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154 - Apocalypse Nerds: No Facho ?

October 10th 2025 at 11:20

Avec le sous-titre Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir Nastasia Hadjadji revient sur ses propres pas, chez le même éditeur, même format, mais en duo. Ayant écrit 4 livres de cette manière (voire en trio) j'y vois plutôt – a priori – un gage de qualité : il est, en confidence, très difficile de se relire, et trop facile de se convaincre soi-même de ce que l'on écrit.

No Crypto crispa les cryptos, ''No Facho" fâchera les fachos. La cible a bougé, même s'il faut bien admettre que certains se trouveront à chaque fois dans la zone de tir.

J'ajoute que, comme dans le dernier opus, les exemples, les situations, les discours sont essentiellement américains. Cela me fait une raison de plus de lire le livre l'âme en paix et de façon assez détachée. J'ai certainement bien des travers, mais je ne suis ni américanisé ni américanoïde et je n'ai jamais été  déçu  ni même franchement surpris par ce qui se passe là-bas. Pour le dire crument : j'étais déjà épouvanté sous Bush Père, même si ce temps-là ferait presque figure d'Eden maintenant.

L'ouvrage a déjà fait l'objet de courtes recensions :

  • par Le Monde (qui fonde sa conclusion sur une citation de 2009) et
  • par le blog En attendant Nadeau, qui décrit plus sérieusement comment l'une des forces d’Apocalypse Nerds est sa capacité à décrire la façon dont la production théorique des tech bros est toujours accomplie dans l’objectif de conquérir le pouvoir, mais qui déplore que l’essai pèche un peu dans les voies de sortie qu’il propose.

Il a aussi suscité une interview de O. Tesquet par PhiloMag.

Ce qui suit est donc une lecture plus personnelle, où je développe plus particulièrement les points (religion, Bitcoin...) qui m'intéressent. Vous êtes prévenus !

Commençons par prendre au sérieux ce mot d'Apocalypse. Il n'est pas là simplement dans le sens que lui donne le langage courant, avec beaucoup de napalm et un peu de Coppola, et qui fournit le thème central d'une introduction qui fera tourner les pages aux plus pressés, donnera le tournis aux autres, et en incitera quelques-uns à de longues ballades en ligne.

L'un des traits du nouvel american nightmare, derrière ses premiers rôles de super-héros vieillis, de Jokers botoxisés ou de grands patrons pré-cryogénisés, derrière son armée de nerds, de geeks et sa plèbe de devs, c'est bien, en effet, que ce projet oligarchique de prise de pouvoir par la technique (et la finance) s'énonce dans un délire religieux très particulier.

Hadjadji et Tesquet ne peuvent être critiqués d'avoir choisi cet angle d'analyse et de combat. Encore faut-il rester à bonne distance, se rappeler qu'une forme de religiosité polémique ne rongeait pas moins l'Amérique maccarthyste et qu'en revanche le fascisme dans sa version européenne vintage ne s'embarrassait guère de Jésus et de son gênant message de fraternité, de miséricorde et de douceur. Je ne veux pas suggérer que notre Occident oriental n'ait pas connu jadis de sévères délires apocalyptiques ou millénaristes, mais les ferments en ont été exportés de longue date par divers pilgrims vers l'Occident occidental. C'est de là-bas, où le délire a sévèrement muté, qu'il continue de magnétiser (et d'américaniser) les cervelles les plus réceptives du vieux continent.

Le catholicisme lui-même, aujourd'hui lourdement revendiqué par des gens comme Vance ou Thiel et bien surligné par les auteurs, n'a pas moins (quoi que plus récemment) muté et ne ressemble à rien de connu en Occident oriental : ni aux divers catholicismes politiques post-révolutionnaires (ordre moral, Pétain, Franco) ni aux bricolages vaticans (democristiana etc), ni a ce que vivent dans leur foi les catholiques pratiquants désormais minoritaires, ni à ce que bricolent avec leurs souvenirs les catholiques culturels.

La plupart des catho-braillards américains sont en outre des convertis qui ont encore sous les rangers la boue de leurs terrains de chasse précédents. Ce point n'est pas un détail : il y a des gens (et les fachos en font évidemment partie) qui ont tout intérêt à avancer masqués. De même que certains ont découvert Bitcoin comme une  divine surprise , certains et parfois les mêmes ont trouvé dans des écrits religieux de quoi entretenir le feu de leur enfer mental.

Le lecteur européen pourra être étonné de voir la dimension apocalyptique attribuée dans ce livre non à une lecture de saint Jean mais à une (re)lecture de saint Paul (*). Car il s'agit d'un Paul juif, messianique et eschatologique, tel que réinterprété notamment par Jacob Taubes (**) un esprit fort compliqué, lecteur de Carl Schmitt et dont l'objectif ultime était le dépassement (impossible) de la scission entre le judaïsme et le christianisme, en vue de l’explosion de la société existante : un délire (et une impasse) que l'on retrouve aisément aujourd'hui chez les millénaristes américains.

Entrons dans le sujet. Les auteurs décrivent bien comment dans la Silicon Valley la  croyance en une hiérarchie naturelle des intelligences, doublée d'une morale entrepreneuriale viriliste  a progressivement structuré les esprits, les discours, puis les entreprises elles-mêmes. Tout le monde y adhère plus ou moins à la phrase de Peter Thiel en 2009 :  je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles . Comme on sait, cette idée (débarrassée du fatras religieux) s'exporte désormais fort bien chez nous, d'autant qu'elle jouit de la bénédiction de F. Hayek.

Plus original, le chapitre placé sous la référence au Béhémoth (qui est dans la Bible une force animale mutante, que l'homme ne peut domestiquer) présente le projet de gouvernance par le désordre, le prétendu art du deal qui n'est qu'un trial and error. L'évaporation des mots, le gel brouillon des budgets ne seraient pas l'effet de l'incohérence du techno-fascisme mais seraient à la fois sa nourriture et son fonctionnement organique. Dans le  grand buffet dinatoire  où les techno-fascistes picorent sans ordre ni mesure, les auteurs distinguent à la suite de Timnit Gebru et Émile Torres, la convergence des 7 familles : transhumanisme, extropianisme, singularitisme, cosmisme, rationalisme, altruisme efficace et. longtermisme. L'avant-dernière permet de faire surgir la figure de Sam Bankman-Fried tandis que le rationalisme permet d'évoquer Peter Thiel ou David Sacks. Pour autant le lecteur ne verra pas citer directement Bitcoin parmi les amulettes, les méfaits ou les trésors du Béhémoth. Il ne perd rien pour attendre.

 Coup d'état graduel , préviennent les auteurs : ceci ne concerne toujours pas particulièrement la crypto. Est-ce spécifique à l'Amérique du Joker, quand on voit notre Président (que nul ne regarde en coin lorsqu'il traite les autres d'illibéraux) démanteler les corps de l'État et nommer à peu près son cheval consul, premier ministre, préfet, recteur ou ce qui lui plait. Pareillement pour le travail de sape des fondations. Je suis de ceux qui pensent (comme Galilée) que  là-bas c'est comme ici  non pas hélas par un relativisme moqueur mais parce qu'aucune comparaison ne me rassure sur ce qui se passe dans mon pays.

Donnons cependant ce crédit à la perspicacité des auteurs que là-bas le travail de destruction est confié à des  jeunes hommes, pour certains à peine majeur  mais souvent gros QI, quand chez nous des ministères sont confiés à des jeunes femmes demi-instruites dont le Général De Gaulle n'aurait peut-être pas voulu comme secrétaires : cela ira donc moins vite chez nous. Et que la figure d'un Vance prétendument  hillbilly  et adepte de Girard tout à la fois, mais dont le catholicisme est réfuté par le Vatican tandis que son autoritarisme fait trembler, incarne peut-être l'après Trump. Et que les élites à venir seront là-bas bien peu universitaires et instruites au sens académique du terme.

Le  rêve de la monarchie distribuée  n'a malgré les mots employés (et divers fantasmes féodaux déjà abordés ici) rien de traditionnelle : c'est un césarisme de CEO, un remake d'idées anciennes que Curtis Yarvin est allé piocher chez Taine, avec la conviction que Trump était  de la trempe  de Bonaparte, capable de canaliser les colères et les fiertés pour exercer sa tâche : subvertir le système sans le renverser et installer une  infrastructure invisible, logicielle capable de se propager comme un virus . La technologie est la gouvernance elle-même.

A ce détour, retrouve-t-on Bitcoin ? Rien n'est moins sûr, pour moi. La presse malveillante peut associer autant qu'elle le veut Bitcoin aux Trump père et fils, rien n'empêchera Bitcoin de servir aussi leurs ennemis comme ceux de l'Amérique et du monde libre. Il y a dans le protocole Bitcoin quelque chose qui résistera largement à tout agenda idéologique.

Mais il y a aussi, dans les si nombreux agendas idéologiques évoqués par les auteurs, de façon un peu étourdissante pour le lecteur, un côté foutaise. Je ne parle pas des hommes (Musk déjà en retrait et bougon, Milei un peu tronçonné, Bukele dictateur cool et maton as a service) mais des systèmes de pensée eux-mêmes (miniarchie autoritaire, haut modernisme d'un monde entièrement modélisable) dont il est peu probable que les hypostases durent mille ans.

Il ne me semble pas davantage probable qu'elles s'exportent sur un vieux continent dont les vieux réacs ont eux-mêmes des vieilles traditions trop différentes et dont les jeunes fachos sont loin d'être tous des nerds. Bien sûr, la lecture de X montre combien les  jeunes entrepreneurs  peuvent adorer Musk et Trump, et Netanyahu en prime. Mais même dans son sommeil M. Bolloré ne voit pas Jésus accueillir Charlie dans son ciel sucré ; même munie d'une hache en place de tronçonneuse Mme. Pécresse ne participe guère que de la ladrerie bourgeoise ; et même le patron de l'AfD doit bien comparer le nazisme à  une fiente d'oiseau en comparaison avec mille ans d'histoire allemande glorieuse . M. Stérin peut bien admirer Musk, il le fait comme celui-ci admire Napoléon, à sa façon. La sienne tient surtout du Puy du Fou et je doute qu'il le fasse, comme le craignent les auteurs  from scratch .

En Europe, nous savons que Mabuse était fou et que la bande de Gaza, si elle ne reste pas pour toujours un enfer, ne sera jamais un Paradise, ni une sovcorp, ni une enclave façon Prospera, ni une plateforme de Thiel, quelles que soient les combinaisons de Rubik's cube de ce que les auteurs décrivent fort justement comme des idéologues nihilistes.

Cela ne nous met pas forcément du  bon côté  car il entre autant de mollesse que de résilience dans notre résistance aux délires. A toutes les références très savantes des auteurs, j'ajouterais (ou j'opposerais) volontiers le Domaine des Dieux, publié par Uderzo et Goscinny un an avant le rapport du Club de Rome.

Tel ne sera pas le sort de Praxis, qui risque fort de ne jamais exister qu'à l'état de modèle ou de fantasme, parce que décidément la cabane au Liberland apparait tout juste passable pour les boys scouts, mais qui ne viendra jamais concurrencer Dubaï IRL. Et il est bien inutile (de la part des fondateurs comme de celle des auteurs) d'imaginer Praxis fonctionnant grâce à une cryptomonnaie : ce serait au mieux une monnaie locale numérique dont la valeur serait problématique, soit Bitcoin dont je rappelle (au risque de chagriner mes amis) que la souveraineté est celle de l'algorithme, pas du détenteur de la clé. Tout cela est bâti avec du vent, les auteurs le montrent eux-mêmes quelques pages plus loin.

Dans la réalité des choses, la sécession des geeks se fait (même en Amérique) comme celle des riches : dans les beaux quartiers, dans les bonnes écoles, avec pour les 1% le yacht battant pavillon souvent de complaisance mais qui rappelle qu'il faut toujours un État, même pour bronzer sur le pont arrière et avec pour les 1% des 1% une île, volcanique, atoll ou artificielle, où ils se feront vite suer quand ils auront fini d'y équiper leur bunker.

Que M. Srinivasan ou M. Zuckerberg croient qu'une entreprise-réseau captant l'attention de milliards d'êtres serait plus proche d'un État que d'une firme et plus puissant qu'une nation ne nous obligent pas à épouser sans examen cette croyance comme peuvent le faire les 30 ou 40 millions (pas plus) de digital nomads. Certes l'ordre westphalien est ébranlé –je l'ai écrit moi-même, pensant surtoutaux États de culture continentale ; certes l'évitement fiscal s'affiche ; et certes (les auteurs en parlent étonnamment peu !) les convictions démocratiques s'effondrent chez les dirigeants comme chez les gouvernés des pays mêmes qui se définissent encore comme démocratiques, et cela pour cent raisons dans lesquelles la tech n'intervient pas forcément. C'est de cela, me semble-t-il, qu'il faudrait se soucier sans se laisser abuser par des discours libertaires qui parfois ne sont guère plus qu'un jeu de rôles pour enfants malins ou riches.

Et Bitcoin ? Il est présenté comme le  fétiche ultime des individus souverains, une technologie de pouvoir à même de faire advenir (la) constellation de juridictions autonomes  ce qui suppose un peu que les cités sovcorp et autres îles de Titus Gebel mèneront leurs transactions surtout entre elles, ce dont on peut douter. Surtout si, comme cela a été supposé, chacune a financé son développement par sa crypto. Mais cela permet de placer Bitcoin dans le paysage de l'Apocalypse nerd. Je trouve comique, au passage, d'accuser Bitcoin de  priver les États de leurs recettes fiscales  : après plus de 10 ans à entendre lesdits États marteler  n'y touchez pas  en affirmant qu'il s'agissait ni plus ni moins que d'un bout de crotte, les voir en croquer 30% avec gourmandise a de quoi faire rire. Il reste bien d'autres gâteaux qui leur échappent : est-ce propre – ou particulièrement significatif –  avec la crypto ? Le cum-cum qui a privé l'État de 33 milliards d'euros sur 20 ans est un scandale bien bourgeois, pratiquement soutenu par les occupants successifs de Bercy où cela représente un manque à gagner largement supérieur aux petites tromperies des cryptobros.

Dans ce livre, qui fait mine de s'effrayer de tout un tas de foutaises que les auteurs mettent entre guillemets, Bitcoin se voit assigner une place étrange, bien ambigüe : la preuve (unique) de ce que malgré tout  une fiction financière  pourrait marcher. On a envie de leur dire :  d'accord avec vous . Bitcoin marche et il est pratiquement unique. Vous êtes des maxis. Mais le succès de l'objectivation du White paper de Satoshi ne permet pas d'extrapoler un succès comparable du ''Network State" de Srninivasan (résumé) qui n'est en rien comparable, ni comme projet, ni comme architecture, ni comme logique, ni comme rigueur, ni comme utilisation de la théorie des jeux. Si j'étais pervers, je noterais qu'il est tout de même plus facile de fonder une monnaie qu'une nation dotée de puissance. Un exemple ? L'Europe.

Là où les auteurs ont en revanche raison, c'est sur le capitalisme de perforation, celui des plus de 5000 ZES qui parsèment la carte des États westphaliens, même si cela tient plus du capitalisme anglais à Hong-Kong, ou de Tanger à l'époque coloniale que du rêve des nerds(***). Mais bien des gâteries consenties aux groupes étrangers investissant chez nous relèvent aussi de cela. Sans compter les arrangements juridiques inclus dans les traités de commerce. Tout cela n'est pas forcément très geek et ne permet pas d'aller chercher des poux dans la tignasse de Satoshi. Si presque tous les exiteurs sont bitcoineurs, l'immense majorité des bitcoineurs ne sont pas des exiteurs. Et les auteurs le savent fort bien.

Que dire des développements sur la SF ? Que ceux qui imaginent un autre avenir, quelqu'il soit, consomment voire produisent de la SF me paraît dans l'ordre des choses. Est-ce que  le fantasme d'une humanité à deux vitesses irrigue la science fiction d'obédience cyberlibertarienne  ? Est-ce que ça lui est propre ? On trouve cela chez Aldous Huxley, ou dans les BD de Bilal. Et la Bible elle-même ne commence-t-elle pas avec cette promesse diabolique :  Vous serez comme des dieux  ?

L'avenir aussi à une histoire : chacun connait les diverses prédictions, illustrées de façon fort amusante, sur le Paris de l'an 2000. Aucune, malgré quelques anticipations saisissantes ne s'approche de ce que nous avons connu il y a déjà un quart de siècle. Pour des raisons évidentes : erreurs  toutes choses égales par ailleurs  ; erreurs d'extrapolation ; erreurs surtout sur les usages sociaux. La SF est d'ailleurs un univers auto-référentiel et Asimov par exemple s'intéressait aux prédictions passées. Les délires SF des nerds, tout politiques qu'ils soient, doivent être réinscrits dans cette optique.

Les auteurs sont particulièrement intéressants dans leur exposé sur le  futur post humain  dont ils font une généalogie assez exhaustive. S'ils suivaient ce blog, ils l'auraient même fait remonter au bouillonnement précédant la Révolution, quand, dans un désordre comparable à l'actuel, certains hommes rêvaient parfois en même temps d'abattre la vieille société, de faire de l'or et de se rendre immortels.

Mon opinion personnelle est que, voyant aujourd'hui Bryan Johnson comme jadis Cagliostro, la plupart des gens considèrent cela comme un folklore initiatique douteux. Et que les auteurs sont bien hardis de dire que le courant extropien a  rendu crédible la quête utopique d'immortalité  et un peu confus quand ils concluent que  la longévité comme parabole du franchissement des limites corporelles et cognitives ne racontent au fond qu'une histoire millénaire, celle de la recherche de la transcendance . Pour moi on est ici beaucoup plus proche de fantasmes à la Dracula ; j'avais d'ailleurs déjà réfléchi ici sur le sang.

J'en arrive aux obsessions natalistes des magnats de la Silicon Valley. Faut-il préciser que le père de famille que je suis a lu ce chapitre comme mon grand-père devait lire la littérature des explorateurs sur les sorciers ? Je note que les fantasmes décrits frappent aussi (tiens donc)  une élite qui n'a rien à voir avec le rigorisme mormon et la ferveur catholique . Je n'en suis pas étonné pour ma part. L'altruisme efficace est tout sauf chrétien, quoi qu'en pensent ceux qui ont reçu leur culture chrétienne comme de l'eau bénite jetée sur la foule au goupillon. Il est aussi tout sauf moderne : l'eugénisme radin n'est pas une nouveauté.

Bitcoin or not Bitcoin? À ce niveau, le lecteur aimerait sans doute en savoir davantage sur l'historien Q. Slobodian qui a tracé  un trait d'union entre le retour des théories explicitement racistes et eugénistes et le réinvestissement de la hard money, c'est à dire de l'or (...) dont le pendant numérique serait, selon ses promoteurs, Bitcoin . À défaut d'une traduction française de cet ouvrage paru en 2025 on lira cet interview et surtout l'extrait ci-dessous, où il est bien dit qu'il ne traite pas de Bitcoin et qu'il considère le sujet comme accessoire. Les auteurs français auraient-ils, alors, réintroduit en loucedé leur fixette personnelle ?

Que puis-je dire pour conclure ?

Comme dans No Crypto je ne suis pas en opposition frontale (tant pis pour les amis que je perdrai éventuellement en écrivant ceci) ni en désaccord point par point avec tout. Mais j'éprouve le même sentiment de brouillon mêlant un peu tout, avec des condamnations implicites en tous sens. Par exemple  catholique fervent  ne signifie ici que  trop catho à mon goût  et bien sûr le mot Bitcoin fonctionne comme Satan, il porte en lui sa condamnation et celle de tout ce qui y conduit, selon l'expression liturgique consacrée.

Comme la plupart des autres lecteurs qui se sont exprimés, je termine en pensant (comme les célèbres vautours de Disney) :  What are we gonna do ? .

S'en prendre à tout ce qui est numérique, que ce soit avec des rhétoriques anciennes ou renouvelées, consiste à faire non le vautour mais l'autruche en oubliant ce que l'on sait depuis que Galilée l'a écrit en 1623, que la nature est écrite en langage mathématique et ce qu'avait dessiné Léonard de Vinci environ 130 ans plus tôt, que l'homme n'en est pas si différent.

Dénoncer des propos odieux, nihilistes, parfois antechristiques, souvent clownesques ne les réfute pas forcément, ne leur oppose pas de vision alternative convaincante et peut laisser penser que l'on préfère ne pas approfondir les failles et faiblesses du système que l'on souhaite sauver de leurs assauts. Les prendre au pied de la lettre est une autre faiblesse. L'accélérationnisme peut être vu comme un procédé  sadique  ; il peut aussi être décrit comme une pensée de bulle.

A cet égard, je vois une sorte d'aveu dans les mots suivants :  Ce sont eux, ces grands oligarques, ces codeurs renégats transformés en Raspoutine, ces théoriciens de la néo-réaction et des Lumières sombres, qui capturent aujourd'hui la fabrique des utopies, en subtilisant à une certaine gauche des idées – révolutionnaire, communaliste, anarchiste, socialiste libertaire, écosocialiste, féministre – son magistère en matière de poésie révolutionnaire, et surtout sa capacité à construire des utipies concrètes .

Pas mieux. La faute à qui ? On fait quoi ?

Pourtant (et sans doute est-ce la forme de relativisme propre aux historiens) il me semble qu'une bonne part de ce que décrivent les auteurs, n'est, sous des oripeaux technofascites, qu'une forme très ancienne de la pensée de l'inégalité, avec sa force (faut pas se gêner) et sa faiblesse (des gens de la première classe du Titanic sont morts aussi).

Même la  nécropolitique  citée à l'antépénultième page (j'ai fait mon boulot sérieusement) et définie comme  la capacité de dire qui pourra vivre et qui doit mourir  m'a fait immédiatement penser à ce passage glaçant du Dr Folamour, datant de 1964, soit sans doute de trop d'années avant la naissance des auteurs pour qu'ils y aient songé.

On doit pouvoir divulgacher un film vieux de 60 ans : d'une part il y a un personnage qui  envoie son coeur  et d'autre part... ça finit mal !

Quant au livre de Hadjadji et Tesquet, s'il a le mérite de dénoncer le chaos et ce qui conduit au chaos, il s'achève pratiquement sur un pont de bambou tendu au-dessus du chaos promis, avec un mix usé de luttes féministes et de refus de l'IA, mélange dont le plus complaisant des lecteurs pourra douter.

Pour ma part (j'ai prévenu que je jouerais perso) j'aurais imaginé la lutte finale de cette Apocalypse conduite sous l'égide de quelqu'un(e) inspiré(e) de John le Sauvage, le romantique et shakespearien personnage de Brave New World (1932), ou bien du Juwna de Noir Prophète (2004).

Ou pourquoi pas d'un dynamiteur comme Satoshi (2008) ?

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(*) La pensée de l’Apôtre est largement fondée sur l'idée de réconciliation avec Dieu par la Croix et sur l’inauguration d’une humanité nouvelle dans la résurrection du Christ. À ceux qui attendent les ascensions célestes promises par la littérature apocalyptique, Paul répond qu’ils possèdent déjà leur être ressuscité avec le Christ, qui trône bien au-dessus de tous les être célestes

(**) lire ici Les nombreuses vies de Jacob Taubes. On peut lire aussi cette note critique dans la Revue des Etudes juives en 1999

(***) À noter, puisque les auteurs (qui citent L'Île à hélices) ne l'ont pas fait, que le capitaine Nemo (1870) offre le modèle parfait de l'exiteur techno !

153 - Ni dieu ni IA

April 24th 2025 at 18:00

L'ouvrage que Mathieu Corteel présente en sous-titre comme une philosophie sceptique de l'intelligence artificielle a attiré mon attention : un bitcoineur est forcément un peu anarchiste, et le titre faisait trop écho à la célèbre formule d'Auguste Blanqui pour que je passe outre. Plus techno-curieux qu'autre chose, j'ai moins peur de la τέχνη que des technophiles immatures. Assuré par un interview* de l'auteur que je ne risquais pas de m'y exposer, pas plus que de m'infliger des rengaines technophobes, j'ai lu son livre qui ne traite pourtant ni de Bitcoin (quoique...**) ni d'uchronie, mais qui pouvait m'intéresser à ces deux égards.

Il commence cependant par des oracles apocalyptiques du jour (prochain) où les machines auront  codé et transcodé la culture dans sa totalité , prophéties mâtinées de craintes inspirées des fantasmes transhumanistes de Nick Bostrom ou des singes dactylographes de Borel générant la bibliothèque-univers de Borgès et nous plantant là comme des idiots face à  l'horizon de la doctrine humaine  de Leibnitz.

Tout ceci en nous prévenant qu'il ne faudra pas trop compter sur la bonne volonté des marchands d'IA :  tout leur business model repose sur l'illusion .

Loin des parousies techno-solutionnistes, l'auteur, philosophe et historien des sciences, chercheur associé à Harvard, annonce de façon délibérement sceptique l'inquiétante couleur de l'avenir : l'association entre les IA et les humains  introduit une part de non-sens, d'absurde, d'illusion dans nos choix, jugements et agissements quotidiens sans qu'on s'en rende compte .

La fétichisation de la machine est sans limite. Ceci semble effrayer l'auteur. Pour ma part, après tant de films où des formes de consciences (pas toujours droites) émergent ex machina, je dois confesser que je me sens plus amusé qu'autre chose.

Dans ma jeunesse, seuls les (nombreux) idiots pensaient qu'il y avait une fille à l'autre bout du Minitel sur 3615. Vingt ans plus tard seuls des maris en rut pensaient qu'il y avaient des milliers de libertines sur Ashley Madisson. L'histoire se reproduira. Les idiots, les malins et les machines co-évolueront.

L'expérience de Blake Lemoine et de son LaMDA me fait l'effet d'un scénario. La machine lui fait miroiter sa  part spirituelle  : que ne dit-elle pas qu'elle est princesse aussi, et nigériane en prime ? En vérité (et c'est ce que j'ai senti moi-même dans des expériences que je rapporterai prochainement) l'IA parle au mieux comme un élève qui triche, au pire comme un escroc. Ceci m'empêche de sentir comme  un fantôme dans la machine  par  une sorte d'agencement paranoïaque . Sans doute n'ai-je pas été assez loin dans le jeu ?

L'épuisement des possibles traite du chaos psychique engendré et du  labyrinthe de discours stochastique  qui se referme sur le malheureux, aliéné par l'illusion d'entretenir une relation avec un être de pure information : l'effet mortel, en somme, de la pilule bleue. Le cerveau placé dans une cuve, dans l'expérience de Putman, ne pouvait déjà pas dire qu'il était placé dans une cuve. Et l'on était en 1984.

Quand Corteel évoque  le devenir machine de l'humain pris au piège de la combinatoire  je suis un peu troublé : pour moi, je penserais volontiers que c'est parce que nous ressemblions déjà (depuis les Temps modernes, en gros?) à des machines, que celles-ci ont décidé de nous parler comme cela, y compris dans le téléphone pour nous enjoindre de press one # press two. Je peux me tromper mais il me semble que cela fait longtemps que nous avons réussi le test de uring pour humains : faire croire que nous sommes des machines.

Autant prévenir, c'est rude à lire si l'on n'est pas philosophe et frotté de Wittgenstein, Deleuze et Bergson. Mon humble conclusion serait que l'on peut poser des questions à une IA, mais qu'il ne vaut mieux pas répondre aux siennes. Un peu comme certains regards qu'il vaut mieux ne pas tenter de soutenir.

 Laissez venir à moi les petits enfants  pourrait être le titre du 3ème chapitre : si les machines apprennent, alors autant leur faire commencer le parcours en enfance, ce que Turing proposait déjà en 1950. Encore faut-il s'entendre sur ce que learning veut dire. Tout savoir, est-ce savoir tout ou se noyer dans le détail ? Comment passe-t-on d'observations singulières et hétérogènes à des vérités générales ?

Il est troublant d'observer que certaines vues sur l'IA (l'IA germinale notamment) convergent de plus en plus avec le modèle d'apprentissage des enfants développé par la psychologie du développement . Mais peut-on se satisfaire d'une perspective dans laquelle,  en se complexifiant (en développant des règles et des métarègles) la machine tend vers l'autonomie de la conscience ? . Pour Corteel  ce que l'on appelle aujourd'hui l'autonomie de la machine apprenante, ce n'est rien d'autre qu'un programme, défini par des billons de paramètres, qui sonde un océan de données pour affiner ses fonctions (...) il ne s'agit pas d'un processus d'émergence libre qui s'affranchit de son programme mathématique pour accéder à la conscience, mais d'un système métamathématique qui affûte ses corrélations .

Le crime fongible dans les mathématiques ?

C'est l'espoir néo-positiviste de ceux qui n'ont pas d'états d'âme à prédire les crimes (qui se répètent) un peu comme les séismes (qui se dupliquent) ni à mathématiser le fait social dans une physique déterministe. Malgré l'évidence (faible précision des prédictions sismographiques) et les biais comme le cadrage auto-référentiel des zones a priori criminogènes où vivraient des populations a priori à risque, et où va prospérer un cauchemar kafkaïen (troublantes citations à l'appui).

En attendant, la police quantique peut considérer que, tel le célèbre chat, l'individu (ou plutôt le dividu : une masse de données) est à la fois coupable et non coupable.

Malgré l'échec cuisant de PredPol à Los Angelès, la loi JO 2024 a avalisé une série de très comparables expériences (selon l'éternel mensonge) : PAVED, ou le RTM notamment. Se profile un coded gaze façonnant l'image du bon sujet dans nos sociétés post-coloniales à la façon dont le male gaze a façonné celle de la femme dans les sociétés patriarcales.

Il suffit de songer aux normes qui régissent désormais les photos d'identité (et pas seulement celles des détenus ou des migrants) : des visages-choses destinés à la seule reconnaissance par une machine.

Corteel ne l'envisage pas, mais il m'est arrivé de songer au jour où il serait interdit de sourire aussi dans la rue, et obligatoire d'y parler dis-tinc-te-ment, comme avec les robots téléphoniques des banques.

Le joujou du pauvre

Les IA permettent l'apparition, après les capitalismes mercantiliste et industriel, d'un  capitalisme cognitif fondé sur l'accumulation du capital immatériel, la diffusion du savoir et le rôle moteur de l'économie de la connaissance  pour citer Yann Moulier-Boutang, mais dans une version 3.1. Le capitalisme cognitif avancé se caractérise par l'accumulation des biens immatériels, comme la codification et l'intégration de nos connaissances informelles.

L'IA vectorise cette accumulation  en expropriant la propriété intellectuelle des individus à partir des usages qu'elle offre "gratuitement" .

En écrivant avec l'IA, ce qui compte, ce n'est pas ce que j'écris, c'est l'activité cognitive que je génère dans l'échange avec l'IA ; c'est  la valeur d'échange immatérielle, dont on m'exproprie en analysant mon activité cognitive .

(OK boomer) : déjà Socrate se plaignait des livres, avec lesquels il était impossible de discuter. Mais il s'agit ici de bien plus dommageable que la fort modeste exploitation de l'auteur par son éditeur. Pour citer Alain Damasio, la relation avec l'IA vous entraîne à éduquer et à former malgré vous (...) les machines qui vont vous voler votre emploi . Il suffit de demander à une IA  que pense Jacques Favier, l'auteur de Bitcoin la monnaie acéphale, au sujet de Bitcoin ?  pour s'en convaincre : j'ai obtenu un mix de phrases recopiées... et de références inventées (L'Acéphale ne contient aucune référence au Zimbabwe, contrairement à ce que m'a soutenu Grok, cette tarte-à-la-crème pour conférencier n'apparaissant en tout et pour tout qu'une fois dans mon billet n°88 – et encore, entre guillemets – et en page 25 d'un autre livre, Métamorphoses). Comme le dit Corteel  la combinatoire c'est du vol  mais c'est aussi du bousillage.

Reprenant une remarque de David Graeber (dans Bullshit jobs) comme quoi la technologie a plutôt paradoxalement accru la part des activités a-signifiantes, Corteel pose l'hypothèse qu'il ne s'agit pas d'une stratégie du marché (invention d'emplois inutiles pour maintenir à flot le système) mais d'un effet de surface du capitalisme cognitif, la mobilisation de connaissances informelles par le salarié se ramenant de plus en plus à de la simple computation. Le salarié fait ce que fait l'ordinateur, il brasse des symboles selon des règles syntaxiques mais sans avoir à les comprendre ni en avoir le moyen. C'est la  chambre chinoise  décrite par J.R Searle.

A ce point, l'hypothèse d'un revenu universel rémunérant notre incessante activité de pollinisateurs cognitifs paraît une assez chiche consolation et même, puisqu'elle est supportée par quelques géants de la tech, comme un possible piège.

La machine de Lulle

C'est curieusement in fine qu'apparaît le chapitre pour historiens. L'Ars brevis du grand Raymond Lulle (v1232-1315) est une fascinante expérience de pensée où, à l'aide des règles de la logique aristotélicienne, une étrange machine permet de formuler l'ensemble des propositions nécessairement vraies et adéquatement morales et de répondre à 151.200 questions. Sa machine morale inspirera Leibniz ou le père Mersenne. Mais selon Corteel on la retrouve aussi, sécularisée, dans des tentatives de moral enhancement de l'IA.

Car l'effroi que génèrent les biais cognitifs des IA (dans un climat politique inflammable) pose évidemment des questions morales auxquelles on voudrait que l'IA elle-même réponde. L'IA pourrait aussi être socratique et nous faire accoucher d'un meilleur nous-même. Ne nous arrêtons pas en si bon chemin : d'autres IA, réécrivant Kant ou Nietzsche pourraient aussi nous proposer d'utiles exercices pédagogiques. La conviction de Corteel est qu'elles ne prolongeraient cependant pas leurs philosophies.  L'individuation axiologique et herméneutique de la pensée n'émerge pas de la computation .

Évoquant Deleuze pour qui la bêtise n'est pas un tissu d'erreur mais  une manière basse de penser , Corteel voit dans l'emprise culturelle des IA la lutte des valeurs réactives sur les valeurs actives. Il cite Chavalarias pour qui  c'est avant tout les réactions itératives des utilisateurs qui biaisent le système . Enfin, pour ceux qui se soucient encore de démocratie, pour les matheux inventeurs du meilleur des systèmes de vote possibles, Corteel achève par des excursions chez Asimov, Arrow ou Condorcet un voyage qui se termine verre en main, puisque les meilleurs modes de scrutin, pour y laisser un rôle à l'IA, sont peut-être ceux des concours œnologiques. Soit dit sans cynisme (Diogène ricane ici dans son tonneau).

L'auteur a-t-il réussi à montrer l'absurdité des croyances en l'IA, de l'aliénation qui en découle et du catéchisme néo-positiviste ? C'est la question qu'il se pose lui-même, non sans une dose de malice. Et oui, son livre a peut-être été écrit par une IA***, ou du moins ses (très) nombreuses citations. Mais on peut encore réfuter l'horizon assigné par Leibniz à la pensée humaine en philosophant sur la langue, et se moquer de l'IA qui, se déréglant à l'occasion, se trompant de temps ou prenant les choses pour ce qu'elles ne sont pas, semble condamnée au destin de Don Quichote.




NOTES

*   Compte-rendu publié par Usbek&Rica
**  Courage : vous sacherez tout au prochain billet ! 
*** Introduction au livre par ChatGPT lui-même

152 - Le choc géopolitique

April 13th 2025 at 18:00

Voici un ouvrage co-signé par un spécialiste de géopolitique et un entrepreneur bien connu dans le monde crypto qui abordent Bitcoin selon un angle relativement nouveau, mais dont l'urgence pointe son nez dans le débat.

Ils semblent aussi viser un lectorat nouveau, peu en quête des débats passionnés qui secouaient le petit milieu coagulé autour de la genèse de Bitcoin et qui sont présentés sobrement mais rapidement. Il était sans doute temps.

Je remercie les auteurs, tous deux membres du Cercle du Coin, de m'avoir adressé ce nouveau livre orange !

On entre très vite dans le concret : le minage, qui est tout sauf virtuel et s'opère non dans le cloud mais sur le plancher des vaches, lequel n'est ni un terrain plat ni une table rase, mais plutôt un tapis de ce jeu d'argent et de hasard qu'est le minage, tapis sur lequel toutes les cases, principalement caractérisées par le coût local de l'électricité mais aussi par les diverses contraintes naturelles ou régulations publiques, ne se valent évidemment pas.

Il ne s'agit pas, comme au  Bitcoin Monopoly  d'un jeu entre cryptobros, ou d'un concours de shitcoins. C'est ici un jeu où les détenteurs des machines de minage, simples passagers sur telle ou telle case ne sont pas les seuls en lutte, mais où les autorités (politiques, énergétiques) régissant lesdites cases participent à une autre forme de compétition, avec une vaste gamme d'objectifs possibles.

L'ouvrage de Stachtchenko et Galli présente donc les rivalités internationales pour capter le minage, sa puissance de calcul, sa capacité de valoriser les surplus énergétiques. Il serait à souhaiter que les OG de Bitcoin ne soient pas les seuls à méditer ces intéressants éléments quand le  débat  public reste tellement englué (et hélas pas seulement sur les plateaux télé) dans une colle de sottises mal informées et mal intentionnées.

Citant opportunément ce monument qu'est Yves Lacoste, géographe et père de l'école française de géopolitique ( Le rôle des idées – même fausses – est capital en géopolitique car ce sont elles qui expliquent les projets et qui, autant que les données matérielles, déterminent le choix des stratégies ) les deux auteurs montrent comment la bataille du narratif autour de Bitcoin a évolué, de part et d'autre de la ligne de front qui — elle — n'a jamais cessé d'exister.

Passé le stade des joutes verbales, l'épisode de la  monnaie Facebook  et l'émergence des stablecoins, véritables relais d'influence du dollar américain, ont marqué la fin de l'ère de l'indifférence publique. On a vu se déployer une riposte réglementaire (Mica) et une manœuvre sur le terrain même avec l'arrivée des divers projets de monnaie numérique de banque centrale aux promesses ronflantes mais aux contours vagues, aux ambitions contradictoires et au caractère liberticide peu équivoque.

Tout ceci crée-t-il une situation propice à Bitcoin? Des tentatives d'adoption publique se font jour, par le Salvador notamment, dont l'expérience est décrite en détail et avec nuance. Mais c'est surtout sur les opportunités multiples qu'il peut représenter pour les États-Unis que se concentre l'analyse. Le cas de la Chine, avant et après le paradoxal tournant de 2021 et à l'aune de son ambition de constituer une monnaie numérique instrument évident de contrôle social, le double jeu tacite encouragé à Hong Kong, ou les contradictions de la Russie qui dispose de nombreux atouts et peut se servir de Bitcoin comme instrument de contournement des sanctions, mais ne le considère que comme un instrument asymétrique... bref le jeu mouvant et incertain des BRICS, tout est exposé de façon claire et convaincante, même si parfois au conditionnel (pour la Russie) avant d'en arriver au cas français.

La France, même si depuis quelques années il convient de l'appréhender dans un cadre d'ensemble qui est celui du décrochage européen, aurait de nombreux atouts. Mais le spectre du Minitel (symbole d'un retard plus culturel que technologique) qui hante toujours les lieux de pouvoir, l'hyper-centralisme hexagonal, l'aversion au risque sublimée en névrose régulatoire (l'expression est de moi!) composent un terreau peu propice alors même que Bitcoin, la monnaie énergie, est au carrefour des domaines d'excellence français, nucléaire, production de semi-conducteurs, industrie financière, couverture mobile. Elle offrirait de quoi se dégager de certaines mâchoires (on pense aux affaires Alsthom ou BNPParibas) qui ne semblent pas moins menaçantes que jadis.

L'ouvrage explore la diffusion de l'onde de choc suscitée par Bitcoin dans de nombreux pays, permettant ainsi de citer une large gamme d'écosystèmes fort divers, comme le sud-coréen (où Bitcoin bénéficie d'une surcote) ou la Royaume-Uni, où il pourrait être affranchi des lourdeurs du réglementent Mica.

Si aucun pays n'a, à ce jour, clairement sauté le pas, Bitcoin représente-t-il une opportunité stratégique pour les entreprises ? Celles-ci détiendraient plus de 10% de l'offre globale et certaines multiplient des prises de position (parfois imprudentes) qui apportent à Bitcoin la respectabilité (ou du moins la publicité) que les politiques lui refusent. Par souci de diversification, par ambition d'un rôle pionnier, elles le font à leurs risques et périls. Mais elles le font et certaines, notamment celles qui font la promotion d'ETF, jouent un rôle crucial.

Bitcoin est-il une valeur refuge face aux incertitudes géopolitiques ?

C'est l'objet de la troisième partie : à partir d'un examen des enseignements de la crise du Covid et de la guerre en Ukraine, et en se fondant sur une analyse des vertus particulières de l'or et des enseignements de son marché, les auteurs esquissent (seulement) la réponse. Il s'agit d'une  longue marche  même si sa longueur n'est sans doute que le reflet de notre impatience, car après tout  représenter plus du dixième de la valorisation de l'or, actif pluri-millénaire, en l'espace de 16 ans et face à la quasi-opposition des États et des banques centrales relève d'une performance extraordinaire . Je n'ai qu'un mot à ajouter : et d'une clairvoyance dont nous sommes quelques-uns qui pourrions être loués.

Souvent fatigué des pesants cantiques autrichiens que tant d'auteurs bitcoineurs récitent avant d'en venir au fait, je suis heureux de voir citer Henry Ford (seul vrai visionnaire de Bitcoin, selon moi) . Il est pertinent d'opposer Bitcoin, monnaie gagée par une dépense énergétique réelle et les fiat, fondées sur une promesse (tenable ou non) de tout ce que l'on voudra dans le discours, et sur une dépense énergétique future dans la réalité. Il est fort utile de présenter ici en détail le business model du minage et ses vertus (notamment sa flexibilité inégalée) dans le cadre de la transition énergétique, même si celles-ci commencent à être vantées par des industriels de l'énergie et lentement prises en compte par ceux-là même qui imputaient la fin du monde à Bitcoin il y a quelques années seulement.

Le livre n'est pas signé par deux  évangélistes  comme les chaînes Youtube en recèlent tant de spécimens. Il s'achève donc par un inventaire des risques, ceux qui ont été surmontés et ceux (techniques mais surtout légaux et politiques) qui pourraient advenir.

Il y a un côté très manuel, très scolaire même, qui fait de ce livre un utile compagnon de révision de bien des choses (c'est toujours mieux quand on sait de quoi l'on parle). Et si l'initiative visant à faire offrir un livre à nos parlementaires devait être reprise, c'est probablement cet ouvrage-là qui devrait être le bon agent orange : il pourrait ouvrir quelques fenêtres dans leur bâtisse à façade borgne.

(Grok refuse absolument d'enlever les fenêtres, autant les insérer dans le narratif !)

151 - La liberté, une « bonne nouvelle » ?

March 16th 2025 at 19:00

La bibliothèque du bitcoineur ne cesse de s'enrichir. Ce nouvel opus tranche à bien des égards : son titre, son sous-titre : Spinoza, les Lumières et la philosophie des Cypherpunks et sa couverture sur laquelle le portrait du philosophe d'Amsterdam s'orne de laser eyes dont il aurait été lui-même fort étonné. Qu'aurait-il pensé du livre ?

J'ai reçu celui-ci, gentiment offert et dédicacé par son auteur. Ceci me met dans la situation difficile d'avoir à exprimer courtoisement mais nettement mes désaccords, tout en faisant ressortir ce qui fait l'originalité de sa publication.

Dès la première page, l'auteur abat une carte à laquelle ceux qui ne le connaissaient pas encore ou n'auraient pas vu sa keynote présentée à Biarritz en 2023 ne s'attendaient pas : c'est en ayant appris par la  rude tâche de faire rire  beaucoup de choses sur lui-même et sur les autres qu'il a abordé des sujets ardus, criblant son intérêt pour Bitcoin à la philosophie rationnelle et optimiste de Baruch de Spinoza . Mais aucune démarche, à mes yeux, n'est invalide : après tout, c'est moi-même en historien que j'avais profité de ma propre incursion dans ces Provinces-Unies du grand siècle Hollandais pour effeuiller la tulipe ! Et que l'auteur ait également été prestidigitateur avant d'être bitcoineur me ravit : j'ai toujours dit que la disruption apparaît d'abord aux voleurs, aux militaires et aux prestidigitateurs, bien avant les gendarmes, les représentants en cornichons ou les journalistes tech.

La question qui se pose est tout autre. Pierre Ginet décrit à raison ces Provinces-Unies de jadis comme la région la plus libre du monde dans laquelle, comme l'écrivait Spinoza lui-même,  tous tiennent la liberté pour le plus cher et le plus doux des biens . J'avais, de mon côté, en riant de la  bulle de la tulipe  admis que le bitcoineur avait  quelque chose en lui d'Amsterdam .

Cela fait-il de Spinoza un anarchiste et punk avant l'heure ? Et de quelle liberté nous parle-t-il ?

 Spinoza nous enseigne que les hommes ont naturellement une servile propension, presque mécanique et inconsciente à dire du mal d'un concept qu'ils ne connaissent pas et l'auteur a beau jeu de mettre ce jugement en face de quelques cas d'école, dont le fameux rapport Théry de 1974 reste le plus fameux, qui témoignent tous du mélange d'ignorance, de peur et de pessimisme qui anime les hommes si hauts placés soient-ils.

En tournant les premières pages du livre, j'ai d'abord eu le sentiment d'une certaine proximité avec la démarche qu'Adli Takkal Bataille et moi-même avions suivie pour L'Acéphale : une lasagne de technique et de politique, pour ne perdre le lecteur ni par excès de l'une ni par abus de l'autre. Spinoza est loin d'y être le seul guide : Camus, Descartes mais aussi Proudhon et même Keynes qui, dans cet ouvrage bien peu keynésien, est convoqué pour rappeler opportunément que  la difficulté n'est pas de comprendre les idées nouvelles mais d'échapper aux idées anciennes  chose dont celui qui prêche la bonne nouvelle de Bitcoin peut s'apercevoir à chaque occasion.

Et puis, au cinquième chapitre entrent soudain en scène les pères fondateurs Menger, von Mises et von Hayek. Le premier est présenté comme influencé (via Hobbes) par le matérialisme spinozien. Lui comme von Mises sont aussi irrigués de spinozisme via Bastiat. Enfin Hayek  en bon spinoziste  considère que la liberté (et non la planification autoritaire, pour faire simple) est le seul fondement sur lequel l'État de droit puisse espérer se maintenir.

Je rejoindrai volontiers l'auteur pour admettre que  pour les économistes autrichiens, comme pour les cypherpunks, les crypto-anarchistes et les libertariens qui reprendront cette idée à leur compte plus tard, aucun État ne dispose jamais des vraies informations pratiques et nécessaires pour gérer correctement une société . Le plus comique est que ces jours-ci, un dirgeant adulé des libertariens se plait à en donner une démonstration planétaire. Il est vrai que l'exemple sur lequel Ginet insiste (l'état désastreux du marché immobilier) ne prêche pas pour une très grande compétence des autorités. J'ai toutefois un peu de mal à suivre ensuite l'auteur qui, d'hyper-inflation allemande en famine maoïste, balise la route du socialisme (y compris dans sa version la plus ventre-mou) de tous les gibets et de tous les échafauds possibles.

Il est non moins vrai que certaines stupides déclarations de Madame Lagarde voyant l'inflation surgir pretty much from nowhere donnent bien de l'eau à son moulin, et cela devrait suffire. Car ce qui intéresse son lecteur, ce n'est pas le procès de Keynes, les attributions de prix dits Nobel à des économistes autrichiens (d'autres, hostiles à Bitcoin, n'ont d'ailleurs pas moins été nobelisés) mais le fait de disposer pour le long terme d'un placement sûr, inoxydable, imputrescible et non saisissable et, à court terme, d'un moyen de payer sans demander la permission à quiconque comme un gueux tournant sa casquette entre ses grosses mains devant le monsieur en haut de forme.

Appliquer à Bitcoin la dernière phrase de l'Éthique,  tout ce qui est beau est difficile autant que rare  est évidemment un trait dont il faut féliciter Pierre Ginet. J'ai repris mon exemplaire (trad. Roland Caillois, dernière scolie, édition de la Pléiade page 596) et je cite :  Comment serait-il possible, si le salut était là, à notre portée et qu'on pût le trouver sans grande peine, qu'il fût négligé par presque tous ? Mais tout ce qui est très précieux est aussi difficile que rare . C'est donc (plutôt) le fait de découvrir, comprendre et aimer Bitcoin qui serait rare, que l'objet lui-même ? Qu'importe, et qu'importe si Spinoza jette ici une ombre sur les perspectives de mass adoption que moi-même je ne vois pas arriver au trot.

Le chapitre 6, la trajectoire vers une abstraction de la monnaie est particulièrement intéressant, même si il porte sur des sujets (des dilemmes) que pour ma part j'estime un peu vain (ou un peu présomptueux) de vouloir trancher.

Le chapitre 8, malheureusement, me semble rater sa cible. Son titre laisse entendre que l'auteur va mettre le projecteur sur un aspect longtemps minoré (ou au contraire décrié, du fait de la consommation électrique) : le fait que Bitcoin soit une  monnaie fondée sur les vertus de l'énergie .

Mais durant au moins 5 pages il s'en prend à l'extrême-gauche ou aux décroissants (avec une acrimonie fort peu spinoziste et sans un mot pour dénoncer symétriquement les cornucopistes ou l'extrême-droite) avant d'expliquer ce que le minage peut apporter de positif au problème énergétique contemporain, sans pour autant selon moi aller au fond de la chose.

C'est une loi empirique que je retire de mes lectures sur Bitcoin : plus un auteur met en avant les saints patrons économistes (les siens, de rigoureux savants, pas comme les idéologues dogmatiques voire pervers du camp d'en face) plus il a tendance à oublier que Bitcoin n'a pas été inventé par eux.

Et à oublier, par exemple, ce qu'Henry Ford imaginait en 1921 : une monnaie intrinsèquement fondée sur l'énergie. Certains projets furent imaginés, où la calorie représentait l'unité de base. Cela aurait pu être rappelé, aussi.

Le livre de Pierre Ginet, où l'on croise des personnages inattendus, comme Benjamin Franklin, et parfois dans des emplois inattendus (comme Robespierre) fourmille néanmoins de détails stimulants pour l'imagination.

Revenons à Spinoza.

Je me souviens quant à moi d'un article (uchronique!) du Mouton Noir dans Usbek et Rica qui lui faisait dire  A présent, j’ai l’impression que les gens sont si ignorants d‘eux-mêmes, si tristes qu’ils ont renoncé à tout, sauf à la cupidité. Vous cherchez la gloire non pour elle-même mais pour gagner plus d’argent. Il est difficile de trouver plus absurde. Je n’aimerais pas vivre dans votre monde, malgré le « tout numérique » que vous vantez et qui n’augmente en rien votre joie de vivre .

Sa  Liberté  inspire évidemment de nombreuses déclinaisons philosophiques ou politiques de la liberté. Mais comment doit-on la comprendre et jusqu'où doit-on la prendre, si j'ose dire, pour monnaie comptant ?

La Libertad ? La Libertad Carajo ? La Libertay comme on dit chez certains de mes amis ? Le Free speech comme on dit chez certains qui sont moins de mes amis ? Il n'est que trop clair que le mot, chez Spinoza, n'a pas le sens illimité voire arbitraire que certains lui donnent aujourd'hui, qu'elle n’est pas l’absence de contraintes, y compris matérielles, mais la maîtrise de soi par la compréhension rationnelle de soi-même et du monde. Ce peut être un projet bitcoinesque, ce n'est pas le projet de tous les bitcoineurs.

Comme Nietzsche, qui le considéra un temps comme son prédécesseur et qui le précéda(*) en tout cas sur le chemin de la popularité philosophico-médiatique, Spinoza est moins que jamais aujourd'hui à l'abri des usages abusifs. Je n'ai pas dit que le livre de Pierre Ginet commet de tels abus, mais je crains qu'il ne les laisse commettre par certains.

Je pense d'ailleurs que Spinoza pourrait non seulement conforter les bitcoineurs, mais au besoin en soigner quelques-uns. Lorsqu'il écrit, dans la préface à la 3ème partie de l'Éthique, que  l'homme n'est pas un empire dans un empire  par exemple. En ce sens précis, sa diffusion dans notre communauté serait une  bonne nouvelle  ! Puisse donc le livre de Pierre Ginet y contribuer.

* * *

Le hasard (qui n'est pour Spinoza que le fait de notre manque de connaissance, sans toutefois exclure une causalité chaotique) fait qu'en même temps que le livre orné de son portrait, je recevais dans ma livraison mensuelle de PhiloMag un article suggérant ni plus ni moins que de nous débarrasser de sa statue.

Mes lecteurs, qui sont peu nombreux et au deureurant gens discrets ne le répèteront pas, mais ils pourront lire cela in extenso mais aussi free of charge ici. Il y aurait quelques raisons de prendre des distances critiques :

  • par principe, parce que ça commence à bien faire, saint Spinoza et sa  joie  partout, et notamment dans la blockchain comme en atteste une recension faite en 2022 par le professeur Pilkington (**) ;
  • parce que son déterminisme strict est une manière trop facile de fermer la porte au nez à une expérience humaine cruciale, largement partagée par les êtres humains et chérie par les bitcoineurs, celle de la liberté, justement !
  • parce qu'en outre ledit déterminisme condamne l'honnête littérature uchronique (voyez un excellent récit contre-factuel ici, must read, amazing). Pardon pour ce placement de produit !

Et blague mise à part, il y en aurait encore une autre :

  • parce que son refus de considérer le mal (et spécifiquement son refus d'appeler mauvais le méchant) rend difficile notre coupable mais principale occupation qui est de nous invectiver, notamment entre bitcoineurs. Et c'est là que j'en reviens à me demander si Pierre Ginet a, d'un strict point de vue spinoziste, raison de traiter de gauchistes pervers des gens qui simplement ne pensent pas comme lui et dont le seul crime serait de ronger ses petites économies (fiat) par l'inflation sans pour autant le mettre au supplice, car les temps ont changé et cela c'est une  bonne nouvelle .



* * *



(*) Lire ici une intéressante étude sur les rapports de ces deux philosophes très populaires en bitcoinie.
(**) En bibliographie d'un important article du professeur Pilkington de l'université de Dijon (Blockchain Technology and Spinoza publié en anglais en 2022) que l'on trouvera ici et dont j'offre aussi une traduction sauvage.

150 - Bitcoinica

March 4th 2025 at 19:30

Ali Mitchell sait écrire, même s'il le fait trop rarement.

Avec Bitcoinica il nous livre un petit dictionnaire baba du Bticoin que j'ai trouvé assez envoûtant, on va vite comprendre pourquoi. Tournant le « ₿ » à 90 degrés comme une paire de lunettes, il le colle non devant le soleil royal comme l'avait fait mon ami Adli jadis pour doter la conférence Bitcoin pluribus impar d'un hiéroglyphe approprié, mais devant la tête d'un éléphant. Logique, puisqu'un éléphant ça trompe énormément.

Cet éléphant, baba sans en avoir l'R, n'a que la tête de l'emploi, car juché sur le corps d'un acéphale et chaîne fraîchement brisée en main, prêt à en débattre, il vient en fait libérer le lecteur et l'enchanter.

De quoi s'agit-il, en effet, dans ce court dictionnaire (26 lettres dans notre alphabet, 26 entrées, y compris l'énigmatique Ki ou l'amusant Qu'en-dira-t-on) qui rappelle avec Satoshi lui-même que  décrire cette chose pour le grand public est sacrément difficile  ? Bien sûr ce n'est pas un manuel technique, et il ne fait pas davantage miroiter la moindre martingale d'enrichissement.

Mais il offre beaucoup de bons mots et quelques explications décapantes, en se jouant habilement de l'ordre alphabétique : Argent puis Bitcoinie puis Cryptographie sont ainsi opportunément placés en tête.

Et au-delà, il s'agit aussi d'une chose autour de laquelle nous étions déjà quelques-uns – pas assez – à tourner : la beauté de Bitcoin, pour ceux qui, ayant longtemps tâché de comprendre la réalité de l'éléphant en le touchant de leurs cannes blanches, ont enfin atteint l'étape où  posséder devient connaître  et où l'on a mieux à faire que débattre : jouir.

L'ouvrage s'ouvre par une citation de Bergson mise en exergue : Partout où quelque chose vit, il y a , ouvert quelque part, un registre où le temps s'inscrit. Elle manquait à notre carquois, cette flèche-là.

Vient ensuite de quoi exciter : une extraordinaire série de métaphores, passant de la mythologie bitcoin (le terrier) à la mythologie classique (j'ai beaucoup aimé  le navire de Thésée maintenu par des codeurs ), revenant par le droit féodal (où Bitcoin serait un bien allodial) et ne refusant pas la route de la soie.

J'avoue que je suis resté perplexe devant la phrase  Tout est vrai, et en même temps il pourrait s'agir de bien autre chose . Le rusé Ali Mitchell n'avait pourtant pas (encore) en main lorsqu'il écrivait cette accroche narquoise ma propre uchronie. Il est vrai qu'il y a un article Utopie...

Ali Mitchell partage mon goût des citations bibliques.  Amassez-svous des trésors dans le ciel , c'est quelque chose que j'avais tôt trouvé chez le prophète de Guernesey et qu'il a retrouvé sur le bloc 666.666. J'ai souri de entrées Halal ou Immaculée Conception ; j'ai trouvé très pertinent l'article Jésus.

On voit passer bien du monde dans ce petit livre, Bitcoineurs connus ou improbables dont Emmanuel Kant mais aussi Baruch Spinoza lequel orne aussi, la couverture de la récente publication de Pierre Ginet Bitcoin, l'Évangile de la liberté avec des yeux laser, lesquels ont aussi leur article pour rappeler qu'il ne s'agit pas d'attendre béatement le million, comme dans certains jeux télévisés, mais de mettre en oeuvre un aptitude critique à séparer le signal du bruit.

Ali Mitchell fait ici énoncer au philosophe d'Amsterdam (il a hélas attribué la lettre T à Temps et non à Tulipe) la grande question de savoir ce qui pourrait déclencher en l'homme le désir de résister à ce qu'il y a d'illégitime dans l'autorité-machine, en étant lui-même le protecteur de sa liberté.

L'ouvrage s'achève par un épilogue plus politique, une utile liste des jours de fête des Bitcoineurs et une courte bibliographie qui me fait l'honneur de citer l'Acéphale comme la Voie du Bitcoin.

146 - Cocagne : plus on y dort plus on y gagne

April 15th 2024 at 18:00

J'avais annoncé ce billet en conclusion de celui qui traitait de la propriété et de la souveraineté, de certaines illusions politiques nées d'une soudaine prospérité, de fantasmes où la mémoire féodale offre à une classique revendication libertarienne le motif kitsch d'un fief ou d'un royaume .

Tout autre est le Pays de Cocagne, que nous croyons tous connaître et dans lequel s'emmêlent, dans une innocence un peu enfantine, paresse et gourmandise rêvées avec la semaine des quatre jeudis ou le Palais de Dame Tartine.

En nous penchant sur ce mythe d'abondance cher à nos ancêtres, je crois que nous pouvons apprendre à mettre en questions notre propre activité pour donner forme mythologique à nos formes modernes de prospérité ou d'abondance.

Il est vraiment amusant de remarquer que le Brueghel qui peignit en 1567 le pays de Cocagne qui sert d'illustration de couverture au livre dont je vais parler est le grand-père de celui qui illustra la tulipmania après la crise de 1637.

Cocagne, histoire d'un pays imaginaire de Hilário Franco Júnior, n'est pas un livre particulièrement récent. Publié au Brésil dix ans avant le white paper de Satoshi, il a été traduit du portugais au moment où je passais devant Bitcoin sans le voir. Pourquoi en traiter aujourd'hui ?

La préface du médiéviste Jacques Le Goff (1924-2014) donne quelques raisons :

  • « le thème de la Cocagne (…) est né à l’époque du grand développement de la société médiévale, du milieu du XIIe au milieu du XIIIe siècle, au moment où les réussites matérielles, sociales, politiques et culturelles aiguisèrent les appétits ».
  • « Contrairement au mythe antique de l’âge d’or, réapparu au XIIIe siècle, la Cocagne n’est pas une utopie tournée vers le passé, c’est une utopie qui se libère de cette prison des sociétés et des individus qu’est le temps sous sa forme de calendrier ».
  • « En ce siècle où l’on met de plus en plus le droit par écrit, lequel pèse toujours plus sur la société (droit romain renaissant, droit canonique en pleine expansion, droit coutumier mis par écrit), la Cocagne (...) est très certainement une unomie, un pays sans loi, mais cette caractéristique est contenue dans la notion d’utopie, c’est-à-dire un pays non seulement sans code, sans répression, mais aussi sans violence et sans désordre. Ne faut-il pas voir dans cela la libre floraison de lois naturelles ? »

Partons donc explorer l'imaginaire d'ancêtres si anciens, si peu boomers que nul ne leur imputera aucune de nos actuelles misères.

Certes, ce n'est pas chose aisée du fait de l'ignorance où nous nous trouvons (sauf quelques médiévistes) des réalités de ce temps. « Du côté de la société imaginaire » rappelle Hilário Franco Júnior « se cache fréquemment la forte présence d’une société concrète à travers l’exagération ou l’inversion de ses valeurs, la négation de ses peurs ou encore la projection de ses désirs ».

Cette mise en perspective de ce que l'on vit et de la façon dont on croit y échapper vaut aussi pour nous, si nous sommes capables d'un regard un tant soit peu réflexif : « L’imaginaire dépasse les imaginations. On n’imagine pas ce que l’on veut, mais ce qu’il est possible d’imaginer (…) le Moyen Âge a fréquemment imaginé des anges, des fantômes et des dragons, non des martiens, des êtres mutants ou des monstres fabriqués par l’homme ».

La définition mérite d'abord attention : « résultat de l’entrecroisement du rythme très lent de la mentalité et de celui plus souple de la culture, l’imaginaire établit des ponts entre les différentes temporalités ».

La terminologie proposée est également précieuse : « La modalité d’imaginaire qui cible son attention sur un passé indéfini pour expliquer le présent est un mythe. Celle qui projette sur l’avenir les expériences historiques – concrètes et idéalisées, passées et présentes – d’un groupe est l’idéologie. Celle qui part du présent pour tenter d’anticiper ou de préparer un futur qui récupère un passé idéalisé est l’utopie. Naturellement les frontières entre ces trois modalités d’imaginaires sont mouvantes ».

D’après Lewis Mumford (The story of utopias, 1922) la République de Platon serait ainsi une utopie de reconstruction, alors que Cocagne serait une utopie d’évasion.

Les premières se fondent sur le principe de réalité tel que défini par Freud : on y valorise l’ordre et la réglementation nécessaires au maintien de la civilisation, l’homme préférant la sécurité au bonheur. Dans les secondes, au contraire, prévaut le principe de plaisir et la quête de satisfactions plus instinctives.

Le mythe comme l’utopie sont, selon Hilário Franco Júnior, des produits du présent, lequel nécessite toujours de bâtir des ponts entre le passé et le futur, pour se penser et se projeter. En ce sens « l’utopie est un mythe projeté dans le futur ». Si tout discours mythique n’est pas une utopie, tout discours utopique repose sur un fonds mythique, bien que, du point de vue de ses défenseurs, il ait un potentiel de concrétisation qui le différencieraient du mythe.

L’important est dès lors de mettre en avant l’idée de projet qui est à l’œuvre dans une utopie.

Selon Raymond Ruyer (l’Utopie et les utopies, 1950) la pensée mythique réalise, dans le champ imaginaire, une dissolution des structures sociales grâce au trait ludique typique de toute utopie. C'est moi qui souligne ludique car j'y retrouve ma conviction que Bitcoin n'est pas une monnaie de casino mais qu'il intègre (entre bien d'autres choses !) une irréductible part de jeu, conviction maintes fois exprimées, dès 2014 dans Monnaie pour rire, pour jouer ou pour changer ? ou en 2020, quand j'écrivais que Bitcoin est à la fois argent du jeu et jeu de l'argent.

Venons-en au texte spécifiquement étudié par l'universitaire brésilien. Il en existe peu de manuscrits : trois en tout, dont le plus complet, en français et datant du dernier tiers du 13ème siècle, est conservé à la BnF :

Ce texte de 188 vers est tellement foisonnant, et le temps de mes lecteurs si chichement compté, que je vais ici me concentrer sur ce qui est proprement monétaire. Ainsi, au vers 108 : là personne n’achète ni ne vend (Nus n’i achate ne ne vent). En fait, là où un idéal de vie comme celui de l’auteur des Proverbes bibliques était de vieillir en travaillant, celui du poète médiéval de se maintenir jeune dans l’oisiveté.

Selon Hilário Franco Júnior, une double abondance, alimentaire et vestimentaire, rend complètement caduque la profusion de monnaie. Le Fabliau de Cocagne imagine une terre où l’offre serait bien supérieure à la demande, et cela malgré la consommation effrénée de ses habitants. Scenario peu crédible sauf sur quelque île paradisiaque, mais qui exprime les critiques de certaines couches sociales du temps à l’égard du productivisme corporatif et de la croissante monétarisation de l’économie occidentale.

Ce qui relève l’abondance de la Cocagne, c’est le fait qu’elle ne dépende pas du travail humain : l’oisiveté y est même la seule activité rémunérée :  plus on y dort, plus on y gagne  dit crânement le vers 28 (qui plus i dort, plus i gaaigne). Leur refus du travail transparaît clairement dans la relation que les habitants du pays béni entretiennent avec l’argent.

Au pays de Cocagne, les monnaies ne sont pas qu’abandonnées, elles sont mortes, définitivement superflues, nettement futiles.  Des bourses pleines de deniers gisent le long des champs . Au contraire de ce que défendait l’économie monétaire revigorée de l’époque, elles ne se reproduisent pas, elles ne sont pas des semences. Elles restent éparpillées, complètement stériles, sur les champs trop féconds. Tandis que l’économie occidentale au Moyen-Âge avait de plus en plus recours à la monnaie, celle de la Cocagne demeure naturelle et autosuffisante. La Cocagne est ce que les anthropologies définissent comme une culture de l’excès.

Et les précieux gneu gneus aristotéliques dans tout cela ?

Des trois fonctions classiquement attribuées à l’argent, aucune n’est valable en Cocagne. Ce qui prête à réfléchir.

  • La première (d'être un instrument de mesure de la valeur des biens et services proposés) n’y est pas applicable parce que les biens et services sont si nombreux qu’ils n’ont aucune valeur marchande, n’importe qui pouvant en jouir à n’importe quel moment. Question : n'est-ce pas ce que l'on a si longtemps et jusqu'ici en vain attendu du progrès ?
  • La deuxième fonction (d'être un instrument d’échange qui bénéficie du consentement général) n’a pas davantage de sens à Cocagne où tous les habitants sont propriétaires des richesses locales et où  chacun prend tout ce que son cœur souhaite , sorte de rêve à la fois collectiviste et consumériste bien éloigné de la sobriété heureuse aujourd'hui tant vantée (généralement pour les autres).
  • La troisième enfin (d'être une réserve de valeur) n’a pas d’utilité : comme les habitants savent que leurs pays sera toujours riche, ils ne se sentent pas encouragés à accumuler ou à épargner. Si l’argent reste par terre, si personne n’en veut, c'est que le futur n'effraye pas. On n'y est pas., ou tout du moins cette frousse du futur est un élément marquant (ou clivant) de notre temps.

La trilogie labor-dolor-sudor, propre à l’idéologie féodale, est remplacée dans le fabliau par abondance-jeunesse-oisiveté.

Parce que le travail implique une hiérarchie sociale, la soumission à des personnes et à des règles, l’inexistence du travail signifie liberté. Par conséquent le non-travail explique et articule d’une certaine manière la plupart des caractéristiques de cette terre, bénie par Dieu et tous ses saints plus que n’importe quelle autre, même si clairement, tout obtenir sans travail est le trait le plus antichrétien de la Cocagne pour un homme de jadis, comme il serait aussi le plus choquant pour les dirigeants de notre pays, avec leurs obsessions comptables et leurs hymnes abrutissants à la valeur travail.

Je ne dis pas que Cocagne soit forcément un exemple à proposer au bitcoineur. Mais, modèle médiéval pour modèle médiéval, utopie anachronique pour utopie irréaliste, il vaut bien le fantasme féodal.

Reste un point troublant dans ce beau livre : on n'y parle fort peu de politique, ni dans les termes du passé, ni dans les nôtres. Tout au plus certaines gloutonneries y paraissent-elles parodier la curie papale. Plus que des révolutionnaires, les habitants de Cocagne sont en réalité des anarchistes radicaux. Ils ne sont pas sujets, fût-ce d'une principauté privée établie par quelque baleine crypto ; ils ne sont pas concitoyens et le mince succès des votes sur la blockchain me semblent à cet égard significatifs.

Les bitcoineurs sont convives (avec un goût prononcé pour la viande!) et amis. Aristote (toujours lui!) le disait bien avant l'auteur anonyme et sans doute picard : si les hommes avaient les uns pour les autres de l'amitié (φιλία / philía) il n'y aurait nul besoin de politique. C'est décidément, pour moi, Bruegel l'Ancien qui les peint le mieux.

Pour aller plus loin, on pourra relire :

79 - Rapport Landau, la tentation du Mur

July 12th 2018 at 18:50

théorie du port numériqueAprès le rapport de Mme Toledano pour France Stratégie, puis celui de l’Office d’Evaluation Parlementaire, et en attendant les autres travaux parlementaires en cours, celui de la Commission des Finances du Sénat et celui de la Commission des Finances de l’Assemblée Nationale dont le rapporteur est Pierre Person, le rapport commandé en janvier par Bruno Lemaire vient allonger la liste des textes où ceux qui veulent faire avancer les choses doivent scruter de (tout) petits signes encourageants.

Le « Rapport Landau » vise à répondre aux questions posées par Bruno Lemaire en janvier. Ses rédacteurs ont dû s’adapter à partir de mars lorsque le même ministre a énoncé l’ambition de faire de la France la championne des ICO, mais aussi, on peut le supposer, en voyant la tournure plus ouverte que prenaient les auditions devant les missions parlementaires.

Dans ce cadre, ce texte a des mérites, limités mais non négligeables. Tout en sacrifiant à «la technologie blockchain… dont les crypto-monnaies ne sont qu’une des applications possibles», il cible bien l’usage monétaire de la chose, sans trop s’embourber comme le font certaines institutions dans un fatiguant déni ou sans trop contourner cet usage. Certains « blockchain enthousiastes » le lui ont d’ailleurs déjà reproché !

On peut certes le reprendre sur certains points, de vocabulaire ou de technique. On pourrait aisément aller plus loin que ce texte : souligner que si les crypto monnaies sont, comme le dit l’introduction, « sans véritable précédent dans l’histoire » cela ne vient pas de ce qu’elles « circulent indépendamment de toute banque et sont détachées de tout compte bancaire ». Nos vieux Nap en faisaient autant.

Inversement, on pourrait soutenir qu’elles sont bien davantage que « l’expression d’un mouvement de société, d’inspiration libertaire » rendu plus offensif par le discrédit du système. En rester là c’est prendre le risque de les confondre avec les monnaies locales complémentaires, dont le rapport note lui-même qu’elles sont gentiment tolérées par le système qu’elles entendent remettre en cause. Le rapport voit bien qu’il y a quelque chose d’essentiel qui se joue autour des procédures de consensus (qui « permettent aux participants au réseau de valider collectivement les transactions ») mais cela est évacué aussi vite que cité parce que cela nécessiterait d’étendre le discrédit dont souffre le système bancaire à l’ensemble du système, institutions politiques comprises.

la guérison

On voit bien qu’il y a, chez les rédacteurs, de la considération pour le mouvement des cryptos (notamment « pour l’engouement qu’elles suscitent ») qui fait écrire que « il serait imprudent pour les pouvoirs publics, quand ils décideront de leur réponse réglementaire, de négliger ces aspirations et ces soutiens ». Il y a une forme de respect, puisque le bitcoineur ne se voit pas traité de terroriste, de trafiquant de drogue ou de proxénète. Il y a parfois de la sympathie : « l’ambition des crypto-monnaies est belle »… mais aussi une petite dose d’hypocrisie quand la phrase enchaîne avec « mais difficile à satisfaire : neuf ans après le lancement du Bitcoin, elles sont très peu acceptées et utilisées pour les paiements » alors qu’une bonne part des recommandations du rapport vont viser à ce que perdure l’inconfort de l’utilisateur, et que cette durée de 9 ans n’est pas forcément significative à l’échelle du déploiement d’une technologie aussi innovante.

Il y a même de troublants aveux. Autour du seigneuriage, par exemple, quand on lit que « le seigneuriage peut être affecté au fonctionnement du système. C’est le cas du Bitcoin, de ce point de vue totalement transparent et intègre ».

Mais fondamentalement, et comme l’audition de Jean-Pierre Landau devant la mission Person nous en avait donné l’avant-projet, tout ce qui, à tort ou à raison, est perçu comme indice ou preuve de l’inefficacité des monnaies crypto est imputé à ce qui en est le cœur même : la décentralisation. Comme si les plus grandes faillites de l’histoire (monétaires ou autres) n’avaient point été parfaitement centralisées. Non, non : un peu de recentralisation ferait le plus grand bien aux crypto-monnaies, et « les autorités publiques doivent prendre le leadership et se muer en véritables développeurs de nouvelles applications permises par la blockchain ». En deçà de toute expertise, au delà de tout biais identitaire, on est ici en réalité dans le dur d’un conflit politique : il y a peut-être, d’un côté, les « idéaux libertaires » sur lequel le rapport insiste, mais il y a de l’autre une panoplie d’ « idéaux régaliens » qui ne sont pas moins idéologiques même s’ils ne sont jamais questionnés.

Curieusement le rapport concède cependant un avantage, là où l’État, il est vrai, n’a guère d’intérêts à défendre, savoir pour les paiements transfrontaliers. Est-ce à comprendre qu’un système inefficace sera toujours assez bon pour les malheureux émigrés ? Ou bien est-ce l’aveu implicite (JP Landau l’avait dit devant la mission Person) que le système officiel est tellement alourdi de compliance formelle et tatillonne qu’il en devient inefficace, et que la religion du KYC a tué le correspondant banking, accélérant la situation de non-bancarisation de la majorité de la population terrestre ? Mais même là, ce sont des choses comme Ripple (voire Corda !) qui se voient désignées comme solution possible… No comment.

Je n’entends pas tout reprendre : ni critiquer les espoirs mis dans les blockchains privées (il suffit de regarder la liste des personnes consultées), ni finasser sur les limites d’une digitalisation de tout et de n’importe quoi, ni insister sur la confusion persistante entre la simple représentation digitale de la valeur qu’envisagent tous les suiveurs et la cristallisation numérique d’une valeur endogène qu’a réalisée le protocole Bitcoin, ni pinailler les chiffres douteux sur la consommation électrique de la Hongrie ou la comparaison avec les performances de Visa (merveilleusement centralisées, mais aux Etats-Unis, bien que l’invention de la carte à puce ait eu lieu en France).

Les lecteurs qui partagent mes préoccupations iront donc plutôt voir dans la troisième partie du rapport ce qui a trait aux politiques publiques. Citons : « Malgré les interrogations qu’elles suscitent, il n’est pas proposé de réguler directement les crypto-monnaies. Ce n’est aujourd’hui ni souhaitable, ni nécessaire. Une règlementation directe n’est pas souhaitable, car elle obligerait à définir, à classer et donc à rigidifier des objets essentiellement mouvants et encore non identifiés. Le danger est triple : celui de figer dans les textes une évolution rapide de la technologie; celui de se tromper sur la nature véritable de l’objet que l’on réglemente; celui d’orienter l’innovation vers l’évasion règlementaire. Au contraire, la réglementation doit être technologiquement neutre et, pour ce faire, s’adresser aux acteurs et non aux produits eux-mêmes. » C’est plutôt de bon sens, et cela aurait gagné à être mis en œuvre par bien des intervenants depuis des années.

Après quoi, on sombre un peu dans le vœu pieux (« la coopération internationale doit permettre d’éviter que la concurrence règlementaire ne conduise à des abus ») ou dans la baliverne («il faut dissocier l’innovation technologique, qu’il faut encourager et stimuler, de l’innovation monétaire et financière, qui doit être considérée avec prudence»).

Ce que le rapport, et c’est sa plus grande faiblesse à mes yeux, n’aborde pas, c’est comment nos autorités pourraient s’y prendre pour faire de la France la championne des ICO tout en laissant les monnaies crypto dans leur espace virtuel, en évitant « toute contagion » et en verrouillant au maximum les points de contact, quand je proposais au contraire d’aménager ceux-ci pour être le plus avenants, commodes et équipés possible. Il y a même un paradoxe fondamental, dans toute l’ambition politique de la Championne des ICO, qui est de faire les yeux doux à ces opérations (souvent magnifiquement centralisées, j’en conviens, mais souvent aussi vaines, creuses, décevantes voire crapuleuses) tout en accusant de bien des maux les seuls use-cases prouvés à ce jour des protocoles d’échanges décentralisés, au premier rang desquels se trouve toujours, que cela plaise ou non, Bitcoin. L’assertion, pour lui refuser la nature d’étalon, selon laquelle « aucun exemple de contrats (de vente ou de prêt) libellés en crypto-monnaies n’est recensé à ce jour » montre l’étendue de l’illusion sur les ICO : une belle majorité des ICO « ethereum » sont faites avec des contrats autonomes libellant le prix des jetons en ethers. Il faudrait aussi rappeler aux auteurs qui ne connaissent la crypto que de l’extérieur que Bitcoin est l’étalon sur la plupart des exchanges. Clairement, on a ici un problème de biais identitaire : Bitcoin est un étalon pour un groupe de personnes pour l’instant essentiellement actives dans le cyberespace.

Il y a aussi un passage qui peut laisser rêveur, en ce qu’on ne sait s’il est extrait tel quel d’un vieux rapport concernant l’Internet, ou s’il admet implicitement que Bitcoin a enfin créé l’Internet de la valeur. Je le livre à la méditation du lecteur : « Internet conduira à une profonde transformation des modes de financement de l’innovation et des entreprises. Les émissions et levées de fonds transfrontières sur le réseau vont se développer rapidement. Tirer les bénéfices de cette technologie en protégeant les épargnants représente un immense défi ». Si l’on entend bénéficier d’ICO en euros organisées par des banques centralisatrices chargées du KYC, alors effectivement, « tirer les bénéfices » de la « profonde transformation » qui s’annonce risque d’être un peu dur.

le déploiement d'un réseau

Malgré quelques interventions courageuses des uns et des autres, le rapport en reste aussi à la désastreuse posture d’interdire aux banques (françaises ? leurs succursales luxembourgeoises s’apprêtent à le faire ou le font déjà !) toute implication, voire à une recommandation selon laquelle « les banques pourraient également être soutenues et encouragées dans leur refus de financer les achats de crypto-monnaies par leurs clients ». Lesquels clients pourront céder aux sollicitations des arnaqueurs : cela permettra d’entretenir le moulin à invectives. C’est exactement le contraire du message diffusé par la Gendarmerie Nationale qui recommandait il y a quelques semaines de « demander toujours conseil à votre banquier ».

Demander ensuite mollement à ces mêmes banques un peu de bienveillance pour les entrepreneurs ou les détenteurs de cryptos (ce que le rapport appelle « la bancarisation des acteurs de la chaîne de valeur de la crypto-finance ») sera évidemment voué à l’échec. Très accessoirement, et comme je l’ai déjà noté, cela rend tout à fait utopique la fiscalisation des bitcoineurs dont on parle par ailleurs si imperturbablement : si les banques n’acceptent pas les flux de cash-out des crypto, avec quel argent les bitcoineurs payeront-ils les impôts qu’on leur demande ? Il faudrait parfois toucher le sol. Malgré les remarques formulées par quelques gestionnaires d’actifs, qui connaissent quand même leur métier, quant à l’amélioration qu’une goute de Bitcoin apporterait à leur gestion, le rapport va jusqu’à exclure la chose (là aussi, en France seule ?) sous le prétexte presque inconvenant que cela fournirait de la liquidité à la crypto-sphère, et avec une mauvaise foi à couper le souffle : après avoir expliqué que Bitcoin était trop jeune pour que l’on puisse induire de ses performances qu’il constituera à terme une réserve de valeur, on nous dit sans ciller et comme s’il s’agissait d’un fait historique qu’il baisse quand tout va mal. Faut-il rappeler qu’il est né après 2008 ?

C’est donc un état de siège (solution propice à la création d’innovations monétaires…) qui est instauré, isolant les crypto-monnaies des banques et des investisseurs institutionnels. Prendre en modèle la désastreuse Bitlicence dont les effets ont pu être concrètement mesurés à New-York est une indication claire de l’effet recherché.

le tour de Gaule

Mais pendant le siège show must go on, le divertissement continue avec ses magiciens et ses jongleurs : tokéniser les récompenses aux ramasseurs d’ordures volontaires (sans en parler aux urssaf ?) pour leur permettre de payer ce qui servira de remplaçant aux Vélib’ ou échanger, comme l’a fait la Banque de France, des éléments de secrétariat administratif sur une DLT tout ce qu’il y a de classique, voilà qui va faire de la France (laquelle bien sûr « se doit de tracer une voie originale ») un objet d’universelle admiration.

Il va falloir un peu de sérieux. Si l’on veut tokéniser les billets des JO 2014, sans que cela ne se termine par une commande publique à IBM (ou à Consensys, que l’on aura prise pour une société française) et si cela doit participer à l’image de modernité de notre pays autant concevoir autre chose qu’un gadget, et si possible le faire avec des savants français.

Reste un tabou. L’idée du jeton crypto-fiduciaire (de la CBeM si on veut) hante des milieux fort différents. Dans le cadre que j’avais tracé, celui d’un port numérique dont la monnaie légale, elle-même numérique, pourrait s’interfacer aisément avec les monnaies numériques libres et communes, il me semble que cela faisait sens. Ici on ne sait trop que croire. Aborder les choses sous l’angle du symbolique politique (« politiquement, la disparition du souverain en tant que signe monétaire visible ne serait pas neutre ») fera sourire tant l’eurosceptique que celui qui regarde l’objet matériel qu’est le billet de la BCE, conçu pour évoquer le moins possible « le souverain ». Aborder cela sous l’angle de la sécurité (« si des catastrophes humaines ou naturelles venaient à perturber ou détruire les systèmes informatiques sous-tendant la monnaie digitale… ») sonne aussi assez comiquement aux oreilles du bitcoineur, décentralisateur par nature et qui sourit de voir le rapport n’envisager comme alternative au centralisme d’Etat que le centralisme d’un GAFA.

Aborder franchement le sujet d’une crypto-fiduciaire consisterait à examiner si les banques centrales sont prêtes à se mettre face aux banques commerciales qu’elles sont censées régir et non servir, et à leur reprendre une part du gâteau. A la Banque de France, le sujet provoque des discours pour le moins embarrassés et sinueux. Reste donc seulement une vague frayeur à l’idée que ce ne soit un GAFA (le sigle n’apparaît pas une fois) ou un « conglomérat financier » qui s’empare de la technologie et n’impose son token. De ce risque, en réalité, rien n’est dit de la façon dont on le contournera. Nous avons, pour notre part, déjà demandé ce que la « souveraineté française » gagnerait à cette sujétion supplémentaire, quand les monnaies libres, communes et ouvertes du cyberespace pourraient offrir l’instrument d’un ré-aplatissement du monde. L’obstination que le rapport met à traiter Bitcoin de « monnaie privée » est ici une entrave au jugement.

En ce qui concerne la mise au clair de quelques notions essentielles, le rapport demande en gros que l’on s’inspire du régime des devises (eh oui) mais hélas ne fait aucune proposition quant à la fiscalité des particuliers, se contentant de citer la récente décision du Conseil d’Etat, sans souligner ni les coûts divers qu’ont représenté, pour l’écosystème français, 4 années de quasi-vide juridique laissé au bon plaisir de la seule administration fiscale, ni les bénéfices somme toutes limités (et pas universels) du nouveau régime, ni son caractère totalement non compétitif. Comme dans le même temps l’Office Parlementaire d’Evaluation produit un rapport de 200 pages, par ailleurs remarquable, mais où le sujet fiscal fait l’objet d’une ligne (page 95) pour nous révéler que le statut fiscal de Bitcoin et autres « n’est pas clair », il ne reste plus qu’un espoir tenu : que le rapport Person en suggère un, clair, logique et compétitif et qu’il plaise à la sagesse du Prince de lui donner son accord avant la prochaine loi de finances.

montagnes

Au risque de répéter ce que j'ai dit lorsque j'ai été auditionné par la mission Person, puis par la mission Landau, et que j'ai déjà écrit ici et : consacrer plusieurs pages à la thématique fiscale des ICO fera certainement les délices des avocats fiscalistes (qui ont dû en fournir une bonne part) mais c’est une perte de temps si la fiscalité des particuliers détenteurs de crypto-monnaies reste un non sujet. A croire que ces thématiques ne sont pas abordées pour construire une fiscalité adaptée, légitime et raisonnable, mais juste pour inciter à l’exode. Sous cet angle, malheureusement, ça marche.

Le rapport a un mérite : il n’insulte jamais l’avenir des crypto-monnaies (ainsi « on ne peut exclure qu’une crypto-monnaie existante ou à venir s’impose un jour dans les paiements et donc, comme réserve de valeur, présentant une concurrence et un défi pour les monnaies officielles »). Depuis Adolphe Thiers assurant que le train ne transporterait jamais ni marchandises ni voyageurs, la liste est longue des prévisions aussi hautaines que malencontreuses. Mais le spectre du fâcheux rapport Théry, malgré quelques tentations aisément décelables quand le rapport aborde « l’impossible montée en puissance », rend aujourd’hui prudents les Cassandre numériques ou les satisfaits de l’ordre existant. Dans ces conditions on aurait pu souhaiter que le rapport soit aussi prudent avec l’avenir de la France qu’avec l’avenir de la technologie. Etouffer Bitcoin n’est pas à la portée des autorités. Le chasser de leur pré-carré et faire de la France une Albanie crypto, peut-être.

isoler

C’est l’éternelle tentation du mur, et son inévitable ambiguité : qui isole-t-on ?

Monsieur Landau souhaite «contenir» les cryptomonnaies, et non pas permettre leur développement. Or cela fait des années que l’on « contient » ! La France était très en avance en 2011. Le plus ancien exchange européen est Français. Pourtant après avoir rencontré de nombreuses difficultés (notamment avec les banques) il ne pèse pratiquement rien aujourd’hui et les plateformes américaines dominent d'ores et déjà le marché Européen. Ajouter des contraintes supplémentaires c'est renoncer totalement à ce que des plateformes «crypto-crypto » se développent en France (ou en Europe). Tout l’écosystème sera ailleurs, avec ses ressources humaines, physiques et financières. On ira les voir en Californie une fois par an.

Commandé, il est vrai, à un moment où le ministre n’avait pas encore embrassé l’ambition de faire de la France la « Championne des ICO », la lecture du rapport Landau n’inquiète guère, mais ne laisse que fort peu de chances de voir notre pays devenir le « port numérique » que j’appelais de mes vœux.

Ici encore, et sauf initiative venue des plus jeunes et des digital natives dans l’Administration, au Parlement ou... à l’Elysée, nous serons marginalisés là aussi.

sur le mur

78 - Le rapport de France Stratégie

June 23rd 2018 at 06:07

A l’heure où plusieurs institutions n’ont pas encore lâché prise, que ce soit la BRI qui vient de publier tout un chapitre à charge contre les cryptomonnaies ou la Banque de France qui a multiplié durant tout le printemps des imprécations assez creuses, le rapport intitulé Les enjeux des Blockchains et publié par France Stratégie ouvre peut-être la saison des textes plus équilibrés et des propositions, même timides, qui pourraient engager la France dans autre chose qu'une impasse. Les mêmes experts, en gros, ayant ensuite « planché » devant les missions parlementaires ou l'équipe de Jean-Pierre Landau, on peut du moins l'espérer.

Publié sous la signature de la Professeur Joëlle Toledano (qui n’est pourtant pas à titre personnel une bitcoineuse fanatique !) avec le concours de plusieurs personnes, ce document mérite d’être d’abord salué pour son équilibre, quelles que soient les critiques que nous pouvons lui adresser à la marge.

le rapport toledanoDès les premières phrases, on sent que le texte est habile. Il fait, aux pudeurs encore de mise face au « sulfureux bitcoin », les concessions nécessaires pour être lisible même par les effarouchés. Sans leur celer cependant l’arbitraire des distinctions éculées entre la technologie et le jeton qui lui donne accès et la finance. Ni l’inanité de la réduction à « la blockchain » de ce qui est d’abord une technologie de consensus. Ni l’impasse où aboutissent très vite ceux qui se prennent à leurs propres mots. Ni le fait que les disruptions viennent rarement de l’intérieur des systèmes, financiers ou autres. Il reste cependant à nos yeux des points douteux qui auraient pu être critiqués, par exemple que la décentralisation et la désintermédiation soit vraiment et automatiquement facteur de baisse de coûts.

Le titre du second chapitre « Que faire du Bitcoin ? » est donc ironiquement ionescien (d’autant que Bitcoin, comme Amédée, grandit géométriquement). Le rapport ne cache ni que Bitcoin est « un petit peu l’argent liquide d’Internet » ni qu’il incarne « ce vieux rêve de l’internet, une monnaie électronique ».

Amédée

Notre ouvrage La Monnaie Acéphale y est abondamment cité, et pratiquement présenté comme une référence. Même si, comme les auteurs en sont présentés comme des propagandistes de Bitcoin, on suggère dans une note en page 21 que la présentation faite en dix pages la même année par Arvind Narayanan (assistant à Princeton) et Jeremy Clark (assistant à la Concordia Institute) est « plus académique ». Ce qui n’empêche pas dans la note placée juste en dessous de citer les Echos et même Vanity Fair

Mais ne refusons pas notre plaisir : le « sulfureux Bitcoin », comme le « grand méchant loup » est désormais intégré au récit dans une place centrale et n’est plus l’apanage des criminels mais le sujet d’étude d’une « communauté de passionnés d’origine diverse, où les spécialistes de l’informatique, de la cryptographie et de l’algorithmique côtoient ceux de la finance, de l’économie, du droit, de l’histoire ». Le Cercle du Coin, d’ailleurs bien représenté durant les auditions de France Stratégie, est décrit comme « probablement le plus emblématique » de cette passion.

A noter que la controverse écologique a le mérite de ne pas se centrer sur les chiffres extravagants de Digiconomist et que les dénonciations de la « bulle », quand bien même elles viennent de sommités, sont mises en regard de la valeur d’utilité (actuelle ou à terme) des jetons, même si on aurait pu souhaiter une réflexion plus profonde sur ce qui constitue leur valeur.

Le Chapitre 3 aborde la « trust machine », sans que le caractère infalsifiable de la blockchain soit réellement questionné. De ce fait la rubrique des usages « notariaux » laisse un peu sur le lecteur sur sa faim, celui sur « l’Internet de la valeur » paraissant plus séduisant, malgré la revue des difficultés qui n’en élude qu’une, celle qu’induit le frottement fiscal tant que les transactions entre deux jetons cryptos restent susceptibles de taxation même s’ils ne font pas apparaître de liquidité en monnaie légale. Et soudain, au détour d’un intertitre surgit « le retour au galop du bitcoin » certes assorti d’un point d’interrogation. Le lecteur se voit rappeler qu’en définitive, le jeton (précieux) est la clé de voûte du bâtiment où l’on longe tous ces rêves. Avec une mise en garde que nous pourrions signer des deux mains : « pour séparer le bon grain de l’ivraie et bénéficier des seuls effets souhaités des Blockchains, il ne suffira pas d’essayer d’interdire ou de contrôler le bitcoin » d’autant que, pour filer la métaphore, peu de bon grain monte vraiment en épi malgré l’enthousiasme des entrepreneurs et de leurs sponsors, pour un nombre de raisons assez élevé que le rapport liste opportunément.

Ayant pointé les difficultés qu’ont encore les cryptomonnaies à s’interfacer avec le monde réel (sans ajouter, comme nous nous le permettons ici, qu’une part de ces difficultés pourraient être aplanies par ceux-là mêmes qui les désignent comme des faiblesses) l’étude en vient au chapitre 4 à l’hésitation qui saisit les pouvoirs publics. Le cas de la Banque de France est une illustration saisissante et pour qui sait lire entre les lignes, la citation d’un texte de son Chief Economist donne une idée des contorsions et du vertige de l’institution : « Même dans le cas extrême et très improbable où de la monnaie digitale de banque centrale avec des attributs de dépôt serait émise et où le public l’adopterait massivement, le rôle des banques dans la distribution de crédit, bien que s’exerçant dans des conditions plus difficiles en raison d’une moindre information directe sur leur clientèle, ne devrait pas être gravement compromis ». Plus concrètement, la note pointe la convergence qui se fait jour autour d’une régulation raisonnable, qui donnerait notamment un cadre à ce qui doit en avoir un : la fiscalité (on regrettera que l’échantillon soit établi de manière à suggérer un taux de l’ordre de 25%, ce qui paraît douteusement compétitif) ou la comptabilité. Le rapport n’hésite pas même à souligner que « la relation avec les banques et le manque d’expertise des pouvoirs publics deviennent néfastes ». Dont acte.

La conclusion pointe un dilemme : « Deux scénarios sont envisageables : ou bien encadrer suffisamment les Blockchains existantes ; ou bien favoriser le développement de nouvelles infrastructures plus sécurisées. À ce jour, il est difficile de trancher le dilemme : le rapport recommande donc de mener de front les deux stratégies de ‘’maîtrise’’ des blockchains existantes et d’accompagnement de l’émergence de nouvelles solutions. ». On pourra regretter que, malgré la présence de nombreux scientifiques lors des auditions, le choix ne soit pas fait plus résolument en faveur de cette deuxième solution, surtout quand il existe des solutions françaises et des avantages compétitifs à la clé.

Les 7 recommandations qui forment le 5ème chapitre sont assez sensées même si certaines risquent (mais c’est la loi du genre) d’apparaître comme des vœux pieux. Quand on lit que l’on va « développer les usages des blockchains en s’appuyant sur un groupe à compétences transversales, à l’intérieur de l’État » on se dit qu’un inventaire de ce qui existe « à l’intérieur de l’Etat » pourrait amener quelques doutes, d’autant que le problème est cruellement mis en relief 3 pages plus loin. Quand on lit qu’il faut « définir et contrôler les règles de reporting applicables aux places de marché » on ne peut s’empêcher de songer que la surveillance des acteurs français ou opérant en France ne sera pas une tâche harassante. 
Au delà, c’est la légitimité même de l’Etat pour faire le job qui peut paraître relever d’un biais identitaire chez les rédacteurs du rapport, et d’un tropisme culturel proprement français. Que le laboratoire de réflexion sur les échanges centralisés soit structuré autour de la Caisse des Dépôts (fondée en 1816) et que la cellule d’accueil des startups soit logée chez un régulateur paraît tout naturel à nos élites. Nous pensons que ça ne l’est pas, du moins pas sans examen ni sans un profond aggiornamento numérique de l’Etat et de l’administration.

74 - Blockchain, un passé monumental

January 21st 2018 at 19:27

Pour Laurent

Il en a été le premier émerveillé, le chercheur qui un soir de ce début d'année a posté sur la messagerie privée de notre Cercle du Coin les mots suivants « Je ne m'attendais pas vraiment à ça, mais là je ne vois pas d'autre moyen que de dédier à Jacques Favier la dataviz que je suis en train de faire sur le PoW de Bitcoin ».

Guizeh, ce paysage qui m'est évidemment si cher, surgissant ainsi dans une nuit d'études sur la preuve de travail et la cryptographie. Une merveille du monde numérique !

gizeh

le mining shield original en échelle linéaireIl y a évidemment un effet artistique dans cette présentation égyptienne. Le graphique original est carré. On lui a fait faire une rotation de 45°. L'axe des abscisses commençant en janvier 2009 et s'achevant en décembre 2017 est donc sur la pente gauche, l'axe des ordonnées remontant le temps entre ces mêmes bornes se retrouve sur la pente droite.

temps en secondes pour miner un bloc passé

La couleur indique le temps en secondes correspondant pour miner l'ancien bloc. Plus la couleur est chaude plus cela prend de temps: ainsi le jaune correspond aux 10 minutes traditionnelles de bitcoin.

Je cite les explications de Laurent Salat : « Cette visualisation essaie de répondre à la question : combien de temps cela prendrait-il à un mineur possédant 100% du hashrate à une date donnée (identifiée sur le côté gauche) pour reminer un block créé dans le passé (identifié sur le côté droit) ? » Question toute orwellienne, en somme...

Le chercheur nous fait visiter son graphe comme un vrai guide touristique : les petites pyramides vertes, qui évoquent si bien les pyramides des reines, correspondent dit-il « à des périodes où la croissance du hasrate a stagné avant de brutalement augmenter. Le point rouge n'est pas la chambre mortuaire cachée de Pharaon mais une rare période où le hashrate a diminué (les blocks passés avaient reçus plus de PoW que les blocks plus récents). On voit aussi sur la gauche un point où le bleu nuit atteint quasiment la base. Cela correspond à un autre évènement de l'histoire de Bitcoin, à savoir la publication le 11 juillet 2010 d'un article qui a entrainé un influx massif de nouveaux utilisateurs, multipliant le hashrate par 4 et augmentant le nombre de blocks minés durant quelques jours, et c'est cette augmentation brutale du hashrate qui explique la baisse soudaine du niveau de sécurité des blocks précédents ».

Evidemment, l'effet pyramide provient aussi d'une seconde option graphique : la forme triangulaire elle-même tient à ce que la question de départ portait sur la sécurité de la blockchain, sur l'impossibilité de réécrire les blocks passés. Cela étant, note le chercheur, il pourrait être amusant de faire le calcul inverse et de chercher à connaître le temps nécessaire pour réécrire des blocs dans le futur.

« En gros, ce que dit ce graphe, c'est que dans un mode de croissance continue du hashrate, la sécurité de bitcoin repose principalement sur la Preuve de Travail des blocks les plus récents. Une fois cette couche percée, les blocks plus anciens offrent peu de résistance».

Tout en remerciant le chercheur de la dédicace qu'il me faisait de son étrange paysage, je l'interrogeai pour savoir si ma compréhension était exacte : la plupart du temps, en effet, on présente la connaissance du passé comme utile pour comprendre le présent et préparer le futur. Avec citation de Churchill à l'appui. Or il présentait ici, me semblait-il, un modèle où c'est le présent qui défend l'intégrité du passé.

Et c'était exactement cela. Dans un mode de croissance ininterrompu du hashrate, la preuve de travail du présent sert de bouclier aux blocks du passé. Un bloc miné en 2009 présenterait individuellement peu de résistance à un ASIC de 2017. Rien de vraiment nouveau dans cette constatation, si ce n'est que l'image en donne une illustration concrète.

Tandis que je commençais de rêver après ce test de Rorschach imprévu, d'autres membres du Cercle présents à ce moment sur la messagerie notaient que si la conclusion suggérait des fondations « fragiles », la représentation en pyramide donnait l’impression d’une base solide ; que l'image montrait aussi clairement que la présence de nombreux full nodes était effectivement la seule protection contre une réecriture profonde de l’histoire ; et aussi que, malgré tout, à terme, le passé finirait bien par devenir plus fort que le présent, parce que sans doute il y aurait un jour le moment historique où pâlirait la loi de Moore avec les 20% de hashrate supplémentaires par mois... ce qui faisait évidemment polémique.

Ce que Laurent Salat avait fait surgir par accident, Pierre Noizat l'avait déjà évoqué explicitement : l'idée que les grands monuments du passé avaient pu constituer en leur temps des formes de preuve de travail : « Le réseau Bitcoin héberge une preuve de travail monumentale dont la fonction de salle des coffres numérique justifie le coût de construction. Avant elle, beaucoup d’institutions politiques ou religieuses ont utilisé des preuves de travail physiques, parfois inutiles, souvent majestueuses, comme les pyramides des Pharaons ou les cathédrales, pour témoigner de leur capacité phénoménale à mobiliser les énergies des sujets et des croyants ». La comparaison a d'ailleurs été reprise par Andreas Antonopouos : « Les pyramides se dressent aujourd’hui comme un témoignage de la preuve de travail de la civilisation égyptienne. Bitcoin est le premier monument digital de preuve de travail de dimension planétaire ».

La Blockchain est trop souvent présentée comme une sorte de grand livre de comptes ou d'enregistrement. Cette présentation un peu plate est particulièrement en usage chez ceux qui ne veulent ni de bitcoin ni d'aucun jeton précieux, et doivent donc s'épargner la coûteuse dépense du hash. Mais en vérité rapporter la dépense énergétique aux transactions, comme cela est fait de façon polémique, est un non-sens. En vérité la Blockchain n'est ni une technologie, ni un registre. C'est un monument.

La Blockchain est un monument numérique, non matériel. J'avais montré, à partir d'une promenade dans la cathédrale d'Amiens, comment un labyrinthe tracé au sol pouvait aussi avoir fonctionné, jadis, comme preuve de travail spirituel autant que physique et comment, ironie du sort, c'était aujourd'hui un monument virtuel (le labyrinthe de Reims) qui fournissait le logo de tous les monuments historiques de France.

La Blockchain est un monument que l'on visite, en dataviz, en imagerie 3D, et même en imagerie musicale. Un monument, c'est quoi ?

virtuel

En latin monumentum vient de monere. On trouve cela dans les dictionnaires étymologiques qui précisent aussitôt que le verbe monere signifie d'abord remémorer. Le monument par excellent c'est le tombeau, la pyramide de Guizeh, le mausolée d'Halicarnasse... mais aussi le monument aux morts d'un village, aussi humble soit-il. Le monument est tourné vers le passé.

MonetaCe qu'il y a d'amusant c'est que le même verbe monere signifie aussi (c'est son second sens dans l'ordre donné par Felix Gaffiot) avertir. Sens qui donne le nom de Moneta, la déesse qui a pour symbole l'oie et dont le temple abritait les volailles qui sauvèrent Rome en caquetant pour prévenir de l'approche du danger. C'est dans ce temple que furent frappées les premières pièces qui en prirent le nom de monnaie. La Monnaie, par ce passé enfoui, est tournée vers le présent immédiat, celui du danger qui rode. Lien étrange : le trésor du présent est toujours conservé enfoui sous un monument : temple de Moneta à Rome, Hôtel de Toulouse (Banque de France) à Paris. Et quand on veut représenter la force de la Blockchain, surgit soudain une pyramide !

Ce monument est à la fois historique (du passé) et dynamique (du présent).

Deux chercheurs du Laboratoire d'Humanités numériques de l'EPFL, Frédéric Kaplan et Isabella di Lenardo, viennent de publier un article sur le négoce des ancêtres. La passion généalogique est aussi vieille que l'histoire. Mais la mise en réseau des rameaux que chaque généalogiste peut reconstituer a fait surgir une forêt. Dans les Archives, généralement publiques et pratiquement gratuites, certains minent bénévolement, par passion de l'histoire familiale, ou par passion religieuse comme le font les Mormons. Mais des entreprises ont vite saisi l'émergence d'une nouvelle forme de capital, que les deux chercheurs désignent comme capital généalogique et dont ils expliquent que sa spécificité vient de ce que « la valeur de chaque arbre est d'autant plus grande qu'il peut être mis en relation avec d'autres arbres ». Ainsi le groupe MyHeritage, en rachetant des entreprises qui possédaient chacune des petites bases de données en a construit une dont la valeur excède de beaucoup le total des bases achetées. Jolie illustration de la loi de Metcalfe ! Le « grand arbre de l'humanité » se retrouve approprié par quelques entreprises, qui peuvent tout aussi bien l'exploiter auprès des généalogistes... que de le revendre (cela s'est vu) à des laboratoires pharmaceutiques.

Gideon Kiefer. – « Reconstructing a Memory » (Reconstruire un souvenir), 2014

Voici qui recoupe bien des réalités que nous connaissons, mais aussi bien des interrogations que nous avons. Notez que cette œuvre illustrant l'article de Kaplan et Lenardo aurait pu servir à illustrer un article sur « la technologie Blockchain » ! Bien sûr il s'agit ici de centraliser une information disséminée, mais on y voit aussi le travail présent augmenter la valeur du patrimoine passé. À partir de bouts d'informations éparses dans des centaines de milliers de registres (rien que pour la France) on a construit un monument, « l'arbre de l'humanité ». Comment aurait-on su en un instant, sans cet énorme travail du temps présent protégeant le passé, que Jean d'Ormesson et Jean-Philippe Smet descendaient tous deux de Jean de La Malaize et de son épouse Marie Smaele de Broesberghe, qui vivaient quelque part vers Namur au 15ème siècle ? Voici nos ancêtres infiniment traçables désormais dans ce grand livre de l'humanité. Naturellement, ils sont faux, et quelques tests ADN amèneraient à relativiser la chose, mais juridiquement ils sont parfaits. De toute façon, quelle valeur auraient ces pauvres morts sans notre vivant désir ? Là aussi le présent défend le passé.

C'est peut-être la raison qui a provoqué un récent et quelque peu dérisoire scandale en Allemagne. La radio a répété en boucle durant 2 jours qu'une église romane venait d'être détruite à pour permettre à RWE, propriétaire du plus gros parc de centrales à charbon d'Europe, d'extraire plus de lignite et à Madame Merkle de continuer à crever ses quotas en maintenant l'emploi d'un bassin minier où sont ses électeurs. Un drame du minage, en somme ! On pense bien que la chose m'a inquiété...

Erkelenz-Immerath

Or l'église d' Erkelenz-Immerath était un monument sans grande valeur, datant du 19ème siècle et déconsacré selon les formes requises par l'église catholique. Que, dans un temps aussi laïque que le nôtre, la destruction d'une banale église de village suscite des commentaires horrifiés jusque hors des frontières, que des jounraux français, anglais, italiens aient rivalisé d'erreurs de style, passant du néo-roman au roman, évocant une église historic pour un journal anglais, voire antica dans Il Messagero, et confondent finalement le 19ème siècle avec le 12ème (soit la reine Victoria et Richard Coeur de Lion, pour faire simple...) me suggère que c'est moins la destruction d'un lieu saint que celle d'un monument chargé de sens, quelqu'il soit, qui suscite la réprobation.

Il y a en réalité une relation milénaire entre les monuments, le sacré et l'argent.
Les premiers trésors sont logés dans les temples des dieux (dont celui de Moneta) et les temples sont une garantie monumentale. Est-ce pour cela que le subtil mais pessimiste Bilal a fait évoluer ses propres Immortels dans une pyramide où, se laissant corrompre par le goût tout humain du jeu, ils se livrent à de sordides transactions ?

la Pyramide des Immortels de Bilal

71- Un texte original

November 25th 2017 at 07:46

S'il faut reconnaitre des mérites à la note intitulée Les implications macroéconomiques du Bitcoin et rédigée par M. Paul Mortimer-Lee, chef économiste pour le marché américain chez BNP Paribas Securities, on commencera par se réjouir de lire enfin un texte issu de l'intérieur du système, non de ses retraités, fournisseurs, obligés et stipendiés, et dont l'argumentation est conduite avec raison, sans tulipes ni ponzi. On y trouvera quelques phrases au contraire bien réjouissantes !

Mortimer Lee

Le second succès à souligner est d'avoir, pour un texte de deux pages, fait déjà tellement tourner le moulin à paroles chez des dizaines de journalistes dont rien n'indique qu'ils aient eu accès au document original et des centaines de commentateurs qui auraient souhaité une lecture directe et non celle de l'article du Telegraph et des innombrables copier-coller de celui-ci dans la presse généraliste comme spécialisée.

On peut s'interroger sur la confidentialité intentionnelle ou non d'un document qui n'est apparemment ni tout à fait secret ni réellement accessible. Plusieurs lecteurs ont assuré l'avoir cherché en vain. J'en ai demandé par mail, dès lecture de l'article du Telegraph, une copie à la chargée presse de la Banque, mardi 21 novembre à 7 heures du matin. A cette heure je n'ai pas eu de réponse. Mais comme je le rappelle souvent, le mot grec historia signifie enquête, et l'on ne se forme son opinion que sur des documents originaux...

J'espère donc satisfaire la curiosité de nombreux amis et au delà en mettant ici en ligne le document original débarassé de ses legal notices et de la liste des numéros de téléphone de la direction des études (seule chose qui m'ont paru de nature à nuire à nos amis banquiers).

Si le Telegraph citait bien le mot « la seule conclusion qu'il s'agisse d'une bulle ne dit pas qu'elle doit éclater prochainement » mon impression est que son analyse (pour ne pas parler de celles qui ne citaitent que l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'Ours) tendait quand même à tirer les concluions de Mortimer-Lee du côté anxiogène.

D'abord le chief economist le dit d'entrée de jeu : « les bulles, comme la précédente bulle technologique, ont souvent de solides fondements, et dans le cas présent c'est la technologie blockchain. Les cryptodevises sont probablement là pour demeurer ». Quant à l'inflation du cours, il le renvoie dès l'introduction de sa note à l'inflation du QE.

Plaisamment aussi, et pour nous reposer des sornettes pompeuses sur la nature de la monnaie (le monopole régalien magnifié par la signature de Monsieur Trichet sur chaque billet) Mortimer-Lee rappelle que money is what money does, un point qu'il est parfois opportun de rappeler et sur lequel les historiens pragmatiques ne contrediront pas les économistes pratiques. Le système de fiat money se voit, dans sa note, étonnement introduit par le mot « but » et souligné par le mot « currently ». On ne saurait mieux rappeler que ce que certains veulent faire passer pour le dessein du Ciel n'est qu'un état de fait assez récent et sans fondement particulier.

Venons-en au montant limité du nombre de jetons Bitcoin. Là aussi les avant-goûts de la note me paraissent avoir été tirés vers la critique : monnaie limitée, risque déflationiste etc. Ceci appela une réponse au demeurant très fine du polytechnicien Alexis Toulet défendant le Bitcoin, monnaie pour un monde fini, défense à laquelle je souscris largement. Mais le texte original me paraît bien plus ouvert, ne serait-ce que parce que ce montant limité n'est pas présenté comme une erreur ou un complot, mais comme « a brilliant feature by the designers » sans compter le rappel des délires du QE ou des expropriations à l'arrache pratiquées à Chypre.

le telegraphTant et si bien que le paragraphe sur les conséquences monétaires n'occupe guère qu'un petit tiers de la note. Et que l'absence de prêteur en dernier ressort qui faisait le titre du Telegraph n'y apparait que bien discrètement.

Je laisse chacun supputer les raisons de l'attitude de la presse financière. L'opération me semble avoir, les historiens me comprendront, un petit côté dépêche d'Ems !

La note de Mortimer-Lee révèle, notamment sur les conséquences de Bitcoin pour la politique monétaire, des analyses bien plus proches des réponses critiques exprimées par divers bitcoineurs par exemple sur Bitcoin.fr, que des avertissements catastrophiques (serious concerns) par lesquelles on avait voulu la résumer. Les forks sont métaphoriquement comparés à de nouveaux gisements, ce qui n'est pas mal vu.

Ce texte qui s'achève fort philosophiquement par une promesse sibbyline : « a controversial and volatile future looks assured» gagne décidément à être lu en version originale !

69 - Une soupe de 0 et de 1 ?

November 14th 2017 at 08:28

Pour Laurent
Ce billet est inspiré par plusieurs échanges entre mon ami Laurent Benichou et moi. Je l'en remercie grandement.

Au début, il y a eu un grand éclat de rire. L'un des plus obstinés contempteurs du bitcoin venait de se livrer à l'une des saillies dont il a le secret en écrivant que le bitcoin « ne doit son existence qu'à une soupe informatique de 0 et de 1 ». A vrai dire, comme l'individu répète en moyenne tous les 15 jours depuis deux ans le même article, nous savions fort bien qu'il nous avait déjà infligé trois ou quatre fois cette image. Pourquoi avons-nous songé cette fois-ci qu'il convenait de l'encadrer ?

Ce Monsieur n'aime pas Bitcoin, soit ! On avait compris. Mais je réalisais que la vraie question, que je posai immédiatement à divers amis, c'était : « est-ce qu'il déteste davantage la soupe ou l'informatique? ». Un fin connaisseur du bitcoin m'a immédiatement répondu. Comme moi, la "soupe" inspirait Laurent Benichou. Nous avons donc réfléchi ensemble...

la e-Sopa de Goya

Nous pensons tous deux que c'est en explorant les images que l'on découvre ce que cachent les raisonnements.

Disons d'abord quelques mots de l'informatique, parce que c'est ici la partie émergée, triviale, de sa haine. Comme toutes les inventions avant elle, la révolution dans l'art de numériser l'information pour la traiter de façon automatisée a laissé sur le bas-côté des visionnaires qui ne l'avaient pas vu venir, des concurrents qui n'ont pu lutter, des rentiers ruinés, des experts dépossédés du prestige que leur valaient leurs savoir-faire antiques. On nous dira que c'est vieux ? Pas pour ceux qui ont commencé une carrière bancaire dans les années 70... En 1984, celui qui entrait à l'Inspection d'une grande banque n'avait pas d'ordinateur personnel ; on auditait les comptes à fin de mois sur des microfiches photographiques. Les PC ne sont pas apparus dans les bureaux pour les patrons, mais d'abord pour les petites mains, ou dans les services techniques, pour faire des moyennes, non pour aider à réfléchir.

Vint Internet. Là aussi, les plus âgés s'en souviennent, il est arrivé dans les bureaux des jeunes avant de parvenir au sommet des hiérarchies. Et encore, en rusant, sous prétexte d'intranet, cerné de firewalls. Même aujourd'hui, des amis banquiers avouent ne pas avoir accès à telle ou telle information parce qu'elle circule sur un réseau social. Et là aussi, il y a eu des cadavres. Des banquiers d'affaires qui tiraient leurs connaissances d'un voyage annuel à New-York, leur aura de trois ou quatre secrets échangés à la chasse ou au golf, leurs inspirations de quelques dîners... Sans compter la rancune devant les fortunes inouïes que se sont construites les vainqueurs.

La meilleure description de ces révolutions profondes, sans lesquelles il n'y aurait jamais eu de Bitcoin, date en fait de ... 1848.

Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée texto : « Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. »

C'est dire si la haine des 0 et des 1 vient de loin !

Maintenant, qu'est ce que la soupe nous apprend ?
(de quoi est-elle le nom ? comme diraient les penseurs-poseurs).

l'enfance« Mange ta soupe ! » Cette injonction, le Contempteur du bitcoin l'a entendue, comme vous et nous, et elle est restée enfouie dans les terreurs de l'enfance. Le lait maternel a cessé de couler tout seul, et son premier substitut, la bouillie, s'est vite muée en une chose dont ni l'aspect ni le goût ne sont bien réjouissants pour le tout-petit. Avant l'école ou le service militaire, la soupe est la première épreuve de l'entrée dans l'âge adulte. La plupart l'ont dignement surmontée. Mais pour le Contempteur, la Banque était une mère : elle l'a nourrie de l'argent qu'elle fabriquait elle-même, et qui lui paraissait si naturel que tout changement de régime le dégoûte. Bref notre homme est comme le vieux de la publicité qui dit « je n aime pas la soupe et ce n est pas à mon âge que cela va changer ».

On aurait ici un cas navrant de blocage au stade oral, au sein d'une profession financière dont la majorité des membres ne restent pourtant bloqués qu'au stade suivant. Pardon de cette soupe-osition, c'est le billet 69 !

Soupe d'hiver à Paris, Robert GoeneutteExplorons toutefois une autre piste. La soupe est populaire, on le sait. Les personnes bien nées ne trempent pas leur soupe (qui est à l'origine le nom du bout de pain) dans le bouillon, le consommé ou le potage. Elles y vont avec l'argenterie de famille. En outre, le potage c'est ce qui a cuit dans un pot, dans lequel il entre idéalement autant de viande que financièrement possible, selon le principe de la la poule au pot que le bon roi Henri IV nous souhaitait à tous, gueux que nous sommes. La soupe c'est donc le veloute des pauvres, des non-bancarisés, de ceux que la Banque Hervet ou le groupe HSBC laissaient sur la touche... D'ailleurs que vendait-il jadis aux gens du tout-venant, le Contempteur du bitcoin, sinon la soupe bancaire habituelle, celle qui ne change jamais, servie identique à elle-même par les éternels défenseurs de la banque de détail à la grand-papa, ces grosses légumes ?

La « soupe de 0 et de 1 » pour ce bel esprit, c'est du rata pour codeurs, une sous-humanité à la Houellebecq, des gens qui ignorent les beautés d'Aristote et n'ont peut-être lu ni Minc ni Attali, deux penseurs qui pourtant savent bien servir la soupe.

Au vrai, le spectacle de tous les spéculateurs encore plus ignorants que lui de Bitcoin et qui se ruent maintenant à la soupe est trop commun pour cet homme élégant, qui fait mine de les mettre en garde mais doit leur souhaiter secrètement de boire le bouillon. Ce n'est pas un mauvais homme, mais Bitcoin l'énerve, et cette histoire le rend un peu soupe-au-lait.

Mais s'il avait raison, néanmoins ?
Si Bitcoin était effectivement une soupe de 0 et de 1 ?

Sur les 0 et les 1, cela va sans dire, c'est là notre univers. On a déjà commenté sur "La Voie du Bitcoin" ce que dit Mark Alizart sur le caractère philosophique de l'informatique.

Mais sur la soupe ? A ce niveau d'élévation, on ne peut que songer à la soupe primitive, la soupe primordiale de l'expérience réalisée en 1953 par Stanley Miller qui, en mélangeant gaz, réactions chimiques et décharges électriques, se rendit compte qu'il avait fait apparaître des acides aminés primitifs. Autrement dit, une forme de vie ! De la même façon, Satoshi Nakamoto assembla un peu de hashcash, un soupçon de SHA-256, un arbre de Merkle et une généreuse rasade de proof-of-work et vit apparaître un nouveau système de paiement, la pulsation d'un coeur battant toutes les dix minutes...

Prosaïquement, la soupe montre comment un mélange bien dosé peut transformer de nobles saveurs individuelles en délice culinaire. La soupe est un assemblage, en somme, plus qu'une technologie. De sorte que serait immédiatement jugé ballot le premier qui parlerait d'une technologie légume derrière la soupe, ou prétendrait que l'idée géniale c'est seulement l'assiette creuse.

De plus, la soupe est un plat dont seuls les créateurs et les initiés peuvent détecter tous les éléments. Celui qui songe à cela éprouve une illumination en se souvenant des métaphores sur les fonctions mathématiques irréversibles, illustrées par le mélange (réitéré) des couleurs.

Le mélange des saveurs nous indique clairement que le hashage est un potage ! Rappelez-vous : dans notre enfance, la seule soupe amusante, c'était celle à l'alphabet, avec ses messages si riches en entropie ! Et, à la suite d'Andy Warhol, les artistes du bitcoin ne s'y sont pas trompés...

Andy Crypto Soup

Au total, en explorant un mot stupide, nous trouvons bien des choses en somme. Il faut fouiller. On ne trouve pas la vérité en restant à la surface. Le Contempteur qui se répand de billet en billet en répétant invariablement les mêmes imprécations n'est pas forcément démuni d'esprit, mais il manque terriblement d'humilité. C'est ce qui le fait denigrer sans vraiment essayer de comprendre. On trouve dans les débats des développeurs et des usagers cent critiques plus pertinentes que ses moqueries. Et cela permet à tous d'avancer.

Quelques jugements hautains et pompeux, égayés de boutades éculées, ne remplacent pas un peu de savoir-faire. C'est ce que dit Chrysale aux Femmes Savantes de Molière :

« Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.
Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage,
Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
En cuisine peut-être auraient été des sots. »

63- L'Alternative

June 27th 2017 at 09:43

L'ouvrage de Kariappa Bheemaiah qui n'est pas encore traduit en français n'est donc pas celui qui a fait le plus de bruit chez nous. Il est cependant le plus solide et sans être d'accord sur tout je suis admiratif de cette alternative différente de toutes les métaphores pétaradantes dont on a orné la Blockchain.

AlternativeDès les premières pages, l'auteur annonce un plan ambitieux :

  • un retour sur les notions fondamentales touchant à la monnaie et à la dette ;
  • le rôle que peuvent jouer les blockchains dans un monde financier fragmenté, et notamment via les fintech ;
  • les conséquences sociétales, et notamment l'apparition de nouveaux paradigmes dans le capitalisme, et les conséquences sur le système monétaire, en y comprenant d'abord les banque centrales ;
  • les perspectives offertes, notamment de nouveaux instruments de politique monétaire et de politique tout court.

Mon compte-rendu est assez long, mais l'ouvrage le mérite. Les illustrations, dues à des associations d'idées parfois intimes, n'engagent évidemment que moi.

Un mot d'abord sur l'auteur, et son parcours improbable et attachant. Il a quitté l'Inde à 20 ans pour gagner la France, et d'abord pour servir au sein de la Légion étrangère, dans le célèbre 2ème REP de 2006 à 2011. C'est en Afghanistan et sur d'autres fronts, alors que certains cherchent et trouvent Bitcoin à l'autre bout du monde, que celui que ses amis appellent "Kary'' se pose la question du financement de la guerre, puis de l'origine des incroyables sommes dépensées dans sa conduite.

Kary et la pluie de fiat

Dès son introduction, Kariapppa Bheemaiah déplore "l'exclusion croissante" de Bitcoin de tous les propos concernant la blockchain, une erreur (en voie de guérison ?) répétant tristement les errances des grands groupes promoteurs d'intranets aux débuts de l'aventure Internet, une diversion qui cause un fossé au milieu d'un monde qu'il s'agirait de transformer, en s'assignant une transformation majeure d'un système monétaire intoxiqué à la dette.

How "money makes the world go round"

De même déplore-t-il que, alors même que la pensée utilitariste conduit à une prise d'ascendant de la monnaie sur la société, les études universitaires (pour ne pas parler des études secondaires) ne donnent que bien peu de place au sujet de la création monétaire et de son lien au crédit.

Sans surprise, son court récit de l'évolution historique de la monnaie depuis le troupeau (pecunia) jusqu'à la fiat monnaie me laisse sur ma faim, en ce qu'il élude (comme presque tous les autres) la nature de dommage collatéral de guerre (avec les libertés individuelles...) qui est celle du billet de banque puis de la monnaie scripturaire, et qu'il s'obstine à parler de trust sans même évoquer (à ce point) le rôle structurant de la contrainte fiscale dans l'universelle acceptation du signe monétaire légal. Mais Kary disserte de façon opportune sur la différence entre monnaie de base (banque centrale) et monnaie commune (scripturaire), sur les réserves fractionnaires et leurs conséquences quant à l'offre de monnaie. On ne comprend pas la crise de 2008 si l'on ne voit que, de longue date, l'expansion sans fin du crédit (à tout faire, et même des sottises) a été une excellente affaire pour les banques avec des impacts sur les marchés, dans les affaires, dans les foyers...

Les problèmes posés par la dette sont innombrables et pour certains peu susceptibles de solution (surtout à long terme). De plus ils échappent aux politiques et à leur prétendue régulation, phagocytée par le système bancaire et impuissante face au shadow banking. Etrillant au passage les hypothèses d'efficience des marchés et de rationalité des anticipations, Kary se propose de repenser le capitalisme fondé sur la dette avec une analyse introspective de notre rapport à celle-ci.

La Finance entre flou et loup

Si la monnaie n'est qu'un instrument tellement neutre que l'on peut n'en parler si peu, comment a-t-on, demande Kary, laissé les banques et leur système prendre à ce point le contrôle de nos vies ? Il dénonce d'abord ce qu'on appelle le "consensus de Washington" qu'il décrit comme une kidnapping idéologique, et aussi le laxisme qui a conduit au too big to fail moralement crapuleux et pratiquement dangereux : les grandes banques font de trop grandes erreurs. Or, dit-il, remédier au TBTF autrement que par des vœux pieux réglementaires (et donc centralisateurs) est une affaire où les fintechs et l'utilisation de la blockchain (des échanges décentralisés) peuvent s'avérer décisives parce que cela augmenterait la diversité, et donc la résilience globale. Mais aussi parce que les échanges décentralisés réduiraient l'asymétrie d'information : la fragmentation est ainsi un antidote au malaise actuel.

Passionnantes sont à cet égard les citations d'un discours du 120ème gouverneur de la BoE, lors du prestigieux dîner offert par le Lord-Maire de Londres. Les Fintech ne vont pas, dit le gouverneur, améliorer l'expérience utilisateur (qui en a bien besoin, entre nous) : elles vont changer la nature de la monnaie.

De l'historique long de la blockchain, Kary donne une vue profonde, sur laquelle je ne m'étendrai pas car cela recoupe évidemment bien des aspects de notre propre Monnaie acéphale mais qui est remarquable, comme l'est sa présentation des smart contracts.

Cool it with the Blockchain nous dit Kary. des idéesC'est un instrument, entre autres, dans la boîte à outil qui doit servir à la transformation de la finance, c'est à dire à sa fragmentation et non à sa consolidation comme on l'entend clamer dans tant de conférences. Et à la transformation de l'audit, de la régulation, du contrôle. Le tout non sans frottement parce que la macro-économie s'intéressant peu aux impacts du système monétaire, il faut aller chercher vers d'autres sources, comme la biologie de l'évolution ou la science de la complexité, de quoi stimuler nos imaginations. Et ensuite (tout bêtement, pourrait-on dire) parce que la numérisation des activités financières est encore bien incomplète, ce dont les clients s'aperçoivent chaque jour.

un passeport du temps de la révolutionL'identité digitale est encore dans les limbes alors que foisonnent déjà les avatars.

En regard, on se demande parfois si les fonctionnaires obsédés du KYC se rendent compte de l'inadaptation (de l'archaïsme courtelisnesque) de leurs procédures.

Kary fait à ce sujet des commentaires dont la méditation pourrait être féconde, allant jusqu'à la reconstruction de la notion de "trust" (le lien qui unit l'état mouvant de nos identités à la face changeante de la monnaie) et à la tokenisation de l'identité.

Repenser le capitalisme

Le capitalisme, nous dit Kary, est passé d'un type de société qui utilisait des marchés pour atteindre certains objectifs partagés en matière de prospérité, à un état de la société dans lequel tout est à vendre, y compris le risque. Kary passe ici en revue les trois leviers dont on a fait un usage intensif : marchés, régulations et politiques. Il souligne au passage que la régulation dans sa forme courante a concouru à l'instauration d'oligopoles bancaires et entravé le développement de technologies comme celles des blockchains. L'avenir du capitalisme ne peut se construire sur des abstractions universitaires, sans compréhension de la complexité et des dynamiques de la société qui advient, fragmentée et numérisée. Beaucoup parlent de l'économie de l'innovation, sans innover dans le discours sur l'économie elle-même.

La régulation (croissante) des marchés reste rigide, peu capable d'une supervision holistique, ce qui en retour entrave l'innovation. Or la technologie pourrait être mise en oeuvre pour réguler l'innovation technologique elle-même, comme le suggèrent par exemple le cas d'une blockchain appliquée au lending ou celui du trade finance avec des projets comme Corda (R3CEV).

Réguler la régulation

la régulation et les méchantes petites banquesAu delà des cris de whipping boys des financiers et des lamentations sur le frein que la régulation oppose à l'innovation, Kary lie ces problématiques à la grande question, celle de la reine Elizabeth, citée dès la première page de notre propre livre, "why did no one see it coming ?" question qu'il citera d'ailleurs expressément, lui aussi, un peu plus loin, au début de son 4ème chapitre. Question à laquelle, selon lui, il faudrait répondre en se penchant essentiellement sur l'asymétrie de l'information, une thématique chère aux tenants de la crypto et que l'usage des blockchains renouvèle, quelque soit la seconde asymétrie, entre code légal extrinsèque et code technique intrinsèque.

Des politiques pour un futur sans cash

Partant du constat que le crédit n'est plus un moyen d'atteindre une prospérité future (avec la valeur sociale que le crédit avait alors) mais une matière première qui se vend à un prix fixé par le marché, alors même que la monnaie et le crédit, loin de susciter une augmentation de pouvoir d'achat à terme, représentent du pouvoir d'achat du seul fait de leur création, avec un impact macroéconomique, Kary réclame un réexamen de la façon dont sera créée la monnaie. Et au besoin un retour à un rôle exclusif de la puissance publique, ou - si cela paraît trop régalien- la concurrence de diverses monnaies en circulation et concurrence libre. Avec un marketing de la monnaie !

Assez peu dissert au chapitre du respect de la vie privée, Kary attribue le paradoxal maintien du cash, par des banques centrales qui en annoncent rituellement la fin, au droit de seigneurage.

C'est ici que la "Blockchain souveraine" se révèle cruciale dans "l'Alternative Blockchain". Un point sur lequel je rejoins évidemment Kariappa Bheemaiah, ayant moi-même écrit de longue date que la banque "avait les jetons" même si je ne souscrirais pas à tous les bénéfices qu'il suppose à l'instauration d'une e-currency émise par les Banques centrales, d'autant qu'il en expose avec beaucoup de détails (pages 123 sqq) les multiples hypothèses en s'appuyant surtout sur l'étude de Barrdear et Kumhof.

On entre ici dans ce qui est le coeur de l'Alternative

La dizaine de bénéfices potentiels de l'instauration d'une blockchain souveraine émettant des e-fiat à hauteur de 30% du PNB trace une véritable révolution, non pas très au delà du paiement, mais bien au coeur même de la monnaie et du paiement.

Ce qui est clair c'est qu'une introduction de e-fiat ne signalerait pas l'apparition d'un simple nouveau signe fiduciaire mais bel et bien la mise en concurrence directe de la monnaie banque centrale et de la monnaie de dette des banques, et probablement pas, c'est le moins qu'on puisse dire, à l'avantage de ces dernières. Que les particuliers puissent avoir accès à l'argent "de base" était encore une chose possible il y a seulement quelques années, mais les derniers clients privés de la Banque de France ont été, dans les premières années de ce siècle, priés de rendre leur chéquier rose et d'aller prêter leur argent aux banques commerciales qui avaient dénoncé l'odieuse distorsion de concurrence.

le chéquier rose qui a marqué des générations de banquiers

La place laissée à l'activité des banques commerciales (et à la monnaie de dette) dans un système où la Banque Centrale mettrait à la disposition de la population, directement ou indirectement, un token e-fiat, peut faire l'objet de variantes. La liberté de circulation des monnaies, dans un modèle fondé sur la confiance et non par la contrainte, poserait le problème de la compétition entre deux séries de e-tokens dont les émissions suivraient des lois différentes (maximisation du profit via la rareté pour les tokens privés ou communs, politique monétaire pour les tokens publics) et ceci est évoqué en se fondant sur le papier américain de Jesús Fernández-Villaverde et Daniel Sanches publié avril 2016 Can Currency Competition Work ? - un papier passionnant mais qui me semble pêcher sur un point, la coexistence étant supposée s'établir sur un seul et même territoire peuplé de païens, et non avec une cryptosphère dont la population est pour une part différente.

coexistence ou rivalité

Or, comme le note juste à la suite Kary, l'apparition de la blockchain a mis crument en lumière que tout l'appareil tant de création que de politique monétaires a été construit à l'âge préinternaute. Se servir de cet instrument sans une profonde redéfinition de la monnaie n'a que peu de valeur. De nouveau, nul n'est obligé de suivre ici Kary dans toutes les directions qu'il trace (peu de bitcoineurs éprouveront de l'enthousiasme pour les monnaies à taux négatifs, et cette possibilité devrait plutôt augmenter le charme de Bitcoin à leurs yeux) mais il a le mérite d'ouvrir la réflexion autrement que par des promesses de disruptions aussi creuses que vagues comme on nous en inflige tant. En parlant de fiscalité (le sujet n'est abordé en général que de façon superficielle et pour accuser Bitcoin d'être un trou noir à ce sujet) l'auteur fait une proposition intéressante : si l'argent est de nouveau émis en fiat par le gouvernement (et non issu de dettes bancaires) et que les contribuables doivent payer des impôts en e-fiat gouvernemental, alors le gouvernement doit bien les distribuer (en faisant des dépenses) dans la population avant de taxer celle-ci.

Se fondant sur les thèses de Randal Wray et Yeva Neisisyan, Understanding Money and Macroeconomic Policy (2016) Kary suggère combien la blockchain peut conduire à une re-nationalisation de la monnaie, ou à un QE profitant à d'autres qu'au système bancaire commercial, et n'exposant pas le système au risque perpétuel d'explosion d'une bulle de dettes. Et au delà, à une pratique d'helicopter money et de revenu universel ( une innovation... proposée par Thomas Paine en 1795 ! ) qu'il faudra bien se résoudre à envisager sérieusement quand on aura enfin fini de croire que l'innovation va résoudre les problèmes du chômage de masse.

une invention méconnue : l'helicopter money

la Blockchain, vers la monnaie hélicoptère

La Blockchain peut aider à renverser le paradigme dominant qui voit la richesse créée par l'activité privée et appréhendée par l'État pour sa politique sociale. Kary souligne que si elle est appréhendée de manière privée, elle est bel et bien créée par des machines et des programmes qui ont été construits de manière collective. L'exemple de la blockchain elle-même le souligne (que l'économie capitaliste ne cesse de vouloir s'approprier, voire en la brevetant, tout en en dénonçant l'origine obscure et anarchiste). Certes le revenu de base universel pourrait être distribué via le réseau de banques commerciales, mais avec un effet pervers : l'accroissement de leur capacité de distribution de crédit. Kary en conclut donc qu'une blockchain circulant des e-fiat est techniquement la meilleure solution, y compris d'un point de vue politique et fiscal.

Oublier l'équilibre

Revenant à la Queen's question, Kary remarque que la notion d'équilibre, au singulier ou au pluriel, qu'il s'agisse de l'atteindre ou de le restaurer, n'est pas adaptée à la croissante complexité de notre économie. S'appuyant sur W. Brian Arthur ( Complexity and the Economy, 2014) il rappelle que l'équilibre ne laisse nulle place à l'amélioration, l'exploration, la création, bref la vie. Comme pour Faust c'est, ai-je envie de dire, le moment de satisfaction mortifère auquel Méphisto peut enfin lui demander son âme. Mieux vaudrait, dit fort justement Kary, regarder les enseignements pragmatiques de l'histoire de la technologie que les dogmes des équilibres mathématiques voire comptables. Il se penche donc longuement sur les 5 traits saillants (spécialisation, diversification, ubiquité, socialisation et complexité) de l'évolution technologique, avec un focus particulier sur les fintechs et sur la Blockchain en leur sein. La notion d'équilibre, dont il explore les fondements ontologiques, est peu compatible (sauf pour des états temporaires et multiples) avec ce qu'enseigne les modernes théories de la complexité, que les big data et la capacité de calcul dont on dispose aujourd'hui viennent étayer.

mathinessOr, si le monde de la finance investit des millions dans diverses expériences de blockchain, les modèles mathématiques utilisés par les banques centrales (essentiellement le modèle DSGE, qui est une extension de la théorie de l'équilibre général, et ses variantes) sont historiquement datés, gonflés de mauvaise mathématique et finalement peu à même de modéliser et d'inclure l'effet des marchés (dont on postule l'efficacité) eux-mêmes. Aujourd'hui, cela commence à crever les yeux, même à la Banque Mondiale (lire page 177) comme on le voit dans l'article publié en 2015 par son Chef Économiste et où il dénonce une aberration à laquelle il a donné le nom de mathiness. Paul Romer n'est évidemment pas le seul (ni le premier) à avoir pensé cela. Paul Pfeiderer, un prof de Standord, avait ainsi signé la même année 2014 son savoureux article intitulé Chameleons, the Misuse of Theoretical Models in Finance and Economics dans lequel il offre une théorie adéquate pour soutenir quelque politique que l'on voudra.

Au contraire l'Agent based modelling (qui ne réduit pas des millions de gens à un consommateur efficient et des milliers d'entreprise à un modèle simplet) permet d'exploiter la transparence de cette mine de data que va offrir la blockchain.

le tombeau de LaplaceSi les modèles courants sont déterministes et axiomatiques, la réalité économique dérive de mécanismes qui ne le sont pas. Si les modèles sont réductionnistes, négligent les interconnexions et les influences, les nouvelles technologies les augmentent considérablement. L'économie de la complexité, c'est celle d'une information croissante, et l'on voit comment la Blockchain transparente s'insère ici. Car l'information dont chacun dispose dépend de la structure des réseaux, de sa propre place et hiérarchie dans ceux-ci, et l'on voit ce qu'une blockchain vraiment décentralisée peut changer à cela...

Si la Blockchain disparait un peu de la surface des dernières pages, on a compris qu'en forgeant nos outils, nous nous forgeons nous-mêmes et que ce nouvel outil peut jouer, selon Kary, un rôle essentiel dans une nouvelle politique fondée sur l'ABM et non plus sur les modèles de type DSGE.

Dans ce livre dense, riche en références, Kary n'entend pas "vendre" de la Blockchain, mais l'utiliser sérieusement pour réfléchir avant d'en proposer l'usage pour transformer la finance de manière radicale. Non pas chiffrer les économies que le vieux système en tirera(it) tout en amusant la galerie avec des jouets plus ou moins automatiques ou "intelligents".

Les Trophées, José Maria de Herredia, 1893Ce n'est donc qu'en apparence que Bitcoin, dont le livre commence en dénonçant l'expulsion du champ des propos convenables, semble disparaître ensuite du texte.

J'ai déjà noté qu'au lieu de décrire une blockchain allant très au delà du paiement, l'Alternative restait obstinément sur l'argent et sur le paiement, non en nous emmenant de plus en plus loin mais en creusant de plus en plus profondément la mine découverte par Satoshi Nakamoto, mine métaphorique qui se révèle elle-même profonde : la raison doit renoncer à battre la campagne et se mettre à creuser, même s'il faut pour cela se laisser embarquer sur un continent "alternatif".

Nous sommes bien aux bords mystérieux du monde d'hier.






(*) Pour aller plus loin : (et c'est tout en anglais !)

62 - Céleste Monnaie ?

May 13th 2017 at 14:15

Parler à la fois d'informatique et de philosophie est une chose. L'informatique, nous dit le philosophe Mark Alizart, n'est jamais en effet, que l'aboutissement de tout le travail de formalisation de la pensée que la philosophie a entrepris dès l'aube de son histoire, de L'Oragnon d'Aristote à la Logique de Hegel.

Mêler le Cloud et le Ciel (celui des Idées en l'occurrence, ou celui de l'Esprit) en est une autre, qui n'est pas pour me déplaire. J'avais jadis trouvé dans la maison de Victor Hugo des mots latins sur lesquels je reviendrai (in libro / ad cælum) et qui me paraissaient établir un lien.

L'informatique est la philosophie faite science, ou plutôt la preuve que la philosophie contient un élément décisif d'effectivité. La méfiance qu'entretiennent pourtant les acteurs de ces deux disciplines ne n'expliquerait que par des éléments de conjoncture historique aujourd'hui dépassés. Alizart explore le moment où refait surface la présentation de l'ordinateur (le mot désigne une qualité que les théologiens médiévaux attribuaient à Dieu) comme image, voire réalité de Dieu - une idée présente aux débuts de l'informatique. Il est temps, dit-il, qu'une philosophie qu'il appelle une ontologie digitale vienne soutenir cette vieille intuition.

la Pascaline

Partant de la Pascaline (ci-dessus) et passant par la double invention (anglaise) de l'ordinateur par Babbage et Turin, Alizart en extrait l'idée que l'informatique s'est justement développée contre la mécanisation de la pensée, que l'ordinateur n'est pas une machine à calculer, ou alors que c'est une machine à calculer réflexive non-linéaire, et, en ce sens, que ce n'est pas du tout une machine, c'est un organisme. C'est pourquoi l'ordinateur ne cesse d'aller vers la nature.

Le célèbre test de Turing s'inscrit ici, souvent mal compris. Le problème n'est pas de savoir si la machine pense. Il s'agit de comprendre que le Soi est une propriété générique de l'Être. C'est la vie qui imite l'informatique, laquelle n'est pas une invention de l'homme mais une propriété du vivant. Il y a des lignes de code dans la nature.

Aussi l'informatique confirme-t-elle ce dont on a toujours eu la prescience : il y a de la pensée dans l'Être, ce qui nous met bien plus près des présocratiques comme Parménide que des hyper-cartésiens.

Mais plus important encore - à mes yeux du moins - loin d'être un outil à notre disposition, une chose, une machine, l'informatique est un milieu, notre milieu, l'informatique céleste qui donne le titre à l'ouvrage d'Alizart. Comme dans les romans d'Isaac Asimov ou d'autres, l'informatique est une sorte de Verbe fait chair qui préside à une fusion de l'organique et de l'inorganique dans le numérique.

Si l'ontologie inachevée de Whitehead a exercé une influence notable sur Deleuze, un philosophe qui a lui-même influencé la cyberculture, Alizart nous propose un arrêt préliminaire chez Hegel : Il ne doit rien au hasard si c'est la même année 1830, alors que Babbage inventait ce qui deviendrait le premier ordinateur, que le philosophe allemand a tiré sa révérence, satisfait d'avoir élaboré une nouvelle «science de la raison» (...) Ce sont les limites de la pensée mécaniste qui les ont tous deux mis en mouvement.

le monde est constitué d'information

Hegel fut moqué pour avoir dit que la réalité était constituée d'idées. Alizart traduit : elle est constituée d'informations. Ainsi, dit-il, comprendre que Hegel parle d'informatique, c'est comprendre et l'informatique, et Hegel. Après Coperninc, avant Darwin et Freud, Hegl inflige une blessure narcissique à l'Homme : il est remplacé au centre du monde par un Système qui n'a pour seule activité que de se reproduire et se penser. Au commencement, pour le philosophe allemand, il y a une brique d'information mais cette brique est aussi bien la machine qui traite l'information.

C'est à cet endroit, page 80 (et je n'exclus pas que mon idée soit idiote ou démente) que je me suis dit qu'au commencement, c'était Genesis et que cela renvoyait exactement à ce que nous écrivons, Adli Takkal Bataille et moi dans notre Bitcoin, la monnaie acéphale (page 55) :

GenesisSans vouloir s’embourber dans un débat digne de celui de l’œuf et de la poule, il faut absolument intégrer que c’est l’action de générer des jetons qui a provoqué l’apparition du genesis block, le premier de la blockchain, mais que le protocole et le code exécuté existaient avant même la première écriture. Cela permet de comprendre que la blockchain est une production du protocole Bitcoin, et qu’après seulement ce dernier s’en est aussi servi de support à ses unités de compte, les bitcoins.

Bref, voilà une monnaie qui décidément ne se décrit que platoniquement (une monnaie in libro mais aussi ad cœlum) et dont on pourrait presque dire, en empruntant les mots de Mark Alizart que tout le Système va consister à voir cette machine, qui est à la fois forme et contenu, machine et programme, nombre et traitement de nombres, bref contradiction vivante, réflexivité pure, croître jusqu'à rendre raison de sa contradiction native.

Un peu plus loin Alizart abordant le Concept chez Hegel se demande soudain pourquoi user du mot Concept pour traiter de ce qui est le plus réel, le moins abstrait ? Là aussi, je songe à Bitcoin, saisi par la pensée comme unité de compte (virtuelle bien loin de l'usage que fait Deleuze de ce mot) quand le bon sens veut sentir la monnaie entre le pouce et l'index. Cette étrangeté tombe sitôt qu'on se rappelle que la plus haute réalité, c'est l'unité de la pensée et de l'Être, autrement dit, l'information.

Nombreux sont les moments où l'hypothétique lecteur-bitcoineur lèvera le nez en songeant à de possibles rapprochements. Ainsi du bruit qui préside au développement des formes, à la création d'information. Nombreuses aussi les figures mythiques (Ulysse) ou historiques (Vinci) qui m'ont servi dans ce blog ou dans mes conférences et que je retrouve chez Alizart.

une horloge bitcoinLa «fin de l'histoire» qui préoccupe un peu les philosophes et les historiens procure également l'occasion d'un rapprochement.

Je cite Alizart : le temps ne cesse pas de couler, simplement il n'est plus un temps subi, imposé de l'extérieur, il n'est plus la marque du désordre et de l'entropie, il est un temps voulu, créé, qui inverse l'entropie : le temps produit par le calcul; nécessaire à la synchronisation des opérations du Système... et je renvoie mon propre lecteur à ce que j'ai écrit dans mon billet précédent.

Pour qui réfléchit à ce qu'annonce l'IoT, certaines pages consacrées à la deuxième cybernétique et à l'écologie synthétique sont du plus vif intérêt, même si elles décevront (peut-être!) les tenants de la cyberculture, les adeptes du Ghost. Alizart nous le dit : parce que le Système tend à se rapprocher de l'essence de toute personne en général c'est à dire du «trou» qui la fonde, «le Système n'a pas vocation à remplacer l'homme, mais l'homme et le Système ont vocation à faire ensemble "Événement" à l'horizon de leur vérité».

Et soudain, en page 153, après que sur le terreau géologique du tas de ferraille et de silicium, Alizart a abordé la phase végétale de développement du réseau, surgit le mot que j'attendais (seule raison, peut-être, de ma tenacité) : « le contenu du réseau est identique au réseau. Aussi bien, cette information est réellement vie. Elle prend la forme de ces virus et de ces automates cellulaires qui prolifèrent sur Internet. Le protocole blockchain peut aussi être compris comme une sorte de colonie symbiotique».

Que voilà une chose dont les thuriféraires de la «technologie blockchain» n'ont pas eu le quart de l'intuition !

algues symbiotiques

Dans la phase animale, enfin, surgit le robot, avec qui notre hybridation a déjà commencé de telle sorte que l'homme est cette synthèse même sans qu'il y ait à imaginer un transhumanisme. Que deviennent l'homme et le monde ? L'informatisation permet d'amélirer la projection horizontale des esprits vers d'autres esprits. Pour décrire l'effet de l'informatisation, Alizart emploie deux mots dont les bitcoineurs usent eux-mêmes souvent : fluidifier, horizontaliser. Enfin elle fait muter le langage lui-même, le monde symbolique qu'il constitue et dans lequel l'Esprit a trouvé sa demeure, ces fictions où il vagabonde, enfin délivré de tout. Ce monde devient effectivement un monde : le virtuel. On peut regretter le dernier mot, il n'empêche que la description d'Alizart colle à notre perception et appelle furieusement la monnaie réglant les échanges de ce monde-là.

La réalité qu'Alizart appelle donc virtuelle est, selon lui, proprement le monde de l'Esprit.

Alors enfin, en page 166, apparait le mot Bitcoin. Mark Alizart m'a prétendu n'en avoir pas une connaissance approfondie. Je trouve pourtant qu'il le situe à la place qui lui revient : Au milieu de ces Esprits, mixtes de machines, de cerveaux et d'Êtres, apparaitraient les idées, mais comme des formes concrètes, comme des idées vivantes, des idées virus, des idées machines, à l'instar de ce qui se passe dans le végétal. Le bitcoin, cette monnaie à la fois réelle et virtuelle, enchâssée dans la colonie symbiotique du protocole Blockchain, est déjà une des formes vivantes du symbolique.

Un pas plus loin : la collection de ces idées serait l'Idée elle-même, faite effective, le Soi du Système. Est-ce délire de ma part, ou bien n'y at-til pas quelque chose qui évoque «l'Internet de la monnaie», pour parler comme Antonopoulos, par opposition à une simple monnaie de l'Internet ?

J'arrête sur cette question mon compte-rendu, à quelques pages seulement de la fin de cet ouvrage passionnant qui s'achève, je n'en dirai pas davantage, par un retour à Hegel mais aussi à Teilhard et à Paul. Il faut, pour avancer dans le monde qui nous attend, vivre selon l'Esprit.

Mark Alizart

Pour aller plus loin :

  • Un entretien publié sur le site Un Philosophe : l'informatique est notre nouvelle ontologie.
  • Un article traitant d'art, et sur lequel Alizart appelle l'attention : L'ordre des lucioles qui interroge «la manière dont les objets qui constituent notre monde se connectent, se synchronisent, s’influencent réciproquement».

60 - Instantanés et métaphores d'un rêve décentralisé

March 22nd 2017 at 10:10

SnapshotJe dois commencer par renouveler des remerciements à celui qui m’a offert l’un des 200 exemplaires numérotés de Snapshot, unsurpassable blockchain solution édité par notre ami Ludom. Je suis un rien vieille France, je l’avoue volontiers, et donc c’est le genre de chose qui me touche !

Ce recueil de témoignages et de récits est un peu à l’image de ce que montre sa couverture : décentralisé, parfois redondant dans les cheminements qu’il offre aux lecteurs. Mais quel que soit l’ordre dans lequel on l’abordera, il offre d'intéressantes leçons.

Je reviendrai en fin de texte sur le choix d'illustration, qui n'engage strictement que moi.

L’introduction, en forme d'historique (mais la maison de Ludom ne s’appelle-t-elle pas « Plaisir d’Histoire » ?) rappelle d’abord cette évidence, que sans communauté aucune crypto n’a d’avenir ; à force d’entendre parler de « technologie blockchain » du soir au matin, cette dimension essentielle finirait par passer à la trappe. Il faut une communauté, et constituée de gens passionnés s’ils ne sont pas riches.

angeComme Satoshi, le fondateur BCNext a disparu (mais sans doute est-il ensuite toujours là sous un autre nom) et comme celle de Bitcoin, la mise en œuvre, la « genèse » de NXT, fut un peu chahutée : rumeurs complotistes, ratés, trafics sur le prix. Certes, le cours de NXT part très fort : celui qui aurait investi 1 bitcoin (250$) le jour d’Halloween 2013 pour le changer en NXT aurait eu 3900 BTC le jour de Noël, soit, avec le cadeau supplémentaire de la hausse du bitcoin, plus de 2 millions de dollars. Un exploit jamais vu dans la crypto depuis Bitcoin, et plus rapide encore.

Outre les traits immédiatement saillants (programmation en Java, système de brainwallet qui fait que les clés sont dans la data base de tout un chacun, 100% PoS, 100% minés dans le genesis block) les divers récits soulignent le contexte historique : la fin 2013, le bitcoin à 1000 $, l’effervescence d’alt-coins plus ou moins inspirés et ne remettant pas en cause la position monopolistique de bitcoin. NXT se présente non comme un fork mais comme un héritier, non comme une alternative monétaire mais comme une plateforme financière.

le dénombrement 1566On voit la communauté migrer de bitcointalk vers son propre forum, y gagner au passage en sérieux des échanges. En 2014 cependant, plusieurs membres ne sont encore là, à l’image de ce qui se passe chez Bitcoin, que pour spéculer. Un des développeurs qui est sans doute un financier expérimenté, visionnaire, crée alors un grand nombre d’actifs. Ce jl777 a l’idée de développer un écosystème de type Keiretsu (conglomérat à participations croisées), une démarche qui a pu avoir un côté « apprenti sorcier » .

Dans la seconde partie de 2014, l’enthousiasme et les opportunités de profit rapide se calment progressivement. Le temps des décisions graves est venu. Un vol de 50 millions de NXT sur bter.com, qui était alors la principale plateforme, donna à la communauté l’occasion d’envisager un roll-back. Très peu adoptèrent l’alternative et la communauté resta ferme sur sa morale originelle. On jugea que bter.com n’avait qu’à blâmer sa propre incompétence, qui lui vaudra d’ailleurs un nouveau hack par la suite. La solution, développée par jl777, était à trouver dans une solution d’échange décentralisée, comme NXT MultiGateWay. Avec Supernet, le même développeur proposa aussi un système qui permettrait aux différentes communautés crypto de collaborer.

L’année 2015 fut un hiver pour les cryptos, et plus dur encore pour NXT dont le token sortit de la liste des 10 premières capitalisations. NXT n’était plus la seule crypto 2.0 et ses concurrents étaient bien mieux dotés en fonds. Plus significative que la chute du cours, celle du nombre de transactions (divisé par 4) était largement due à la baisse du nombre de transactions sur le marché des actifs, mais aussi à la baisse sensible du day-trading des spéculateurs. Bref on patinait !

Patineurs 1566

Mais à en croire les auteurs, à l’issue de cette traversée, NXT offre aux particuliers, aux professionnels et au développeurs un ensemble complet de solutions de gestion décentralisées. Ce qui lui manque encore, disent-ils, c’est la notoriété, minuscule comparée à celle de Bitcoin. A défaut d’attirer des spéculateurs, NXT doit attirer des porteurs de projets, pour lesquels il s’avérerait la meilleur si ce n’est la seule offre de service. L’aventure n’en serait donc qu’au début, et … moins onéreuse à tenter qu’à l’origine !

Le livre présente une vue kaléidoscopique de l’écosystème NXT. Ainsi du système NRS (NXT Référence Software), c’est à dire du client officiel permettant connexion et transaction, ou de la présentation du media NXT.org par son fondateur (pseudonyme) qui souligne l’abnégation de celui qui écrit pratiquement seul sur son sujet, parce que les « intérêts » sont ailleurs, et l’émergence d’une solution de rémunération des contributeurs. La conviction qu’il s’agit de porter ? Que chacun, vraiment, maintenant, peut utiliser NXT, un « outil disruptif pour les gens ordinaires » et sur lequel chacun peut construire gratuitement.

Pour une bonne part le livre doit se lire comme une sorte de manifeste politique de la décentralisation : une chose est de la faire vivre dans une communauté de militants, une autre de développer sur cette base un système qui doit interagir avec d’autres mondes, dont celui du business. Bref il faut créer une tête de pont, et cela se met en place dès la seconde partie de 2014, à l’abri du droit néerlandais. La fondation NXT permet de donner une interface convenable aux interlocuteurs fonctionnant encore selon les vieilles règles, tout en laissant la communauté suivre son propre mode d’être. Elle n’est pas là pour diriger, mais pour faciliter

Mais les auteurs ne dissimulent pas que la décentralisation se heurte à bien davantage qu’un simple trait de caractère ou une habitude commode de l’humanité : la délégation des pouvoirs a aussi rendu de fiers services à l'humanité ! Là encore, décentraliser un network est une chose, le faire d’une communauté est toute autre chose. Les développeurs ont une importance vitale, mais pour autant ils ne guident pas la communauté. Celle-ci fonctionne sur la base d’initiatives individuelles diverses qui rencontrent, ou non, un écho concret. De l’extérieur, cela peut paraître un grand, long et souvent bruyant désordre. Mais en réalité, disent-ils, le cercle du possible n’est pas prédéfini à l’origine par un leader, il est en construction permanente par la communauté. Un leader mènerait de A à B, prédéfinis. Des négociateurs permettent qu’in fine, du travail soit accompli, et que le point B ne soit pas perdu de vue.

Danse, 1566

Je n’entrerai pas dans le détail de la présentation de nombreux projets permis par le protocole, développés puis portés par la communauté : l’Alias, l’Arbitrary Message, l’Asset Exchange décentralisé et non régulé (sinon par la réputation) et sur lequel sont échangés près de 700 assets forgés comme des colored coins, la plateforme de crowdfunding MS (Monetary System) où chacun peut créer sa devise, ou le NXT Market Place, encore très confidentiel. Tout en en détaillant les caractéristiques, les auteurs avouent que ces aventures se déroulent encore dans un monde tout petit monde assez fragile, pour lequel le bitcoin reste la principale passerelle vers le monde traditionnel.

NXT se présente pourtant comme a revolutionary tool for business dans un monde du business pour lequel blockchain fut d’abord un buzzword fort creux. Le récit de Roberto Capodieci figure sans doute là pour suggérer ce que des solutions d'échange décentralisées peuvent concrètement apporter dans les affaires. En même temps, les chapitres présentant les possibilités de vote ou de mélange des transactions (coin shuffling) sur NXT ne paraissent pas cibler en priorité le business en priorité !

Portement de croix 1564Plus sincère que bien des ouvrages écrits par des utopistes ou autres "faiseurs de systèmes" Snapshot ne cache ni les limites, ni les erreurs. Le rêve parfois vire au cauchemar.

Cette nouvelle technologie n'est pas seulement une expérience sociétale, c'est aussi le développement d'un projet à plusieurs millions de dollars, et qui pourrait un jour se peser en milliards. Il a connu ses trolls, ses scams, mais aussi ses conflits.

Cependant comme Bitcoin repose sur les mathématiques, NXT prétend reposer sur la coopération sans laquelle il ne vaudrait plus rien. Le chapitre "The fork" est à cet égard instructif quant aux grands débats (et aux petits travers) qui ont pu animer la communauté : la blockchain est-elle faite pour stocker de l'information plutôt que pour distribuer des messages et permettre une vérification future (et sans tiers) des données ? comment rendre acceptable par tous l'introduction de changement rendant incompatibles deux versions du protocole ? Comment faire évoluer une blockchain constamment exposée aux feedback du business, bien davantage encore que celle de Bitcoin ?

Enfin le dernier chapitre concerne Ardor, NXT 2.0, non pas un fork mais une innovation que son promoteur présente avec la nette distinction de ses deux jetons, l’un utile à la validation, l’autre à la transaction. On gagne évidemment en scalability. On y gagne surtout (qui donc ?) en chacun chez soi. Chaque chaîne fille a son propre jeton représentatif de son propre objet, et fait payer ses fees de transactions (lesquelles peuvent avoir leurs règles propres) avec ce jeton. Ardor, c’est Blockchain as a Service, présentée implicitement comme le sens de l’histoire

Mais en contrepoint des questions de ces deux derniers chapitres, questions qui ne sont pas sans écho dans l’actualité du bitcoin ces jours-ci, surgissent d’autres questions : le lead developer est-il un leader ? et sinon, est-il un esclave ? En terme moins politique, on se demandera comment peut-on être sûr de ce que l’on mange en salle quand on entend les gens s’engueuler dans la cuisine ? Enfin on notera que du forum au slack puis à la mailing list, l’instrument choisi pour communiquer en dit bien long sur une communauté.

Comme le note en conclusion Robert Bold, l’univers crypto paraît encore à ce jour davantage préoccupé par sa guerre civile permanente (et infantile) que par une mise en ordre de bataille face aux fiat, lesquelles ont toutes les armes (lois d’exception) pour survivre à toutes les crises que leurs défauts mêmes engendrent. Il plaide pour des attitudes plus diplomatiques, entre cryptos, vis à vis des institutions financières et de la part de celles-ci. On ne peut qu’approuver !

                       ***

Quelle conclusion tirer, pour ma part ? Il y a dans toute cette aventure un incontestable côté Jeux d'enfants ou pour le dire comme l’un des auteurs a glamorous tale of geeks changing the world with Java code quitte à le faire comme des apprentis sorciers un rien psychorigides.

Jeux d'enfants 1560

Pourtant, parfois, sous l’ambition d’être unsurpassable, il sourd comme une sorte d'amertume, qui n'est pas sans évoquer ceux qui se voyaient déjà en haut de l'affiche:
d'autres ont réussi avec peu de voix et beaucoup d'argent
moi j'étais trop pur, ou trop en avance...

Si les « bitcoin evangelists » n’ont manifestement rien à envier, pour l’ardeur, à ceux de NXT, on se demande parfois, à la lecture de cet ouvrage, si les développeurs NXT font lire tout cela tel quel à leurs clients… et quand on lit bien des anecdotes, on s’étonne un peu de voir les prudents banquiers adopter NXT tellement plus facilement que Bitcoin comme support de leurs expériences.

J'ai donc lu ce livre avec curiosité, parfois un peu d'étonnement. En y trouvant davantage de politique que de technique. Je ne sais pourquoi, c'est à l'évocation de la Fondation logée aux Pays-Bas (comme on disait jadis) que j'ai commencé à songer à l'illustrer comme je l'ai fait.

Carnaval et Careme 1559

On lira ici une interprétation marxiste de la peinture de Brueghel insistant sur l'absence d'autorité centrale, en l'espèce, de l'église catholique. Ce qui m'a frappé, tandis que je menais mon travail, c'est que si dans certaines scènes de Brueghel le peuple est ordonné par une activité, spécifique et temporaire (le repas, la danse) il est, à l'état ordinaire, représenté sans ordre perceptible. Et que pourtant cela semble faire sens. Je trouve que certaines toiles offrent d'assez belles métaphores d'un système décentralisé. Voici une chose sur laquelle je reviendrais volontiers !

59- La Blockchain d'un monde qui change

March 11th 2017 at 09:54

couvertureLa publication de La Révolution Blockchain de Philippe Rodriguez donne, par son sujet, par sa date de publication et malgré son titre un signal intéressant.

Certes le titre (on reviendra sur le sous-titre) est un peu galvaudé depuis que Don Tapscott a utilisé l'expression : le caractère révolutionnaire de la blockchain a eu tendance à se fondre dans la fureur de mots qui emporte aussi les fintechs, les bigdata et tant d'autres choses, parce qu'ici comme ailleurs s'applique la trop fameuse sentence de Tancrède Falconeri dans le Guépard, réplique culte que cite d'ailleurs Rodriguez.

Mais le brin d'audace est à l'intérieur du livre, qui traite d'abord du Bitcoin, en cette année 2017 où il y a fort à parier que bien des gens vont redécouvrir le bitcoin que des gourous désinvoltes leur avaient jadis conseillé d'oublier.

En UkraineEn commençant son récit par Bitcoin, non pour l'évacuer comme le font les opportunistes mais pour le montrer au coeur même des révolutions du siècle, avec notamment l'image célèbre des QR Codes brandis place Maidan, Rodriguez montre que pour lui, la révolution c'est d'abord une monnaie sans banque et sans Etat, sans censure et sans surveillance.

Au-delà de Bitcoin, nous dit Rodriguez, la révolution blockchain n’est pas un simple épiphénomène technique ou technologique de l’évolution de nos économies et de nos sociétés. Elle s’inscrit, au contraire, dans de grandes révolutions de notre temps, qui sont autant de défis pour nos modes de consommation et de vie. Le monde change autour de nous et la technologie ne fait que s’adapter aux nouvelles réalités qui nous entourent.

En clair l'auteur délaisse le chemin des contrebandiers qu'empruntent ceux pour qui la blockchain doit juste faire gagner une (généreuse mais hypothétique) poignée de milliards aux banques et automatiser leurs services titres, au détriment de la petite-bourgeoisie du middle-office. Certains consultants abondent dans le sens de leurs clients note d'ailleurs Rodriguez.

L'auteur n'élude pas l'arrière-fond de crise politique globale. Là où les juristes et économistes officiels brandissent encore leur confiance jamais expérimentalement vérifiée dans nos institutions, Rodriguez note que crises bancaires et monétaires ont non seulement montré l’essoufflement de notre modèle économique général, mais elles ont aussi interrogé la véritable souveraineté des États et de nos gouvernements face aux pouvoirs de l’argent et de la finance. Au fond, sur le modèle de la théorie du cygne noir de Nassim Taieb, ces crises à répétition nous ont fait envisager l’idée que notre modèle économique pouvait avoir une fin en soi et qu’il fallait, en conséquence, savoir envisager sa mutation à moyen terme.

surgit un cygne noir...

De tout ce qui crée le malaise actuel, société de surveillance et dérive autoritaire, des crispations de l'ancien monde, le livre fait un exposé assez complet.

Il voit dans la blockchain le rouage essentiel d'une nouvelle économie qui re-développerait les communs de jadis, voire les re-sacraliserait. A côté de la technologie, il y a donc une communauté, essentielle. Les développeurs, les hackers, les informaticiens, les mathématiciens, mais aussi les économistes, les entrepreneurs et les politiques auront tous un rôle à jouer dans cette évolution de notre communauté, car le pari n’est pas seulement économique et politique, il est aussi technologique et social. Plus loin, l'auteur, qui donne un aperçu assez large de la culture (romanesque, cinématographique...) qui a vu naître Bitcoin, ajoute qu'au fond, la révolution blockchain a d’abord été une affaire de culture, de littérature et d’esprit avant d’être mise sur pied par des ingénieurs et des techniciens. Je ne sais si l'on peut dire avant, ou si en même temps ne conviendrait pas mieux : c'est un point de détail. Il est clair en tout cas qu'il n'y a pas, en tout cas, de "technologie blockchain" qui viendrait avant, à côté ou derrière le bitcoin.

Les puristes regretteront donc l'assertion selon laquelle Blockchain et bitcoin sont ainsi deux frères jumeaux, longtemps confondus, aujourd’hui reconnus dans toutes leurs différences. Pour moi, on le sait, le débat est du type oeuf-poule. On peut donc certains jours en faire l'économie...

La seconde partie ("Que nous apprend l'économie sur la Blockchain ? ") remet aussi le phare, dès les premières pages, sur le bitcoin.

Certes qualifié (prudence de banquier?) de "quasi-monnaie", Bitcoin permet de changer de monnaie, et Rodriguez a le mérite de ne pas nous emmener illico très au-delà du paiement comme le font tant de charlatans qui se gardent bien ainsi de parler de paiement. Pourquoi vouloir changer la monnaie ? demande-t-il. Parce qu’elle est, pour ainsi dire, le pouls d’une économie, le sang coulant dans ses veines et alimentant chacun des organes de la société, et que les récentes crises économiques ont montré que du sang neuf était plus qu’essentiel à la revitalisation du corps sociétal.

au coeur de la revitalisation du corps social ?

L'histoire de la monnaie est peut-être exposée trop longuement par rapport au sujet du livre. De plus, je ne peux souscrire à la présentation (très libérale) de la naissance de la monnaie à partir du troc, mais la moitié de mes amis bitcoineurs au moins adhèrent à ce mythe...

Une invention vraiment admirablePas davantage je ne partagerai l'enthousiasme que l'apparition du billet de banque en Chine est censé provoquer : l'auteur passe sous silence la dévaluation de 80% que représente le Zhiyuan chao de Kubilai Khan en 1287, la suspension de convertibilité en 1374 et finalement l'interdiction de ces billets par l'empereur Ming Renzong sous peine de mort au début du 15ème siècle.

Ce sont là des critiques bien marginales. Je suis plus embarrassé quand Rodriguez semble cautionner l'OPA de Menger, Mises et Hayek sur Bitcoin. OPA posthume, évidemment, et opérée par John Matonis. Il ne s'agit pas de nier une filiation évidente, mais l'idée de dénationalisation de la monnaie remonte bien avant l'école autrichienne (disons jusqu'au 14ème siècle qui fut celui d'Oresme), et la volonté de créer un "or numérique" suggère aussi d'autres filiations. Enfin le Bancor de Keynes aurait pu être mentionné.

Les explications techniques sont très accessibles, évidemment au prix d'une réelle simplification, et de l'oubli de certaines finesses qui font la beauté de l'édifice. Mais elles tendent vers une conclusion plutôt exigeante : si l’on remplace les mineurs par des entreprises qui sont autorisées à miner, si l’on remplace la multitude des apports en puissance informatique, ces systèmes diminuent d’autant leur crédibilité en termes de sécurité et d’indépendance. Ça a le goût de la blockchain, la couleur de la blockchain mais ce n’est pas de la blockchain

pendant qu'on y est ...

Enfin la dernière partie aborde les usages futurs possibles de la blockchain au regard de la double modification de l'identité et de la propriété, ce qui est un angle intéressant, de la mutation énergétique, de l'exigence sans cesse accrue de transparence dans toutes les relations et transactions, de l'évolution (annoncée par Bersini) vers une société assurantielle. Bien sûr, dans ce catalogue de promesses de haut vol, les considérations de mise à l'échelle ou d'interopérabilité restent un peu sous les nuages. Et, en dépit d'un morceau sur la "titrisation blockchain", le rapport entre actifs digitaux et actifs numériques est parfois un peu flou.

Pour finir, la politique n'est pas oubliée, et c'est là que le sous-titre prend vraiment son sens: Algorithmes ou institutions, à qui donnerez-vous votre confiance?

L'ironie perce parfois, comme lorsque Rodriguez met en face à face l'explosion du nombre de gens employés à réglementer ou surveiller la finance et le peu de résultat en terme de confiance suscitée. Même si l'on voit mal par quel moyen notre Etat sclérosé accoucherait à court terme d'une démocratie liquide (un coup d'état informatique pour nous libérer de règlements contraignants, d’usages dépassés, de relations desséchées ?) ni inversement en quoi l'organisation sur une blockchain nantaise du référendum sur l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes rendrait les points de vues des uns et des autres mieux réconciliables, il faut bien dire que l'enthousiasme de l'auteur, sourcé chez Don Tapscott, est sympathique.

Oui la blockchain est un chantier de pionniers civiques engagés dans de grandes transitions.

Le principal mérite, à mes yeux, de cet ouvrage touffu est de finir, comme il a commencé, sans éluder la monnaie comme point nodal des visées du protocole d'échange qu'est Bitcoin.

56 - Bitcoin et Big Brother

February 12th 2017 at 15:30

bigbrotherProfesseur à l'Université libre de Bruxelles, Hugues Bersini vient de publier un petit ouvrage intitulé Big Brother is driving you qu'il présente comme de brèves réflexions d'un informaticien obtus sur la société à venir.

Alors que la réflexion sur la blockchain s'articule de plus en plus sur son rôle d'administrateur de confiance, et sur les avantages ou inconvénients d'une confiance de nature algorithmique, il est intéressant d'écouter ce qu'ont à dire les meilleurs connaisseurs des algorithmes.

Après celui de Cardon (déjà cité dans mon billet sur Fouché) le livre de Bersini est donc une lecture à recommander.

Ce scientifique fécond (plus de 300 articles), spécialiste reconnu de l'IA et des algos, de la logique floue et du comportement de systèmes complexes, pionnier dans l'exploitation des métaphores biologiques etc... nous dit que seule l'informatique sera capable d'apporter les solutions qui s'imposent avec la complexification du monde et la multiplication des menaces écologiques, économiques et sociétales. La virtualisation de toute information, la multiplication des modes de connexion, la transformation de tout objet en ordinateur rendent, écrit-il, possible la prise en charge totalement automatisée des biens publics. Bientôt des transports en commun impossibles à frauder optimiseront le trafic pour un coût écologique minimum, tandis que des senseurs intelligents s'assureront d'une consommation énergétique sobre, que les contrats financiers et autres ne souffriront plus d'aucune défection et que les algorithmes prédictifs préviendront toute activité criminelle. big eye Voilà pour le constat, assorti d'une prédiction : nous y consentirons.

''Face à l'urgence, nous accepterons de confier notre société aux mains d'un big brother "bienveillant". L'interdit le deviendra vraiment et la privation remplacera la punition. Mais le souhaitons-nous vraiment ?''

A cette question, je ne pense pas qu'il réponde vraiment, et d'une certaine façon la question est plutôt de savoir si nous avons vraiment intérêt à pousser jusqu'aux dernières conséquences cette logique.

faites au mieuxUne équivoque qu'il explicite de façon amusante : En Sicile, il est d’usage courant de transformer les feux de signalisation en de simples recommandations. Si de telles actions illégales sont rendues impossibles par la rigidité coercitive de nos algorithmes, il devient quasiment impossible de parvenir à en détecter les bugs. Et nos sociétés, dès lors, de se scléroser dans une intemporalité glaçante. L'algorithmique est-elle un autoritarisme comme un autre ?

c'est pour votre bienCes critiques sont recevables et méritent toutes l’attention. Elles plaident pour un compromis subtil entre une algorithmique toujours souple et des espaces de délibération morale uniquement réservés aux humains.

Parfois, le lecteur pourra trouver que la morale de l'auteur ne manque pas non plus de souplesse, ou aura du mal à approuver, au chapitre 11, l'idée qu'il est sans doute grand temps de reconsidérer quelque peu notre obsession de la vie privée.

Certes il écrit dans un pays qui n'est pas en état d'urgence, mais il me semble que le professeur Bersini ne perçoit qu'un possible processus vertueux (et, oui, pourquoi protéger les secrets des coupables?) et non l'évident processus totalitaire (à la fin tout le monde étant coupable, tout le monde craint, se censure et rase les murs). Je crains, pour ma part, que l'État post-démocratique n'ait retrouvé le postulat médiéval (tout homme est marqué par le Mal) sans garantir ni le secret de la confession ni le pardon des péchés...

si vous n'avez rien à à craindre, vous n'êtes pas des nôtres

Mais l'ouvrage se lit assez facilement et donne le plaisir que procure toujours la conversation stimulante d'un être non seulement savant mais cultivé. Pas si obtus que cela, le professseur bruxellois, certes un chouïa technocrate, mais philosophe souvent.

Le bitcoin, dans ce livre qui ne lui est pas consacré, n'arrive qu'au chapitre 8, avec une présentation fort classique, même si elle met bien en valeur sa nature de "bien commun", parfois oubliée. Mais c'est un peu partout, au détour de considérations qui ne le concernent pas au premier chef, que le bitcoineur trouvera de quoi alimenter sa propre réflexion.

Sur un point, Hugues Bersini est proche d'Andreas Antonopoulos. L'américain d'origine grecque parle d'inversion des infrastructures : comme les premiers automobilistes mal à l'aise sur des routes conçues pour le transport à cheval, le bitcoineur doit commencer son chemin dans un monde encore régi par le système financier du 20ème siècle.

infrastructures partagées

Les photos du début du 20ème siècle suggèrent en effet que la cohabitation a dû être rude !

Le bruxellois d'origine italienne dit cela à sa façon, notant que les trains connaissent encore des collisions frontales qu'ignore le métro : la destruction créatrice de Schumpeter a beaucoup de mal à s’attaquer aux infrastructures publiques de la dimension d’un chemin de fer. Il est par exemple évident que les modes plus récents furent bien plus simples à automatiser que leurs prédécesseurs, car pensés et conçus alors que les automatismes et l’intelligence artificielle pointaient leur nez dans les laboratoires. Il en est ainsi des lignes de métro modernes et de l’automatisation de l’avion au regard du train.

On peut ici songer aux impératifs et problématiques de sécurité, si radicalement différents concernant les avoirs en bitcoin et en monnaie fiat.

On ne peut non plus s'empêcher de songer aux possibilités qu'offre Bitcoin en lisant le chapitre 4 « Qui paye la casse ? ». On y trouve d'abord une réflexion classique sur le problème de la responsabilité d’un logiciel et de la conclusion d’une société de plus en plus « assurantielle » où toute notion de responsabilité humaine s’évanouit au profit de la seule solidarité et du dédommagement.

Puis Bersini livre une intéressante piste de réflexion : si on ne peut juger une machine (qui n’a pas de responsabilité car pas de personnalité juridique) c’est aussi qu’on ne peut juger un « calcul inconscient » comme le sont ceux qu'effectue l'intelligence artificielle : le responsable ne peut rendre compte de son méfait car toute introspection lui est devenue impossible , ni lui, ni aucun de ses nombreux programmeurs. L’ingénieur est hors circuit, incapable même d’expliquer la défaillance. Autant dire, me semble-t-il, que de telles décisions ont intérêt à s'inscrire dans un univers propre, doté, certes, d'un filet assurantiel... mais aussi d'un système transactionnel de type cryptographique, indépendant de la détention par les parties d'une personnalité juridique.

Je l'ai dit, le chapitre 11 ("Si vous n'avez rien à cacher") me parait pour le moins discutable. Le suivant ("les braves Internautes n'aiment pas qu'on suivent une autre route qu'eux") consacré à la police par réputation et aux lépreux du Web, réintroduit le bitcoin donné comme exemple de la robustesse d'un système décentralisé, auquel n'ont pas (encore?) accédé les systèmes de notation désintermédiés mis en place par les Airbnb et autres sites de mise en relation.

Personnellement, je n'aurais pas écrit que le bitcoin existe par la désintermédiation des banques en établissant un strict parallélisme avec les sites de partage de voitures qui existent par la désintermédiation des taxis d'antan. Car c'est peut-être ne voir dans Bitcoin qu'un protocole d'échange, sans prêter attention à ce que son token a de spécifique.

le paradoxe de l'oeufJe ne suis pas certain non plus de partager l'opinion selon laquelle on a égalemnt vu avec le bitcoin comment son composant stratégique le plus important, la "chaine de blocs", rend cet édifice monétaire pratiquement incorruptible.

Est-ce la blockchain qui rend le bitcoin incorruptible, ou le coût du minage (et ainsi la préciosité du bitcoin) qui rend la blockchain incorruptible? Vertige de poule et d'oeuf...

Sans entrer en débat sur les thèses principales du livre, il reste à l'historien un regret : le livre ne dit rien de la façon dont ce nouveau monde va (lui aussi) vieillir, du destin de ces archives sur le temps long. Les papiers jaunissaient, les films aussi. Les langues, les graphies évoluaient. Qu'en sera-t-il ? Les lois et les moeurs changent (les unes de façon discrète, les autres de façon continue, me semble-t-il), comment les algos épouseront-ils la dérive des unes et des autres ? Les big data conserveront-elles la trace de comportement et de transactions devenues illicites, dans un monde où chaque matin apportera son lot d'interdits nouveaux?

cherchez l erreur

42 - L'Art est-il dans la nature du Bitcoin?

March 1st 2016 at 09:05

Tétradrachme de ClazonèmeS'il y a un art de la monnaie ce n'est pas celui des banquiers mais celui des artisans, des graveurs de monnaies.

Au commencement, les monetae figuraient le visage des dieux, des héros et des rois. Une monnaie n'était pas moins sacrée qu'une statue dans un temple ; le caractère précieux du métal et la beauté plastique de l'œuvre se combinaient en l'une comme en l'autre.

Qu'elles soient perses, grecques ou ... gauloises, les monnaies antiques nous frappent toujours par leur hiératique beauté.

monnaies antiques

Et des siècles plus tard, les guerres entre rois étaient aussi des concours de beauté : sur leurs trônes, sur leurs nefs, sur leurs chevaux, rois de France et d'Angleterre faisaient assaut de majesté par de vraies œuvres d'art.

guerre de cent ans

Il reste quelque chose de ce lien antique. Oscar Wilde l'avait déjà remarqué : «Quand les banquiers se réunissent pour dîner, ils parlent d’art. Quand les artistes se réunissent pour dîner, ils parlent d’argent».

Des étranges relations entre les gens d'argent et les gens d'art, quels enseignements pouvons-nous tirer pour Bitcoin, la plus immatérielle des monnaies ?

Les œuvres d'art constituent depuis longtemps une classe d'actifs. Le goût des hommes d'affaires n'est pas forcément mauvais. Les choix des Médicis, jadis, ceux d'un industriel de l'acier d'origine populaire comme Frick il y a un siècle, ou plus récemment ceux d'un industriel du textile troyen comme Pierre Lévy rappellent que le goût, le flair, l'audace même et l'absence de conformisme ou d'académisme peuvent aussi faire de redoutables d'hommes d'affaires des collectionneurs avisés.

Collections Frick (supra) et Lévy

L'œuvre d'art est un "or artistique". Elle a une valeur intrinsèque, qui résiste à l'inflation. Mais elle doit être "vraie". L'art comme classe d'actifs ne s'étend qu'aux seuls objets tangibles : peinture, gravure, sculpture. Passé la période couverte par le droit de l'auteur et de ses ayants-droit, personne n'a entendu parler de posséder (surtout de manière exclusive) Une petite musique de nuit ou Les Fleurs du Mal. Ce n'est pas désintérêt. Pour qu'une création ait valeur marchande, il faut qu'elle soit exclusive sinon unique, exactement comme une pièce de monnaie. Il faut qu'elle soit "vraie".

Un vrai Picasso se possède, mais comment possèderait-on un vrai Mozart ?

Il y eut une exception : le fameux Miserere d'Allegri, composé en 1683 pour le pape Urbain VIII. Sa copie et même sa transcription durant une audition étaient punies d'excommunication car cette propriété du pontife, uniquement interprétée dans sa chapelle, se devait d'être exclusive. Elle le resta (plus ou moins, car des transcriptions aussi fautives que furtives circulaient) jusqu'au prodige du jeune Mozart qui, à l'âge de 14 ans, aurait retranscrit chez lui sans une seule erreur l'intégralité du morceau (un peu moins d'un quart d'heure) après l'avoir entendu une seule fois, en 1770.

Dirait-on aujourd'hui que le petit prodige a hacké le fichier d'Allegri? Il n'a pas recopié la partition, il a pratiquement réécrit le morceau, non avec ses yeux, pas même avec ses oreilles, mais avec sa mémoire !

un cave artisteOn vole très au-dessus des douteux exploits des faux-monnayeurs que seule la prudence conduit à s'appliquer, ce qui fait que la fausse monnaie, pas moins que la vraie, requiert une main d'artiste, une paluche qui vaut de l'or, une main raphaëlienne comme disait le Dabe.

Or justement, de telles mains existent, et c'est bien pourquoi la fausse monnaie n'a pas attendu le scanner pour courir la rue.

Pour éliminer la "fausse" monnaie, une idée monétaire originale et artistique serait que tout billet soit forcément lui-même un original, radicalement différent des autres et non pas différencié par un numéro de série dont nul ne se soucie et qui n'assure qu'une traçabilité fort médiocre.

Je voudrais ici parler d'une expérience peu connue en France, et qui à vrai dire n'a guère marché et ne pouvait pas marcher : l'Artmoney danois. Un beau jour de 1997, un peintre fauché a proposé dans un café de Copenhague de peindre lui-même le billet. Artmoney était né, et des milliers de billets différents ont été dessinés ou peints, tous de format 12x18, assortis au dos de l'œuvre de mentions obligatoires et tous d'une valeur nominale de 200 couronnes. Oui, l'histoire se passe bien dans LE pays qui a dit non au merveilleux euro. Est-ce un hasard ?

Dans les premières années de ce siècle, des "billets" ont été acceptés en paiement, essentiellement pour quelques 20% des consommations dans les bars branchés de Christianshavn. L'expérience semble s'essouffler même si les billets seraient toujours acceptés dans une centaine de commerces dans le monde, presque tous au Danemark et 2 en France.

J'ai bien sûr acquis quelques "billets". Comme la très grande majorité des clients, ce fut toutefois seulement pour leur valeur de collection. On peut sourire, mais j'ai toujours pensé que les fameuses "monnaies locales complémentaires" n'avaient guère d'autre destin dans la pratique. La valeur de collection se combine cependant, dans le cas d'Artmoney, à une valeur intrinsèque, liée au travail du peintre: de l'or artistique, en somme...

J'ai encadré celui-ci, parce qu'il résume assez bien la philosophie du système...

artmoney

Pourquoi cela n'a-t-il pas mieux marché ? Ne haussons pas les épaules : créer de la monnaie ex nihilo, les artistes de Copenhague ne furent pas les seuls à y songer, la BCE ou les banques commerciales le font aussi, et sans avoir le talent ou la courtoisie de s'imposer une création artistique pour cela...

En tout cas il y a ici un concept que nous retrouvons dans le système bitcoin : l'unicité, l'originalité de chaque unité, et... beaucoup de travail !

Une autre idée, bien plus féconde, qu'eurent en premier les artistes et les collectionneurs c'est de rendre chaque œuvre traçable.

la vente ContiLe meilleur moyen de savoir si vous avez un vrai Titien, un vrai Rembrandt... c'est de connaître son histoire depuis l'atelier.

Les catalogues de Musées (au moins 200 pour le seul Musée du Louvre depuis 1793) s'avèrent ici moins utiles que les catalogues des collections privées puisque leurs pièces sont encore susceptibles d'être mise en vente. Ces catalogues existent depuis le 17ème siècle.

Mais il faut surtout citer les catalogues des grandes ventes, des successions de collectionneurs (comme la vente à la mort du prince de Conti en 1777), les catalogues des ventes aux enchères conservés depuis le 18ème siècle...

Tous ces catalogues forment autant de blocks validés, certifiés (les commissaires priseurs sont officiers ministériels), même si leur chaînage laisse évidemment à désirer.

Souvent la "cote" d'un artiste se soutient d'autant mieux que sont disponibles ses archives et que la recension exhaustive de ses œuvres et l'informatisation des données le concernant et de tout ce qui permet d'entretenir un catalogue raisonné sont avancées. Ainsi l'incapacité où se trouvent les experts de savoir ce qui est vraiment de Salvador Dali (la rumeur voulant qu'il ait même laissé quantité de papier blanc déjà signé de sa main) affecte quand même durement sa cote. L'auteur des montres molles a dû songer aux monnaies fondantes !

De même, pour en rester aux surréalistes, la cote de Roberto Matta souffre de l'absence d'un catalogue raisonné. Au contraire, celle de Wifredo Lam bénéficie clairement de l'important effort entrepris par son épouse et ses héritiers qui ont établi un catalogue raisonné de son œuvre.

Lam, pour les réfugiés espagnols

Lam, mort en 1982, a son site; mort 20 ans plus tard, Matta n'en a pas.

A partir de 1959, un artiste découvreur comme Hans Hartung, créateur du mouvement de l'abstraction lyrique, tint lui-même de son vivant un vaste catalogue de ses propres œuvres et entreprit de les rendre traçables. Aujourd'hui, une fondation gère archives, catalogues, réseaux d'experts. Elle est en mesure de délivrer des certificats d'authenticité mais aussi de faire saisir de (rares) faux. De telles entreprises, grandement facilitées par l'essor de l'informatique, font aujourd'hui référence.

L'apparition des registres de type blockchain donne tout naturellement une nouvelle jeunesse à de telles entreprises. Si des artistes ont été parmi les premiers à accepter le bitcoin tant comme source d'inspiration (lire dans Coindesk ) qu'en paiement (voir des sites comme art4bitcoin, cointemporary)], on voit aujourd'hui une entreprise comme la start-up berlinoise ascribe offrir des solutions nouvelles pour les artistes, qu'il s'agisse de signer des œuvres d'art numériques, d'en éditer des certificats d'authentification, d'en maintenir un catalogue, de les tracer, de les partager ou encore de gérer des éditions en séries limitées.

Ceci me paraît, à l'orée d'une ère fondamentalement différente - parce que les aventures ont et auront lieu dans un espace numérique - infiniment plus prometteur que les bricolages consistant à implémenter sur la blockchain (donc dans le cyber-espace) des objets conceptuellement issus du titre-papier (en France : cadastre napoléonien ou loi sur les sociétés de la fin du 19ème).

J'avais noté que, dans l'art des choses idéales, l'adoption par les artistes, vers la fin du 15ème siècle, des mathématiques de la perspective avait été concomitante de la taille du diamant, créatrice de richesses nouvelles et fabuleuses. Il faut toujours suivre les artistes...



Pour aller plus loin :

  • le site pour investir avec émotion de Michel Santi, ancien trader et amateur d'art, que je remercie par ailleurs vivement de son accueil et de ses utiles indications.
  • un article de l'Usine digitale sur l'apport de la blockchain à l'authentification
  • Une vidéo sur l'histoire d'Artmoney qui insiste sur la dimension communautaire de la monnaie

37 - Bitcoin, une monnaie en chocolat ?

December 24th 2015 at 07:35

Je voudrais en ce temps de fête parler de chocolat et de monnaie. Non pour de longues et savantes considérations sur l'usage monétaire de cacao par les Mayas et les Aztèques, ou pour ironiser sur la pièce en chocolat vénézuélienne qui vaut plus cher que la "vraie", mais en me demandant simplement d'où vient l'usage de faire des (fausses) pièces de monnaie en chocolat, et pourquoi en chocolat plutôt qu'en sucre candi, en réglisse ou en chewing-gum.

une monnaie de chocolat

On verra que le choix d'une "pièce bitcoin" par les artisans chocolatiers serait particulièrement approprié !

D'où vient cet usage ? La chose n'est pas claire.

saint nicolasUne tradition le rapporte à la légende du bon saint Nicolas. Celui-ci, de son vivant, était évêque de Myre en Anatolie. Sa vie et sa légende sont extrêmement riches l'une et l'autre. Cet homme charitable faisait l'aumône en toute discrétion, et pour cela, donnait volontiers aux enfants.

Bien avant le Père Noël, il aurait grimpé sur un toit pour lancer des piécettes par la cheminée, lesquelles seraient tombées dans une chaussure mise à sécher. Ayant, comme on sait, sauvé trois petits enfants destinés au saloir, ou les ayant ressuscités selon les récits, il devint le protecteur des enfants qui, dans certaines contrées, reçoivent des cadeaux au matin de sa fête, le 6 décembre. La Belgique et son chocolat comptant parmi les pays qui entretiennent cette tradition, je me suis dit que tout se tenait.

Sauf ...que les pièces apparaissent aussi dans la tradition juive, pour la fête de Hanukkah ! La tradition remonterait ici au judaïsme polonais du 17 ème siècle. On donnait en effet des petites pièces aux enfants, à charge pour eux d'en redonner (tout? partie?) à leurs professeurs. On a là une forme de charité discrète, de nouveau : les jeunes juifs pauvres demandaient ces piécettes à leurs bienfaiteurs, et les apportaient au maître qu'ils auraient difficilement pu payer sans cela.

monnaies de Hanoukkah

La monnaie (gelt en yiddish) de Hanukkah, comme celle de saint Nicolas, fut un jour transformée en chocolat. Mais les hommes pieux aiment à trouver des raisons sublimes à leur charité comme à leur gourmandise. On se souvint donc que les Maccabées ou leurs descendants avaient fêté leur victoire sur les Grecs par une émission monétaire. Cela attestait nettement du caractère juif de la pièce en chocolat...

loftsMais pourquoi en chocolat ? C'est en Amérique que les pièces d'Hanukkah se seraient, dans les années 1920 réinventées en gourmandise à l'initiative de la maison Loft's. Mais là... on retourne chez les chrétiens. Car Rabbi Debbie Prinz (qui semble avoir fait des recherches plus pointues que les miennes) pense que le chocolatier aurait puisé son inspiration chez... les chocolatiers belges. Nous y revoilà !

Quant à Loft's, la marque devait fusionner quelques années plus tard avec... Pepsi, le grand rival de Coca-Cola qui avait quant à lui, comme on sait, réinventé le Père Noël !

Il doit quand même y avoir un mystérieux rapport entre l'or et le chocolat : les pièces en chocolat pourraient être argentées, or elles sont presque toujours dorées. On pense tout de suite à la Suisse. A Neuchâtel, où Philippe Suchard, le premier chocolatier industriel, développa à partir de 1826 son impressionnante usine, se trouve aussi la principale fonderie d'or du pays, Metalor, implantée là une vingtaine d'année plus tard.

Qu'est-ce que ces histoires nous apprennent ?

L'expression de monnaie en chocolat désigne parfois, bien à tort, la monnaie de singe. Bref, quelque chose qui n'aurait pas de valeur et permettrait plus ou moins de contourner l'obligation de payer. En réalité cette douceur en forme de monnaie rappelle que la monnaie peut être donnée avec douceur. Avec tact, avec délicatesse.

Alors que nos gouvernants n'envisagent plus notre sécurité qu'à travers une surveillance pathétiquement inefficace de nos petites dépenses, que le marketing de la terre entière veut analyser notre panier à provisions, que les ONG elles-mêmes fichent leurs donateurs pour les importuner par téléphone ensuite... la période des fêtes nous invite à réfléchir sur une forme d'anonymat qui est celle non de la fraude ou du crime mais de la pudeur et de la délicatesse.

Dire à un petit enfant que c'est Saint Nicolas ou le Père Noël qui lui apporte ses cadeaux, c'est le dispenser d'avoir à en remercier quiconque. C'est donner sans se glorifier et c'est donner sans rien attendre en retour. A côté de l'échange marchand classique, et différent du cycle du don décrit par Marcel Mauss (donner, recevoir, rendre) il y a le don par la cheminée, le don en liquide dans la main d'un enfant.

bititMonnaie pseudonyme, le bitcoin est le moyen idéal de donner avec délicatesse. De donner à une ONG, à un ami proche ou lointain, à quelqu'un qui afficherait sa détresse, à un adolescent un peu rebelle. Je sais bien, tout cela est marginal. Mais cela permet d'ouvrir les yeux sur certains aspects de ce qu'est le secret, l'anonymat...

En ce sens le bitcoin mérite d'être célébré en période de Noël. Nombre d'entrepreneurs, comme ceux de Bitit, proposent d'ailleurs des solutions pour offrir des bitcoins à ses proches.

Le bitcoin, comme l'or, entretiendra-t-il un rapport mystérieux avec le chocolat ? Il est évidemment bien trop tôt pour le dire. Mais il y a un indice, pour ceux qui ne croient pas aux coïncidences fortuites. À Neuchâtel, la principale plateforme suisse de négoce de bitcoin s'est implantée, juste sur l'aqueduc de Serrières, dans une ancienne annexe de Suchard récemment réhabilitée... C'est troublant, non ?

du chocolat au bitcoin

Plusieurs chocolatiers ont déjà, en tout cas, flairé la nature profondément enfantine du bitcoin et sauté avec finesse sur cette nouvelle opportunité de contrefaçon monétaire !

un bitcoin en chocolat

JOYEUX NOÊL À TOUS !

Pour aller plus loin :

26 - Bitcoin : des espèces qui ne montent pas au nez

July 25th 2015 at 18:24

La piste des sardines

J'ai écrit dans un papier sur le Bitcoin, le Grexit et les faiseurs de systèmes qu' en dernier ressort bien des objets standards et fongibles peuvent servir d’étalon voire d’instrument de paiement . Je faisais profiter mon lecteur du conseil que m'avait jadis donné un vieil homme avisé :  en cas de guerre, mon petit, les boites de sardines se bonifient . Il ajoutait, superbe mais pratique:  et ça s’empile facilement . Il faut en parler aux Grecs.

sardines grecques

L'argot est comme une mémoire vivante de ces situations de précarité collective. Que l'on travaille pour des clous, pour des clopes, ou pour des peaux de lapins, c'est toujours pour des objets ayant une utilité intrinsèque, relativement standards et fongibles que l'on travaille. La langue anglaise a d'autres références dont to earn peanuts.

On peut certes payer avec des cacahuètes comme monnaie de singe. Reste un problème que la nature de l'objet ne résout jamais. C'est celui de la confiance non en la cacahuète échangée mais dans le singe partenaire de l'échange...

Les cacahuètes et autres produits d'épicerie

L'autre jour la présidente de l'association des banques grecques, par ailleurs ancienne professeur d'économie aux universités de Yale et de Londres, a lancé un appel aux clients pour qu'ils rapportent leur argent en banque - Banks are absolutely trustworthy - appel qui a fait rire tout le pays.

cacahuetes grecquesParmi les réactions rapportées par la presse, l'une évoque ainsi la chose : les banques ne reverront jamais mon argent, je préfère acheter des tonnes de cacahuètes avec ! La solution (illégale selon Monsieur Sapin) est un peu rudimentaire si on la prend au pied de la lettre. Car la cacahuète, si elle peut servir de moyen de "petit paiement" (bien que non divisible, elle est utile et fongible), ne se conserve pas forcément plus de quelques semaines. Il faudrait prévenir les Grecs.

L'étude de la "grande famine monétaire" qui régna au XVème siècle, et que j'ai déjà abordée ici, est une mine d'idées sur ce qui peut servir de monnaie quand on n'a plus de monnaie. Pratiquement aucune des idées exhumées pour la Grèce n'a pas déjà servi à cette époque. Les tax scrips existent déjà sous le nom de scuxe à Gênes ou de note debiti communis à Milan. La cacahuète n'est pas encore arrivée de son Amérique tropicale... mais le poivre sert couramment, et même dans les contrats qui précisent ou l'équivalent en poivre. Le poivre, lui, se conserve en grains plusieurs années. Il faut le suggérer aux Grecs.

le poivre

En gros sacs ou en sachets, les épices ont la fluidité (la liquidité pourrait-on dire) et l'anonymat des métaux précieux. Certaines, comme le safran, valent leur poids d'or.

Il reste quelque chose du paiement en poivre et en épices dans notre vocabulaire : payer en espèces, c'est en effet proprement payer en épices.

Est-ce à dire que l'on pourrait ainsi se passer de banque? J'échangeais récemment avec un de mes nouveaux lecteurs, qui m'écrivait : Que l'on ait accepté "durant quelques heures" de la pyrite comme moyen de paiement en lieu et place de l'or nous rappelle bien que, en des temps d'impecuniosité comme d'hyperinflation, la monnaie, au-delà de sa valeur intrinsèque, reste une convention. Et de ce fait, comme il me le signale, il y avait déjà eu, depuis des années, des citoyens grecs développant des monnaies "alternatives", souvent appuyés sur des SEL (Systèmes d'échanges locaux). Notamment une expérience à Volos. Mon lecteur ajoutait que ce système, plus proche il est vrai du troc que d'une monnaie, partage cependant avec le bitcoin la faculté de "désintermédier" les échanges économiques.

Le SEL (une pincée, pas davantage)

C'est là que le bât blesse. Un troc, un SEL, une monnaie locale, tout cela est difficilement scalable comme on dit de nos jours. De telles expériences de désintermédiation sont éphémères, car elles se heurtent à une dure réalité. Cette réalité, c'est la difficulté d'étendre la confiance au delà d'un cercle étroit et de faire respecter les obligations sans contrainte légale.

L'open source permet certes d'imaginer des solutions. Ainsi le système TEM créé en 2012 à Volos devait permettre aux utilisateurs de la monnaie locale d’accéder à la liste complète des acheteurs et des vendeurs ainsi que de noter les autres membres après chaque transaction. Les transactions avaient lieu sous forme de virements d’un compte utilisateur à un autre, comme par chèques, mais pour éviter la fraude et assurer la transparence, les soldes de chaque utilisateur étaient archivés dans une base de données accessible à tous.

TEM de Volos

La technique a encore progressé depuis 2012. Elle peut considérablement aider le commerce en monnaies locales : il suffit d'implémenter ces monnaies sur des plateformes de paiement avec des applications mobiles. La technique peut aider le commerce en poivre en définissant toute chose durable et fongible comme une quasi-monnaie. Elle peut même aider le troc du poivre contre les sardines par des mécanismes issus des sites de rencontres, couplés à des systèmes de virement et de compensation. Les participants peuvent acquérir une réputation et une crédibilité comme sur les sites de vente en ligne. Mais il faut se rappeler que même les plus puissants de ces sites ont du mal à gérer les conflits, dans lesquels la bonne foi n'est pas toujours évidente. Or ces sites gèrent des montants individuels limités, et ne font pas de crédit.

Aujourd'hui des Grecs rêvent de changer non de monnaie (s'ils le pouvaient ils conserveraient le plus d'euros possible !) mais de banque ou plutôt de système bancaire.

Payervices on Greek TV

Une plateforme comme Payservices fait parler d'elle sur la télévision grecque car elle prétend permettre non seulement de faire des échanges à la fois en devise officielle et complémentaire, mais de payer de mobile à mobile, ou avec une carte indépendante des réseaux Visa ou Mastercard, tout en permettant un système global et cohérent (et donc le paiement de la TVA). Au passage elle prétend se substituer avec ses tokens dénommés "eurodrachmes" à la BCE comme à la Banque Nationale. Pourquoi pas, dans une logique de collapsus total?

Les paramètres politiques restent cependant bien difficiles à définir : l'État grec aurait-il un rôle, voire un compte administrateur ? accepterait-il en paiement des impôts une monnaie complémentaire "nationale" dont la création lui échapperait ou dont les tokens seraient des tax anticipation scrips ? Cette monnaie serait-elle distribuée per capita ou bien à concurrence des soldes en euros dans les banques qui seraient défaillantes ?

Le chemin est semé d'embûches. L'expérience de Volos date de 2012, et le site internet du TEM paraît abandonné malgré les circonstances récentes. La coopération a été de courte durée. Les tensions internes, les conflits humains l'ont emporté. Les tentatives actuelles auront-elles plus de pérennité ? Il est assez intuitif de comprendre que la force coercitive d'un système doit croître en proportion du niveau des risques. Or il est également intuitif de saisir que la Grèce n'a pas atteint son niveau de déréliction sans une certaine impéritie des pouvoirs publics. Compter sur eux maintenant pour créer une forme d'ordre, c'est blesser les sentiments d'un peuple abandonné, mais aussi nier la simple réalité.

La discorde

En regard, le bitcoin n'a qu'un défaut, me semble-t-il. Il ne peut être donné, distribué comme des jetons en début de partie. Pour la plupart des utilisateurs, les bitcoins utilisés sont des bitcoins acquis. Pour une adoption plus large qu'aujourd'hui, les nouveaux venus devront l'acquérir, et sans doute pour plus cher qu'il ne vaut aujourd'hui. Ce n'est pas un token pour rire (ou pour pleurer).



Mais il a un avantage non négligeable: c'est un système qui fait régner un ordre intrinsèque indépendant de l'ordre politique. Il y a au Musée d'Anvers un magnifique Rubens, qui représente Minerve détruisant la discorde.

Rubens

Or Minerve (Athéna !) c'est cette forme grecque de Sagesse, ce miracle grec, qui fit dire à Pythagore que tout est nombre. Bitcoin, dont la devise latine est vires in numeris ne rend pas les hommes meilleurs ou plus zélés à tenir leurs engagements.

Bitcoin fait régner l'ordre sans police. Il établit une confiance en lui ( il est pérenne et utile comme le poivre) mais surtout en l'autre. La confiance qu'on lui fait ne vient pas à ce jour de sa valeur (comme pour l'or l'or) mais de la confiance qu'il inspire comme moyen de transaction. Point de discorde en bitcoinie...

Ce qui permet de se passer de César, de sa monnaie (et de ses impôts). Car ce que César pense de la population, tout le monde le sait. Elle est bien gentille la populace, mais les épices lui montent vite au nez. Qu'elle a moins joli que Cléopâtre, laquelle était une princesse grecque...

César

Pour aller plus loin :

  • Mon billet sur l'impossible adoption du bitcoin par l'Etat grec (Monnaie de siège) et ses liens en bas de page.
  • Mon billet sur le Cercle des Echos le Bitcoin, le Grexit et les faiseurs de systèmes n'a malheureusement pas été maintenu sur leur site. COnclusion: il ne faut pondre que dans son propre nid !
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