué dans l'histoire, avec le nom du souverain suivi de PP pour Pontifex et Pastor et de son numéro.

Pontifex apparait sur d'innombrables médailles, mais aussi, le plus souvent abrégé sous la forme PM pour Pontifex Maximus, sur de nombreuses monnaies émises par les papes dans leurs États (ci dessous à gauche par Innocent XII dans le Comtat Venaissin, au centre par Pie XII et à droite par Benoît XVI) et ceci jusqu'au précédent règne, le pape François, très méfiant avec les choses d'argent, ayant retiré jusqu'à son effigie des euros que l'État du Vatican est autorisé à battre.

D'Innocent XII à Benoit XVI

Je me souviens un jour d'avoir entendu un journaliste expliquer, pour tenir le micro durant une cérémonie au Vatican, que ce mot de pontife signifiait que le pape créait un pont entre le ciel et la terre. Comme quoi ils ne disent pas n'importe quoi uniquement quand il s'agit de cryptomonnaie... Car ce titre est, je l'ai déjà dit, repris de l'antiquité païenne et n'évoque que des ponts bien de ce monde.

Du premier pont de bois jeté sur le Tibre au 7ème siècle avant JC et dont ils assuraient la garde et l'entretien, les pontifes firent un symbole (enjamber un fleuve considéré comme sacré, reunir ses deux rives - relier et religion ont une racine commune) et ne cessèrent d'élargir leurs prérogatives parmi lesquelles on trouvera la fixation des jours fastes ou la conservation des archives. En -63 Jules César devint Souverain Pontife (et donc personnage sacré) et les empereurs qui le suivirent assumèrent eux aussi ce titre, que l'on retrouve sur de nombreuses monnaies antiques, soit sous forme d'abréviation (PM) soit sous forme d'attributs symboliques.

Auguste et Livie

Pourquoi parler des ponts ?

Parce qu'ils s'effondrent ! Un interlocuteur voulant, en juin dernier, me faire comprendre ce que la vérification formelle pouvait apporter à un smart contract me faisait remarquer que l'informatique supportait des bugs et crashes extrêmement fréquents et perçus comme inévitables (certes il n'y a pas mort d'homme, quoique...) alors que les ponts ne s'écroulaient pas. Si, lui dis-je, le viaduc de Gennevilliers. A l'époque, seuls les 200.00 conducteurs qui font la route de Pontoise à Paris par l'A15 en étaient conscients. Depuis l'épouvantable drame de Gênes, deux mois plus tard, le sujet est devenu majeur. Ce qui est stupéfiant c'est que deux rapports inquiétants datant de juillet 2018 n'ont évoqués qu'après le 14 août par la grande presse. Ce qui est significatif c'est que le journal de 20 heures de TF1 pouvait évoquer, le 18 août, la perte de confiance dans la parole de l'État quant à l'état des ponts. Et pas en Italie.

le viaduc de Gênes

Selon un rapport gouvernemental publié en juillet (voir sa synthèse ici) 30% des 12.000 ponts non gérés par des sociétés privées sur le réseau routier français nécessitent des réparations. Encore moins reluisant, 7% « présentent à terme un risque d'effondrement » . Soit environ 840 ouvrages. On ne parle pas ici de routes simplement mal entretenues (dont un autre rapport, un audit externe commandé par le ministère des transports et publié en juillet 2018, estime que 17% sont considérés comme gravement endommagés) ce qui peut occasionner quelques accidents mineurs. Non, il s'agit de ponts dont l'effondrement provoque des drames majeurs.

Alors, bien sûr, on va parler d'argent. On va dire qu'il n'y en a pas (sommes-nous plus pauvres que nos ancêtres qui ont construit ces ponts?) et on va dire que les français ne veulent plus payer d'impôts, d'autres vont dire qu'il faudrait peut-être sacrifier les opérations extérieures de la France plutôt que la sécurité des français dont on parle tant par ailleurs...

On va se renvoyer la chose entre État et collectivités territoriales, entre public et privé. Le pont de Gênes était exploité par une compagnie privé dont les responsables sont venus débiter des éléments de langage compassionels et n'ont pas été avares de leurs larmes de crocodile à la télévision pour faire oublier les dividendes généreusement versés la veille encore. On repense aux courbettes japonaises après Fukushima.

Or les impôts comme les péages augmentent, sans compter les contraventions. La lecture de tous ces rapports est donc un peu dure à avaler. Les chiffres cités sont trop importants, les dates des rapports sont trop anciennes, pour qu'il ne s'agisse que d'une lamentable imprévoyance ponctuelle. Tout cela donne à réfléchir de manière systématique.

Une infrastructure, à défaut d'avoir un caractère sacré au sens des Romains, doit être entretenue. Ce qui veut dire qu'elle doit avoir un budget d'entretien qui, lui, devrait être sacré.

Et c'est le faible des organisations centralisées. Il y a toujours un ministre pour couper le ruban d'un nouveau pont. Et même dans le privé, il y a toujours un grand patron pour inaugurer le nouveau bâtiment. La route ou le tronçon ferroviaire que vous jugez aujourd'hui dangereux, son inauguration a jadis fait la « une » des journaux. Quand vous faites la queue à la poste, à la gare ou au supermarché, il y a toujours au moins 2 guichets fermés pour un ouvert, 2 caisses sans caissière pour une qui fonctionne. Tout cela a été inauguré jadis « en grande pompe » mais fonctionne ensuite « à petit budget ».

J'y pense à chaque fois que je lis que tel ou tel pays va lancer sa blockchain souveraine. Les sites les plus simples de l'Administration française sont déjà vérolés d'erreurs 404, qui peut me faire croire que ces gens-là maintiendront une blockchain au-delà de la prochaine mode, de la prochaine alternance, de la prochaine lubie politique, de la prochaine austérité budgétaire ?

signe de pisteJ'y pense à chaque fois qu'on me vante une blockchain consortiale : le consortium finira comme les précédents, au mieux dans l'indifférence, au pire dans une rixe (on dit fusac ou encore restructuration mais en gros c'est l'idée). Les dernières nouvelles de R3 ne laisse pas penser qu'il atteindra le prochain siècle.

J'y pense à chaque fois qu'on me dit que telle ou telle entreprise du CAC 40 annonce « sa » blockchain. Elle finira comme le réseau du bi-bop que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre, mais dont (par quelque narquois miracle) les autocollants ont seuls résisté à la débacle et peuvent encore être repérés (si on a le goût de l'archéologie en milieu urbain) plus de 20 ans après la fin. Un jour viendra où on les prendra pour quelques signes de piste sur un chemin de grande randonnée citadine.

Il reste qu'il incombe à la communauté Bitcoin (et à quelques autres assez sérieuses pour s'en soucier aussi) d'entretenir leur infrastructure commune. Avec un coût (le minage) et un prix (le cours du jeton assurant la rémunération du minage). L'actualité de 2018 nous a permis d'y réfléchir, et pas seulement en nous rassurant sur le fait que la difficulté se réajuste ; la baisse de la rentabilité induisant la mise à l'arrêt de millions d'Asic, il y a au minimum des hauts et des bas dans la « garde » de Bitcoin. On lira avec profit les réflexions du mineur Sébastien Gouspillou ici. Le fork récent dans la secte du fork de l'an passé donne aussi à penser.

Blockchain et Pont au Diable

Nos ancêtres faisaient donc bénir les ponts, comme bien d'autres choses dont dépendaient leur salut, leur prospérité et leur vie quotidienne. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que, malgré ces bénédictions, plusieurs ponts charriaient une légende sulfureuse pour parler comme la télévision. Avaient-ils vraiment été construits de main d'homme, ou devait-on les ouvrages les plus hardis à ... d'inavouables architectes ? Trop malin pour être honnête?

On trouve des ponts attribués au diable un peu partout, et à toutes les époques. Parfois la légende antique ne l'est pas tant que cela, comme à Mercus-Garrabet dont le pont ne daterait que du 19ème et serait dû à un diable polytechnicien !

le Pont au Diable de Mercus

Sans doute les braves gens savaient-ils que tel pont avait été construit par tel ou tel seigneur, à une époque ancienne. ou bien par tel préfet et ses ingénieurs. Mais les ponts du diable sont souvent frappants par leur beauté, leur hardiesse ou encore par leur importance stratégique. Ce petit plus, que nous attribuerions au génie, il fallait l'expliquer. Parfois aussi ces ponts du diable avaient été érigées dans des circonstances exceptionnelles. Ce petit plus que nous attribuerions au hasard, il fallait le dompter. Le diable étant éternel, lui, n'était sans doute pas de trop pour assurer la pérennité de l'ouvrage. Il y a trop de « ponts du diable » ( il y en aurait 49 en France, 11 en Italie, 8 en Gtande-Bretagne...) pour que - comme je le suggérais des rapports officiels - cela ne fasse pas signe vers quelque chose.

Finalement, Bitcoin n'est sans doute sulfureux que parce qu'il est malin, intelligent et hardi. A nous de l'entretenir.

le diable en rit

l'argent est une infrastructure

84 - Sédition ?

Le mot de « révolution » est tellement usé que l'on est bien obligé d'en trouver un autre quand l'événement surgit et surprend. Il a servi pour la mode, pour le management, pour le marketing et généralement de façon tellement futile que celui qui réfléchit au sens des mots ne peut s'empêcher de noter qu'au terme normal d'une révolution on se retrouve exactement où l'on était au début. Voire où l'on était autrefois, les réactionnaires de tout poil ne manquant jamais de se dire révolutionnaires.

la révolution JP Goude en 1989

Monsieur Castaner vient de ressortir, après les termes d'agitateurs, factieux et j'en passe celui de « séditieux ». Un mot présent dans le Code Pénal de 1810 mais absent de l'actuel. On lira sur le site de LCI un analyse de ce terme, plus étranger que français.

Notons que ce même mot fut utilisé par le général De Gaulle contre les putschistes d'Alger (en 1962) après l'avoir été 4 ans plus tôt par François Mitterrand, pour décrire les conditions un peu particulières du retour aux affaires du même général. Utilisé au soir d'une journée d'émeute parisienne comme notre histoire en a connu des centaines, avec des voitures brûlées (que l'on va s'appliquer à mettre en relief, comme on s'attelle à minimiser celles, bien plus nombreuses, de tous les 1er janvier depuis des années) et quelques tags (effacés dès le lendemain matin en commençant curieusement par les « Macron démission »), le terme ne montre pas seulement une crispation compréhensible du pouvoir, mais aussi une forme d'incompréhension crispante de celui-ci.

un gilet jaune en 2018

Les historiens savaient, bien avant l'auteur du Petit Livre rouge, que «la révolution n'est pas un dîner de gala » et si pour Mao et les marxistes «c'est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre» d'autres y verront aussi, ou en outre, un changement de représentations, de valeurs, de sacralité.

En réalité la violence n'est pas seulement le moyen d'obtenir une fin. Elle est le reflet d'une situation. Un autre marxiste, Léon Trotsky le dit à sa façon : « sous un régime d'esclavage de classe, il est bien difficile d'apprendre aux masses opprimées les bonnes manières. Lorsqu'elles sont exaspérées, elles se battent avec des épieux et des pierres, avec le feu et la corde. Les historiens au service des exploiteurs en sont parfois offusqués».

Que cela plaise ou non (cela ne leur plait jamais, en fait) aux pouvoirs en place, leur propre légitimité commence et finit ainsi. A l'exception notable de la Quatrième, nos Républiques se sont instaurées par la violence exercée contre des autorités instituées. Le 14 juillet et les autres journées révolutionnaires, que l'on célèbre aujourd'hui en exhibant la puissance militaire à la disposition du prince, se sont faites avec des piques et des couteaux, et pas mal de « casseurs » mêlés aux « manifestants pacifiques ». Le Serment du Jeu de Paume était séditieux. Les rues du « Quatre-Septembre » célèbrent le renversement insurrectionnel d'un régime conforté par des plébiscites dont n'oseraient pas rêver nos dirigeants actuels, par une poignée de factieux parisiens sans mandat qui, circonstance aggravante, saisirent l'occasion d'une défaite militaire pour renverser le régime (exactement ce que la République reprochera, ensuite, à Pétain).

Donc, par pitié, assez de sermons !

Les indignations sur la profanation de l'Arc de Triomphe sont sur-jouées et les larmes de crocodiles ne coulent que sur les joues des ministres. Les gilets jaunes chantant la Marseillaise n'ont pas davantage troublé le sommeil éternel du soldat inconnu que ne l'avait fait l'Internationale chantée sur les mêmes lieux 50 ans plus tôt par un M. Cohn-Bendit désormais réputé bstr. Et trois tags contre le président n'égalent pas en horreur la profanation du tombeau des rois, perpétrée des semaines durant à la fin de 1793 et dûment approuvée par la Convention Nationale.

profanation

Revenons à la sédition.

La plupart des dictionnaires anciens insistent sur le côté populaire de l'événement, mais aussi sur l'existence de meneurs qui le distingue d'une rencontre fortuite. La définition qu'en donne le dictionnaire en ligne linternaute n'est pas moins intéressante : « Une sédition est une forme d'émeute face à un pouvoir ou une autorité établie, dont le but ne serait pas uniquement de renverser les détenteurs d'une puissance, mais de rompre définitivement tout lien avec ce système ».

Napoléon par JP Cortot, 1833Moins souvent photographié, mais non moins visible que la Marseillaise de Rude, l'Apothéose de Napoléon de Jean-Pierre Cortot peut aujourd'hui être perçue moins comme l'apologie d'un homme (dont on ne parle plus aux élèves) que comme la métaphore d'une verticalité qui reste celle de l'Etat français, particulièrement dans le régime actuel. Pour nous qui œuvrons à la promotion des systèmes d'échanges décentralisés, particulièrement frappante est aujourd'hui l'inaptitude de cet État vertical à appréhender, parer, combattre, négocier avec un tel mouvement. Il ne s'agit évidemment pas de récupérer ici les gilets jaunes, même si un (unique apparemment) porteur de ce costume désormais culte a souhaité faire le lien. J'indique ci-dessous quelques références à ce sujet..

Ce qui me parait emblématique c'est que le gouvernement exige des « représentants des manifestants ». Ce n'est pas la première manifestation de cet inconfort structurel : songeons aux inutiles efforts pour créer (sous prétexte de « susciter un Islam de France » ) des sortes d'évêques musulmans. Pourtant les commentateurs (qui sont généralement des spécialistes de l'entre-soi bourgeois et parisien) font mine de découvrir la nature horizontale et réticulaire de cette sédition. A croire que les « printemps arabes » qui datent déjà de 10 ans avaient préalablement élus des représentants à envoyer poliment chez MM. Ben Ali ou Moubarak !

En même temps, comme on dit désormais avec un sourire en coin, les difficultés du mouvement des « gilets jaunes » manifestent aussi que ce nouveau mode d'être en commun n'est ni naturel ni commode. Bitcoin est une expérience grandeur nature d'ordre sans autorité, sans sacralité, sans infantilisme. J'ai été frappé, quand les médias veulent bien nous faire entendre des manifestants et non des policiers (la disproportion, samedi 1er décembre, était un peu choquante) par la prégnance d'expression archaïque : le président doit écouter son peuple. Autrement dit on ne lui reproche pas d'être un mauvais président mais d'être un mauvais roi. Et c'est sans doute pire à bien des égards, puisque ce n'est pas rationnel.

l'apocalypse ?

Les médias ne sont pas plus à l'aise. On n'en finit pas de se demander si tel ou tel personnage est un vrai gilet jaune, forcément gentil, ou un faux, forcément illégitime, ou encore un casseur, qui fait forcément cela par vice, voire un policier infiltré, en attendant que que quelque Haut Conseil ne soit chargé de délivrer des labels « gilet jaune de qualité France », première étape de l'intégration d'une sorte de tribunat de la plèbe dans des institutions césariennes qui vivent très bien avec ce genre de choses.

Il reste du travail pour que les technologies de transactions (et de votes!) décentralisés, l'usage d'une identité sans surveillance ou censure, d'une monnaie capable d'inverser le soupçon structurel actuel et d'instaurer une privacy for citizens and transparency for government fassent réellement leur entrée dans le champ politique.

En attendant la sédition je vais tranquillement continuer de m'étonner que l'on s'étonne dans la « vraie vie » quand surviennent des choses que les écrivains ou les artistes avaient annoncées depuis longtemps. Le gilet jaune (incroyable invention symbolique qu'une officine comme Bygmalion aurait facturée au moins un million d'euros) ou le masque de Guy Fawkes popularisé par le film V for Vendetta de James McTeigue est pourtant sorti en France il y a maintenant 12 ans ! Ce qui est décrit aujourd'hui comme profanation est peut-être une sorte d'immense feu d'artifice : mais ceux du 14 juillet ou du Guy Fawkes' day commémorent-ils des événements pacifiques ?

Pour aller plus loin :

Gorafi

83 - Trick or Treat

La planète crypto fête ce soir les 10 ans de Bitcoin. Avec mes amis Adli Takkal Bataille et Benoit Huguet nous avons marqué l'événement (avec quelques jours d'avance) en publiant Bitcoin Métamorphoses, un titre qui donne une idée du caractère plastique, protéiforme, mouvant, évolutif de notre étonnant jeton monétaire.

anniversaire ou carnaval ?Ce matin, Ledger proposait son wallet en édition commémorative. A midi, ce 31 octobre France Inter a célébré cet anniversaire et le soir même on a entendu Adli et Renaud Lifchitz se débattre à l'émission au « le téléphone sonne » face au vieux scepticisme d'auditeurs encore mal informés, tandis que tous les téléphones des rares experts un peu médiatiques sonnent à l'unisson.

Muette depuis le tant célébré effondrement du bitcoin l'hiver dernier, la presse se réveille en effet. Tiens Bitcoin existe toujours? Il pourrait détruire la planète en réchauffant l'atmosphère s'il atteignait des millions. Si on craint cela c'est qu'on songe un peu au million...

Happy birthday Mr (or Mrs) Bitcoin ! Mais faut-il vraiment présenter les voeux ce soir, ou demain matin? Et en quoi cette date pourrait-elle faire signe vers autre chose que vers la faillite de Lehman Brothers, qui apparait peut-être de façon abusive dans tous les récits de la genèse ?

Incontestablement la date du 31 octobre est largement citée. Dans Bitcoin, la monnaie acéphale, Adli et moi donnions la date du 31. Il s'est trouvé des lecteurs pour nous le reprocher.

On trouve en effet la date du 1er novembre dans des médias généralement bien informés : Coindesk, Wired, ou le Guardian. Mais là où cela se complique c'est qu'à l'appui de chacune des deux dates on peut brandir un site donnant, avec une date (et une heure) différentes, la même reproduction du mail fondateur. Ainsi ici Fri Oct 31 14:10:00 EDT 2008 ( 2 heures de l'après midi à New York) et là Sat, 01 Nov 2008 16:16:33 -0700.

Du coup, bien des auteurs éludent la difficulté et ne donnent que l'année, 2008, renvoyant la naissance à la date mieux documentée du 3 janvier 2009. D'autres sources jonglent. Alors que la page française de Wikipedia ne donne que l'année, la page anglaise donne le mois de novembre dans le texte et la date du 31 octobre en note.

J'ai bien essayé de trouver une raison à cette double datation. Pour se débarrasser de moi, plusieurs amis m'ont avancé l'hypothèse d'une différence due aux créneaux horaires. Seulement, vu le sens de rotation de notre planète, ceci ne tiendrait debout que si Satoshi était (ce qui est drôle) très à l'Orient, par exemple ... au Japon ou en Australie : écrivant le 1er novembre à 16 heures, il pourrait encore être daté du 31 aux Etats-Unis, encore qu'il n'y ait que 15 fuseaux si on prend le temps sur la côte Est. Après je ne connais pas le mécanisme d'enregistrement de l'heure sur chacun des sites répertoriant son white paper, lequel n'est pas daté du tout, et chacun de nous a eu au moins une fois dans sa vie l'occasion de voir apparaitre une date surprenante sur tel ou tel message. Le même envoi n'a pas la même date chez l'expéditeur et chez plusieurs destinataires.

Le site du Satoshi Institute qui donne des détails fins indique le 31 octobre 18:10:00 UTC. En ce cas, à l'est de la Sibérie, on est bien le 1er novembre... Mais le décalage entre le temps de New York et le temps de Londres est de 5 heures, pas de 4. Autre mystère, donc.

10 ansAprès un échange entre son responsable et moi, le site Bitcoin.fr a finalement choisi d'afficher la date du 1er novembre, avec un argument sérieux (le site est réputé pour sa fiabilité) : l'archive la plus ancienne dont archive.org a conservé la trace le 24 décembre 2008 mentionne Sat, 01 Nov 2008 16:16:33 sans préciser de quelle heure il s'agit.

L'un de ceux qui se sont souciés de ce détail historique avance une autre raison : le temps de modération du blog. Possible. Au moins n'a-t-on plus à se perdre dans les créneaux horaires (et les changements d'heures). Mais, du coup, cela plaide pour le 31 !

mad clockEt puis l'ami Jean-Luc, à la mémoire étonnante, me fait remarquer que dans un entretien à Coindesk, Tim May affirmait que la liste de diffusion Cypherpunk était (au début au moins) hébergée par John Gilmore et Hugh Daniel, vraisemblablement à Santa Cruz, en tout cas en Californie (donc les références au temps universel doivent être ajustées) mais surtout ... qu'il n'y avait pas de temps de modération pour cette liste. Je cite en anglais : « We started to meet monthly, if not more often at times, and a mailing list rapidly formed. John Gilmore and Hugh Daniel hosted the mailing list. There was no moderation, no screening, no censorship (in the loose sense, not referring to government censorship, of which of course there was none.) The no moderation policy went along with no leaders ». Donc, du moins jusqu'en 1992 l'explication ne tiendrait pas. En 2008, allez savoir !

Bref plus je cherche et moins je trouve. Satoshi, que je soupçonne d'avoir été un peu du genre Alice, a-t-il plus ou moins artificellement organisé une double date pour sa non-paternité ? Allez savoir avec cet homme, ou cette femme, ou ces gens, ou ce lapin-là !

mad catJe voudrais donc présenter une troisième hypothèse, qui m'a été suggérée par une conversation au dernier Repas du Coin avec Maître Michelle Abraham, sous le regard perçant du Mad Cat : le 31, c'est Halloween. Bien sûr !

On lit partout que le white paper est publié après la faillite de Lehman Brothers. Cela permet de « donner du sens » à l'événement. Mais c'est forcer le trait. Pourquoi Satoshi n'aurait-il pas sorti son papier le 16 septembre ? Parce qu'il n'était pas fini, publiable ? Invérifiable. S'il n'a pas choisi sa date de manière symbolique, ou disons autrement qu'en fonction de l'avancement de ses travaux, d'autres l'ont-ils fait pour lui ? Le glissement du 1er novembre au 31 octobre (au demeurant étayé par diverses sources) a pu « donner du sens » différemment...

J'ai déjà abordé l'usage de la monnaie « pour rire ». Dans un billet déjà ancien sur l'argent du carnaval et de la fête des fous, mais surtout dans un billet de Noël sur la monnaie en chocolat.

un bitcoin en chocolat

Il est bien établi que les friandises (Treat) sont à l'occasion remplacées par de la menue monnaie. Et qu'en fait, ici comme dans d'autres coutumes, la monnaie ne remplace pas les bonbons mais tout au contraire les petits cadeaux innocents rappellent des paiements bien réels. On a vu de pauvres gens, jadis, vendre au sens strict les prières qu'ils pouvaient faire (n'ayant le plus souvent que cela à faire) pour les âmes (soul) des morts des familles riches. On leur donnait une piécette ou ce qu'on appelait en anglais un soul cake.

Les farces et mauvais tours (Trick) que l'on risque en ne payant pas les petits enfants sont bel et bien de méchants sorts. Vos défunts risquent de le payer très cher, même si tout le folklore américain (depuis guère plus d'un siècle) emballe de sucre industriel et de gélatine le trafic bien plus sérieux de la tradition pluriséculaire des îles britanniques.

Un trafic, notons-le, qui est le premier interfaçant la « vraie vie » comme disent les banquiers, les « choses de ce monde » comme disent les curés, avec cet « Au-delà », cet espace méta-physique où évoluent les anges, les démons, les âmes des défunts.

Bitcoin, méta-monnaie avons-nous dit avec Adli dans notre livre, avant de décrire dans le livre suivant ses métamorphoses. La faire naître le jour de ce trafic n'est à cet égard pas anodin, même si Bitcoin est plus probablement né le jour de tous les saints !

mad pumpkin

82 - Les Minquiers : parabole vacancière

Parmi les propos qui reviennent régulièrement chez nos dirigeants quand il s'agit du cyberespace, figure en bonne place une mâle volonté d'y affirmer la souveraineté française. C'est une ambition mal définie dans laquelle se mêlent la volonté de garder à l'État français le monopole du fichage de ses résidents, la traque fiscale des (petits) fraudeurs et un peu de contre-propagande bien illusoire.

vue aérienne des MinquiersMoi, le cyberespace me fait toujours songer à la mer ; et en été la mer je la vois au coin de la rue. Toutes proches, les îles de la Manche sont « des morceaux de France tombés dans la mer et ramassés par l'Angleterre » comme le disait Hugo exilé à Guernesey, chez qui j'avais déjà trouvé en 2014 des petits indices ésotériques pour comprendre Bitcoin. Car je n'oublie jamais Bitcoin, même en bord de mer.

Seulement si Jersey et Guernesey sont tombées du char de l'Etat parce qu'en 1204 un roi de France, satisfait d'avoir récupéré la Normandie, les avait tout bonnement oubliées, les petits rochers des Minquiers ont échappé à la souveraineté française en plein 20ème siècle.

Et pas vraiment, comme on le lit un peu partout (et même sur Wikipedia) parce que des vieilles chartes en latin auraient convaincu la Cour de Justice de la Haye, le 17 novembre 1953, des bons droits de la Couronne d'Angleterre. En réalité, la France s'est montrée fort incapable d'établir ou d'assurer sa souveraineté à 10 miles de ses côtes. Et cela non sans conséquences fâcheuses bien au-delà de l'honneur froissé...

Une leçon de modestie (le lecteur courageux verra qu'elle s'achève dans les toilettes) parfois désopilante, mais aussi une parabole très instructive pour des autorités qui rêvent toujours de sillonner toutes voiles dehors la haute mer du cyberespace au lieu de s'atteler concrètement, en actes et non de façon verbeuse, à doter notre pays des moyens de devenir un véritable port numérique!

C'est vrai que les Minquiers « c'est des cailloux très mauvais » toujours selon Hugo qui n'a jamais pu y débarquer. En soi, ces petits rochers au sud Jersey et à 8 miles seulement des îles Chausey (françaises) ce n'est pas grand chose. Des centaines de kilomètres carrés de sable à marée basse, mais quelques rochers seulement à marée haute, avec des cabanes plus que des maisons, parfois envahies par les eaux.

le livre de Philippe RenaudS'il est vrai que la France a perdu ces îlots lors d'une honorable procédure à La Haye en 1953, elle les avait en réalité perdus de facto et de manière bien moins honorable depuis des décennies. C'est ce que raconte de façon fort amusante un petit livre qui se lit avec beaucoup de plaisir.

Edouard Le RouxLe premier à livrer bataille fut Édouard Le Roux, un homme né en 1890 dans une famille modeste, à quelques mètres de l'endroit où j'écris. Commis de banque à l'adolescence, il est à la tête d'une banque en 1927, année où il réussit le premier raid boursier du nouveau siècle (sur les « Chargeurs réunis »). Bref l'homme n'est pas un mignon en dentelles. Amoureux de la Manche, excellent marin et proches de ses amis d'enfance demeurés pêcheurs, il lui prend l'idée de se construire une maison sur les Minquiers.

Il demande l'autorisation au Préfet de la Manche. L'Administration (en l'occurrence les Ponts et Chaussées) trouve cela très bien et pond alors un document admirable : aucune propriété prouvée n'existe sur ces îles qui font partie du domaine privé de l'Etat et peuvent par suite être susceptibles de location et d'aliénation. Nous n'avons jamais entendu dire qu'aucun pêcheur français n'y ait installé aucune construction même provisoire. En revanche, il existe sur la Maîtresse île quelques cabanes de pêcheurs anglais de l'île de Jersey qui viennent se livrer pendant l'été à la pêche des crustacés. L'établissement de ces cabanes a été indûment effectué sans aucune autorisation administrative et ne donne lieu à aucune redevance au profit du Trésor. (...) Nous ne voyons donc aucun inconvénient, au contraire, à accueillir favorablement la demande ...

Est-ce que ces fonctonnaires se sont relus ? Ont-ils imaginé l'effet dans un litige d'un document où l'arrogance (qui conduit à s'attribuer des îlots que l'on connait à peine) le dispute à l'incompétence (qui fait avouer que l'on n'a jamais songé à y prélever l'impôt) ? Qu'importe : en juillet 1929 Le Roux a un bail sur 50 m², signé par le sous-préfet de Coutances. Aussitôt il débarque avec des ouvriers pour poser les fondations.

Le début du chantier Le Roux en 1929, coll. privée

Survient un représentant des autorités de Jersey qui lui intime fort courtoisement l'ordre de déguerpir. La presse de Jersey s'en mêle. Puis celle de Londres.

À Paris on se met enfin à étudier le dossier. On s'avise que l'accord de 1839 sur la délimitation des zones de pèche, relativement favorable à la France, pourrait être remis en question. Finalement on décide... d'agir prudemment, sans précipitation. C'est à dire de reculer. Le préfet reprend la plume, mais pour demander à Le Roux de renoncer : votre construction a suscité de vives protestations chez nos amis jersiais alors même qu'il existe des contestations entre les gouvernements français et britannique au sujet de la souveraineté sur l'archipel des Minquiers. Sans doute aurait-il pu y songer avant de signer un bail 4 semaines plus tôt. Un bail signé avec la fameuse garantie de l'Etat...

Le Roux renonce : il a du travail sérieux, lui ! Mais le Quai d'Orsay croit devoir justifier sa reculade devant le Parlement. Un autre chef d'œuvre : Nous avons pris des mesures pour éviter de laisser s'ouvrir la question des Minquiers dans des conditions défavorables, en usant des précautions nécessaires pour que notre réserve ne puisse être interprêtée comme une renonciation. On se croirait à la sortie du bureau de Madame Merkel !

Dix ans plus tard, un autre français, amoureux fou de la Manche, se lance à l'assaut des Minquiers : c'est le peintre Marin-Marie (de son vrai nom Marin Paul Emmanuel Coupel de Saint Front, 1901-1987) grande figure des îles Chausey où le mécontentement des pêcheurs grandit depuis des mois. Sur les Minquiers, les autorités de Jersey manifestent de plus en plus leur souveraineté à eux tandis que la France continue de réfléchir prudemment, comme elle en a toujours le secret. Au printemps 1938, le Président Daladier, un ministre, un député, un sénateur et l'amiral Darlan débarquent sur les Minquiers, frémissent devant les écussons de granit portant les trois lions, ricanent devant les WC qui forment la principale infrastructure publique de l'îlot et s'en retournent à Paris. Une Mission d'enquête qui doit déboucher sur des mesures fortes. Six mois plus tard, le même Daladier décide finalement de baisser culotte, mais devant Hitler et pour le coup avec l'aide des Anglais. Quant à la souveraineté française sur les Minquiers, les autorités françaises sont de plus en plus prudentes, et en viennent à recommander à un journaliste de se munir d'un passeport s'il entend y débarquer.

Marin-MarieMarin-Marie est moins riche qu'Édouard Le Roux, mais il a des amis. Il lève des fonds, et obtient même une subvention (secrète!) de la mairie de Granville. Le 10 juin 1939 une flottille française débarque et se met à toute vitesse à la tâche pour y achever une construction avant l'arrivée de l'ennemi, qui pointe son nez le lendemain matin. Vers midi le sous-préfet tente de joindre les pirates français. En milieu d'après midi le 11 un hydravion français survole les Minquiers et largue à basse altitude un message lesté intimant l'ordre à Marie-Marie de « cesser immédiatement les travaux (car) le gouvernement français est le seul juge de l'opportunité des travaux ». Mais le 11 au soir on inaugure la maison et on chante la Marseillaise sur l'îlot en présence du Maire de Granville venu présider la cérémonie, avant de rentrer festoyer sur Chausey. Là-dessus survient la nouvelle que le préfet maritime a fait déplacer un navire de guerre et deux remorqueurs, sans doute pour saisir les dangereux rebelles français, qui regagnent le continent dans la nuit tous feux éteints.

La formule admirable du message de l'hydravion doit sans doute suggérer que la souveraineté française demeure un idéal absolu dans l'esprit des autorités, même si elles ne l'exercent concrètement qu'à l'encontre des pêcheurs français. Ce n'est pas d'hier que certains dirigeants confondent un peu la souveraineté qui s'exerce vis à vis des grands et l'autorité que l'on fait subir aux petits.

Toute la zone passe ensuite, comme on sait, sous administration allemande : Macht geht vor Recht. Le 27 mai 1945 l'Union Jack flotte à nouveau sur les Minquiers. Pour le coup la marine française reçoit l'ordre du préfet maritime d'aller y planter un nouveau mât et d'y hisser nos trois couleurs. Durant quelques années la guéguerre des pavillons va se dérouler sur fond de heurts plus sérieux entre marins normands et jersiais.

En 1950, Paris et Londres conviennent enfin de saisir la Cour de La Haye.

La Cour en 1953 (document de presse)On reste confondu, quand on essaye de parcourir le mémoire français soumis à la CIJ en juin 1952 par l'amoncellement d'arguties, documentées sur près de 8 siècles, l'invocation de tant de droits féodaux (abolis en France!) et autres prétentions régaliennes déconnectées de tout aspect concret.

Certes le mémoire anglais n'était pas en reste (du moins est-ce dans l'esprit monarchique!) mais surtout il abordait, à partir de sa page 160 (ouf!) les General Acts Manifesting Sovereignty.

Le monument le plus méridional de toutes les îles britanniquesEt c'est ce qui manqua cruellement à l'argumentation française, même si elle prétendit que « la France a confirmé, à toute époque, ce titre originel par un exercice effectif de sa souveraineté dans la mesure où le caractère de ces îlots et rochers se prêtait à un tel exercice ».

Il faut croire que, vus de la côte française les îlots ne s'y prêtaient pas. Parce qu'en face, on pouvait aligner un certain nombre de réalisations manifestant une administration effective comme une cale de débarquement en 1907, une bouée d'amarrage en 1913 et ... le WC de 1930 qui avait bien amusé, sans doute, M. Daladier au printemps 1938.

D'autre part Jersey avait rendu la justice sur des affaires de naufrage sur les îlots disputés, en 1615, 1616, 1617, 1692, 1779, 1811 et 1817. Sa justice avait également enquêté lors de découvertes de cadavres sur les Minquiers en 1850, 198 et 1948. Des services publics régaliens que la France ne s'était jamais avisée d'assurer.

La chose devint comique quand le avocats britanniques rappelèrent que c'était les autorités françaises elles-mêmes qui avaient empêché Le Roux de poursuivre sa construction. Il ne restait qu'une seule preuve d'administration dans la besace des avocats français : ils eurent le front de sortir la subvention de la Mairie de Granville en 1939 pour l'expédition de Marin-Marie, avant de devoir avouer que ladite subvention avait été dissimulée (illégalement) par le maire au sous-préfet. Et leurs adversaires ressortirent la photo de l'hydravion français.

Tout cela manifestait que les autorités de Jersey avaient effectivement administré les îlots, et que les Français tentaient d'enfumer la Cour avec un mélange assez risible d'arrogance, de mensonges, d'improvisation et de futilité.

2 juin 1953C'est tout cela, davantage que les antiques chartes en latin ou en ancien français qui a fait pencher les juges. Ils jugèrent unanimement que les îlots appartenaient à Elizabeth II, couronnée 5 mois plus tôt et dont ce fut donc la première conquête. Elle les rétrocéda au baillage de Jersey. L'aimable souveraine...

So what ?

Vue aérienne des Écrehous

La France, avec les Minquiers, dut en même temps faire son deuil des îlots des Écréhous (ci-dessus) plus proches encore de ses côtes, face à Carteret. Coup double ! Et depuis lors, les États ayant sensiblement étendu leurs diverses zones de souveraineté, les insulaires s'appuient sur chaque rocher découvert à marée basse pour s'attribuer des zones de pêche. Certains ports de notre côte sont pratiquement enclavés. Les marins protestent mais les Messieurs de Paris sont bien loin et seuls des militants royalistes semblent embrasser leur cause par principe (reportage).

Après la guerre des Malouines, l'écrivain Jean Raspail se mit en tête de venger ici l'honneur de son royaume de Patagonie. En 1984, puis en 1998, avec des amis patagons il débarqua sur l'île, où l'on a bien compris que ce troisième chevalier français venait casse-croûter et prendre des photos. Rien à craindre de la souveraineté patagone, pas davantage que de la française. Peut-être quelqu'un a-t-il lu là-bas ce qu'écrivait en 1964 François Mitterrand : « De siècle en siècle verra-t-on toujours un Français coiffer la couronne de Patagonie ? »

Jadis misérables, les cabanes des Minquiers sont aujourd'hui plutôt coquettes. La pêche doit rapporter gros.

Et la mer se déchire, infiniment brisée Par des rochers qui prirent des prénoms affolés, aux Minquiers...

Et le rapport avec la monnaie dans tout cela ?

Je remercie mon lecteur courageux de me poser la question. Il a bien compris que, plutôt que de dire qu'il n'y a pas de monnaie sans souveraineté, je pense qu'il conviendrait de dire qu'il n'y a pas de droit régalien sans infrastructures de service public. C'est tout le fond de mes trois propositions (interview Agefi).

Revenons à Édouard Le Roux. Il n'eut jamais sa cabane aux Minquiers. Après la guerre il se fixa à Tanger, qui était alors une zone internationale de 373 km² sous souveraineté du sultan marocain, mais administrée conjointement par 9 pays, autant dire par personne. Bref un endroit parfait pour les affaires. Il y établit sa nouvelle banque, la First Banking Corporation qui, à défaut de monnaie, émettait des onces d'or à l'effigie d'Hercule, symbole ancien du lieu...

L'Hercule de Tanger

On assure que la qualité des frappes, sans leur donner le rayonnement international des thalers posthumes de Marie-Thérèse, assurait à ces onces une surcote. Et cela sans la précieuse ''souveraineté"...




Pour aller plus loin :

81 - Le Rapport de l'Office Parlementaire

L'illustration de ce compte-rendu (il en fallait bien une pour détendre un peu le lecteur courageux !) est composée de quelques bustes de députés caricaturés jadis par Honoré Daumier. Les honorables parlementaires d'aujourd'hui ne m'en voudront pas : ces bustes ayant été acquis par l'Assemblée, ils doivent eux-mêmes trouver cela amusant. Et l'Assemblée à qui j'ai emprunté les clichés ne m'en voudra pas non plus...

le rapport de l'Office Parlementaire d'Evaluation des choix scientifiquesLe rapport intitulé Comprendre les Blockchains co-signé par trois rapporteurs (les députés Valéria Faure-Muntian et Claude de Ganay, et le sénateur Ronan Le Gleut) mérite un examen attentif. L'Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques est un organe d’information commun à l’Assemblée nationale et au Sénat, composé paritairement de 18 députés et 18 sénateurs et qui a pour mission d’informer le Parlement des conséquences des choix de caractère scientifique et technologique. Il est présidé par M. Gérard Longuet, qui s'était heureusement illustré lors d'une audition au Sénat des représentants de la Banque de France (séquence culte) et peut être considéré comme raisonnablement bienveillant. Son intervention en conclusion (page 187) contient une pépite : supprimer le tiers de confiance lui apparait comme « une idée relativement séduisante, de nature à remettre en cause les organisations administratives ou privées tout en apportant une réponse convaincante ». Diable !

Précisons d'abord que ledit document (téléchargeable ici) n'a pas pour vocation de compléter les rapports que rendront les diverses missions parlementaires qui travaillent sur ces sujets, mais précisément d'éclairer les travaux de la seule mission d’information de l’Assemblée nationale sur les enjeux des blockchains, celle qui est présidée par M. Julien Aubert et dont les rapporteurs sont Mme Laure de la Raudière et M. Jean-Michel Mis. Cela dit j'estime qu'il mérite d'être lu pour lui-même.

L'ensemble s'articule en deux grandes parties, la première consacrée à l'historique et au fonctionnement, la seconde aux enjeux. Plus en détail, ce plan affiché en tête de document se révèle très adéquat, commençant par présenter l'innovation technologique dans le sillage du mouvement des logiciels libres et des cypherpunks puis le white paper fondateur, en situant le tout face à Internet. Ensuite il montre le fonctionnement du chainage cryptographique des blocs, avant (et seulement avant) d'arriver au fameux registre et à la nécessité d'un consensus. Le cours achevé, commence pour ainsi dire la récréation : modes de réformes, diversité des blockchains et enjeux. Pour ceux-ci le document place en tête la scalabilité, explore les autres applications que les cryptomonnaies, puis après une critique des enjeux monétaires et l'inévitable critique environnementale il en vient à l'examen des enjeux juridiques pour déboucher sur l'enjeu de souveraineté, ce qui de la part d'un office parlementaire n'est pas incongru.

Mais l'intérêt de ce document tient aussi à la suite : la liste des personnalités consultées, et le résumé de leurs auditions. La relative absence des scientifiques lors des auditions parlementaires se trouve ici compensée, ce qui parait naturel de la part d'un office chargé d'évaluer des choix scientifiques. On reviendra sur cet apport intéressant.

Lefebvre Il faut incontestablement saluer la qualité du travail parlementaire. Une présentation simple et compréhensible (quitte à être un peu épurée de détails techniques qui nous paraitraient à nous indispensables) est justement ce qu'il convient de metre d'abord sous les yeux d'élus dont on doit tout de même admettre que ni eux ni leurs électeurs n'ont notre sujet comme unique préoccupation ! Les critiques que je vais énoncer n'enlèvent donc rien, dans mon esprit, au mérite premier de ce document, qui ne cache pas ce qu'il doit au rapport de France Stratégie que j'avais déjà passé en revue (ici) pour en souligner l'équilibre.

Il me semble qu'il y a, autour de la notion essentielle de consensus, une vision un peu biaisée et qui en outre est attribuée à l'un des nôtres. Je cite : « Selon l'entrepreneur Pierre Porthaux, le bitcoin repose sur trois consensus interconnectés, chacun étant nécessaire au fonctionnement général de ce système : un consensus sur les règles, un consensus sur l’histoire et, enfin, un consensus sur le fait que le bitcoin a de la valeur. Pour lui et comme pour toute monnaie, le bitcoin n’a d’ailleurs de la valeur que parce qu’il existe un consensus sur le fait qu’il en a ».

L'audition de Pierre Porthaux montrant qu'il en avait dit bien plus à ce sujet, et sa formulation (qu'il estime un peu décontextualisée) laissant penser que Bitcoin n'aurait de valeur que par consensus social (une sorte de fiat communautaire en somme) je l'ai interrogé directement. Or la phrase en question figure bien sur la première slide de sa présentation, mais avec juste à côté un graphique explicitant ce qui, dans ces règles, relève de l'incitation pour les mineurs à sécuriser le réseau.

Le rapport manque donc ce point, à savoir que le consensus n'est pas uniquement de type social, mais que Bitcoin à qui l'on attribue sans cesse une « technologie sous-jacente » ressemblant peu ou prou à celle de la base de données distribuée, repose sur une véritable « technologie du consensus ». Et que l'ajustement de la difficulté a un rapport fondamental avec la construction de ce consensus spécifique à Bitcoin. Le mot ajustement n'apparait que 4 fois dans le document, dont 2 fois seulement pour la difficulté, sans que cette trouvaille de Satoshi ne soit mise en rapport avec ce qui donne sa valeur au bitcoin. En tout cas l'approche de l'Office parlementaire, fondée sur le (triple) consensus social ne permet pas d'aborder ce qui donnerait au bitcoin sa valeur intrinsèque.

Dupin AinéAutre flou, quand on embraye sur la présentation du grand cahier : « Selon le professeur et chercheur en informatique Jean-Paul Delahaye, il faut, en effet, s’imaginer un très grand cahier, que tout le monde peut lire librement et gratuitement, sur lequel tout le monde peut écrire, mais qui est impossible à effacer et indestructible. Cette gratuité n’est devenue que relative, du fait des frais de transactions perçus aujourd’hui ». Or la lecture est toujours gratuite, et l'écriture ne l'a jamais été. La présentation ( devenue courante) axée sur le grand registre est à cet égard trompeuse et je préfère quant à moi la présentation du bitcoin comme le jeton d'accès à un réseau. On comprend tout de suite qu'il y a une infrastructure, qu'il faut l'entretenir, et que le jeton doit avoir une valeur.

Une certaine imprécision dans le vocabulaire n'aidera sans doute pas à avancer de façon sûre. Ainsi on ne peut pas dire que « le bitcoin repose sur un protocole sous-jacent appelé blockchain ». Il est peu probable qu'aucune des personnalités auditionnées n'ait parlé ainsi, tant est commun le consensus faisant de Bitcoin lui-même le protocole, dont l'usage, créant à intervalle (presque) régulier des jetons endogènes dits bitcoins engendre les transactions dont l'historique est constitué en chaîne de blocs.

Il faut saluer l'exposé très complet de ce qu'est le hashage, et espérer qu'il nous dispensera désormais des idées farfelues comme la cryptographie à backdoor. Le mauvais esprit sourira seulement de ce que le texte dont on propose le hash (dans un esprit d'authentification ad æternam) soit justement celui de la Constitution, que l'on change comme on sait tous les quatre matins.

L'examen des différentes preuves permettant différents consensus est très complet mais ne permet guère de trancher. Mais le faut-il ? À ce stade on pourrait se demander s'il revient aux parlementaires d'intervenir sur la nature technique du mécanisme de consensus. À plus long terme, si la France veut réellement s'engager dans un aggiornamento numérique, le problème se posera aux autorités. On en est loin : les décrets d'application de l'ordonnance d'avril 2016 devant nous faire connaitre les « conditions, notamment de sécurité, définies par décret en Conseil d'Etat » au sujet des blockchains à mini-bons sont-ils sortis ? Ce qui est normalisation se passe à l'Afnor ou à l'ISO, entre lobbyistes.

EtienneComme nous y sommes désormais habitués, le lobbying d'Ethereum est, quant à lui, très bien fait (même si le rapport est sorti alors que Bitcoin commençait de regagner sa dominance dans la capitalisation des cryptomonnaies). Je cite : « Cette blockchain lancée il y a trois ans en juin 2015, est selon un expert, celle qui intéresse le plus les milieux d’affaires, qui voient en elle à la fois une version "politiquement correcte" du Bitcoin, sans l’arrière-fond idéologique anarchiste de la cryptomonnaie originelle, et un outil aux possibilités plus larges ». On voit cependant mal en quoi le langage Turing-complete réduirait la teneur idéologique de la chose. Mieux vaudrait souligner que les milieux d'affaires usent le plus souvent de copies privées de ce protocole. Cependant le document présente bien le côté un peu Arlésienne du passage à la PoS, et ne cache pas les difficultés d'Eteherum dans sa montée en charge, lesquelles sont finalement assez proches de celles de Bitcoin, même si elles n'ont été révélées qu'en raison de l'épisode burlesque des crypto-kitties qui ne plaide guère pour le sérieux des use-cases. Enfin on percevra plus loin comme un agacement face à Consensys.

Le rapport ne dissimule pas ce que l'engouement pour les blockchains privées (si tant est qu'elles soient des blockchains, question posée et prudemment laissée en suspens) doit à des effets de mode propres aux écosystèmes entrepreneuriaux, belle expression pour désigner ce que l'on résume généralement d'un mot américain plus expressif.

Venons-en aux enjeux abordés dans la seconde partie. J'avoue avoir été presque sidéré de l'aisance avec laquelle la scalabilité est posée sur la table sans plus de façon ni d'introduction : « La capacité à faire face à une augmentation du nombre de transactions constitue l'un des principaux défis pour les blockchains, à commencer par celle du bitcoin. Cette dernière ne permettait jusqu'en 2017 la validation que de quatre transactions par seconde en moyenne (autour de 20 en 2018). Ce défi à la montée en charge (scalabilité) reste entier. Il a conduit à accélérer la naissance de plus de 1 600 cryptomonnaies à ce jour, souvent dites alternatives ("altcoins") ».

Or, sans jeu de mot, ils sont justement plus d'un ceux qui pensent que ce n'est pas un problème, parce que le bitcoin tient de l'or numérique plutôt que de la petite monnaie. Je ne dis pas qu'ils aient forcément ou entièrement raison, mais il y a de la prestidigitation dans la façon de faire du document... Quant à faire du problème de montée en charge un moteur de création des altcoins, c'est un anachronisme et même une plaisanterie tant il y a eu de cas de figure : la cupidité, en tout cas, a créé bien plus d'altcoins que la recherche!

En y réfléchissant, de même que l'histoire du consensus permettait d'éluder la valeur intrinsèque du bitcoin, la focalisation sur ses limites en nombre de transactions permet d'éluder sa fonction de réserve de valeur. Celle, évidemment, où les monnaies légales (j'écris tandis que s'effondre la livre turque) ont le plus à craindre ; toutes.

OdierEnsuite, force est quand on en vient à la sécurité de rendre à Bitcoin ce qui est à Bitcoin, ce que le document fait assez clairement. Mais quand je lis que « il est à noter que les blockchains fermées ou permissionned ne sont pas susceptibles de subir une attaque 51% car les membres du réseau sont connus et un contrôle est donc possible » je me demande ce qu'une blockchain-à-copains aurant apporté comme sécurité dans une affaire comme celle du Libor. Passons...

Après la scalabilité et la sécurité, la nature des usages de la technologie Blockchain est présentée comme un enjeu en soi. Et là, ce que l'on peut appeler la ligne Trichet de la Blockchain détachable se voit ramenée à une fable, les déclarations de Madame Lagarde (pour qui des applications autres que les cryptomonnaies sont souhaitables mais passeront par un developpement de ces actifs financiers) paraissant bien plus sensées. Les rédacteurs citent dans la même veine le mot du rapport de France Stratégie évoquant la douteuse utilité du cordon sanitaire.

Le rapport évoque dans la foulée les usages de certification et d'attestation, non sans cacher que « la plupart des applications ne conjugent pas encore pertinence de l'usage et maturité technologique suffisante » ce que nous ne saurions nier. L'inventaire de toutes les merveilles promises par ladite technologie provoque toujours un côté bazar auquel ce document ne peut pas plus que les autres échapper. Il a le mérite de faire quelques rappels au réel (par exemple la réintroduction du tiers de confiance dans nombre de smart contracts) et aux cadres juridiques, et de bien montrer que le vote sur la Blockchain ne saurait se substituer au vote dans l'isoloir mais vise à tout autre chose, par exemple la démocratie liquide à laquelle on ne demandera évidemment pas aux piliers de la démocratie représentative de souscrire !

Les usages monétaires et leurs enjeux sont donc présentés ensuite, une fois le terrain pour ainsi dire débarrassé. Et là où je tombe de ma chaise, c'est que l'on commence par parler du succès de Bitcoin.

Et même par écrire que son cours ne s'est pas effondré en 2018, mais qu'il est en cours d'ajustement. Du coup, l'application phare des blockchains n'est plus ici quelque blockchain-à-poulet, mais bien les ICO. Ce qui selon moi est plus sérieux mais pas plus rassurant du fait de l'importance (soulignée par le rapport, et incontestable) de la fraude ou de l'escroquerie pure et simple dans ce domaine. Tant et si bien que l'on ne sait si les ICO sont importantes en elles-mêmes ou si elles sont un sujet de conversation quand on invite les start-upers et leurs avocats.

On regrettera ici, franchement, que les transactions directes entre jetons cryptographiques (sans passage par la monnaie légale) qui seront la réalité du monde des machines connectées lorsqu'elles entreront en transaction entre elles soient ici totalement éludées. L'IoT n'est cité que deux fois, et en gros comme un buzzword.

BartheL'enjeu environnemental est abordé selon la démarche de Jean-Paul Delahaye. Que certains bitcoineurs la contestent franchement ou à la marge (comme moi-même) elle a le mérite d'encadrer sinon d'éviter les délires d'Alex de Vries (Digiconomist) le consultant de banque centrale devenu l'apôtre de l'environnement. Le bitcoineur ne trouvera donc rien qu'il ne connaisse déjà, et il est probable que les autres sauteront ces pages et se contenteront des métaphores pesant le bitcoin en tranches d'Irlande ou de Bengladesh. Notons tout de même, en page 85, l'ébouriffante formule de style « malgré sa précision, ce calcul ne prend pas en compte... » venant après l'énoncé de 6 variables dont 2 au minimum doivent être estimées au doigt mouillé. Suivent diverses équations, encore un petit doigt mouillé et le résultat affiché en couleur voyante et en police plus grosse. Mais pire encore, on frémira en lisant que « cette méthode a l’intérêt de permettre une anticipation de la quantité d’électricité nécessaire pour la blockchain du bitcoin si celui-ci atteignait un certain volume financier, comme celui du dollar, ou de l’or » parce que justement, non, cela ne permet en rien ces extrapolations (linéaires!) faisant l'impasse sur de nombreux paramètres.

On se demande bien pourquoi la méthode Bévand, « théoriquement plus rigoureuse » est présentée en deuxième. Enfin, quelque soit l'enivrante efficacité du copier-coller, je ne comprends toujours pas pourquoi on retrouve, d'étude en étude, et dans son impayable humour involontaire, la phrase suivante: « Pour mémoire, Karl J. O’Dwyer et David Malone avaient montré, dans une étude publiée en 2014, que la consommation du réseau destiné au bitcoin se situait alors dans une fourchette entre 0,1 et 10 GW de puissance électrique et qu’elle serait probablement de l’ordre de grandeur de la consommation d’un pays comme l’Irlande, soit environ 3 GW ». Qu'une étude dépassée exprimant la consommation en unités de puissance, taillant des fourchettes de 1 à 100 et lançant une fléchette au milieu pour aboutir probablement au chiffre du pays des auteurs continue de servir la réflexion des décideurs me donne parfois un peu de lassitude. J'attends la loi fake news.

Tout ceci posé, la conclusion de ce passage tient finalement compte de la réalité : la PoW consomme trop mais on n'a pas trouvé de quoi la remplacer. On doit donc effectivement encourager la recherche, notamment si elle est française et autrement qu'en bonnes paroles, et citer Tezos pour autre chose que des ennuis juridiques dont l'absurde situation fraçaise est partiellement responsable. Ici une réflexion manque au document : la relation entre capitalisation d'une cryptomonnaie et financement de la recherche. A quoi sert de pleurer que les GAFAM pillent nos données et recrutent nos cerveaux si l'on ne voit pas que la crypto-finance est la première réponse pragmatique audit problème ?

L'examen des enjeux juridiques est fort classique, c'est à dire que d'une certaine façon il prend les choses à l'envers : la Blockchain est-elle compatible avec le RGPD ? Non ? La Cnil n'en sait toujours rien au bout de 18 mois ? À qui la faute ? Il y a déjà eu dans le passé des décisions régaliennes difficiles à mettre en oeuvre (le monopole sur le transport des lettres, jadis, l'interdiction du téléchargement aujourd'hui...) et à la fin, il faut que la loi s'adapte au réel social, comme on ne manque d'ailleurs pas de le faire dans les domaines que l'on déclare soudain sociétaux. Les rapporteurs semblent tout de même conscients qu'au bout du compte ce n'est pas « la blockchain » qui s'adaptera au droit, mais le droit qui s'adaptera à cette nouvelle réalité : « Vos rapporteurs restent toutefois sceptiques quant à la possible émergence d’une blockchain publique qui soit respectueuse des exigences du RGPD et soumise au contrôle du régulateur ».

Je passe sur le couplet concernant crimes et châtiments. Perdre son temps sur les usages criminels (l'utilisation de l'automobile - une De Dion-Bouton - par la bande à Bonnot, en somme) donne un sentiment d'activité et d'importance : cela ne constitue pas pour autant une politique publique.

Ce qui m'amène à la fiscalité et à la malheureuse page 95, que j'ai déjà un peu taguée sur différents sites. Je ne voudrais pas qu'il ne reste comme trace de ma lecture que cette pique. Mais enfin, expédier l'absurdité fiscale de notre pays en quelques phrases creuses (dont celle ci : « En France cependant ce statut reste peu clair ») est un peu désinvolte. La fiscalité est bien plus structurante que toute autre chose, et c'est ce flou un peu impuissant (laissons faire Bercy, le Conseil d'Etat, ou un conseiller technique à l'Elysée) qui fera de la France une Albanie crypto.

PrunellePourquoi parler dès lors d'enjeux de souveraineté ? La géopolitique du minage est abordée, entre peur des chinois et vague envie de contourner les GAFAM, sans que soit proposée une vraie politique du minage hexagonal, alors même qu'il s'agit d'un enjeu concret de souveraineté, mais aussi d'un facteur d'expertise. Le rapport souligne en même temps avec une belle lucidité l'impasse des blockchains souveraines, tout en plaidant « pour le développement de blockchains européennes qui, sans être souveraines, seraient conçues sur le sol européen, dans le respect de nos principes politiques, philosophiques et moraux » et en s'étonnant du choix par la Commission européenne de l'entreprise américaine Consensys pour l'aider à réfléchir aux projets européens. On ne peut qu'acquiescer...

On adhérera aussi à la conclusion qui incite les pouvoir publics à encourager la recherche et dont la lecture gagne à être complétée du compte-rendu de la réunion entre les rapporteurs, à partir de la page 187.

La seconde partie du document permet de cerner les apports de divers savants qui, et c'est une heureuse initiative, ont été auditionnés : Emmanuelle Anceaume, Daniel Augot, Vincent Danos, Jean-Paul Delahaye, Gilles Fedak, George Fuchsbauer, Cyril Grunspan, Renaud Lifchitz, Gérard Memmi, Ricardo Perez-Marco, David Pointcheval sont tous de fins connaisseurs des subtilités des protocoles à blockchain. Plusieurs d'entre eux sont membres du Cercle du Coin ou ont participé aux divers événements que notre Association a organisés ces derniers mois.

Les savants, par Daumier

C'est donc, pour l'historien ou l'observateur, passionnant de pouvoir comparer les réponses que vont donner, à la même question (définir une blockchain par exemple) un consultant et un savant. A ce titre, ce document mérite certainement d'être précieusement conservé ! En relisant ce que j'ai écrit plus tôt, je me trouve plus proche de la définition qu'en donne Renaud Lifchitz (la blockchain est un réseau global distribué sans aucun point unique de défaillance qui permet la transmission d’informations authentifiées, fiables et sûres, et qui présente de multiples usages) que de celles qui sont reprises prioritairement (en gros : le grand livre).

On regrettera donc que les savants, qui pensent juste et expliquent bien, argumentent sans doute trop faiblement. Le même Lifchitz relativise les problèmes de scalabilité, ce qui n'empêche pas les rédacteurs de les placer en tête des problèmes. De même la plupart des assertions de Perez-Marco (R3 n'est pas une blockchain, la proof of stake n’est pas prouvée mathématiquement et n’est donc pas sûre) semblent avoir été un peu coupées d'eau, comme celle d'Emmanuelle Anceaume ramenant l'intérêt d'une blockchain privée à la seule fonction d'horodatage

À noter aussi l'assertion de Pierre Porthaux, informaticien, ancien trader et praticien du bitcoin : « l’innovation c’est le consensus décentralisé, pas la blockchain » qui aurait gagné à ne pas rester confinée en page 132. Cet ami a un joli sens de la formule : « On ne peut pas avoir et de la sécurité et des économies d’énergie ». J'ajouterais qu'on ne demande pas non plus à l'armée française de prévoir une défense écolo, à bicyclette par exemple, ni d'économiser le fuel... On doit encore à Porthaux l'idée (qui a déjà déchainé des commentaires) selon laquelle Ethereum est en quelque sorte le minitel de 2017, trop intelligent, pas assez simple et ne permettant pas à d’autres couches de se créer au-dessus du protocole existant.

C'est l'audition de Gérard Memmi, responsable du département informatique de Telecom ParisTech qui permet d'en savoir davantage sur le projet BART. L'audition de Nicolas Courtois ne surprendra pas ceux qui sont déjà habitués à ses numéros spectaculaires et un peu apocalyptiques : au total il a réussi à contenir son désaccord avec Daniel Augot et il s'est plutôt bien tenu devant les parlementaires. On retiendra l'expression de Vincent Danos pour décrire les coûts du système actuel (corruption, gâchis, frictions ou encore coûts cachés) : la trus tax.

Les savants, par Daumier

Là où les savants pourraient se comporter en Nimbus, on remarquera qu'ils sont au contraire souvent les seuls à formuler des remarques de très grand bon sens. Ainsi Pointcheval est l'un des seuls à noter que pour le minage « tout le monde aurait intérêt à une répartition plus homogène sur le globe » et Fuchsbauer le seul à rappeler que « l’anonymat permet certes de protéger le droit à la vie privée, mais il est aussi utile pour des questions de fongibilité : en effet les mineurs pourraient décider de pénaliser un utilisateur en refusant de valider les transactions comprenant ses pièces ». Une remarque qui ne semble pas avoir percolé dans un document assez étranger à ces soucis : pas d'autre occurrence du mot fongibilité dans les 209 pages du document où l'on ne trouve pas non plus une seule foit le mot censure, Porthaux étant le seul à prononcer le mot incensurable.

Il est donc vraiment à souhaiter que les savants soient plus systématiquement consultés, comme l'a fait l'Office parlementaire !

Je voudrais terminer ce long comte-rendu par un aveu, celui du sénateur Ronan Le Gleut : « Quand on interroge les acteurs, il y a une dimension philosophique évidente à leur action : ils y “croient” ».

C'est presque mot pour mot ce que m'a dit Madame Toledano sur la péniche où était organisé en juillet le 36ème repas du Coin. Il n'y avait selon elle qu'un point commun entre les quelques 40 personnes présentes ce soir là : « Ce sont tous des passionnés ».

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