Actu-crypto

🔒
❌ About FreshRSS
There are new articles available, click to refresh the page.
Before yesterdayYour RSS feeds

La mystique de Michael Saylor

August 2nd 2026 at 20:00

Michael Saylor, le PDG de Microstrategy, est devenu extrĂȘmement populaire au sein de la communautĂ© de Bitcoin au cours des annĂ©es. Comme je l'ai expliquĂ© dans le premier article de ce diptyque, il a su se faire une place parmi les bitcoineurs, passant dans des podcasts Ă  large audience, intervenant lors des grandes confĂ©rences, attirant l'attention des mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s — si bien qu'il est devenu, en quelque sorte, une Ă©gĂ©rie de la monnaie orange.

MalgrĂ© tout, cette fascination gĂ©nĂ©rale pour le personnage m'a profondĂ©ment surpris. Je trouvais en effet mystĂ©rieux que des gens qui aimaient sincĂšrement Bitcoin, c'est-Ă -dire au-delĂ  du simple gain financier, puissent prendre cet homme au sĂ©rieux. Je m'opposais Ă©videmment Ă  ses prises de position les plus pĂ©remptoires, exprimĂ©es dans certains courts extraits d'entrevues que j'avais entendus Ă  contrecƓur. Et pourtant, n'ayant jamais fait l'effort d'Ă©couter ses longues interventions, je me persuadais que sa perspective sur la monnaie et sur Bitcoin devait prĂ©senter des qualitĂ©s insoupçonnĂ©es ; qu'elle Ă©tait semblable Ă  la pensĂ©e de Saifedean Ammous qui, malgrĂ© ses dĂ©fauts, avait le mĂ©rite de ne pas nier en bloc la proposition de valeur de l'argent liquide Ă©lectronique.

C'est pour combler ce manque de connaissance sur le discours saylorien que j'ai lu, il y a peu, The Treasury of Michael Saylor1. Il s'agit d'une anthologie publiée en 2025 qui compile les paroles les plus marquantes de Saylor prononcées dans des podcasts ou des conférences. Le contenu a été sélectionné et réorganisé par l'investisseur et éducateur Anil Patel, déjà auteur d'un Manuel du Bitcoin en 2023.

Ma premiĂšre impression, en parcourant ce livre, a Ă©tĂ© un sentiment de vide. Certes, le texte provenait d'interventions orales, et il fallait par consĂ©quent s'attendre Ă  ce que le message de fond soit dissĂ©minĂ© au fil de l'eau. Mais il m'a semblĂ© que la pensĂ©e profonde de Saylor sur Bitcoin (censĂ©e ĂȘtre mise en Ă©vidence dans cette compilation) Ă©tait peu cohĂ©rente, parfois dĂ©nuĂ©e de sens, voire complĂštement improvisĂ©e
 Lorsqu'il reste dans son domaine d'expertise, Ă  savoir la finance et la gestion d'entreprise, le PDG amĂ©ricain fait preuve de pertinence et peut nous enseigner des choses. En revanche, son discours sur la cryptomonnaie s'apparente Ă  du technobabillage : il utilise un pseudo-langage technique pour vendre ses produits, n'ayant en rĂ©alitĂ© qu'une maigre connaissance du fonctionnement du protocole Bitcoin2.

Malgré ce qu'il désire afficher, Saylor n'est pas un ingénieur ou un idéologue ; c'est un magicien. Il se sert d'un flou artistique pour créer une sorte d'aura autour de lui, source de son charisme. Tel un numérologue de la kabbale, il joue avec les chiffres pour stupéfier son public3. Tel un alchimiste, il transforme la crédulité des gens en actifs sur le bilan financier de sa société.

Le saylorisme n'est donc pas vraiment une doctrine solidement dĂ©finie, mais bien plutĂŽt une mystique, Ă  savoir un « systĂšme d'affirmations se rapportant Ă  un objet [
] auquel on attribue une sorte de vertu magique ». Et force est de constater que cette mystique saylorienne fascine les foules. C'est pourquoi il me semble essentiel de la dĂ©crypter ici, non pas pour prouver que l'homme est stupide et qu'il raconte n'importe quoi, mais pour montrer que l'esprit de ses propos est indubitablement antithĂ©tique Ă  ce que Bitcoin reprĂ©sente.

Une vision prométhéenne de la vie

La mystique saylorienne semble compliquée par ses circonvolutions, mais elle s'éclaircit une fois qu'on comprend la logique qui la sous-tend. En particulier, elle s'appuie sur un courant philosophique trÚs ancien qui rencontre de plus en plus de succÚs de nos jours. Ce courant, c'est le prométhéisme, pour lequel la technologie est une force libératrice qui permet aux individus de s'émanciper de leur condition. Il tire son nom du titan de la mythologie grecque Prométhée, qui aurait dérobé le feu sacré aux dieux de l'Olympe pour en faire don aux hommes, leur enseignant par ce biais l'intégralité des arts et des techniques, et qui aurait été condamné par Zeus à la torture perpétuelle en conséquence à cet acte4.

PromĂ©thĂ©e apportant le feu Ă  l'humanitĂ©, tableau (recadrĂ©) de Heinrich FĂŒger, 1817.

Michael Saylor adhĂšre tout Ă  fait Ă  cette conception de la vie, voyant d'un bon Ɠil l'accroissement des moyens techniques. Et cette perspective se manifeste dans sa vision de Bitcoin. Par exemple, il considĂšre que le progrĂšs de la civilisation a dĂ©coulĂ© dans l'histoire de sa capacitĂ© Ă  canaliser l'Ă©nergie — de la domestication du feu Ă  la maitrise de la fission nuclĂ©aire, en passant par l'exploitation du pĂ©trole — et que la cryptomonnaie comme une amĂ©lioration de cette capacitĂ©.

Saylor va ainsi jusqu'Ă  comparer directement Satoshi Nakamoto, le crĂ©ateur de Bitcoin, au titan PromĂ©thĂ©e. Pour lui, Satoshi a « offert un cadeau » au monde en mettant au point son systĂšme, et doit par consĂ©quent ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un demi-dieu. Il dit ouvertement :

« Satoshi est une figure spirituelle au sein de la communauté Bitcoin ; il est l'équivalent de Prométhée. Prométhée nous a donné le feu ; Satoshi nous a donné la monnaie. Bitcoin est la premiÚre monnaie parfaite de l'histoire de l'humanité. »

Au-delĂ  de cette rĂ©vĂ©rence envers PromĂ©thĂ©e, Saylor s'inspire de pensĂ©es qui sont trĂšs clairement promĂ©thĂ©ennes dans leur nature. La mystique saylorienne s'incrit ainsi dans l'objectivisme, philosophie de la romanciĂšre libĂ©rale Ayn Rand, qui exalte l'hĂ©roĂŻsme, l'Ă©goĂŻsme rationnel et l'entrepreneuriat capitaliste. Le promĂ©thĂ©isme transparait clairement dans les Ɠuvres de l'autrice, oĂč on retrouve des rĂ©fĂ©rences directes au titan5.

Le PDG de MicroStrategy a particuliĂšrement Ă©tĂ© marquĂ© par La GrĂšve, roman publiĂ© en 1957 aux États-Unis sous le titre Atlas Shrugged. Ce livre met en scĂšne des ingĂ©nieurs qui font sĂ©cession de la collectivitĂ© socialiste sclĂ©rosĂ©e dont ils supportent la charge, en se rĂ©unissant dans le « Canyon de Galt », une vallĂ©e situĂ©e au milieu des montagnes Rocheuses et dissimulĂ©e par un dispositif technique de rĂ©fraction lumineuse. Saylor, lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society6 en 2022, a ainsi rendu hommage Ă  l'Ɠuvre :

« Les histoires d'Ayn Rand traitent de la lutte de l'individu contre le collectif, et elles sont captivantes. Quand j'ai lu La GrÚve pour la premiÚre fois, je n'ai pas pu lùcher le livre. J'y ai consacré 12 heures par jour, puis 14, et puis 16. La nature humaine ne change pas : cette lutte existait il y a 100 000 ans ; elle existe encore aujourd'hui. Ce qui change, c'est la technologie. »

Michael Saylor lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society en 2022 (source : The Atlas Society)

Enfin, Michael Saylor a aussi Ă©tĂ© largement influencĂ© par l'auteur de science-fiction Robert Heinlein, qui est connu pour avoir Ă©crit Starship Troopers et dont la vision du monde est proche du promĂ©thĂ©isme7. Le PDG de MicroStrategy en a lu tous les romans, dont RĂ©volte sur la Lune (1966) qu'il a dĂ©clarĂ© ĂȘtre « l'un de ses livres prĂ©fĂ©rĂ©s ». Ce dernier livre raconte la guerre d'indĂ©pendance menĂ©e par la colonie lunaire de Luna contre la Terre, qui est remportĂ©e Ă  l'aide d'un systĂšme balistique gĂ©rĂ© par une intelligence artificielle (nommĂ©e Mike). Heinlein y prĂ©sente des idĂ©es trĂšs libertariennes : on y retrouve notamment l'adage selon lequel « un repas gratuit ça n'existe pas8 », c'est-Ă -dire que la plupart des choses prĂ©sentĂ©es comme « gratuites » sont en rĂ©alitĂ© payĂ©es par quelqu'un d'autre, comme les services publics. Et Ă  nouveau il y a cette idĂ©e que la maitrise technique permet de retrouver sa libertĂ© en faisant sĂ©cession.

Pour Michael Saylor, Bitcoin correspond ainsi trĂšs exactement au projet promĂ©thĂ©en, ce que des bitcoineurs hellĂ©nisants ont remarquĂ© bien avant lui, comme Andreas Antonopoulos (dĂšs 2013) ou Jacques Favier. Mais contrairement Ă  Antonopoulos, Saylor a son interprĂ©tation particuliĂšre de la façon dont Bitcoin doit libĂ©rer le monde du joug de Zeus


L'énergie et la thermodynamique

Conformément à sa philosophie prométhéenne et à son court passé d'ingénieur, Michael Saylor voit le monde sous l'angle de la science et de la thermodynamique. La notion d'énergie, qui est centrale en physique, revient constamment dans son discours, y compris concernant la cryptomonnaie. Entre autres, il considÚre que le bitcoin constitue de l'« énergie numérique », à l'instar de l'acier qui est une « forme métallique d'énergie » et du pétrole qui représente une « forme liquide d'énergie ».

Cette affirmation est plus une image qu'autre chose, car le bitcoin n'a aucun lien direct avec l'énergie. Certes, le réseau est sécurisé par un procédé impliquant une consommation d'électricité dans le monde réel ; mais l'unité de compte n'a jamais été adossée d'une quelconque maniÚre à l'énergie consommée pour la créer. Satoshi Nakamoto avait d'ailleurs déjà réfuté cette idée à son époque, expliquant que le bitcoin n'était pas « stable par rapport à l'énergie ».

Bien entendu, on pourra argĂŒer que cette mĂ©taphore permet d'expliquer les bonnes propriĂ©tĂ©s monĂ©taires que les marchandises possĂšdent habituellement en tant que produits standardisĂ©s (et que le bitcoin prĂ©sente). Sauf qu'elle prend une place prĂ©pondĂ©rante dans ses propos, et qu'elle justifie toutes les aberrations. Par exemple, Saylor considĂšre qu'il ne peut pas y avoir de monnaie sans dĂ©pense Ă©nergĂ©tique et que (faisant Ă©cho au bon mot du banquier J. P. Morgan sur l'or) tout le reste constitue du crĂ©dit. Pour lui :

« Une monnaie sans énergie, c'est du crédit. Des marchandises sans énergie, ce sont des bons d'achat. Dans le cyberespace, un objet sans énergie est une représentation. Si on a un objet et qu'il n'y a pas d'énergie, c'est comme l'ombre dans la caverne de Platon. Une personne sans énergie est un fantÎme. »

Dans ce cadre, seul le bitcoin peut constituer une rĂ©elle monnaie numĂ©rique, car la monnaie des banques centrales ne nĂ©cessite aucun travail pour ĂȘtre produite9. L'invocation de l'Ă©nergie sert Ă  lĂ©gitimer Bitcoin en tant que futur fondement du systĂšme Ă©conomique10.

Michael Saylor se repose aussi beaucoup sur la thermodynamique, et sur les trois lois qui la composent : la conservation de l'énergie, la croissance inéluctable de l'entropie et l'émergence de structures auto-dissipatives. Dans son discours, il assimile Bitcoin à un systÚme physique stable, insensible aux perturbations extérieures. Cette allégorie l'amÚne à présenter la hausse du prix du bitcoin comme une nécessité quasi scientifique. Il explique que miser sur le bitcoin équivaut à placer son argent sur le second principe de la thermodynamique, et donc que c'est un pari sûr :

« Quand on place son argent Ă  la banque et qu'on le garde sous forme de monnaie fiduciaire, on le prĂȘte Ă  un État. Quand on investit son argent dans une action, on le prĂȘte Ă  l'Ă©quipe de direction d'une entreprise. Quand on met son argent dans un immeuble, on le prĂȘte au maire d'une ville. Quand on utilise son argent pour acquĂ©rir une Ɠuvre d'art, on le prĂȘte et on l'investit dans une culture. Quand on achĂšte effectivement du bitcoin, on prĂȘte son argent aux seigneurs de l'Entropie et aux dieux du Chaos. Sur quoi parie-t-on ? On parie que le chaos surpassera les villes, les entreprises, les pays et les cultures. »

Une certaine conception de l'inflation

Toute la démarche de Michael Saylor vis-à-vis de Bitcoin est, comme on l'a vu dans le premier article de ce diptyque, de parvenir à conserver sa richesse malgré les évÚnements extérieurs. Et l'un des éléments qui l'ont amené à la cryptomonnaie est la menace de la hausse généralisée des prix, ou la baisse de la valeur de la monnaie courante, alias l'inflation. Toutefois, il a une conception particuliÚre de ce phénomÚne.

D'abord, il définit l'inflation comme un « vecteur » et pas un « scalaire », une maniÚre mathématique de dire qu'il s'agit d'une variation à plusieurs dimensions. Comme il l'explique :

« Lorsqu'on imprime plus d'argent, l'inflation ne se répartit pas de façon uniforme. On ne peut pas vraiment la réduire à un simple chiffre ; il s'agit plutÎt d'un vecteur. »

Il est en effet incorrect de résumer l'inflation à un seul paramÚtre, comme le fait le monde officiel avec l'indice des prix à la consommation (IPC), qui prend en compte le prix moyen d'un panier de marchandises. Le prix des pommes varie différemment de celui des composants informatiques ou de celui du logement dans une grande ville. De cette maniÚre, l'inflation réelle est largement sous-estimée, ce qui est une aubaine pour ceux qui sont proches de l'émission de nouvelle monnaie.

LĂ  oĂč Saylor pĂšche dans son analyse, c'est lorsqu'il assimile le gonflement des prix Ă  la crĂ©ation monĂ©taire. À ses yeux en effet, « la monnaie courante perd 7 % de sa valeur par an », chiffre qui correspond au taux annualisĂ© d'Ă©mission monĂ©taire dans les pays occidentaux et Ă  l'augmentation moyenne du S&P500, l'un des trois principaux indices boursiers amĂ©ricains. Par consĂ©quent, pour lui, « si on gagne moins de 7 % sur ses investissements, on s'appauvrit ».

Saylor fait ainsi abstraction de la croissance Ă©conomique, qui compense en partie la perte de pouvoir d'achat qui aurait lieu si la richesse totale restait la mĂȘme. Certes, les banquiers centraux profitent largement de leur statut d'Ă©metteur, mais ça ne veut pas dire que l'Ă©mission de nouvelle monnaie se rĂ©percute toujours sur les prix. Dans l'hypothĂšse oĂč on crĂ©erait Ă  la fois deux fois plus d'argent et deux fois plus de biens et services dans une Ă©conomie, les prix resteraient Ă  peu prĂšs les mĂȘmes.

Cette erreur tĂ©moigne nĂ©anmoins d'une chose importante chez Michael Saylor : sa mentalitĂ© de compĂ©titeur. On devine qu'il estime, en un sens, que stagner c'est rĂ©gresser. Sa philosophie correspond Ă  une transcription en Ă©conomie de l'hypothĂšse de la Reine rouge, hypothĂšse biologique qui postule que l'Ă©volution permanente d'une espĂšce est nĂ©cessaire pour maintenir son aptitude face aux Ă©volutions des espĂšces avec lesquelles elle coĂ©volue11. Saylor se trouve dans un monde effrĂ©nĂ© oĂč il faut sans cesse progresser pour ne pas se faire distancer par les autres. Il veut non seulement prĂ©server sa richesse, mais aussi son rang dans la sociĂ©tĂ©.

Le bitcoin comme capital numérique

Le capital est un bien qu'on emploie Ă  la production d'un autre bien. Lorsqu'il s'agit d'une somme d'argent, il faut que l'investissement de cette somme gĂ©nĂšre un intĂ©rĂȘt. Le capital est de cette maniĂšre une façon de crĂ©er de la valeur. Et il constitue ainsi un atout majeur pour conserver sa position Ă©conomique.

Michael Saylor a une conception multiple de Bitcoin. À ses yeux, ce n'est pas une monnaie courante (currency) qui serve de moyen de paiement dans la vie de tous les jours ; il rĂ©serve cette fonction au dollar et Ă  ses dĂ©rivĂ©s. C'est, en revanche, Ă  la fois un genre de marchandise, un type de propriĂ©tĂ©, une forme d'Ă©nergie et, surtout, une sorte de capital. Il pense que le bitcoin constitue du capital numĂ©rique vouĂ© Ă  gĂ©nĂ©rer un revenu qui ressemble Ă  un intĂ©rĂȘt, issu de son apprĂ©ciation en prix qu'il estime ĂȘtre de 29 % par an, et ceci pour toujours.

RĂ©plique emblĂ©matique de Michael Saylor Ă  Laura Shin : « Ça va monter pour toujours, Laura  » (source : Youtube)

Selon lui, l'achat de bitcoins est un jeu Ă  somme positive contrairement aux jeux d'argent : « Bitcoin est le seul jeu du casino oĂč l'on peut tous gagner. » De cette maniĂšre, une baisse est un contretemps, voire mĂȘme une opportunitĂ©. Dans son esprit, la volatilitĂ© est en effet un signe de vitalité ; plus encore, c'est « un cadeau fait aux fidĂšles ».

Cette conviction presque mécanique dans la rente perpétuelle issue du bitcoin l'amÚne logiquement à préconiser non seulement d'en acheter, mais aussi d'emprunter de l'argent pour en acheter. Il le dit clairement :

« Ce qu'on veut, c'est emprunter de l'argent pour une durĂ©e de 10 ans ou plus, et on aimerait obtenir un taux d'intĂ©rĂȘt infĂ©rieur Ă  10 %. [
] Si on a eu l'intelligence de contracter un crĂ©dit immobilier sur 30 ou 20 ans Ă  3 ou 4 % pour acheter du bitcoin, on est un gĂ©nie de la finance. Ce n'est pas compliqué : on Ă©change un coĂ»t du capital de 3 ou 4 % contre un rendement de 29 % sur ce capital. »

Saylor considĂšre que l'invention de Bitcoin a ouvert une brĂšche dans le systĂšme financier traditionnel. Par l'intermĂ©diaire de l'effet de levier, n'importe qui peut ainsi profiter des avantages de l'ancien monde reposant sur la monnaie fiat et le crĂ©dit, tout en ayant un pied dans le nouveau monde reposant sur le « capital numĂ©rique ». Il s'agit de la thĂšse d'investissement derriĂšre l'activitĂ© de MicroStrategy (renommĂ©e Strategy₿ depuis lors), qui s'est endettĂ©e considĂ©rablement pour se construire un trĂ©sor en bitcoins reprĂ©sentant 55 milliards de dollars aujourd'hui.

Toutefois, cette conception du bitcoin comme capital est un sophisme Ă©conomique. Peu importe combien de fois Saylor le rĂ©pĂšte, le bitcoin n'a rien d'un capital : c'est une monnaie de base. Sa premiĂšre monĂ©tisation a certes provoquĂ© une rĂ©guliĂšre croissance du prix (au rythme des diffĂ©rents halvings), mais le pouvoir d'achat du bitcoin n'a aucune raison d'augmenter comme il l'a fait par le passĂ©. À terme, il se stabilisera, et seule la « dĂ©flation naturelle » persistera. Comme l'expliquait Satoshi Nakamoto Ă  son Ă©poque :

« Les bitcoins ne rapportent aucun dividende et n'offrent aucune perspective de dividende futur ; ils ne s'apparentent donc pas à des actions. Ils ressemblent plus à des objets de collection ou à des marchandises. »

Michael Saylor est un homme insensĂ© qui a bĂąti sa maison sur du sable, dont les fondations s'effondreront lorsque la tempĂȘte arrivera. Comme pendant la bulle Internet, il mise tout sur l'engouement suscitĂ© par son charisme ; une fois l'envoutement dissipĂ©, la chute sera vertigineuse.

La conservation personnelle et confidentielle

Un autre Ă©lĂ©ment de la mystique saylorienne est la position ambigĂŒe entretenue Ă  l'Ă©gard de la conservation personnelle (self-custody) et de la confidentialitĂ© (privacy). Saylor prĂ©tend respecter ces valeurs, mais dans les faits ne prend jamais leur parti : ni en paroles, ni en actes.

D'une part, il est naturellement partisan de l'intermĂ©diation par les institutions financiĂšres. Son discours est le symptĂŽme du retournement qui s'est lentement fait depuis la publication du livre blanc en 2008. Dans la premiĂšre phrase du document fondateur, Satoshi Nakamoto rĂ©sumait la raison d'ĂȘtre de Bitcoin Ă  la possibilitĂ© pour les paiements en ligne « d'ĂȘtre envoyĂ©s directement d'une partie Ă  l'autre sans passer par une institution financiĂšre ». Aujourd'hui, les grands financiers comme Michael Saylor et Larry Fink prĂŽnent une conservation par l'intermĂ©diaire d'une institution, relĂ©guant la conservation personnelle au second plan.

On peut supposer que Saylor est de bonne foi, croyant que Bitcoin ne peut plus ĂȘtre attaquĂ© frontalement. Ainsi, lorsque la podcasteuse nĂ©ozĂ©landaise Madison Malone lui parle de la possibilitĂ© d'une confiscation des bitcoins par les autoritĂ©s (comme l'Ordre exĂ©cutif 6102 l'avait fait pour l'or aux États-Unis en 1933), il qualifie cet argument de « mythe » et de « cliché » propagĂ© par les « crypto-anarchistes paranoĂŻaques ». De plus, il rejette la faute sur ces derniers jugeant qu'ils accroissent le risque de saisie par leur existence mĂȘme, car ils « nient l'autoritĂ© de l'État », « refusent de payer des impĂŽts » et « ne respectent pas les obligations dĂ©claratives ». Il prĂ©cise :

« En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, le risque est plus Ă©levĂ© lorsqu'on considĂšre que ceux qui dĂ©tiennent l'actif sont des entitĂ©s privĂ©es non rĂšglementĂ©es. En revanche, quand ce sont des entitĂ©s rĂšglementĂ©es cotĂ©es en bourse comme BlackRock, Fidelity, JP Morgan et State Street Bank qui dĂ©tiennent l'actif, [
] il est impossible que l'intĂ©gralitĂ© des sĂ©nateurs et des dĂ©putĂ©s saisissent les actifs de Fidelity, BlackRock ou Vanguard, car c'est lĂ  que sont placĂ©s tous leurs fonds de retraite. »

D'autre part, Michael Saylor s'oppose complÚtement à la confidentialité sur la chaine de Bitcoin, qui est pourtant un élément essentiel de la cryptomonnaie12, le réservant aux réseaux construits en surcouche. Il explique ainsi :

« Si Bitcoin consacrait toute son Ă©nergie Ă  dĂ©velopper sa confidentialitĂ© et qu'il se faisait connaitre comme un rĂ©seau offrant l'anonymat le plus total, ça risquerait de lui ĂȘtre prĂ©judiciable. En effet, il ne faudrait pas que l'État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain considĂšre que Bitcoin offre une confidentialitĂ© totale : Ă  ce moment-lĂ , il deviendrait l'outil parfait pour le blanchiment d'argent, serait considĂ©rĂ© comme un ennemi, et devrait ĂȘtre arrĂȘtĂ©. [
] Il n'y a aucune chance que cent mille milliards de dollars affluent dans le bitcoin si son utilisation va directement Ă  l'encontre des intĂ©rĂȘts d'un État qui y participe. On ne souhaite pas ĂȘtre aussi efficace. »

Saylor a confirmĂ© cette position en 2024 en restant silencieux vis-Ă -vis de l'arrestation des fondateurs de Samourai Wallet par l'État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain. Ces derniers proposaient une solution de mĂ©lange de piĂšces, appelĂ©e Whirlpool, qui permettait aux utilisateurs d'accroitre la confidentialitĂ© de leurs bitcoins. Elle servait Ă  des particuliers soucieux de leur vie privĂ©e, mais aussi (Ă©videmment) Ă  des criminels purs et simples. Les fondateurs de Samourai Wallet — par leur dĂ©sobĂ©issance informelle, puis par leur arrestation et leur condamnation — ont, en quelque sorte, Ă©tĂ© des martyrs de la libertĂ© financiĂšre : ils ont tĂ©moignĂ© qu'il Ă©tait possible d'avoir une utilisation souveraine de Bitcoin.

Mais Saylor ne mange pas de ce pain-lĂ . Il veut gagner au change, au sens le plus matĂ©rialiste du terme, ce qui implique de ne surtout pas se sacrifier. Lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society, il exprime nettement ne pas vouloir ĂȘtre un martyr, mais un gagnant. Ainsi, il ne fera probablement jamais d'effort pour favoriser cet aspect de Bitcoin pourtant essentiel.

L'essaim de frelons

Comme nous l'avons vu, Michael Saylor n'est pas avare de métaphores, et la mystique saylorienne regorge de ce fait d'images en tous genres. L'une des plus frappantes de ces images est celle de l'essaim de frelons cybernétiques, qu'il a longtemps mise en avant sur Twitter et qu'il a évoquée à plusieurs occasions. Elle lui est venue le 18 septembre 2020, à la suite d'une « révélation » à propos de Bitcoin. Il s'est alors précipité sur le réseau social pour écrire la phrase suivante :

« Bitcoin est un essaim de frelons cybernétiques au service de la déesse de la sagesse, se nourrissant du feu de la vérité, devenant exponentiellement plus intelligent, plus rapide et plus fort à l'abri d'une muraille d'énergie cryptée13. »

On peut croire qu'il rendait par lĂ  une sorte d'hommage poĂ©tique Ă  Bitcoin et Ă  sa communautĂ© mais, comme il l'a ensuite expliquĂ©, il Ă©tait trĂšs sĂ©rieux. En effet, il ne voit pas cette image comme une « mĂ©taphore amusante » ; pour lui, « c'est littĂ©ralement un essaim de frelons cybernĂ©tiques qui ne cessent de gagner en puissance, qu'on ne peut pas Ă©liminer, [
] qui vont devenir de plus en plus intelligents, puissants et rapides », et qui « finiront par dĂ©vorer ceux qui tenteront de les arrĂȘter ». C'est le systĂšme immunitaire du rĂ©seau, qui garantit son antifragilité :

« L'antifragilitĂ© de Bitcoin rĂ©sulte donc du fait que tous les acteurs de l'Ă©cosystĂšme ressentent pareillement la mĂȘme douleur. Si le cours du bitcoin baisse, chaque dĂ©tenteur de bitcoin le ressent. Si Bitcoin est piratĂ© et tombe Ă  zĂ©ro, chaque utilisateur de Bitcoin perd toute son Ă©nergie vitale. Nous formons une sorte de ruche, oĂč nous sommes tous intimement liĂ©s les uns aux autres. Et lorsqu'une douleur est infligĂ©e, elle se propage trĂšs rapidement Ă  travers tout l'Ă©cosystĂšme. L'information circule Ă  toute vitesse. »

Illustration générée par IA reprise par Michael Saylor pour illustrer son tweet sur les frelons cybernétiques (source : Atlas Hodl'd sur Twitter)

Cependant, cette mĂ©taphore interpelle quelque peu. L'image de l'essaim, qui symbolise le caractĂšre inĂ©luctable d'une force dĂ©centralisĂ©e, n'est pas vraiment rassurante, et sonne mĂȘme comme une menace aux oreilles non averties. Saylor le sait : il connait la terreur qu'inspire cette image, qui est par ailleurs trĂšs ancienne14. Dans un podcast ultĂ©rieur, il affirme ainsi (dans une discussion sur la technologie militaire) que « ce qu'il y a de plus terrifiant » n'est pas « une crĂ©ature qui nous attaque » ou encore « une armĂ©e », mais « un essaim de frelons bioniques ».

De plus, et c'est lĂ  un Ă©lĂ©ment Ă©nigmatique, la mĂ©taphore de l'essaim de frelons avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© utilisĂ©e en relation Ă  Bitcoin par le passĂ©, et ceci par nul autre que Satoshi Nakamoto lui-mĂȘme ! En dĂ©cembre 2010, ce dernier se dĂ©solait de l'attention que WikiLeaks avait attirĂ© sur Bitcoin, estimant que Bitcoin n'Ă©tait qu'une « petite communautĂ© expĂ©rimentale encore naissante ». Dans son avant-dernier message public sur le forum, il Ă©crivait :

« Il aurait été bon d'attirer cette attention dans un tout autre contexte. WikiLeaks a donné un coup de pied dans le nid de frelons, et l'essaim se dirige maintenant vers nous. »

Par l'essaim de frelons, il désignait l'ensemble de l'appareil institutionnel, constitué des responsables politiques, des représentants parlementaires, des magistrats, des chefs de police, des journalistes des grands médias, etc. Ainsi, il en avait une appréciation négative. Si Saylor vénÚre les frelons, Satoshi les craignait profondément. Et le fait que le premier ait inconsciemment répondu au second une décennie plus tard en dit long sur l'évolution de Bitcoin au cours de cette période.

« Bitcoin est destiné à tous »

L'implication dans Bitcoin des financiers de la Silicon Valley et de Wall Street Ă  partir de 2013 a fait grincer des dents dans la communauté : pour un certain nombre de membres historiques, cette intrusion n'Ă©tait pas de bonne augure, et allait faire perdre Ă  la cryptomonnaie son caractĂšre rebelle. D'oĂč les rĂ©actions Ă©pidermiques qui s'en sont suivies. En juin 2018, par exemple, CĂžbra (le gestionnaire du site Bitcoin.org) appelait sur Twitter Ă  « repousser loin de Bitcoin ces porcs de capital-risqueurs Ă©tatistes venus de la Silicon Valley, de peur qu'ils en fassent un nouvel outil au service de l'Ă©lite mondialiste ». Toutefois, une part grandissante des bitcoineurs voyait dans cette ouverture une Ă©volution naturelle et inĂ©luctable du secteur, nĂ©cessaire pour que l'adoption de Bitcoin se diffuse au grand public. L'influenceur Vortex rĂ©pondait ainsi Ă  CĂžbra :

« Bitcoin est un mouvement pacifique qui rendra la monnaie fiat obsolĂšte ; il n'y a pas lieu de dĂ©tester tous les capital-risqueurs, car beaucoup d'entre eux sont honnĂȘtes. Bitcoin est destinĂ© Ă  tous ceux qui souhaitent l'utiliser, et pas seulement aux anarchistes. »

Cette idĂ©e s'est rapidement transformĂ©e en formule — « Bitcoin is for everyone », que nous traduisons ici par « Bitcoin est destinĂ© Ă  tous » — qui a servi Ă  lĂ©gitimer l'inclusion des financiers. De nombreux faiseurs d'opinion l'ont invoquĂ©e, dont entre autres StopAndDecrypt (alias Beautyon), Parker Lewis, Cory Klippsten et MrHodl15. Une expression apparentĂ©e est Ă©galement apparue en 2018 sous la plume de Pierre Rochard pour signifier que le systĂšme est ouvert Ă  tout le monde, y compris aux adversaires idĂ©ologiques et gĂ©opolitiques : « Bitcoin est destinĂ© aux ennemis ».

L'idĂ©e a ensuite Ă©tĂ© reprise par Michael Saylor lui-mĂȘme, qui a fait sienne la maxime « Bitcoin is for everyone » en l'utilisant comme titre de sa prĂ©sentation Ă  Bitcoin Atlantis en mars 2024. Il concluait son intervention par les paroles suivantes (qui lui ont valu une standing ovation du public) :

« La transformation numĂ©rique du capital, de l'Ă©nergie et de la propriĂ©tĂ© permet Ă  chaque individu, chaque famille, chaque entreprise, chaque État et chaque mouvement de tirer le meilleur parti de sa situation et de rĂ©aliser ses plus grandes aspirations. [
] Bitcoin est destinĂ© Ă  tous. »

Logo de l'association « Bitcoin is for Everyone » installée à Portland (source : bitcoinisforeveryone.com)

L'argument de l'ouverture se dĂ©fend : il est vrai qu'on voit parfois d'un mauvais Ɠil le fait que les personnes qu'on n'aime pas s'impliquent dans le mĂȘme rĂ©seau que nous, et cet aspect a tendance Ă  crĂ©er des tensions (comme en tĂ©moigne l'actuel conflit autour de l'inscription de donnĂ©es, ou bien le clivage gauche-droite dans la communautĂ© francophone). En rappelant que Bitcoin s'adresse Ă  tout le monde, on indique que le systĂšme ne fait pas de discrimination, malgrĂ© les animositĂ©s qui existent. On prend de la distance par rapport Ă  nos propres affects.

Et pourtant, cet argument est un piÚge. Bitcoin est ce que les gens en font : les rÚgles de consensus émanent de la communauté de personnes qui s'en servent. En accueillant de plus en plus d'institutionnels qui font passer le message que le bitcoin est titre financier numérique et qui poussent les nouveaux arrivants à passer par leur intermédiaire plutÎt que de conserver leurs propres clés privées, on affaiblit Bitcoin. La formule « Bitcoin is for everyone » est instrumentalisée pour faire passer la pilule.

Ce n'est pas parce que tout un chacun peut participer qu'il faille pour autant accueillir tout le monde Ă  bras ouverts. Quand un loup entre dans la bergerie, les moutons ne devraient-ils pas ĂȘtre mĂ©fiants16 ?

Or, dans ce contexte, Michael Saylor est bel et bien un loup. Il promeut une vision faussĂ©e de Bitcoin, le considĂ©rant comme du capital et non comme un intermĂ©diaire d'Ă©change. Il relĂšgue la conservation personnelle au second plan, ne daignant mĂȘme pas la mettre en place pour sa propre sociĂ©tĂ©. Il s'oppose frontalement Ă  la confidentialitĂ© sur la chaine de blocs pourtant essentielle Ă  la sĂ©curitĂ© des utilisateurs. Il bloque consciemment tous les changements de protocole, pourtant nĂ©cessaires au dĂ©veloppement de la programmabilitĂ©. Il appelle de ses vƓux une rĂšglementation financiĂšre stricte, Ă  base de connaissance du client et de vĂ©rifications en tous genres. Tout ce qu'il dit et fait mĂšne donc Ă  la complĂšte neutralisation de Bitcoin.

Saylor envoute les bitcoineurs en les faisant rĂȘver. Il leur explique que Bitcoin va rĂ©ussir Ă  contaminer le systĂšme de l'intĂ©rieur tel un cheval de Troie, sans que l'adoption institutionnelle ne l'affecte en retour. Il prĂ©voit que le prix va continuer encore et encore, et qu'il atteindra mĂȘme 21 millions de dollars en 2046. Pour lui, Bitcoin a dĂ©jĂ  gagné ; il ne reste plus qu'Ă  faire confiance aux banques pour assurer sa croissance.

Par cette maniÚre de fasciner son auditoire, Michael Saylor ressemble à s'y méprendre à Craig Wright, l'individu charismatique qui s'était fait passer pour Satoshi Nakamoto à partir de 2015 et qui avait réussi à créer un culte autour de sa propre version de Bitcoin (BSV). La mystique saylorienne rentre dans cette catégorie, à l'exception qu'elle est autrement plus subtile, et donc beaucoup plus efficace.

Une bonne leçon sur le compromis et la compromission

Voyant les ravages que fait le discours de Michael Saylor sur la façon dont les nouveaux arrivants perçoivent Bitcoin, on peut ĂȘtre tentĂ© de rejeter la faute sur l'homme, qui n'hĂ©site pas Ă  utiliser son charme pour parvenir Ă  ses fins. On pourrait aussi en imputer la responsabilitĂ© Ă  ceux qui lui ont donnĂ© du crĂ©dit, Ă  commencer par les podcasteurs amĂ©ricains et les organisateurs de confĂ©rences. Il serait Ă©galement possible, selon un raisonnement moins manichĂ©en, d'expliquer que le succĂšs de la mystique saylorienne parmi les bitcoineurs est le symptĂŽme d'une maladie qui s'est insinuĂ©e depuis longtemps au sein de la communauté : l'amour de l'argent. Mais cette dĂ©nonciation n'aurait probablement que peu d'influence sur le cours des choses. Les gens entendent ce qu'ils ont envie d'entendre, et seul un retour brutal Ă  la rĂ©alitĂ© leur fait comprendre la vĂ©ritĂ©, comme toujours.

La diffusion du saylorisme dans Bitcoin est néanmoins une bonne illustration de la différence entre le compromis et la compromission. Les deux sont des formes de renonciation, mais se distinguent par leur esprit. Le compromis est, avant tout, un acte extérieur : il consiste à adapter nos exigences à celles des autres, faire des concessions dans le but d'arriver à un accord commun. La compromission est, quant à elle, une démission intérieure : elle implique de modifier nos convictions profondes, de revenir sur nos principes moraux, afin de soulager la dissonance cognitive qui résulte d'une inadéquation entre nos actions et nos valeurs.

L'histoire de Bitcoin est marquĂ©e par le compromis. Satoshi Nakamoto lui-mĂȘme, pour qui Bitcoin Ă©tait une façon de « conquĂ©rir un nouveau territoire de liberté » sur le plan politique, n'avait pas une attitude profondĂ©ment hostile Ă  l'autoritĂ©. MĂȘme s'il connaissait l'importance de la confidentialitĂ©, il a renoncĂ© Ă  prĂ©senter Bitcoin comme « monnaie numĂ©rique anonyme » pour ne pas rebuter le grand public ou fĂącher le pouvoir en place. C'est dans le mĂȘme esprit qu'il a confiĂ© les rĂȘnes du projet Ă  Gavin Andresen, homme du compromis par excellence, qui aurait notamment une attitude trĂšs mesurĂ©e vis-Ă -vis de la place de marchĂ© du dark web Silk Road17.

Mais ce compromis a progressivement muté en compromission, dont Saylor est devenu l'incarnation la plus éclatante. Le débat sur la pertinence de la conservation personnelle n'aurait jamais pu avoir lieu à l'époque de Satoshi, la conservation par un tiers étant vue comme un pis-aller, « pour la petite monnaie ». Aujourd'hui, ce qui était vu comme un compromis est en train de devenir la normalité, avec les ETF indexés au bitcoin et les produits financiers de MicroStrategy.

Comment donc combattre la compromission ? Puisque le compromis est inĂ©vitable, il y a toujours une tentation de trahir nos principes pour accroitre notre confort mental. La seule maniĂšre de s'opposer Ă  cette dĂ©mission intĂ©rieure est ainsi de se souvenir, de nous rappeler pourquoi nous sommes lĂ  en premier lieu. Certes, notre position peut Ă©voluer, mais elle n'a pas Ă  ĂȘtre antithĂ©tique Ă  tout ce que Bitcoin promettait.

« Ce dont nous avons besoin, c'est d'un systĂšme de paiement Ă©lectronique basĂ© sur des preuves cryptographiques plutĂŽt que sur la confiance, qui permettrait Ă  deux parties volontaires de rĂ©aliser directement des transactions entre elles sans avoir recours Ă  un tiers de confiance. » — Satoshi Nakamoto


Notes

Cet article a été rédigé intégralement sans LLM, hormis les traductions qui ont été réalisées grùce à DeepL et dont certaines sont inspirées de celle de Jacques-Edouard Tiberghien pour Le Trésor de Michael Saylor(à paraitre). L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5, sur la base d'une photographie de Michael Saylor prise par Jason Koerner en 2023.

  1. Anil Patel, The Treasury of Michael Saylor: How Bitcoin Powers Cultures, Corporations, and Countries in the 21st Century, Yaletown Press, septembre 2025. Cette compilation remaniĂ©e devrait prochainement faire l'objet d'une traduction chez Konsensus par Jacques-Édouard de la chaine BTC Touchpoint. ↩
  2. Il a en particulier une vision floue sur la menace quantique. En 2025, au micro de Jordan Peterson, il comparait Bitcoin aux autres protocoles que sont la langue anglaise et le systĂšme dĂ©cimal, et affirmait que « si on dispose d'un programme informatique et qu'il devient vulnĂ©rable, il faut le mettre Ă  niveau », sous-entendant que c'est le logiciel qu'il faudrait modifier en cas d'attaque quantique et pas le protocole lui-mĂȘme. ↩
  3. À Prague en 2025, il prĂ©disait par exemple que le prix unitaire du bitcoin serait de « 21 millions de dollars dans 21 ans ». ↩
  4. Dans la piĂšce d'Eschyle, PromĂ©thĂ©e enchaĂźnĂ©, la titan Ă©numĂšre les bienfaits qu'il a apportĂ© aux mortels : la charpente, l'astrologie, la mathĂ©matique, l'Ă©criture, la domestication, le char Ă  deux roues, la navigation maritime, la mĂ©decine, la divination, la mĂ©tallurgie. Il conclut cette liste en disant : « En un mot, tous les arts, chez les humains, sont dus Ă  PromĂ©thĂ©e. » (vv. 505–506) Son chĂątiment est dĂ©crit par le dieu HĂ©phaĂŻstos qui, mandatĂ© par Zeus, se charge d'exĂ©cuter la peine : « Fils trop entreprenant de la sage ThĂ©mis, malgrĂ© moi, malgrĂ© toi, je vais t'attacher, avec des chaĂźnes d'airain que rien ne pourra briser, sur ce mont inhabitĂ©, oĂč tu n'entendras la voix, ni ne verras le visage d'aucun mortel ; oĂč, brĂ»lĂ© lentement par les rayons ardents du soleil, ton corps brunira. LĂ , toujours trop tard Ă  ton grĂ©, la nuit parsemĂ©e d'Ă©toiles obscurcira le jour, et trop tard le soleil sĂ©chera la rosĂ©e du matin ; car la douleur du mal prĂ©sent t'accablera sans cesse, et ton libĂ©rateur n'est pas nĂ©. » (vv. 18–27) Traduction de François-Jean-Gabriel de La Porte du Theil. ↩
  5. Dans la nouvelle Anthem : Hymne (1938), qui se dĂ©roule dans un monde futuriste oĂč l'individualitĂ© a disparu pour laisser la place au groupe et oĂč les gens n'ont plus de nom distinctif, le hĂ©ros (immatriculĂ© « ÉgalitĂ© 7-2521 ») finit par prendre le nom « PromĂ©thĂ©e ». ↩
  6. L'Atlas Society est une organisation Ă  but non lucratif, qui promeut la philosophie d'Ayn Rand aux États-Unis. ↩
  7. Les Enfants de Mathusalem (1941), qui dĂ©peint des personnages ayant acquis une longĂ©vitĂ© par l'eugĂ©nisme et qui sont persĂ©cutĂ©s pour cette raison, constitue en quelque sorte une apologie du transhumanisme par exemple. ↩
  8. En anglais : There Ain't No Such Thing As A Free Lunch (TANSTAAFL). ↩
  9. Dans l'entrevue citĂ©e, Saylor dit clairement qu'« il n'existe pas de monnaie numĂ©rique » hormis le bitcoin et que le dollar et l'euro « forment du crĂ©dit et [
] ne sont pas adossĂ©s Ă  de l'Ă©nergie ». Pourtant, la monnaie numĂ©rique Ă©mise par les banques centrales et dĂ©tenue en rĂ©serve par les banques commerciales constitue bel et bien de la monnaie de base strictement numĂ©rique, n'Ă©tant pas basĂ©e sur une relation de crĂ©dit. Le systĂšme des taux directeurs tente de reproduire le mĂ©canisme en imposant des « taux d'intĂ©rĂȘt » sur la monnaie nouvellement produite, mais il s'agit d'un dispositif de rĂ©gulation de la crĂ©ation monĂ©taire, pas d'une crĂ©ance quelconque. ↩
  10. Cette vision rappelle un peu l'argumentaire dĂ©veloppĂ© par Pierre Noizat dans son ouvrage L'Énergie, face cachĂ©e de la monnaie, publiĂ© chez Konsensus en 2024. ↩
  11. L'hypothĂšse de la Reine rouge tire son nom d'un Ă©pisode du deuxiĂšme volet d'Alice au pays des merveilles, dans lequel Alice et le personnage de la Reine rouge se mettent Ă  faire la course, et oĂč Alice remarque que les objets qui les entourent ne bougent pas. La Reine rouge lui explique alors que la physique du Pays du miroir n'est pas la mĂȘme : « Ici, vois-tu, on est obligĂ© de courir tant qu'on peut pour rester au mĂȘme endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! » (Lewis Carroll, De l'autre cĂŽtĂ© du miroir (1871), traduction libre) Cette derniĂšre citation a trĂšs judicieusement Ă©tĂ© incorporĂ©e par Anil Patel dans son anthologie des dires de Saylor. ↩
  12. La confidentialitĂ©, dĂ©crite dans la section 10 du livre blanc, est indissociable d'une conservation personnelle sereine. La liaison d'une adresse Ă  l'identitĂ© de son propriĂ©taire facilite non seulement l'application des rĂšglementations et la perception des taxes par l'État, mais aussi le vol par les criminels communs, comme la vague de sĂ©questrations de 2025–2026 en France l'a amplement dĂ©montrĂ©. ↩
  13. Ce tweet est longtemps restĂ© Ă©pinglĂ© sur son profil, jusqu'Ă  ĂȘtre remplacĂ© en avril 2026. ↩
  14. « Je sĂšmerai devant toi ma terreur, je jetterai la confusion chez tous les peuples oĂč tu pĂ©nĂ©treras, et je ferai dĂ©taler tous tes ennemis. J'enverrai devant toi des frelons qui chasseront les Hivvites, les CananĂ©ens et les Hittites devant toi. » — Ex 23:27–28. On peut aussi penser Ă  l'infestation des moustiques, Ă  l'envahissement par les taons ou aux nuĂ©es de sauterelles qui font partie des 10 plaies d'Égypte. ↩
  15. La formule a aussi Ă©tĂ© utilisĂ©e comme titre d'un livre Ă©crit par la podcasteuse Natalie Brunell en 2025. ↩
  16. « MĂ©fiez-vous des faux prophĂštes, qui viennent Ă  vous dĂ©guisĂ©s en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces. C'est Ă  leurs fruits que vous les reconnaĂźtrez. Cueille-t-on des raisins sur des Ă©pines ? Ou des figues sur des chardons ? » — Mt 7:15–16. ↩
  17. Sans ĂȘtre favorable Ă  Silk Road, Gavin Andresen a dĂ©fendu l'utilisation anonyme de Bitcoin. En juin 2011, Ă  la suite de l'intervention du sĂ©nateur Chuck Schumer accusant la cryptomonnaie de faciliter le blanchiment d'argent et le trafic de drogue, il Ă©crivait sur son blog : « Personne ne peut contrĂŽler ce qui est achetĂ© avec les bitcoins, tout comme ma banque locale ne peut contrĂŽler ce que je fais des espĂšces que je retire du distributeur de billets. » Cette attitude diffĂšre d'une part de la dĂ©marche anarchiste d'un Amir Taaki, qui dĂ©fendait bec et ongles l'usage de Bitcoin par WikiLeaks et par Silk Road, et d'autre part de la posture collaborationniste d'un Jeff Garzik, qui expliquait qu'il Ă©tait « tout Ă  fait stupide de tenter d'effectuer des transactions illicites importantes avec des bitcoins ». ↩

Le succĂšs du saylorisme et la corruption de Bitcoin

July 29th 2026 at 14:39

Étant impliquĂ© dans le secteur de la cryptomonnaie depuis longtemps, j'ai assistĂ© en 2020 Ă  l'arrivĂ©e d'un personnage singulier sur les devants de la scĂšne : Michael Saylor, le PDG de la sociĂ©tĂ© MicroStrategy. Je l'ai vu acheter du bitcoin de maniĂšre frĂ©nĂ©tique avec son entreprise, accumulant prĂšs de 850 000 unitĂ©s en l'espace de six ans, soit 55 milliards de dollars aujourd'hui. J'ai observĂ© son influence croitre au sein de la communautĂ© de Bitcoin, auprĂšs de mes camarades et parmi les nouveaux arrivants, ainsi que dans les mĂ©dias amĂ©ricains et sur les rĂ©seaux sociaux.

Mais ce succĂšs ne m'enchantait guĂšre : mĂȘme si je ne l'Ă©coutais que d'une oreille, j'ai rapidement remarquĂ© que le discours de Michael Saylor s'opposait aux valeurs fondamentales de Bitcoin. Ainsi, sa popularitĂ© parmi les bitcoineurs n'Ă©tait pas tant le signe d'une rĂ©ussite auprĂšs des hautes sphĂšres financiĂšres, mais bien plutĂŽt le symptĂŽme d'une corruption avancĂ©e de Bitcoin. D'oĂč l'idĂ©e, dans ce diptyque, de revenir sur les origines et les arguments de la doctrine saylorienne.

Michael Saylor et les débuts de MicroStrategy

Michael J. Saylor est nĂ© en 1965 dans le Nebraska, au cƓur des Grandes Plaines amĂ©ricaines. Son pĂšre Ă©tait sergent-chef dans l'armĂ©e de l'air, si bien que sa famille a Ă©tĂ© contrainte de beaucoup dĂ©mĂ©nager durant son enfance. En 1983, Ă  l'Ăąge de 18 ans, il a intĂ©grĂ© le MIT grĂące Ă  une bourse militaire, oĂč il a Ă©tudiĂ© l'ingĂ©nierie aĂ©ronautique et spatiale et l'histoire des sciences. Il souhaitait devenir pilote de ligne ou astronaute, mais en a Ă©tĂ© empĂȘchĂ© par un problĂšme de santĂ© bĂ©nin.

Une fois diplÎmé, il a occupé un poste de consultant dans un cabinet de conseil, puis a travaillé chez le groupe industriel DuPont. Il y a acquis une expertise en simulation informatique et en prévision économique. C'est ce qui l'a amené à cofonder MicroStrategy avec un camarade du MIT en 1989, alors qu'il n'avait que 24 ans : une société d'informatique décisionnelle qui se spécialisait dans le développement d'un logiciel permettant aux entreprises clientes d'utiliser leurs données pour obtenir des informations sur leurs activités.

MicroStrategy a largement bénéficié de la bulle Internet qui a marqué la fin du millénaire. La société a ainsi été introduite en bourse en juin 1998, et le cours de l'action (MSTR) a explosé à la hausse un an aprÚs, étant multiplié par plus de 28 par rapport au prix de l'offre initiale. En mars 2000, au sommet, la capitalisation de la firme atteignait prÚs de 12 milliards de dollars, ce qui faisait de Michael Saylor un milliardaire sur le papier. Il était alors plébiscité par la presse techno-économique comme un entrepreneur hors pair1.

Cours de l'action MSTR, ajusté pour tenir compte des fractionnements (source : Jesse Colombo sur Twitter)

Toutefois, cette réputation dorée s'est ternie assez rapidement. Le lundi 20 mars 2000, à l'issue d'un examen de ses pratiques comptables par PwC, MicroStrategy a annoncé qu'elle allait réviser les résultats financiers des années précédentes2. Cette nouvelle a déclenché une chute brutale du cours dans la journée, l'action perdant prÚs de 62 % de sa valeur en une seule séance boursiÚre. Le lendemain, l'affaire a fait les gros titres, étant relatée dans le New York Times et dans le Washington Post). Les médias insistaient alors sur le fait que la fortune de Michael Saylor avait diminué de 6 milliards de dollars en une seule matinée !

Page de une du New York Daily News du 21 mars 2000 (source : Fortune)

Le 23 mars, le journaliste de gauche David Plotz a réalisé un portrait à charge du PDG pour Slate. Saylor y était appelé « le gourou de MicroStrategy ». Il était décrit comme la fusion de Bill Gates et Steve Jobs : constituant à la fois « un geek froid et intimidant » à l'instar du fondateur de Microsoft, et « un orateur envoûtant » tel le directeur emblématique d'Apple. Pour Plotz, Saylor était un homme obsédé par le fait de « changer le monde », se comparant aux grands inventeurs et industriels américains comme Edison, Ford, Carnegie et Rockefeller : une « star », un « philosophe roi », un « visionnaire ». Le journaliste ajoutait :

« Son intensité et son zÚle sont éblouissants. Il fascine les gens. Les grandes idées de Saylor sont tout à fait crédibles, mais elles n'ont rien de nouveau ; on les a déjà lues une dizaine de fois dans Wired. Qu'importe : grùce à son Champ de distorsion de la réalité, Saylor a transformé MicroStrategy, une entreprise respectable spécialisée dans l'exploration de données, en une sorte de "mégacorporation". »

L'éclatement de la bulle Internet a conduit Michael Saylor à subir une longue traversée du désert. Les krachs boursiers se sont enchainés pendant deux ans. Le cours de l'action a lourdement chuté, atteignant en juillet 2002 un point bas correspondant à une division par 20 du prix (-95 %) par rapport à l'entrée en bourse. Mais le navire, avec Saylor à la barre, s'en est sorti.

Le retour et l'adoption de Bitcoin

Au début des années 2010, Michael Saylor a pressenti l'avÚnement de la dématérialisation et du cloud. En 2012, il a écrit un livre intitulé The Mobile Wave, dans lequel il expliquait comment l'utilisation des appareils mobiles (ordinateurs, téléphones, liseuses, consoles, etc.) allait influencer le commerce, la santé, l'éducation et les pays en voie de développement. Le succÚs du smartphone, le téléphone multifonction tactile inauguré par la sortie de l'iPhone en 2007, en était une des manifestations les plus évidentes. Dans son livre, Saylor mettait en avant l'importance des réseaux. Il confierait la chose suivante dans un podcast en 2021 :

« Lorsque j'ai écrit The Mobile Wave, j'ai observé que les réseaux informatiques dématérialisaient tout dans le monde : la monnaie, l'identité ; et tout ce qui tient dans la main : l'appareil photo, la caméra, le magnétophone, le magnétoscope. »

Il appliquerait plus tard cette analyse Ă  Bitcoin, mais il n'Ă©tait alors pas encore convaincu par l'invention de Satoshi Nakamoto. Il a ainsi dĂ©nigrĂ© publiquement la cryptomonnaie en 2013, lui prĂ©disant « le mĂȘme sort que le jeu d'argent en ligne », c'est-Ă -dire un arrĂȘt dĂ©crĂ©tĂ© par les autoritĂ©s3.

En 2020, un évÚnement lui a cependant fait changer d'avis à ce sujet : la pandémie de covid-19. En mars, alors que les mesures de confinement se multipliaient autour du monde et que l'économie s'écroulait en conséquence, Michael Saylor a refusé de fermer les bureaux de son entreprise en l'absence d'une injonction légale et a justifié ce choix au sein d'un long mémorandum distribué par courriel à ses employés. Dans celui-ci (qui avait fuité sur Reddit et dans la presse), il éclaircissait sa position vis-à-vis du coronavirus, et écrivait en particulier : « adopter la notion de distanciation sociale et d'hibernation économique nous prive de notre ùme et nous affaiblit ».

À partir du mois d'avril, les banques centrales ont recouru Ă  des plans de relance massifs via Ă©mission monĂ©taire, laissant prĂ©sager le retour d'une forte inflation. Saylor s'est alors demandĂ© comment prĂ©server la valeur de ses liquiditĂ©s en trĂ©sorerie. InfluencĂ© par son ami Eric Weiss, il a lu L'Étalon-bitcoin de Saifedean Ammous, et a alors envisagĂ© d'acheter du bitcoin. Lors d'une confĂ©rence tĂ©lĂ©phonique ayant eu lieu le 28 juillet 2020, il a expliquĂ© aux actionnaires de MicroStrategy pourquoi la sociĂ©tĂ© avait besoin de « maintenir une assise financiĂšre solide » et devait investir ses rĂ©serves dans des actifs complĂ©mentaires, notamment « des actions, des obligations, des matiĂšres premiĂšres telles que l'or, des actifs numĂ©riques comme le bitcoin ». Le 11 aoĂ»t, cette dĂ©cision est devenue officielle : la sociĂ©tĂ© a annoncĂ© adopter le bitcoin comme « principal actif de rĂ©serve pour sa trĂ©sorerie » et en avoir achetĂ© 21 454 pour 250 millions de dollars.

L'accueil par la communauté

Cette nouvelle a rĂ©joui un certain nombre de bitcoineurs, qui y voyaient les prĂ©mices d'un phĂ©nomĂšne d'adoption massive par les sociĂ©tĂ©s cotĂ©es en bourse. Par la suite, Michael Saylor est intervenu dans de multiples podcasts consacrĂ©s Ă  Bitcoin ou aux cryptomonnaies : il a discutĂ© avec Anthony Pompliano et Stephane Livera en septembre, a participĂ© Ă  l'Ă©mission What Bitcoin Did de Peter McCormack en octobre, a parlĂ© avec John Vallis et Robert Breedlove en novembre, est passĂ© chez Preston Pysh en dĂ©cembre, et enfin chez Laura Shin, Unchained en janvier 2021. Il s'est intĂ©grĂ© Ă  la culture de Bitcoin en adoptant ses codes, notamment en affichant les fameux yeux laser sur son profil Twitter en avril 2021. Au cours de l'annĂ©e, il a Ă©tĂ© choisi par Saifedean Ammous pour Ă©crire une nouvelle prĂ©face pour L'Étalon-bitcoin, en lieu et place de Nassim Taleb, dĂ©savouĂ© pour ses positions alarmistes sur le covid.

Photo de profil de Michael Saylor depuis 20214 (source : Twitter)

Peu Ă  peu, Michael Saylor est ainsi devenu un relai d'opinion majeur au sein de la communautĂ©. On l'a invitĂ© Ă  intervenir dans les grandes confĂ©rences consacrĂ©es Ă  Bitcoin, que ce soit aux États-Unis (avec Bitcoin Miami dĂšs 2021) ou en Europe (notamment avec BTC Prague en 2023). Il attirait du public et se faisait acclamer par la foule, comme par exemple durant l'Ă©vĂšnement Bitcoin Atlantis Ă  MadĂšre. En outre, Saylor a rapidement acquis le statut de porte-parole de Bitcoin hors du cercle restreint des maximalistes, participant Ă  des podcasts Ă  large audience tels que celui de Lex Fridman en 2022, ou l'Ă©mission de Jordan Peterson en 2025.

Michael Saylor devant la foule à Nashville en 2024 (source : Youtube)

Son entreprise MicroStrategy a été un acheteur majeur de bitcoins, contribuant à l'explosion à la hausse du cours. En l'espace de six ans, elle a ainsi accumulé 843 775 bitcoins à un prix moyen de 75 653 $ (d'aprÚs les chiffres du 21 juillet 2026). Pour ce faire, elle a largement recouru à l'effet de levier en contractant de la dette, ce qui a inspiré le phénomÚne des Bitcoin Treasury Companies. Mais surtout, elle a ouvert la voie aux institutions financiÚres, ce qui a facilité l'acceptation des ETF en 2024.

Aujourd'hui, l'influence de Saylor est de grande envergure. Ses tweets, ses entrevues et ses discours touchent une audience massive, dont les vues se comptent en centaines de milliers quand ce n'est pas en millions. Les mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s parlent de lui en permanence, voyant que la simple Ă©vocation de son nom capte l'attention de l'internaute. Saylor sĂ©duit en particulier le public jeune, qui voit en lui un modĂšle de rĂ©ussite Ă  l'instar d'un Warren Buffet ou d'un Elon Musk. Ses paroles sont reprises dans des formats courts percutants, et ont mĂȘme fait l'objet de morceaux de meaningwave que sont les « cryptomĂ©ditations » disponibles sur Youtube.

Le danger de la doctrine saylorienne

Michael Saylor dispose donc d'un charme évident qui fascine les foules. Son discours est souvent trÚs bien ficelé, et constitue du miel pour les oreilles de ses adeptes. Cependant, cette harmonie apparente cache une réalité bien plus sombre.

Michael Saylor reste avant tout un financier. Quiconque sait Ă©couter attentivement remarquera ainsi que son discours rentre rĂ©guliĂšrement en contradiction avec la proposition de valeur centrale de Bitcoin, Ă  savoir le fait d'ĂȘtre propriĂ©taire de son argent sans que personne ne puisse nous le prendre. En effet, le PDG de MicroStrategy se soumet volontiers Ă  toutes les rĂšglementations du secteur, et approuve pleinement les pratiques de surveillance financiĂšre comme la connaissance du client. Il met un point d'honneur Ă  rejeter l'utilisation du bitcoin comme moyen d'Ă©change direct, rĂ©servant ce rĂŽle au dollar qui a cours lĂ©gal. Il relĂšgue ainsi la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto Ă  une fonction d'actif financier. Il ne trouve aucun inconvĂ©nient Ă  la conservation par un dĂ©positaire, qualifiant ceux qui le font de « crypto-anarchistes paranoĂŻaques », alors mĂȘme que la raison d'ĂȘtre de la cryptomonnaie est la dĂ©sintermĂ©diation.

Il peut ainsi sembler étrange que quelqu'un d'aussi hostile aux valeurs fondamentales de Bitcoin ait réussi à en devenir une égérie. Mais ce paradoxe s'explique assez facilement : il s'agit d'un cas pur et simple de corruption, c'est-à-dire d'une renonciation à une valeur morale en l'échange d'une valeur pécuniaire. Beaucoup d'entre nous avons laissé faire le mouvement en appliquant la politique de l'autruche, car l'arrivée de Saylor et des financiers augmentaient le pouvoir d'achat de nos bitcoins. En effet, non seulement ils s'en procuraient par centaines, mais ils apportaient aussi une certaine légitimité, accroissant le nombre de personnes susceptibles d'en acquérir. En un sens, nous croyions que nous les laissions acheter notre monnaie, alors que c'est notre silence qu'ils achetaient.

Le discours de Saylor a ainsi prolifĂ©rĂ© parmi les utilisateurs de Bitcoin, rendant les remontrances des puristes incroyablement marginales. Aujourd'hui par exemple, l'adage « pas vos clĂ©s, pas vos bitcoins » d'Andreas Antonopoulos n'est plus accueilli avec le mĂȘme enthousiasme, les gens remettant en cause le principe mĂȘme de la conservation personnelle. C'est pour cette raison que nous allons revenir en dĂ©tail, dans un second article, sur les Ă©lĂ©ments qui composent la doctrine saylorienne. Pour ceux qui viendront aprĂšs.


Notes

Cet article a été rédigé intégralement sans LLM, hormis les traductions qui ont été réalisées grùce à DeepL. L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5.

  1. Michael Saylor a Ă©tĂ© nommĂ© « Entrepreneur de l'annĂ©e dans le secteur des hautes technologies » par KPMG Washington en 1996 et « Entrepreneur de l'annĂ©e dans le secteur des logiciels » par Ernst & Young en 1997. Il Ă©tait prĂ©sentĂ© comme l'un des 10 meilleurs entrepreneurs de 1998 par le magazine Red Herring. Il faisait partie de la liste des « inventeurs de moins de 35 ans » du MIT Technology Review en 1999. ↩
  2. La sociĂ©tĂ© a Ă©tĂ© poursuivie par la SEC, et ses dirigeants ont Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  payer chacun une amende de 350 000 $. ↩
  3. Le jeu d'argent en ligne aux États-Unis a Ă©normĂ©ment souffert de l'application de l'Unlawful Internet Gambling Enforcement Act, loi adoptĂ©e en 2006 qui interdisait aux banques de valider les virements Ă  destination des plateformes du domaine. En particulier, le poker en ligne en a subi les consĂ©quences le vendredi 15 avril 2011 lorsque les trois principaux sites consacrĂ©s Ă  ce jeu (PokerStars, Full Tilt Poker et Absolute Poker) ont Ă©tĂ© fermĂ©s par le FBI. ↩
  4. On remarquera l'aurĂ©ole dorĂ©e derriĂšre lui, habituellement rĂ©servĂ©e aux saints dans la tradition chrĂ©tienne. ↩

Le culte de Bitcoin racontĂ© dans une nouvelle d’anticipation

March 14th 2026 at 09:00

Bitcoin possĂšde une dimension religieuse indubitable. Cette derniĂšre peut avoir ses bons cĂŽtĂ©s : un systĂšme monĂ©taire naissant repose sur ses utilisateurs de dernier recours pour se maintenir ; si personne ne l'accepte plus dans l'Ă©change, son pouvoir d'achat tombe Ă  zĂ©ro et il disparait. C'est la conviction forte de ses premiers partisans qui a ainsi permis Ă  Bitcoin d'Ă©merger Ă©conomiquement en 2009–2010. Cependant, cette dimension religieuse peut aussi devenir gĂȘnante, car elle dĂ©forme la rĂ©alitĂ© en donnant Ă  Bitcoin une place trop grande, ou en focalisant exagĂ©rĂ©ment l'attention sur le caractĂšre fini des unitĂ©s Ă©mises. Les vendeurs de rĂȘve tirent rĂ©guliĂšrement sur cette corde pour pousser les gens du commun Ă  acheter du bitcoin ou pour convaincre les institutions financiĂšres de le faire, de façon Ă  augmenter la valeur de leurs propres avoirs. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le rĂ©alisme a mauvaise presse.

C'est pour exprimer cette gĂȘne que j'ai rĂ©digĂ© un texte d'une quarantaine de pages intitulĂ© Le Culte de Bitcoin. Il s'agit d'une nouvelle d'anticipation (ou de « fiction spĂ©culative » pour reprendre un terme de Robert Heinlein), dont l'action se dĂ©roule en 2140, l'annĂ©e durant laquelle est censĂ© se produire le dernier halving, c'est-Ă -dire la derniĂšre rĂ©duction de moitiĂ© de l'Ă©mission monĂ©taire de bitcoins. Le monde est alors plus ou moins unifié : l'Europe a Ă©tĂ© absorbĂ©e par l'État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain, qui est gouvernĂ© par un autocrate se faisant appeler le Commodore. Une secte nommĂ©e l'Ordre de Satoshi continue de rendre un culte Ă  Bitcoin et de professer sa future adoption, mĂȘme si le dollar reste toujours la monnaie de rĂ©fĂ©rence


Ce texte est particulier, puisque c'est la premiĂšre fois que je me livre Ă  ce type d'exercice, mais j'espĂšre qu'il plaira. Je souhaite aussi qu'il ouvre des horizons quant Ă  la maniĂšre d'apprĂ©hender la cryptomonnaie. Bitcoin ne devrait pas ĂȘtre traitĂ© comme une idole, mais comme une icĂŽne.

Vous pouvez télécharger gratuitement Le Culte de Bitcoin en ebook, au format EPUB :

Le texte est également disponible au format PDF :


Illustration : « Infinite Bull Run », Beeple, 2025 (Twitter)

L’avarice et Bitcoin : une relation ambigĂŒe

February 9th 2025 at 10:00

Le 5 dĂ©cembre dernier, le cours boursier du bitcoin a dĂ©passĂ© le niveau emblĂ©matique des 100 000 dollars, un Ă©vĂšnement attendu de longue date par de nombreuses personnes. Cette hausse a Ă©tĂ© portĂ©e (entre autres) par l'arrivĂ©e des ETF au comptant aux États-Unis en janvier 2024, par le halving de l'Ă©mission des bitcoins en avril, et par l'Ă©lection de Donald Trump Ă  la prĂ©sidences des États-Unis en novembre, lui qui avait promis au prĂ©alable la mise en place d'une « rĂ©serve stratĂ©gique » en BTC. Les dĂ©tenteurs de bitcoins, devenus tout Ă  coup un peu plus riches, se sont particuliĂšrement rĂ©jouis de cette augmentation, allant jusqu'Ă  organiser des soirĂ©es spĂ©ciales pour l'occasion. Depuis, le cours oscille autour 100 000 $ sans parvenir s'Ă©lever beaucoup plus haut, mais les prĂ©visions pour 2025 n'en sont pas moins extrĂȘmement optimistes : certains s'attendent Ă  voir un prix de 250 000 $ d'ici la fin de l'annĂ©e, tandis que d'autres visent plutĂŽt les 700 000 $.

Ce nouvel engouement spĂ©culatif constitue une circonstance idĂ©ale pour Ă©voquer un phĂ©nomĂšne particuliĂšrement rĂ©pandu dans le secteur de la cryptomonnaie : celui de l'attachement excessif Ă  la richesse matĂ©rielle, communĂ©ment appelĂ© l'avarice. Dans un premier temps, nous reviendrons ainsi sur le rĂŽle qu'a jouĂ© la spĂ©culation dans l'amorçage de Bitcoin et sur la place de plus en plus grande que la thĂ©saurisation a pris dans le discours des bitcoineurs au cours du temps. Puis dans un second temps, nous parlerons des consĂ©quences de la prĂ©dominance de cette passion dans la communautĂ© de Bitcoin, en reprenant notamment la critique faite par la tradition chrĂ©tienne. PrĂ©cisons qu'il s'agit ici de parler d'un excĂšs, dont tout le monde peut faire preuve (moi-mĂȘme compris), et non de remettre en cause le bienfondĂ© de l'intĂ©rĂȘt financier, qui est Ă  la base du fonctionnement du systĂšme de Nakamoto.

La spéculation sur le bitcoin

Il existe trois raisons principales de s'intĂ©resser Ă  Bitcoin : la premiĂšre est la curiositĂ© technique ; la deuxiĂšme est la motivation idĂ©ologique ; la troisiĂšme est l'intĂ©rĂȘt spĂ©culatif. Ces trois aspects Ă©taient prĂ©sents dĂšs les dĂ©buts de la cryptomonnaie et existent toujours dans la communautĂ© sous des formes diverses. Toutefois, c'est le troisiĂšme qui est dĂ©sormais dominant, si bien que le prix de l'unitĂ© de compte est devenu un sujet immanquable dans les conversations concernant Bitcoin.

À l'origine, la spĂ©culation (du latin spĕcĆ­lor, « observer », « regarder d'en haut », « surveiller ») dĂ©signe l'acte de rĂ©flĂ©chir profondĂ©ment aux consĂ©quences d'une hypothĂšse. Mais aujourd'hui, le mot a surtout tendance Ă  se rapporter Ă  la spĂ©culation financiĂšre, c'est-Ă -dire l'activitĂ© d'anticiper l'Ă©volution du prix d'un actif Ă  court, moyen ou long terme, dans le but d'en tirer un bĂ©nĂ©fice. C'est dans ce sens que nous l'employons ici.

MĂȘme si le terme prĂ©sente un caractĂšre pĂ©joratif dans la bouche de certains (dont les nombreux contempteurs de Bitcoin), la spĂ©culation peut ĂȘtre une action tout Ă  fait banale et anodine. En un sens, nous sommes tous des spĂ©culateurs : chacun rĂ©flĂ©chit Ă  son avenir et Ă  celui de ses proches, en essayant de prĂ©dire l'avenir et de rĂ©aliser des opĂ©rations financiĂšres en consĂ©quence. Par exemple, le Français moyen, qui conserve de l'euro Ă  moyen terme, spĂ©cule : il fait le pari que la monnaie europĂ©enne ne connaitra pas une inflation Ă©levĂ©e entretemps. Le caractĂšre nĂ©faste de la spĂ©culation est plutĂŽt Ă  chercher dans l'obsession qu'on peut retrouver chez certains boursicoteurs compulsifs, dont l'activitĂ© se rapproche plus du jeu d'argent que de la gestion de patrimoine saine et dĂ©passionnĂ©e.

Le bitcoin, en tant qu'unité de compte numérique étant échangée librement sur Internet, est soumis à la loi de l'offre et de la demande et possÚde un prix qui varie en fonction du temps. De ce fait, il est sujet à la spéculation financiÚre des acteurs du marché, pour toutes sortes de raisons et à des horizons temporels multiples. Mais le principal argument derriÚre la spéculation à moyen-long terme sur le bitcoin est généralement celui de sa premiÚre monétisation, c'est-à-dire de son adoption initiale comme intermédiaire d'échange par un nombre plus ou moins élevé d'utilisateurs.

Le bitcoin est prĂ©sentĂ© comme une monnaie en devenir depuis ses dĂ©buts, et il parait naturel de miser sur le fait qu'il va devenir un intermĂ©diaire d'Ă©change plus ou moins rĂ©pandu. La valeur agrĂ©gĂ©e d'une monnaie dĂ©pend de son utilitĂ© (c'est-Ă -dire la quantitĂ© de choses qu'elle permet de se procurer), et doit donc thĂ©oriquement augmenter Ă  mesure que son adoption grandit. Puisque la quantitĂ© de bitcoins est en principe limitĂ©e Ă  long terme Ă  21 millions d'unitĂ©s, l'accroissement de la valeur agrĂ©gĂ©e doit se traduire par une hausse du prix unitaire. D'oĂč l'idĂ©e qu'on s'en fait d'un « investissement1 » : acheter du bitcoin permet de miser sur son potentiel d'adoption futur.

Cette spĂ©culation est indissociable de l'histoire de Bitcoin. Elle a en effet Ă©mergĂ© dĂšs le lancement du rĂ©seau en janvier 2009. À ce moment-lĂ , la rĂ©flexion portait sur le fait d'amorcer Ă©conomiquement le systĂšme, et la spĂ©culation reprĂ©sentait l'un des facteurs initiaux qui a poussĂ© les gens Ă  donner une valeur au bitcoin2.

C'est le cypherpunk Hal Finney, premier destinataire d'une transaction sur le réseau, qui a initialement suggéré cette idée dans un courriel adressé à la liste de diffusion de Metzdowd.com, la fameuse Cryptography Mailing List. Le 11 janvier 2009, en réponse à la publication de la politique monétaire par Satoshi Nakamoto, il a ainsi décrit comment le minage de bitcoins pouvait constituer « un trÚs bon pari », étant donné le potentiel de hausse du pouvoir d'achat. Voici son courriel, dans son intégralité :

« Il est intĂ©ressant de noter que le systĂšme peut ĂȘtre configurĂ© de maniĂšre Ă  n'autoriser qu'un certain nombre maximum d'unitĂ©s Ă  ĂȘtre gĂ©nĂ©rĂ©es. Je suppose que l'idĂ©e est que la quantitĂ© de travail nĂ©cessaire pour gĂ©nĂ©rer une nouvelle unitĂ© deviendra de plus en plus importante avec le temps.

Un des problĂšmes immĂ©diats avec n'importe quelle nouvelle monnaie est de savoir comment lui donner une valeur. MĂȘme en ignorant le problĂšme pratique liĂ© au fait que quasi personne ne l'acceptera au dĂ©but, il est toujours difficile de trouver un argument raisonnable justifiant l'attribution d'une valeur non nulle pour les unitĂ©s.

En guise d'expĂ©rience de pensĂ©e amusante, imaginons que Bitcoin soit un succĂšs et devienne le systĂšme de paiement dominant utilisĂ© dans le monde entier. Alors, la valeur totale de la monnaie devrait ĂȘtre Ă©gale Ă  la valeur totale de toutes les richesses du monde. Les estimations actuelles du patrimoine total des mĂ©nages dans le monde que j'ai trouvĂ©es varient entre 100 et 300 milliers de milliards de dollars. Pour un nombre d'unitĂ©s de 20 millions, cette prĂ©vision donnerait Ă  chaque unitĂ© une valeur d'environ 10 millions de dollars.

La possibilitĂ© de gĂ©nĂ©rer des unitĂ©s aujourd'hui avec l'Ă©quivalent de quelques centimes de temps de calcul peut donc constituer un trĂšs bon pari, dont la cote serait d'environ 100 millions contre 1 ! MĂȘme si les chances que Bitcoin atteigne un tel niveau de rĂ©ussite sont minces, ces chances sont-elles vraiment de 100 millions contre 1 ? Il y a lĂ  matiĂšre Ă  rĂ©flexion  »

Le 15 janvier, soit quelques jours plus tard, Satoshi Nakamoto et l'ingĂ©nieur Dustin Trammell (qui venait de dĂ©couvrir l'existence de Bitcoin) ont discutĂ© en privĂ© de ce message de Hal Finney. Satoshi a Ă©voquĂ© la « possibilité » que le bitcoin « soit considĂ©rĂ© comme un investissement Ă  long terme », et Trammell a approuvĂ© en Ă©crivant que c'Ă©tait « l'une des raisons pour lesquelles [il avait] dĂ©marrĂ© un nƓud si rapidement ». Le lendemain, Satoshi a envoyĂ© un courriel Ă  la liste de diffusion qui retranscrivait ce dont il avait parlĂ© avec Trammell. Il Ă©crivait alors :

« Il pourrait ĂȘtre judicieux de s'en procurer au cas oĂč le phĂ©nomĂšne prendrait de l'ampleur. Si suffisamment de gens pensent la mĂȘme chose, on pourra assister Ă  une prophĂ©tie autorĂ©alisatrice. »

Il a confirmĂ© ce point de vue sur le forum de la Fondation P2P oĂč il expliquait qu'il pouvait se former une « boucle de rĂ©troaction positive », dans le sens oĂč « plus les utilisateurs [Ă©taient] nombreux, plus la valeur [augmentait], ce qui [pouvait] attirer davantage d'utilisateurs dĂ©sireux de profiter de cette hausse ».

Cette conception s'est par la suite retrouvée dans la FAQ et sur la page SourceForge en mai 2009, sous la plume de Martti Malmi, le jeune étudiant finlandais qui deviendrait le bras droit de Satoshi :

« La valeur du bitcoin est susceptible d'augmenter Ă  mesure que la croissance de l'Ă©conomie de Bitcoin dĂ©passe le taux d'inflation – considĂ©rez le bitcoin comme un investissement et commencez Ă  faire fonctionner un nƓud aujourd'hui ! »

L'aspect spĂ©culatif prenait donc une place importante dans la prĂ©sentation de Bitcoin auprĂšs des nouveaux utilisateurs. Toutefois, cette communication avait surtout pour but d'amorcer le systĂšme. L'objectif de Nakamoto n'Ă©tait pas de crĂ©er un objet ultraspĂ©culatif, mais de façonner une nouvelle monnaie pouvant ĂȘtre utilisĂ©e dans le cadre de paiements en ligne. Rappelons Ă  ce titre que la fameuse limite des 21 millions n'a Ă©tĂ© ajoutĂ©e par Satoshi qu'en novembre 2008, Ă  la suite de discussions avec des membres de la liste de diffusion, donc aprĂšs la publication du livre blanc initial.

Par la suite, le créateur de Bitcoin a pris ses distances avec la spéculation financiÚre. Il a rapidement été trÚs mesuré avec la notion d'investissement mise en valeur par Martti Malmi, vraisemblablement pour des raisons légales. Dans un courriel adressé au jeune Finlandais en juin 2009, il écrivait :

« Je ne suis pas Ă  l'aise avec le fait de dĂ©clarer explicitement : "considĂ©rez-le comme un investissement". C'est une affirmation dangereuse et tu devrais supprimer ce point. Il n'y a pas de mal Ă  ce que les gens arrivent Ă  cette conclusion par eux-mĂȘmes, mais nous ne pouvons pas le prĂ©senter de cette façon. »

Puis il a cessé totalement de parler du sujet, évoquant plutÎt les aspects techniques ou l'utilisation du bitcoin comme moyen de paiement.

L'évolution mémétique de BTC

Cette propension à la spéculation s'est peu à peu développée au sein de la communauté des utilisateurs de Bitcoin. Initialement minoritaire, elle s'est progressivement élargie au fil des bulles successives qu'a connues le prix du bitcoin. Chaque engouement ramenait plus de spéculateurs, qui participaient à contribuer à l'engouement suivant, et ainsi de suite. Si ce phénomÚne a permis de faire connaitre la création de Satoshi Nakamoto au monde entier, il a aussi eu un effet dévastateur sur la culture entourant Bitcoin, c'est-à-dire l'ensemble des discours, des représentations, des valeurs et des pratiques pouvant se retrouver chez les gens qui l'utilisent.

Cette Ă©volution s'est en particulier manifestĂ©e par l'intermĂ©diaire de mĂšmes3 circulant dans la communautĂ©, qui se sont propagĂ©s d'abord sur le forum BitcoinTalk, puis sur Reddit et enfin sur Twitter. Ces mĂšmes sont gĂ©nĂ©ralement des courtes formules rĂ©pĂ©tĂ©es Ă  l'envi, des reprĂ©sentations visuelles Ă  portĂ©e symbolique ou des conceptions simplificatrices sur la nature de Bitcoin. Ils forment les blocs de base de la culture de Bitcoin, notamment dans la mesure oĂč celle-ci se dĂ©veloppe majoritairement sur Internet, oĂč l'on est habituĂ© aux contenus courts et frappants.

Comme nous l'avons suggéré, jusqu'en 2011, le bitcoin était principalement vu comme un moyen de paiement, comme un « argent liquide électronique » pour reprendre les termes du titre du livre blanc. Il était vanté pour ses propriétés liées aux transferts : la possibilité d'envoyer des paiements quand on le souhaite, l'absence d'exigence d'identification, la non-limitation par les frontiÚres, les frais minimes, etc. Les achats en bitcoins étaient célébrés comme des actions montrant que l'économie était en train de grandir. C'était le cas des fameuses pizzas de Laszlo Hanyecz, achetées en mai 2010 pour 10 000 bitcoins, qui ont été une « grande étape » dans l'adoption progressive du bitcoin.

Publicité parodique de Bitcoin, le comparant à Western Union (token_dave, 2014)

Mais alors que la financiarisation progressait, le bitcoin a Ă©tĂ© de plus en plus perçu comme une « rĂ©serve de valeur » ou un « or numĂ©rique ». On a vu les financiers professionnels entrer dans la danse, Ă  l'instar des frĂšres Winklevoss, qui avaient rĂ©cupĂ©rĂ© une belle somme aprĂšs avoir gagnĂ© un procĂšs contre Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook. S'en est suivie la double bulle de 2013 : le prix est passĂ© de 13 $ Ă  1 150 $ en l'espace d'un an. À partir de lĂ , le discours a changĂ©. La hausse du prix est devenue un facteur de rĂ©ussite. Les mĂ©dias gĂ©nĂ©ralistes ont davantage abordĂ© le sujet sous cet angle, attirant encore plus de spĂ©culateurs. DorĂ©navant, une grande partie des nouveaux mĂšmes Ă©taient liĂ©s Ă  l'aspect spĂ©culatif.

La limite des 21 millions est devenue pour ainsi dire sacrĂ©e, confĂ©rant au nombre 21 une signification particuliĂšre. Ce dernier s'est ainsi retrouvĂ© un peu partout, et notamment dans les noms donnĂ©s Ă  des Ɠuvres diverses : un livre (21 Leçons), un magazine (Citadelle21), une newsletter (21 Millions) ou un discours de confĂ©rence (« 21 rules of Bitcoin »). Un fonds d'investissement (21Shares) a intĂ©grĂ© le nombre 21 dans son nom pour sponsoriser un ETF. On peut aussi citer le cas de la formule « ∞/21M » de Knut Svanholm (2020), qui s'est propagĂ©e au sein de la communautĂ© pour indiquer que si le bitcoin Ă©tait amenĂ© Ă  avaler la croissance Ă©conomique mondiale, son potentiel de hausse Ă©tait infini.

Un autre symbole qui a pris en importance dans l'imaginaire des bitcoineurs au cours des années est le taureau. Dans le monde financier, cet animal est lié au marché haussier en raison de son nom anglais, bull market4. C'est tout naturellement qu'il a pris une place à part dans les créations bitcoiniennes, représentant l'espoir d'une hausse prodigieuse du pouvoir d'achat. Il figure ainsi dans le logo et le nom de la plateforme de change Bull Bitcoin, fondée par Francis Pouliot et David Bradley en 2018. Il est présent sur la couverture du livre de Vijay Boyapati, A Bullish Case for Bitcoin, publié en 2021 (et traduit chez Konsensus Network sous le titre Un scénario optimiste pour Bitcoin). On peut aussi mentionner qu'une statue de taureau aux yeux laser, appelée le « Miami Bull », a été installée à Miami à l'occasion de la conférence Bitcoin 2022.

Bitcoin Bull from Boyapati
Le taureau présent en couverture du livre de Vijay Boyapati Un scénario optimiste pour Bitcoin (A Bullish Case for Bitcoin)

L'injonction Ă  accumuler du bitcoin et Ă  le thĂ©sauriser s'est renforcĂ©e en consĂ©quence. Le bitcoineur Ă©tait appelĂ© Ă  « conserver » (hold) ses bitcoins dans le temps (Zhou Tonged, 2013) de façon Ă  tirer parti de leur apprĂ©ciation, un encouragement qui s'est retranscrit dans le mĂšme « HODL » (GameKyuubi, 2013), dĂ©formation orthographique de hold, qui est ensuite devenu le rĂ©troacronyme de Hold on for Dear Life (« tenez bon pour votre vie »). Dans une reprĂ©sentation plus extrĂȘme de cette injonction, l'utilisateur Ă©tait poussĂ© Ă  garder jalousement ses bitcoins, malgrĂ© la disparitĂ© des richesses, quitte Ă  se retrancher dans une « citadelle » (Luka Magnotta, 2013) pour protĂ©ger sa richesse des hordes de voleurs.

Dans sa vie de tous les jours, l'individu est encouragé à « dépenser sa monnaie fiat et accumuler des satoshis » ("spend fiat, stack sats", Matt Odell, 2019). Il ne devrait pas chercher à payer en bitcoins en raison de la loi de Gresham (« la mauvaise monnaie chasse la bonne »). De plus, il est devenu commun d'exprimer toute dépense faite en bitcoins à leur valeur du cours actuel, les pizzas de Laszlo valant aujourd'hui (selon cette conception) prÚs d'un milliard de dollars5 !

Bitcoin a de moins en moins Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme un moyen d'Ă©change numĂ©rique, mais davantage une « technologie d'Ă©pargne » (Pierre Rochard, 2019), dont l'attrait central Ă©tait « le nombre qui monte » ("Number Go Up", Saifedean Ammous, 2020). En guise de signe de ralliement pour faire augmenter le prix jusqu'Ă  100 000 $, il fallait ajouter des « yeux laser » Ă  sa photo de profil (GregZaj, 2021). Les sceptiques opposĂ©s Ă  Bitcoin qui choisissent de ne pas avoir de bitcoin en connaissance de cause devaient ĂȘtre traitĂ©s avec mĂ©pris, Ă  l'instar du gold bug Peter Schiff, et on pouvait se moquer d'eux pour car ils manquaient de rĂ©aliser les profits associĂ©s ("have fun staying poor", Udi Wertheimer, 2020).

L'objectif perçu de Bitcoin a dĂ©rivĂ© vers quelque chose qui n'avait pas Ă©tĂ© envisagĂ© par Satoshi Nakamoto. La vision d'un « argent liquide numĂ©rique », que chaque individu conserverait et utiliserait individuellement, s'est progressivement faite plus timide au profit de la notion de « monnaie de rĂ©serve » (Hal Finney, 2010). Dans cette derniĂšre conception, les bitcoins seraient principalement dĂ©tenus par des entitĂ©s (des banques) pour le compte de clients qui devraient passer par des applications dĂ©positaires et n'auraient donc pas directement la propriĂ©tĂ© de leurs fonds. C'est cette vision qui a inspirĂ© la thĂšse de l'« étalon-bitcoin » (Saifedean Ammous, 2018), un systĂšme monĂ©taire calquĂ© sur le modĂšle de l'Ă©talon-or classique (1873–1914) oĂč le bitcoin jouerait le mĂȘme que l'or en tant que monnaie de base6. Bitcoin pourrait ainsi devenir un systĂšme de « monnaie de rĂ©serve mondiale » (Gavin Andresen, 2011), surpassant toutes les autres devises dans la pyramide monĂ©taire.

DÚs 2014, les bitcoineurs se sont mis à envisager une « hyperbitcoinisation » (Daniel Krawisz, 2014), c'est-à-dire une rapide démonétisation des devises fiat au profit du bitcoin. Le bitcoin étant un actif déflationniste, son prix monterait « pour toujours » (Michael Saylor, 2021), « jusqu'à la lune » (ToTheMoonGuy, 2013). Cette évolution inéluctable pousserait certains acteurs à procéder à une « attaque spéculative » (Pierre Rochard, 2014) en empruntant de l'argent pour acheter du bitcoin, ce qui accélérerait la chute de la monnaie étatique. Bitcoin constituerait ainsi un « cheval de Troie » (u/sovereignlife, 2015), qui servirait à infiltrer le systÚme étatico-bancaire et à le purifier de l'intérieur grùce aux incitations économiques qu'il apporterait supposément.

La culture de Bitcoin a donc connu une Ă©volution majeure, qui s'est traduite par le dĂ©veloppement de mĂšmes qui, mĂȘme s'ils ne sont pas nĂ©cessairement compatibles entre eux, vĂ©hiculent tous la notion d'un bitcoin qu'il faut acquĂ©rir et conserver jalousement. Ce changement est devenu de plus en plus prononcĂ© avec la financiarisation de l'utilisation, si bien que ce qui Ă©tait Ă  l'origine une simple spĂ©culation a dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© chez certains bitcoineurs en une passion bien connue : l'avarice.

La critique traditionnelle de l'avarice

L'avarice, au sens traditionnel du terme, dĂ©signe l'attachement excessif Ă  la richesse matĂ©rielle et en particulier Ă  l'argent. Le terme provient du mot latin du mĂȘme sens, avaritia, lui-mĂȘme dĂ©rivĂ© de ăvĕo, signifiant « dĂ©sirer vivement ». En ce sens, l'avarice peut se manifester par une volontĂ© d'accumuler plus de richesse (ce qu'on nomme en français la cupiditĂ©) ou la rĂ©ticence Ă  s'en sĂ©parer (Ă  savoir la radinerie).

L'avarice est unanimement condamnĂ©e par toutes les religions traditionnelles, et en particulier par le christianisme. Dans la tradition catholique romaine, elle forme l'un des sept pĂ©chĂ©s capitaux listĂ©s par l'Ă©vĂȘque GrĂ©goire le Grand. Dans la tradition orthodoxe grecque, elle est appelĂ©e l'« amour de l'argent » (ΊÎčÎ»Î±ÏÎłÏ…ÏÎŻÎ±, philargurĂ­a) et constitue l'une des huit pensĂ©es tentatrices (logismoĂŻ) mises en avant par le moine Évagre le Pontique.

Pour la doctrine chrétienne, l'avarice a pour effet de détourner l'individu de Dieu, en le poussant à se préoccuper de sa richesse matérielle plutÎt que de son salut spirituel. Elle le conduit à poursuivre l'argent au détriment de ses relations avec les autres. L'avare a tendance à négliger ses proches, à ne pas aider ses amis, à rechigner à faire des dépenses essentielles, à ne pas pratiquer l'aumÎne ; ce qui l'éloigne de plus en plus des gens qui l'aiment. Cet enseignement est résumé dans les mots de saint Paul, qui écrivait dans sa PremiÚre épitre à Timothée :

« [L]a racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent. Pour s'y ĂȘtre livrĂ©s, certains se sont Ă©garĂ©s loin de la foi et se sont transpercĂ© l'Ăąme de tourments sans noms. » (1 Tm 6:10)

Le Nouveau Testament illustre le comportement de l'avare par l'exemple de Judas Iscariote, le disciple de Jésus-Christ qui l'a trahi en le dénonçant aux autorités. Judas était en effet le trésorier parmi les douze apÎtres, mais n'hésitait pas à prendre dans la bourse commune, car il « était voleur » (Jn 12:6). De plus, il a dénoncé le Christ au Sanhédrin pour « trente piÚces d'argent » (Mt 26:15). Il a fini par se suicider en se pendant à un arbre.

Le christianisme rejette en particulier la thĂ©saurisation, c'est-Ă -dire la tendance Ă  Ă©pargner son argent sans chercher Ă  le faire fructifier. D'aprĂšs JĂ©sus-Christ lui-mĂȘme, « celui qui thĂ©saurise pour lui-mĂȘme » au lieu de « s'enrichir en vue de Dieu » est un « insensé » (Lc 12:21). Cette critique de la conservation maladive peut aussi se retrouver (en premier niveau de lecture) dans la parabole des talents (Mt 25:14–30), oĂč est racontĂ©e l'histoire d'un maitre qui, partant en voyage, laisse des fonds Ă  ses serviteurs en son absence et qui, Ă  son retour, dĂ©cide de rĂ©tribuer ceux qui ont investi cet argent dans une activitĂ© productive et de punir celui qui n'a « point semé ».

La tradition chrĂ©tienne voit Ă©galement d'un mauvais Ɠil l'usure (c'est-Ă -dire le prĂȘt Ă  intĂ©rĂȘt), cette derniĂšre ayant Ă©tĂ© condamnĂ©e par le concile de NicĂ©e de 325 et par les PĂšres de l'Église. Durant le Moyen Âge, le prĂȘt Ă  intĂ©rĂȘt a ainsi Ă©tĂ© rĂ©guliĂšrement interdit dans de nombreuses nations, notamment en Europe. Ce n'est qu'Ă  la Renaissance, avec l'apparition de la banque moderne et du protestantisme, que cette interdiction a Ă©tĂ© allĂ©gĂ©e.

L'avarice est par ailleurs reprĂ©sentĂ©e de façon figurĂ©e dans la Bible. On l'associe ainsi Ă  la figure du veau d'or, qui Ă©tait originairement un symbole d'idolĂątrie, mais qui est progressivement devenue la reprĂ©sentation de la puissance corruptrice de la richesse matĂ©rielle. Cette figure provient d'un Ă©pisode de l'Exode (Ex 32), durant lequel les HĂ©breux se sont mis Ă  adorer une statue de « veau » en or, moulĂ©e Ă  partir de leurs bijoux, alors qu'ils attendaient que MoĂŻse descende du mont SinaĂŻ, oĂč il restĂ© 40 jours et 40 nuits pour recevoir les Tables de la Loi. DĂ©tail intĂ©ressant : si cette statue est appelĂ©e un « veau » (ŚąÖ”Ś’Ö¶Śœ, 'egel), il s'agit en rĂ©alitĂ© d'un taureau, Ă  l'image de certaines divinitĂ©s qui Ă©taient alors vĂ©nĂ©rĂ©es en Égypte (Apis) ou Ă  Canaan (El) ; l'appellation de « veau » est en effet censĂ©e jeter le ridicule sur les idoles.

L'Adoration du Veau d'or (Nicolas Poussin, 1634)

Une autre figure mise en avant par la tradition chrĂ©tienne est celle de Mammon. Il s'agit d'une personnification de l'argent (Mammon vient de l'aramĂ©en ŚžÖžŚžŚ•ÖčŚ ÖžŚ, māmƍnā signifiant « richesse »), Ă  qui les hommes sont susceptibles de vouer leur vie. C'est contre cette possibilitĂ© de corruption que JĂ©sus-Christ a averti ses disciples dans le Sermon sur la Montagne :

« Nul ne peut servir deux maĂźtres : ou il haĂŻra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera Ă  l'un et mĂ©prisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent [ΌαΌωΜ៷, mamƍnĂą]. » (Mt 6:24)

The Worship of Mammon (Evelyn De Morgan, 1909)

L'avarice est donc une forme particuliÚre d'idolùtrie, et en est probablement une des plus visibles. Elle se manifeste dans notre monde moderne par la place que nous donnons à la richesse dans nos objectifs de vie. Nous nous imaginons ainsi que l'accumulation d'argent nous apportera une sécurité pour l'avenir, voire une « liberté financiÚre » qui nous permettrait de « sortir de la rat race », conformément à ce qu'enseignent les apÎtres du développement personnel.

Bitcoin n'Ă©chappe pas Ă  l'idolĂątrie, faisant lui-mĂȘme l'objet d'une pseudo-religion, et l'amour de l'argent joue un rĂŽle de premier plan dans cette adoration. Beaucoup de personnes affirment ainsi que Bitcoin les a « sauvĂ©es », non pas par sa caractĂ©ristique de rĂ©sistance Ă  la censure, mais parce que la hausse drastique du pouvoir d'achat de l'unitĂ© de compte les a libĂ©rĂ©es de la contrainte de travailler. En les rendant riches, Bitcoin a abaissĂ© leur prĂ©fĂ©rence temporelle et les a fait se focaliser sur les choses qui comptent vraiment pour elles. Il n'est donc pas Ă©tonnant que la culture dominante dans la communautĂ© se soit concentrĂ©e autour l'intĂ©rĂȘt financier : les plus anciens bitcoineurs ont Ă©tĂ© rĂ©compensĂ©s pour avoir conservĂ© leurs bitcoins, et ont donc encouragĂ© les gens (au moins par l'exemple) Ă  faire de mĂȘme.

Les conséquences de l'avarice sur Bitcoin

Les enseignements de la tradition chrétienne peuvent nous paraitre désuets, démodés. Néanmoins, le sujet de l'avarice est tout à fait d'actualité dans notre société moderne, et en particulier dans la communauté de Bitcoin comme nous l'avons vu. Il convient ainsi de s'interroger pourquoi une telle opposition à l'amour de l'argent existe et comment l'avarice des utilisateurs peut influer sur Bitcoin dans son ensemble.

Il va de soi que Bitcoin se fonde sur l'intĂ©rĂȘt Ă©conomique. Son fonctionnement repose sur les incitations des diffĂ©rents acteurs qui assurent sa sĂ©curitĂ©. Les mineurs ajoutent des blocs Ă  la chaine parce qu'ils sont rĂ©munĂ©rĂ©s par la crĂ©ation monĂ©taire et par les frais de transaction. Les commerçants acceptent l'unitĂ© de compte parce qu'ils bĂ©nĂ©ficient de sa rĂ©sistance Ă  la censure ou de sa dĂ©flation naturelle. Les dĂ©veloppeurs contribuent au projet parce qu'ils reçoivent un salaire des utilisateurs les plus importants. Ainsi, la viabilitĂ© de Bitcoin est, dans une certaine mesure, assurĂ©e par les incitations Ă©conomiques qui le soutiennent.

C'est pour cette raison que les bitcoineurs s'imaginent parfois que Bitcoin est un ĂȘtre indĂ©pendant, ne pouvant pas ĂȘtre affectĂ© par le monde, et que son succĂšs ne nĂ©cessite aucune action de leur part. Ils pensent que la « thĂ©orie des jeux » assurera seule sa progressive Ă©lĂ©vation au rang de monnaie mondiale, amenant son prix au million de dollars, voire au-delĂ . Cependant, ils se trompent.

L'intĂ©rĂȘt Ă©conomique ne fait pas tout. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la libertĂ© est un moyen, pas une fin en soi. Dans le domaine Ă©conomique, elle permet de faire concorder l'offre et la demande, d'accomplir le plus possible les volontĂ©s des individus, sans nĂ©cessairement aboutir Ă  un ordre social harmonique. Ce qui est produit dans l'Ă©conomie dĂ©pend des prĂ©fĂ©rences des personnes qui la composent : le marchĂ© va entrainer la crĂ©ation des biens et des services auxquels elles accordent de la valeur. La libertĂ© Ă©conomique totale peut ainsi aboutir Ă  un paradis sur Terre, peuplĂ© de personnes vertueuses et attentionnĂ©es ; mais elle pourrait tout aussi bien dĂ©gĂ©nĂ©rer en une sorte d'enfer cyberpunk libertarien plongĂ© dans le vice et la mĂ©fiance (d'ailleurs, un tel dĂ©sordre social est tellement intolĂ©rable qu'il se conclut gĂ©nĂ©ralement par l'avĂšnement d'un pouvoir autoritaire).

Le sort de Bitcoin est entre les mains des bitcoineurs. Le systÚme est ce que les gens en font ; il n'est rien sans ses utilisateurs. C'est pourquoi l'avarice, qui se manifeste chez les utilisateurs, peut avoir un certain nombre de conséquences sur Bitcoin.

La premiĂšre consĂ©quence est la dĂ©gradation de l'image de la cryptomonnaie. À l'origine, Bitcoin Ă©tait vu comme un systĂšme libĂ©rateur, un intermĂ©diaire d'Ă©change rĂ©sistant Ă  la censure, une monnaie anonyme utilisĂ©e sur le marchĂ© noir. Cette vision pouvait poser problĂšme, mais elle est devenue minoritaire au profit de la conception de rĂ©serve de valeur, encourageant la spĂ©culation. Aujourd'hui, l'image de Bitcoin auprĂšs du grand public est celle d'un objet spĂ©culatif qu'il conviendrait d'acheter sur une plateforme de change centralisĂ©e, et de revendre plus tard dans le but de gagner un peu d'argent (fiat). Il a mĂȘme tendance Ă  devenir un memecoin , dans le sens oĂč on ne s'en procurerait qu'en raison de ce qu'il reprĂ©sente culturellement, pas pour son utilisation Ă©conomique rĂ©elle. Ainsi, on peut comprendre pourquoi certains accusent le bitcoin d'ĂȘtre une « bulle spĂ©culative », un phĂ©nomĂšne sans fondement, qui serait similaire Ă  la tulipomanie du XVIIe siĂšcle7. On peut aussi entendre les gens qui le voient comme une « arnaque », comme une « pyramide de Ponzi » reposant sur l'arrivĂ©e de plus en plus d'« investisseurs », attirĂ©s par les anciens dĂ©tenteurs.

Cette image dégradée a pour effet de tenir éloignées les personnes qui pourraient vouloir utiliser Bitcoin pour ses propriétés de résistance à la censure, et en particulier les activistes et les gens de gauche qui se méfient initialement de la finance. En parallÚle, les spéculateurs se multiplient au fur et à mesure du temps, encouragés par la culture du gain. Et le phénomÚne s'amplifie, formant un cercle vicieux : les utilisateurs-spéculateurs font plus de bruit et en attirent d'autres, ce qui isole de plus en plus les utilisateurs authentiques qui doivent faire des efforts considérables pour trier les informations qu'ils reçoivent. En d'autres termes, les mauvais utilisateurs chassent les bons.

La deuxiĂšme consĂ©quence gĂ©nĂ©rale, apparentĂ©e Ă  la premiĂšre, est l'accentuation de la volatilitĂ©. Puisque les gens voient le bitcoin comme un objet spĂ©culatif, ils s'en procurent pour gagner de l'argent rapidement. Ainsi, lors des marchĂ©s haussiers, ils ont tendance Ă  seulement acheter et Ă  ne pas vendre (laisser courir leurs gains), ce qui fait monter le taux de change considĂ©rablement. À l'inverse, lors des marchĂ©s baissiers, les spĂ©culateurs Ă  court terme ont tendance Ă  vendre pour Ă©viter de risquer de perdre trop (en coupant leurs pertes), ce qui contribue Ă  la chute et rĂ©sulte souvent en une vente panique gĂ©nĂ©rale.

Si nous voyions le bitcoin comme un instrument d'Ă©change, les choses ne seraient probablement pas ainsi. Nous serions obligĂ©s d'encaisser des paiements sur la durĂ©e, peu importe le taux de change du moment. De mĂȘme, nous devrions le dĂ©penser rĂ©guliĂšrement, malgrĂ© des taux de change dĂ©favorables. De plus, nous pourrions prĂ©cisĂ©ment en dĂ©penser plus lorsqu'il vaudrait plus, car nous nous sentirions plus riches. Il y aurait toujours une variation et des spĂ©culateurs Ă  court terme, mais la volatilitĂ© serait rĂ©duite. Le pouvoir d'achat du bitcoin serait plus stable, de sorte qu'il pourrait devenir une vĂ©ritable unitĂ© de compte.

Une troisiĂšme consĂ©quence de l'avarice sur Bitcoin est qu'elle constitue un frein Ă  l'adoption dĂ©centralisĂ©e. L'adoption repose en premier lieu sur les commerçants, ceux qui acceptent le bitcoin en Ă©change de biens et de services (ou de monnaies dans le cas des changeurs). Les gens susceptibles de dĂ©penser leurs bitcoins dans le commerce de dĂ©tail (surtout quand cette activitĂ© est, peu ou prou, confinĂ©e Ă  l'illĂ©galitĂ©) sont les bitcoineurs convaincus. Ainsi, les boutiquiers indĂ©pendants et les changeurs de rue, qui reposent sur ce rĂ©seau de bitcoineurs, ne feront quasi aucune vente si les bitcoineurs en question refusent de dĂ©penser leurs bitcoins. Ils seront dĂ©couragĂ©s de maintenir leur capacitĂ© Ă  accepter le bitcoin, qui peut reposer sur des facteurs comme l'utilisation d'un logiciel spĂ©cifique, la formation du personnel ou la gestion (individuelle ou collective) d'un nƓud. Ainsi, l'avarice fragilise l'utilisation entre particuliers de Bitcoin, au profit de son adoption centralisĂ©e, c'est-Ă -dire l'Ă©change sur des plateformes de change rĂ©glementĂ©es comme Coinbase et Binance, frĂ©quentĂ©es par de nombreux spĂ©culateurs opportunistes.

Pour aller plus loin, si le but est seulement de faire en sorte que « le nombre monte », alors cette adoption centralisĂ©e et contrĂŽlĂ©e est le chemin le plus court pour y parvenir. Il n'y a pas lieu de s'opposer Ă  la surveillance financiĂšre si on essaie simplement de maximiser son gain spĂ©culatif Ă  court ou moyen terme. Au contraire, chacun est incitĂ© Ă  ĂȘtre le plus passif possible, pour que les rĂ©gulateurs acceptent que le bitcoin soit dĂ©tenu en tant qu'actif par les individus, par les sociĂ©tĂ©s cotĂ©es en bourse et par les États.

Une quatriĂšme consĂ©quence de la culture de l'avarice est son effet sur l'innovation technique. Les spĂ©culateurs ont intĂ©rĂȘt Ă  prĂ©server leur pouvoir d'achat et offrent une force d'opposition aux changements de rĂšgles de consensus. De ce fait, plus il y a d'utilisateurs-spĂ©culateurs, plus la prudence est mise Ă  l'honneur : peu de risques sont pris pour ne pas bouleverser le systĂšme dans son ensemble. Ce conservatisme a clairement des vertus pour assurer la stabilitĂ© du systĂšme (c'est pourquoi les soft forks sont prĂ©fĂ©rĂ©s aux hard forks sur BTC), mais il peut aussi ĂȘtre nĂ©faste s'il est trop excessif. Ainsi, si la communautĂ© est remplie de spĂ©culateurs, c'est-Ă -dire de personnes qui se procurent du bitcoin uniquement pour le revendre plus tard et rĂ©aliser un bĂ©nĂ©fice, alors il n'y a presque personne qui valorise Bitcoin pour son caractĂšre confidentiel ou pour son aspect programmable (essentiel pour dĂ©velopper des solutions de seconde couche dĂ©centralisĂ©es). Dans ce cas, il n'y pas lieu de prendre un risque pour modifier les rĂšgles de consensus pour amĂ©liorer le systĂšme. C'est dans ce cadre que certaines personnes, comme Jameson Lopp, parlent d'« ossification prĂ©maturĂ©e du protocole ».

Jusqu'en 2021, le projet Ă©tait encore considĂ©rĂ© comme expĂ©rimental et incomplet. Le logiciel (Bitcoin Core) Ă©tait ainsi en bĂȘta, les numĂ©ros de versions ayant la forme 0.x.y (0.21.1 par exemple). Des mises Ă  niveau avaient rĂ©guliĂšrement lieu : OP_CHECKLOCKTIMEVERIFY en 2015, OP_CHECKSEQUENCEVERIFY en 2016, SegWit en 2017 et Taproot en 2021. Mais depuis cette derniĂšre mise Ă  niveau, les choses ont changé : le numĂ©ro de version du logiciel se prĂ©sente dĂ©sormais sous la forme x.y (22.0 par exemple), et il ne semble pas y avoir de volontĂ© marquĂ©e de modifier Ă  nouveau les rĂšgles de consensus. Les propositions existantes de modification (SIGHASH_ANYPREVOUT, CISA, OP_CHECKTEMPLATEVERIFY, OP_CAT, Drivechain) peinent Ă  se faire une place en dehors de la sphĂšre des dĂ©veloppeurs, celles-ci n'intĂ©ressant que peu les utilisateurs-spĂ©culateurs, et il semble ainsi possible qu'aucune d'entre elles ne soit adoptĂ©e.

Enfin, chose qui peut sembler paradoxale par rapport au prĂ©cĂ©dent problĂšme, une cinquiĂšme et derniĂšre consĂ©quence de l'avarice est de faciliter l'altĂ©ration des propriĂ©tĂ©s fondamentales du systĂšme, et en particulier de sa rĂ©sistance Ă  la censure. Comme nous l'avons dit, Bitcoin dĂ©pend de l'utilisation qui en est faite, et ne constitue donc pas un « cadre mathĂ©matique exempt de politique et d’erreur humaine » (pour reprendre l'expression de Tyler Winklevoss) qui serait indĂ©pendant des actions des gens. Ainsi, une attitude concentrĂ©e sur le gain spĂ©culatif Ă  court-moyen terme (et non sur le gain de libertĂ©) pourrait amener la communautĂ© Ă  accepter un soft fork de censure, qui interdirait Ă  certaines transactions d'ĂȘtre confirmĂ©es, en vue de se conformer aux rĂ©glementations internationales.

Nous n'en sommes pas encore là heureusement, mais un haut degré de corruption peut conduire à ce type de modification. C'est cet esprit d'avarice qui a poussé une bonne partie de la communauté d'Ethereum à faire appliquer des changements pourtant primordiaux dans le protocole : l'EIP-1559 (qui intégrait le brûlage des frais de transaction versés aux mineurs) et le passage en preuve d'enjeu (qui supprimait le minage et réduisait le montant d'éthers créés). Le but avoué de cette démarche n'était pas tant de résoudre les problÚmes des frais élevés et de la consommation électrique de la preuve de travail, que de créer une « monnaie ultrasaine » (« ultrasound money », référence calembourdesque à la monnaie saine, de l'anglais sound money), qui serait déflationniste et dont le pouvoir d'achat croitrait en conséquence. Ces changements, qui ont altéré la sécurité du systÚme, n'ont toutefois pas abouti au résultat espéré, les utilisateurs s'étant reporté sur des alternatives (encore moins sûres) comme Solana.

Vers le saylorisme ?

Nous constatons ainsi que la communautĂ© de Bitcoin a fait une place de plus en plus grande Ă  la spĂ©culation et a laissĂ© l'avarice gagner du terrain au cours du temps, au dĂ©triment de son utilisation comme argent liquide Ă©lectronique. Cette culture a modifiĂ© l'image qu'en a le grand public : de monnaie du dark web, le bitcoin est devenu Ă  ses yeux un moyen de gagner de l'argent rapidement. Cette image a renforcĂ© la prĂ©sence des spĂ©culateurs au sein des utilisateurs, ce qui s'est reflĂ©tĂ©e par la centralisation progressive de l'activitĂ© Ă©conomique sur les plateformes de change. Tout cela affecte aussi le systĂšme en lui-mĂȘme, en avantageant la hausse du prix de l'unitĂ© de compte et en empĂȘchant les autres aspects (comme la confidentialitĂ© et la programmabilitĂ©) de se dĂ©velopper.

En particulier, cette Ă©volution a fait Ă©merger une figure majeure au sommet de la communauté : Michael Saylor. ArrivĂ© en 2020, ce dernier a su se construire une audience massive composĂ©e de millions de personnes, et constitue aujourd'hui l'un des relais d'opinion les plus influents. Il voit Bitcoin comme une monnaie de rĂ©serve, devant respecter le cadre rĂ©glementaire dressĂ© par les rĂ©gulateurs financiers et servant avant tout de base au nouveau systĂšme financier (conservation en trĂ©sorerie d'entreprise, adossement des monnaies Ă©tatiques, garantie dans les prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s, etc.) – une conception contraire Ă  tous les principes de Bitcoin, et en particulier Ă  la dĂ©sintermĂ©diation.

La communauté de Bitcoin, au lieu de rejeter ses propos comme elle le devrait, l'a accueilli à bras ouvert, lui offrant la possibilité de rédiger des préfaces, d'apparaitre dans des podcasts et allant jusqu'à l'acclamer lors de conférences. Pourquoi ? Parce qu'il annonce que le prix du bitcoin va monter énormément et parce qu'il joint le geste à la parole en achetant beaucoup de bitcoins avec la société dont il est PDG, Microstrategy.

La cupiditĂ© nous amĂšne ainsi aujourd'hui Ă  applaudir des gens qui, par leur action dans le monde, s'opposent drastiquement Ă  l'Ă©mergence d'une monnaie libre, mais font nĂ©anmoins monter le pouvoir d'achat du bitcoin. C'est le cas de Michael Saylor, mais aussi de Larry Fink (PDG de BlackRock) et de Donald Trump. Il arrivera nĂ©anmoins un moment oĂč le fait de laisser les loups rentrer dans la bergerie commencera Ă  poser des problĂšmes.


  1. Le terme « investissement » est maladroit car la thĂ©saurisation de bitcoins, au mĂȘme titre que la conservation d'or, n'est pas un investissement au sens traditionnel du terme (aucune crĂ©ation de richesse directe associĂ©e). ↩
  2. Pour une analyse plus poussĂ©e de la valorisation initiale du bitcoin, voir la section « L’émergence de la valeur du bitcoin » dans le chapitre 3 de L'ÉlĂ©gance de Bitcoin. ↩
  3. Au sens dawkinien du terme, un mĂšme est un Ă©lĂ©ment culturel reconnaissable reproduit et transmis par l'imitation. ↩
  4. Le marchĂ© haussier est appelĂ© bull market car le taureau (bull) attaque du bas vers le haut avec ses cornes. À l'inverse, l'ours (bear) reprĂ©sente le marchĂ© baissier car il attaque du haut vers le bas avec ses pattes. Le lien fort du symbole du taureau avec la finance est symbolisĂ© par le Taureau de Wall Street, sculpture situĂ©e non loin de la bourse de New York (NYSE). ↩
  5. Cette façon de donner le prix actuel des 10 000 bitcoins de Laszlo ayant servi Ă  acheter les pizzas Ă©tait, au dĂ©but, une blague, mais a depuis Ă©tĂ© pris au sĂ©rieux. Les mĂ©dias s'en donnent rĂ©guliĂšrement Ă  cƓur-joie, comme RTBF qui titrait en dĂ©cembre dernier « Cryptomonnaies : les pizzas qui valaient 1 milliard de dollars ». Ce phĂ©nomĂšne a pour effet de renforcer l'idĂ©e laquelle on ne pourrait pas utiliser ses bitcoins sans le regretter, alors qu'il suffit de les remplacer aprĂšs la dĂ©pense. ↩
  6. « Si le bitcoin continue Ă  prendre de la valeur et que les institutions financiĂšres sont de plus en plus nombreuses Ă  l'utiliser, il deviendra une monnaie de rĂ©serve sur laquelle s'appuieront des banques centrales d'un nouveau genre. » — Saifedean Ammous, The Bitcoin Standard, Wiley, 2018, p. 210 (ma traduction). ↩
  7. Sur la comparaison entre la spĂ©culation sur le bitcoin et la bulle des bulbes de tulipe de 1637, on pourra lire l'excellent ouvrage de Jacques Favier, La Monnaie Ă  pĂ©tales. ↩

L’ÉlĂ©gance de Bitcoin : un ouvrage singulier

February 21st 2024 at 10:00

En mars 2022 j’ai dĂ©cidĂ© d’écrire un livre sur Bitcoin. Cela faisait quelques temps que l’idĂ©e me trottait dans la tĂȘte, ayant accumulĂ© un certain nombre de connaissances sur le sujet et voulant exposer clairement ce que j’avais compris. Vingt-et-un mois plus tard, non sans difficultĂ©, celui-ci Ă©tait terminĂ©. Il est sorti officiellement le 31 janvier 2024 et connaĂźt depuis un lancement encourageant !

Cet article est une prĂ©sentation de cet ouvrage. Il en retrace sa longue conception, en expose le contenu gĂ©nĂ©ral et dĂ©voile quelques-uns des sujets abordĂ©s. J’espĂšre ici convaincre les quelques personnes qui hĂ©siteraient Ă  se le procurer.

Un projet de longue haleine

L’idĂ©e de ce projet de livre m’est venue progressivement, mais elle s’est imposĂ©e dans mon esprit au cours de l’hiver 2021. La France Ă©tait alors en proie Ă  la dure restriction du passe vaccinal, ce qui m’avait un peu ouvert les yeux sur les possibilitĂ©s d’évolution de notre sociĂ©tĂ©. Bitcoin reprĂ©sentait pour moi une sorte d’espoir, un outil de libertĂ© sur lequel focaliser mon attention, et je voulais partager cette vision de maniĂšre claire et complĂšte. Ayant Ă©crit plus d’une centaine d’articles sur le sujet et ayant traduit l’ouvrage Cryptoeconomics d’Eric Voskuil, j’estimais avoir la lĂ©gitimitĂ© pour Ă©crire ce livre. J’ai annoncĂ© ma dĂ©cision dĂ©but mars, quelques semaines Ă  peine aprĂšs l’invasion de l’Ukraine par la Russie et l’application de sanctions Ă©conomiques drastiques contre les rĂ©sidents russes.

J’ai mis au point une campagne de financement participatif en bitcoins qui permettrait de payer pour le lancement du livre et de me rĂ©munĂ©rer pour quelques mois d’écriture. Celle-ci a Ă©tĂ© mise en place sur mon propre nƓud grĂące Ă  Umbrel et BTCPay Server, et relayĂ©e via un VPS louĂ© (en BTC) chez BitLaunch. La campagne a Ă©tĂ© financĂ©e principalement en BTC, mais quelques contributions ont Ă©tĂ© aussi faites en XMR et en BCH, cryptomonnaies que j’acceptais manuellement. Diverses contreparties ont Ă©tĂ© promises aux contributeurs et ont depuis Ă  peu prĂšs toutes Ă©tĂ© honorĂ©es.

Le plan de l’ouvrage Ă©tait dĂ©jĂ  cohĂ©rent et il ne changerait pas significativement tout au long de la rĂ©daction. L’idĂ©e Ă©tait de dĂ©crire l’origine avant la destination, le pourquoi avant le comment, le gĂ©nĂ©ral avant le particulier, pour former un ensemble clair et complet. Le contenu n’était pas destinĂ© aux nouveaux venus, mais devait tout de mĂȘme rester comprĂ©hensible pour le lecteur intĂ©ressĂ©. Le propos devait se diffĂ©rencier du contenu produit par les « influenceurs » qui, en gĂ©nĂ©ral, reste souvent Ă  la surface et se limite parfois au prix et Ă  l’investissement
 Il Ă©tait ainsi nĂ©cessaire que les sujets soient traitĂ©s en profondeur, y compris d’un point de vue technique.

J’ai mis toute mon Ăąme dans ce livre. J’y ai placĂ© tout ce qui avait de l’importance pour moi, tout ce qui m’avait fascinĂ© dans Bitcoin, mĂȘme si certains sujets pouvaient ĂȘtre controversĂ©s ou complexes. J’ai essayĂ© d’ĂȘtre le plus sincĂšre dans ma dĂ©marche, en indiquant d’oĂč venait ce que j’avançais : l’ouvrage contient ainsi une multitude de rĂ©fĂ©rences dissĂ©minĂ©es au sein de centaines de notes (Ă  tel point que des notes supplĂ©mentaires ont dĂ» ĂȘtre extraites et ĂȘtre hĂ©bergĂ©es en ligne). Cet ouvrage est aussi un tĂ©moignage de ma relation avec Bitcoin, notamment dans la conclusion (chapitre 15) oĂč je donne un avis plus personnel et oĂč j’émets quelques prospectives sur Bitcoin.

Au cours de la rĂ©daction, le contenu a pu ĂȘtre amĂ©liorĂ© grĂące aux diverses relectures bĂ©nĂ©voles. Je remercie grandement ceux qui ont acceptĂ© de relire un chapitre ou deux pour me signaler ce qui n’allait pas, au niveau de la forme ou du fond. Ils sont citĂ©s au dĂ©but du livre. Cet aspect m’a fait prendre conscience que l’écriture d’un livre n’était pas une tĂąche strictement individuelle : c’est un travail menĂ© par une personne unique, certes ; mais celui-ci dĂ©pend du retour et du soutien d’autres personnes. Je n’aurais jamais pu Ă©crire ce livre seul.

Assez rapidement, j’ai eu quelques contacts avec des Ă©diteurs. J’ai finalement choisi la maison d’édition spĂ©cialisĂ©e Konsensus Network pour m’aider Ă  publier l’ouvrage. Elle Ă©tait constituĂ©e de bitcoineurs passionnĂ©s et proposait le paiement en bitcoins directement dans sa boutique, deux choses essentielles de mon point de vue. J’ai notamment Ă©tĂ© en communication avec Édouard Gallego qui m’a grandement aidĂ© dans le processus (et que je remercie infiniment).

Enfin, il m’a Ă©tĂ© conseillĂ© de trouver quelqu’un qui pourrait Ă©crire une prĂ©face, car (on ne va pas se mentir) cet Ă©lĂ©ment peut faciliter les ventes. La prĂ©face sert en effet de caution intellectuelle, garantissant une certaine qualitĂ© du propos auprĂšs du public, une sorte de validation par un pair utile au discernement individuel. J’ai ainsi dĂ» chercher un prĂ©facier. C’était une chose dĂ©licate car, de mon point de vue, la personne devait Ă  la fois m’avoir appris quelque chose (je devais lui ĂȘtre redevable) et apprĂ©cier le livre, au moins partiellement. Mon choix s’est portĂ© vers Jacques Favier, historien et co-fondateur du Cercle du Coin, que j’avais dĂ©couvert en 2017 par l’intermĂ©diaire d’une vidĂ©o de Raj de la chaĂźne Autodisciple, et dont j’avais lu l’ouvrage La Monnaie acĂ©phale co-Ă©crit avec Adli Takkal-Bataille. Jacques est quelqu’un que j’estime et dont j’apprĂ©cie les interventions orales comme Ă©crites, ainsi que les multiples livres. Il a une culture historique que je n’aurais probablement jamais et est d’une finesse remarquable quand il s’agit de parler de Bitcoin.

En octobre 2023, je lui ai formulĂ© ma demande, escomptant qu’il serait ouvert Ă  la chose, et il a acceptĂ© de relire mon manuscrit. Je savais qu’il n’apprĂ©cierait pas tout le contenu du livre, et notamment ses penchants les plus « libĂ©raux » et « autrichiens », mais j’espĂ©rais qu’il y trouverait des points qui lui plairaient. Il a finalement acceptĂ©. Il a rĂ©digĂ© une superbe prĂ©face, avec le talent d’écriture que ses lecteurs lui connaissent. Le fait que nous ayons des points de vue diffĂ©rents n’est Ă  mon avis pas un dĂ©faut, d’autant plus que j’ai voulu m’adresser Ă  tout le monde. MĂȘme s’il existe Ă©videmment des opinions erronĂ©es au sujet de Bitcoin, la diversitĂ© des points de vue est une richesse qu’il convient de cultiver. Tout comme dans la cĂ©lĂšbre fable indienne oĂč des aveugles touchent chacun une partie diffĂ©rente d’un Ă©lĂ©phant et dĂ©crivent l’animal d’une façon diffĂ©rente, nous avons tous notre perspective de Bitcoin qui peut ĂȘtre valable et complĂ©mentaire par rapport aux autres, Ă  condition d’ĂȘtre de bonne foi.

Un contenu riche

Le livre a pour objectif de donner une vue d’ensemble de Bitcoin, Ă  la fois sous des perspectives technique, historique, Ă©conomique et politique. Tout d’abord, j’aborde l’histoire de Bitcoin de ses origines en 2008 Ă  aujourd’hui (chapitres 1 et 2). Puis, j’évoque ses racines proprement dites en explorant ses fondements monĂ©taires, politiques et techniques et en retraçant comment il s’inscrit dans une Ă©volution dĂ©terminĂ©e (chapitres 3, 4, 5 et 6). Ensuite, je prĂ©sente son modĂšle de fonctionnement gĂ©nĂ©ral, qui est plutĂŽt simple quand on y pense mais terriblement efficace, en dĂ©crivant tour Ă  tour la signature numĂ©rique, le minage et la dĂ©termination du protocole (chapitres 7, 8, 9, 10, 11). Enfin, je rentre dans les dĂ©tails plus techniques en m’attardant sur les rouages de Bitcoin et en abordant des thĂšmes tels que la confidentialitĂ©, la programmabilitĂ© et la scalabilitĂ© (chapitres 12, 13, 14).

Table des matiÚres élégance de Bitcoin
Table des matiĂšres (cliquer pour agrandir)

Le contenu est donc trĂšs riche et saura contenter les plus curieux. Les sujets abordĂ©s dans le livre sont des sujets rĂ©els, profonds, et parfois complexes, qui sont rarement abordĂ©s dans les mĂ©dias gĂ©nĂ©ralistes. On alterne entre les idĂ©ologies politiques, les solutions techniques, l’utilitĂ© du systĂšme, la censure des transactions, l’altĂ©ration des rĂšgles de consensus ou les frais de transaction. Il ne s’agit pas de convaincre le lecteur d’« investir » dans le bitcoin, mais de lui faire prendre conscience des enjeux qui s’incarnent au sein mĂȘme de Bitcoin et de la bataille de la monnaie numĂ©rique qui se joue aujourd’hui mĂȘme.

Le titre de l’ouvrage – qui Ă©tait Ă  l’origine provisoire, mais qui s’est imposĂ© comme dĂ©finitif avec le temps – reflĂšte l’élĂ©gance rare qui caractĂ©rise la conception de base de Bitcoin. Dans le propos, cette Ă©lĂ©gance est en filigrane : vous ne trouverez pas de grand discours philosophique sur la beautĂ© ou de rĂ©cit grandiloquent Ă  propos d’une expĂ©rience mystique, mais vous pourrez ressentir cette Ă©lĂ©gance Ă  travers la façon dont Bitcoin est agencĂ©. Bitcoin tire sa force de cet aspect. Sa simplicitĂ© est Ă  la base de sa robustesse : comme l’écrivait Satoshi Nakamoto dans le livre blanc, « le rĂ©seau est robuste du fait de sa simplicitĂ© non structurĂ©e ».

L’image de couverture (conçue par le talentueux ImTechnicolor) reprĂ©sente Bitcoin en tant qu’arbre dont les branches sont des pistes de circuit imprimĂ© et dont les feuilles sont des pastilles. Elle combine ainsi la nature informatique du systĂšme, qu’on retrouve dans le rĂ©seau qui le supporte, et son aspect organique, liĂ© aux ĂȘtres humains et Ă  leurs interactions Ă©conomiques et culturelles. De plus, cette illustration rĂ©sumĂ© particuliĂšrement bien les diffĂ©rents thĂšmes abordĂ©s dans l’ouvrage : les racines techno-idĂ©ologiques de Bitcoin retraçant ce qui a pu mener Ă  sa dĂ©couverte ; son caractĂšre essentiellement pluriel, qui se transcrit dans les diffĂ©rentes scissions et les versions alternatives du protocole ; sa chaĂźne de blocs, que Satoshi dĂ©crivait comme « une structure en forme d’arbre qui a pour racine le bloc de genĂšse, chaque bloc pouvant avoir plusieurs candidats Ă  sa suite » ; et enfin les arbres de Merkle, qui interviennent dans les blocs pour agencer les transactions. J’en suis particuliĂšrement satisfait.

Une perspective différente

Beaucoup de contenu sur Bitcoin se concentre sur les choses qui plaisent au grand public. Le nerf de la guerre numĂ©rique Ă©tant l’attention, il faut aborder les sujets de maniĂšre pĂ©remptoire et simpliste, qui parle au plus grand nombre sans trop le bousculer. Il convient ainsi bien souvent d’évoquer le pouvoir d’achat de nos monnaies qui s’érode et le prix du bitcoin qui monte en consĂ©quence, dans une vision schĂ©matique du phĂ©nomĂšne. En gĂ©nĂ©ral, on ne cherche pas trop Ă  revenir sur les racines cypherpunks de Bitcoin, ni Ă  mettre en avant qu’il permet de contrevenir Ă  la loi positive ou de s’adonner Ă  certains vices. On Ă©vite Ă©galement de parler de ses faiblesses et de ses limites, voulant convaincre autrui d’en acheter un peu.

Étant anticonformiste, je m’oppose Ă  cette vision des choses, qui a ses mĂ©rites (je le concĂšde) mais qui ne cadre pas avec ce que Bitcoin vĂ©hicule. Je pense qu’il est profitable de dire ce qui nous semble ĂȘtre la vĂ©ritĂ© de maniĂšre crue et directe, quitte Ă  dĂ©plaire aux plus modĂ©rĂ©s. Cet ouvrage a Ă©tĂ© Ă©crit dans cette optique et de multiples sujets polĂ©miques sont abordĂ©s. En voici quelques-uns.

Bitcoin possĂšde des racines idĂ©ologiques profondes. Bitcoin n’est pas un assemblage technique neutre, mais possĂšde des valeurs qui sont inscrites dans le code du logiciel, qui peuvent ĂȘtre identifiĂ©es dans les Ă©crits de son fondateur et qui se retrouvent au sein de sa communautĂ©. La valeur principale est bien entendu la libertĂ©, le but de Bitcoin Ă©tant, comme l’écrivait Satoshi, de « conquĂ©rir un nouveau territoire de libertĂ© pour plusieurs annĂ©es ». Parmi les mouvements qui ont influencĂ© la dĂ©couverte de Bitcoin, on peut citer le libertarianisme amĂ©ricain moderne initiĂ© par Murray Rothbard dans les annĂ©es 60, l’agorisme de Samuel Konkin III, le mouvement libriste dĂ©butĂ© par Richard Stallman dans les annĂ©es 80, l’extropianisme transhumaniste de Max More, et le mouvement cypherpunk des annĂ©es 90 reprĂ©sentĂ© par Tim May. Les expĂ©riences de monnaies numĂ©riques forment aussi une indication de la longue quĂȘte qui a menĂ© Ă  la cryptomonnaie. Je ne suis Ă©videmment pas le premier Ă  parler de cette « prĂ©histoire » de Bitcoin : des livres ont Ă©tĂ© Ă©crits Ă  ce sujet – dont notamment Digital Cash de Finn Brunton et The Genesis Book d’Aaron van Wirdum, sorti trĂšs rĂ©cemment – et des Ă©pisodes de podcast y ont Ă©tĂ© consacrĂ©s – et en particulier les premiers Ă©pisodes de celui d’Urbantech.

L’argent liquide physique va disparaĂźtre. Tout comme la monnaie a transitionnĂ© de la monnaie mĂ©tallique au papier-monnaie, celle-ci subit une transformation similaire en devenant peu Ă  peu une monnaie entiĂšrement numĂ©rique. Cette Ă©volution est aujourd’hui en cours en Occident et devrait se finaliser dans les dĂ©cennies Ă  venir, sauf dans le cas d’une prise de conscience massive. Nous nous retrouverons dans un monde utilisant principalement de la monnaie numĂ©rique de banque centrale et ses dĂ©rivĂ©s privĂ©s, dans lequel le rĂŽle de l’argent liquide papier aura Ă©tĂ© rendu obsolĂšte et nĂ©gligeable. La surveillance et la censure financiĂšres pourront se dĂ©ployer comme jamais auparavant. Dans ce monde aux aspects dystopiques, Bitcoin formera une alternative cruciale pour la libertĂ©.

Bitcoin est une monnaie de dĂ©sobĂ©issance. Bitcoin n’a d’utilitĂ© propre par rapport au dollar et Ă  l’euro que dans la mesure oĂč il existe en dehors des lois et de l’intervention des banques. Par sa rĂ©sistance Ă  la censure (aspect largement mis en valeur dans le livre), cet outil est fait pour dĂ©sobĂ©ir aux autoritĂ©s en charge, chose qui peut ĂȘtre jugĂ©e lĂ©gitime ou non. Il garantit la libertĂ© de transaction pour des activitĂ©s sensibles comme la libertĂ© d’expression, l’opposition politique dans les pays, l’envoi de fonds Ă  l’étranger, et plus gĂ©nĂ©ralement l’économie parallĂšle.

L’adoption de masse n’aura pas lieu. L’adoption de masse du bitcoin est dĂ©sirable dans la mesure oĂč elle permettrait Ă  tous de disposer d’une monnaie libre, et empĂȘcherait les diverses manipulations monĂ©taires rĂ©alisĂ©es par les États et par les banques. C’est pour cela qu’elle est souvent prĂ©sentĂ©e comme un objectif Ă  atteindre, comme si les monnaies fiat pouvaient disparaĂźtre dans une hyperbitcoinisation fulgurante. Cependant, il est illusoire de croire qu’une telle adoption pourrait survenir du jour au lendemain, et tous ceux qui ont travaillĂ© sur le terrain peuvent en tĂ©moigner. L’utilisation de Bitcoin suppose des contraintes variĂ©es (comme la volatilitĂ© du pouvoir d’achat, les frais de transaction, le manque de scalabilitĂ© et la rĂ©glementation dissuasive), ce qui crĂ©e une barriĂšre Ă  l’entrĂ©e que tout le monde n’est pas prĂȘt Ă  franchir. La sobriĂ©tĂ© du discours pourrait ainsi ĂȘtre bĂ©nĂ©fique.

Le passage Ă  l’échelle se fera (aussi) par le recours aux mises en Ɠuvre alternatives de Bitcoin. Comme tout le monde le sait, Bitcoin ne passe pas Ă  l’échelle en tant que systĂšme unique : le nombre de transactions pouvant ĂȘtre incluses dans un bloc est restreint par une limite de poids de blocs, et les solutions de seconde couche censĂ©es amĂ©liorer cette capacitĂ© de traitement, comme le Lightning Network, sont par essence imparfaites, puisque reposant sur le rĂšglement des litiges sur la chaĂźne. Toutefois, il existe une troisiĂšme voie pour accroĂźtre le nombre de transferts : c’est l’utilisation de monnaies de substitution, c’est-Ă -dire de cryptomonnaies alternatives libres et dĂ©centralisĂ©es possĂ©dant des caractĂ©ristiques proches de BTC (propriĂ©tĂ© entiĂšre, rĂ©sistance Ă  la censure, rĂ©sistance Ă  l’inflation) mais n’offrant pas la mĂȘme sĂ©curitĂ©. Cet effet peut dĂ©jĂ  ĂȘtre observĂ© lors de la hausse de frais sur le rĂ©seau lorsque les utilisateurs ont recours Ă  d’autres cryptomonnaies (2023 en a Ă©tĂ© un bel exemple avec Ordinals). En parallĂšle, certaines boutiques en ligne focalisĂ©es sur Bitcoin ont compris le phĂ©nomĂšne Ă  l’instar de Bitrefill, qui accepte le litecoin (LTC) et d’autres cryptomonnaies, et de ShopInBit, qui accepte le monero (XMR). De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, cette solution pourrait s’imposer Ă  long terme de la mĂȘme maniĂšre que l’argent a pu ĂȘtre le complĂ©ment de l’or pendant des siĂšcles avant d’ĂȘtre dĂ©monĂ©tisĂ© en 1873, Ă  condition bien sĂ»r que la demande pour Bitcoin ne soit pas trop faible et qu’une solution de scalabilitĂ© rĂ©volutionnaire ne soit pas dĂ©couverte entretemps.

OĂč se procurer l’ouvrage

Vous retrouverez ainsi, dans cet ouvrage qui prĂ©sente une vision profonde et cohĂ©rente de Bitcoin, du contenu qui n’a pas forcĂ©ment Ă©tĂ© abordĂ© dans la langue de MoliĂšre. Ce sera, je l’espĂšre, une lecture qui saura se dĂ©marquer des autres.

Vous pouvez vous procurer l’ouvrage sur la boutique de Konsensus Network, oĂč il est possible de payer en BTC et en euros. Il est aussi disponible Ă  la vente sur Amazon Ă  un prix plus Ă©levĂ© et dans un format lĂ©gĂšrement diffĂ©rent : l’objet est plus grand et plus lourd, et le papier un peu plus blanc. Les Ă©valuations positives sont bien Ă©videmment les bienvenues si vous avez effectuĂ© un achat sur la plateforme rĂ©cemment ; cela aidera Ă  amĂ©liorer la visibilitĂ© du livre. Le livre peut Ă©galement ĂȘtre retrouvĂ© sur le site de la FNAC. Un format numĂ©rique (epub) devrait ĂȘtre proposĂ© prochainement, sur toutes les plateformes.

Enfin, prĂ©cisons que vingt-et-un jetons non fongibles (NFT) liĂ©s au livre ont Ă©tĂ© forgĂ©s via le protocole Ordinals, dont la liste des identifiants a Ă©tĂ© incluse dans le livre. Ils sont en voie d’ĂȘtre distribuĂ©s aux contributeurs et aux relecteurs.

[PODCAST] Bitcoin : comprendre la révolte monétaire du siÚcle

February 25th 2021 at 10:59

Je suis rĂ©cemment intervenu dans le podcast de Contrepoints pour parler de Bitcoin et de cryptomonnaie avec Pierre Schweitzer. Au-delĂ  de l’évolution du prix du bitcoin (prix qui se situait autour des 51 000 $ / 42 000 € au moment de l’enregistrement), il y a en effet beaucoup Ă  dire sur le sujet.

Les thÚmes suivants y sont abordés :

  • La rĂ©sistance Ă  la censure
  • L’origine politique de Bitcoin
  • Le problĂšme de l’amorçage
  • Le dĂ©veloppement du protocole
  • Le dĂ©bat sur la scalabilitĂ© et Bitcoin Cash
  • La religiositĂ© dans Bitcoin
  • Le rĂ©seau Lightning
  • La crĂ©ation monĂ©taire des banques centrales et le risque d’inflation
  • La potentielle rĂ©ponse des États Ă  Bitcoin
  • La confidentialitĂ© dans les cryptomonnaies
  • Les autres usages de la blockchain

Voici l’épisode du podcast :

TĂ©lĂ©charger l’épisode au format mp3

Description et références sur Contrepoints

❌