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101 Les Gafa et le pouvoir du Pouvoir

September 19th 2020 at 20:23

toledano gafa odile jacob.jpg, sept. 2020Joëlle Toledano est une figure respectée du monde officiel. Elle est considérée comme une spécialiste de la réglementation des marchés, a siégé plusieurs années à l’ARCEP, a enseigné la gouvernance de la régulation à Dauphine.

C’est en même temps une personne curieuse de la nouveauté, active au board de plusieurs jeunes entreprises du monde numérique, qui a dirigé en 2018 la mission de réflexion confiée à France Stratégie sur les enjeux des blockchains et qui a participé aux échanges cordiaux de plusieurs « Repas du Coin », sans forcément partager toutes les convictions des bitcoineurs militants.

Son ouvrage est donc très bien informé, équilibré et lucide, y compris quant aux limites des solutions possibles si l’on souhaite, comme elle-même, astreindre des entreprises hors-normes aux normes réglementaires de l’État de droit et de la concurrence non faussée.

Dès les premières pages l’auteur ne nie pas une ancienne et profonde incompréhension de la part des décideurs, une forme de gaucherie face à des entreprises sophistiquées, agiles et opaques. On a envie d'abonder et de rappeler que, bien avant le règne de Google & Co, le célèbre « J6M », pur produit de notre establishment, moitié haut-fonctionnaire moitié banquier d'affaires, étalait déjà en exhibant chéquier et chaussettes percés, son arrogante inadaptation au monde qui émergeait.

Après une rituelle évocation de l’utopie perdue de l’Internet libertaire des origines, passage obligé de toute littérature sur le cyberespace, l’auteur cite Wikipedia et les logiciels libres (mais omet Bitcoin) comme de rares exceptions au triomphe du Web commercial, univers impitoyable dont elle critique les limites de la prétendue autorégulation, sans ajouter que les mêmes arguments pourraient servir contre l’autorégulation des banques ou de tous les industriels mis en cause dans telle ou telle dérive, et qui jurent toujours qu’ils vont produire eux-mêmes les bonnes pratiques nécessaires.

Intéressante, la description des nouveaux empires commerciaux n’élude pas l’exceptionnelle qualité (au-delà de la quantité) des services qu’ils rendent mais en démontent les malices. On ne peut s’empêcher, parfois, de se demander pourquoi on reprocherait aux nouveaux venus ce qu’on a toléré durant des décennies à la grande distribution, ou en quoi la dépendance des médias à Google devrait nous chagriner plus que celle qui lie la presse classique à une poignée de milliardaires dont les relations à l’Etat échappent largement au contrôle démocratique.

Joëlle Toledano reconnaît avec élégance que la prophétie de Marc Andreessen s’est accomplie, et qu’en moins de 10 ans le software a effectivement « mangé le monde ». Ironiquement, j’ajouterais bien qu’il est le seul a l'avoir trouvé digeste, ce monde qui entre temps a mangé le pangolin. Elle-même note que ledit monde, en s’abreuvant au Coca-Cola télévisuel gratuit, s’était quelque peu préparé à son funeste sort.

Plus sérieusement il faudrait ajouter que le nouveau monde a largement été financé par l’ancien. Bitcoin (celui-dont-on-tait-le-nom) représente une très notable exception, puisqu’il a créé (par une sorte de fiat) sa propre valeur. Qu’Amazon poursuive sa croissance au détriment de ses profits courants n'est pas le fait d'un manque de tact ; la chose devrait être mieux replacée, dans une analyse globale, en perspective des mutations du capitalisme financier lui-même.

Enfin j’aurais suggéré ici qu’il fallait toute la sottise (ou la corruption?) des « serviteurs de l’État » et fonctionnaires néolibéraux pour avoir déconstruit des monopoles assez naturels comme ceux des postes, des chemins de fer, etc. - la monnaie faisant ici derechef notable exception - au moment où les seigneurs du numérique en reconstruisaient d’autres qui, à leur façon, sont devenus sinon naturels du moins logiques.

Qui pourrait vraiment se passer de Google ?

la question .jpg, sept. 2020Le veut-on ? L'utilisateur lambda est bien plus souvent acharné à enlever Bing, Search et autres concurrents qui s'installent malhonnêtement et se cramponnent comme des tiques, sans que leurs procédés ne suscitent d'ailleurs d'imprécations officielles. Le voudrait-on qu'il resterait à savoir si on le peut sans sinistre. Le risque ne serait-il pas que Google se passe de nous, caviarde la carte de France, brouille nos pistes ? On a vu face à Amazon l'effet de nos velléités, et avec StopCovid l'impossibilité de contourner totalement les Gafa. Tout juste tente-t-on d'avoir une roue de secours pour un possible délestage du GPS...

J’aime bien la description des Gafa en termes d’empires, même si à ce niveau, celui du 4ème chapitre, on se demande un peu comment nos petits royaumes entendent s’y prendre, si l’adversaire porte déjà la pourpre. En gros, pour l’instant, ils nient, éludent ou finassent. Le livre donne à cet égard quelques tirades savoureuses d’apologie de notre droit de la concurrence malgré son patent échec en l’espèce.

L’auteur ne cèle pas non plus que la grande force de ces empires tient (notamment pour Amazon) à la satisfaction du client. Une chose que les royaumes ne savent ni ne veulent mesurer. Si l’on compte, par exemple, les « sorties de tunnel » on s’aperçoit que le site qui sait le mieux conserver ses visiteurs est celui des impôts. Les clients sont-ils ravis pour autant ? Les administrations régaliennes n’ont nul souci des administrés, nulle considération pour eux (ni souvent pour leurs propres agents). Chacun a pu mesurer, durant le confinement, hier avec la comédie des masques aujourd'hui avec celle des tests, à quel niveau d'efficacité on en était arrivé après des décennies à entendre les politiques pérorer sur le « recentrage de l’État sur ses fonctions régaliennes ». Chacun a pu mesurer, symétriquement, que les réseaux et leurs messageries maintenaient les liens scolaires et qu’Amazon s’inscrivait dans le tout petit nombre des acteurs efficaces.

Le vent a-t-il commencé de tourner contre l’impunité dont ont joui de fait les Gafa ?

C’est ce qu’affirme Joëlle Toledano, pointant quelques condamnations pécuniaires pour entrave au droit de la concurrence et pas mal de tirades des politiques contre la diffusion de contenus haineux. On peut cependant penser que les Gafa se moquent des amendes et que les surfeurs se moquent des contenus qui déplaisent tant aux élites, lesquelles ne sont pas, aux yeux de la masse, exemptes de tout soupçon en matière de diffusion de bobards ou de manipulations patentes de la vérité. Et pas seulement à Washington ou à Minsk.

Que le code privé et opaque devienne la loi est un fait, surtout si l’on pense aux algorithmes. Là encore, cependant, la grande distribution a toujours su organiser le parcours des clients, la disposition des gondoles et même la musique d’ambiance au mieux de ses seuls intérêts… et les « conseils » donnés par les banquiers en matière de placement ne reflètent que la stratégie commerciale de cet oligopole.

Je trouve peu honnête le reproche formulé en terme de productivité au niveau macro-économique. Le « paradoxe » d’une faible contribution des ordinateurs à la productivité a été énoncé par Robert Solow une grosse décennie avant la naissance de Google, 7 ans avant celle d’Amazon. Il y a quand même un bon bail qu’on ne peut plus dire que la productivité se diffuse progressivement « dans l’ensemble du tissu industriel » si tant est que ledit tissu n’ait pas, certes par endroit mais depuis bien longtemps, pris l’aspect d’une guenille. En faire un élément de remise en cause du « cœur de la légitimité des Gafa » me paraît donc à la limite de la défausse quand pourraient être examinées d’autres responsabilités, ressortant pour le coup du monde officiel, dont celle du fardeau des normes sur la Cerfa-Nation, de la prédation du secteur financier ou de coût totalement improductif de la surveillance (AML, KYC et autres jeux stériles). Il m'est arrivé de penser qu'avec ses bullshit jobs, Graeber avait apporté une des réponses possibles au paradoxe de Solow : les ordinateurs servent à numériser tous les 2 ans ma carte plastifiée renouvelée tous les 10 ans (au mieux).

Ainsi donc, les pouvoirs publics seraient enfin murs pour passer à l'offensive? On veut bien le croire même si on ne peut s’empêcher de sourire en lisant que face à « un diagnostic commun, des préconisations partiellement différentes » sont émises par les divers auteurs de rapports des différentes autorités nationales.

Le regulatory shopping tient sans doute autant au vice des Gafa qu’à nos propres tares congénitales, notamment en Europe : les bricolages de Renault aux Pays-Bas malgré la présence de l’Etat français à son capital sont antérieurs aux naissances d’Amazon ou de Facebook et ils n’avaient pas même la fiscalité pour seule boussole. Le choix d'installer la gestion de nombreux fonds d'investissement des banques françaises à Luxembourg, voire Jersey, tient aussi au caractère de havres régulatoires autant que fiscaux de ces paradis. Les effectifs des régulateurs financiers de Saint-Helier, comme ceux en charge de l’application du RGPD à Dublin ne doivent pas obérer la « productivité » de ces vertueux pays !

Que certains Gafa, Facebook en tête, soient aujourd’hui, comme l’affirme l’auteur, demandeurs de régulation est bien possible. Pour restaurer leur capital de confiance, ils ont surtout intérêt à partager certaines responsabilités. Il y a là-dedans une bonne part de chiqué. La chasse aux fake news est un épisode risiblement « sur-joué » par les élites politiques. Lors de l’élection française de 2002, l’emballement hystérique autour d’un fait divers n’ayant ensuite abouti à aucune condamnation, ne saurait être imputé aux démons des Gafa. Quant aux « propos manifestement haineux » ciblés par la proposition de loi de Madame Avia, cette notion floue n’a évidemment pas sauté la barre au Conseil Constitutionnel. Tout ceci ne servira in fine qu’à augmenter l’emprise des réseaux, seuls à même (par leur technologie comme par leurs effectifs) de faire le ménage des plus grosses saletés. Que M. Trump ait été l’un des premiers à en ressentir l’effet devrait donner à penser. Les réseaux imposeront leurs valeurs avant celles qu’on décrit comme « les nôtres » même quand de large part de notre population ne les partage pas.

Il est par ailleurs dangereux de spéculer sur la baisse de la confiance dont jouissent les Gafa, si celle dont pourraient se targuer les Etats est moindre, voire nulle, ce que l’auteur ne concède, significativement, qu’à l'ultime page de son livre. L'invocation incantatoire du caractère de « notre État de droit » est un élément de langage relativement nouveau qui vise sans doute à imposer le silence sur ce point, en en faisant une donnée de nature plus qu’une variable passible d’érosion.

Le bictoineur attend évidemment le chapitre financier

Son attente n’est pas déçue : Joëlle Toledano dénonce d’abord la cécité du monde officiel, tombant de sa chaise face à Libra, malgré des mises en garde de Madame Lagarde dès septembre 2017. Avec une pointe de vanité, puis-je rappeler que j’en avais parlé, moi, dès mai 2016 ? Je suggérais, je me cite, de « tracer la perspective de ce qui pourrait être un réel use-case de la blockchain pour les banques centrales, quand elles en auront fini avec le stade du proof of concept : une blockchain banque centrale dont l'unité de compte serait une déclinaison digitale de sa propre monnaie (une e-fiat) ».

L’auteur embraye sur la double réaction officielle (passée l’agitation sous le choc quand on a découvert que l’éléphant était dans le bac à sable) : se préparer à adapter leur réglementation pour accueillir l’intrus, accompagner des réponses industrielles aux projets des Big Tech. Après un coup de patte que nous ne désavouerons pas à la « faible efficacité du système financier existant », elle expose le risque qu’une monnaie numérique de banque centrale ferait courir aux banques puis révèle la solution dialectique : n’émettre que la monnaie utile à la banque commerciale, pas celle qui serait utile à ses clients. Il faut donc rappeler ici, ce qui a été dit plus haut par l’auteur elle-même : la force des Gafa tient sur la satisfaction de leurs clients, bien plus que sur la contrainte. La force du système régulé est manifestement d’une toute autre nature. Joëlle Toledano ne le cache pas ; elle semble même douter de l’issue du projet.

Elle ne croit guère au démantèlement par les américains, « sauf peut-être pour Facebook » , ce qui selon elle, met la responsabilité de la lutte entre les mains des européens. L’eurosceptique risque ici de décrocher.

Elle ne croit guère, non plus, que l’attaque par le droit de la concurrence suffise, car l’attaque de l'empire est plus vaste, plus ambitieuse à chaque étape, alors qu'aucune résistance n'est exercée par la nature du terrain. Que Google soit en train de cartographier la terre est une chose, qu’elle vise à prendre le contrôle des Google cities pourrait certes priver les édiles du contrôle de la politique de leur propre ville » … si seulement ils en avaient une. On sait bien que la désertification des centre-villes est antérieure à Google, que la clochardisation de certains quartiers et la gentrification d’autres, ne sont pas dues à Amazon ! La lecture de ce livre rappelle souvent, ce qui n’est malheureusement pas écrit, que la nature a horreur du vide. Et que le vide politique, malgré un incessant bavardage, est sidérant.

Joëlle Toledano propose donc de réguler plutôt les entreprises de l’écosystème, au niveau européen (à suivre…) en renforçant nos capacités d’analyse (si on peut aligner les salaires sur ceux qu’offrent les Gafa…) et en évaluant les évolutions du modèle économique dans sa globalité. Réguler les écosystèmes, pour les ouvrir à la concurrence, imposer des codes de conduite empêchant les abus de position dominante, taxer (dans quel pays ?) les investissements ne répondant pas au « critère de l’investisseur avisé en économie de marché » tout cela risque de s’enliser, dans le temps juridique (alors que l’envahisseur est agile) et dans l’espace bourbeux de l’Union Européenne.

Enfin « introduire la concurrence » risque de nous emmener dans des aventures à la Qwant, qu’il est inutile de détailler tant elles se ressemblent toutes. Lutter contre la personnalisation des prix fera un bon sujet de conversation dans le train, où personne ne paye jamais le même prix. Mais au total presque toutes les mesures proposées par Joëlle Toledano sont pertinentes… sur le papier. Reste à savoir de combien de courage politique et de quelle force de travail compétente et motivée, ce que l’auteur désigne comme « les moyens intellectuels et politiques » disposeront les vieux et impécunieux royaumes.

Reste aussi à mesurer le soutien de l’opinion dont ils disposeront face au « pouvoir d’influence et pouvoir de séduction » de l’Empire.

Et c’est là sans doute que je peux commencer l’inventaire de ce qui me paraît manquer à l’analyse, d’autant que la conclusion y invite très clairement.

Rien n’indique que les États jouiraient du moindre support concret de l’opinion face à leurs adversaires. C’est parfois difficile à articuler devant l’autorité qui parle de « nos institutions » ou de « notre Etat de droit ». L’argument rhétorique opposant « notre Constitution » à laquelle nous serions profondément attachés aux conditions d'utilisation des Gafa, que nous approuvons effectivement d’un clic ignare, indifférent et pressé n’a pour moi que peu d'impact. Il y a, vis à vis des Gafa, une sorte de servitude volontaire. Ce que j’entends par là est chose fort connue et depuis fort longtemps. Le problème c’est que face aux États, la servitude n’est plus vraiment ressentie comme volontaire. Demandons aux gilets jaunes, demandons à ceux qui sont verbalisés à hauteur de 10% d’un mois de SMIC pour de simples balivernes. Ce qui, il y a près de deux ans, a été ressenti par des politiciens, des juristes et des journalistes bien en cour comme une profanation d’un symbole républicain n’a soulevé sans doute que peu d’émotion hors de leur cercle.

Faut-il s’en étonner ? L'opinion est saoulée d'injonctions contradictoires et absurdes. La gestion de la pandémie a été sinon une « étrange défaite » du moins un fiasco exemplaire, et ce sont pas des anarchistes ou des amish qui le disent, mais le très convenable Institut Montaigne. Et - soyons clairs - ceci n'est pas (seulement) un mal français. En Belgique ou en Suisse, on voit les mêmes résistances aux applications de traçage Coronalert ou SwissCovid, et l'une des premières raisons tient à ce que ces solutions viennent du gouvernement.

Derrière l’exténuation, de l’adhésion, du consentement, du respect, il y a l’ombre portée de tant d’échecs. Le philosophe italien Raffaele Alberto Ventura, dans un article intitulé La chute de l’ordre dominant, soutenait en 218 que les différentes colères populaires du moment manifestaient une forme de « réaction aux rendements décroissants du paradigme en place ». Autrement dit le coût croissant des élites et le bénéfice marginal décroissant que les gouvernés en retirent conduisent à l’érosion du consentement.

Le clivage entre « nous » et « eux » est à la fois excessif et imprécis. Il y a de la porosité, ou de la corruption. J’ai lu ce livre le jour même où j’apprenais le recrutement d’un ancien patron de la NSA, apôtre de la surveillance électronique de masse, par le conseil d’administration d’Amazon. La plupart du temps, les puissants s’entendent fort bien entre eux et leurs « conflits » sont plutôt des réglages hiérarchiques internes que des débats de société, quelque soit la rhétorique déployée. Les honnêtes gens le savent.

philo mag confiance.jpg, sept. 2020Le « nous » caché dans le titre du livre désigne-t-il le bon peuple naïf, les citoyens frustrés, les politiques désarmés ? Il pourrait ne désigner que les consommateurs abusés et les PME rackettées, si l'auteur n'expliquait pas, justement, les limites de l'approche par le droit de la concurrence.

On n'avancera pas sans un peu de philosophie débarrassée des convenances politiques. Plusieurs articles dans le dernier numéro de Philosophie Magazine évoquent la crise actuelle de la confiance. Celui du rédacteur-en-chef, Martin Legros fait - au rebours des discours officiels - l'apologie de la défiance. J'ai bien aimé sa référence à La société de défiance, publié en 2007 par Yann Algan et Pierre Cahuc (aux éditions de la rue d'Ulm) et cette citation prophétique :

« Le déficit de confiance mutuelle nourrit la nécessité de l'intervention de l'État. Mais en réglementant et en légiférant de façon hiérarchique, l'État opacifie les relations entre les citoyens. En court-circuitant la société civile, il entrave le dialogue social et détruit la confiance mutuelle. »

La confiance algorithmique est une réponse possible à cette situation aporétique.

Il manque donc, à mes yeux, une perspective sur ce qui pourrait être reconstruit sur des architectures décentralisées. De même, il me semble qu’il manque une vue sur le sujet de l’identité en ligne, d'autant que c'est un sujet typiquement régalien. S’identifier en ligne grâce aux Gafa est plus aisé, et on le fait vingt fois par divertissement. S’identifier avec les procédures étatiques (ou bancaires) est long, pénible, parfois kafkaïen, et cela ne vous dote que d’une identité locale, hexagonale.

De telles vues auraient offert matière à élargissement de la perspective, sinon pour l'extension du domaine de la régulation, du moins pour les possibilités de brèche dans le dispositif de l'Empire. C'est ce qu'on avait lu chez Laurent Gayard, par exemple, mais aussi... dans les angles du rapport Toledano, que j'ai déjà commenté sur ce blog.

100- Le sang

September 15th 2020 at 21:38

Voici un billet dont le sujet m'avait été suggéré d'abord par une simple homophonie, ensuite par une réelle intuition. Il m'a conduit à quelques recherches fécondes. Le sang, liquide infiniment précieux, que l'on versa bien avant de verser des sommes d'argent, le sang qui eut un prix des siècles avant l'invention de la monnaie, que pouvait-il nous dire de la valeur que doit avoir une monnaie, surtout en ayant Bitcoin en tête ?

Est-ce que, pour suivre un simple jeu de mot initial, je ne m'aventurais pas dans une quête peut-être sacrée mais où le sol allait se dérober sous mes pas ?

bitcoin graal.jpg, sept. 2020S'il me fallut plus de six mois pour écrire ce billet n°100, c'est que je consacrais d'abord le temps de confinement à me faire un sang d'encre, j'entends à soigner mes angoisses par l'écriture sur d'autres sujets. Ensuite, durant l'été, il me fallut rechercher dans tous les endroits où je stocke du livre l'utile ouvrage de Jean-Paul Roux, Le Sang, trop superficiellement feuilleté à sa sortie en 1988 et depuis lors peut-être sottement prêté à quelque ami indélicat (devenu de ce fait frère de sang) et enfin à le racheter et à le relire. Voilà, pour le making of.

« Tu ne tueras pas »

Ce commandement est au fondement de notre civilisation, tout autant que son contournement dans les faits, mais aussi dans le droit, où s'élabore presque toujours une théorie distinguant ce qui est légitime, ce qui est seulement excusable, et ce qui est interdit, voire punissable de mort, et ceci dans des conditions particulières pour échapper à la vendetta. Bref l'effusion du sang, encadrée rituellement, l'est aussi politiquement.

Une violence légale, que l'on présente abusivement comme une « violence légitime », s'instaure au profit des seigneurs, puis du roi seul, et enfin du monstre froid.

symboles régaliens.jpg, août 2020

Le rapprochement entre le droit de battre monnaie et le droit de répandre le sang (que ce soit à cheval à la guerre ou sur le trône du justicier, soit dans les deux postures que l'on retrouve sur les pièces médiévales) trouve son symétrique dans la presque coïncidence du moment où nous, Français, trouvons le secret du premier « argent miracle » et de celui où nous tranchons la tête du Roi des Français.

la tete du roi.jpg, août 2020

Le temps où l'on chante les vertus du « sang impur » voit un effondrement de la valeur de la monnaie comme aucune catastrophe d'ancien régime n'en avait suscité.

révolutions.jpg, août 2020La gênante ressemblance de la planche à billet et de la « Veuve » illustre cette idée de façon troublante.

Désormais le « premier fonctionnaire de la Nation » pourra être plus ou moins clairement élu ou bien s'imposer par la violence et la ruse, mais plus n'est besoin que coule dans ses veines la moindre goutte de sang de saint Louis.

Certains présidents se sont donnés le frisson en allant, plus ou moins seuls ou nuitamment, visiter la basilique Saint-Denis : rien n'y fait, n'étant pas de la famille, ils n'y sont jamais que des touristes et cela n'abuse que les journalistes. En outre les tombeaux sont vides, la république, dans sa prime jeunesse, ayant poussé la désacralisation jusqu'au sacrilège, ce qu'elle n'aime pas voir rappeler, d'ailleurs.

Le choix du chef (caput, le mot qui donne « capital ») ne dépendant plus, dès lors, que de la loi, fût-elle celle du plus fort, n'y a-t-il pas quelque risque de voir la même loi régir la monnaie ? Napoléon, qui entendait bien créer une dynastie nouvelle et « succéder à Charlemagne » plutôt qu'à Robespierre ou Barras, voulut restaurer la valeur de la monnaie (5 grammes d'argent à neuf dixième). Malgré la force de sa volonté et la clairvoyance de ses intuitions, la référence au métal précieux ne devait pas résister à la modernité davantage que celle au « sang de France ». Désormais es papel.

La première monnaie?

J'aime bien rappeler, en conférence ou en situation d'enseignement - et surtout avec les plus jeunes, les plus politiquement corrects - que « la première monnaie, ce sont les femmes ». Frissons ou froncements de sourcils garantis. J'embraye sur le regretté Graeber, et ce qu'il en dit dans Dette, pour faire passer... Mais , né à Rome, je pense naturellement aux vaillantes Sabines, dont l'enlèvement finit d'ailleurs par créer des relations fructueuses. Tous les hommes sont beaux-frères ! De ce viol (à nos yeux) et de ce vol d'un sang étranger, n'est-il pas né le moins raciste de tous les Empires?

Enlèvement des Sabines par Poussin.jpg, sept. 2020

Le sang des femmes a, je crois, offert à toutes les cultures connues de quoi forger mythes et représentations. Je n'évoquerai ici que celui de la défloration, telle que se la représentaient nos ancêtres. « Cette blessure que l'on inflige à celle qui va devenir la mère de ses enfants n'est pas sans éveiller un trouble » écrit JP. Roux. Il n'y a pas de vie, de perpétuation de la lignée et de la structure sociale sans ce premier saignement, traditionnellement interprété comme offrande, consécration et prémices.

Nous ne comprenons plus aujourd'hui les anciennes obsessions tournant autour de l'innocence ou de la sagesse des filles avant le mariage que comme un dispositif de contrôle social et patriarcal, ce qui est tellement évident que peut-être faut-il aller voir un tout petit peu plus loin.

don du sang.jpg, sept. 2020Nous avons, sans doute, perdu ou totalement changé le sens du sang. La religion contemporaine nous impose plutôt de le donner de façon anonyme, en le versant au pot commun sanitaire géré par les autorités, ce qui a un petit parfum de contributions volontaires comme on disait en 1789 pour désigner l'impôt.

Signer avec son sang ?

Jadis, donner son sang (comme le faisaient la femme à son mari, le vassal à son suzerain, le croisé à son Dieu) avait tellement de sens que signer avec son sang devint un fantasme mythologique obligé, dès qu'apparurent au moyen-âge les récits de diableries, avec leur commerce satanique. La goutte de sang est l'un des moments forts de la légende de Faust, en quoi Hegel voyait « le mythe philosophique par excellent » : le pacte signé de sang coulant de la main gauche y figure dès la première version littéraire.

Voilà, dira le moderne, une intéressante signature biométrique. Le célèbre clown qui prétend être Satoshi et ne peut signer un satoshi suggère que l'identité que confère une clé bitcoin ne s'usurpe pas davantage que le sang. Voilà, pensait en son temps l'ancien, un paiement en monnaie réelle : le sang c'est l'âme. Une goutte suffit. La signature est irréversible, la transaction opérée ex opere operato.


Payer avec son sang?

Infiniment précieux, le sang ne saurait, sans scandale, profanation ou prostitution, payer les dépenses courantes. L'effusion de sang semble au contraire indispensable pour laver le sang versé, mais aussi pour laver l'honneur bafoué. « Presque tout, d'après la Loi, est purifié avec le sang ; et sans effusion de sang, il n'y a pas de pardon » dit saint Paul (Épître aux Hébreux). Plus prosaïquement, Napoléon dira un peu la même chose un jour qu'un soldat sortit du rang pour réclamer une croix de la Légion d'Honneur qu'on lui refusait malgré moult exploits. Son Colonel, interrogé, reconnaissait les faits d'armes du brave, mais en ajoutant que c'était « un ivrogne, un voleur, un...». Sans vouloir en connaître davantage, l'Empereur accorda la faveur en répondant «Bah, le sang lave tout cela...». Le créateur de la Banque de France et de la Légion d'Honneur était attachée à la valeur des choses, plus que des gens, sans doute.

le cid.jpg, sept. 2020En Europe, cette vieille idée a servi à justifier une pratique née du tournoi médiéval, et transformée au 16ème siècle pour servir tant à la vengeance du sang qu'à la punition des offenses : « Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage » comme le dit Don Diègue dans Le Cid. C'est que l'honneur est une chose qui semble presque disparue, sauf peut-être dans « le milieu », chez ceux qui ont notamment le front de vouloir se faire justice eux-mêmes.

duel henry picquart.jpg, sept. 2020

Comme l'honneur a été remplacé par le sentiment, les duels ont cédé la place aux centaines de procès intentés aujourd'hui par tous ceux qui s'estiment « choqués » par telle ou telle allusion (maligne ou innocente) à leur personne, à leurs origines, à leur orientation sexuelle etc. Ces procès apparaissent comme des avatars cheap des duels : on ne s'en tirait pas jadis à si bon compte, avec de la monnaie d'honneur constituée de parlottes judiciaires et de condamnations à l'euro symbolique.

suicide denfert rochereau.jpg, sept. 2020« Faut qu'ça saigne » comme disait Boris Vian : la corde c'est pour les dépressifs (ceux qui pensent ne pas avoir de valeur intrinsèque ?) alors que naguère un homme d'honneur qui faisait faillite, loin de monter une nouvelle entreprise avec de nouveaux partners, se révolvérisait proprement sur le sofa ou tapis déjà rouge du grand salon. Dans l'affaire Madoff, un banquier français s'est significativement ouvert les veines. Le boursicoteur qui saute par la fenêtre s'inscrit dans cette tradition, puisqu'il finit lui aussi dans une mare de sang, après avoir répété métaphoriquement la chute dramatique des valeurs spéculatives qui l'a conduit à cette issue fatale.

Une séance de krach boursier est d'ailleurs rituellement décrite comme un « bain de sang ». On voit bien, parmi les bitcoineurs, que ceux qui ont déjà vécu deux ou trois de ces épisodes constituent une noblesse de sang et se gaussent des effrois des nouveaux venus. Les grands seigneurs du trading ne sont-ils pas, d'ailleurs, un peu vampires, vivant la nuit, se reconnaissant entre eux, déplaçant instantanément et sans bruit sinon leurs corps du moins leurs actifs ?

Le Graal

Difficile de ne pas aborder, pour finir, le sang sous son aspect sacramentel : le vin que la transsubstantiation opérée pour le sacrifice de la messe change en sang du Christ. On est ici hors de tout commerce possible : une goute du sang précieux pour racheter les péchés de toute l'humanité.

La disproportion de la chose, et pour être franc son caractère par trop abstrait, ont pour ainsi dire déporté l'imagination des profanes du contenu au contenant. L'histoire du Graal est en elle-même fascinante : ce possible avatar du chaudron magique qui nourrissait les héros celtes ou ressuscitait les guerriers morts au combat est progressivement enchâssé dans le récit chrétien à partir d'un auteur nommé... Chrétien de Troyes. Qu'il ait contenu le vin de la Cène ou le sang de la Passion, il est désormais vide, et ce qui narré, de poème en poème, outre l'énumération des prodiges qui l'entourent, c'est la quête des chevaliers partis à sa recherche.

le calice de Dona Urraca.jpg, sept. 2020Bitcoin a parfois été comparé à un Graal, un peu parce que l'expression a percolé dans le langage, cette sainte relique y rejoignant la pierre philosophale dans l'attirail des rêves d'antan. On notera qu'il existe sans doute encore plus de forks que de calices réputés être le saint Graal par environ 200 cathédrales, abbayes ou musées. Chacun le sien. Vieille histoire. Les revendications ne se sont pas arrêtées: en 2011 la basilique de San Isidoro de Leon clamait, sur la foi de deux parchemins égyptiens étudiés durant trois ans par des chercheurs, qu'un vase détenu depuis 1050 et connu jusqu'à présent comme le « calice de l'infante Doña Urraca » (au moins échappe-t-on au faux pour musée américain) était le précieux et véritable Graal.

Si Bitcoin tient effectivement du Graal c'est plutôt, selon moi par la multiplicité des prodiges. Loin de n'être qu'une relique, le Graal possède, parmi ses innombrables pouvoirs, celui de nourrir, soit le don de vie, celui d'éclairer en procurant des illuminations spirituelles, et celui de rendre invincible. Bitcoin, dont les incroyants disent qu'il n'est pas une vraie monnaie est décrit par ses évangélistes comme not just a money, comme une méta-monnaie offrant sinon des pouvoirs du moins des clés vers les pouvoirs qu'entend monopoliser le Pouvoir.

Bitcoin serait-il le sang du numérique ?

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