10 ans du second halving de Bitcoin. Dans ce septiĂšme article des Folles Histoires Crypto, on change de registre. Pas de hack, pas de crash, pas de personnage sulfureux. Cette semaine, le protagoniste câest le code lui-mĂȘme, et une rĂšgle inscrite dans le protocole Bitcoin depuis lâorigine, qui se dĂ©clenche automatiquement tous les 210 000 blocs, quâon le veuille ou non. La semaine derniĂšre, on racontait le hack de The DAO et la scission dâEthereum. Aujourdâhui, on revient sur Bitcoin pour raconter lâun de ses moments les plus silencieux, et les plus importants.
Quand Satoshi Nakamoto a conçu Bitcoin, il a intégré un mécanisme : tous les 210 000 blocs minés, soit environ tous les quatre ans, la récompense accordée aux mineurs pour chaque nouveau bloc est divisée par deux.
Au lancement en 2009, cette rĂ©compense Ă©tait de 50 BTC par bloc. Premier halving en novembre 2012 : 25 BTC. Second halving le 9 juillet 2016 : 12,5 BTC. Et ainsi de suite, jusquâĂ ce que la rĂ©compense atteigne zĂ©ro, aux alentours de 2140, et que les 21 millions de bitcoins soient tous en circulation.
LâidĂ©e derriĂšre ce mĂ©canisme est simple : crĂ©er une raretĂ© programmĂ©e, prĂ©visible, non manipulable. Personne ne peut dĂ©cider du jour au lendemain dâimprimer plus de bitcoins. Pas de banque centrale, pas de gouvernement, pas mĂȘme Satoshi lui-mĂȘme nâaurait pu y dĂ©roger. Le halving de Bitcoin est inscrit dans le protocole comme une loi de la physique : il sâapplique au bloc 420 000, point final.
En 2016, la communautĂ© Bitcoin suit le compte Ă rebours avec une fĂ©brilitĂ© nouvelle. Le premier halving de 2012 Ă©tait passĂ© presque inaperçu, Bitcoin Ă©tait encore confidentiel. Mais en juillet 2016, le contexte est diffĂ©rent. Bitcoin a survĂ©cu au hack de Mt. Gox, Ă lâeffondrement de 2014, aux milliers dâarticles annonçant sa mort.
Il cote autour de 650 dollars, soit 52 fois le niveau oĂč il se trouvait lors du premier halving de 2012, comme le rappelait CoinDesk le 7 juillet 2016, deux jours avant lâĂ©vĂ©nement. Des sites entiers sont dĂ©diĂ©s au dĂ©compte des blocs restants.
Le bloc 420 000 est minĂ© le 9 juillet 2016 par le pool F2Pool. En une fraction de seconde, la rĂ©compense passe de 25 Ă 12,5 BTC. Sur Bitcointalk, les messages se multiplient, certains euphoriques, dâautres déçus que le cours nâait pas immĂ©diatement explosĂ©. Câest le propre du halving : ses effets ne se voient jamais le jour J.

Ce que le halving produit concrĂštement, câest une rĂ©duction de lâoffre nouvelle de bitcoins sur le marchĂ©. Avant juillet 2016, les mineurs recevaient collectivement environ 3 600 nouveaux BTC par jour. AprĂšs : 1 800. Si la demande reste stable ou augmente, le prix doit mathĂ©matiquement monter, câest la loi de lâoffre et de la demande appliquĂ©e Ă un actif dont lâĂ©mission est prĂ©visible Ă la seconde prĂšs.
Les donnĂ©es historiques semblent valider cette thĂšse : chaque halving a Ă©tĂ© suivi, dans les douze Ă dix-huit mois, dâun bull run majeur. AprĂšs celui de 2016, Bitcoin est passĂ© de 650 dollars Ă prĂšs de 20 000 dollars fin 2017. CorrĂ©lation ou causalitĂ© ? Le dĂ©bat reste ouvert, mais il alimente chaque cycle la mĂȘme fiĂšvre anticipatoire dans la communautĂ©.
Ce qui rend le halving fascinant dâun point de vue narratif, câest son absence totale de drame. Pas de vote, pas de confĂ©rence de presse, pas de dĂ©cision humaine. Un bloc est minĂ©, le code sâexĂ©cute, la rĂ©compense change. Le rĂ©seau continue. Les mineurs continuent. Et quelque part dans le protocole, lâhorloge repart pour 210 000 blocs supplĂ©mentaires.
Dans un monde financier habituĂ© aux dĂ©cisions opaques des banques centrales, ce mĂ©canisme automatique et transparent a quelque chose de presque rĂ©volutionnaire dans sa banalitĂ©. Satoshi nâavait pas besoin de convaincre qui que ce soit : il avait juste Ă©crit la rĂšgle, et laissĂ© le code lâappliquer, pour toujours. Pour aller plus loin, notre encyclopĂ©die du Coin revient sur lâĂ©conomie complĂšte de la rĂ©compense bloc.
Lâarticle Le jour oĂč Bitcoin a divisĂ© sa propre rĂ©compense par deux â Les Folles Histoires Crypto est apparu en premier sur Journal du Coin.
Bitcoin faillible ? Il y a 16 ans cette semaine, le rĂ©seau Bitcoin a vĂ©cu sa premiĂšre crise existentielle, non pas Ă cause dâun pirate externe, mais Ă cause dâune faille dans son propre code. Pendant quelques heures, la rĂšgle fondatrice des 21 millions de bitcoins a cessĂ© dâexister.
Dans ce cinquiĂšme Ă©pisode des Folles Histoires Crypto, on fait un pas de cĂŽtĂ© par rapport aux crashs et aux hacks des derniĂšres semaines pour sâintĂ©resser aux coulisses du code lui-mĂȘme. Parce que si les marchĂ©s sont fous, le code peut lâĂȘtre aussi, et parfois, de façon bien plus dangereuse.
15 aoĂ»t 2010. Un utilisateur anonyme remarque quelque chose dâimpossible dans le bloc numĂ©ro 74 638 de la blockchain Bitcoin. Une transaction vient de crĂ©er 184 467 440 737,09551616 bitcoins, cent quatre-vingt-quatre milliards, Ă partir de rien. Dans un protocole conçu pour ne jamais dĂ©passer 21 millions.
Lâexplication est technique mais Ă©lĂ©gante dans sa perversitĂ© : une faille dans la vĂ©rification des transactions permettait de provoquer un integer overflow. Câest un dĂ©passement de capacitĂ© dâun nombre entier. En forçant un calcul sur une valeur suffisamment grande, le rĂ©sultat repartait Ă zĂ©ro, puis revenait Ă une valeur astronomique. Quelquâun avait trouvĂ© la faille et lâavait exploitĂ©e dĂ©libĂ©rĂ©ment.

AlertĂ© rapidement sur Bitcointalk, Satoshi Nakamoto et les premiers dĂ©veloppeurs du cĆur du projet (dont Jeff Garzik et Gavin Andresen) rĂ©agissent en urgence.
En moins de cinq heures, une nouvelle version du client (0.3.10) est publiĂ©e. Elle introduit un soft fork qui rejette les transactions avec des outputs en overflow. Les nĆuds qui mettent Ă jour leur logiciel rejettent alors la transaction invalide.
La chaĂźne « propre » devient majoritaire et supplante naturellement la chaĂźne corrompue. Le bloc 74 638 reste dans la blockchain, mais la transaction frauduleuse nâen fait plus partie comme on peut le voir sur lâexplorateur blockchain. Câest le seul cas dans lâhistoire de Bitcoin oĂč une rĂ©organisation profonde de la chaĂźne a Ă©tĂ© nĂ©cessaire pour corriger un bug de consensus.
Quinze ans plus tard, cet incident reste lâun des moments les plus instructifs de lâhistoire de Bitcoin. Il montre que le rĂ©seau a survĂ©cu Ă sa premiĂšre grande crise non pas grĂące Ă une dĂ©centralisation dĂ©jĂ parfaite, mais grĂące Ă la rĂ©activitĂ© dâune petite communautĂ© qui a su corriger une faille critique en quelques heures. Un rappel que Bitcoin, comme tout systĂšme, a dĂ» apprendre Ă se rĂ©parer en marchant.
Lâarticle Le jour oĂč 184 milliards de bitcoins ont existĂ© â Les Folles Histoires Crypto est apparu en premier sur Journal du Coin.
Lorsqu'une personne se renseigne à propos de Bitcoin, il faut peu de temps pour qu'elle apprenne que sa mise en circulation est réduite au cours du temps et que la quantité finale est plafonnée à 21 millions d'unités. Il lui est ensuite suggéré que si son utilisation croit, alors la rareté absolue des bitcoins fera que leur valeur explosera à la hausse. C'est cette logique spéculative qui a mené le prix du bitcoin à passer de 0,001 $ à 126 000 $ en moins de 20 ans.
Cependant, la limite emblĂ©matique des 21 millions, aujourd'hui mise Ă l'honneur par les vendeurs de rĂȘve, ne constituait pas l'objectif principal du systĂšme de Nakamoto, et a Ă©tĂ© secondaire au cours de sa conception ; elle a longtemps Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme un moyen de rendre le bitcoin attractif, et pas comme une fin en soi. La preuve la plus Ă©clatante de ce fait est qu'Ă l'origine, Bitcoin a Ă©tĂ© conçu pour avoir une crĂ©ation monĂ©taire constante. Satoshi Nakamoto n'a en effet ajoutĂ© les halvings et le plafond d'Ă©mission qu'aprĂšs la publication du livre blanc.
Ă l'heure oĂč la mystique saylorienne domine, oĂč les ETF se multiplient, et oĂč l'Ătat le plus puissant de la planĂšte constitue une rĂ©serve stratĂ©gique de bitcoins, il semble essentiel de rappeler que le but originel de Bitcoin Ă©tait bien plus noble qu'attirer toute la cupiditĂ© du monde.
Le 31 octobre 2008, Satoshi Nakamoto inaugure sa découverte en envoyant le livre blanc de Bitcoin, intitulé Bitcoin : Un systÚme d'argent liquide électronique pair à pair, à la liste de diffusion de courrier électronique de Metdowd.com dédiée à la cryptographie. Ce document n'est cependant pas la seule version qui existe, et il en publiera une autre, mise à jour, le 24 mars 2009, qui est hébergée sur Bitcoin.org et à laquelle nous faisons généralement référence aujourd'hui. Le premier livre blanc diffÚre ainsi légÚrement du second.
En particulier, dans ce premier document, Satoshi ne fait pas mention des « frais de transaction » ou d'un « nombre prédéterminé d'unités », comme il fera plus tard. Pour récompenser les mineurs qui assurent le traitement des paiements, il prévoit une émission de monnaie constante, vraisemblablement de 100 bitcoins toutes les 15 minutes1. Dans le livre blanc, il écrit :
« L'ajout régulier d'une quantité constante de nouvelles unités s'apparente à l'action des mineurs d'or qui dépensent des ressources pour mettre de l'or en circulation. »
Il justifie ainsi le choix d'une « inflation naturelle » en comparant le bitcoin à l'or, qui a toujours connu une certaine création monétaire tout en conservant son pouvoir d'achat2. Avec une quantité constante de nouveaux bitcoins, le taux d'émission annuelle devrait diminuer au cours du temps : il passerait sous les 5 % aprÚs 20 ans, et sous les 2 % au bout de 50 ans. Outre la phrase du livre blanc, Satoshi précisera dans un courriel privé quelque jours plus tard :
« L'offre d'or augmente d'environ 2 à 3 % par an.  N'importe quelle monnaie fiat affiche généralement un taux d'inflation supérieur. »
En novembre 2008, Satoshi discute de Bitcoin avec les membres de la liste. Il échange notamment avec Ray Dillinger, consultant indépendant dans les nouvelles technologies, qui s'intéresse aux protocoles de monnaie numérique. Dans un courriel envoyé dans la soirée du 5 novembre (PST), il reproche au bitcoin son « absence de valeur intrinsÚque », ne comprenant pas bien qu'il s'agit d'une politique monétaire définie, contrÎlée par un algorithme d'ajustement de la difficulté. Pour lui, tout le monde peut créer de nouvelles unités à l'infini (comme dans systÚme RPOW de Hal Finney), ce qui réduit considérablement la valeur de la monnaie. Il conclut faussement que la monnaie « présente une inflation d'environ 35 %, puisque c'est le taux annuel d'amélioration de la performance informatique ». Satoshi en discute en privé avec lui, avant de le corriger publiquement le 8 novembre :
« La difficulté augmente proportionnellement afin de maintenir constante la production supplémentaire totale.  On sait donc à l'avance combien de nouveaux bitcoins seront créés au cours des années futures.
La production de nouvelles unitĂ©s implique une augmentation planifiĂ©e de la masse monĂ©taire, mais celle-ci n'entraĂźne pas nĂ©cessairement de l'inflation.  Si la quantitĂ© de monnaie augmente au mĂȘme rythme que le nombre de personnes qui l'utilisent, les prix resteront stables.  Si elle n'augmente pas aussi vite que la demande, il y aura de la dĂ©flation et les premiers dĂ©tenteurs de la monnaie verront sa valeur augmenter.
Les unitĂ©s doivent ĂȘtre distribuĂ©es d'une maniĂšre ou d'une autre au dĂ©part, et un taux constant semble ĂȘtre la meilleure mĂ©thode. »
Satoshi confirmera l'existence de ce modÚle initial à Martti Malmi en mai 2009 dans un courriel incluant son débat en privé avec Ray :
« Cette discussion sur l'inflation a eu lieu avant la mise en place du mĂ©canisme de frais de transaction et du programme fixe des 21 millions d'unitĂ©s ; elle n'est donc peut-ĂȘtre plus tout Ă fait d'actualitĂ©. »
Toutefois, ce modÚle s'avÚre défectueux, ce que ne manque pas de lui faire remarquer le premier détracteur de Bitcoin : James A. Donald.
James A. Donald est un cypherpunk anonyme qui est le premier à avoir répondu publiquement à Satoshi, le 2 novembre, pour reprocher à Bitcoin sa faible capacité à passer à l'échelle. Les deux hommes échangent longuement sur la liste. Ce sont les remarques du cypherpunk sur le systÚme incitatif de Bitcoin qui vont pousser Satoshi à revoir sa politique monétaire et à intégrer des frais de transaction.
Dans la nuit du 8 au 9 novembre, James A. Donald blùme ainsi l'émission monétaire constante choisie par Satoshi pour inciter les mineurs à assurer le traitement des transactions. Il nuance néanmoins son propos en ajoutant que c'est mieux que les monnaies classiques sujettes aux aléas de la politique :
« Cette proposition ne peut pas ĂȘtre mise en Ćuvre, car dans le systĂšme proposĂ©, le travail de suivi de la propriĂ©tĂ© des unitĂ©s est financĂ© par le seigneuriage, ce qui nĂ©cessite de l'inflation.
Ce n'est pas un défaut insurmontable : une inflation prévisible est moins choquante qu'une inflation qui est traficotée de temps en temps pour transférer les richesses d'un groupe électoral à un autre. »
Dans la journée du 9, James A. Donald émet un nouvelle critique, cette fois-ci sur le fait qu'un mineur n'est pas incité à inclure des transactions dans un bloc :
« Cette solution [âŠ] ne rĂ©sout pas celui de l'enregistrement des dĂ©penses. Si un nĆud ignore toutes les dĂ©penses sans importance pour lui, il n'en subit aucune consĂ©quence nĂ©gative. »
Satoshi a alors l'idée d'ajouter un mécanisme des frais de transaction, qui aurait l'avantage de résoudre les deux problÚmes. Dans la soirée du 9 novembre, répondant à James A. Donald, il décrit ce mécanisme comme suit :
« Si tu as des difficultĂ©s avec la question de l'inflation, il est facile d'ajuster le systĂšme pour qu'il fonctionne avec des frais de transaction.  C'est trĂšs simple : il suffit que la valeur en sortie de toute transaction soit infĂ©rieure de 1 centime Ă la valeur en entrĂ©e.  Soit le logiciel client construit automatiquement des transactions ayant un montant supĂ©rieur de 1 centime Ă la valeur de paiement prĂ©vue, soit ce montant est prĂ©levĂ© du cĂŽtĂ© du bĂ©nĂ©ficiaire.  La rĂ©compense obtenue lorsqu'un nĆud trouve une preuve de travail pour un bloc correspondrait au total des frais contenus dans ce bloc. »
Le lendemain, Satoshi ajoute :
« GrĂące au systĂšme de rĂ©compense basĂ© sur les frais de transaction que j'ai rĂ©cemment prĂ©sentĂ©, les nĆuds seraient incitĂ©s Ă inclure toutes les transactions payantes qu'ils reçoivent. »
Ă la suite de sa discussion avec James A. Donald, Satoshi Nakamoto dĂ©cide de mettre en Ćuvre le mĂ©canisme des frais de transaction au sein de son modĂšle. Il fait Ă©galement diminuer la crĂ©ation monĂ©taire au cours du temps, de façon Ă limiter la quantitĂ© Ă un montant prĂ©dĂ©fini. Le 14 novembre, dans une rĂ©ponse Ă Ray Dillinger, il Ă©crit :
« Il y aura des frais de transaction, ce qui incitera les nĆuds Ă recevoir et Ă inclure autant de transactions que possible.  Les nĆuds finiront par ĂȘtre rĂ©munĂ©rĂ©s uniquement par ces frais lorsque le nombre total d'unitĂ©s créées atteindra le plafond prĂ©dĂ©terminĂ©. »
Le 16 novembre, il partage le code logiciel de Bitcoin avec certains membres de la liste, dont Ray Dillinger et James A. Donald. Les paramĂštres prĂ©sents dans cette version diffĂšrent du prototype de janvier 2009. Le temps entre chaque bloc, par exemple, est de 15 minutes (au lieu de 10). Chaque bitcoin (COIN) se divise en 100 centimes (CENT), qui sont eux-mĂȘmes divisibles en 10 000 unitĂ©s plus petites, si bien qu'un bitcoin correspond Ă 1 million d'unitĂ©s de base.
Satoshi y inclut surtout la mécanique de réduction de moitié (le fameux halving) qui divise par deux la création monétaire tous les 100 000 blocs, soit 2 ans et 10 mois environ. Dans cette version du code, il se crée 100 bitcoins durant la premiÚre période de 100 000 blocs, 50 durant la deuxiÚme période, etc. de sorte que la quantité totale de bitcoins converge vers 20 millions d'unités, qui sera atteinte 77 ans plus tard.

Un mois et demi plus tard, le 8 janvier 2009, Satoshi Nakamoto publie la version 0.1 du logiciel. Cette derniĂšre inclut les paramĂštres qu'on connait bien : les 10 minutes entre chaque bloc, les 50 bitcoins par bloc, les 100 millions d'unitĂ©s de base (« satoshis ») par bitcoin, le halving tous les 4 ans, et le plafond des 21 millions de bitcoins. Comme il l'Ă©crira quelques mois plus tard Ă Mike Hearn, le choix du nombre des 21 millions et de la granularitĂ© des unitĂ©s est une « estimation Ă©clairĂ©e », un « entre-deux » prenant en considĂ©ration le scĂ©nario oĂč Bitcoin resterait une « petite niche » et celui oĂč il serait utilisĂ© « pour une partie du commerce mondial ».
Outre le code, Satoshi décrit la politique monétaire définitive dans son courriel d'introduction :
« La circulation totale sera de 21 000 000 d'unitĂ©s.  Elles seront distribuĂ©es aux nĆuds du rĂ©seau lorsqu'ils crĂ©eront des blocs, la quantitĂ© Ă©mise Ă©tant divisĂ©e par deux tous les 4 ans. [âŠ] Lorsque cela sera Ă©puisĂ©, le systĂšme pourra prendre en charge les frais de transaction si nĂ©cessaire. »
Le 10 janvier, Hal Finney, ingĂ©nieur amĂ©ricain connu pour son implication dans le mouvement cypherpunk et dans PGP, approuve cette façon de faire en s'enhtousiasmant du fait que « le systĂšme peut ĂȘtre configurĂ© pour n'autoriser qu'un nombre maximum certain d'unitĂ©s Ă ĂȘtre gĂ©nĂ©rĂ©es ». Dans son courriel, il estime que si Bitcoin devient « le systĂšme de paiement dominant utilisĂ© dans le monde entier », chaque unitĂ© aura alors « une valeur d'environ 10 millions » de dollars.
Satoshi voit dans cette prĂ©diction un formidable moyen de communication pour donner envie aux gens d'essayer Bitcoin. Il utilise ainsi cet argument de vente Ă plusieurs reprises, sur la liste de diffusion en janvier et sur le forum de la Fondation P2P en fĂ©vrier. Et il a son effet : Dustin Trammell, l'un des premiers mineurs aprĂšs Satoshi et Hal Finney, confiera au crĂ©ateur de Bitcoin que cette possibilitĂ© de gagner de l'argent est « l'une des raisons qui [l'ont] poussĂ© Ă dĂ©marrer un nĆud si rapidement ».
Satoshi prend ensuite ses distances avec cet aspect spĂ©culatif, n'en parlant pratiquement jamais et toujours de maniĂšre trĂšs mesurĂ©e. En juin 2009, dans un courriel Ă Martti Malmi, il Ă©crit qu'il n'est « pas Ă l'aise avec le fait de dĂ©clarer explicitement » que le bitcoin devrait ĂȘtre considĂ©rĂ© « comme un investissement », jugeant que c'est une « affirmation dangereuse » (d'un point de vue lĂ©gal vraisemblablement). Il ajoute :
« Il n'y a pas de mal Ă ce que les gens arrivent Ă cette conclusion par eux-mĂȘmes, mais nous ne pouvons pas le prĂ©senter de cette façon. »
Mais l'imaginaire des gens est déjà irrémédiablement influencé, et les bulles successives qui se produiront en 2011 et en 2013 termineront de modifier la perception générale de Bitcoin par le public.
Satoshi Nakamoto n'Ă©tait donc pas opposĂ© Ă ce que les gens utilisent le bitcoin comme une rĂ©serve de valeur, comme un vĂ©hicule d'« investissement Ă long terme ». Mais il voyait cet aspect spĂ©culatif davantage comme un moyen d'amorcer Ă©conomiquement son systĂšme que comme une fin en soi. Le but principal de Satoshi Nakamoto, explicitement citĂ© dans l'introduction du livre blanc, Ă©tait de rĂ©soudre le problĂšme des paiements en ligne en crĂ©ant un « argent liquide Ă©lectronique » pouvant ĂȘtre utilisĂ© « sans avoir recours Ă un tiers de confiance ».
S'il a jugĂ© que son systĂšme Ă©tait prĂȘt le 31 octobre 2008, c'est que l'objectif pouvait ĂȘtre rempli avec une crĂ©ation monĂ©taire constante. Il a revu cet Ă©lĂ©ment, car le modĂšle incluant des frais de transaction et une quantitĂ© limitĂ©e d'unitĂ©s Ă©tait simplement plus Ă©lĂ©gant : les frais incitaient les mineurs Ă inclure les transactions dans leurs blocs tandis que « dĂ©flation naturelle » rĂ©compensait les commerçants qui conservaient les unitĂ©s reçues, limitant le change avec les monnaies classiques. Ce second modĂšle Ă©tait donc bien plus Ă mĂȘme de remplir le but originel de Bitcoin.
Il est difficile de nier que la spĂ©culation liĂ©e Ă la limite des 21 millions a Ă©tĂ© l'Ă©lĂ©ment qui a permis Ă Bitcoin de perdurer jusqu'aujourd'hui. Entre autres, elle garantissait une demande minimale pour l'unitĂ© de compte et une utilisation plancher du rĂ©seau. Mais cet appĂąt du gain a dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© jusqu'Ă ne plus vraiment servir le sain dĂ©veloppement de Bitcoin, dans le sens oĂč les gens n'assurent mĂȘme plus la garde de leurs propres bitcoins. Satoshi Nakamoto voulait initialement crĂ©er un « systĂšme d'argent liquide Ă©lectronique », pas une « marchandise numĂ©rique sans Ă©metteur » qui servirait d'adossement pour des instruments financiers institutionnels ou de garantie dans des prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s. Il pourrait ĂȘtre opportun de s'en rappeler.
Cet article est une version remaniée et augmentée de plusieurs sections du cours sur l'histoire de la création de Bitcoin publié sur PlanB Academy. L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5, sur la base du générique de 20th Century Fox ; l'idée vient de u/birth_of_bitcoin sur Reddit. Les traductions ont été réalisée grùce à DeepL. Le reste du texte a été rédigé intégralement sans LLM.
J'ai rĂ©cemment participĂ© Ă la traduction en français du livre The Sovereign Individual, qui sort ce vendredi 15 mai chez Konsensus Network sous le titre L'Individu souverain : Survivre et prospĂ©rer face Ă l'effondrement de l'Ătat-providence. Cet ouvrage, coĂ©crit en 1997 par William Rees-Mogg et James Dale Davidson, est un texte de prospective, emblĂ©matique par les prĂ©dictions qu'il faisait sur les consĂ©quences politiques de la rĂ©volution numĂ©rique, alors balbutiante Ă l'Ă©poque. Riche en contexte historique et long de quatre-cents pages, il apporte des Ă©lĂ©ments de rĂ©flexion qui n'ont pas vieilli aujourd'hui.
William Rees-Mogg Ă©tait un lord anglais et avait Ă©tĂ© Ă©diteur du Times de 1967 Ă 1981. James Dale Davidson Ă©tait un investisseur amĂ©ricain. Au moment de la publication initiale du livre, les deux hommes gĂ©raient une lettre d'information financiĂšre depuis 1984. Ils avaient alors dĂ©jĂ publiĂ© deux livres Ă succĂšs (Blood in the Streets en 1987 et The Great Reckoning en 1993), oĂč ils formulaient dĂ©jĂ des prĂ©dictions, notamment sur le monde financier et la gĂ©opolitique. L'Individu Souverain constituait pour eux un parachĂšvement de leur vision de l'avenir.
Dans cet ouvrage, ils soutenaient qu'une nouvelle phase de l'histoire de l'humanitĂ© s'ouvrait â l'Ăšre de l'information â et qu'elle allait permettre aux individus de s'Ă©manciper du joug des Ătats-nations. Revenant sur l'histoire de l'humanitĂ©, du nĂ©olithique Ă l'Ă©poque moderne en passant par le Moyen Ăge, ils examinaient les dynamiques rĂ©gissant l'Ă©volution politico-Ă©conomique du monde. Ils mettaient en avant le caractĂšre libĂ©rateur du progrĂšs technique, et prĂ©disaient en particulier l'Ă©mergence d'une monnaie numĂ©rique Ă©chappant au contrĂŽle Ă©tatique, chose qui se matĂ©rialiserait avec Bitcoin au dĂ©but des annĂ©es 2010.
Aux Ătats-Unis, le livre s'est rapidement popularisĂ© dans les cercles libertariens, grĂące au portrait peu flatteur qu'il faisait des Ătats centralisĂ©s et des idĂ©ologies qui les soutenaient. Il s'est aussi diffusĂ© dans la Silicon Valley, en raison du point de vue techno-optimiste des auteurs. Il a plus tard connu un succĂšs croissant au sein de la communautĂ© de Bitcoin (et du milieu des cryptomonnaies en gĂ©nĂ©ral), inspirant notamment Francis Pouliot, Jameson Lopp ou Naval Ravikant. En France, il est aujourd'hui mis en avant par le mĂ©dia indĂ©pendant Le Bunker, par la plateforme Zone Franche, et par l'infopreneur Olivier Roland, qui a Ă©crit son propre livre sur le sujet.
Ă l'heure oĂč la stabilitĂ© de l'ordre mondial est remise en question et oĂč les Ătats deviennent de plus en plus autoritaires, la thĂšse de l'individu souverain est plus que jamais d'actualitĂ©. Cet article constitue une analyse et une critique de cette thĂšse. Le progrĂšs technique va-t-il nous libĂ©rer et sommes-nous Ă la veille du Moyen Ăge ? C'est ce Ă quoi nous allons tenter de rĂ©pondre ici.
La thĂšse de l'ouvrage de Rees-Mogg et Davidson est que la rĂ©volution numĂ©rique (dite « de l'information ») va provoquer l'effondrement de l'Ătat-providence moderne et conduire Ă l'avĂšnement d'une souverainetĂ© individuelle rĂ©elle. Cette souverainetĂ© s'exercera par le renversement du rapport entretenu par les autoritĂ©s politiques et les individus : ces derniers ne seront plus considĂ©rĂ©s comme des sujets ou des citoyens, et comme des « vaches Ă lait » (p. 238) pour les plus productifs, mais comme des « clients » (pp. 117â118). Et, comme le dit le dicton, le client est roi.
Le concept de « souverainetĂ© de l'individu » n'est pas tout rĂ©cent, puisqu'il a Ă©mergĂ© avec la pensĂ©e libĂ©rale anglo-saxonne (John Locke) et qu'il a Ă©tĂ© formulĂ© par John Stuart Mill en 1859, qui Ă©crivait : « Sur lui-mĂȘme, sur son corps et son esprit, l'individu est souverain1. » Le terme a ensuite Ă©tĂ© repris dans son acception la plus radicale par les anarchistes individualistes amĂ©ricains, comme Josiah Warren ou Benjamin Tucker, puis par les thĂ©oriciens du libertarianisme moderne, notamment Murray Rothbard.
LĂ oĂč les auteurs se diffĂ©rencient de cette idĂ©ologie libĂ©rale est que leur discours n'est pas prescriptif (ou du moins pas explicitement), mais descriptif : ils veulent montrer que le sens de l'histoire va vers plus de libertĂ©. Le livre n'est donc pas un manifeste politique en tant que tel, mais un manuel de survie face Ă la « grande transformation » (p. 234) qui est en train d'avoir lieu. Ils se basent (entre autres) sur les travaux d'un historien amĂ©ricain du XXe siĂšcle nommĂ© FrĂ©dĂ©ric Lane, qui Ă©tait spĂ©cialiste du bas Moyen Ăge et qui avait dĂ©veloppĂ© une analyse Ă©conomique de la violence politique2.
Suivant les idĂ©es de Lane, les auteurs Ă©laborent leur propre modĂšle prĂ©dictif. Ils dĂ©crivent comment les « facteurs mĂ©gapolitiques » conditionnent la forme institutionnelle des Ătats en faisant varier ce qu'ils appellent « les rendements de la violence » :
« En modifiant les coûts et les gains potentiels liés à la coercition, la mégapolitique détermine la capacité de certains à imposer leur volonté à autrui. » (p. 48)
Les facteurs qu'ils identifient appartiennent à quatre grandes catégories :
Pour les auteurs, la technologie â ou la technique, si l'on veut Ă©viter de faire un amĂ©ricanisme â constitue Ă l'Ă©poque moderne le « facteur dĂ©terminant de lâĂ©quilibre entre le coĂ»t et les bĂ©nĂ©fices liĂ©s Ă lâexercice du pouvoir » (p. 52). L'Ă©volution technique liĂ©e Ă l'Ăšre de l'information (la micro-informatique, le cyberespace et la cryptographie) va libĂ©rer l'individu, en provoquant une baisse des rendements de la violence. Les Ătats ne pourront plus contrĂŽler leurs citoyens comme ils l'ont fait jusqu'Ă prĂ©sent, ce qui conduira Ă l'Ă©mancipation des individus. Ce discours n'est d'ailleurs pas sans rappeler celui des cypherpunks, qui Ă©crivaient Ă la mĂȘme Ă©poque.
La taille des entitĂ©s souveraines va ainsi grandement diminuer, pour ne parfois concerner qu'une poignĂ©e d'individus. On assistera Ă la dĂ©sagrĂ©gation des grands Ătats, pour donner une multitude de micro-juridictions. Le monde connaitra une nouvelle pĂ©riode de fĂ©odalitĂ© qui rappellera celle du Moyen Ăge, tout en s'en distinguant fondamentalement. En effet, grĂące Ă la gĂ©nĂ©ralisation d'Internet, les individus pourront davantage se rĂ©unir en « groupes d'affinité » (p. 157), chose qui existait sous forme embryonnaire dans les ordres religieux et militaires mĂ©diĂ©vaux comme les chevaliers de Malte. Cette dĂ©marche se retrouve aujourd'hui dans le concept de l'Ătat-rĂ©seau de Balaji Srinivasan (ancien directeur technique de Coinbase et associĂ© gĂ©nĂ©ral chez Andreessen Horowitz), qui le dĂ©finit comme « une communautĂ© en ligne hautement alignĂ©e, dotĂ©e d'une capacitĂ© d'action collective, qui finance l'acquisition de territoires Ă travers le monde et finit par obtenir la reconnaissance diplomatique d'Ătats dĂ©jĂ existants ».

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les entitĂ©s souveraines se feront concurrence, et les personnes procĂšderont Ă un arbitrage juridictionnel : elles choisiront oĂč elles voudront rĂ©sider et travailler en fonction des conditions offertes (fiscalitĂ©, sĂ©curitĂ©, infrastructures) par ces micro-Ătats. Ce sera une application du « thĂ©orĂšme de non-Ă©quivalence4 » formulĂ© par les auteurs, qui affirme que les individus rĂ©agiront Ă une hausse d'impĂŽt, non pas en rĂ©duisant leur consommation mais en dĂ©mĂ©nageant :
« à lâĂšre de lâinformation, cependant, la rĂ©action du contribuable rationnel ne consistera plus Ă Ă©pargner davantage pour absorber lâaugmentation prĂ©visible de ses impĂŽts ; il choisira plutĂŽt de transfĂ©rer sa rĂ©sidence ou dâeffectuer ses transactions ailleurs. De mĂȘme que les producteurs choisissent les fournisseurs les plus avantageux, la capacitĂ© Ă sĂ©lectionner son prestataire de protection deviendra un levier bien plus dĂ©terminant pour prĂ©server ses revenus. » (p. 221)
Il s'agira d'un « vote avec ses pieds », d'une « dĂ©fection5 » (p. 218) affectant indirectement la politique de l'Ătat. Les individus les plus productifs iront enrichir les juridictions fiscalement avantageuses et davantage focalisĂ©es sur les missions rĂ©galiennes, tandis que les grands Ătats-providence s'appauvriront considĂ©rablement, et seront contraints Ă revoir Ă la baisse leurs politiques redistributives.
Tout comme la dĂ©couverte de la poudre Ă canon et celle de l'imprimerie ont mis fin Ă la fĂ©odalitĂ© au moment de la Renaissance, la rĂ©volution de l'information va mettre un terme Ă l'Ăšre de l'Ătat-nation. Les anciens modes de production Ă©taient soumis Ă la « tyrannie de l'endroit » (p. 174) : la rattachement de la production Ă un bien foncier (terre ou usine) rendait les producteurs particuliĂšrement vulnĂ©rables Ă l'impĂŽt et aux revendications sociales, et c'est pour cette raison que la crĂ©ation de richesse permise par la rĂ©volution industrielle a Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©e par l'Ătat. Ă l'inverse, la rĂ©volution de l'information va permettre aux entreprises de dĂ©centraliser leur mode de production et de transcender cette tyrannie de l'endroit, en devenant davantage mobiles. Les auteurs le rĂ©sument bien : « Le gigantisme des usines a coĂŻncidĂ© avec lâĂšre de lâĂtat-providence. Ă lâinverse, la micro-informatique miniaturise les institutions. » (p. 135)
Internet joue un grand rĂŽle dans la thĂšse soutenue par les auteurs. Ă la suite de John Perry Barlow, auteur d'une DĂ©claration d'indĂ©pendance du cyberespace en 1996, ils professent que « le cyberespace, tel le royaume imaginaire des dieux dâHomĂšre, forme un univers distinct de notre monde terrestre familier, fait de fermes et dâusines » (p. 174). Ils considĂšrent que l'activitĂ© se fera dans le cadre de la « multinationale virtuelle » (p. 222), association d'individus souverains s'adaptant facilement aux conditions du marchĂ©. Ce type de production est devenu rĂ©alitĂ© aujourd'hui avec l'Ă©mergence des digital nomads, dont le modĂšle a Ă©tĂ© exposĂ© en 2007 par l'influenceur Tim Ferriss dans son best-seller de dĂ©veloppement personnel, La Semaine de quatre heures.
Rees-Mogg et Davidson soutiennent aussi que la rĂ©volution de l'information va mener Ă la crĂ©ation d'une monnaie numĂ©rique, appelĂ©e « cybermonnaie », qui repose sur la cryptographie asymĂ©trique et Ă©chappe au contrĂŽle de l'Ătat. Ils Ă©crivent :
« Avec l'Ă©mergence du commerce en ligne, l'apparition de la cybermonnaie est inĂ©luctable. Cette nouvelle forme de monnaie sapera la capacitĂ© des Ătats Ă dĂ©terminer qui pourra accĂ©der au statut d'individu souverain. Ce changement s'explique en grande partie par le rĂŽle de la technologie de l'information, qui affranchira les dĂ©tenteurs de patrimoine de la confiscation dĂ©guisĂ©e que constitue l'inflation. [...] Cette monnaie numĂ©rique est appelĂ©e Ă jouer un rĂŽle central dans le cybercommerce. Elle se prĂ©sentera sous la forme de suites chiffrĂ©es de nombres premiers de plusieurs centaines de chiffres. Unique, anonyme et vĂ©rifiable, cette monnaie pourra ĂȘtre utilisĂ©e pour les transactions les plus importantes, mais aussi ĂȘtre fractionnĂ©e Ă l'infini pour rĂ©gler des montants microscopiques. Elle s'Ă©changera instantanĂ©ment et sans aucune restriction sur un marchĂ© mondial pesant plusieurs milliers de milliards de dollars. » (p. 191)
à l'époque, le modÚle eCash de David Chaum était déployé de façon expérimentale dans certaines banques américaines depuis 1995. Les auteurs n'étaient donc pas les seuls à prédire l'émergence d'une monnaie numérique libre : le constat était partagé par Milton Friedman par exemple. Cet idéal de monnaie numérique a fini par se matérialiser sous la forme de Bitcoin, conçu par Satoshi Nakamoto en 2008 : une monnaie résistante à la censure et résistante à l'inflation, confidentielle et programmable, adaptée aux gros transferts vers l'étranger comme aux petits paiements.
Une autre vision prophĂ©tique rĂ©alisĂ©e dans L'Individu souverain est l'adoption de l'intelligence artificielle au sein de la population gĂ©nĂ©rale. Les auteurs prĂ©voient en effet que les individus pourront augmenter leurs capacitĂ©s de façon surprenante grĂące Ă des « serviteurs » ou « assistants numĂ©riques » (p. 150). Ils Ă©voquent notamment la cas de « juristes numĂ©riques » qui « automatiseront la sĂ©lection des clauses contractuelles, en utilisant des processus dâintelligence artificielle tels que les rĂ©seaux neuronaux, pour rĂ©diger des contrats privĂ©s personnalisĂ©s en fonction des conditions juridiques internationales » (p. 185). Certains individus pourraient ainsi devenir extrĂȘmement puissants : « Un gĂ©nie excentrique, Ă©paulĂ© par ses serviteurs numĂ©riques, pourrait thĂ©oriquement rivaliser avec lâinfluence dâun Ătat-nation dans une guerre informatique. » (p. 169)
Cette prédiction rappelle inévitablement les agents d'IA, ces systÚmes qui effectuent des tùches de maniÚre autonome en concevant des flux opérationnels et en interagissant avec le monde réel à la place de l'utilisateur. L'intelligence artificielle, qui jusque-là était restée confinée à quelques utilisations précises (AlphaGo), s'est popularisée à partir de 2022 avec le succÚs de la premiÚre version ouverte de ChatGPT (basée sur GPT-3). Puis la pratique de l'IA agentique s'est développée à partir de cette base, pour se faire connaitre par le biais de Clawdbot/OpenClaw en 2025. Aujourd'hui, l'individu a désormais la possibilité de démultiplier ses capacités, en disposant d'outils puissants pour automatiser les tùches les plus redondantes, comme la programmation logicielle, la traduction, l'écriture d'articles ou la gestion des courriels.
Ainsi, nous ne pouvons que constater que Rees-Mogg et Davidson ont été visionnaires sur un certain nombre de sujets. Toutefois, on peut largement nuancer cette opinion, trop répandue parmi les défenseurs du livre et de la thÚse de l'individu souverain. Le discours des auteurs semble relever de la pensée désidérative au moins sur deux points : le rÎle libérateur de la technique et l'imminence de la décentralisation politique.
MĂȘme Rees-Mogg et Davidson se contentent de dĂ©crire les choses telles qu'elles sont censĂ©es se passer, on comprend qu'ils ont un point de vue positif sur la rĂ©volution numĂ©rique, ayant une bienveillance toute promĂ©thĂ©enne Ă l'Ă©gard du progrĂšs technique rĂ©cent et Ă venir. Ils Ă©ludent ainsi la perspective inverse : que le progrĂšs technique en cours amĂšne une plus grande servitude en mĂȘme temps qu'un plus grand confort. De leur propre aveu, c'est ce qui s'est passĂ© lors de la « rĂ©volution agricole » et de la rĂ©volution industrielle ; pourquoi serait-ce diffĂ©rent cette fois-ci ?
Une technique particuliĂšre n'est jamais neutre et influence la sociĂ©tĂ© entiĂšre dans un sens particulier. Dans le cadre politique, elle vient changer les « conditions mĂ©gapolitiques » de la rĂ©gion dans laquelle elle est adoptĂ©e. Une innovation peut donc apparaitre comme un outil d'indĂ©pendance pour l'individu, tout en favorisant en rĂ©alitĂ© la mainmise gĂ©nĂ©rale de l'Ătat.
Les moyens de transport et de communication, par exemple, sont utiles aux individus pour se dĂ©placer entre les juridictions et pour Ă©changer des informations et des richesses. Mais ils permettent surtout la centralisation au niveau politique : les ordres peuvent ĂȘtre transmis plus rapidement aux gouverneurs de province et les troupes peuvent ĂȘtre envoyĂ©es plus facilement en cas de sĂ©cession. Le dĂ©veloppement des transports terrestres, maritimes, ferroviaires et aĂ©riens, ainsi que le dĂ©ploiement des communications modernes (tĂ©lĂ©graphe, tĂ©lĂ©phone, TCP/IP), ont favorisĂ© l'Ă©mergence d'Ătats-continents centralisĂ©s comme la RĂ©publique populaire de Chine ou les Ătats-Unis. Le cas d'Internet est emblĂ©matique : il a, de par son architecture distribuĂ©e, Ă©tĂ© un outil fantastique pour dĂ©mocratiser la connaissance de l'individu, mais il a aussi largement contribuĂ© Ă la diffusion de propagande de masse, Ă la surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e et Ă l'abrutissement global.
La numĂ©risation de la monnaie peut aussi ĂȘtre examinĂ©e sous ce prisme. Elle a certes amenĂ© l'argent liquide Ă©lectronique qu'est Bitcoin (dont le potentiel est sous-exploitĂ© aujourd'hui), mais elle a Ă©tĂ© essentiellement l'occasion de dĂ©ployer la surveillance et le contrĂŽle financier Ă des domaines qui ne l'Ă©taient pas avant, d'abord dans le systĂšme bancaire, et bientĂŽt directement par les Ătats eux-mĂȘmes, par l'intermĂ©diaire de la monnaie numĂ©rique de banque centrale. Bitcoin constitue bien plus une rĂ©action Ă cette numĂ©risation de la monnaie, une valorisation des propriĂ©tĂ©s de la « monnaie physique » et une opposition aux « institutions financiĂšres qui servent de tiers de confiance pour traiter les paiements Ă©lectroniques », qu'une volontĂ© de faire advenir une monnaie intĂ©gralement numĂ©rique. De mĂȘme, David Chaum avait en son temps dĂ©veloppĂ© ses mĂ©thodes cryptographiques (et son fameux systĂšme eCash) parce qu'il se catastrophait de l'informatisation de la sociĂ©tĂ©6.
L'intelligence artificielle est également concernée par ce coté double : elle est en effet particuliÚrement puissante dans un certain nombre de domaines (on regardera l'illustration de cet article pour s'en convaincre), mais demeure dans sa conception une chose trÚs centralisée et sensible à l'intervention étatique. L'entrainement des meilleurs modÚles d'IA (Claude, ChatGPT, Gemini) requiert une infrastructure informatique monstrueuse (datacenters), de sorte que ces derniers sont contrÎlés par des grandes sociétés plus ou moins soumises au pouvoir américain (OpenAI, Anthropic, Google). Du cÎté de l'inférence, on peut logiquement déployer localement des modÚles open source (comme Qwen ou Deepseek) à l'aide d'une carte graphique performante valant aujourd'hui une poignée de milliers d'euros. Toutefois, cette façon de faire est significativement moins efficace : les modÚles concernés sont moins bons et le coût de maintenance locale est non négligeable (sans parler du fait que les concurrents sont actuellement subventionnés). On peut donc aisément prédire aisément que l'essentiel de la production par IA se fera par le biais des modÚles propriétaires et hébergés de maniÚre centralisée.

Dans ce registre, il est intéressant de citer Peter Thiel, cofondateur controversé de PayPal et de Palantir, qui était l'auteur de la préface de la réédition de 2020 de The Sovereign Individual. Il écrit ainsi (en écho à une déclaration précédente) :
« L'intelligence artificielle laisse entrevoir la possibilitĂ© de rĂ©soudre enfin ce que les Ă©conomistes appellent le "problĂšme du calcul Ă©conomique" : l'IA pourrait thĂ©oriquement permettre de contrĂŽler de maniĂšre centralisĂ©e l'ensemble d'une Ă©conomie. Ce n'est pas un hasard si l'IA est la technologie prĂ©fĂ©rĂ©e du Parti communiste chinois. La cryptographie forte, Ă l'autre extrĂȘme, laisse entrevoir la perspective d'un monde dĂ©centralisĂ© et individualisĂ©. Si l'IA est communiste, la crypto est libertarienne7. »
La rĂ©volution de l'information est bel et bien en train de bouleverser le monde, pour le meilleur et pour le pire. Si le progrĂšs technique est aujourd'hui en plein essor, il pourrait nous conduire Ă la pire des dystopies, oĂč intelligence artificielle cĂŽtoierait identitĂ© informatisĂ©e, monnaie numĂ©rique de banque centrale, surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e et Ă©conomie planifiĂ©e â la technocratie. Il est donc avisĂ© d'avoir un certain discernement et de ne pas se rĂ©jouir bĂ©atement de toutes les nouvelles avancĂ©es techniques que nous propose sans cesse l'Ă©lite technologique, cette « élite cosmopolite de lâĂšre de lâinformation » (p. 270).
Dans L'Individu souverain, ainsi que dans leurs autres ouvrages, Rees-Mogg et Davidson prĂ©sentent une conception cyclique de l'histoire, et se basent sur les Ă©vĂšnements passĂ©s pour prĂ©dire l'avenir. DĂšs le dĂ©but du livre, ils font ainsi remarquer que l'histoire occidentale est marquĂ©e un « mystĂ©rieux cycle de cinq siĂšcles » depuis la GrĂšce antique : Ă chaque fois, un « grand bouleversement » provoque « lâapparition d'une nouvelle phase dâorganisation sociale » (p. 33). En 508 avant JĂ©sus-Christ, c'Ă©taient les rĂ©formes dĂ©mocratiques de ClisthĂšne ; en l'an 1, la naissance du Christ marquant l'apogĂ©e Ă©conomique antique ; en 476 ap. J.-C., l'effondrement de l'Empire romain d'Occident et le dĂ©but de l'« Ăge sombre » ; vers l'an mil, l'instauration de la fĂ©odalitĂ© en Europe occidentale initiant une restructuration ; et en 1492, le dĂ©but de l'Ă©poque moderne avec la dĂ©couverte de la poudre Ă canon, la Renaissance et la RĂ©forme protestante. Dans cette logique, l'an 2000 devrait amener avec lui le dĂ©but d'une nouvelle Ăšre â l'Ăšre de l'information â oĂč l'organisation sociale reposerait sur une sorte de fĂ©odalitĂ© technologique, marquĂ©e par une division politique forte et par un dĂ©veloppement technique avancĂ©. Cette pĂ©riode nouvelle prendrait les atours d'un nouveau Moyen Ăge, sans pour autant en prĂ©senter les inconvĂ©nients principaux.
Si cette façon de présenter les choses est séduisante, elle est peu méthodique en ce que la sélection des évÚnements est arbitraire et ne repose sur aucun critÚre précis, hormis le ressenti dans la mémoire collective8. L'intuition des auteurs sur les variations historiques est néanmoins bonne, et on peut percevoir un autre cycle : le cycle des civilisations, qui a notamment été mis en lumiÚre par l'historien et essayiste français Philippe Fabry. Depuis l'émergence des premiÚres civilisations au néolithique, le monde a connu des hauts et des bas, mesurés selon le niveau d'urbanisation, de commerce et d'unification politique.
Dans ce cadre, le « Moyen Ăge » correspondait Ă une pĂ©riode de transition entre deux Ăšres civilisationnelles : l'AntiquitĂ© grĂ©co-romaine et la ModernitĂ© europĂ©o-amĂ©ricaine. Il a permis une relative « concurrence entre les juridictions9 » prĂ©cisĂ©ment parce qu'il constituait l'aboutissement d'un long processus de dĂ©civilisation. Cette indĂ©pendance s'accompagnait ainsi d'une dominance du mode de vie rural et d'un bas niveau d'Ă©changes Ă©conomiques avec l'Ă©tranger.
Plus encore, le Moyen Ăge n'Ă©tait pas la premiĂšre pĂ©riode de ce genre : en GrĂšce, la disparition de la civilisation mycĂ©nienne lors de l'effondrement de l'Ăąge du bronze au XIIe siĂšcle avant JĂ©sus-Christ a conduit Ă des « siĂšcles obscurs » qui ont durĂ© plus de 400 ans. La reconstruction a eu lieu ensuite, lors de l'Ă©poque archaĂŻque, qui a donnĂ© la GrĂšce antique que nous connaissons, avec les citĂ©s-Ătats d'AthĂšnes ou de Sparte. Il s'en est suivi un mouvement d'unification politique (Ă l'Ă©chelle de l'Ă©poque), d'abord sous l'Ă©gide de la MacĂ©doine vers 330 av. J.-C. (Alexandre le Grand), puis de Rome au IIe siĂšcle avant notre Ăšre.

Le monde est donc soumis à des forces au long cours autrement plus immuables que l'innovation technique. Bien que celle-ci atteigne aujourd'hui un niveau inédit dans l'histoire de l'humanité (cybernétique, intelligence artificielle, manipulation génétique, neurotechnologie), elle n'en demeure pas moins assujettie au cycle civilisationnel, qui est une dynamique humaine10. La technique, en tant qu'elle constitue une extension de la vie humaine, a seulement pour effet de ralentir le cycle, pas d'y mettre un terme.
Le processus de dĂ©civilisation et de dĂ©centralisation du monde est un processus lent et graduel : il peut ĂȘtre ponctuĂ© par des Ă©vĂšnements spectaculaires, mais ceux-ci sont l'expression de mutations plus profondes. Rome ne s'est pas effondrĂ©e en un jour par exemple ; il lui a fallu un demi-millĂ©naire. Il parait de ce fait trĂšs illusoire de croire qu'un changement brutal va se produire, et ce d'autant plus que ce potentiel dĂ©clin n'a pas encore commencĂ©. Le monde n'a jamais Ă©tĂ© aussi riche qu'aujourd'hui. La tendance Ă la centralisation politique (qui a dĂ©butĂ© autour de l'an mil en Europe) ne montre aucun signe d'inversement, malgrĂ© les conflits militaires qui marquent l'actualitĂ© de ces derniĂšres annĂ©es.
L'heure est donc aux grands empires, qui seuls peuvent exercer une souverainetĂ© concrĂšte : les Ătats-Unis, l'Union europĂ©enne, la Chine, l'Inde. Les petites entitĂ©s soi-disant « souveraines » sont en rĂ©alitĂ© soumises au bon-vouloir de ces grands empires11. Elles persisteront probablement, ne serait-ce que pour permettre Ă l'Ă©lite de jouir de son statut, mais ne constitueront pas de rĂ©elles solutions viables avant des siĂšcles.
On peut ainsi conclure que la thĂšse de l'individu souverain est intĂ©ressante, mais peine Ă convaincre dans son entiĂšretĂ©. Rees-Mogg et Davidson sont beaucoup trop optimistes sur la possibilitĂ© de libertĂ© politique des individus. L'Ătat est une institution de servitude qui orchestre la contrainte depuis des millĂ©naires, et qui ne sera pas renversĂ©e du jour au lendemain par un procĂ©dĂ© technique, fĂ»t-il aussi gĂ©nial que Bitcoin.
Toutefois, malgrĂ© ce postulat erronĂ©, le livre prĂ©sente une vĂ©ritable valeur en ce qu'il incite Ă la pratique. S'il a eu le succĂšs qu'on lui connait, c'est parce qu'il a apportĂ© beaucoup Ă ceux qui l'ont lu. MĂȘme si les auteurs ne donnent pas de conseils directs (hormis des investissements en lien avec leur lettre d'information, non reproduits dans la version en français), leurs analyses ouvrent la voie Ă des actions dans le monde rĂ©el. Il pousse ainsi Ă agir plutĂŽt que de se plaindre, Ă anticiper plutĂŽt que de subir. Et, Ă dĂ©faut de prĂ©dire l'effondrement de l'Ătat-providence, il permettra Ă l'individu d'ĂȘtre libre dans un monde qui ne l'est pas.
On sera ainsi amenĂ©s Ă voir d'un bon Ćil l'entrepreneuriat, notamment par le biais d'Internet, qui modifie le marchĂ© Ă aller chercher. Avoir un flux de trĂ©sorerie issu du cyberespace nous rendra moins facilement saisissable et imposable. On voyagera et on profitera des disparitĂ©s entre les juridictions en dĂ©plaçant certains aspects de notre vie Ă l'Ă©tranger, voire en s'expatriant dĂ©finitivement. On se regroupera en communautĂ©s basĂ©es sur des intĂ©rĂȘts communs. On filtrera notre flux d'information, en personnalisant nos sources documentaires, plutĂŽt qu'en s'abreuvant du discours gĂ©nĂ©ral des mĂ©dias de masse.
Certains trouveront Ă redire de ce mode de vie nomade, mais la dĂ©marche a le mĂ©rite de pousser les gens Ă se frotter Ă la rĂ©alitĂ©, qualitĂ© trop peu rĂ©pandue de nos jours. La rĂ©flexion est, et a toujours Ă©tĂ©, censĂ©e nourrir l'action. Et ce sont nos actions qui dĂ©terminent ce Ă quoi le monde de demain ressemblera. Pour citer Peter Thiel : « La lecture de L'Individu souverain en 2020 est un moyen de rĂ©flĂ©chir attentivement Ă lâavenir que nos propres actions contribueront Ă façonner. »
James Dale Davidson et William Rees-Mogg, L'Individu souverain : Survivre et prospĂ©rer face Ă l'effondrement de l'Ătat-providence. Konsensus Network, 2026. 411 pages. Ă retrouver sur la boutique en ligne de l'Ă©diteur (10 % de rĂ©duction avec le code promo lugaxker) et sur Amazon.
Illustration : image générée avec GPT Image 1.5, à partir du tableau Le Voyageur contemplant une mer de nuages peint en 1818 par Caspar David Friedrich. Texte : rédigé intégralement sans LLM. Traduction : sauf précision contraire, les traductions sont réalisées par l'auteur au moyen de DeepL.
Ces derniĂšres annĂ©es ont Ă©tĂ© particuliĂšres pour Bitcoin. Depuis la publication de mon livre il y a deux ans, l'intĂ©gration institutionnelle de la cryptomonnaie s'est profondĂ©ment accĂ©lĂ©rĂ©e. En janvier 2024, les ETF au comptant ont Ă©tĂ© approuvĂ©s par la SEC, ce qui a notamment conduit le gĂ©ant BlackRock Ă proposer un produit adossĂ© au bitcoin Ă ses clients. En novembre 2024, la réélection de Donald Trump a fait rentrer la cryptomonnaie au cĆur de la politique amĂ©ricaine, ce dernier ayant notamment promis de constituer une « rĂ©serve nationale stratĂ©gique » avec les bitcoins saisis par les agences fĂ©dĂ©rales. En 2025, on a assistĂ© Ă la multiplication des Bitcoin Treasury Companies, sociĂ©tĂ©s cotĂ©es en bourse qui achĂštent du bitcoin en s'endettant sur les marchĂ©s, qui s'inspirent du modĂšle Ă©conomique appliquĂ© depuis 2020 par Michael Saylor au sein de son entreprise, MicroStrategy. Tous ces Ă©lĂ©ments ont propulsĂ© le prix du bitcoin au plus haut, celui-ci atteignant 109 000 $ le 20 janvier 2025 (le jour de l'investiture du prĂ©sident amĂ©ricain), puis 126 000 $ en octobre de la mĂȘme annĂ©e.
En parallĂšle, la guerre contre la confidentialitĂ© financiĂšre s'est accrue dans le secteur des cryptomonnaies. En Europe, la rĂšglementation s'est considĂ©rablement durcie, avec le rĂšglement MiCa appliquĂ© depuis 2025, et la directive DAC8 entrĂ©e en vigueur cette annĂ©e. Aux Ătats-Unis, des poursuites ont Ă©tĂ© enclenchĂ©es contre des dĂ©veloppeurs de solutions de mĂ©lange de cryptomonnaie (indispensables pour compenser partiellement la trop grande transparence des chaĂźnes de blocs), qui ont fini par ĂȘtre condamnĂ©s Ă de multiples peines de prison ou d'assignation Ă rĂ©sidence. Ă'a Ă©tĂ© le cas des crĂ©ateurs du contrat Tornado Cash sur Ethereum â Roman Storm, Alexis Pertsev et Roman Semenov â poursuivis depuis 2023, et des fondateurs du Samourai Wallet â William Hill et Keonne Rodriguez â arrĂȘtĂ©s en avril 2024 et condamnĂ©s respectivement Ă 4 et 5 ans de prison trĂšs rĂ©cemment. La nouvelle administration prĂ©sidĂ©e par Donald Trump ne semble pas avoir dĂ©sirĂ© intervenir sur ces procĂ©dures, et a prĂ©fĂ©rĂ© lĂ©gifĂ©rer sur les stablecoins avec le GENIUS Act adoptĂ© en 2025, qui impose aux Ă©metteurs comme Tether d'accroitre leur surveillance au nom de la lutte contre le blanchiment dâargent et de la conformitĂ© aux sanctions Ă©conomiques.
Cette évolution double (qui caractérise en réalité l'essor de la cryptomonnaie depuis 2013) est déroutante car elle nous fait croire que Bitcoin est en train de gagner, tout en nous décourageant subtilement d'essayer d'appliquer ce pour quoi il a été conçu en premier lieu. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Au cours de ses premiÚres années d'existence, Bitcoin bénéficiait d'un flou juridique qui a permis à ses premiÚres utilisations de prospérer librement. Cette période de transition, comprise entre la fin de la démonstration de faisabilité et l'arrivée des premiÚres rÚglementations formelles, a été une période de liberté débridée, rappelant l'Ouest américain du XIXe siÚcle. C'est pourquoi elle a été surnommée le « Far West de la finance » par plusieurs acteurs de l'époque, dont le libertarien Erik Voorhees.
Cette période de l'histoire de Bitcoin constitue le sujet de mon nouveau cours publié sur la plateforme PlanB Academy aujourd'hui. Intitulé « L'histoire de l'Úre pionniÚre de Bitcoin », ce cours retrace de maniÚre sourcée et détaillée les évÚnements qui ont eu lieu entre le départ de Satoshi Nakamoto au printemps 2011 et la création de la Fondation Bitcoin en septembre 2012. Au-delà des faits et des dates, vous serez amenés à mieux comprendre les motivations des personnes impliquées (qu'elles soient techniques, économiques ou politiques) et de saisir en quoi cette époque différait d'aujourd'hui, 15 ans plus tard.

L'intervalle de temps étudié est court (à peine un an et demi), mais il regorge d'évÚnements fondateurs et de développements importants qui ont énormément influé sur l'évolution ultérieure de Bitcoin. C'est à ce moment-là que la plateforme de change Mt. Gox, reprise par le développeur français Mark KarpelÚs, a pris son envol. C'est également durant cette période que divers services financiers ont émergé, à l'instar de la plateforme d'achat-vente instantané BitInstant, de la plateforme de trading sur marges Bitcoinica ou de la bourse en ligne GLBSE. Le commerce a connu un essor important, notamment par le biais de la société BitPay. Les façons de se procurer du bitcoin anonymement via le change de particulier à particulier ont vu le jour, comme LocalBitcoins. C'est à cette époque que les portefeuilles légers (comme Electrum et Armory) ont été développés, que les premiÚres cryptomonnaies alternatives (Namecoin, Litecoin et PPCoin par exemple) ont été créées, et que les coopératives de minage (comme Slush's Pool, DeepBit et BTC Guild) se sont multipliées. La période a aussi été marquée par la premiÚre discorde majeure au sein de la communauté technique lors des discussions autour de la mise à niveau Pay to Script Hash.
Bien entendu, la liberté d'action permise par Bitcoin ouvrait également la voie aux comportements moins communément acceptés, réprouvés par la morale voire par la loi. On a ainsi vu la place de marché du dark web Silk Road, créée par le jeune texan Ross Ulbricht et consacrée surtout au trafic de drogue, devenir un réel phénomÚne populaire, amenant beaucoup de gens à se procurer du bitcoin. Le jeu d'argent a été mis à l'honneur avec le succÚs de la plateforme de poker Seals with Clubs et du casino en ligne SatoshiDICE. On a vu proliférer les projets de cryptomonnaies alternatives opportunistes comme SolidCoin, créés uniquement pour le profit à court terme de leur fondateur, ce qui a déclenché une levée de boucliers chez les membres historiques de la communauté de Bitcoin. De multiples piratages ont eu lieu ; plusieurs services ont subi des vols énormes, comme Mt. Gox, Bitcoinica ou BitFloor. Des escroqueries pures et simples ont également été mises en place, comme la « grande arnaque du 420 » de Tony76 sur Silk Road, ou bien la pyramide de Ponzi BS&T créée par Trendon Shavers.
Cette période a donc constitué la quintessence de ce qu'est Bitcoin : une monnaie de la désobéissance, utilisée pour le meilleur et pour le pire. D'un cÎté, l'image de Bitcoin en a bénéficié : son utilisation par les marginaux et les activistes politiques montrait qu'il fonctionnait comme il le devait, qu'il était résistant à la censure. De l'autre, les excÚs qu'il a rendus possibles lui ont valu une réputation sulfureuse qui l'a suivi pendant des années, et qui existe toujours aujourd'hui. Plus encore, ces excÚs ont amené les autorités à s'intéresser de plus prÚs à cet objet novateur et à vouloir le rÚglementer, une évolution qui a mis progressivement fin au Far West de la finance et qui a fait ce que Bitcoin est aujourd'hui : un navire ballotté entre la révolte des premiers adeptes et la conformité des nouveaux arrivants.
De maniĂšre intĂ©ressante, il s'avĂšre que certaines victimes rĂ©centes de la persĂ©cution de l'Ătat fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain ont Ă©tĂ© des acteurs de l'Ă©cosystĂšme de l'Ă©poque. Roman Sterlingov, connu pour avoir créé le mĂ©langeur Bitcoin Fog en octobre 2011, a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă 12 ans et 6 mois de prison en 2024 pour la gestion de ce service. Ian Freeman, animateur emblĂ©matique de l'Ă©mission de radio libertarienne Free Talk Live qui a Ă©tĂ© l'une des premiĂšres Ă Ă©voquer le sujet de Bitcoin et de Silk Road en 2010â2011, a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă 8 ans de prison en 2023 pour avoir opĂ©rĂ© un rĂ©seau de distributeurs automatiques de bitcoins sans connaissance du client. Enfin, Roger Ver, promoteur zĂ©lĂ© de Bitcoin et investisseur prolifique Ă partir de 2011, accusĂ© de fraude fiscale par l'IRS alors qu'il avait abandonnĂ© sa nationalitĂ© Ă©tasunienne en 2014, a Ă©tĂ© contraint de payer une amende de 50 millions de dollars dans le cadre d'un accord avec le dĂ©partement de la Justice en octobre 2025.
La pĂ©riode du Far West de la finance est donc trĂšs importante pour comprendre oĂč en est Bitcoin aujourd'hui. C'est pour cela que ce cours est mis Ă votre disposition. Je ne peux que vous recommander d'y jeter un coup d'Ćil, surtout si vous vous ĂȘtes intĂ©ressĂ©s tardivement Ă la cryptomonnaie.
Bonne lecture !
[HIS203] L'histoire de l'Úre pionniÚre de Bitcoin : Le Far West de la finance
Illustration : photographie du John Ford's Point dans la Monument Valley par Luca Galuzzi (via Wikimedia).
En avril dernier, l'homme d'affaires amĂ©ricain Roger Ver, connu pour son implication dans les premiĂšres annĂ©es d'existence de Bitcoin, a publiĂ© un ouvrage pour le moins controversĂ©. Il s'agit de Hijacking Bitcoin: The Hidden History of BTC, dont le titre peut ĂȘtre traduit par « Le DĂ©tournement de Bitcoin : l'histoire cachĂ©e de BTC », qu'il a coĂ©crit avec Steve Patterson, philosophe et auteur professionnel. Ce livre, au ton pour le moins provocateur, revient sur l'Ă©volution qu'a connue la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto au fil du temps, pour montrer que le projet a Ă©tĂ© dĂ©tournĂ© de ses objectifs initiaux.
Roger Ver et Steve Patterson offrent en particulier un point de vue alternatif sur la guerre des blocs, le conflit qui a eu lieu dans la communautĂ© de Bitcoin entre 2015 et 2017 Ă propos de la limite de taille des blocs (le paramĂštre qui restreint le nombre de transactions pouvant ĂȘtre effectuĂ©es sur le rĂ©seau) et qui a menĂ© Ă la scission entre Bitcoin-BTC et Bitcoin Cash (BCH). Les auteurs font assez largement l'apologie de l'augmentation de la taille des blocs comme moyen de passer Ă l'Ă©chelle, et se rangent de ce fait dans le camp des big blockers, qui ont Ă©chouĂ© Ă faire appliquer leur volontĂ© sur le rĂ©seau principal de Bitcoin. Avec cet ouvrage, ils cherchent (entre autres) Ă faire concurrence Ă The Blocksize War, le rapport dĂ©taillĂ© de Jonathan Bier relatant cette « guerre civile », qui est sorti en 2021 et dont une traduction en français a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e en 2024. La publication de ce rĂ©cit alternatif est donc une tentative de faire en sorte que l'histoire ne soit pas « écrite par les gagnants » comme le dit l'adage.
Si la vision présentée par Hijacking Bitcoin a ses faiblesses (qui seront évoquées ici), j'ai la conviction que l'ouvrage ouvre un débat à propos d'un sujet primordial et c'est pourquoi j'écris le présent article. Ayant défendu Bitcoin Cash plus que de raison par le passé, et continuant de le faire dans une moindre mesure, je pense avoir une critique originale à faire, à mi-chemin entre le mépris automatique et l'éloge dithyrambique. J'expliquerai notamment en quoi la communauté de BTC a effectivement perdu une part de son ùme au cours du temps, et pourquoi, à l'inverse, les partisans invétérés de BCH se trompent quand ils prétendent que leur version de Bitcoin finira par remplacer la premiÚre.
Hijacking Bitcoin est indissociable de son principal co-auteur, Roger Ver, qui est un personnage emblématique de l'histoire de Bitcoin. Celui-ci est en effet un influenceur de premier plan dans le secteur de la cryptomonnaie. Excellent orateur, il a su vanter les mérites de Bitcoin, répétant à l'envi que ce systÚme novateur permettait d'envoyer de l'argent à n'importe qui, à n'importe quel moment et à n'importe quel endroit dans le monde, sans avoir à demander l'autorisation.
Roger Ver est un homme d'affaires américain. à la fin des années 90, il a fondé l'entreprise MemoryDealers, une société de revente de composants informatiques en ligne, grùce à laquelle il est devenu millionnaire au bout de quelques années. En parallÚle, il a développé des convictions libertariennes, notamment en lisant Murray Rothbard. Il entretient également une passion pour l'évolution technique et le transhumanisme, ayant été influencé par le futurologue Ray Kurzweil.
Il a dĂ©couvert Bitcoin Ă la fin de l'annĂ©e 2010 grĂące Ă un Ă©pisode de Free Talk Live, une Ă©mission de webradio libertarienne aux Ătats-Unis. Il s'est rapidement pris de passion pour la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto, et s'est procurĂ© ses premiers bitcoins « pour moins d'un dollar chacun » (p. 2). Au printemps 2011, il a commencĂ© immĂ©diatement Ă accepter les paiements en bitcoins avec sa sociĂ©tĂ© MemoryDealers. Il a investi dans les premiers projets liĂ©s Ă Bitcoin comme le processeur de paiement BitPay, le portefeuille Blockchain.info ou le service de change BitInstant. En 2013, suite Ă la hausse du cours du BTC, il a fait un don Ă hauteur d'un million de dollars Ă la Foundation for Economic Education, un think tank libertarien dĂ©diĂ© Ă la promotion de la libertĂ© individuelle, de l'Ă©conomie de marchĂ© et de l'entrepreneuriat.
Entre 2012 et 2014, il a géré la plateforme BitcoinStore.com, qui vendait du matériel informatique en bitcoins. Depuis 2015, il est propriétaire de l'entreprise Bitcoin.com, qui héberge un site d'actualité et maintient un portefeuille mobile performant.
Il est devenu au fil du temps l'un des promoteurs les plus zélés de Bitcoin, ce qui lui a valu le surnom de « Bitcoin Jesus » : le « Jésus de Bitcoin ». Il est apparu dans le documentaire The Bitcoin Gospel diffusé le 1er novembre 2015 sur la chaßne Youtube du groupe audiovisuel néerlandais VPRO. Nombre de bitcoineurs le sont devenus grùce à lui.
En outre, Roger Ver a été un acteur influent dans la communauté au cours de la guerre des blocs. En 2016, aprÚs les tentatives infructueuses de Bitcoin XT et de Bitcoin Classic, il a soutenu l'initiative de Bitcoin Unlimited, qui voulait modifier la façon de calculer la limite de taille des blocs. En 2017, il a ensuite soutenu le plan de modification de SegWit2X qui visait à activer SegWit et à doubler la taille limite des blocs, contre l'avis des développeurs de Bitcoin Core et d'une partie de la communauté. AprÚs l'échec de ce plan en novembre 2017, il est devenu un fervent partisan de Bitcoin Cash, ce qu'il est resté jusqu'à aujourd'hui malgré les difficultés rencontrées par cette version alternative de Bitcoin.
Anarcho-capitaliste, Roger Ver a trĂšs vite entretenu une relation conflictuelle avec l'Ătat. En 2002, il a passĂ© 5 mois en prison pour avoir vendu des feux d'artifice sans licence, et s'est par la suite expatriĂ© au Japon. En 2014, il a abandonnĂ© sa nationalitĂ© Ă©tasunienne, en vue d'arrĂȘter de financer l'Ătat fĂ©dĂ©ral depuis l'Ă©tranger (ce Ă quoi il Ă©tait contraint jusqu'alors, conformĂ©ment au principe de l'impĂŽt sur la nationalitĂ©). Il a pour cela acquis la citoyennetĂ© de Saint-Christophe-et-NiĂ©vĂšs, une petite Ăźle des CaraĂŻbes reconnue pour ĂȘtre un paradis fiscal.
Les Ătats-Unis ne l'ont cependant pas oubliĂ©. Ă la fin du mois d'avril 2024, juste aprĂšs la publication de son livre, il a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© en Espagne en vue d'une extradition vers les Ătats-Unis. Il a Ă©tĂ© accusĂ© de ne pas avoir dĂ©clarĂ© tous les bitcoins qu'il avait emportĂ© avec lui en 2014, pour lesquels il aurait dĂ» payer une taxe sur la plus-value (le « manque Ă gagner » revendiquĂ© par l'IRS est estimĂ© Ă 48 millions de dollars). Il est vraisemblable que cette arrestation (dix ans aprĂšs les faits !) a un objectif politique, et qu'elle s'inscrit dans l'offensive rĂ©cente contre l'utilisation anonyme de la cryptomonnaie, ouverte par l'arrestation des fondateurs de Samourai Wallet le 24 avril dernier.
MĂȘme si l'engagement de Roger Ver dans ce livre est fort, il ne l'a â Ă mon avis â pas rĂ©digĂ© lui-mĂȘme et a dĂ©lĂ©guĂ© la tĂąche Ă Steve Patterson, dont le mĂ©tier est de produire du contenu sur Internet et ailleurs. Ce dernier, qui est un big blocker convaincu et qui a soutenu Bitcoin SV pendant un temps, a ainsi pu influencer fortement le texte et y inclure quelques-unes de ses conceptions.
L'ouvrage commence par présenter la vision originelle de Bitcoin telle qu'exposée par Satoshi Nakamoto lorsqu'il était encore là . Puis, les auteurs expliquent en quoi elle a été dévoyée au profit d'une vision centrée sur l'appùt du gain. Cette lente évolution s'est traduite par une intégration progressive dans le systÚme financier traditionnel et par une collaboration accrue avec les autorités, allant à l'encontre du caractÚre rebelle et anarchiste du Bitcoin initial.
Au dĂ©but, Bitcoin Ă©tait vantĂ© comme un moyen permettant de rĂ©aliser des paiements sans tiers de confiance. Le livre blanc, publiĂ© le 31 octobre 2008 par Satoshi Nakamoto, Ă©tait consacrĂ© au problĂšme des paiements en ligne, qui est Ă©voquĂ© dans le rĂ©sumĂ© et qui est le sujet de l'introduction. Au cours des quelques annĂ©es oĂč il a Ă©tĂ© actif, Satoshi a parlĂ© de ce sujet Ă plusieurs reprises, allant mĂȘme jusqu'Ă concevoir que Bitcoin pourrait finir par ĂȘtre utilisĂ© pour les micropaiements ! MĂȘme s'il a Ă©voquĂ© la notion d'investissement et la limite des 21 millions, cette propriĂ©tĂ© Ă©tait secondaire Ă ses yeux, et Ă©tait plus un argument de vente pour amorcer le systĂšme qu'autre chose.
En 2011, alors que Satoshi disparaissait, cette idée d'un bitcoin qui servirait de moyen de paiement était claire. Les utilisateurs étaient principalement des technophiles et des libertariens, qui étaient intéressés pour réaliser des transactions. Les premiers portefeuilles légers, permettant de gérer des fonds sur mobile, faisaient leur apparition. On voyait aussi émerger des processeurs de paiement comme BitPay. Enfin, la place de marché du dark web Silk Road était en plein essor, et allait devenir le premier cas d'utilisation majeur de Bitcoin !
Ainsi, durant les premiĂšres annĂ©es d'existence de Bitcoin, c'Ă©tait bel et bien la fonction de moyen de paiement qui Ă©tait Ă l'honneur, en paroles et en actions, mais la situation a peu Ă peu changĂ© au cours du temps. Ă partir de 2013â2014, le discours a commencĂ© Ă se transformer et Ă se focaliser de plus de plus sur la fonction de rĂ©serve de valeur, Bitcoin devenant un « or numĂ©rique ». Cette vision est devenue majoritaire en 2017, suite Ă quoi elle a Ă©tĂ© promue par des personnes comme Saifedean Ammous (l'auteur de L'Ătalon-bitcoin), Tuur Demeester (analyste pour Adamant Research) ou encore Dan Held (directeur du marketing chez Kraken). Comme l'expliquent Roger Ver et Steve Patterson :
« Au sein de la communautĂ© de Bitcoin, le discours s'est peu Ă peu Ă©loignĂ© du concept d'argent liquide numĂ©rique pour s'orienter vers la notion de rĂ©serve de valeur en l'espace de quelques annĂ©es. Encore en 2016, la majoritĂ© des bitcoineurs continuaient Ă promouvoir le systĂšme en tant que monnaie en ligne â ou, comme ils aimaient l'appeler, "la monnaie magique d'Internet" â raison pour laquelle on se rĂ©jouissait chaque fois qu'une nouvelle entreprise annonçait qu'elle acceptait le bitcoin comme moyen de paiement. Avec chaque nouveau commerçant qui commençait Ă l'accepter, Bitcoin gagnait en crĂ©dibilitĂ© et en utilitĂ©. Mais aprĂšs la flambĂ©e des frais fin 2017, les partisans les plus influents de BTC, plutĂŽt que d'admettre qu'il y avait un problĂšme, se sont clairement mis Ă changer leur discours â car si Bitcoin n'Ă©tait qu'une rĂ©serve de valeur, alors les frais Ă©levĂ©s n'avaient pas d'importance aprĂšs tout. Ces derniĂšres annĂ©es, on a mĂȘme encouragĂ© les gens Ă ne pas dĂ©penser leurs bitcoins dans le commerce, le BTC Ă©tant destinĂ© Ă ĂȘtre achetĂ© et dĂ©tenu indĂ©finiment. » (p. 29)
Cette dĂ©rive dĂ©sole profondĂ©ment Roger Ver et Steve Patterson, qui lui reprochent notamment son manque d'ambition idĂ©ologique. PlutĂŽt que de dĂ©penser ses bitcoins, cette conception de Bitcoin incite les gens Ă conserver leurs bitcoins et Ă utiliser plutĂŽt leurs euros. Or, d'aprĂšs eux (p. 7), un tel rĂ©sultat se situe bien en dessous de l'objectif rĂ©volutionnaire initial. Dans cette situation, L'Ătat pourrait garder son contrĂŽle sur l'Ă©conomie, tout en autorisant les individus à « stocker de la valeur » dans un nouvel actif Ă la mode, similaire Ă l'or, Ă condition qu'ils paient leurs impĂŽts Ă©videmment. Pour reprendre l'expression de John Ratcliff (citĂ©e dans le livre Ă la page 168) : « l'Ătat se fiche Ă©perdument de l'existence d'une nouvelle "classe d'actifs" [...] ce qui le prĂ©occupe, c'est le fait que les gens puissent transfĂ©rer cette valeur sans qu'il puisse la suivre et l'intercepter ».
Ce dĂ©voiement a menĂ© Ă une intĂ©gration de plus en plus poussĂ©e dans le systĂšme financier traditionnel. Cette derniĂšre Ă©volution s'est manifestĂ©e en dĂ©but d'annĂ©e aux Ătats-Unis par l'approbation des ETF au comptant par la SEC, qui permettent aux institutions de dĂ©tenir du bitcoin de maniĂšre simple, et par la rĂ©cente promesse faite par le prĂ©sident Ă©lu, Donald Trump, de mettre en place une rĂ©serve stratĂ©gique en bitcoin pour l'Ătat fĂ©dĂ©ral. La tendance est Ă l'autorisation de la conservation de bitcoin dans la limite des rĂ©glementations financiĂšres. Cette tendance, si elle se poursuivait, mĂšnerait le bitcoin Ă n'ĂȘtre transfĂ©rĂ© qu'occasionnellement et Ă servir principalement de garantie dans le cadre de prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s. Il ne s'agirait plus d'un concurrent au dollar comme on l'entendait dans ses premiĂšres annĂ©es d'existence, et c'est prĂ©cisĂ©ment le reproche fait par Roger Ver ici.
Dans un deuxiÚme temps, les auteurs mettent en relation cette lente évolution du discours avec la question du passage à l'échelle, c'est-à -dire de l'impact de l'utilisation de la chaßne sur la décentralisation du réseau. Comme nous l'avons laissé entendre, Roger Ver et Steve Patterson sont des big blockers, qui prÎnent l'accroissement de l'activité sur la chaßne pour répondre à la demande, ce qui passerait par l'augmentation significative (voire la suppression) de la taille limite des blocs. Cette conception correspond bien à leur vision de Bitcoin comme un systÚme de paiement avant tout.
C'est pourquoi ils prĂ©tendent que le maintien de la taille des blocs Ă un niveau bas provient d'une volontĂ© de faire de Bitcoin une rĂ©serve de valeur, fonction qui ne requiert pas une capacitĂ© transactionnelle Ă©norme. Ils voient cette limitation comme une façon d'handicaper le rĂ©seau pour les paiements. En effet, en limitant la taille maximale des blocs, on fait augmenter les frais de transaction : plus l'espace de bloc est limitĂ© Ă un niveau bien infĂ©rieur Ă la demande, plus le prix pour l'inclusion dans un bloc est Ă©levĂ©. De ce fait, les transferts dĂ©plaçant peu de valeur ont tendance Ă ĂȘtre exclus : en 2017, la hausse des frais liĂ©e Ă l'atteinte de la limite a ainsi commencĂ© Ă dĂ©courager les transactions courantes, poussant de nombreux commerçants Ă ne plus recevoir de bitcoin, comme Steam en 2017. Ă'a Ă©tĂ© une tragĂ©die pour l'utilisation du bitcoin comme moyen de paiement.
Bien entendu, les small blockers ont un discours complĂštement diffĂ©rent. Pour eux, la restriction de la capacitĂ© du rĂ©seau vise Ă minimiser le coĂ»t de fonctionnement des nĆuds, de sorte Ă maximiser la dĂ©centralisation potentielle du rĂ©seau, et donc sa rĂ©sistance aux attaques. Durant la guerre des blocs ils n'Ă©taient pas nĂ©cessairement opposĂ©s Ă son usage comme moyen de paiement courant, mais voyaient les effets nĂ©fastes d'une telle utilisation sur la chaĂźne. C'est pourquoi ils prĂŽnaient plutĂŽt le passage par des solutions de surcouche comme le rĂ©seau Lightning pour satisfaire cet usage, ce qui est devenu la vision majoritaire dans la communautĂ© de BTC aujourd'hui.
Roger Ver et Steve Patterson critiquent cette façon de voir les choses de façon acerbe. Ils pensent qu'il n'y a pas lieu de limiter la capacitĂ© transactionnelle Ă ce point. Pour eux, les utilisateurs de BTC « paient des frais extrĂȘmement Ă©levĂ©s sans raison valable » (p. 30). Les auteurs rejettent notamment l'importance des nĆuds complets mise en avant par les small blockers, qualifiant leur argumentaire de « religion des nĆuds » (p. 52). Ils avancent (conformĂ©ment Ă Brian Armstrong en 2016) que les mineurs dĂ©cident des rĂšgles du protocole de maniĂšre collective, mais qu'ils n'ont pas intĂ©rĂȘt Ă modifier arbitrairement le protocole. Le rĂŽle des nĆuds non miniers est ainsi secondaire, n'intervenant que pour signaler un changement de rĂšgle aux utilisateurs.
De ce point de vue, les auteurs ignorent sciemment les enseignements qui ont pu émerger au cours des derniÚres années et conservent une vision grossiÚre des choses. Ils peinent à voir le compromis qui est réalisé à chaque bloc sur la chaßne de Bitcoin. De plus, ils continuent de soutenir que les mineurs décident des rÚgles, ce qui a été largement invalidé par la raison et par la pratique (annulation de SegWit2X) depuis la guerre des blocs.
Cette position est dommageable, car elle renforce le prĂ©jugĂ© nĂ©gatif contre les auteurs, rendant le reste du discours inaudible. En particulier, elle dĂ©tourne la rĂ©elle critique qu'il y aurait Ă apporter Ă l'endroit du niveau arbitraire choisi pour la taille des blocs. En effet, l'inflexibilitĂ© Ă propos de ce critĂšre n'a en effet pas de raison d'ĂȘtre, hormis la stabilitĂ© Ă long terme du systĂšme, et le niveau actuel n'a de toute Ă©vidence pas Ă©tĂ© dĂ©terminĂ© scientifiquement.
Outre ces deux prises de position concernant l'utilisation et le passage Ă l'Ă©chelle de Bitcoin, Hijacking Bitcoin Ă la mĂ©rite d'apporter une autre version de l'histoire de la guerre des blocs, Ă©manant du point de vue des big blockers. Roger Ver et Steve Patterson y dĂ©noncent les mĂ©thodes de communication des partisans des petits blocs, qu'ils jugent ĂȘtre de la « pure propagande » (p. 121), et les manĆuvres utilisĂ©es par les partisans des petits blocs pour parvenir Ă leurs fins, qui n'ont pas (il faut le dire) toujours Ă©tĂ© honorables.
Les auteurs reviennent d'abord sur la modification du discours sur la taille des blocs, qui s'est produite à partir de 2013. Ils insistent sur le rÎle du développeur Peter Todd (récemment désigné comme étant Satoshi Nakamoto par Cullen Hoback dans son documentaire diffusé sur HBO) dans ce lent glissement. Peter Todd est en effet à l'origine d'une vidéo sortie en 2013 qui promouvait une restriction de la taille maximale des blocs à 1 Mo (p. 112). Il a également été le promoteur principal de Replace-by-Fee, une méthode de remplacement des transactions avant inclusion dans un bloc, qui affaiblit considérablement l'acception instantanée en 0-conf, viable pour les petits montants (p. 117). Les auteurs évoquent les échanges que Peter Todd a eu avec John Dillon, un personnage mystérieux qui le soutenait financiÚrement et qui a admis travailler pour une agence de renseignement (p.122).
Les auteurs laissent ainsi entendre qu'il y a eu un effort de l'establishment politique et financier pour neutraliser Bitcoin. Dans la mĂȘme veine, ils Ă©voquent aussi la crĂ©ation de Blockstream en 2014 et son financement par AXA et d'autres acteurs financiers du monde traditionnel (p. 130). Blockstream a Ă©tĂ© fondĂ©e pour mettre sur pied des solutions de seconde couche oĂč elle gagnerait de l'argent (Liquid) et avait tout intĂ©rĂȘt Ă ce que Bitcoin ne soit pas efficace on-chain. De ce fait, en employant plusieurs dĂ©veloppeurs de Bitcoin Core (l'implĂ©mentation logicielle principale de Bitcoin), elle a pu influencer la direction prise par BTC (p. 141).
Les Ă©lĂ©ments sont sourcĂ©s et il serait Ă©tonnant que Bitcoin ait entiĂšrement Ă©chappĂ© Ă certaines influences des autoritĂ©s en place. Toutefois, les auteurs ont tendance Ă renverser la causalitĂ© et Ă voir un complot oĂč il n'y en a pas forcĂ©ment. Dans le cas de Blockstream, ce n'est pas parce que la sociĂ©tĂ© dĂ©veloppait des solutions de seconde couche qu'elle a cherchĂ© à « bloquer le flux » (block the stream) des transactions sur la chaĂźne ; c'est plutĂŽt parce que ses fondateurs Ă©taient convaincus que Bitcoin ne passe pas Ă l'Ă©chelle qu'ils ont créé Blockstream pour mettre sur pied ces solutions.
Par la suite, les auteurs rappellent quelques-unes des mĂ©thodes malhonnĂȘtes employĂ©es pendant la guerre des blocs. Ils Ă©voquent la censure des discussions sur Reddit Ă partir de 2015 (p. 164), les attaques par dĂ©ni de service contre les nĆuds de Bitcoin XT (pp. 168â170), la proposition de modifier le livre blanc en 2016 (pp. 193â194), l'utilisation du site Bitcoin.org dans le dĂ©bat sur SegWit2X en 2017 (pp. 207â209), l'envoi d'une lettre Ă la SEC pour qu'elle prenne position dans ce mĂȘme dĂ©bat (pp. 210â211) et enfin l'emploi du terme pĂ©joratif « Bcash » pour dĂ©lĂ©gitimer Bitcoin Cash en tant que candidat au nom de Bitcoin (pp. 224â225). Il est salutaire que ce cĂŽtĂ© de l'histoire soit rappelé : toutes ces mĂ©thodes sont discutables et il est normal de rappeler qu'elles ont Ă©tĂ© employĂ©es, mĂȘme si l'objectif final pouvait ĂȘtre louable.
Dans la derniÚre partie du livre, Roger Ver et Steve Patterson abordent le sujet de Bitcoin Cash. Cette cryptomonnaie est préconisée comme remÚde, comme une façon de « reconquérir Bitcoin » (p. 217). Ce soutien n'est pas exclusif : de maniÚre générale, Roger Ver n'est pas maximaliste et promeut l'utilisation de « tout ce qui fonctionne », recommandant d'autres cryptomonnaies comme Monero, ZCash ou encore Zano. Cependant, Bitcoin Cash est le systÚme mis en avant dans le livre, en raison de sa filiation historique.
Bitcoin Cash a été créé le 1er août 2017 par un hard fork, en continuité de la chaßne de blocs de Bitcoin. Il différait de Bitcoin par le fait qu'il augmentait la taille maximale des blocs à 8 Mo et n'intégrait pas SegWit. AprÚs des débuts difficiles, il a connu son heure de gloire suite à l'annulation du doublement de la capacité transactionnelle (SegWit2X) pour BTC en novembre 2017. à la fin de l'année, le prix du BCH atteignait les 3 000 $ et représentait 20 % de la valeur d'échange du BTC.
Pour dĂ©fendre Bitcoin Cash, les auteurs prĂ©tendent qu'il s'agit du « vrai Bitcoin » (p. 220) car il respecte davantage les objectifs initiaux de Satoshi Nakamoto. Si je suis sceptique sur le fait qu'il existe un « vrai Bitcoin », je peux au moins leur accorder qu'il est tout Ă fait lĂ©gitime de rĂ©aliser une scission comme celle-ci, si l'on sent que la version principale a dĂ©viĂ© de ce qu'on considĂ©rait ĂȘtre le but de Bitcoin.
En plus de l'augmentation de la capacitĂ© transactionnelle, Bitcoin Cash a adoptĂ© un certain nombre de changements au cours des annĂ©es (p. 233â237) : l'augmentation de la taille d'inscription sur la chaĂźne (OP_RETURN), la rĂ©activation d'anciens codes opĂ©ration (OP_CAT, OP_MUL, etc.) ainsi que l'ajout de nouvelles instructions amĂ©liorant la flexibilitĂ© du langage de script (OP_CHECKDATASIG, Native Introspection Opcodes), l'intĂ©gration des signatures de Schnorr, l'amĂ©lioration de l'algorithme de difficultĂ© (aserti3-2d), le support de jetons natifs (CashTokens) et une taille limite des blocs adaptative (Adaptive Blocksize Limit Algorithm) ajoutĂ©e en mai 2024. Ces innovations ont soutenu l'apparition de services intĂ©ressants comme le module de mĂ©lange de piĂšces CashFusion et le service de finance dĂ©centralisĂ©e BCH Bull.
Toutefois, ces amĂ©liorations n'ont pas su attirer le public voulu. Bitcoin Cash n'a jamais pu retrouver l'exposition qu'il avait rĂ©ussi Ă obtenir Ă ses dĂ©buts et n'a pas connu le succĂšs escomptĂ©. Il a en particulier souffert de son effet de rĂ©seau moindre par rapport Ă Bitcoin, qui a fait que les gens ont prĂ©fĂ©rĂ© Bitcoin par dĂ©faut, quand bien mĂȘme ce dernier convenait moins Ă leurs besoins transactionnels.
De plus, la communautĂ© de Bitcoin Cash a Ă©tĂ© en proie Ă une sĂ©rie de conflits internes (p. 239). L'ouverture du dĂ©bat et le fait que les hard forks Ă©taient relativement bien vus, ont menĂ© Ă deux scissions majeures, dans lesquelles Roger Ver a jouĂ© un rĂŽle de premier plan. La premiĂšre a Ă©tĂ© celle avec BSV en 2018, la cryptomonnaie de Craig Wright (prĂ©tendant au titre de Satoshi Nakamoto), qui avait supprimĂ© la rĂšgle limitant la taille des blocs et dont la communautĂ© s'Ă©tait mis en tĂȘte d'inscrire tout sur la chaĂźne (MĂ©tanet). La seconde scission a Ă©tĂ© celle avec XEC en 2020, le systĂšme « eCash » d'Amaury SĂ©chet, le dĂ©veloppeur principal de Bitcoin ABC, l'implĂ©mentation de rĂ©fĂ©rence de Bitcoin Cash jusqu'Ă cette date.
Les auteurs croient que le relatif Ă©chec de Bitcoin Cash peut ĂȘtre inversĂ© et qu'il peut remplacer BTC sur le trĂŽne de la premiĂšre cryptomonnaie. Pour eux, BTC n'a pas d'utilitĂ© et est un objet spĂ©culatif sans valeur. Cependant, il s'agit encore une fois d'une demi-vĂ©rité : certes, le prix du BTC est augmentĂ© par le phĂ©nomĂšne spĂ©culatif, mais cela ne veut pas dire qu'il y a pas d'utilisation non spĂ©culative. MĂȘme si les frais sont Ă©levĂ©s, l'utilisation de la chaĂźne de Bitcoin peut toujours se borner aux transferts dĂ©plaçant beaucoup de valeur : financements d'initiatives politiques, achats de biens onĂ©reux, paiements de salaires, Ă©changes contre de la monnaie fiat, ouvertures de canaux Lightning, etc. Bitcoin est un systĂšme d'« or numĂ©rique » dans le sens oĂč il est particuliĂšrement adaptĂ© aux grosses transactions.
Dans cet ordre des choses, Bitcoin Cash ne deviendra pas le protocole numéro 1. Mais il peut rester une cryptomonnaie complémentaire, dédiée aux transferts de petites sommes et aux smart contracts de tous les jours, une résurgence de l'argent ou du cuivre dans le numérique, si l'on reprend l'analogie avec les métaux précieux. Bitcoin Cash est le candidat idéal pour cela : il constitue en effet l'une des cryptomonnaies alternatives les moins corruptibles aujourd'hui avec Monero.
Sans surprise, conformĂ©ment au ton tranchant de Roger Ver, Hijacking Bitcoin a le mĂ©rite d'ĂȘtre un livre entier, avec des forces et des faiblesses. On y retrouve l'essentiel de l'argumentaire tenu par les big blockers au cours des annĂ©es, sous une forme organisĂ©e et bien documentĂ©e. Le bitcoineur (mĂȘme s'il est maximaliste) y trouvera une source de rĂ©flexions sans pareille : si les critiques peuvent ĂȘtre partiellement invalidĂ©es, elles ne sont pas dĂ©nuĂ©es de fondement, et cela est bon pour Bitcoin.
Je crois que la principale conclusion Ă tirer de cet ouvrage, c'est que Bitcoin peut ĂȘtre corrompu, et qu'il l'a bien Ă©tĂ© dans une certaine mesure, mĂȘme si cette corruption est plus subtile que Roger Ver et Steve Patterson ne l'imaginent. Les ĂȘtres humains sont profondĂ©ment faillibles et influençables, si bien qu'un mouvement social qui prend de l'ampleur va toujours se voir ĂȘtre « infiltrĂ© de l'intĂ©rieur ». Si Bitcoin reprĂ©sente bien une menace pour le pouvoir en place, alors il est logique qu'il soit « rĂ©cupĂ©ré », d'une façon ou d'une autre.
Aujourd'hui, le conflit majeur ne porte plus sur la taille des blocs. La question a Ă©tĂ© largement dĂ©battue, et mĂȘme si nous pouvons discuter du niveau de ce critĂšre, le principe de la limite n'est plus vraiment remis en question.
Ainsi, l'ennemi de BTC n'est pas le « big-blockisme », Bitcoin Cash ou Roger Ver, qui sont largement minoritaires. L'ennemi, c'est plutĂŽt le saylorisme, la doctrine soutenue par Michael Saylor, le patron de Microstrategy, qui veut faire du bitcoin un outil de conservation de valeur entiĂšrement rĂ©glementĂ© qui servirait de garantie dans les prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s. L'ennemi, c'est l'idĂ©e selon laquelle seul le prix compte, quitte Ă revenir sur les principes fondateurs de Bitcoin pour le faire augmenter. L'ennemi, c'est la progression insidieuse de l'avarice dans la communautĂ©, qui nous coupe de nos inspirations initiales et qui dĂ©courage la bonne adoption. Mais nous en reparlerons une autre fois.
Merci Ă Ădouard pour sa relecture.
Bien sĂ»r mes amis bitcoineurs pourront ĂȘtre surpris de dĂ©couvrir ma nouvelle production, mĂȘme si le totem saurien en orne malicieusement le titre.
Ceux qui suivent ce blog savent cependant que NapolĂ©on y apparaĂźt dans plusieurs billets (en rĂ©alitĂ© dans plus de 25 et jâen ai Ă©tĂ© surpris moi-mĂȘme en les comptant) et notamment dans NapolĂ©on et nous et Un bon croquis, vraiment ? Comme lâa dit un de nos amis : « Jacques Favier, vous prononcez trois fois son nom devant une bibliothĂšque, il apparaĂźt et il vous fait un cours sur NapolĂ©on ».
Enfin, Ă©videmment, jâai prĂ©vu pour les crypto-curieux la possibilitĂ© dâacquĂ©rir Aigle, crocodile & faucon en bitcoin. Ce nâest pas chose facile, du fait de la loi sur le prix unique du livre, mais cela pourra se faire lors dâĂ©vĂ©nements communautaires. Je ne me cache pas, et le mot  BitcoinÂ
apparaĂźt mĂȘme sur la page 4 de couverture, comme le nom de Tintin.
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Mais venons-en Ă l'essentiel : pas plus qu'en Ă©crivant sur Tintin, je nâai pas rĂ©digĂ© ce livre sur NapolĂ©on avec ma main gauche, ni avec dâautres lobes de mon cerveau que pour les livres consacrĂ©s Ă Bitcoin.
Ou, pour parler comme Satoshi, I had a few other things on my mind mais Iâve not moved on to other things.
Quinze ans avant le white paper, voyant mon pĂšre qui durant quelque congĂ© sâagitait sur sa tondeuse autoportĂ©e au lieu de se reposer Ă lâombre de son marronnier, je le taquinai en comparant cette frĂ©nĂ©sie jardiniĂšre Ă lâactivitĂ© de NapolĂ©on sur sa minuscule Ăźle dâElbe et lui posai soudain la question : que se serait-il passĂ© sâil y Ă©tait restĂ© tranquillement en fĂ©vrier 1815 au lieu dâenchaĂźner un pari fou, une Ă©popĂ©e jamais vue, un dĂ©sastre sans prĂ©cĂ©dent et un calvaire Ă lâautre bout du monde ? Nous en avions devisĂ© : Ă©tait-il forcĂ© de sâagiter, pouvait-il ne rien faire ?
On reconnaĂźt lĂ mon fond de taoĂŻsme, dont le nom La voie du Bitcoin atteste dĂ©jĂ . Lao-Tseu l'a dit : « la voie du Sage est dâagir sans lutter »âŠ
Au-delĂ de lâanecdotique (le tracteur paternel Ă lâheure de la sieste) mon intĂ©rĂȘt pour lâannĂ©e 1815 a sa rationalitĂ©. Câest une annĂ©e critique Ă tous Ă©gards, avec deux « alternances » spectaculaires (trois mĂȘme, si lâon prend la pĂ©riode avril 1814-juin 1815) autour dâun Ă©pisode sans Ă©gal dans lâhistoire, ces « Cent Jours » qui sont moins le dernier Ă©clat de lâEmpire que la premiĂšre rĂ©volution du 19Ăšme siĂšcle. Des alternances dont les monnaies gardent la trace !
Câest aussi le moment de vĂ©ritĂ© pour le personnage politique de NapolĂ©on, en attendant la terrible sanction qui attend le stratĂšge. AprĂšs une longue dĂ©cennie de dĂ©rive monarchique, il sâaperçoit sur l'Ăźle d'Elbe et vĂ©rifie Ă son retour quâil nâa plus comme soutiens, en rĂ©alitĂ©, que l'armĂ©e, des vieux jacobins et quelques jeunes libĂ©raux. Lesquels nâen sont pas moins surpris que lui. C'est cette double surprise qui me parait offrir un objet de rĂ©flexion.
Aujourdâhui les diatribes contre NapolĂ©on viennent trĂšs majoritairement « de gauche » tout en reprenant â il faut le noter â la panoplie complĂšte des calomnies forgĂ©es par les Ă©migrĂ©s et surtout par le gouvernement tory de Londres, et tout en ignorant les jugements bien plus pertinents de Marx ou dâhistoriens marxistes comme Antoine Casanova. Il mâa paru intĂ©ressant, en contre-point, de saisir ce moment historique oĂč le camp de gauche redĂ©couvre un Bonaparte que ses ennemis de droite ont, eux, toujours considĂ©rĂ©, selon le mot de lâautrichien rĂ©actionnaire Metternich, comme un « Robespierre Ă cheval ».
VoilĂ pour expliquer le choix de 1815 pour y placer mon point de divergence et y tester lâidĂ©e dâune non-action, dâune histoire alternative Ă dĂ©velopper dans un univers virtuel. Les nombreuses uchronies qui se fondent sur lâidĂ©e dâun triomphe en Russie ou dâune victoire Ă Waterloo ne mâintĂ©ressent pas, les hypothĂšses de base en Ă©tant (sauf improbable intervention divine !) historiquement irrĂ©alistes. Il mâa semblĂ© que, le 26 fĂ©vrier 1815, au contraire, NapolĂ©on aurait pu dĂ©cider (seul) de rester sur son Ăźle. La suite du rĂ©cit m'appartenait-elle, pour autant, en toute libertĂ© ? Cette rĂȘverie mâa accompagnĂ© durant prĂšs de 30 ans.
Entre temps, jâavais rencontrĂ© Satoshi. Dans ma famille, on nâest pas assez formatĂ© pour me pinailler sur les fonctions aristotemiques de la monnaie ou sur le fait que Bitcoin nâait pas de « rĂ©alitĂ© tangible » : la formule canonique pour me charrier câest « ta monnaie qui nâexiste pas » et cette boutade me plait bien, parce que cela pose des questions bien plus vastes que de savoir si lâon peut mordiller une piĂšce ou froisser un bout de papier entre ses doigts. Qu'est-ce qui existe ?
Toutes les rĂ©flexions menĂ©es ou partagĂ©es sur cette monnaie gravĂ©e par une idĂ©e et battue par des calculs, cette monnaie cĂ©leste pour employer un mot de Mark Alizart, dĂ©ployant son propre espace numĂ©rique dans lequel elle a bien toutes les propriĂ©tĂ©s dâun objet tangible et toutes les qualitĂ©s dâune monnaie sui generis, je ne les ai pas cantonnĂ©es dans un coin hermĂ©tique de mon crĂąne quand, Ă partir du confinement â situation obsidionale trĂšs appropriĂ©e au sujet â jâai entrepris de faire enfin vivre « mon » NapolĂ©on dans son nouveau royaume.
A vrai dire, partant de Satoshi et de la grande question de sa « disparition » jâavais dĂ©jĂ , quatre ans plus tĂŽt, Ă©voquĂ© un mot de NapolĂ©on selon qui « les hommes de gĂ©nie sont des mĂ©tĂ©ores destinĂ©es Ă brĂ»ler pour Ă©clairer leur siĂšcle ». J'y abordais surtout le personnage tel que lâimaginait Simon Leys en 1988, dans une autre uchronie oĂč il montrait comment et pourquoi lâempereur Ă©vadĂ© de Sainte-HĂ©lĂšne refusait ensuite de se manifester.
Partant, en sens inverse, de NapolĂ©on, et mĂȘme si je sais bien que le chiffre napolĂ©onien Ă©tait dans la pratique d'assez faible qualitĂ©, il y a des mots de lui qui mâont fait penser Ă Satoshi. Ainsi de « je lis toujours utile » car jâai toujours pensĂ© que lâassembleur de Bitcoin avait dĂ» beaucoup amasser de savoir avant de les assembler. De mĂȘme pour « rien ne se fait que par calcul » et mieux encore « je calcule au pire » qui me semble convenir Ă lâinventeur dâun systĂšme qui tient non sur nos vices (toute lâĂ©conomie le fait) mais sur une plus faible rĂ©munĂ©ration de lâaction vicieuse que de lâaction conforme.
J'ai souri aussi en lisant « Il nây a pas nĂ©cessitĂ© de dire ce que lâon a lâintention de faire dans le moment mĂȘme oĂč on le fait » et me suis demandĂ© si le jugement portĂ© sur l'un par le gĂ©nĂ©ral Bernard (le futur Vauban du nouveau monde) ne s'appliquerait pas aussi bien Ă l'autre : « C'est peut-ĂȘtre la meilleure tĂȘte du siĂšcle, la mieux organisĂ©e. Il n'Ă©tait Ă©tranger Ă rien, faisait tout par lui mĂȘme, il ne s'Ă©tait jamais confiĂ© Ă personne qu'au moment de l'exĂ©cution, ayant toujours lui seul dĂ©libĂ©rĂ© et dĂ©cidĂ© de ce qui convenait le mieux ».
Au-delĂ de ces quelques clignotants (car il ne sâagit pas pour moi, Ă©videmment, de comparer lâun des hommes les plus connus de lâhistoire avec celui qui a effacĂ© presque toute trace de son existence terrestre) jâai poursuivi ma propre expĂ©rience de pensĂ©e. Le bitcoineur qui aura le courage de me suivre entre 1815 et 1827 (jâai donnĂ© quelques annĂ©es de vie supplĂ©mentaires Ă mon hĂ©ros par vraisemblance et parce que c'Ă©tait utile Ă mon rĂ©cit) retrouvera au fil des pages bien des histoires dĂ©jĂ traitĂ©es ici : le thaler de Marie-ThĂ©rĂšse, la monnaie qui nâexistait pas mais qui fit si peur au roi, la fantaisie obstinĂ©e de trois ou quatre faquins qui ont privĂ© le Louvre de trĂ©sors dâart Ă©gyptien. Il y trouvera une pique concernant l'Ă©conomie d'Aristote et des idĂ©es qui peuvent ĂȘtre les nĂŽtres : le mĂ©pris des billets sans encaisse ou le financement communautaire par exemple.
Le lecteur trouvera surtout dans mon rĂ©cit des rĂ©flexions qui peuvent ĂȘtre cruciales pour nous : sur la temporalitĂ©, sur la mass adoption et d'abord sur la souverainetĂ© et les limites dâune souverainetĂ© « personnelle » qui prĂ©occupe tant de bitcoineurs Ă tendance fĂ©odale. NapolĂ©on, dâaprĂšs le TraitĂ© passĂ© avec ses vainqueurs en avril 1814 restait « empereur » mais il ne sâagissait plus que dâun titre honorifique viager. ConcrĂštement il nâĂ©tait plus « souverain » et de maniĂšre pareillement viagĂšre que de lâĂźle dâElbe. Petite robinsonnade : il « rĂ©gnait » sur un territoire 30 fois plus grand que le Liberland mais presquâaussi dĂ©pourvu des infrastructures concrĂštes qui permettent lâexercice efficace de la souverainetĂ©.
Il se trouvait donc dans la situation inverse de celle qui faisait fantasmer Andrew Howard en dĂ©cembre dernier quand il imaginait des bitcoiners tellement riches quâils en deviendraient souverains de larges Ă©tendues de terre. NapolĂ©on restait souverain (et, mĂȘme vaincu, il conservait selon les notes de police un poids politique considĂ©rable en France et en Italie) mais il nâavait plus sous les bottes quâune sous-prĂ©fecture 16 fois plus pauvre que la Corse voisine et un pĂ©cule (4 millions de francs-or) qui lui filait entre les doigts.
Or la souverainetĂ© ne consiste ni Ă se pavaner sur un trĂŽne qui « n'est qu'une planche garnie de velours » (mot apocryphe) ni Ă sâĂ©pargner les ingĂ©rences Ă©trangĂšres (en se faisant oublier sur lâĂźle dâElbe ou sur quelque Ăźle artificielle) mais Ă agir souverainement, concrĂštement, efficacement, sur le théùtre du monde. Il avait un exemple : le pape Pie VII, son ancien prisonnier, restaurĂ© dans ses Ătats sans tirer un seul coup de feu et dont on disait, Ă Londres mĂȘme, quâaucun gĂ©nĂ©ral ne lâavait combattu aussi efficacement que le pape Ă la tĂȘte de son Ăglise.
NapolĂ©on dira Ă Sainte-HĂ©lĂšne quâil aurait pu sur l'Ăźle d'Elbe « inventer une souverainetĂ© dâun genre nouveau » et je me suis longuement interrogĂ© sur ce que ces mots pouvaient signifier. Il choisit finalement dâen revenir Ă la forme antĂ©rieure et en perdit en cent jours toute apparence.
Ayant dĂ©cidĂ© que, dans mon rĂ©cit, il nâirait pas se faire Ă©craser Ă Waterloo, je ne pensais pas quâune courte sagesse consistant Ă jardiner tranquillement sur son Ăźle aprĂšs lâavoir un peu mieux fortifiĂ©e fournirait une matiĂšre suffisante Ă mon livre. Il fallait dâabord que, sans rentrer en France, il pose un acte souverain de nature Ă desserrer les contraintes (financiĂšres) et les menaces (militaires) qui pesaient sur sa misĂ©rable principautĂ© et puis ensuite quâil continue dâagir Ă la mesure, jusque-lĂ prodigieuse, de son imagination et de son activitĂ©.
Plus facile Ă dire quâĂ Ă©crire. Les historiens normaux, universitaires, mĂ©prisaient traditionnellement les « uchronies » jusquâĂ ce que certains ne confessent que « lâhistoire contrefactuelle » est aussi un puissant outil pour comprendre lâhistoire tout court. Car tout, si lâon est honnĂȘte et factuel, ramĂšne Ă la contrainte de rĂ©alitĂ© qui est incommensurable par rapport Ă ce que lâon appelle pompeusement le « volontarisme politique » et qui est bien plus proche de lâimagination romanesque que ne le croient les « dirigeants ».
Admettons donc que NapolĂ©on ne bouge pas de sa « petite bicoque », tolĂ©rĂ© dans son coin de MĂ©diterranĂ©e et quâil trouve le moyen de sây fortifier, de sây dĂ©fendre, dây vivre en petit prince et dây poursuivre ses rĂȘves. Ce nâest pas donnĂ© (et tout le dĂ©but de mon ouvrage vise en gros Ă tracer les manĆuvres qui le lui ont permis dans mon univers virtuel) mais une fois ceci obtenu le reste du monde change-t-il ? Oui et non. Notez que la question se pose aussi pour Bitcoin : admettons quâil arrive Ă un point oĂč nul ne peut le dĂ©truire, lâinterdire ou le contraindre, et quâil soit reconnu comme une monnaie « comme les autres » : le reste du monde change-t-il radicalement ou seulement Ă la marge ?
Personne, donc, ne va mourir Ă Waterloo, ni mĂȘme errer comme Fabrice Del Dongo sur ce champ de bataille qui va hanter durablement l'Ăąme française. Il nây aura ni « terreur blanche » ni « chambre introuvable » ; des centaines dâhommes politiques ne feront pas les girouettes, les anciens rĂ©gicides ne seront pas exilĂ©s et Nathan Rothschild ne fera pas de bon coup en Bourse sur ce coup-lĂ .
La France en restera au TraitĂ© de Paris signĂ© en 1814, une paix entre rois qui sent encore l'ancien rĂ©gime, et ne sera pas acculĂ©e au dĂ©sastreux TraitĂ© de Paris de 1815 qui annonce bien davantage les paix des vainqueurs que connaĂźtra le siĂšcle suivant ; elle ne versera pas 2 milliards de francs-or dâindemnitĂ©, Nice et la Savoie resteront françaises, comme quelques places fortes sur les frontiĂšres belge et allemande, que nous ne rĂ©cupĂ©rerons jamais celles-lĂ . Plus de 2000 tableaux resteront suspendus aux cimaises du Louvre et les Chevaux de Saint-Marc perchĂ©s sur l'Arc du Carrousel.
La légitimité du régime politique de la Restauration ne sera pas si sauvagement compromise ni la séculaire prétention française à la suprématie européenne si tragiquement enterrée. La démographie française ne plongera pas.
Pourtant la contrainte du rĂ©el restera forte et continuera de sâimposer Ă NapolĂ©on sur son Ăźle mĂ©diterranĂ©enne comme Ă lâauteur sur son clavier : Metternich et Castlereagh ont toujours un agenda rĂ©actionnaire, les Italiens veulent toujours chasser les Autrichiens, que les Prussiens regardent toujours comme un obstacle Ă leurs ambitions, les AmĂ©ricains et les Anglais sont toujours dĂ©cidĂ©s Ă corriger les Barbaresques et ceux-ci sĂšment toujours la terreur en MĂ©diterranĂ©e, lâAmĂ©rique du Sud veut toujours se libĂ©rer de lâEspagne. Et puis, bien sĂ»r, le Tambora explose Ă la mĂȘme minute dans lâhistoire et dans mon rĂ©cit, qui connaissent tous deux une annĂ©e sans Ă©tĂ©.
Pour construire ce que jâai appelĂ© un « rĂ©cit » plutĂŽt quâun roman, jâai donc dâabord essayĂ© dâimaginer le moins possible. J'ai voulu partir des faits, des situations, des coĂŻncidences. Jâai moins relu les historiens (qui expliquent ce qui sâest passĂ© tellement finement quâon en conclut que cela ne pouvait que se passer) que les tĂ©moins : correspondances et mĂ©moires livrent les « petits faits vrais » dont parlait Stendhal, des coĂŻncidences, des traces dâĂ©vĂ©nements oubliĂ©s. Jâai aussi passĂ© des heures dans les catalogues de ventes publiques consacrĂ©es aux autographes ou aux reliques napolĂ©oniennes. Mes lecteurs connaissent mon goĂ»t des reliques, ces objets fĂ©tiches.
AprĂšs cela (osons le dire) j'ai, comme Satoshi, moi-mĂȘme agencĂ©. Parce que le problĂšme posĂ© Ă NapolĂ©on enfermĂ©, appauvri et menacĂ© sur son Ăźle Ă©voque un peu un triangle dâincompatibilitĂ©.
Comme je le dis en introduction de mon livre, tous les faits prĂ©cisĂ©ment datĂ©s et antĂ©rieurs au 26 fĂ©vrier 1815 Ă dix-huit heures sont exacts et de façon surprenante, bon nombre de faits ultĂ©rieurs le sont Ă©galement. Tous les personnages nommĂ©s ou seulement dĂ©signĂ©s par un nom de lieu ont rĂ©ellement existĂ©, mĂȘme si certains sont demeurĂ©s parfaitement inconnus. Enfin de nombreux propos et Ă©crits, empruntĂ©s Ă des sources crĂ©dibles, sont littĂ©ralement reproduits mĂȘme si je les ai rĂ©agencĂ©s dans le temps pour les besoins de mon rĂ©cit.
Contrairement Ă tous les historiens qui accumulent les faits pour montrer que NapolĂ©on Ă©tait pris au piĂšge â ou plutĂŽt aux piĂšges â et que seul demeure encore obscur le point de savoir si ceux qui avaient tendu ces rets ne furent pas eux-mĂȘmes un peu surpris de lâĂ©vĂ©nement, jâai montrĂ© quâun certain agencement de faits et dâeffets lui offrait lâoccasion des « soudaines inspirations qui dĂ©concertent par des ressources inespĂ©rĂ©es les plus savantes combinaisons de lâennemi » comme on lâavait dit une vingtaine dâannĂ©es plus tĂŽt en Italie.
Une fois rĂ©ussies la sortie de lâhistoire et lâentrĂ© dans le rĂ©cit, jâai tenu Ă ce que celui-ci demeure historiquement crĂ©dible, donc sans odyssĂ©e conquĂ©rante Ă travers l'Orient, l'Asie et jusqu'Ă la Chine comme dans ce qui est considĂ©rĂ© comme la premiĂšre uchronie de lâhistoire, celle de Geoffroy-ChĂąteau en 1836). J'ai voulu aussi que mon rĂ©cit sâinscrive dans une temporalitĂ© rĂ©aliste, dans une temporalitĂ© du post hoc ergo propter hoc que connaissent bien ceux qui comprennent la blockchain.
Le systĂšme de contraintes a Ă©tĂ© desserrĂ©, mais elles demeurent. Inversement le geste de NapolĂ©on au point de divergence crĂ©e une premiĂšre onde de choc, diffĂ©rente de celle suscitĂ©e par son retour, mais non nĂ©gligeable : il ne fait pas rien, mais autre chose. Il agit sans lutter. Lâonde de lâĂ©vĂ©nement alternatif se propage dans le temps du rĂ©cit, avec les rĂ©actions des divers acteurs. Elle est suivie dâautres initiatives de NapolĂ©on, anticipant ou rĂ©agissant Ă dâautres faits historiques : la piraterie des barbaresques, lâinsurrection de lâAmĂ©rique latine, la revendication dans de nombreux pays d'un gouvernement constitutionnel, etc.
Ce second temps du rĂ©cit est, pour qui tente dâimaginer lâhistoire, aussi difficile que pour qui tente de deviner le futur (chose que lâon demande toujours niaisement Ă lâhistorien). Comme je lâavais fait pour Bitcoin, jâai rĂ©flĂ©chi en termes de mĂ©tamorphoses. NapolĂ©on est un camĂ©lĂ©on, les peintres lâont bien montrĂ© et de son vivant mĂȘme on a dit quâil y avait plusieurs hommes, ou quâun grenadier avait pris sa place aprĂšs sa mort en Russie.
Jâai fait un choix. Saisissant NapolĂ©on au moment oĂč il est dĂ©sarmĂ©, les plus hauts faits que jâaborde sont ceux qui nâauront pas lieu. Parce que dĂ©libĂ©rĂ©ment « mon » NapolĂ©on est un ĂȘtre de raison qui renonce Ă lâaventure. Il lâavait dit Ă Caulaincourt en 1812, qu'il n'Ă©tait pas « un Don Quichotte qui a besoin de quĂȘter les aventures ». Il dĂ©cide de revenir Ă son personnage, le seul qui puisse « dĂ©passer NapolĂ©on » : Bonaparte, le pacificateur et lĂ©gislateur. Mon NapolĂ©on est donc conforme Ă ce que lâon disait de lui avant le Sacre, le « plus civil des gĂ©nĂ©raux ». Et pour dire les choses crĂ»ment, il penche non seulement pour la paix mais aussi pour les « idĂ©es du siĂšcle » et non vers les fastes et « les prĂ©jugĂ©s gothiques ».
Cette Ă©volution nâest pas totalement un choix arbitraire ou complaisant de ma part. Câest celle que le prisonnier de Sainte-HĂ©lĂšne a rĂ©ussi Ă suggĂ©rer, posant au Messie de la RĂ©volution. Seulement, au lieu de dire ce quâil « aurait pu » ou ce quâil « voulait » faire, il le fait dans la mesure de ses moyens. Au lieu de cĂ©der Ă ce que lâhistorien contemporain Emmanuel de Waresquiel dĂ©crit comme « la tentation de lâimpossible » en 1815, il tente ce qui est possible de 1815 Ă sa mort.
Ăvidemment, il y a la tĂąche du rĂ©tablissement de lâesclavage. S'intĂ©resser Ă NapolĂ©on est-il dĂšs lors une faute morale ?
Ă Sainte-HĂ©lĂšne, peut-ĂȘtre du fait de la frĂ©quentation de l'esclave Toby qu'il voulut racheter, comme dans mon rĂ©cit, NapolĂ©on est conscient de la tĂąche, et moi aussi, bien sĂ»r. Insuffisamment Ă©voquĂ©e jadis (on lui a bien plus reprochĂ© lâexĂ©cution du duc dâEnghien) elle obnubile aujourdâhui pratiquement toute lâĂ©popĂ©e et condamne le hĂ©ros au bannissement en 140 signes : on ne peut pas, on ne doit pas sâintĂ©resser Ă quelquâun qui a commis cela. L'acte est nul : le personnage doit l'ĂȘtre Ă©galement.
Brisons l'idole... mais cela a déjà été fait, et pas qu'un peu. Et toujours en vain.
Lâune de ses plus violentes ennemies, la reine de Sicile (sĆur de Marie-Antoinette) le considĂ©rait pourtant Ă la fois comme « lâAttila, le flĂ©au de lâItalie » et comme « le plus grand homme que les siĂšcles aient jamais produit ». Nous ne semblons plus capables dâambivalence : Ridley Scott le prĂ©sente comme un minus, lâĆil vide, dominĂ© par sa femme ou par les Ă©vĂ©nements. C'est peu crĂ©dible, mais un autoritaire belliqueux ne mĂ©ritent guĂšre d'Ă©gards posthumes. Câest ainsi lâopinion courante sur X, hors quelques chapelles bonapartistes dont les dĂ©vots caricaturaux ne perçoivent la lumiĂšre quâau travers de vitraux trop chamarrĂ©s. Il faut Ă©chapper Ă ces courtes vues.
Je me demande souvent (et on a senti un petit frisson au moment du rĂ©cent teasing de HBO) ce que les bitcoineurs diraient de Satoshi sâils apprenaient quâil battait sa femme, sĂ©questrait sa domestique philippine ou avait violĂ© son neveu ? Le Bitcoin fonctionnerait-il moins bien si Satoshi n'Ă©tait pas un smart guy ou seulement s'il n'Ă©tait pas adepte de l'Ă©conomie autrichienne ?
Passant ainsi, par posture morale, Ă cĂŽtĂ© du « plus grand homme du plus grand peuple » comme lâĂ©crivit plus tard son frĂšre aĂźnĂ©, le risque est grand de passer aussi Ă cĂŽtĂ© de ces trĂšs grands hommes que furent ceux qui le servirent. Car presque tous le servirent, comme le remarqua tout de suite lâimpertinent Rivarol (mort en 1801) : « ils le servent au lieu de sâen dĂ©faire ». Et pas seulement des sabreurs : depuis lâincroyable entreprise scientifique que fut lâexpĂ©dition dâĂgypte jusquâaux derniĂšres heures aprĂšs Waterloo, il fut entourĂ© de savants comme Monge, ContĂ©, Laplace, Chaptal, LacĂ©pĂšde, Fourier.
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Ce dernier joue un certain rĂŽle dans mon rĂ©cit. Imaginerait-on, aujourdâhui, un prĂ©fet capable dâinventer un outil mathĂ©matique, de travailler sur la thĂ©orie analytique de la chaleur, de formuler, le premier, lâhypothĂšse de lâeffet de serre tout en recevant la belle sociĂ©tĂ© et en protĂ©geant le jeune gĂ©nie qui allait dĂ©chiffrer les hiĂ©roglyphes ?
Oublier volontairement NapolĂ©on, câest oublier les Français durant 15 ans. Et mĂȘme, puisquâon ne va pas non plus cĂ©lĂ©brer les rois qui le suivirent, on en vient Ă se rĂ©veiller miraculeusement en 1848 (avec enfin lâabolition de lâesclavage) sans trop sâappesantir sur le destin qui conduit de nouveau la RĂ©publique et la France sous la coupe dâun Bonaparte. DĂ©cidĂ©ment, mieux vaut lire lâhistoire dans Marx que sur X. En arrĂȘtant Ă Brumaire (voire Ă Thermidor) la marche de lâHistoire telle quâon rĂȘverait (aujourdâhui) quâelle ait Ă©tĂ©, on fait passer Ă la trappe un demi-siĂšcle de la vie des Français et lâaventure de la plus Ă©tonnante gĂ©nĂ©ration de nos ancĂȘtres, ceux qui comme NapolĂ©on Bonaparte avaient 20 ans en 1789.
Quel sens donner Ă lâaventure que jâimagine ?
La dĂ©faite de 1814 et la Restauration avaient dĂ©barrassĂ© NapolĂ©on de pas mal dâillusions et de la plus grande partie de la vermine dâAncien RĂ©gime quâil avait eu le grand tort de croire ralliĂ©e. Je ne pense donc pas avoir cĂ©dĂ© Ă une passion personnelle en supposant que, dans la nouvelle Ăšre que mon rĂ©cit permet, NapolĂ©on devait de nouveau sâappuyer sur les « bleus » contre la France « blanche » et la « Sainte-Alliance », sur des savants contre les notables, sur des jeunes ardents contre les fatiguĂ©s.
Talleyrand le lui avait (peut-ĂȘtre) dit : on peut tout faire avec des baĂŻonnettes, sauf sâasseoir dessus. PrivĂ© dâarmements et donc de lâultima ratio regum, il ne lui reste que ce que les plus intelligents de ses ennemis lui reconnaissent : sa prodigieuse capacitĂ© de calcul, son instinct stratĂ©gique, son coup dâĆil tactique mais aussi ce que ses vrais vainqueurs, le tsar et le pape lui ont appris : reculer, user la force de lâennemi ou mĂȘme sâen servir, et souvent attendre. Pour me couler dans cela, jâai aussi dĂ» affronter lâune des grandes questions qui agitent les bitcoineurs, la « temporalitĂ© ».
Bonaparte, tout au long de sa carriÚre, gÚre une « mass adoption »
Il déclare aprÚs Brumaire que « la Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée : elle est finie ». Ce mot, qui a tant plu et rassuré alors, lui est aujourd'hui reproché par les belles ùmes.
Quels quâaient Ă©tĂ© ses choix ensuite, y compris la fĂącheuse dĂ©cision dâenlever les mots « RĂ©publique française » des monnaies 5 ans (quand mĂȘme) aprĂšs son sacre, il nâa jamais souhaitĂ© revenir sur la RĂ©volution. Il disait seulement, Ă sa façon, en avoir clos ce que LĂ©nine aurait peut-ĂȘtre appelĂ© la maladie infantile : « J'ai refermĂ© le gouffre de l'anarchie et dĂ©brouillĂ© le chaos ». Quinze ans de consolidation, essentiellement juridique, des « immortels principes » grĂące aux fameux Codes et puis la France se retrouve, sans lui et sans son despotisme, en monarchie certes constitutionnelle mais Ă forte tentation rĂ©actionnaire.
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Encore faudrait-il mesurer la vitesse de percolation. Il y a une anecdote savoureuse, rapportĂ©e par un tĂ©moin occulaire (le trĂ©sorier Peyrusse) et collationnĂ©e par Thiers dont je colle ici l'extrait. C'est, lors du  vol de l'AigleÂ
(je n'ai donc Ă©videmment pas pu la reprendre dans mon rĂ©cit) la rencontre avec une gardienne de vaches, dans les Alpes, qui ne sait mĂȘme pas qu'Ă Paris, le roi a, depuis dix mois, remplacĂ© l'Empereur, qui se tient devant elle dans sa masure... et en sort « tout pensif » !
La « mass adoption » des idées nouvelles semble avoir été bien lente, en mettant le T=0 à la nuit du 4 août.
Qu'en sera-t-il pour celle que l'on ferait courir du 1er novembre 2008 ? Jâai citĂ© lâan passĂ© Ă Biarritz un texte de Aleksandar Svetski, fondateur du Bitcoin Times dans lequel il notait que les bitcoiners ont une tendance Ă surestimer la vitesse avec laquelle Bitcoin va envahir le monde et devenir une monnaie largement acceptĂ©e. Notamment parce que, considĂ©rant celui-ci sous l'angle pratique et technologique, ils Ă©tablissent des comparaisons avec l'adoption de techniques disruptives antĂ©rieures. Il rappelait qu'avec Bitcoin, le jeu Ă©tait aussi politique et culturel : on joue ici avec les plus grands enjeux, pour les plus grands gains, contre les plus grands ennemis - Ă la fois externes et internes; on se bat Ă la fois contre l'establishment et contre les cultures dans lesquelles nous avons nous-mĂȘmes (encore pour bon nombre) Ă©tĂ© Ă©levĂ©s.
Telle est probablement la situation de la société française en 1815. On verra qu'avec malice, j'ai fait en sorte que la « non-action » accélÚre la marche de l'Idée.
Si la vie m'en laisse le temps et si je trouve des Ă©diteurs, mes prochaines publications ne concerneront toujours pas Bitcoin mais resteront virtuelles puisqu'il pourrait s'agir... de femmes qui, de toute leur vie, n'ont laissĂ© qu'une seule trace, ou d'un homme qui en a laissĂ© une, mais sans avoir jamais existĂ©. Et il ne sera plus question de l'Empereur, c'est promis ! Je resterai tel que j'ai tentĂ© de me dĂ©finir un jour : un  historien local, rĂȘveur et virtuelÂ
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Bitcoin est un objet fascinant. Au cours des années, il a fait couler beaucoup d'encre. Véritable OVNI technique et monétaire, il a su se faire sa place dans l'inconscient collectif mondial. Avec la hausse du cours et les épisodes spéculatifs successifs, les médias généralistes ont fini par évoquer de ce phénomÚne économique. Tout le monde a déjà entendu parler de Bitcoin, en Occident comme ailleurs, et beaucoup de personnes savent vaguement de quoi il s'agit.
Toutefois, nous ne connaissons pas forcĂ©ment son histoire. Pire que ça : celle-ci se perd au fil du temps. Contrairement aux pionniers qui Ă©taient prĂ©sents Ă ses dĂ©buts, les nouveaux arrivants n'ont pas conscience de ce qui a prĂ©cĂ©dĂ©. Ils n'ont pas idĂ©e de ce qui s'est passĂ© durant les premiĂšres annĂ©es, de qui Ă©tait Satoshi Nakamoto, de ce qu'il a dit, des aspirations des premiers utilisateurs. Il y a, en somme, une perte de transmission, qui est problĂ©matique quand on connaĂźt le message initial de Bitcoin, qui s'inscrivait en opposition Ă l'autoritĂ©, aux Ătats et aux banques.
C'est pour combler cette lacune qu'un nouveau cours arrive sur PlanB Network* : une histoire de la crĂ©ation de Bitcoin (HIS201). Ce cours, rĂ©digĂ© par moi-mĂȘme, prĂ©sente ce qui a eu lieu entre l'Ă©tĂ© 2008 et l'Ă©tĂ© 2011. Il se focalise Ă©videmment sur le personnage de Satoshi Nakamoto, qui, aprĂšs avoir créé Bitcoin, s'est Ă©vertuĂ© Ă faire croĂźtre son systĂšme avant de disparaĂźtre. Le cours parle Ă©galement longuement des gens qui ont interagi avec Satoshi et qui l'ont aidĂ©. Bitcoin n'existerait pas sans eux.
Dans ce cours, vous apprendrez :
Vous découvrirez de nombreux détails passionnants sur cette histoire captivante. Vous aurez également une vision d'ensemble claire de la façon dont les évÚnements se sont succédés entre 2008 et 2011. Les références aux origines de la cryptomonnaie n'auront plus de secret pour vous.
Je vous invite Ă suivre ce cours gratuitement sur la plateforme de PlanB Network.
Bonne lecture !
* Ce texte a été publié initialement sur le blog de PlanB Network. PlanB Network est une organisation internationale dont la mission est soutenir les communautés locales de Bitcoin par le biais de l'éducation et de la mise en réseau. Elle a été créée en 2023 pour prolonger les efforts menés par Découvre Bitcoin dans la sphÚre francophone.
Le 23 février 2024, alors que se tenait le procÚs qui opposait Craig Steven Wright à la COPA (Crypto Open Patent Alliance), un évÚnement concomitant a marqué tous les passionnés de l'histoire de Bitcoin. Martti Malmi, ancien développeur du logiciel principal et bras droit de Satoshi Nakamoto entre 2009 et 2010, a publié la correspondance privée par courrier électronique qu'il entretenait avec le créateur de Bitcoin. Dans ces courriels, on retrouvait une multitude de détails intéressants qui permettaient d'éclaircir ce qui s'était passé à cette époque-là et de confirmer quelques aspects de la personnalité de Satoshi.
Martti Malmi a publié cette correspondance sur son site personnel. Il s'agit d'une archive incomplÚte, constituée de 260 courriels, couvrant la période entre mai 2009 et février 2011. On sait en effet que ses échanges avec Satoshi ont eu lieu jusqu'en mai 2011, mais qu'il avait changé d'adresse entretemps. Comme raison expliquant cette publication tardive, il a indiqué :
« Je ne me sentais pas à l'aise de partager des échanges de correspondance privée par le passé, mais j'ai décidé de le faire pour un procÚs important au Royaume-Uni en 2024, dans lequel j'étais témoin. De plus, il s'est écoulé beaucoup de temps depuis que ces courriels ont été envoyés. »
Ces courriels ne sont pas entiĂšrement nouveaux dans le sens oĂč le journaliste Nathaniel Popper avait dĂ©jĂ eu l'occasion de les consulter en 2015 lors de l'Ă©criture de son livre Digital Gold, qui retraçait les dĂ©buts de l'histoire de Bitcoin. Il avait en effet pu interroger Martti Malmi, qui lui avait fourni ces courriels, et des extraits de ces Ă©changes Ă©taient abondamment citĂ©s dans le livre.
Martti Malmi est un personnage important dans l'histoire de Bitcoin. Finlandais, il a été actif dans Bitcoin entre 2009 et 2011, avant de prendre un emploi à plein temps et de s'éloigner progressivement de Bitcoin. Il utilisait le pseudonyme sirius-m sur SourceForge, un pseudonyme qu'il a conservé lors de de son implication dans Bitcoin.
En 2009, Martti Malmi est un jeune Ă©tudiant en informatique Ă l'UniversitĂ© technologique d'Helsinki situĂ©e Ă Espoo Ă l'Ouest de la capitale. Il dĂ©couvre Bitcoin en avril grĂące Ă son intĂ©rĂȘt passager pour le crypto-anarchisme de Tim May. Le 9, il teste le systĂšme et mine ses premiers bitcoins avec son ordinateur portable (bloc 10 351). Dans la soirĂ©e il rĂ©dige un court texte de prĂ©sentation de Bitcoin, qu'il publie sur le forum anti-state.com et celui de Freedomain Radio. Ces deux forums ont pour point commun de promouvoir largement la libertĂ© de l'individu face Ă l'Ătat, mais ils diffĂšrent dans leur sensibilitĂ© : le premier est de tendance libertarienne de gauche, prĂŽnant un anarchisme de marchĂ© anti-capitaliste, tandis que le second appartient Ă la droite anarcho-capitaliste rothbardienne, Ă©tant rattachĂ© Ă la personne de Stefan Molyneux.
Dans son texte au ton résolument agoriste, intitulé P2P Currency could make the government extinct?, Martti Malmi écrit :
« Comme le Liberty Dollar et certaines monnaies locales nous l'ont montrĂ©, nous ne pouvons pas nous fier Ă une monnaie Ă©mise de maniĂšre centralisĂ©e qui peut ĂȘtre facilement arrĂȘtĂ©e par l'Ătat. Ă la place, nous pourrions avoir un systĂšme monĂ©taire alternatif basĂ© sur un rĂ©seau p2p dĂ©centralisĂ©. En faisant quelques recherches sur Google, j'ai dĂ©couvert qu'un systĂšme de ce type a rĂ©cemment Ă©tĂ© proposĂ©, et il s'appelle Bitcoin.
[...]
Le systĂšme est anonyme, et aucun Ătat ne pourrait possiblement taxer ou empĂȘcher les transactions. Il n'y a pas de banque centrale qui puisse dĂ©prĂ©cier la devise avec la crĂ©ation illimitĂ©e de nouvelle monnaie. L'adoption gĂ©nĂ©ralisĂ©e d'un tel systĂšme ressemblerait Ă quelque chose qui pourrait avoir un effet dĂ©vastateur sur la capacitĂ© de l'Ătat Ă se nourrir Ă partir de son bĂ©tail. Qu'en pensez-vous ? Je suis trĂšs enthousiaste Ă l'idĂ©e d'un systĂšme pratique qui pourrait vraiment nous rapprocher de la libertĂ© au cours de notre vie. »
AprĂšs avoir publiĂ© ce texte, Martti Malmi envoie un courriel Ă Satoshi Nakamoto dans lequel il dĂ©clare ĂȘtre « Trickstern du forum anti-state.com » (son autre pseudonyme) et qu'il « aimerait aider avec Bitcoin ». On ignore Ă quelle date il a expĂ©diĂ© ce message, mais probablement peu de temps aprĂšs la publication du texte. Satoshi lui rĂ©pond le 2 mai 2009 (#1). Il va droit au but en Ă©crivant directement : « Merci d'avoir lancĂ© ce sujet sur ASC, ta comprĂ©hension de bitcoin est en plein dans le mille. »
Le crĂ©ateur de Bitcoin poursuit en commentant, Ă propos des rĂ©ponses sur le forum provenant probablement de gold bugs : « Certaines de leurs rĂ©ponses Ă©taient plutĂŽt rustres, mais je suppose qu'ils sont tellement habituĂ©s Ă s'opposer Ă la monnaie fiat qu'ils estiment que tout ce qui n'est pas l'or n'est pas assez bon. Ils admettent qu'une chose est inflammable, mais affirment qu'elle ne brĂ»lera jamais parce qu'il n'y aura jamais d'Ă©tincelle. » Ici, il fait rĂ©fĂ©rence (peut-ĂȘtre malgrĂ© lui) au thĂ©orĂšme de rĂ©gression de Mises, qui postule qu'un bien doit nĂ©cessairement possĂ©der une valeur d'usage non monĂ©taire avant de pouvoir devenir une monnaie et que les amateurs d'or aiment invoquer pour dĂ©fendre leur point de vue. Dans son analogie, l'utilisation non monĂ©taire est cette « Ă©tincelle » et la combustion correspond au phĂ©nomĂšne monĂ©taire qui, une fois lancĂ©, peut continuer de lui-mĂȘme Ă condition de disposer de suffisamment de combustible.
Satoshi se prĂ©sente comme meilleur programmeur qu'Ă©crivain, une Ă©valuation pour le moins contestable quand on compare la qualitĂ© de ses interventions avec celle de son code, qui est mĂ©diocre. Dans le premier courriel (#1), il dĂ©clare : « Mon style d'Ă©criture n'est pas trĂšs bon, je suis un bien meilleur codeur. » Cet Ă©lĂ©ment fait Ă©cho Ă une rĂ©ponse faite Ă Hal Finney quelques mois plus tĂŽt oĂč il disait qu'il Ă©tait « meilleur pour la programmation que pour l'Ă©criture ». Il dira aussi en 2010 qu'« Ă©crire une description de ce truc pour le grand public est sacrĂ©ment difficile ».
Ainsi, mĂȘme si Martti prend part au dĂ©veloppement durant l'annĂ©e 2009 (il sera crĂ©ditĂ© dans les remerciements de la version 0.2), Satoshi le met plutĂŽt Ă contribution pour remplir la page web sur SourceForge (bitcoin.sourceforge.net), la plateforme oĂč est hĂ©bergĂ© le code du logiciel, notamment en Ă©crivant une foire aux questions (FAQ). Pour ce faire, Satoshi lui fournit (#3) une compilation des explications qu'il a pu fournir çà et lĂ , en privĂ© et en public. On y retrouve des rĂ©ponses donnĂ©es Ă Hal Finney, Ray Dillinger, Dustin Trammell, Jonathan Thornburg, John Gilmore, Martien van Steenbergen, Michel Bauwens et Mike Hearn. (Notons que certaines d'entre elles n'avaient pas encore Ă©tĂ© publiĂ©es Ă ce jour.)
AidĂ© par ces courriels riches en informations, Martti rĂ©dige alors la FAQ (#4), qui est approuvĂ©e par Satoshi (#5). Elle contient des Ă©lĂ©ments de langage constitutifs de ce qui fera Bitcoin par la suite. Bitcoin y est prĂ©sentĂ© comme une « monnaie numĂ©rique anonyme basĂ©e sur un rĂ©seau pair Ă pair » qui « utilise la cryptographie Ă clĂ©s publique et privĂ©e », qui « est valorisĂ©e pour les choses contre lesquelles elle peut ĂȘtre Ă©changĂ©e, tout comme le sont toutes les monnaies papier traditionnelles » et dont les nouvelles unitĂ©s « sont gĂ©nĂ©rĂ©es par un nĆud du rĂ©seau chaque fois qu'il trouve la solution Ă un certain problĂšme calculatoire ». Martti Ă©voque Ă©galement quelques-uns des avantages apportĂ©s par Bitcoin : le transfert de fonds sur Internet, l'absence de contrĂŽle des transactions par un tiers de confiance, la protection vis-Ă -vis des politiques monĂ©taires inflationnistes des banques centrales et le potentiel de hausse de la valeur dĂ©coulant de l'accroissement de la taille de l'Ă©conomie.
La page est mise en place le 6 mai (#9). Martti y installe Ă©galement un forum et un wiki le 9 juin (#17). La page, le wiki et le forum seront annoncĂ©s par Martti Malmi lui-mĂȘme sur la liste de diffusion de Bitcoin le 13 juin.
Le 11 juin, Satoshi contacte Ă nouveau Martti Malmi et lui propose le mot « cryptomonnaie » (cryptocurrency en anglais) pour dĂ©crire Bitcoin (#19). Il Ă©crit : « Quelqu'un a proposĂ© le mot "cryptomonnaie"⊠c'est peut-ĂȘtre un mot que nous devrions utiliser pour dĂ©crire Bitcoin, ça te plaĂźt ? » Le Finlandais approuve et avance que « The P2P Cryptocurrency » pourrait ĂȘtre le slogan de Bitcoin. Cette suggestion sera mise en Ćuvre : le titre de la page web deviendra « Bitcoin P2P Cryptocurrency » et l'annonce de la version 0.3 en juillet 2010 dĂ©crira le projet comme « Bitcoin, the P2P cryptocurrency » (#198).
Toutefois, tout ne convient pas Ă Satoshi. Par exemple, dans le mĂȘme courriel du 11 juin, il dit Ă Martti qu'il n'est « pas Ă l'aise » avec le fait de dĂ©clarer que Bitcoin est un « investissement » (#19). Plus tard, en juillet 2010, il reviendra Ă©galement sur la mise en avant de l'anonymat, pour deux raisons : le danger pour l'utilisateur et la perception du grand public. Quelques heures aprĂšs sa dĂ©claration sur le forum ne pas vouloir « mettre lâaspect "anonyme" au premier plan », il Ă©crira ainsi Ă Martti (#197) :
« Je pense que nous devrions mettre moins l'accent sur l'aspect anonyme. Avec la popularitĂ© des adresses bitcoin au lieu de l'envoi par IP, nous ne pouvons pas donner l'impression que tout est automatiquement anonyme. Il est possible d'ĂȘtre pseudonyme, mais il faut ĂȘtre prudent. [...] De plus, "anonyme" sonne un peu suspect. Je pense que les gens qui veulent de l'anonymat le dĂ©couvriront sans que nous en fassions la promotion. »
Les courriels publiĂ©s par Martti Malmi rĂ©vĂšlent aussi l'obsession de Satoshi Nakamoto Ă propos de l'amorçage de Bitcoin. Le 21 juillet 2009, il Ă©crit Ă celui qui est devenu son bras droit (#24) : « Cela aiderait si les gens pouvaient l'utiliser pour quelque chose. Nous avons besoin d'une application pour l'amorcer. Des idĂ©es ? » Un mois plus tard, le 24 aoĂ»t, il lui partage ses idĂ©es et il Ă©crit (#28) : « Ce serait plus efficace s'il existait Ă©galement une niche de produits pour laquelle il pourrait ĂȘtre utilisĂ©. Certaines monnaies virtuelles, comme le Q coin de Tencent, ont percĂ© dans le domaine des biens virtuels. » Le 28, Martti rĂ©pond (#30) : « Bitcoin pourrait ĂȘtre promu auprĂšs des utilisateurs de communautĂ©s virtuelles comme World of Warcraft et Second Life, qui comptent toutes deux des millions d'utilisateurs. » Tout ceci rappelle la rĂ©ponse de Satoshi Ă Dustin Trammell du 15 janvier 2009 oĂč il expliquait que Bitcoin pourrait servir de « points de rĂ©compense », de « jetons de don », de « monnaie pour un jeu », aux « micropaiements pour des sites pour adultes » ou encore au paiement pour un site web ou pour envoyer un courriel.
Il y a nĂ©anmoins un problĂšme qui hante cet amorçage : celui de la premiĂšre valorisation. Bitcoin est en effet le projet d'une nouvelle monnaie qui a besoin d'une « Ă©tincelle ». Pour cela, la mĂ©thode historique la plus simple est l'adossement Ă une autre monnaie dĂ©jĂ adoptĂ©e : c'est de cette maniĂšre que les Ătats ont pu faire accepter le papier-monnaie Ă leurs populations. C'est pourquoi Satoshi l'envisage et dĂ©clare Ă plusieurs reprises dans ses Ă©changes avec Martti que Bitcoin sera « garanti par du liquide » (#1) ou « par de la monnaie fiat » (#3). Si cela peut paraĂźtre Ă©nigmatique de prime abord, il prĂ©cise sa pensĂ©e quelques mois plus tard (#28) : « Offrir de la monnaie pour garantir les bitcoins attirerait les chasseurs de gratuitĂ©, ce qui aurait l'avantage de gĂ©nĂ©rer beaucoup de publicitĂ©. »
Pour mettre en place ces idées, Satoshi est en contact avec plusieurs donateurs éventuels. Dans le courriel du 21 juillet (#24), il écrit ainsi à Martti : « Il y a des donateurs que je peux solliciter si nous trouvons quelque chose qui nécessite un financement, mais ils souhaitent rester anonymes. » L'un d'entre eux sera sollicité plus tard pour payer les diverses dépenses de Martti : le Finlandais recevra 3 600 $ par la poste tout juste un an plus tard ! (#210)
Les idées de Satoshi pour l'amorçage inspirent Malmi, qui tente de mettre en application la garantie du bitcoin par le biais d'une plateforme de change. Le 22 juillet 2009, il décrit son concept à Satoshi (#25) :
« J'ai pensĂ© Ă un service de change qui vendrait et achĂšterait des bitcoins contre des euros et d'autres devises. La possibilitĂ© d'Ă©changer directement des bitcoins contre une monnaie existante donnerait au bitcoin la meilleure liquiditĂ© initiale possible et donc une meilleure facilitĂ© d'adoption pour les nouveaux utilisateurs. Tout le monde accepte d'ĂȘtre payĂ© avec des piĂšces facilement Ă©changeables contre de la monnaie commune, mais tout le monde n'accepte pas d'ĂȘtre payĂ© avec des piĂšces qui ne sont garanties que pour l'achat d'un type spĂ©cifique de produit.
Ă titre pĂ©dagogique, la formule permettant de fixer un prix stable en euros serait quelque chose comme : (Le montant d'euros qu'on est prĂȘt Ă Ă©changer contre des bc + la valeur en euros des biens que d'autres personnes vendent contre des bc) / (Le nombre total de bc en circulation - les actifs propres en bc). »
La plateforme de Martti consiste Ă jauger l'offre et la demande d'une maniĂšre diffĂ©rente que la bourse traditionnelle, en prenant en compte les euros et les bitcoins dĂ©posĂ©s par les usagers. Il finit par mettre en Ćuvre son idĂ©e en mars 2010 au travers du site Bitcoinexchange.com (#133) et rĂ©alise quelques ventes au fil des mois (#191, #214), mais le systĂšme n'est pas avantageux pour les utilisateurs. La plateforme fermera en 2011.
La garantie de la valeur du bitcoin provient en réalité de l'action d'un autre utilisateur, bien connu par ceux qui s'intéressent à l'histoire de Bitcoin : NewLibertyStandard (NLS). Celui-ci s'inscrit sur le forum hébergé sur SourceForge durant l'automne 2009. Le 8 octobre, il annonce qu'il échange des bitcoins contre des dollars sur son site web, newlibertystandard.wetpaint.com, à un taux de change basé sur son propre coût de production. Martti en informe Satoshi (#34), qui lui répond une semaine plus tard (#35) :
« Il est encourageant de voir que davantage de personnes s'intéressent au projet, comme ce site NewLibertyStandard. J'aime son approche de l'estimation de la valeur basée sur l'électricité. Il est instructif de voir quelles explications les gens adoptent. Elles peuvent aider à découvrir une maniÚre simplifiée de comprendre [Bitcoin] qui puisse le rendre plus accessible aux masses. De nombreux concepts complexes dans le monde ont une explication simpliste qui satisfait 80 % des gens, et une explication complÚte qui satisfait les 20 % restants, ceux qui voient les défauts de l'explication simpliste. »
De son cÎté, Martti contacte NLS (#34) et effectue un échange avec lui le 12 octobre : 5 050 bitcoins contre 5,02 $ sur PayPal. Cela donne au bitcoin un prix d'échange pour la premiÚre fois de son histoire : 0,001 $ environ ! Par la suite, NLS continue à contribuer au projet, par l'intermédiaire de son service de change et par ses tests réalisés pour le portage du logiciel sur Linux (#66). Quant à Satoshi, son obsession à propos de l'amorçage ne le quittera que lorsque le projet prendra réellement de l'ampleur, aprÚs le slashdotting de juillet 2010.
Ce qui ressort enfin de ces courriels est la méfiance de Satoshi Nakamoto vis-à -vis du pouvoir. Celui-ci en effet met tout en place pour éviter d'avoir affaire aux autorités, ayant l'intuition qu'il est en train de construire un systÚme monétaire révolutionnaire et que cela ne plaira pas aux élites installées.
Le crĂ©ateur de Bitcoin dĂ©montre une connaissance pointue des systĂšmes de paiements et de monnaies centralisĂ©es alternatives comme les devises en or numĂ©riques telles que Pecunix et e-Bullion, le systĂšme Liberty Reserve, ou encore le service russe WebMoney. Lorsque Martti lui parle de l'avancement du prototype de sa plateforme d'Ă©change en fĂ©vrier 2010, il lui conseille ainsi d'accepter les virements entrants de Liberty Reserve, qui permet de faire des Ă©changes « sans poser de question et en toute confidentialité » (#141). Il Ă©voque aussi l'existence des cartes-cadeaux (« paysafecards ») qui peuvent rendre service pour rĂ©aliser certaines opĂ©rations financiĂšres. Le mĂȘme jour, il suggĂšre Ă Martti de ne pas « se prĂ©cipiter » et de ne pas « se faire rejeter par toutes les solutions de paiement » (#142), ce qui indique qu'il connaĂźt trĂšs bien la censure bancaire qui rĂšgne dans le milieu. Il a Ă©galement conscience du problĂšme de la rĂ©trofacturation comme l'atteste un courriel adressĂ© Ă Martti quelques jours plus tard (#151) :
« Toutes les méthodes de paiement conventionnelles ont recours à la réfutabilité pour pallier l'absence de mots de passe et de crypto. Le systÚme est largement ouvert à la copie des numéros de carte de crédit et des numéros de compte en clair, et ils y remédient en inversant la transaction aprÚs coup. »
Satoshi sait donc trĂšs bien oĂč il met les pieds et est conscient que ce qu'il fait remet en cause l'autoritĂ© financiĂšre sur le transfert monĂ©taire sur Internet. Il a probablement entendu parler de la fermeture du systĂšme de devise en or numĂ©rique e-gold a fermĂ© en 2007 et de l'arrestation de ses fondateurs, qui ont Ă©tĂ© condamnĂ©s pour facilitation de blanchiment d'argent et activitĂ© de transfert d'argent sans licence. Il a connaissance de la censure financiĂšre grandissante perpĂ©trĂ©e par les banques pour se conformer aux rĂ©glementations Ă©tatiques.
Il donne quelques indices dans sa façon de dire les choses. Par exemple, lorsqu'il s'oppose au fait de considérer explicitement Bitcoin « comme un investissement » en juin 2009, il écrit à Martti que « c'est quelque chose de dangereux à dire » et qu'il devrait « supprimer ce point » (#19), craignant probablement les lois qui réglementent le conseil en investissement. Plus tard, en février 2010, lorsque Martti lui évoque la volonté de traduire le site web en finnois, Satoshi répond la chose suivante (#158) :
« Il serait peut-ĂȘtre prĂ©fĂ©rable de ne pas le traduire dans ta propre langue. Souvent, la rĂ©ponse habituelle en matiĂšre de lĂ©galitĂ© est que le contenu n'est destinĂ© qu'aux ressortissants d'autres pays. Le fait de le traduire dans ta langue maternelle affaiblit cet argument. »
Ainsi, la préoccupation de Satoshi vis-à -vis du pouvoir politique atteint un niveau quasi paranoïaque, ce qui montre qu'il a conscience du caractÚre profondément transgressif de sa découverte. C'est probablement pourquoi il déclarera dans l'un de ses derniers messages publics en décembre 2010 que « WikiLeaks a donné un coup de pied dans la fourmiliÚre » et que « la colonie se dirige maintenant vers nous », avant de disparaßtre à jamais.
à partir de la fin de l'année 2009, les choses commencent à s'arranger pour Bitcoin. Le mois de novembre est consacré à la migration de la page SourceForge vers Bitcoin.org (#102) : la description de Martti Malmi se retrouve donc sur le site officiel (#124). C'est aussi l'occasion de lancer un nouveau forum, celui hébergé sur SourceForge n'étant pas assez évolué. Satoshi écrit ainsi (#59) : « Maintenant que le forum sur bitcoin.sourceforge.net gagne en popularité, nous devrions vraiment chercher un endroit qui héberge gratuitement la gestion d'un forum complet. » AprÚs des hésitations au sujet du moteur logiciel à utiliser, c'est Simple Machines Forum qui est choisi par Satoshi (#99). Le nouveau forum est mis en ligne le 26 novembre à l'adresse bitcoin.org/smf (#110).
Quelques mois plus tard, ce forum commence à attirer beaucoup de monde et devient le centre névralgique de la communication autour de Bitcoin. Le 7 février 2010, Satoshi s'étonne ainsi de son succÚs (#153) : « Le forum est en train de décoller. Je ne m'attendais pas à ce qu'il y ait autant d'activité aussi rapidement. » En mai, Martti devra ajouter plusieurs sections pour organiser les nombreuses discussions (#191).
Certaines personnes contactent Ă©galement Satoshi en privĂ©. C'est notamment le cas de Jon Matonis, un Ă©conomiste qui tient le blog The Monetary Future oĂč il traite de sujets liĂ©s aux monnaies numĂ©riques, Ă la banque libre et Ă la cryptographie, et qui « souhaite Ă©crire un article sur Bitcoin » (#189). Le 4 mars, Satoshi lui rĂ©pond en le complimentant sur son blog en disant qu'il « aurait aimĂ© qu'il y ait quelque chose comme ça » quand il avait fait ses premiĂšres recherches trois ans auparavant. Le 6, il envoie un courriel Ă Martti en lui demandant de l'aide, car il n'a « pas le temps de rĂ©pondre Ă ses questions », chose que le Finlandais accepte le lendemain (#190). NĂ©anmoins, il semble que Satoshi ne le met finalement pas en relation avec Jon Matonis, ce dernier publiant un trĂšs succinct article sur Bitcoin le 13 mars (UTC).
Le 11 juillet 2010, il se produit un évÚnement qui bouleverse l'histoire de Bitcoin : suite à la sortie de la version 0.3 du logiciel, une courte présentation de Bitcoin rédigée par un utilisateur est publiée sur Slashdot, un site d'actualité trÚs populaire auprÚs des passionnés d'informatiques et d'autres sujets. Cet évÚnement provoque un afflux massif de visiteurs sur le site et sur le forum de Bitcoin, une augmentation du nombre d'utilisateurs et de mineurs sur le réseau. En particulier, le prix du BTC connaßt la premiÚre hausse majeure de son histoire, en passant de 0,008 $ à 0,08 $ en une semaine.
Mais cela veut dire aussi que le travail de Satoshi et des développeurs s'accroßt considérablement. Le 18 juillet (#210), le créateur de Bitcoin écrit ainsi à Martti, en réponse à sa suggestion de changer de service d'hébergement pour le site et le forum :
« S'il te plaĂźt, promets-moi de ne pas faire de basculement maintenant. La derniĂšre chose dont nous avons besoin, c'est de problĂšmes de basculement qui s'ajoutent Ă l'afflux de travail que nous recevons actuellement de slashdot. Je perds la tĂȘte tellement il y a de choses Ă faire. »
Ce sentiment de surcharge se confirme dÚs l'été avec plusieurs problÚmes techniques qui sont découverts, comme le 1 RETURN bug ou le dépassement de mémoire qui provoque le Value Overflow Incident.
Tout ceci montre cependant que le projet a pris. La communauté est désormais suffisamment grande et enthousiaste pour que Bitcoin ne faiblisse pas. Satoshi sent qu'il peut prendre du recul et donner plus de responsabilités à ses premiers auxiliaires, Martti Malmi et Gavin Andresen. Le rÎle de Gavin est notamment prépondérant. Le 3 décembre, lorsque Martti lui demande à qui il pourrait donner un rÎle d'administrateur serveur supplémentaire pour le site, Satoshi répond (#241) :
« Ce devrait ĂȘtre Gavin. J'ai confiance en lui, il est responsable, professionnel, et techniquement bien plus compĂ©tent que moi avec linux. »
C'est probablement en dĂ©cembre 2010 que le crĂ©ateur dĂ©cide de disparaĂźtre, alors que des utilisateurs du forum suggĂšrent que WikiLeaks devrait accepter le bitcoin, l'ONG de Julian Assange Ă©tant soumise Ă un blocus financier des acteurs traditionnels et ne pouvant donc pas recevoir de dons. Le 5 dĂ©cembre, Satoshi s'y oppose publiquement en dĂ©clarant que « le projet a besoin de grandir progressivement pour que le logiciel puisse se renforcer en cours de route » et que « Bitcoin est une petite communautĂ© expĂ©rimentale encore naissante ». Le 7 dĂ©cembre, il envoie un courriel Ă Martti lui demandant s'il peut l'« ajouter Ă la liste de dĂ©veloppeurs du projet sur la page de contact ». Son intention est de retirer ses propres informations de contact. Cela corrobore les propos que Gavin Andresen tiendra quelques annĂ©es plus tard, Satoshi ayant procĂ©dĂ© exactement de la mĂȘme façon avec lui : « [Satoshi] a fini par me rouler dans la farine en me demandant s'il pouvait mettre mon adresse de courrier Ă©lectronique sur la page d'accueil de bitcoin, et j'ai dit oui, sans me rendre compte que, lorsqu'il mettrait mon adresse, il enlĂšverait la sienne. »
Le 12 dĂ©cembre, Satoshi poste son dernier message public sur le forum, mais continue d'interagir en privĂ© avec les personnes en lesquelles il a confiance. Il cherche Ă se faire le plus discret possible et ne souhaite pas s'exposer en se chargeant de la communication du projet. Ainsi, le 6 janvier 2011, lorsque Gavin lui dit qu'il ferait mieux de parler Ă la presse Ă l'occasion d'un contact avec Rainey Reitman de l'Electronic Frontier Foundation, il rĂ©pond que ce dernier est « la meilleure personne pour le faire » (#254). Ce n'est pas par manque d'intĂ©rĂȘt, car il poursuit en ajoutant :
« L'EFF est trÚs importante. Nous voulons entretenir de bonnes relations avec elle. Nous sommes le type de projet qu'ils apprécient ; ils ont aidé le projet TOR et ont fait beaucoup pour protéger le partage de fichiers en P2P. »
Il disparaĂźt dĂ©finitivement en mai 2011, deux ans aprĂšs la premiĂšre prise de contact avec Martti Malmi. Ă celui-ci il Ă©crit : « Je suis passĂ© Ă autre chose et je ne serai probablement plus lĂ Ă l'avenir. » Il a peut-ĂȘtre choisi de se consacrer Ă son activitĂ© professionnelle, mentionnĂ©e dans l'un des courriel pour expliquer son absence d'aoĂ»t 2009 (#24). On ne le saura probablement jamais.
Suite à la disparition du créateur de Bitcoin, le site et le forum seront confiés à Cobra (un autre Finlandais) et Theymos. Le forum sera ensuite déplacé à l'adresse forum.bitcoin.org en mai 2011 puis vers bitcointalk.org en août. Martti Malmi, lui, vendra ses bitcoins durement minés pour s'acheter un appartement à Helsinki. Et Bitcoin continuera de fonctionner, bloc aprÚs bloc.
La publication de la correspondance entre Martti Malmi et Satoshi Nakamoto constitue ainsi un évÚnement important, qui a marqué la communauté de Bitcoin. Ces courriels nous racontent la relation qui unissait le créateur de Bitcoin et le jeune Finlandais lorsqu'ils ont développé ce qui est aujourd'hui une cryptomonnaie utilisée par des millions de personnes, notamment en forgeant un discours qui a depuis été repris par beaucoup. Nous remercions ainsi Martti Malmi de les avoir mis en ligne, malgré sa réticence compréhensible à rendre public des échanges privés sans l'accord de l'autre personne.
Ces courriels sont fondamentaux dans la comprĂ©hension que l'on a de Satoshi. MĂȘme s'ils ne nous apprennent rien de rĂ©ellement crucial, ils ont le mĂ©rite d'Ă©claircir certains points sur la façon dont se sont dĂ©roulĂ©es les choses, tant du point de vue de la communication que de la technique. Certains traits de personnalitĂ© du crĂ©ateur de Bitcoin nous sont aussi confirmĂ©s comme son obsession de l'amorçage ou sa mĂ©fiance des autoritĂ©s.
En outre, ses relations avec d'autres personnages clés de l'histoire de Bitcoin transparaissent un peu plus clairement. Le 21 juillet 2009, Satoshi a ainsi mentionné Hal Finney disant qu'il avait « ouvert la voie » des années auparavant avec « sa Reusable Proof of Work (RPOW) » (#24), ce qui nous confirme qu'il avait bien connaissance de ce systÚme datant de 2004. Martti et Satoshi parlent aussi d'un certain David (#23), qui n'est nul autre que David Parrish ou dmp1ce et qui semble avoir un peu contribué au développement en 2009. On distingue aussi l'importance de NewLibertyStandard qui a tout simplement lancé Bitcoin économiquement en étant le premier commerçant et en garantissant une sorte de plancher de valeur. Enfin, Gavin Andresen apparaßt clairement dans ces e-mails comme celui qui pris la place de Martti Malmi en tant que bras droit de Satoshi au cours de l'année 2010, le Finlandais ayant été assez occupé à partir de ce moment.
En complĂ©ment de cet article, vous pouvez retrouver l'Ă©pisode d'Enigma Nakamoto consacrĂ© Ă ce sujet : Ăpisode 11 : les mails de Martti Malmi.
Vous pouvez Ă©galement en apprendre plus sur Bitcoin dans mon livre, L'ĂlĂ©gance de Bitcoin, qui regorge de dĂ©tails croustillants et dont les deux premiers chapitres sont dĂ©diĂ©s Ă raconter son histoire. Disponible sur le site de l'Ă©diteur en format brochĂ© et ebook, ainsi que sur Amazon.
Bitcoin serait toujours un truc de geek et dans la pratique un truc de mec. Si bien des Ă©vidences factuelles tendent Ă le faire croire, je suis de ceux qui pensent depuis longtemps que la prĂ©sence fĂ©minine doit ĂȘtre recherchĂ©e et valorisĂ©e, et que l'excuse commode selon laquelle il y a traditionnellement peu de copines passionnĂ©es par la technologie est fausse et dangereuse Ă plus d'un titre.
Au-delĂ d'un point de principe - la techno comme la monnaie sont affaires de tous - je pense qu'une dĂ©marche spĂ©cifiquement fĂ©minine doit ĂȘtre mise en valeur en ce qui concerne l'usage des monnaies dĂ©centralisĂ©es, ou plutĂŽt que la rĂ©flexion menĂ©e depuis plus de deux siĂšcles par les femmes pour construire leur Ă©mancipation est potentiellement riche d'enseignements pour ceux qui veulent inventer une monnaie sans sujĂ©tion.
Commençons par ce qui est un peu trivial. MĂȘme si les choses s'amĂ©liorent (oh combien lentement) il y a encore bien trop peu de jeunes femmes dans les hackatons, dans les amphis ou dans les auditoires de nos confĂ©rences, dans nos forums et dans les meet-up de notre CommunautĂ©.
Au début de certains repas du Coin il m'arrive de préciser que notre but n'a jamais été de former un gentlemen's club. Malgré des invitations largement lancées en direction des amies ou des profils féminins rencontrés au cours de nos diverses activités, il n'est pas toujours possible d'avoir une convive par table. Pourtant, les attitudes justement dénoncées par un article récent du NYT n'ont pas cours dans nos événements et celles qui nous fréquentent semblent apprécier ces rencontres.
Je ne crois pas que les femmes soient moins intéressées par la technologie. Serait-ce pourtant le cas qu'il resterait le point de savoir si elles sont moins intéressées par la monnaie et le paiement.
Une Ă©tude dĂ©jĂ ancienne de CoinDesk cherchant qui Ă©taient, en juin 2015, les utilisateurs de bitcoin rĂ©pondait quâils Ă©taient jeunes (25 Ă 34 ans), pale, techie and male (Ă 90%). MalgrĂ© l'explosion du nombre de bitcoineurs au niveau mondial, les (rares) Ă©tudes sur ce thĂšme ne permettent pas de percevoir une rĂ©elle amĂ©lioration, certaines affichant un taux extrĂȘmement inquiĂ©tant de 4% de femmes seulement. Une chronique canadienne sur CBC s'en est rĂ©cemment Ă©mue, souligant que cela pouvait rĂ©ellement constituer un signe inquiĂ©tant.
Le poids des femmes (courses alimentaires quotidiennes et « shopping » festif) est Ă©norme dans les actes dâachats, surtout en transactions unitaires. Avec ou sans Lightning Network, Bitcoin ne sera pas une monnaie sans les femmes.
Venons-en à ce qui touche au changement paradigmatique que constitue Bitcoin. Il y a un rapport profond, aussi ancien que l'Humanité, entre la monnaie et la langue. Or certains linguistes, comme Gretchen McCulloch, l'écrivait en 2015, pensent que ce sont les filles (jeunes) qui inventent et renouvÚlent la langue, créant jusqu'à 90% des innovations. Parce que, comme l'avancent Deborah Cameron et d'autres, elles auraient une plus grande sensibilité sociale, des réseaux plus étendus, voire un avantage neurobiologique en la matiÚre. Si tout cela est vrai, sans jeunes femmes parmi nous, Bitcoin pourrait se retrouver un jour vieux sans avoir jamais été adulte.
Il y a cependant des relations bien plus profondes entre celles et ceux qui supportent Bitcoin et pensent que les monnaies décentralisées sont une part de leur liberté, et les femmes qui ont lutté pour leur émancipation et savent que cette lutte ne s'est point achevée en un glorieux jour de proclamation.
Nous avons tous entendu cent fois que les femmes ont dĂ» attendre jusqu'en 1965 pour avoir un compte en banque (sans l'autorisation de leur mari) et Ă dire vrai cela me fait toujours sourire. Parce que ce poncif suggĂšre qu'elles attendaient cela depuis des siĂšcles. Il y a fort Ă parier qu'elles n'ont attendu que quelques annĂ©es, et qu'en 1965 bien des maris n'avaient pas eux-mĂȘmes de chĂ©quier : la bancarisation massive dĂ©bute plutĂŽt vers 1967. D'autre part (et mĂȘme si la loi de 1965 donne aux femmes d'autres libertĂ©s) cela assimile le fait d'avoir un compte en banque (et non des espĂšces dans sa poche) Ă une forme de libertĂ©. Ce qui mĂ©riterait examen. Et il pourrait y avoir bien plus grave !
En 1985, la romanciÚre et universitaire canadienne Margaret Atwood écrivait son roman The Handmaid's Tale qui met en scÚne un futur dystopique épouvantable dans lequel les Etats-Unis vivent un cauchemar théocratique de type wahhabite mùtiné d'enfer policier façon URSS. Avec un petit avant-goût prophétique de Patriot Act. Le sort des femmes y est particuliÚrement horrible.
Ce livre d'anticipation qui ignore les téléphones mobiles ou Internet est pourtant devenu un roman-culte de la cause féministe et a été récemment brandi dans de nombreuses manifestations hostiles à la remise en cause des droits des femmes par le président Trump, puis porté à l'écran en 2017 dans une série télévisée (en français La servante écarlate).
Voici un court extrait montrant comment, concrĂštement, un piĂšge peut se refermer sur les femmes, mais aussi sur les ennemis, sur les autres. Ou sur vous.
Et la formule latine qui sert de titre à mon billet ? Les curieux liront (note en bas de page) ce que signifient, ou ne signifient pas, les quelques mots latins que l'héroïne trouve dans un recoin de sa geÎle, inscrits comme un message secret. Ceux qui ont déjà suivi la série comprendront ce que je veux dire : Ne laissez pas les autorités vous ...
Une formule de Simone de Beauvoir devrait ĂȘtre mĂ©ditĂ©e par tous ceux (hommes et femmes) qui refusent la forme spĂ©cifique de sujĂ©tion quotidienne et de censure potentielle que reprĂ©sente la monnaie administrĂ©e et centralisĂ©e : « N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, Ă©conomique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »
Ce que les femmes nous rappellent, c'est que nos droits ne sont jamais acquis. Une autre figure « féministe », Léon Blum, était également un grand inquiet sur le chapitre de la pérennité de nos libertés. Comme la grenouille dans l'eau qui chauffe, nous nous endormons bercés par les discours sur nos valeurs républicaines, notre civilisation et notre état de droit. Nolite te auctoritates...
Pour aller plus loin, sur le mock latin de Margaret Atwood :
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L'épisode suscité par la célÚbre Nabilla Benattia met en perspective divers enjeux qui sont apparus, avec un air de plaisanterie, dans une lumiÚre finalement assez déplaisante.
Au départ, un petit film, que tout le monde a vu et dont je transcris quelques phrases.
« Les chĂ©ris, je sais pas si vous avez entendu parler du bitcoin, genre cette sorte de nouvelle monnaie virtuelle⊠Et en fait je connais l'une des filles qui travaillent avec un trader qui sont Ă fond dans le bitcoin. C'est un peu la nouvelle monnaie, genre la monnaie du futur. Et donc en fait je trouve que c'est assez bien. Et comme en ce moment genre c'est grave en train de se dĂ©velopper, ils ont créé un site (..) ça vous permet d'apprendre Ă utiliser le bitcoin. VoilĂ , je crois que c'est le bon moment, ça commence Ă peine Ă se dĂ©velopper, et je pense que c'est le moment de s'y intĂ©resser un petit peu. En fait, mĂȘme si vous y connaissez rien ça vous permet de gagner de l'argent, sans y investir beaucoup, genre vous y investissez des petites sommes, genre moi j'ai dĂ» mettre Ă peu prĂšs 1000 euros j'ai dĂ©jĂ gagnĂ© 800 euros, mais vous pouvez faire beaucoup moins ».
Y avait-il vraiment de quoi faire entrer en ébullition la cryptosphÚre, l'Internet, puis l'AMF, maladroitement relayée par Libération, le journal des jeunes de 77 ans?
On a un peu envie de remarquer qu'elle dit plutĂŽt moins de sottises que bien des journalistes spĂ©cialisĂ©s, et que son incitation Ă un investissement pĂ©dagogique est assez prudent. Comme l'a courageusement notĂ© le directeur de lâhebdomadaire du Point, jeudi sur France Inter, cela signifie que le phĂ©nomĂšne commence Ă toucher le grand public et qu'on doit se rĂ©jouir que quelq'un porte enfin la chose sur la place publique. « En revanche, vous entendez souvent des politiques en parler, du bitcoin ? Jamais, ou presque. Est-ce qu'ils comprennent ? Ă mon avis, pas souvent (...) Eh bien celle qui porte le sujet sur la place publique, câest Nabilla Benattia. Puissent les politiques lâĂ©couter, et se saisir enfin, de ce phĂ©nomĂšne tout sauf anecdotique ».
Alors d'oĂč vient le scandale ?
Parlons d'abord de la forme : une publicité à peine déguisée sur une cible douteuse?
Certes Nabilla Benattia s'exprime ici sur un rĂ©seau social ouvert aux tout jeunes adolescents qui ne sont pas une cible appropriĂ©e pour des placements risquĂ©s ou non, mĂȘme si les enfants peuvent voir les publicitĂ©s automobiles diffusĂ©es par la tĂ©lĂ©vision sans prĂ©caution particuliĂšre Ă l'Ă©gard de ceux qui n'ont pas l'Ăąge de rouler.
Certes elle fait la promotion d'un site Internet qui vend une formation pour les personnes intĂ©ressĂ©es par la cryptomonnaie, formation qui nĂ©cessite de souscrire un abonnement alors qu'elle assure que « c'est gratuit ». Mais si l'on doit compter tous les liens prĂ©tendant mener vers des tĂ©lĂ©chargements gratuits et qui en trois clics amĂšnent l'internaute Ă la page payante, on va remplir un Bottin. Les internautes, mĂȘme jeunes, connaissent la vie...
Certes, la justice pourrait entamer une procédure pour publicité déguisée contre celle qui, dans sa vidéo, ne mentionne pas explicitement le caractÚre publicitaire de son message. Là encore, il y aurait un fort risque de paraßtre vouloir « faire un exemple » quand des centaines d'autres « influenceurs » oublient allÚgrement les recommandations de l'ARPP sur la communication publicitaire numérique malgré les foudres brandies depuis longtemps par la Répression des Fraudes. Est-ce propre au numérique ou à Nabilla ? Je n'ai jamais entendu un journaliste rappeler que tel ou tel grand expert économiste présenté à l'antenne comme professeur à Paris I ou à Paris II siÚge aussi, en toute indépendance et pour rendre service, sans doute, chez David de Rothschild ou chez son cousin Edmond,
Maintenant, redescendons sur terre. Quand Nabilla Benattia s'enlise dans ses explications (« Ils ont un site qui est sĂ»r (...) honnĂȘtement ils ont plus de 85% de taux de rĂ©ussite, donc en gros, ils ne se trompent pas, quoi ») quel est l'adolescent d'aujourd'hui, mĂȘme benĂȘt, qui n'a pas compris qu'elle fait de la pub ? MĂȘme les prĂ©-ados savent bien que si Norman et Cyprien gravitent aujourd'hui dans l'orbite de Webedia (Monsieur Ladreit de LacharriĂšre, qui ne possĂšde pas que la Revue des Deux Mondes et qui s'y connait en « relations ») cela n'est pas Ă©tranger Ă des considĂ©rations de monĂ©tisation de l'influence qu'ils exercent. Je ne dis pas qu'ils approuvent. L'opĂ©ration de rachat de Mixicom par Wabadia avait au printemps 2016 suscitĂ© de vifs dĂ©bats. Mais ils savent !
Genre ?
Il y a dans La VĂ©nus Ă la fourrure de Polanski (oui, je sais...) une scĂšne oĂč le metteur en scĂšne (Mathieu Amalric) qui n'en peut plus d'entendre Wanda (Emmanuelle Seigner) balancer de maniĂšre compulsive le mot « genre » pris fautivement ici comme un adverbe Ă chaque phrase, se fait moquer par elle. Parce que, lui, il Ă©grĂšne des « pour ainsi dire » lĂ©gĂšrement dĂ©suets. Il s'enquiert donc de ce qu'il faut dire aujourd'hui Ă la place de « pour ainsi dire ».
Personne ne s'est gĂȘnĂ© pour signifier Ă Nabilla qu'elle n'Ă©tait pas Ă sa place. L'opinion de dizaines d'experts qui n'ont pas lu le quart de l'article Bitcoin sur Wikipedia, les rires de ceux qui pouffent sur les plateaux en assurant que l'on n'y comprend rien, coupant au besoin la parole de celui qui semblent savoir avec des « oh lĂ lĂ on n'y comprend rien! », l'arrogante paresse de ceux qui tranchent que « c'est une folie complĂšte ce truc », les comparaisons absurdes, les invectives, les bidouillages de ceux qui ne savent plus s'ils dĂ©tachent Bitcoin de la Blockchain ou la Blockchain du Schmilblick ... tout est lĂ©gitime, tout Ă droit Ă l'antenne. Mais pas la parole de Nabilla assurant que c'est genre la monnaie du futur.
Si elle le dit, c'est forcĂ©ment du grand n'importe quoi nous assure (dans un français, Ă tout prendre, guĂšre diffĂ©rent de celui de la jeune personne) un vieux briscard de syndicat bancaire. « La vulgaritĂ© et la bĂȘtise en cadeaux additionnels » relance un banquier pourtant populaire. Ces gens lĂ ne peuvent rien dire quand Bill Gates, Richard Branson, Marc Andreesen ou Al Gore leur expliquent que Bitcoin câest rĂ©volutionnaire, et que c'est beaucoup mieux quâune monnaie. En gĂ©nĂ©ral ils n'en sont pas informĂ©s, parce que les propos positifs ne sont pas relayĂ©s. Et si par hasard ils le sont, ça ne les convainc en rien. Mais un vieux fonds de servilitĂ© les maintient dans leur bouderie. Alors que si une jeune femme si diffĂ©rente des critĂšres de leur monde Ă eux dit Ă peu prĂšs la mĂȘme chose dans sa langue Ă elle, ils peuvent se lĂącher.
Et l'illĂ©gitimitĂ© de cette jeune personne rebondit immĂ©diatement sur Bitcoin. Comme il s'agit de coller Ă la phase ultime de la bulle, qui serait celle de l'arrivĂ©e des idiots (alors mĂȘme que tout annonce l'arrivĂ©e des fonds d'investissemens) Nabilla devient la preuve vivante de l'effondrement conceptuel et financier de « ce truc ». C'est dĂ©finitivement le moment de vendre. Qu'elle conseille d'acheter permet Ă tout un tas de couillons de conseiller de vendre. A croire que des cartes de CIF ont Ă©tĂ© distribuĂ©es au petit matin dans leurs boites aux lettres. Nabilla c'est mieux que le cireur de chaussure de Rockefeller (ou de Joe Kennedy plus personne ne sait), mieux que le chauffeur de Joe Kennedy (ou de Rockefeller, tout le monde s'en fiche) mieux que le barbier (cette version existe aussi), mieux que toutes les petites gens qui, en se contenant au fond de rĂ©pĂ©ter ce qu'ont dit la veille les demi-instruits, offrent Ă ces derniers l'occasion de rire un bon coup Ă la santĂ© des travailleurs manuels et des classes populaires.
Tous les journaux se sont crus obligĂ©s de citer le twitte de l'AMF. Nabilla vivement critiquĂ©e, recadrĂ©e, taclĂ©e, j'en passe. Notez bien que le message de l'AMF n'Ă©tant pas destinĂ©e @nabilla (elle a un compte public) et ne faisant que citer #nabilla (j'imagine que celui qui a la main sur le compte twitter de l'institution comprend la diffĂ©rence) doit ĂȘtre destinĂ© aux ados accros Ă Snapschat. Ils sont certainement trĂšs nombreux Ă suivre l'AMF.
Au demeurant, au « Y'a pas besoin de sây connaĂźtre » de Nabilla, l'AMF en rĂ©pondant par un « restez Ă lâĂ©cart » aussi puissamment argumentĂ©, se met Ă peu prĂšs au mĂȘme niveau, celui de gens qui usent de l'argument d'autoritĂ© que confĂšre notoriĂ©tĂ© ou position sociale mais qui n'ont pas le courage d'approfondir la question.
Depuis Monsieur Valls, on sait que nos élites ne souhaitent pas trop que les gens essayent de comprendre.
Venus
Sur les réseaux et messageries, la goujaterie vient renforcer le mépris de classe. En pleines séquelles de l'affaire Weinstein, on reste confondu de ce que l'on peut lire sur LinkedIn, dans le déluge d'articles et de commentaires que des responsables encravatés ont consacrés à ces 3 minutes de Snapschat. Il y en a qui comprennent certaines choses tellement lentement qu'ils feraient mieux de ne pas moquer Melle Benattia. Les riches assonances du mot bitcoin font merveille chez des consultants informatiques dignes de personnages de Houellebecq. Les plus délicats des cadres outragés par cette jeune femme sont ceux qui se contentent de demander si elle se croit dans un cabaret.
On sent quand mĂȘme vite une sourde saloperie de mĂąles rancuniers derriĂšre tout cela. Bien sĂ»r, on a compris que Nabilla, cette femme sans Ă©ducation, annonçait le jugement dernier d'un Bitcoin « qui n'en finit pas de mourir » (j'ai lu ça tel quel). Cela n'en fait pas la femme perdue du 17Ăšme chapitre de l'Apocalypse. Ce que rĂ©vĂšlent les rĂ©fĂ©rences plus ou moins discrĂštes aux usages que cette jeune femme pourrait faire de son corps, c'est, au-delĂ d'une frustration charnelle un peu pathĂ©tique, la risible frustration du monsieur qui se dit qu'il est trop tard pour profiter de l'aventure. Il n'y a que ceux qui n'ont pas achetĂ© un bitcoin en 2014 ou 2015 pour calculer sordidement ce qu'ils auraient dans leurs poches s'ils en avaient achetĂ© mille en 2012. Comme s'ils avaient l'once de courage pour cela !
Pour ainsi dire
En conseillant Ă ses fans l'achat de 1000 euros de bitcoin, elle mettrait donc la sociĂ©tĂ© française au bord du gouffre. C'est la moitiĂ© de la mise moyenne annuelle d'un français sur deux dans des jeux de hasard qui ne font pas honneur Ă l'esprit humain, mĂȘme s'ils sont sous la coupe de l'Inspection des Finances. Est-ce qu'il n'y a ni drame social liĂ© au jeu d'argent, ni publicitĂ© pour y inciter ? C'est ce que semble soutenir un rapport d'enquĂȘte parlementaire (de 2005) : « votre rapporteur est parvenu Ă la conclusion que jamais l'Etat ne pousse Ă dĂ©velopper le jeu pour alimenter ses caisses, au terme de ses recherches et de ses recoupements dans ce domaine qui relĂšve de l'Ă©thique. L'Etat semble tenir, au moins dans ce secteur, un langage assez pondĂ©rĂ© et se placer en promoteur sincĂšre d'un dĂ©veloppement compĂ©titif, certes, mais responsable ». Rien Ă voir, donc, avec le grossier tapinage (le mot n'est jamais employĂ© innocemment) de Melle Benattia.
Celle-ci n'aurait aucune capacité intellectuelle ? Est-on bien sûr que la personne qui débite des conseils dans les agences bancaires de quartier s'exprime dans une langue plus recherchée ou avec des arguments mieux étayés ? Aucune importance me dira-t-on,puisque c'est pour placer des produits maison, offrant toute garantie.
Quand il s'agit de séduire les petits bourgeois, la grande finance se prive-t-elle d'user du charme plus que du raisonnement ? Ceux qui ont vécu la fin des années 1980 se souviendront des procédés utilisés pour draguer « l'actionnariat populaire». Paribas exhibait l'Orangerie de la rue d'Antin sur fond de prouesses vocales de Barbara Hendricks : toutes choses mieux assorties aux goûts de la classe dirigeante que le peignoir rose de Nabilla, mais sans guÚre plus de rapport avec l'étude d'une opportunité d'investissement. Suez voulut alors montrer qu'il s'agissait de réfléchir. En faisant appel à une vraie star, pas à une starlette:
En quoi, mais en quoi, ce message est-il différent de celui de Melle Benattia?
Les actionnaires de Suez ont bu le bouillon. Un bide devenu un cas d'école. Le slogan « réfléchissez » revint comme un boomerang sur les stratÚges de l'argent et de la communication. Madame Deneuve, elle, alla jusqu'à se dire « choquée par la méchanceté des journaux, et surprise que les dirigeants de Suez ne réagissent pas pour la protéger ».
En 1993 (seconde vague de privatisation) les sociĂ©tĂ©s en quĂȘte de pigeons corrigeaient le tir, les experts en communication ayant le cuisant souvenir des dĂ©rapages antĂ©rieurs, comme le notait le journal les Echos eux-mĂȘmes. On n'avait pas encore songĂ© Ă parler de « Blue Chips Nation », mais on n'allait pas tarder Ă inventer le « placement de pĂšre de famille ». Aider les grands patrons, ça c'est du bon risque ! Financer les dĂ©couverts de fin de mois de l'Etat en collaboration avec des banquiers «SpĂ©cialistes en Valeur du TrĂ©sor », ça ce sont des choses nobles auxquelles on peut penser en se rĂ©veillant le matin.
Les propos de la classe dirigeante sur Bitcoin ne constituent pas un apport Ă un dĂ©bat d'idĂ©es mais des sarcasmes de concurrents auxquels il convient peut-ĂȘtre parfois de rĂ©pondre comme tel. Genre VĂ©nus...
pour Adli
Le temps de NoĂ«l est celui oĂč l'on raconte aux enfants des histoires, notamment des histoires de marchandises arrivĂ©es jusqu'Ă eux sans qu'ils aient la moindre conscience d'un paiement, ce qui est aujourd'hui l'ambition ultime de tout le commerce. Comme je l'ai notĂ© rĂ©cemment, les Ă©conomistes aussi racontent facilement des histoires, moins pour illustrer leurs thĂ©ories sur la monnaie, l'investissement ou la dette que pour asseoir dans l'esprit du citoyen des fragments d'un discours de domination. Les tulipes, et les autres histoires des Ă©conomistes sont des paraboles issues d'un fait historique mineur ou incertain, voire faux, mais qui est passĂ© de livre en livre en changeant de signification selon les besoins des siĂšcles, avec cependant une constante : ces histoires servent toujours Ă faire la leçon.
En ce sens, elles sont exactement comme les contes et les légendes que de siÚcle en siÚcle on a racontés aux enfants. Il y en a une que j'ai toujours adorée, et que je me suis amusé à décortiquer ici, c'est celle du Joueur de flûte de Hamelin. Une histoire de promesses non tenues, d'incertitude sur la monnaie, de séduction et de mensonge.
S'agit-il vraiment d'une vieille lĂ©gende ? Avant d'aborder le fait historique prĂ©cis qui serait intervenu un jour il y a fort longtemps dans une petite ville de Basse-Saxe, puis d'en venir en fin de texte Ă Bitcoin, j'ai songĂ© que le dĂ©licieux PĂšre Castor rappellerait Ă nombre de mes lecteurs leur petite enfance, et aux plus ĂągĂ©s leurs joies de jeunes parents. Autant replonger un instant dans les joies de l'enfance, mĂȘme s'il ne s'agit pas forcĂ©ment d'enfants ici.
Revenons à l'histoire, car c'en est une, en ce sens qu'il y a quelque chose qui est vraiment arrivé.
Un manuscrit du milieu du 15Ăšme siĂšcle le rapporte sans fioriture:  en 1284 le jour des saints Pierre et Paul, le 26 juin, 130 enfants nĂ©s Ă Hamelin furent emmenĂ©s par un joueur de flĂ»te au vĂȘtement multicolore jusqu'au Calvaire prĂšs de la Colline et ils furent perdusÂ
. Un vitrail disparu de l'église d'Hamelin figurait la scÚne, dont une copie fut heureusement dessinée vers la fin du 16Úme siÚcle.
Au 16Ăšme on Ă©mit l'hypothĂšse que ce flutiste pouvait ĂȘtre Pan, ou le Diable. Les rats enrichirent ce qui devenait une lĂ©gende. Mais l'humanisme critique Ă©tait Ă©galement Ă l'Ćuvre : on vit plus tard Ă©mettre l'idĂ©e que les enfants seraient en rĂ©alitĂ© des pauvres, sans doute Ă©migrĂ©s en Transylvanie. Telle sera l'opinion des frĂšres Grimm, qui compilĂšrent une bonne dizaine de sources.
L'antique lĂ©gende telle qu'on la rapporte aux enfants ne date donc pour l'essentiel que du 19Ăšme siĂšcle ! Sur ce que peuvent symboliser les costumes du mystĂ©rieux musicien (vert puis rouge), les rats, les enfants ou la colline, il existe une littĂ©rature interprĂ©tative trop importante pour que je puisse seulement tenter de la rĂ©sumer. Le mythe s'avĂšre bien plus fĂ©cond que celui des tulipes, forgĂ© en gros Ă la mĂȘme Ă©poque. Les histoires d'Ă©conomistes sont finalement bien... pauvres !
Voici ce qui attire mon attention. Le musicien d'Hamelin n'est pas un joueur de flûte pour faire danser les villageois, c'est un joueur de pipeau, on dit aussi d'appeau. Son savoir-faire est de piper, c'est à dire tromper les oiseaux comme on dit aussi piper les cartes au jeu. En anglais on l'appelle d'ailleurs the pied piper, le pipeur bigarré. Pour autant, peut-on dire qu'il triche ?
Le joueur d'Hamelin ne triche pas. Il séduit. C'est le bourgmestre (l'autorité) qui triche et ment. En matiÚre de monnaie, ce n'est pas une premiÚre...
Ce qui m'a mis la puce à l'oreille c'est la subsititution des kreutzers aux florins initialement promis. Je me promettais de faire un peu de numismatique. Seulement... on ne trouve rien sur ce point dans les chroniques qui ont fondé la légende !
 adaptĂ© de l'anglaisÂpar un professeur de l'Ă©cole normale d'Amiens, MF Gillard, le rĂ©cit se fonde clairement sur le poĂšme de Browning. Mais les 1000 gulden promis deviennent 1000 couronnes, et ce qu'on offre au joueur ce sont 100 marcs. Ces indications n'ont pas grand sens : la couronne ne peut faire rĂ©fĂ©rence Ă aucune monnaie mĂ©diĂ©vale prĂ©cise (et surtout pas d'or!). Quant au marc, c'est une mesure de poids dont l'adoption comme nom de monnaie est trĂšs postĂ©rieure Ă l'Ă©poque des faits narrĂ©s. Couronnes et marcs sont en 1913 des mots "contemporains". Ceci indique qu'ils ont au moins un sens pour les contemporains.
Curieusement donc, c'est dans le rĂ©cit que Paul Gayet-TancrĂšde alias Samivel (1907-1992), rĂ©dige et illustre en 1948 pour la sĂ©rie des Albums du PĂšre Castor que l'on trouve reprise l'idĂ©e d'un parjure du bourgmestre jouant sur deux monnaies diffĂ©rentes de l'Ă©poque... Ă condition de ne pas ĂȘtre trop exigeant sur les dates. Si l'Ă©pisode de Hamelin se situe en 1284, il peut y avoir des florins en circulation. En voici un Ă©mis Ă Lubeck, ville hansĂ©atique comme Hamelin, au milieu du 14Ăšme siĂšcle. Pour le Kreuzer, la vĂ©ritĂ© oblige Ă dire qu'il ne circule guĂšre avant le 16Ăšme.
Quel est le rapport de l'une à l'autre piÚce ? Difficile à dire. A Strasbourg, quand les deux monnaies circuleront, soit sensiblement plus tard (disons vers le 18Úme siÚcle) le rapport est de 1 à 60. Au fait, la ville de Hamelin a bien émis sa monnaie. En voici un thaler d'argent frappé vers 1555.
C'est donc Samivel, juste aprÚs Bretton Woods, qui introduit cette tension monnaie forte / monnaie faible et la met en rapport de façon trÚs graphique avec le couple que forment les enfants et les rats.
Et Bitcoin, dans tout ça ? A mon tour de faire comme Jean-Marc Daniel et consorts, de faire servir le mythe à mon propos !
AprĂšs la crise de 2008 comme en 1948 aprĂšs guerre, il y a Ă la fois trop de peurs (les rats) et trop de monnaie douteuse en circulation. La planche Ă billet ou le QE, c'est toujours un mensonge pour soigner d'autres plaies. Le bourgmestre triche. Non qu'il ne possĂšde pas d'or, mais qu'il veut le garder. Il y a de la monnaie d'or pour les uns (la monnaie banque centrale rĂ©servĂ©e aux banques elles-mĂȘmes et Ă laquelle nous avons de moins en moins accĂšs) et la monnaie en mĂ©tal moins prĂ©cieux (la parole des banquiers) pour les petites gens...
Passons au Pipeur. Son métier, je l'ai dit, c'est de séduire. Les gens ont un problÚme, et lui a la solution. On appelle cela un consultant, de nos jours. Le consultant a deux enjeux : proposer une solution qui plaise (fût-ce en ne touchant surtout pas au problÚme) et ... se faire payer. Mes amis se reconnaitront aisément.
J'avoue donc qu'il m'est arrivĂ© de songer Ă Hamelin du temps oĂč l'on vantait Ă toute heure la  technologie BlockchainÂ
... Tous ces banquiers assis sur leur monnaie, mais incapables d'en cĂ©der trois rondelles pour entendre la vĂ©ritĂ© sur Bitcoin, furent si prompts Ă suivre n'importe quelle petite musique promettant, grĂące Ă Â la technologie qui est derriĂšreÂ
encore des économies, encore des bénéfices.
Et on ne les revit jamais, jamais dit le petit dessin animĂ©. Pas sĂ»r. Samivel aprĂšs d'autres laisse supposer qu'ils sont arrivĂ©s quelque part sous la montagne (on dirait aujourd'hui just in the middle of nowhere) oĂč ils se repaissent de la petite musique. La Blockchain sans jeton et sans ouverture s'est avĂ©rĂ©e ĂȘtre une grotte oĂč les POC tournent, tournent, tournent...
Pour aller plus loin :
Pour Jean-Luc
Les Ă©conomistes, quand ils s'adressent Ă un auditoire auquel ils supposent une intelligence limitĂ©e, aiment Ă invoquer l'Histoire. En soi, il n'y aurait rien Ă redire. J'ai mĂȘme tendance Ă souscrire Ă l'assertion du regrettĂ© Bernard Maris, selon qui il n'y avait dans l'Ă©conomie que la vĂ©rification par l'histoire qui soit sujette Ă certitude.
Le problÚme c'est qu'ils racontent bien plutÎt des histoires que de l'histoire. Sur une remarque de mon ami Jean-Luc qui tient sur Bitcoin.fr une précieuse chronologie de Bitcoin, j'ai décidé de recenser ici quelques événements historiques fort souvent cités, mais hélas pas comme le passage du PÚre Noël ou l'apparition de la premiÚre dent d'un gallinacé. Ces histoires sont invoquées comme arguments en béton étayants des raisonnements péremptoires. Mais faux... car ces événements n'ont jamais eu lieu. On pourrait leur inventer un calendrier, et selon l'idée du Mad Hatter de Lewis Carroll, célébrer leur non-anniversaire.
Voici donc une leçon d'histoire illustrĂ©e comme on le faisait jadis pour les enfants. J'y joins quelques Ă©vĂ©nements qui auraient dĂ» avoir lieu, et dont l'Ă©vocation n'est pas sans saveur... Et pour ne pas ĂȘtre en reste, j'en ajoute un : l'avĂšnement de Bitcoin comme standard monĂ©taire en 2050, Ă©vĂ©nement prĂ©vu dĂšs 2017 dans l'excellent livre "Bitcoin la Monnaie AcĂ©phale" (double prix Nobel de LittĂ©rature et d'Economie en 2018, must read, it's amazing !)
Commençons par le jour fantastique oĂč "ON" a remplacĂ© le troc par la monnaie
"ProgrĂšs de l'Ă©change : La forme primitive de l'Ă©change, c'est le troc" (Evangile selon FrĂ©dĂ©ric, Les Harmonies Ăconomiques, Sourate IV). Donc "on" invente la monnaie, entre hommes prĂ©historiques ayant dĂ©jĂ des soucis de traders, comme Ă©changer toute la journĂ©e, et des conditions de vie rĂȘvĂ©es par un Ă©conomiste libĂ©ral : ni Etat, ni souverain, ni contraintes, ni gĂ©nĂ©rations passĂ©es (ou futures)... Seulement aucun historien, aucun anthropologue, aucun voyageur ne peut donner un exemple rĂ©el de situation de troc antĂ©rieur Ă la monnaie. Nulle part dans le monde il n'a Ă©tĂ© possible de trouver une Ă©conomie qui fonctionnerait sur les bases postulĂ©es par Adam Smith et pas mal d'autres autres qui extrapolaient en fait ce qu'ils imaginaient ĂȘtre les pratiques des "sauvages" d'AmĂ©rique. Mais au travers l'exemple des sociĂ©tĂ©s amĂ©rindiennes, il a au contraire Ă©tĂ© possible de prouver que le troc et l'Ă©change marchand n'y Ă©taient pas prĂ©sents avant l'arrivĂ©e des EuropĂ©ens.
Tout cela n'empĂȘche ni les manuels scolaires, ni les sites gouvernementaux de propager le mythe du troc primitif, qui permet d'introduire la monnaie comme un instrument neutre, suscitĂ© par un besoin spontanĂ© de la sociĂ©tĂ© elle-mĂȘme, une pure commoditĂ© permettant de fluidifier les Ă©changes.
Sur l'origine de ce mythe, on lira avec intĂ©rĂȘt l'article de JM. Servet Le troc primitif, un mythe fondateur d'une approche Ă©conomiste de la monnaie
Le jour oĂč l'or n'a rien valu
Quand on a suffisamment ferraillé avec un économiste sur le statut du bitcoin pour lui faire admettre la métaphore d'un "or numérique", il se cabre et vous assÚne ceci : si un jour ni l'or ni le bitcoin n'ont plus la moindre valeur, vous pourrez au moins vous faire des bijoux avec votre or. Les bitcoins, eux, ne vous serviront à rien.
Outre qu'il n'en sait rien, le problĂšme c'est qu'il n'y a jamais eu un seul jour oĂč l'or n'ait rien valu. Souvenez-vous, mĂȘme en plein dĂ©sert, dĂšs que MoĂŻse a le dos tournĂ© (il s'entretient avec son dieu virtuel, "sans rĂ©alitĂ© tangible", sans sous-jacent) le peuple se dĂ©pĂȘche de se faire une idole en or et de l'adorer. Donc, justement, puisqu'on peut en faire une idole ou des bijoux, l'or ne vaudra jamais rien. Ăa ne prouve sans doute rien en ce qui concerne Bitcoin, mais ça montre la lĂ©gĂšretĂ© des dogmes Ă©conomiques, et l'aplomb effarant des grands-prĂȘtres en charge desdits dogmes...
Le jour oĂč Luther a emmĂ©nagĂ© Ă GenĂšve
Celt événement peu connu est une révélation faite en juillet 2019 par l'ineffable Jean-Marc Sylvestre expliquant avec un aplomb inimitable les raisons pour lesquelles Facebook (dont il n'est sans doute qu'usager comme vous et moi) avait choisi GenÚve pour y installer le Libra, comme Luther y avait fondé la Réforme. Ce n'est pas une simple bourde : les économistes aiment à expliquer, en se fondant sur des souvenirs trÚs approximatifs de Max Weber, que l'Allemagne réussi à cause de ses racines protestantes.
Or l'Allemagne a les mĂȘmes racines catholiques mĂ©diĂ©vales que la France, et du temps de la RFA les catholiques y Ă©taient mĂȘme majoritaires. Luther est restĂ© vivre et mourir dans sa Thuringe. En revanche les pĂšres de la rĂ©forme genevoise furent largement français : Jean Calvin, ThĂ©odore de BĂšze et Guillaume Farel. La France n'est catholique que quand cela permet des analyses au lance-pierre...
Il y a donc lieu d'y regarder Ă deux fois avant de penser que l'Histoire, bonne fille, nous sert "des coĂŻncidences dâĂ©vĂ©nements intĂ©ressantes pour comprendre les mutations de lâhumanitĂ©" pour parler comme JM Sylvestre, qui concluait son article sur de pitoyables divagations assurant que "lâĂ©glise protestante, câĂ©tait le Uber de la chrĂ©tientĂ© pour sâaffranchir du pouvoir du clergĂ©".
Le jour oĂč une tulipe a atteint le prix d'une maison
J'ai dĂ©jĂ abordĂ© le mythe de la tulipe sur ce blog, je rappelle seulement qu'il n'y a jamais eu une seule tulipe Ă©changĂ©e au prix d'une maison : il s'agissait d'un marchĂ© d'options, certes immature, mais tenu par et pour des professionnels aguerris. L'exemple mĂȘme de ceux qui n'hĂ©sitent pas Ă pontifier aujourd'hui en citant les tulipes.
Pour nous mettre en garde, avec leur bienveillance coutumiĂšre, contre notre tendance de petites gens Ă©cervelĂ©es Ă spĂ©culer sur du vent, les grands Ă©conomistes rappellent aussi que nos ancĂȘtres ont donnĂ© leurs Ă©conomies Ă l'aventurier John Law, dandy dĂ©bauchĂ© et joueur. Au passage, le gaillard fut quand mĂȘme Surintendant gĂ©nĂ©ral des Finances. Comme Madoff le maitre nageur... qui fut aussi prĂ©sident du Nasdaq. Bref les crises (et les escroqueries) semblent naĂźtre assez souvent au coeur du systĂšme pour qu'on ne les impute pas sans examen ni aux marges, ni aux simples.
Le jour oĂč l'on a reconstruit les Tuileries
Dans la vie d'un investisseur, il y a immanquablement un jour oĂč l'on vous prĂ©sente un produit astucieux (rapportant 5 Ă 10 fois le taux sans risque) et au demeurant parfaitement lĂ©gal. Un truc bien clair, genre panneaux photo-voltaĂŻques, rĂ©sidences d'Ă©tudiants, Ă©conomie sociale et sodidaire... avec quelque part LA PAROLE DE L'ETAT. Sa parole que la chose restera dĂ©ductible, que la loi ne l'interdira pas, que le sens des mots ne changera pas, etc.
Dans ces cas lĂ , je rappelle placidement que le Parlement français n'a autorisĂ© le gouvernement Ă dĂ©truire les Tuileries en 1882, soit 11 ans aprĂšs leur incendie, et alors que 5,1 millions des francs (or) avaient Ă©tĂ© mis en rĂ©serve pour leur reconstruction (techniquement possible, les dĂ©gĂąts ayant Ă©tĂ© fort limitĂ©s) que parce que Jules Ferry avait prĂ©sentĂ© la mesure comme la ââseule maniĂšre de hĂąter la reconstruction et de la rendre indispensableââ et fait la promesse de reconstruire Ă neuf. Inversement, la tour Eiffel devait ĂȘtre une installation provisoire, on le jura Ă tous ses opposants. On discuta de sa dĂ©molition mollement en 1903, et encore en 1934 quand fut entreprise la dĂ©molition de l'ancien Trocadero. La Tour et la CSG (provisoire Ă sa crĂ©ation en dĂ©cembre 1990) sont lĂ pour longtemps.
Le dernier jour des "réparations allemandes"
La dĂ©sinvolture de la puissance publique n'est pas, consolons-nous une tare franchouillarde. L'Ătat allemand, condamnĂ© en 1919 Ă payer des rĂ©parations pour avoir dĂ©truit une partie de l'Europe, a obtenu une premiĂšre renĂ©gociation (plan Dawes, 1925) puis une seconde (plan Young, 1929) puis un moratoire (1931) puis tout re-cassĂ©. Le 37Ăšme et dernier versement du plan Young (en 1988) n'a Ă©videmment jamais eu lieu, et on n'en a peu parlĂ© alors... L'Allemagne a tout de mĂȘme payĂ© le 3 octobre 2010 la derniĂšre tranche du remboursement des emprunts souscrits dans les annĂ©es 20 pour payer quelques annuitĂ©s. Depuis, comme on sait, les ministres allemands sont devenus beaucoup plus rigoureux sur le remboursement des dettes d'Etat. Grec surtout.
Le jour oĂč l'inflation a atteint un tel niveau que Hitler est arrivĂ© au pouvoir
Restons en Allemagne pour ce poncif absolu, cette erreur assidument enseignĂ©e dans nos Ă©coles : l'inflation c'est terrible. En Allemagne, il fallait une brouette de billets pour payer le pain, les gens Ă©taient Ă©cĆurĂ©s, dĂ©sespĂ©rĂ©s, alors du coup ils ont votĂ© nazi. Je pense que c'est Fritz Lang qui a bricolĂ© ce mythe, entre son premier Docteur Mabuse, le joueur de 1922 (que personne ne regarde mais que tout le monde cite) et le Testament du Docteur Mabuse de 1933, oĂč il rĂ©-interprĂšte le personnage, tout en l'assimilant visuellement au FĂŒhrer. La pĂ©riode d'hyperinflation allemande (juin 1921 - janvier 1924) correspond au premier film. L'arrivĂ©e de Hitler au pouvoir (30 janvier 1933) est concomitante du second. Entre temps il y a eu bien des choses sans rapport Ă©vident avec l'Ă©pisode prĂ©cĂ©dent. Notamment une crise d'origine boursiĂšre en 1929, un substantiel soutien du patronat et une lourde compromission de la droite avec cet aventurier rĂ©pugnant. On comprend pourquoi tant de gens prĂ©fĂšrent raconter l'histoire comme on le fait !
Le jour oĂč le GĂ©nĂ©ral du Gaulle a pris peur d'une monnaie locale
Il n'y a pas que les Ă©conomistes des banques pour inventer des mythes historiques. Les prophĂštes des monnaies locales complĂ©mentaires sont gros producteurs de gentilles histoires Ă raconter pour Ă©merveiller l'auditoire... ou leur enrober les raisons des Ă©checs. La premiĂšre MLC de France fut créée en 1956 Ă LigniĂšres-en-Berry. En tout et pour tout 50.000 francs de l'Ă©poque (largement thĂ©saurisĂ©s par des collectionneurs). Quand on en parle Ă un gars du coin (je l'ai fait, au Salon de l'Agriculture) il vous rit au nez : c'Ă©tait un grosse vantardise du maire-bistrotier local. Mais dans la littĂ©rature des MLC on va lire (ici entre autres) que " lâexpĂ©rience sâest arrĂȘtĂ©e, sous pression de lâEtat semble-t-il, qui vraisemblablement a eu peur que le systĂšme fasse des Ă©mules. Il y a assez peu dâinformation disponible sur cette expĂ©rience, le plus complet Ă©tant un article de la revue Silence, qui reprend un article de 1979." On se recopie joyeusement les uns les autres, c'est moins fatiguant que d'enquĂȘter...
Bref la Banque de France aurait tremblĂ©, le GĂ©nĂ©ral de Gaulle se serait fĂąchĂ©. La vĂ©ritĂ©, c'est que les MLC ont droit Ă toutes les complaisances de la DGFP, Ă tous les amĂ©nagements du CMF et Ă la bienveillance de tous les dĂ©putĂ©s-maires de France. Mais l'histoire est si belle ! Je l'ai entendue maintes fois, avec des variantes (selon les pays) pour expliquer toujours la mĂȘme chose : ça aurait dĂ» marcher, c'Ă©tait trop beau, "ils" l'ont tuĂ©e...
Le jour oĂč un investisseur a achetĂ© un bitcoin Ă un centime
Celui qui a achetĂ© pour une poignĂ©e de dollars de bitcoin en 2009 est aujourd'hui multi-millionnaire. On a lu cela vingt fois pour dĂ©noncer cette finance casino, si dissemblable de la bonne finance du systĂšme. Le problĂšme, c'est qu'il n'y a pas eu de cours du bitcoin en 2009 et que si les premiers exchanges datent de 2010, mĂȘme Ă la fin de 2010 (oĂč l'on avait dĂ©passĂ© le cours Ă un centime) la plupart des gens qui souhaitaient obtenir des bitcoins en France le faisaient encore de la main Ă la main. Sans doute le type qui raconte cette histoire n'a pas une idĂ©e prĂ©cise de ce dont il parle ...
La spéculation sur la tulipe en 1637 est sans doute le morceau choisi d'histoire le plus souvent invoqué par ceux qui veulent montrer la profondeur de leur ignorance concernant Bitcoin.
De Nout Wellink, ancien patron de la Banque Centrale des Pays-Bas, déclarant en 2013 que « au moins à l'époque on avait une tulipe, là vous n'aurez rien» au patron de Morgan, Jamie Dimon, répétant il y a quelques jours que le Bitcoin était « pire que les bulbes de tulipes » ils sont des centaines de pontifes à avoir assené la chose, complaisamment reprise par tous les faux profonds : il y aurait un demi-million de pages comportant les mots Bitcoin et Tulip sur Internet.
DĂšs que le cours bondit (en anglais: to leap) cette sottise fleurit. Cela doit bien dire quelque chose du monde comme il va.
La rĂ©futation a dĂ©jĂ Ă©tĂ© faite d'une comparaison trop savante pour ĂȘtre honnĂȘte : car qui se soucie vraiment de ce qui se passait Ă Amsterdam du temps des moulins et de la Compagnie des Indes Orientales?
DÚs 2013, un article de Bitcoin Magazine a critiqué formellement le parallÚle. Depuis lors, celui-ci étant réitéré par l'establishment à chaque record ou à chaque hausse sensible de Bitcoin, il devient risible: la crise de la tulipe est un événement non réitéré. Elle ne peut expliquer Bitcoin à la fois en 2013, en 2015, en 2016, en 2017. Bloomberg vient de publier un article expliquant comment Dimon se trompe.
Quoique infiniment hasardeuses, des superpositions de courbes grossiĂšrement effectuĂ©es par certaines publications ratent le point essentiel : la courbe de Bitcoin peut, elle, ĂȘtre rendue significative sur long terme une fois tracĂ©e sur une Ă©chelle semi-logarithmique oĂč la crise actuelle n'apparaĂźt pas forcĂ©ment comme la plus profonde. La loi de Metcalfe s'applique en tendance Ă Bitcoin, non aux tulipes. Accessoirement donc la courbe du prix des tulipes n'a jamais connu de nouveau pic. S'il est vrai que celui de Bitcoin peut dĂ©visser de 25% et bien plus en quelques jours (des crises d'adolescence d'un objet encore jeune ?) tous les prĂ©cĂ©dents krachs ont Ă©tĂ© gommĂ©s en quelques mois. Voyez le tableau qui pourra effrayer les coeurs mal accrochĂ©s mais qui ne ressemble pas Ă l'affaire des tulipes.
Venons-en Ă la comparaison historique et inscrivons la dans sa propre histoire.
DĂšs 2006 (avant Bitcoin!) un Ă©conomiste de l'UCLA avait rappelĂ©, dans un article publiĂ© par la revue Public Choice The tulipmania: Fact or artifact? qu'il s'agissait, en fait de fleur, d'un marronnier toujours fleuri. Le premier apport de Earl A. Thompson (1938-2010) dans cet article est de reprendre le rĂ©cit mythologique qui fonde cette histoire de tulipe, et d'en revenir Ă la rĂ©alitĂ© historique, sur fond de Guerre de Trente Ans, et Ă son contexte juridique, qui tient de la manĆuvre maladroite sur un marchĂ© immature.
L'histoire de la tulipe telle qu'on la raconte avec une assurance hautaine, n'est en rĂ©alitĂ© pas mĂȘme une fable d'Ă©conomiste. Elle provient d'un certain Charles Mackay (1787-1857) journaliste, Ă©crivain et poĂšte Ă©cossais, principalement connu pour quelques chansons et pour son livre Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds publiĂ© en 1841.
Un livre qui vise la folie de la foule (thÚme typique du siÚcle qui suit la révolution française! ) et qui sollicite largement les anecdotes utilisées. Car il ne semble pas qu'il y ait eu «folie» et moins encore « foule » dans l'affaire qui secoua un peu Amsterdam en 1637. Seulement, réputer que l'homme de la rue est idiot et dénoncer l'aveuglement des foules, c'était si élégant au 19Úme siÚcle...
Mackay n'a pas fait ce qui pourrait ĂȘtre qualifiĂ© de recherche historique critique. Il a recopiĂ© des pamphlets de religieux calvinistes qui, au 17Ăšme siĂšcle, voyaient d'un fort mĂ©chant oeil le dĂ©veloppement de l'Ă©conomie de marchĂ©. Au passage, cela va Ă l'encontre d'un autre poncif, celui qui oppose le protestantisme capitaliste au catholicisme ennemi de l'argent. Le discours moral contre cette spĂ©culation inspira Breughel le Jeune qui dans sa Satire de la Tulipomania peinte en 1640 reprĂ©senta les acheteurs de tulipes comme des singes. Une mĂ©taphore que les bitcoineurs n'ont pas encore eue Ă endurer...
Que s'est-il réellement passé ? La spéculation fut loin de ne porter que sur la tulipe. Si c'est celle-ci que les prédicateurs calvinistes, et Mackay à leur suite, ont cru devoir immortaliser, c'est que la focalisation sur cet objet marginal leur permettait de ne pas dénoncer la spéculation en soi, qui portait tout aussi bien sur le blé. On retrouve cela aujourd'hui dans un discours dénonçant la spéculation sur Bitcoin tenu fort doctement par des gens qui trafiquent de tout du soir au matin.
De mĂȘme l'emballement de 1637 fut loin d'ĂȘtre le fait de « la foule » comme le dit Mackay en suivant son idĂ©e et non les faits. Il fut tout au contraire bien circonscrit dans un milieu de marchands avisĂ©s. A partir de 1634, les Français s'Ă©taient mis Ă aimer les tulipes et Ă en commander beaucoup. PlantĂ©es Ă l'automne, les fleurs n'Ă©taient livrables qu'au printemps. Ceci favorisa fort naturellement l'apparition d'un marchĂ© d'options, lesquelles Ă©taient Ă l'Ă©poque fort simples : versement d'une prime donnant le droit (non l'obligation) d'acheter Ă terme Ă prix fixĂ©. C'est ce marchĂ© qui s'est emballĂ©, avec une hausse du sous-jacent de l'ordre de 5900%, jusqu'Ă son Ă©clatement le 6 fĂ©vrier 1637.
Il n'y a pas eu de « crise financiĂšre » contrairement Ă ce qui se rĂ©pĂšte par copier-coller. Personne n'Ă©tait tenu de lever les options. Je cite l'Ă©tude de Thompson : la crise fut «an artifact created by an implicit conversion of ordinary futures contracts into option contracts in an imperfectly successful attempt by Dutch futures buyers and public officials to bail themselves out of previously incurred speculative losses in the impressively price-efficient, fundamentally driven, market for Dutch tulip contracts (...). The âtulipmaniaâ was simply a period during which the prices in futures contracts had been legally, albeit temporarily, converted into options exercise prices».
Le plus drÎle, c'est qu'il revint en effet au pouvoir politique de clore l'incident. Une chose que nul n'aime évoquer, mais qui ne fut pas une exception dans la riche histoire des marchés officiels.
Allez... une petite scÚne culte bien française pour oublier Amsterdam et ses tulipes : Le sucre (1978) avec ici Claude Piéplu, Gérard Depardieu et Jean Carmet. Une histoire vraie (1974) sans le moindre soupçon de cryptographie, mais avec des cours multipliés par 50 sur un marché réglementé...
MalsĂ©ant de rappeler cette vieille histoire ? Si Bitcoin s'effondrait, l'Ătat ne paierait rien. Pas de « risque systĂ©mique ». VoilĂ une diffĂ©rence notable avec toutes les tulipes, sucres, subprimes et autres spĂ©culations nĂ©es au cĆur du systĂšme et non en ses marges ou dans des cercles alternatifs.
Je ne voudrais pas en rester lĂ . Quelque comiques que soient les menaces du patron de Morgan promettant de virer ses traders s'ils touchent Ă Bitcoin alors mĂȘme que sa banque s'affiche parmi les plus gros acheteurs d'Exchange Traded Notes sur Bitcoin (lire ici) et dĂ©pose demande sur demande pour breveter par petits bouts la blockchain (qui ne lui appartient point) et forger un bitcoin-privĂ©, ses gesticulations ne disent rien de plus que ce que chacun sait dĂ©jĂ de ces gens-lĂ .
Sans doute ont-ils lu l'étude de Earl Thompson, suivi sa démonstration historique, compris les explications mathématiques sur l'évolution du prix des options de tulipes. Ils ne sont pas (tous) grossiÚrement incultes. Là n'est pas le problÚme.
Ce qui est bien plus Ă©coeurant, c'est que leur « Sermon sur la Tulipe » devrait viser au cĆur le capitalisme contemporain bien davantage que Bitcoin.
Dans son livre publiĂ© en 2013 Le trĂ©sor Perdu de la Finance Folle, Jean-Joseph Goux revient sur ce qu'il avait prĂ©alablement appelĂ© « l'esthĂ©tisation de l'Ă©conomie politique », ou la « frivolitĂ© de la valeur » au siĂšcle des LumiĂšres, annonçant selon lui le capitalisme post-moderne oĂč la subjectivitĂ© du consommateur est la source prĂ©dominante du prix.
Conte pour conte, celui de Voltaire intitulĂ© justement Le monde comme il va est bien plus digne d'intĂ©rĂȘt que celui forgĂ© par Mackay sous des oripeaux d'histoire Ă©conomique. On y voit comment, dans une ville imaginaire qui ne peut ĂȘtre que Paris, le visiteur achĂšte tout ce qu'il lui plait « beaucoup plus cher que ce qu'il valait » Ă un marchand parfaitement honnĂȘte, cependant, puisqu'il lui rend plus tard la bourse qu'il avait oubliĂ© par mĂ©garde. Ăcoutons donc plutĂŽt le marchand de colifichets du conte de Voltaire: « Si dans six mois vous voulez le revendre, vous n'en aurez pas mĂȘme ce dixiĂšme. Mais rien n'est plus juste ; c'est la fantaisie des hommes qui met le prix Ă ces choses frivoles ».
De sorte que la grande question, en matiĂšre de tulipes, pourrait bien s'Ă©noncer de la façon suivante : l'iPhone X, mĂȘme dotĂ© de 256 Go, vaut-il rĂ©ellement 0,42 bitcoin ? La Rolex Oyster Perpetual Date en acier vaut-elle bien 1 bitcoin ? Le sac HermĂšs Kelly de 30 cm vaut-il vraiment 1,34 bitcoin ?
Non, bien sûr? Eh bien les prix vont baisser. En bitcoin.
De qui se moque-t-on ici ? De nous tous, mĂȘme de ceux qui ont « ratĂ© leur vie » comme disait Monsieur SĂ©guela et n'ont pas accĂšs Ă ce demi-luxe. Nous sommes maintenant dans un monde oĂč les pĂątes Ă tartiner sont en Ă©dition limitĂ©e, oĂč les bouteilles de soda ont des sĂ©ries collectors, de façon Ă ce que rien ne soit reliĂ© Ă une valeur d'usage mesurable, mais que tout soit tulipe dans nos supermarchĂ©s de pĂ©riphĂ©rie urbaine.
J'ai Ă©vitĂ© jusqu'ici le jeu de mots sur bulle et bulbe, je ne rĂ©site pas au plaisir de suggĂ©rer cette rĂ©ponse aux prophĂštes Ă tulipes: « mĂȘlez vous de vos oignons, nous prenons soin des nĂŽtres ».
Pour aller plus loin sur les tulipes et sur Bitcoin :
Quelques choses amusantes sur la spéculation (hors tulipes) :
Le récit de la Tulipe le plus indécent : On le doit à l'indécrottable Jean-Marc Daniel, qui avait déjà usé d'une référence historique au Monneron de façon tout à fait grotesque et qui se transforme lentement en historien de bistrot. Le coup de la salade : on dirait du vécu ! En revanche le pauvre Newton , récupéré dans un dictionnaire de citation j'imagine, n'a pas perdu un kopeck sur la tulipe en 1637, mais sur la South Sea en 1720. Bref un placement boursier. Et encore semble-t-il que cette histoire aussi soit largement "sur-vendue", comme je le suggÚre dans mon commentaire en bas du billet suivant, consacré aux histoires des économistes...
(Questions impériales sur Satoshi - II)
Le colonel Chabert dĂ©jĂ Ă©voquĂ© ici pour Ă©voquer l'impossible retour de Satoshi fait lui-mĂȘme signe vers un autre revenant, d'un tout autre poids historique : Quand je pense que NapolĂ©on est Ă Sainte- HĂ©lĂšne, tout ici-bas mâest indiffĂ©rent dit-il.
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Or l'Empereur, lui, avait déjà réussi un premier retour : le 1er mars 1815, il débarqua à Golfe Juan, revenant de l'ile d'Elbe aprÚs 10 mois d'absence et il fut "reconnu" immédiatement. Balzac, encore, fait dire à son Médecin de campagne : Avant lui, jamais un homme avait-il pris d'empire rien qu'en montrant son chapeau ? Bonne question... Ce vol de l'Aigle fit longtemps espérer par ses partisans un nouveau prodige.
Ce miracle d'un nouveau retour aprĂšs une Ă©vasion rocambolesque de Sainte-HĂ©lĂšne Ă laquelle NapolĂ©on semble s'ĂȘtre toujours refusĂ© (*), certains romanciers l'ont imaginĂ©. Simon Leys (1986), tout en supposant que l'empereur revient vivant en France, intitule tout de mĂȘme le sien "La mort de NapolĂ©on" et il n'est pas sans rapport avec ce qui peut ĂȘtre la situation d'un gĂ©nie inconnu comme Satoshi : l'impossibilitĂ© non seulement de "revenir", mais plus radicalement d'ĂȘtre soi-mĂȘme.
Comme il ressemblait vaguement Ă lâEmpereur, les matelots lâavaient surnommĂ© NapolĂ©on. Aussi, pour la commoditĂ© du rĂ©cit, ne lâappellerons-nous pas autrement. Et dâailleurs, câĂ©tait NapolĂ©on. (...) Seul le maĂźtre d'Ă©quipage dĂ©sapprouvait cette appellation. Que l'on associĂąt le nom de son dieu Ă ce petit homme laid avec son ventre enflĂ© et ses jambes grĂȘles, lui paraissait sacrilĂšge.
Il est vrai que le portrait fait de lui par un anglais en 1820 laisse envisager combien peu reconnaissable aurait pu ĂȘtre l'enfant prodigue de la gloire aprĂšs quelques annĂ©es de pourissoir tropical.
Mais l'auteur vise au coeur, prĂ©sentant NapolĂ©on Ă©tranger Ă lui-mĂȘme sur le bateau de son Ă©vasion : Entre le personnage qu'il avait dĂ©pouillĂ© et celui qu'il n'avait pas encore créé, il n'Ă©tait temporairement personne. DĂ©barquĂ© Ă Anvers il ne reconnut pas mĂȘme le bassin NapolĂ©on qu'il avait inaugurĂ© en personne dix ans plus tĂŽt. Ă Waterloo il a le sentiment d'ĂȘtre lĂ pour la premiĂšre fois. Ă Paris le voici errant, recueilli comme vieux soldat par de vieux soldats, tous nostalgiques de l'empire. Et un jour la terrible nouvelle arrive. Sur la petite Ăźle lointaine, l'empereur (son sosie, donc) vient de mourir. Tout le monde pleure autour de lui. Lui est foudroyĂ©, sa destinĂ©e devenait posthume.
Voici maintenant qu'un obscur sous-officier, rtien qu'en mourant sottement sur un rocher dĂ©sert Ă l'autre bout du monde, avait rĂ©ussi Ă dresser sur son chemin le rival le plus formidable et le plus inattendu qu'on puisse concevoir : lui-mĂȘme !
S'il revenait Satoshi n'aurait-il pas Ă se battre contre Satoshi lui-mĂȘme?
Le NapolĂ©on de Leys est vrai, extrĂȘmement crĂ©dible. Et pourtant il "se reconstruit" (ce mot que Jean-Paul Kauffmann dĂ©teste) ... comme marchand de melons. Le personnage de l'empereur est dĂ©sormais largement occupĂ© par les fous. Une visite Ă l'asile l'en convainc : une malheureuse Ă©pave prĂ©sentait une image mille fois plus fidĂšle, plus digne et plus convaincante de son modĂšle que l'improbable fruitier chauve qui, assis Ă ses cĂŽtĂ©s, l'examinait avec stupeur.
Napoléon vieillit : chaque fois qu'il se rendait chez le barbier, il mesurait dans le double miroir avec une fascination hypnotisée l'effacement progressif de ses traits originaux, petit à petit supplantés par ceux d'un inconnu qu'il méprisait, qu'il haïssait - et qui lui inspirait une horreur grandissante. C'est ce que peut suggérer la toile de James Sant La derniÚre phase (1900) récemment présentée au public lors de l'exposition Napoléon à Sainte-HélÚne au Musée de l'Armée.
Jusqu'oĂč peut-on comparer Satoshi Nakamoto Ă NapolĂ©on Bonaparte ? Au plan psychologique, nul n'en sait rien. Quant Ă l'amour des mathĂ©matiques, il est patent chez les deux hommes (*). C'est au regard d'une forme particuliĂšre de gĂ©nie, qu'il y a, me semble-t-il, chez l'inconnu de 2008 une suretĂ© du regard, une capacitĂ© d'agencer de maniĂšre proprement lumineuse des facteurs de nouveautĂ© rĂ©volutionnaires avec des Ă©lĂ©ments prĂ©-existants (d'ancien rĂ©gime) que l'on retrouve chez le Premier Consul. Enfin c'est surtout dans l'optique d'un Hegel ou d'un Marx qu'il me paraĂźt que la comparaison est permise.
Pour Hegel(*), NapolĂ©on est l'instrument de l'Absolu sur le théùtre du monde, NapolĂ©on, en entrant Ă IĂ©na l'Ă©pĂ©e en main le jour oĂč le philosophe achĂšve sa PhĂ©nomĂ©nologie de l'Esprit, devient le hĂ©ros de l'histoire moderne. Je ne crois pas forcer le trait en le retrouvant chez Satoshi. Il s'empare d'une citadelle, celle de la monnaie, achevant un mouvement multisĂ©culaire de libĂ©ration de l'homme des corps intermĂ©diaires, des liens et des autoritĂ©s. Le P2P, c'est l'Absolu du 21Ăšme siĂšcle.
Renversant l'idĂ©alisme hĂ©gĂ©lien tout en conservant sa dialectique historique, Karl Marx ne voit en NapolĂ©on ni l'empereur romain du sacre ni le dieu de la guerre mais le gĂ©nie qui va permettre l'Ă©closion de la sociĂ©tĂ© bourgeoise moderne en France et sur une bonne part du continent. Il reviendra Ă d'autres de dire, de mĂȘme, ce qu'aura Ă©tĂ© rĂ©ellement le travail historique de Satoshi Nakamoto.
Mais quand le travail est accompli, l'histoire se passe assez bien des grands hommes. En 1791, le lieutenant corse de 22 ans l'avait déjà noté : les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siÚcle. PlutÎt que de pourrir en victime de ses ennemis, autant faire comme Satoshi et move on to other things.
Pour aller plus loin :
( Questions impériales sur Satoshi - I)
Satoshi Nakamoto est une Ă©nigme et le demeurera peut-ĂȘtre. Je n'ai pas l'intention d'ajouter ici mes hypothĂšses personnelles Ă la longue suite de celles qui ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© formulĂ©es (voir sur le site bitcoin.fr). Pour moi, son mystĂšre qui anime bien des conversations dans la communautĂ© (qui est-il, ou qui sont-ils ? que pense-t-il de tel ou tel problĂšme ? que va devenir son magot ? ) est consubstantiel au bitcoin, si du moins comme l'Ă©crit quelque part Hegel, la vĂ©ritĂ© n'est pas comme une monnaie qui, telle qu'elle est frappĂ©e, est prĂȘte Ă ĂȘtre dĂ©pensĂ©e et encaissĂ©e. La vĂ©ritĂ© contient de la vie, da la souffrance et de la mort.
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Je ne peux donc partager entiĂšrement le point de vue purement technicien de Peter Todd selon lequel lâidentitĂ© de Satoshi est simplement une curiositĂ© historique.
L'apparition épisodique d'un prétendant est une chose qui ne peut qu'amuser l'historien comme elle stimule le romancier et intéresse le psychologue.
Des quatre faux tsars Dimitri successifs à la bonne dizaine de faux Dauphins du Temple, on ne manque pas de références en la matiÚre. Chacune de ces histoires témoigne de la conjonction de trois facteurs : un événement historique mystérieux, inouï ou scandaleux, l'existence d'un désordre mental individuel et une situation d'incertitude politique collective. Il n'est pas question de les rappeler ici, mais seulement de souligner la ressemblance frappante avec ce que nous voyons autour des "prétendants" Satoshi et de leur interférence dans les problÚmes de gouvernance du bitcoin.
Une chose, nĂ©anmoins m'Ă©tonne toujours. Pour soutenir (rarement) comme pour rĂ©futer (le plus souvent) tel ou tel prĂ©tendant, la plupart de mes amis se forgent implicitement l'image parachronique d'un Satoshi qui serait aujourd'hui le mĂȘme qu'en 2008. On compare la langue, le style, la dĂ©marche du prĂ©tendant aux traces, bien rares de surcroĂźt, laissĂ©es par le disparu. Comme si le temps n'avait pas passĂ© sur lui autant que sur nous.
Il y a un héros de roman qui est l'archétype de cette situation, c'est le Colonel Chabert de Balzac. Cet enfant trouvé dont une révolution a fait un soldat, un héros, Grand Officier de la Légion d'Honneur, disparaßt de l'histoire dans le tumulte d'une bataille terrible (Eylau, 8 février 1807) et réapparaßt à Paris deux ans aprÚs Waterloo, alors qu'il est officiellement mort.
C'est un hĂ©ros dĂ©possĂ©dĂ©, Ă©mouvant, mais assez lucide. Un roi goutteux a remplacĂ© son empereur, un aristocrate l'a remplacĂ© dans le lit de sa femme, la sociĂ©tĂ© a changĂ©, il ne la reconnait pas davantage qu'elle ne le reconnait lui-mĂȘme.
Au terme de ses efforts, il prend, dit Balzac, la résolution de rester mort. Le roman de Balzac nous donne finalement des clés pour tenter de comprendre la situation, que Satoshi soit l'un des prétendants connus, ou bien qu'il soit tout autre et reste caché.
Tant qu'il prĂ©tend Ă ĂȘtre reconnu, Chabert est traitĂ© de fou. On voit bien qu'une partie des critiques contre les prĂ©tendants Satoshi vise la qualitĂ© de leur Ă©tat mental. Comme si un hĂ©ros (de guerre ou de science) Ă©tait un homme ordinaire et comme si pareille situation ne devait pas le rendre plus Ă©trange encore qu'il ne l'Ă©tait de nature!
â Jâirai, sâĂ©cria-t-il, au pied de la colonne de la place VendĂŽme, je crierai lĂ : « Je suis le colonel Chabert qui a enfoncĂ© le grand carrĂ© des Russes Ă Eylau ! » Le bronze, lui ! me reconnaĂźtra.
â Et lâon vous mettra sans doute Ă Charenton lui rĂ©pond l'un des rares personnages honnĂȘte et qui croit en ses dires.
Chabert finalement renonce. A vrai dire, il a renoncĂ© depuis longtemps, il n'a cessĂ© de renoncer depuis dix ans : je fus convaincu de lâimpossibilitĂ© de ma propre aventure, je devins triste, rĂ©signĂ©, tranquille, et renonçai. On me dira que certains prĂ©tendants ne sont ni rĂ©signĂ©s ni tranquilles ? Mais Ă©coutons Craig Wright, et convenons, au moins, qu'il parle comme un hĂ©ros balzacien (bien sĂ»r il y a aussi des escrocs chez Balzac) : Je suis dĂ©solĂ©. Je croyais que je pouvais le faire. Je croyais que je pouvais mettre les annĂ©es dâanonymat et de dissimulation derriĂšre moi. Mais, Ă mesure que les Ă©vĂ©nements de la semaine se sont dĂ©roulĂ©s et alors que je me prĂ©parais Ă publier la preuve que jâavais accĂšs aux premiĂšres clĂ©s, jâai flanchĂ©. Je nâai pas le courage. Je ne peux pas. C'est Ă peu prĂšs le trajet de Chabert !
Le temps change tout ; ce qui est intime, ce qui est social, ce qui est politique. Le colonel avait connu la comtesse de lâEmpire, il revoyait une comtesse de la Restauration dit Balzac pour Ă©voquer l'Ă©pouse de Chabert.
Que doit penser Satoshi ? Huit ans aprÚs la grande crise, les banques n'ont jamais été aussi puissantes. Goldman Sachs, qui peut aussi facilement mettre à genoux un peuple que recruter un commissaire européen, développe sa blockchain sans bitcoin, dépose des brevets. Le monde ne bruisse que d'une forme précise de "technologie blockchain", celle qu'il sera possible de transformer en jeu de société.
Un point central du roman est que Chabert semble pourtant tenir davantage Ă sa femme et Ă son honneur qu'Ă son trĂ©sor. Il vaut mieux avoir du luxe dans ses sentiments que sur ses habits. Ce qui ramĂšne au million de bitcoins de Satoshi Nakamoto, trĂ©sor interdit ou abandonnĂ©, peut-ĂȘtre perdu, et qui alimente tant de spĂ©culations.
Il y a un homme qui se passionne pour Chabert, c'est Jean-Paul Kauffmann. Glissons, puisqu'il dĂ©teste que l'on en parle, sur son statut d'otage (durant 3 ans, au Liban) et disons que, selon JĂ©rĂŽme Garcin, sa singuliĂšre bibliographie ressemble dĂ©sormais Ă un long traitĂ© de la fuite, Ă un prĂ©cis de disparition dans des lieux sinistres et carcĂ©raux oĂč le temps sâest arrĂȘtĂ© et les portables ne passent plus. Lui-mĂȘme, dans son dernier livre, Ă©crit : je ne suis pas devenu meilleur, simplement plus vivant et plus loin je ne me suis pas reconstruit Ă l'identique.
Dans ce livre, Outre-terre, il se promĂšne sur le champ de bataille d'Eylau en songeant Ă Chabert. Il est plus facile de s'identifier Ă lui qu'au PĂšre Goriot ou Ă EugĂ©nie Grandet. Chacun peut y chercher, Ă travers son histoire personnelle, des traces de ses propres heurts, de ses arrachements, de ses phobies. Chabert est la figure de l'absent, du disparu, du gĂȘneur.
De mĂȘme Satoshi disparu, fantomatique, ne devient-il pas, peu Ă peu, lui aussi une forme de menace ?
Pour aller plus loin :
Lors dâun colloque Ă lâAssemblĂ©e Nationale, on mâavait demandĂ© de rĂ©pondre Ă la question : Pourquoi, achĂšte-t-on des bitcoins ? Est-ce la confiance qui mobilise les bitcoineurs ou plus simplement une analyse rationnelle du risque au regard des gains escomptĂ©s ?
Jâavais rĂ©pondu quâil y avait bien des raisons, au delĂ de lâintĂ©rĂȘt, pour dĂ©sirer dĂ©tenir du bitcoin. Le bitcoin nâest pas intĂ©ressant, il est passionnant, et pour au moins trois raisons : la dimension ludique et communautaire, l'Ă©merveillement technologique et le projet politique.
Quand jâen vins au projet politique, je dus avouer quâil Ă©tait difficile Ă prĂ©senter simplement. Je jugeais un peu dur, dans ce temple de nos institutions nationales, dâaller clamer « no borders no banks » et me contentai donc de rappeler que le cĆur du projet dâune monnaie dĂ©centralisĂ©e câĂ©tait la libertĂ© du cyberespace, mais en prĂ©cisant «au double sens dâabsence de contrĂŽle et de rĂ©pression, mais aussi de fluiditĂ©, dâinstantanĂ©itĂ©, de partage et de confiance ». Façon de dire que ce n'Ă©tait pas forcĂ©ment ce que, depuis les Augustes romains, les politiques entendent volontiers par LibertĂ©.
Or pendant ce temps, un artiste contemporain que jâai dĂ©jĂ Ă©voquĂ© ici abordait lui aussi la chose Ă sa façon. Youl a dĂ©jĂ revisitĂ©, Ă la demande de clients bitcoineurs, la CĂšne de Vinci et les Joueurs de Carte de CĂ©zanne. A chaque fois je suis Ă©tonnĂ© de la pertinence de ses intuitions, et jâĂ©change volontiers avec lui.
Un de ses clients venait de lui commander une toile inspirĂ©e de la cultissime LibertĂ© guidant le Peuple dâEugĂšne Delacroix que le Cercle du Coin avait, presque en mĂȘme temps, adoptĂ©e comme illustration de son communiquĂ© de presse « pas de rĂ©volution Blockchain sans Bitcoin ».
Songeant Ă cela durant que je parlais, je me demandais si ce n'Ă©tait pas un choix trivial, voire fĂącheux. La libertĂ© figure sur des monnaies depuis le temps de Rome, et ce mĂȘme tableau, passablement sagouinĂ©, avait jadis servi Ă illustrer un billet de 100 francs créé en 1978 et qui circula jusquâĂ la fin du siĂšcle. Je me gardai bien dâĂ©voquer tout cela devant tant dâofficiels et me promis dây revenir pour mes lecteurs.
Depuis mon billet sur sa CÚne, Youl me fait l'amittié de me montrer certaines étapes de son travail.
Disons dâabord un mot sur Delacroix : un peintre non-acadĂ©mique mais non-rĂ©volutionnaire, plutĂŽt admirateur de NapolĂ©on. Il nâa pas participĂ© Ă lâinsurrection de 1830. Et pourtant on voit partout son tableau comme illustration de cette rĂ©volte et des suivantes, voire pour illustrer « les MisĂ©rables » (avec le petit Gavroche) alors quâen fait câest sans doute Hugo qui sâest inspirĂ© du peintre, bien des annĂ©es plus tard, pour Ă©crire le rĂ©cit dâune insurrection rĂ©publicaine de 1832, qui fut durement rĂ©primĂ©e par le rĂ©gime Ă©tabli deux ans plus tĂŽt.
La toile de Delacroix cĂ©lĂšbre en effet les « trois glorieuses » journĂ©es du 27, 28 et 29 juillet 1830 au cours desquelles la foule de Paris (bourgeois et ouvriers rĂ©unis) renversĂšrent la monarchie « de droit divin » du dernier des frĂšres de Louis XVI. Mais la haute-bourgeoisie et sa presse ne voulaient ni de la RĂ©publique parce quâelle Ă©tait perçue comme un facteur de dĂ©sordre social, ni du fils de NapolĂ©on, parce que lâempire aurait hĂ©rissĂ© les puissances Ă©trangĂšres. On dĂ©cida donc de placer sur le trĂŽne le cousin du roi renversĂ©, Louis-Philippe et l'on fut bien heureux d'une solution finalement dĂ©nuĂ©e de toute lĂ©gitimitĂ© : Louis-Philippe n'Ă©tait pas le successeur lĂ©gitime, son pĂšre avait votĂ© l'abolition de la monarchie et la mort du roi, et aucun suffrage populaire ne vint jamais conforter ce rĂ©gime bĂątard. On est bien loin des sentiments quâinspire aujourd'hui l'icĂŽne de Delacroix.
Cette Liberté illustre ainsi une révolution confisquée. Voilà justement quelque chose que les bitcoineurs peuvent parfois ressentir lors de certaines conférences sur la révolution Blockchain...
Le peintre a peint sa toile cĂ©lĂšbre plusieurs mois plus tard, quand les « trois glorieuses » ont accouchĂ© dâun rĂ©gime d'oligarchie financiĂšre et de haute-bourgeois. Sa LibertĂ© tient un peu de la dĂ©esse antique, mais elle tient aussi de Marianne, fille du peuple Ă peau brune. Quand les critiques virent le tableau, ils le trouvĂšrent grossier, ils protestĂšrent que Delacroix dĂ©shonorait la glorieuse rĂ©volution de juillet en la peignant avec des teintes dâordures. Or, de la glorieuse rĂ©volution, il ne restait dĂ©jĂ que ce qui est au sommet de la pyramide sur laquelle est construit l'agencement de ce tableau: le drapeau. Les visiteurs du Louvre le reconnaissent comme celui de la France mais en 1830 il Ă©tait encore celui de Valmy et d'Austerlitz, tout juste adoptĂ© par le nouveau rĂ©gime.
La "rĂ©volution" consista en effet Ă changer le drapeau, tandis que le nouveau roi se couchait dans les draps de l'ancien, et que ses prĂ©fets et ses gendarmes maintenaient partout le mĂȘme ordre. Delacroix a-t-il voulu rappeler que le rĂ©gime dĂ©jĂ embourgeoisĂ© qui Ă©tait nĂ© de lâĂ©vĂ©nement de 1830 nâavait sa lĂ©gitimitĂ© (et sa limite?) que dans la violence? Les soldats qui tirĂšrent sur les insurgĂ©s de 1830 firent la mĂȘme besogne au service du nouveau rĂ©gime.
Il y a un goût trÚs amer dans cette Liberté. Il suffit de songer que la toile reprend ostensiblement la composition du Radeau de la Méduse (1819), l'histoire d'une catastrophe..
Maintenant, quâallait faire Youl ?
Le drapeau orange n'est pas une surprise, mĂȘme si la couleur n'apparaĂźt pas sur les premiĂšres Ă©bauches. Et autour de la LibertĂ© on s'attend Ă voir une reprĂ©sentation mĂ©taphorique des forces et des mĂ©tiers Ă lâoeuvre dans la rĂ©volution de la dĂ©centralisation : dĂ©veloppeurs, cryptologues, hackers, bloggers. Bien sĂ»r Youl met aux mains des Ă©meutiers des pics, symboles transparents du travail des mineurs.
La difficultĂ©, câest que la toile de Delacroix, câest fondamentalement (d'aprĂšs le peintre lui-mĂȘme) une barricade. Il y a eu des morts en juillet 1830. Pas des milliers, mais assez pour couvrir de leurs noms la colonne de la Bastille qui commĂ©more cela. Dieu merci, l'apparition du bitcoin nâa pas encore fait de morts (sauf des coupables : KarplelĂšs and Co), mais on peut dire que certains aujourdâhui souffrent, voire meurent, du fait des monnaies-dettes. Youl n'a pas Ă©ludĂ© cette dimension. Le sol reste jonchĂ© de corps sacrifiĂ©s.
Le « vieux monde » n'a guÚre sa place sur la toile de Delacroix. Les tours de Notre Dame, sur lesquelles flotte un minuscule drapeau tricolore, situent discrÚtement l'action dans la cité de toutes les révolutions et font sans doute une allusion au caractÚre trÚs catholique du roi renversé. La BCE prend cette place dans le fonds de la toile de Youl, décor un peu stérile et symbole d'un systÚme lointain.
C'est le moment de regarder la mĂȘme LibertĂ© quand elle ornait un billet de banque centrale.
Les plus anciens se souviennent des rumeurs (généralement invérifiables) assurant que tel ou tel pays refusait de laisser circuler cette coupure pour son indécence supposée. Nul ne semblait s'offusquer que cette liberté n'eût point de monument à prendre d'assaut ni d'émeutier à entraßner si ce n'est un enfant unique, en quoi je pense voir une auto-célébration de la génération 68. Comme sur la piÚce romaine, c'est une Liberté sans contenu conceptuel qui guide un peuple sans remise en cause vers un avenir sans changement. On ne peut que songer, devant cette récupération d'une Liberté révolutionnaire recyclée en symbole patriotique à l'étrange transformation qui ferait de la technologie de Satoshi un instrument à alléger les charges des banques.
Au fait, qu'est-ce qui provoqua la révolution de 1830 ? Des ordonnances prétendant réduire la liberté d'expression et restreindre le droit des électeurs. Tiens, tiens...
Allez ! Voici le tableau de Youl terminé. Avec un tel drapeau il devrait conserver sa force révolutionnaire ! Bravo !
Pour aller plus loin :
(cet article a été traduit en chinois)
à la Conférence « Blockchain : disruption et opportunités » tenue le 24 mars à l'Assemblée nationale, on m'avait demandé une brÚve mise en perspective de la notion de confiance, notamment à travers la figure de Nicolas Oresme.
Que peut encore avoir Ă nous dire de ce que nous observons aujourdâhui, un moine normand que l'on a parfois dĂ©crit comme l'Einstein du 14 Ăšme siĂšcle et dont les financiers seuls se souviennent qu'il estimait que la monnaie est l'affaire des marchands ? De cet Ă©rudit, Ă©conomiste, mathĂ©maticien et traducteur d'Aristote, chez qui l'on trouve avec des siĂšcles d'avance des principes qui seront ceux de Gresham, de Turgot, d'Adam Smith ou de Jean-Baptiste Say, il arrive aujourd'hui que se rĂ©clament ceux qui aspirent au retour d'une "monnaie valeur" (mĂȘme si Oresme ne confondait pas la monnaie et la richesse!). J'ai donc pensĂ© que l'idĂ©e de partir d'Oresme pour introduire une rĂ©flexion autour du bitcoin Ă©tait bonne, mais pour aller oĂč ?
Voici le texte (un peu remanié et completé) de mon intervention.
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En apparence Oresme nâa pas grandâchose Ă nous dire. Il a vĂ©cu plus de 70 mutations monĂ©taires, qui ont fait perdre 50% de sa valeur Ă la monnaie mĂ©tallique. Ceux qui ont moins de 50 ans, en France, nâont rien connu de comparable et franchement ça se sent parfois un peu dans leurs commentaires.
Oresme, en bon aristotĂ©licien, rĂ©prouve lâintĂ©rĂȘt sur lâargent, qui est le dangereux fondement de nos monnaies actuelles, mais il conteste aussi le droit de lâEtat sur la monnaie, droit qui est remis en cause avec le Bitcoin.
La monnaie, nous dit Oresme, n'est pas la propriĂ©tĂ© du prince. Elle appartient Ă ceux qui la gagnent, Ă la collectivitĂ© de ses utilisateurs, qui seule peut en dĂ©finir le statut. Mais ne nous y trompons pas : quand Oresme dit que la monnaie est affaire de marchands il parle de bonne monnaie. Il aurait peut-ĂȘtre approuvĂ© lâindĂ©pendance de la BCE, certainement pas le Quantitative Easing car la monnaie ne se peut faire par alkemie.
Pour Oresme, la confiance est confiance dans la valeur autant que dans lâĂ©change. Aujourdâhui on confond les deux choses, assez frauduleusement.
Je dois donc revenir sur la prĂ©sentation qui est gĂ©nĂ©ralement faite de la confiance comme naturellement suscitĂ©e et entretenue par une institution tierce et centralisĂ©e. Je crois que câest simplement faux. Les hommes se font dâabord confiance lâun Ă lâautre, entre frĂšres, amis, voisins. La premiĂšre forme de monnaie-dette chacun la connait : au cafĂ© on ne partage pas, on dit « je te revaudrai ça ». Je suis de ceux qui pensent que la monnaie nâa pas dâorigine prĂ©cise et quâelle est, comme le langage lui-mĂȘme, (confĂšre lâexpression sur parole) un Ă©lĂ©ment constitutif de notre humanitĂ©.
Il suffit de rappeler que les mots confiance et confidence ont les mĂȘmes racines latines pour voir que la confiance est chose intime. La confiance (au delĂ du premier cercle) est historiquement de nature ethnique ou religieuse. Voyez le rĂŽle que les liens familiaux et religieux jouent traditionnellement dans certaines communautĂ©s de marchands (lombards, juifs, ismaĂ©liens, gujaratis) et sur certains marchĂ©s comme celui du diamant.
Or la puissance publique nâest pas de nature intime, ethnique ou religieuse. LâidĂ©e quâelle soit le fondement de la confiance dans la monnaie est, au mieux, une mythologie destinĂ©e Ă faire de nĂ©cessitĂ© vertu.
Lâassignat qui annonce la terreur (laquelle avait manquĂ© au systĂšme de Law) nâa aucun fondement rĂ©publicain. Il tient bien plus du despotisme de Catherine II, qui sâinspirait dâIvan Possochkov, un Ă©conomiste du temps de Pierre-le-Grand qui disait crument que la matiĂšre dont la piĂšce est faite importe peu et que la volontĂ© de lâempereur serait dâattribuer la mĂȘme valeur Ă un morceau de cuir ou Ă une feuille de papier, elle suffirait.
La confiance dans cette monnaie d'Ătat est sans cesse invoquĂ©e. Mais du fait de son cours forcĂ© elle est parfaitement invĂ©rifiable et souvent fort mince. Toute personne qui a fait un an dâĂ©tudes dâhistoire sait que le petit Ă©pargnant finit toujours grugĂ©. Nos concitoyens ont lu que les banques Ă©taient fragiles, ils soupçonnent que les garanties des dĂ©pĂŽts sont illusoires, et ils ont entendu un ministre plutĂŽt pondĂ©rĂ© leur dire que la France est en faillite. Les plus informĂ©s ont compris ce que chypriation et rĂ©solution bancaire veulent dire.
Ce qui donne son efficacitĂ©, sa valeur, Ă la monnaie officielle ce nâest pas du tout ma confiance ou celle de lâĂ©picier, comme le dit la bibliothĂšque rose de lâĂ©conomie, câest le percepteur qui exige cette monnaie et lâaccepte au nominal. Le fisc (autant et plus que le commerce) est la raison dâĂȘtre et le vrai fondement de la monnaie rĂ©galienne. Contre le moine Oresme, câest donc JĂ©sus qui a raison quand il parle du « denier de CĂ©sar ».
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Quand lâĂ©vangile Ă©crit áŒÏÏÎŽÎżÏΔ ÎżáœÎœ Ïᜰ ÎαίÏαÏÎżÏ ÎαίÏαÏÎč, comprenons quâil faut payer ses impĂŽts Ă lâEtat mais placer sa confiance dans la sociĂ©tĂ©.
Cependant, en matiĂšre dâagencement de la sociĂ©tĂ© face aux Etats, nous sommes moins dans un « moment social » ( dans lequel Oresme nous parlerait de lâautonomisation des Ă©changes par rapport au prince) que dans un « moment mathĂ©matique », oĂč l'on dĂ©couvre comme le fit GalilĂ©e en d'autres domaines, qu'il est possible de se passer de quelques mythes.
Le moment GalilĂ©e apporte sa part de dĂ©senchantement pour les nostalgiques, dâexaltation pour les imaginatifs.
Au delĂ du hype ludique et communautaire, au delĂ de l'Ă©merveillement technologique, il y a aussi ici un projet politique, difficile Ă prĂ©senter simplement surtout Ă des non-amĂ©ricains. Le slogan « no borders no banks » manque probablement de tact. Le cĆur du projet, câest je crois la libertĂ© du cyberespace. LibertĂ© au double sens dâabsence de contrĂŽle et de rĂ©pression, mais aussi de fluiditĂ©, dâinstantanĂ©itĂ©, de partage et de confiance.
DĂ©sormais, et câest une dĂ©flagration, la confiance est Ă©crite en langage mathĂ©matique.
Pour aller plus loin :