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La mystique de Michael Saylor

August 2nd 2026 at 20:00

Michael Saylor, le PDG de Microstrategy, est devenu extrĂȘmement populaire au sein de la communautĂ© de Bitcoin au cours des annĂ©es. Comme je l’ai expliquĂ© dans le premier article de ce diptyque, il a su se faire une place parmi les bitcoineurs, passant dans des podcasts Ă  large audience, intervenant lors des grandes confĂ©rences, attirant l’attention des mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s — si bien qu’il est devenu, en quelque sorte, une Ă©gĂ©rie de la monnaie orange.

MalgrĂ© tout, cette fascination gĂ©nĂ©rale pour le personnage m’a profondĂ©ment surpris. Je trouvais en effet mystĂ©rieux que des gens qui aimaient sincĂšrement Bitcoin, c’est-Ă -dire au-delĂ  du simple gain financier, puissent prendre cet homme au sĂ©rieux. Je m’opposais Ă©videmment Ă  ses prises de position les plus pĂ©remptoires, exprimĂ©es dans certains courts extraits d’entrevues que j’avais entendus Ă  contrecƓur. Et pourtant, n’ayant jamais fait l’effort d’écouter ses longues interventions, je me persuadais que sa perspective sur la monnaie et sur Bitcoin devait prĂ©senter des qualitĂ©s insoupçonnĂ©es ; qu’elle Ă©tait semblable Ă  la pensĂ©e de Saifedean Ammous qui, malgrĂ© ses dĂ©fauts, avait le mĂ©rite de ne pas nier en bloc la proposition de valeur de l’argent liquide Ă©lectronique.

C’est pour combler ce manque de connaissance sur le discours saylorien que j’ai lu, il y a peu, The Treasury of Michael Saylor1. Il s’agit d’une anthologie publiĂ©e en 2025 qui compile les paroles les plus marquantes de Saylor prononcĂ©es dans des podcasts ou des confĂ©rences. Le contenu a Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ© et rĂ©organisĂ© par l’investisseur et Ă©ducateur Anil Patel, dĂ©jĂ  auteur d’un Manuel du Bitcoin en 2023.

Ma premiĂšre impression, en parcourant ce livre, a Ă©tĂ© un sentiment de vide. Certes, le texte provenait d’interventions orales, et il fallait par consĂ©quent s’attendre Ă  ce que le message de fond soit dissĂ©minĂ© au fil de l’eau. Mais il m’a semblĂ© que la pensĂ©e profonde de Saylor sur Bitcoin (censĂ©e ĂȘtre mise en Ă©vidence dans cette compilation) Ă©tait peu cohĂ©rente, parfois dĂ©nuĂ©e de sens, voire complĂštement improvisĂ©e
 Lorsqu’il reste dans son domaine d’expertise, Ă  savoir la finance et la gestion d’entreprise, le PDG amĂ©ricain fait preuve de pertinence et peut nous enseigner des choses. En revanche, son discours sur la cryptomonnaie s’apparente Ă  du technobabillage : il utilise un pseudo-langage technique pour vendre ses produits, n’ayant en rĂ©alitĂ© qu’une maigre connaissance du fonctionnement du protocole Bitcoin2.

MalgrĂ© ce qu’il dĂ©sire afficher, Saylor n’est pas un ingĂ©nieur ou un idĂ©ologue ; c’est un magicien. Il se sert d’un flou artistique pour crĂ©er une sorte d’aura autour de lui, source de son charisme. Tel un numĂ©rologue de la kabbale, il joue avec les chiffres pour stupĂ©fier son public3. Tel un alchimiste, il transforme la crĂ©dulitĂ© des gens en actifs sur le bilan financier de sa sociĂ©tĂ©.

Le saylorisme n’est donc pas vraiment une doctrine solidement dĂ©finie, mais bien plutĂŽt une mystique, Ă  savoir un « systĂšme d’affirmations se rapportant Ă  un objet [
] auquel on attribue une sorte de vertu magique ». Et force est de constater que cette mystique saylorienne fascine les foules. C’est pourquoi il me semble essentiel de la dĂ©crypter ici, non pas pour prouver que l’homme est stupide et qu’il raconte n’importe quoi, mais pour montrer que l’esprit de ses propos est indubitablement antithĂ©tique Ă  ce que Bitcoin reprĂ©sente.

Une vision prométhéenne de la vie

La mystique saylorienne semble compliquĂ©e par ses circonvolutions, mais elle s’éclaircit une fois qu’on comprend la logique qui la sous-tend. En particulier, elle s’appuie sur un courant philosophique trĂšs ancien qui rencontre de plus en plus de succĂšs de nos jours. Ce courant, c’est le promĂ©thĂ©isme, pour lequel la technologie est une force libĂ©ratrice qui permet aux individus de s’émanciper de leur condition. Il tire son nom du titan de la mythologie grecque PromĂ©thĂ©e, qui aurait dĂ©robĂ© le feu sacrĂ© aux dieux de l’Olympe pour en faire don aux hommes, leur enseignant par ce biais l’intĂ©gralitĂ© des arts et des techniques, et qui aurait Ă©tĂ© condamnĂ© par Zeus Ă  la torture perpĂ©tuelle en consĂ©quence Ă  cet acte4.

PromĂ©thĂ©e apportant le feu Ă  l’humanitĂ©, tableau (recadrĂ©) de Heinrich FĂŒger, 1817.

Michael Saylor adhĂšre tout Ă  fait Ă  cette conception de la vie, voyant d’un bon Ɠil l’accroissement des moyens techniques. Et cette perspective se manifeste dans sa vision de Bitcoin. Par exemple, il considĂšre que le progrĂšs de la civilisation a dĂ©coulĂ© dans l’histoire de sa capacitĂ© Ă  canaliser l’énergie — de la domestication du feu Ă  la maitrise de la fission nuclĂ©aire, en passant par l’exploitation du pĂ©trole — et que la cryptomonnaie comme une amĂ©lioration de cette capacitĂ©.

Saylor va ainsi jusqu’à comparer directement Satoshi Nakamoto, le crĂ©ateur de Bitcoin, au titan PromĂ©thĂ©e. Pour lui, Satoshi a « offert un cadeau » au monde en mettant au point son systĂšme, et doit par consĂ©quent ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un demi-dieu. Il dit ouvertement :

« Satoshi est une figure spirituelle au sein de la communautĂ© Bitcoin ; il est l’équivalent de PromĂ©thĂ©e. PromĂ©thĂ©e nous a donnĂ© le feu ; Satoshi nous a donnĂ© la monnaie. Bitcoin est la premiĂšre monnaie parfaite de l’histoire de l’humanitĂ©. »

Au-delĂ  de cette rĂ©vĂ©rence envers PromĂ©thĂ©e, Saylor s’inspire de pensĂ©es qui sont trĂšs clairement promĂ©thĂ©ennes dans leur nature. La mystique saylorienne s’incrit ainsi dans l’objectivisme, philosophie de la romanciĂšre libĂ©rale Ayn Rand, qui exalte l’hĂ©roĂŻsme, l’égoĂŻsme rationnel et l’entrepreneuriat capitaliste. Le promĂ©thĂ©isme transparait clairement dans les Ɠuvres de l’autrice, oĂč on retrouve des rĂ©fĂ©rences directes au titan5.

Le PDG de MicroStrategy a particuliĂšrement Ă©tĂ© marquĂ© par La GrĂšve, roman publiĂ© en 1957 aux États-Unis sous le titre Atlas Shrugged. Ce livre met en scĂšne des ingĂ©nieurs qui font sĂ©cession de la collectivitĂ© socialiste sclĂ©rosĂ©e dont ils supportent la charge, en se rĂ©unissant dans le « Canyon de Galt », une vallĂ©e situĂ©e au milieu des montagnes Rocheuses et dissimulĂ©e par un dispositif technique de rĂ©fraction lumineuse. Saylor, lors de son discours inaugural au gala annuel de l’Atlas Society6 en 2022, a ainsi rendu hommage Ă  l’Ɠuvre :

« Les histoires d’Ayn Rand traitent de la lutte de l’individu contre le collectif, et elles sont captivantes. Quand j’ai lu La GrĂšve pour la premiĂšre fois, je n’ai pas pu lĂącher le livre. J’y ai consacrĂ© 12 heures par jour, puis 14, et puis 16. La nature humaine ne change pas : cette lutte existait il y a 100 000 ans ; elle existe encore aujourd’hui. Ce qui change, c’est la technologie. »

Michael Saylor lors de son discours inaugural au gala annuel de l’Atlas Society en 2022 (source : The Atlas Society)

Enfin, Michael Saylor a aussi Ă©tĂ© largement influencĂ© par l’auteur de science-fiction Robert Heinlein, qui est connu pour avoir Ă©crit Starship Troopers et dont la vision du monde est proche du promĂ©thĂ©isme7. Le PDG de MicroStrategy en a lu tous les romans, dont RĂ©volte sur la Lune (1966) qu’il a dĂ©clarĂ© ĂȘtre « l’un de ses livres prĂ©fĂ©rĂ©s ». Ce dernier livre raconte la guerre d’indĂ©pendance menĂ©e par la colonie lunaire de Luna contre la Terre, qui est remportĂ©e Ă  l’aide d’un systĂšme balistique gĂ©rĂ© par une intelligence artificielle (nommĂ©e Mike). Heinlein y prĂ©sente des idĂ©es trĂšs libertariennes : on y retrouve notamment l’adage selon lequel « un repas gratuit ça n’existe pas8 », c’est-Ă -dire que la plupart des choses prĂ©sentĂ©es comme « gratuites » sont en rĂ©alitĂ© payĂ©es par quelqu’un d’autre, comme les services publics. Et Ă  nouveau il y a cette idĂ©e que la maitrise technique permet de retrouver sa libertĂ© en faisant sĂ©cession.

Pour Michael Saylor, Bitcoin correspond ainsi trĂšs exactement au projet promĂ©thĂ©en, ce que des bitcoineurs hellĂ©nisants ont remarquĂ© bien avant lui, comme Andreas Antonopoulos (dĂšs 2013) ou Jacques Favier. Mais contrairement Ă  Antonopoulos, Saylor a son interprĂ©tation particuliĂšre de la façon dont Bitcoin doit libĂ©rer le monde du joug de Zeus


L’énergie et la thermodynamique

ConformĂ©ment Ă  sa philosophie promĂ©thĂ©enne et Ă  son court passĂ© d’ingĂ©nieur, Michael Saylor voit le monde sous l’angle de la science et de la thermodynamique. La notion d’énergie, qui est centrale en physique, revient constamment dans son discours, y compris concernant la cryptomonnaie. Entre autres, il considĂšre que le bitcoin constitue de l’« énergie numĂ©rique », Ă  l’instar de l’acier qui est une « forme mĂ©tallique d’énergie » et du pĂ©trole qui reprĂ©sente une « forme liquide d’énergie ».

Cette affirmation est plus une image qu’autre chose, car le bitcoin n’a aucun lien direct avec l’énergie. Certes, le rĂ©seau est sĂ©curisĂ© par un procĂ©dĂ© impliquant une consommation d’électricitĂ© dans le monde rĂ©el ; mais l’unitĂ© de compte n’a jamais Ă©tĂ© adossĂ©e d’une quelconque maniĂšre Ă  l’énergie consommĂ©e pour la crĂ©er. Satoshi Nakamoto avait d’ailleurs dĂ©jĂ  rĂ©futĂ© cette idĂ©e Ă  son Ă©poque, expliquant que le bitcoin n’était pas « stable par rapport Ă  l’énergie ».

Bien entendu, on pourra argĂŒer que cette mĂ©taphore permet d’expliquer les bonnes propriĂ©tĂ©s monĂ©taires que les marchandises possĂšdent habituellement en tant que produits standardisĂ©s (et que le bitcoin prĂ©sente). Sauf qu’elle prend une place prĂ©pondĂ©rante dans ses propos, et qu’elle justifie toutes les aberrations. Par exemple, Saylor considĂšre qu’il ne peut pas y avoir de monnaie sans dĂ©pense Ă©nergĂ©tique et que (faisant Ă©cho au bon mot du banquier J. P. Morgan sur l’or) tout le reste constitue du crĂ©dit. Pour lui :

« Une monnaie sans Ă©nergie, c’est du crĂ©dit. Des marchandises sans Ă©nergie, ce sont des bons d’achat. Dans le cyberespace, un objet sans Ă©nergie est une reprĂ©sentation. Si on a un objet et qu’il n’y a pas d’énergie, c’est comme l’ombre dans la caverne de Platon. Une personne sans Ă©nergie est un fantĂŽme. »

Dans ce cadre, seul le bitcoin peut constituer une rĂ©elle monnaie numĂ©rique, car la monnaie des banques centrales ne nĂ©cessite aucun travail pour ĂȘtre produite9. L’invocation de l’énergie sert Ă  lĂ©gitimer Bitcoin en tant que futur fondement du systĂšme Ă©conomique10.

Michael Saylor se repose aussi beaucoup sur la thermodynamique, et sur les trois lois qui la composent : la conservation de l’énergie, la croissance inĂ©luctable de l’entropie et l’émergence de structures auto-dissipatives. Dans son discours, il assimile Bitcoin Ă  un systĂšme physique stable, insensible aux perturbations extĂ©rieures. Cette allĂ©gorie l’amĂšne Ă  prĂ©senter la hausse du prix du bitcoin comme une nĂ©cessitĂ© quasi scientifique. Il explique que miser sur le bitcoin Ă©quivaut Ă  placer son argent sur le second principe de la thermodynamique, et donc que c’est un pari sĂ»r :

« Quand on place son argent Ă  la banque et qu’on le garde sous forme de monnaie fiduciaire, on le prĂȘte Ă  un État. Quand on investit son argent dans une action, on le prĂȘte Ă  l’équipe de direction d’une entreprise. Quand on met son argent dans un immeuble, on le prĂȘte au maire d’une ville. Quand on utilise son argent pour acquĂ©rir une Ɠuvre d’art, on le prĂȘte et on l’investit dans une culture. Quand on achĂšte effectivement du bitcoin, on prĂȘte son argent aux seigneurs de l’Entropie et aux dieux du Chaos. Sur quoi parie-t-on ? On parie que le chaos surpassera les villes, les entreprises, les pays et les cultures. »

Une certaine conception de l’inflation

Toute la dĂ©marche de Michael Saylor vis-Ă -vis de Bitcoin est, comme on l’a vu dans le premier article de ce diptyque, de parvenir Ă  conserver sa richesse malgrĂ© les Ă©vĂšnements extĂ©rieurs. Et l’un des Ă©lĂ©ments qui l’ont amenĂ© Ă  la cryptomonnaie est la menace de la hausse gĂ©nĂ©ralisĂ©e des prix, ou la baisse de la valeur de la monnaie courante, alias l’inflation. Toutefois, il a une conception particuliĂšre de ce phĂ©nomĂšne.

D’abord, il dĂ©finit l’inflation comme un « vecteur » et pas un « scalaire », une maniĂšre mathĂ©matique de dire qu’il s’agit d’une variation Ă  plusieurs dimensions. Comme il l’explique :

« Lorsqu’on imprime plus d’argent, l’inflation ne se rĂ©partit pas de façon uniforme. On ne peut pas vraiment la rĂ©duire Ă  un simple chiffre ; il s’agit plutĂŽt d’un vecteur. »

Il est en effet incorrect de rĂ©sumer l’inflation Ă  un seul paramĂštre, comme le fait le monde officiel avec l’indice des prix Ă  la consommation (IPC), qui prend en compte le prix moyen d’un panier de marchandises. Le prix des pommes varie diffĂ©remment de celui des composants informatiques ou de celui du logement dans une grande ville. De cette maniĂšre, l’inflation rĂ©elle est largement sous-estimĂ©e, ce qui est une aubaine pour ceux qui sont proches de l’émission de nouvelle monnaie.

LĂ  oĂč Saylor pĂšche dans son analyse, c’est lorsqu’il assimile le gonflement des prix Ă  la crĂ©ation monĂ©taire. À ses yeux en effet, « la monnaie courante perd 7 % de sa valeur par an », chiffre qui correspond au taux annualisĂ© d’émission monĂ©taire dans les pays occidentaux et Ă  l’augmentation moyenne du S&P500, l’un des trois principaux indices boursiers amĂ©ricains. Par consĂ©quent, pour lui, « si on gagne moins de 7 % sur ses investissements, on s’appauvrit ».

Saylor fait ainsi abstraction de la croissance Ă©conomique, qui compense en partie la perte de pouvoir d’achat qui aurait lieu si la richesse totale restait la mĂȘme. Certes, les banquiers centraux profitent largement de leur statut d’émetteur, mais ça ne veut pas dire que l’émission de nouvelle monnaie se rĂ©percute toujours sur les prix. Dans l’hypothĂšse oĂč on crĂ©erait Ă  la fois deux fois plus d’argent et deux fois plus de biens et services dans une Ă©conomie, les prix resteraient Ă  peu prĂšs les mĂȘmes.

Cette erreur tĂ©moigne nĂ©anmoins d’une chose importante chez Michael Saylor : sa mentalitĂ© de compĂ©titeur. On devine qu’il estime, en un sens, que stagner c’est rĂ©gresser. Sa philosophie correspond Ă  une transcription en Ă©conomie de l’hypothĂšse de la Reine rouge, hypothĂšse biologique qui postule que l’évolution permanente d’une espĂšce est nĂ©cessaire pour maintenir son aptitude face aux Ă©volutions des espĂšces avec lesquelles elle coĂ©volue11. Saylor se trouve dans un monde effrĂ©nĂ© oĂč il faut sans cesse progresser pour ne pas se faire distancer par les autres. Il veut non seulement prĂ©server sa richesse, mais aussi son rang dans la sociĂ©tĂ©.

Le bitcoin comme capital numérique

Le capital est un bien qu’on emploie Ă  la production d’un autre bien. Lorsqu’il s’agit d’une somme d’argent, il faut que l’investissement de cette somme gĂ©nĂšre un intĂ©rĂȘt. Le capital est de cette maniĂšre une façon de crĂ©er de la valeur. Et il constitue ainsi un atout majeur pour conserver sa position Ă©conomique.

Michael Saylor a une conception multiple de Bitcoin. À ses yeux, ce n’est pas une monnaie courante (currency) qui serve de moyen de paiement dans la vie de tous les jours ; il rĂ©serve cette fonction au dollar et Ă  ses dĂ©rivĂ©s. C’est, en revanche, Ă  la fois un genre de marchandise, un type de propriĂ©tĂ©, une forme d’énergie et, surtout, une sorte de capital. Il pense que le bitcoin constitue du capital numĂ©rique vouĂ© Ă  gĂ©nĂ©rer un revenu qui ressemble Ă  un intĂ©rĂȘt, issu de son apprĂ©ciation en prix qu’il estime ĂȘtre de 29 % par an, et ceci pour toujours.

RĂ©plique emblĂ©matique de Michael Saylor Ă  Laura Shin : « Ça va monter pour toujours, Laura  » (source : Youtube)

Selon lui, l’achat de bitcoins est un jeu Ă  somme positive contrairement aux jeux d’argent : « Bitcoin est le seul jeu du casino oĂč l’on peut tous gagner. » De cette maniĂšre, une baisse est un contretemps, voire mĂȘme une opportunitĂ©. Dans son esprit, la volatilitĂ© est en effet un signe de vitalité ; plus encore, c’est « un cadeau fait aux fidĂšles ».

Cette conviction presque mĂ©canique dans la rente perpĂ©tuelle issue du bitcoin l’amĂšne logiquement Ă  prĂ©coniser non seulement d’en acheter, mais aussi d’emprunter de l’argent pour en acheter. Il le dit clairement :

« Ce qu’on veut, c’est emprunter de l’argent pour une durĂ©e de 10 ans ou plus, et on aimerait obtenir un taux d’intĂ©rĂȘt infĂ©rieur Ă  10 %. [
] Si on a eu l’intelligence de contracter un crĂ©dit immobilier sur 30 ou 20 ans Ă  3 ou 4 % pour acheter du bitcoin, on est un gĂ©nie de la finance. Ce n’est pas compliqué : on Ă©change un coĂ»t du capital de 3 ou 4 % contre un rendement de 29 % sur ce capital. »

Saylor considĂšre que l’invention de Bitcoin a ouvert une brĂšche dans le systĂšme financier traditionnel. Par l’intermĂ©diaire de l’effet de levier, n’importe qui peut ainsi profiter des avantages de l’ancien monde reposant sur la monnaie fiat et le crĂ©dit, tout en ayant un pied dans le nouveau monde reposant sur le « capital numĂ©rique ». Il s’agit de la thĂšse d’investissement derriĂšre l’activitĂ© de MicroStrategy (renommĂ©e Strategy₿ depuis lors), qui s’est endettĂ©e considĂ©rablement pour se construire un trĂ©sor en bitcoins reprĂ©sentant 55 milliards de dollars aujourd’hui.

Toutefois, cette conception du bitcoin comme capital est un sophisme Ă©conomique. Peu importe combien de fois Saylor le rĂ©pĂšte, le bitcoin n’a rien d’un capital : c’est une monnaie de base. Sa premiĂšre monĂ©tisation a certes provoquĂ© une rĂ©guliĂšre croissance du prix (au rythme des diffĂ©rents halvings), mais le pouvoir d’achat du bitcoin n’a aucune raison d’augmenter comme il l’a fait par le passĂ©. À terme, il se stabilisera, et seule la « dĂ©flation naturelle » persistera. Comme l’expliquait Satoshi Nakamoto Ă  son Ă©poque :

« Les bitcoins ne rapportent aucun dividende et n’offrent aucune perspective de dividende futur ; ils ne s’apparentent donc pas Ă  des actions. Ils ressemblent plus Ă  des objets de collection ou Ă  des marchandises. »

Michael Saylor est un homme insensĂ© qui a bĂąti sa maison sur du sable, dont les fondations s’effondreront lorsque la tempĂȘte arrivera. Comme pendant la bulle Internet, il mise tout sur l’engouement suscitĂ© par son charisme ; une fois l’envoutement dissipĂ©, la chute sera vertigineuse.

La conservation personnelle et confidentielle

Un autre Ă©lĂ©ment de la mystique saylorienne est la position ambigĂŒe entretenue Ă  l’égard de la conservation personnelle (self-custody) et de la confidentialitĂ© (privacy). Saylor prĂ©tend respecter ces valeurs, mais dans les faits ne prend jamais leur parti : ni en paroles, ni en actes.

D’une part, il est naturellement partisan de l’intermĂ©diation par les institutions financiĂšres. Son discours est le symptĂŽme du retournement qui s’est lentement fait depuis la publication du livre blanc en 2008. Dans la premiĂšre phrase du document fondateur, Satoshi Nakamoto rĂ©sumait la raison d’ĂȘtre de Bitcoin Ă  la possibilitĂ© pour les paiements en ligne « d’ĂȘtre envoyĂ©s directement d’une partie Ă  l’autre sans passer par une institution financiĂšre ». Aujourd’hui, les grands financiers comme Michael Saylor et Larry Fink prĂŽnent une conservation par l’intermĂ©diaire d’une institution, relĂ©guant la conservation personnelle au second plan.

On peut supposer que Saylor est de bonne foi, croyant que Bitcoin ne peut plus ĂȘtre attaquĂ© frontalement. Ainsi, lorsque la podcasteuse nĂ©ozĂ©landaise Madison Malone lui parle de la possibilitĂ© d’une confiscation des bitcoins par les autoritĂ©s (comme l’Ordre exĂ©cutif 6102 l’avait fait pour l’or aux États-Unis en 1933), il qualifie cet argument de « mythe » et de « cliché » propagĂ© par les « crypto-anarchistes paranoĂŻaques ». De plus, il rejette la faute sur ces derniers jugeant qu’ils accroissent le risque de saisie par leur existence mĂȘme, car ils « nient l’autoritĂ© de l’État », « refusent de payer des impĂŽts » et « ne respectent pas les obligations dĂ©claratives ». Il prĂ©cise :

« En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, le risque est plus Ă©levĂ© lorsqu’on considĂšre que ceux qui dĂ©tiennent l’actif sont des entitĂ©s privĂ©es non rĂšglementĂ©es. En revanche, quand ce sont des entitĂ©s rĂšglementĂ©es cotĂ©es en bourse comme BlackRock, Fidelity, JP Morgan et State Street Bank qui dĂ©tiennent l’actif, [
] il est impossible que l’intĂ©gralitĂ© des sĂ©nateurs et des dĂ©putĂ©s saisissent les actifs de Fidelity, BlackRock ou Vanguard, car c’est lĂ  que sont placĂ©s tous leurs fonds de retraite. »

D’autre part, Michael Saylor s’oppose complĂštement Ă  la confidentialitĂ© sur la chaine de Bitcoin, qui est pourtant un Ă©lĂ©ment essentiel de la cryptomonnaie12, le rĂ©servant aux rĂ©seaux construits en surcouche. Il explique ainsi :

« Si Bitcoin consacrait toute son Ă©nergie Ă  dĂ©velopper sa confidentialitĂ© et qu’il se faisait connaitre comme un rĂ©seau offrant l’anonymat le plus total, ça risquerait de lui ĂȘtre prĂ©judiciable. En effet, il ne faudrait pas que l’État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain considĂšre que Bitcoin offre une confidentialitĂ© totale : Ă  ce moment-lĂ , il deviendrait l’outil parfait pour le blanchiment d’argent, serait considĂ©rĂ© comme un ennemi, et devrait ĂȘtre arrĂȘtĂ©. [
] Il n’y a aucune chance que cent mille milliards de dollars affluent dans le bitcoin si son utilisation va directement Ă  l’encontre des intĂ©rĂȘts d’un État qui y participe. On ne souhaite pas ĂȘtre aussi efficace. »

Saylor a confirmĂ© cette position en 2024 en restant silencieux vis-Ă -vis de l’arrestation des fondateurs de Samourai Wallet par l’État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain. Ces derniers proposaient une solution de mĂ©lange de piĂšces, appelĂ©e Whirlpool, qui permettait aux utilisateurs d’accroitre la confidentialitĂ© de leurs bitcoins. Elle servait Ă  des particuliers soucieux de leur vie privĂ©e, mais aussi (Ă©videmment) Ă  des criminels purs et simples. Les fondateurs de Samourai Wallet — par leur dĂ©sobĂ©issance informelle, puis par leur arrestation et leur condamnation — ont, en quelque sorte, Ă©tĂ© des martyrs de la libertĂ© financiĂšre : ils ont tĂ©moignĂ© qu’il Ă©tait possible d’avoir une utilisation souveraine de Bitcoin.

Mais Saylor ne mange pas de ce pain-lĂ . Il veut gagner au change, au sens le plus matĂ©rialiste du terme, ce qui implique de ne surtout pas se sacrifier. Lors de son discours inaugural au gala annuel de l’Atlas Society, il exprime nettement ne pas vouloir ĂȘtre un martyr, mais un gagnant. Ainsi, il ne fera probablement jamais d’effort pour favoriser cet aspect de Bitcoin pourtant essentiel.

L’essaim de frelons

Comme nous l’avons vu, Michael Saylor n’est pas avare de mĂ©taphores, et la mystique saylorienne regorge de ce fait d’images en tous genres. L’une des plus frappantes de ces images est celle de l’essaim de frelons cybernĂ©tiques, qu’il a longtemps mise en avant sur Twitter et qu’il a Ă©voquĂ©e Ă  plusieurs occasions. Elle lui est venue le 18 septembre 2020, Ă  la suite d’une « rĂ©vĂ©lation » Ă  propos de Bitcoin. Il s’est alors prĂ©cipitĂ© sur le rĂ©seau social pour Ă©crire la phrase suivante :

« Bitcoin est un essaim de frelons cybernĂ©tiques au service de la dĂ©esse de la sagesse, se nourrissant du feu de la vĂ©ritĂ©, devenant exponentiellement plus intelligent, plus rapide et plus fort Ă  l’abri d’une muraille d’énergie cryptĂ©e13. »

On peut croire qu’il rendait par lĂ  une sorte d’hommage poĂ©tique Ă  Bitcoin et Ă  sa communautĂ© mais, comme il l’a ensuite expliquĂ©, il Ă©tait trĂšs sĂ©rieux. En effet, il ne voit pas cette image comme une « mĂ©taphore amusante » ; pour lui, « c’est littĂ©ralement un essaim de frelons cybernĂ©tiques qui ne cessent de gagner en puissance, qu’on ne peut pas Ă©liminer, [
] qui vont devenir de plus en plus intelligents, puissants et rapides », et qui « finiront par dĂ©vorer ceux qui tenteront de les arrĂȘter ». C’est le systĂšme immunitaire du rĂ©seau, qui garantit son antifragilité :

« L’antifragilitĂ© de Bitcoin rĂ©sulte donc du fait que tous les acteurs de l’écosystĂšme ressentent pareillement la mĂȘme douleur. Si le cours du bitcoin baisse, chaque dĂ©tenteur de bitcoin le ressent. Si Bitcoin est piratĂ© et tombe Ă  zĂ©ro, chaque utilisateur de Bitcoin perd toute son Ă©nergie vitale. Nous formons une sorte de ruche, oĂč nous sommes tous intimement liĂ©s les uns aux autres. Et lorsqu’une douleur est infligĂ©e, elle se propage trĂšs rapidement Ă  travers tout l’écosystĂšme. L’information circule Ă  toute vitesse. »

Illustration gĂ©nĂ©rĂ©e par IA reprise par Michael Saylor pour illustrer son tweet sur les frelons cybernĂ©tiques (source : Atlas Hodl’d sur Twitter)

Cependant, cette mĂ©taphore interpelle quelque peu. L’image de l’essaim, qui symbolise le caractĂšre inĂ©luctable d’une force dĂ©centralisĂ©e, n’est pas vraiment rassurante, et sonne mĂȘme comme une menace aux oreilles non averties. Saylor le sait : il connait la terreur qu’inspire cette image, qui est par ailleurs trĂšs ancienne14. Dans un podcast ultĂ©rieur, il affirme ainsi (dans une discussion sur la technologie militaire) que « ce qu’il y a de plus terrifiant » n’est pas « une crĂ©ature qui nous attaque » ou encore « une armĂ©e », mais « un essaim de frelons bioniques ».

De plus, et c’est lĂ  un Ă©lĂ©ment Ă©nigmatique, la mĂ©taphore de l’essaim de frelons avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© utilisĂ©e en relation Ă  Bitcoin par le passĂ©, et ceci par nul autre que Satoshi Nakamoto lui-mĂȘme ! En dĂ©cembre 2010, ce dernier se dĂ©solait de l’attention que WikiLeaks avait attirĂ© sur Bitcoin, estimant que Bitcoin n’était qu’une « petite communautĂ© expĂ©rimentale encore naissante ». Dans son avant-dernier message public sur le forum, il Ă©crivait :

« Il aurait Ă©tĂ© bon d’attirer cette attention dans un tout autre contexte. WikiLeaks a donnĂ© un coup de pied dans le nid de frelons, et l’essaim se dirige maintenant vers nous. »

Par l’essaim de frelons, il dĂ©signait l’ensemble de l’appareil institutionnel, constituĂ© des responsables politiques, des reprĂ©sentants parlementaires, des magistrats, des chefs de police, des journalistes des grands mĂ©dias, etc. Ainsi, il en avait une apprĂ©ciation nĂ©gative. Si Saylor vĂ©nĂšre les frelons, Satoshi les craignait profondĂ©ment. Et le fait que le premier ait inconsciemment rĂ©pondu au second une dĂ©cennie plus tard en dit long sur l’évolution de Bitcoin au cours de cette pĂ©riode.

« Bitcoin est destiné à tous »

L’implication dans Bitcoin des financiers de la Silicon Valley et de Wall Street Ă  partir de 2013 a fait grincer des dents dans la communauté : pour un certain nombre de membres historiques, cette intrusion n’était pas de bonne augure, et allait faire perdre Ă  la cryptomonnaie son caractĂšre rebelle. D’oĂč les rĂ©actions Ă©pidermiques qui s’en sont suivies. En juin 2018, par exemple, CĂžbra (le gestionnaire du site Bitcoin.org) appelait sur Twitter Ă  « repousser loin de Bitcoin ces porcs de capital-risqueurs Ă©tatistes venus de la Silicon Valley, de peur qu’ils en fassent un nouvel outil au service de l’élite mondialiste ». Toutefois, une part grandissante des bitcoineurs voyait dans cette ouverture une Ă©volution naturelle et inĂ©luctable du secteur, nĂ©cessaire pour que l’adoption de Bitcoin se diffuse au grand public. L’influenceur Vortex rĂ©pondait ainsi Ă  CĂžbra :

« Bitcoin est un mouvement pacifique qui rendra la monnaie fiat obsolĂšte ; il n’y a pas lieu de dĂ©tester tous les capital-risqueurs, car beaucoup d’entre eux sont honnĂȘtes. Bitcoin est destinĂ© Ă  tous ceux qui souhaitent l’utiliser, et pas seulement aux anarchistes. »

Cette idĂ©e s’est rapidement transformĂ©e en formule — « Bitcoin is for everyone », que nous traduisons ici par « Bitcoin est destinĂ© Ă  tous » — qui a servi Ă  lĂ©gitimer l’inclusion des financiers. De nombreux faiseurs d’opinion l’ont invoquĂ©e, dont entre autres StopAndDecrypt (alias Beautyon), Parker Lewis, Cory Klippsten et MrHodl15. Une expression apparentĂ©e est Ă©galement apparue en 2018 sous la plume de Pierre Rochard pour signifier que le systĂšme est ouvert Ă  tout le monde, y compris aux adversaires idĂ©ologiques et gĂ©opolitiques : « Bitcoin est destinĂ© aux ennemis ».

L’idĂ©e a ensuite Ă©tĂ© reprise par Michael Saylor lui-mĂȘme, qui a fait sienne la maxime « Bitcoin is for everyone » en l’utilisant comme titre de sa prĂ©sentation Ă  Bitcoin Atlantis en mars 2024. Il concluait son intervention par les paroles suivantes (qui lui ont valu une standing ovation du public) :

« La transformation numĂ©rique du capital, de l’énergie et de la propriĂ©tĂ© permet Ă  chaque individu, chaque famille, chaque entreprise, chaque État et chaque mouvement de tirer le meilleur parti de sa situation et de rĂ©aliser ses plus grandes aspirations. [
] Bitcoin est destinĂ© Ă  tous. »

Logo de l’association « Bitcoin is for Everyone » installĂ©e Ă  Portland (source : bitcoinisforeveryone.com)

L’argument de l’ouverture se dĂ©fend : il est vrai qu’on voit parfois d’un mauvais Ɠil le fait que les personnes qu’on n’aime pas s’impliquent dans le mĂȘme rĂ©seau que nous, et cet aspect a tendance Ă  crĂ©er des tensions (comme en tĂ©moigne l’actuel conflit autour de l’inscription de donnĂ©es, ou bien le clivage gauche-droite dans la communautĂ© francophone). En rappelant que Bitcoin s’adresse Ă  tout le monde, on indique que le systĂšme ne fait pas de discrimination, malgrĂ© les animositĂ©s qui existent. On prend de la distance par rapport Ă  nos propres affects.

Et pourtant, cet argument est un piĂšge. Bitcoin est ce que les gens en font : les rĂšgles de consensus Ă©manent de la communautĂ© de personnes qui s’en servent. En accueillant de plus en plus d’institutionnels qui font passer le message que le bitcoin est titre financier numĂ©rique et qui poussent les nouveaux arrivants Ă  passer par leur intermĂ©diaire plutĂŽt que de conserver leurs propres clĂ©s privĂ©es, on affaiblit Bitcoin. La formule « Bitcoin is for everyone » est instrumentalisĂ©e pour faire passer la pilule.

Ce n’est pas parce que tout un chacun peut participer qu’il faille pour autant accueillir tout le monde Ă  bras ouverts. Quand un loup entre dans la bergerie, les moutons ne devraient-ils pas ĂȘtre mĂ©fiants16 ?

Or, dans ce contexte, Michael Saylor est bel et bien un loup. Il promeut une vision faussĂ©e de Bitcoin, le considĂ©rant comme du capital et non comme un intermĂ©diaire d’échange. Il relĂšgue la conservation personnelle au second plan, ne daignant mĂȘme pas la mettre en place pour sa propre sociĂ©tĂ©. Il s’oppose frontalement Ă  la confidentialitĂ© sur la chaine de blocs pourtant essentielle Ă  la sĂ©curitĂ© des utilisateurs. Il bloque consciemment tous les changements de protocole, pourtant nĂ©cessaires au dĂ©veloppement de la programmabilitĂ©. Il appelle de ses vƓux une rĂšglementation financiĂšre stricte, Ă  base de connaissance du client et de vĂ©rifications en tous genres. Tout ce qu’il dit et fait mĂšne donc Ă  la complĂšte neutralisation de Bitcoin.

Saylor envoute les bitcoineurs en les faisant rĂȘver. Il leur explique que Bitcoin va rĂ©ussir Ă  contaminer le systĂšme de l’intĂ©rieur tel un cheval de Troie, sans que l’adoption institutionnelle ne l’affecte en retour. Il prĂ©voit que le prix va continuer encore et encore, et qu’il atteindra mĂȘme 21 millions de dollars en 2046. Pour lui, Bitcoin a dĂ©jĂ  gagné ; il ne reste plus qu’à faire confiance aux banques pour assurer sa croissance.

Par cette maniĂšre de fasciner son auditoire, Michael Saylor ressemble Ă  s’y mĂ©prendre Ă  Craig Wright, l’individu charismatique qui s’était fait passer pour Satoshi Nakamoto Ă  partir de 2015 et qui avait rĂ©ussi Ă  crĂ©er un culte autour de sa propre version de Bitcoin (BSV). La mystique saylorienne rentre dans cette catĂ©gorie, Ă  l’exception qu’elle est autrement plus subtile, et donc beaucoup plus efficace.

Une bonne leçon sur le compromis et la compromission

Voyant les ravages que fait le discours de Michael Saylor sur la façon dont les nouveaux arrivants perçoivent Bitcoin, on peut ĂȘtre tentĂ© de rejeter la faute sur l’homme, qui n’hĂ©site pas Ă  utiliser son charme pour parvenir Ă  ses fins. On pourrait aussi en imputer la responsabilitĂ© Ă  ceux qui lui ont donnĂ© du crĂ©dit, Ă  commencer par les podcasteurs amĂ©ricains et les organisateurs de confĂ©rences. Il serait Ă©galement possible, selon un raisonnement moins manichĂ©en, d’expliquer que le succĂšs de la mystique saylorienne parmi les bitcoineurs est le symptĂŽme d’une maladie qui s’est insinuĂ©e depuis longtemps au sein de la communauté : l’amour de l’argent. Mais cette dĂ©nonciation n’aurait probablement que peu d’influence sur le cours des choses. Les gens entendent ce qu’ils ont envie d’entendre, et seul un retour brutal Ă  la rĂ©alitĂ© leur fait comprendre la vĂ©ritĂ©, comme toujours.

La diffusion du saylorisme dans Bitcoin est nĂ©anmoins une bonne illustration de la diffĂ©rence entre le compromis et la compromission. Les deux sont des formes de renonciation, mais se distinguent par leur esprit. Le compromis est, avant tout, un acte extĂ©rieur : il consiste Ă  adapter nos exigences Ă  celles des autres, faire des concessions dans le but d’arriver Ă  un accord commun. La compromission est, quant Ă  elle, une dĂ©mission intĂ©rieure : elle implique de modifier nos convictions profondes, de revenir sur nos principes moraux, afin de soulager la dissonance cognitive qui rĂ©sulte d’une inadĂ©quation entre nos actions et nos valeurs.

L’histoire de Bitcoin est marquĂ©e par le compromis. Satoshi Nakamoto lui-mĂȘme, pour qui Bitcoin Ă©tait une façon de « conquĂ©rir un nouveau territoire de liberté » sur le plan politique, n’avait pas une attitude profondĂ©ment hostile Ă  l’autoritĂ©. MĂȘme s’il connaissait l’importance de la confidentialitĂ©, il a renoncĂ© Ă  prĂ©senter Bitcoin comme « monnaie numĂ©rique anonyme » pour ne pas rebuter le grand public ou fĂącher le pouvoir en place. C’est dans le mĂȘme esprit qu’il a confiĂ© les rĂȘnes du projet Ă  Gavin Andresen, homme du compromis par excellence, qui aurait notamment une attitude trĂšs mesurĂ©e vis-Ă -vis de la place de marchĂ© du dark web Silk Road17.

Mais ce compromis a progressivement mutĂ© en compromission, dont Saylor est devenu l’incarnation la plus Ă©clatante. Le dĂ©bat sur la pertinence de la conservation personnelle n’aurait jamais pu avoir lieu Ă  l’époque de Satoshi, la conservation par un tiers Ă©tant vue comme un pis-aller, « pour la petite monnaie ». Aujourd’hui, ce qui Ă©tait vu comme un compromis est en train de devenir la normalitĂ©, avec les ETF indexĂ©s au bitcoin et les produits financiers de MicroStrategy.

Comment donc combattre la compromission ? Puisque le compromis est inĂ©vitable, il y a toujours une tentation de trahir nos principes pour accroitre notre confort mental. La seule maniĂšre de s’opposer Ă  cette dĂ©mission intĂ©rieure est ainsi de se souvenir, de nous rappeler pourquoi nous sommes lĂ  en premier lieu. Certes, notre position peut Ă©voluer, mais elle n’a pas Ă  ĂȘtre antithĂ©tique Ă  tout ce que Bitcoin promettait.

« Ce dont nous avons besoin, c’est d’un systĂšme de paiement Ă©lectronique basĂ© sur des preuves cryptographiques plutĂŽt que sur la confiance, qui permettrait Ă  deux parties volontaires de rĂ©aliser directement des transactions entre elles sans avoir recours Ă  un tiers de confiance. » — Satoshi Nakamoto


Notes

Cet article a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© intĂ©gralement sans LLM, hormis les traductions qui ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es grĂące Ă  DeepL et dont certaines sont inspirĂ©es de celle de Jacques-Edouard Tiberghien pour Le TrĂ©sor de Michael Saylor(Ă  paraitre). L’illustration a Ă©tĂ© produite avec GPT Image 1.5, sur la base d’une photographie de Michael Saylor prise par Jason Koerner en 2023.

  1. Anil Patel, The Treasury of Michael Saylor: How Bitcoin Powers Cultures, Corporations, and Countries in the 21st Century, Yaletown Press, septembre 2025. Cette compilation remaniĂ©e devrait prochainement faire l’objet d’une traduction chez Konsensus par Jacques-Édouard de la chaine BTC Touchpoint. ↩
  2. Il a en particulier une vision floue sur la menace quantique. En 2025, au micro de Jordan Peterson, il comparait Bitcoin aux autres protocoles que sont la langue anglaise et le systĂšme dĂ©cimal, et affirmait que « si on dispose d’un programme informatique et qu’il devient vulnĂ©rable, il faut le mettre Ă  niveau », sous-entendant que c’est le logiciel qu’il faudrait modifier en cas d’attaque quantique et pas le protocole lui-mĂȘme. ↩
  3. À Prague en 2025, il prĂ©disait par exemple que le prix unitaire du bitcoin serait de « 21 millions de dollars dans 21 ans ». ↩
  4. Dans la piĂšce d’Eschyle, PromĂ©thĂ©e enchaĂźnĂ©, la titan Ă©numĂšre les bienfaits qu’il a apportĂ© aux mortels : la charpente, l’astrologie, la mathĂ©matique, l’écriture, la domestication, le char Ă  deux roues, la navigation maritime, la mĂ©decine, la divination, la mĂ©tallurgie. Il conclut cette liste en disant : « En un mot, tous les arts, chez les humains, sont dus Ă  PromĂ©thĂ©e. » (vv. 505–506) Son chĂątiment est dĂ©crit par le dieu HĂ©phaĂŻstos qui, mandatĂ© par Zeus, se charge d’exĂ©cuter la peine : « Fils trop entreprenant de la sage ThĂ©mis, malgrĂ© moi, malgrĂ© toi, je vais t’attacher, avec des chaĂźnes d’airain que rien ne pourra briser, sur ce mont inhabitĂ©, oĂč tu n’entendras la voix, ni ne verras le visage d’aucun mortel ; oĂč, brĂ»lĂ© lentement par les rayons ardents du soleil, ton corps brunira. LĂ , toujours trop tard Ă  ton grĂ©, la nuit parsemĂ©e d’étoiles obscurcira le jour, et trop tard le soleil sĂ©chera la rosĂ©e du matin ; car la douleur du mal prĂ©sent t’accablera sans cesse, et ton libĂ©rateur n’est pas nĂ©. » (vv. 18–27) Traduction de François-Jean-Gabriel de La Porte du Theil. ↩
  5. Dans la nouvelle Anthem : Hymne (1938), qui se dĂ©roule dans un monde futuriste oĂč l’individualitĂ© a disparu pour laisser la place au groupe et oĂč les gens n’ont plus de nom distinctif, le hĂ©ros (immatriculĂ© « ÉgalitĂ© 7-2521 ») finit par prendre le nom « PromĂ©thĂ©e ». ↩
  6. L’Atlas Society est une organisation Ă  but non lucratif, qui promeut la philosophie d’Ayn Rand aux États-Unis. ↩
  7. Les Enfants de Mathusalem (1941), qui dĂ©peint des personnages ayant acquis une longĂ©vitĂ© par l’eugĂ©nisme et qui sont persĂ©cutĂ©s pour cette raison, constitue en quelque sorte une apologie du transhumanisme par exemple. ↩
  8. En anglais : There Ain’t No Such Thing As A Free Lunch (TANSTAAFL). ↩
  9. Dans l’entrevue citĂ©e, Saylor dit clairement qu’« il n’existe pas de monnaie numĂ©rique » hormis le bitcoin et que le dollar et l’euro « forment du crĂ©dit et [
] ne sont pas adossĂ©s Ă  de l’énergie ». Pourtant, la monnaie numĂ©rique Ă©mise par les banques centrales et dĂ©tenue en rĂ©serve par les banques commerciales constitue bel et bien de la monnaie de base strictement numĂ©rique, n’étant pas basĂ©e sur une relation de crĂ©dit. Le systĂšme des taux directeurs tente de reproduire le mĂ©canisme en imposant des « taux d’intĂ©rĂȘt » sur la monnaie nouvellement produite, mais il s’agit d’un dispositif de rĂ©gulation de la crĂ©ation monĂ©taire, pas d’une crĂ©ance quelconque. ↩
  10. Cette vision rappelle un peu l’argumentaire dĂ©veloppĂ© par Pierre Noizat dans son ouvrage L’Énergie, face cachĂ©e de la monnaie, publiĂ© chez Konsensus en 2024. ↩
  11. L’hypothĂšse de la Reine rouge tire son nom d’un Ă©pisode du deuxiĂšme volet d’Alice au pays des merveilles, dans lequel Alice et le personnage de la Reine rouge se mettent Ă  faire la course, et oĂč Alice remarque que les objets qui les entourent ne bougent pas. La Reine rouge lui explique alors que la physique du Pays du miroir n’est pas la mĂȘme : « Ici, vois-tu, on est obligĂ© de courir tant qu’on peut pour rester au mĂȘme endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! » (Lewis Carroll, De l’autre cĂŽtĂ© du miroir (1871), traduction libre) Cette derniĂšre citation a trĂšs judicieusement Ă©tĂ© incorporĂ©e par Anil Patel dans son anthologie des dires de Saylor. ↩
  12. La confidentialitĂ©, dĂ©crite dans la section 10 du livre blanc, est indissociable d’une conservation personnelle sereine. La liaison d’une adresse Ă  l’identitĂ© de son propriĂ©taire facilite non seulement l’application des rĂšglementations et la perception des taxes par l’État, mais aussi le vol par les criminels communs, comme la vague de sĂ©questrations de 2025–2026 en France l’a amplement dĂ©montrĂ©. ↩
  13. Ce tweet est longtemps restĂ© Ă©pinglĂ© sur son profil, jusqu’à ĂȘtre remplacĂ© en avril 2026. ↩
  14. « Je sĂšmerai devant toi ma terreur, je jetterai la confusion chez tous les peuples oĂč tu pĂ©nĂ©treras, et je ferai dĂ©taler tous tes ennemis. J’enverrai devant toi des frelons qui chasseront les Hivvites, les CananĂ©ens et les Hittites devant toi. » — Ex 23:27–28. On peut aussi penser Ă  l’infestation des moustiques, Ă  l’envahissement par les taons ou aux nuĂ©es de sauterelles qui font partie des 10 plaies d’Égypte. ↩
  15. La formule a aussi Ă©tĂ© utilisĂ©e comme titre d’un livre Ă©crit par la podcasteuse Natalie Brunell en 2025. ↩
  16. « MĂ©fiez-vous des faux prophĂštes, qui viennent Ă  vous dĂ©guisĂ©s en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces. C’est Ă  leurs fruits que vous les reconnaĂźtrez. Cueille-t-on des raisins sur des Ă©pines ? Ou des figues sur des chardons ? » — Mt 7:15–16. ↩
  17. Sans ĂȘtre favorable Ă  Silk Road, Gavin Andresen a dĂ©fendu l’utilisation anonyme de Bitcoin. En juin 2011, Ă  la suite de l’intervention du sĂ©nateur Chuck Schumer accusant la cryptomonnaie de faciliter le blanchiment d’argent et le trafic de drogue, il Ă©crivait sur son blog : « Personne ne peut contrĂŽler ce qui est achetĂ© avec les bitcoins, tout comme ma banque locale ne peut contrĂŽler ce que je fais des espĂšces que je retire du distributeur de billets. » Cette attitude diffĂšre d’une part de la dĂ©marche anarchiste d’un Amir Taaki, qui dĂ©fendait bec et ongles l’usage de Bitcoin par WikiLeaks et par Silk Road, et d’autre part de la posture collaborationniste d’un Jeff Garzik, qui expliquait qu’il Ă©tait « tout Ă  fait stupide de tenter d’effectuer des transactions illicites importantes avec des bitcoins ». ↩

Le succĂšs du saylorisme et la corruption de Bitcoin

July 29th 2026 at 14:39

Étant impliquĂ© dans le secteur de la cryptomonnaie depuis longtemps, j’ai assistĂ© en 2020 Ă  l’arrivĂ©e d’un personnage singulier sur les devants de la scĂšne : Michael Saylor, le PDG de la sociĂ©tĂ© MicroStrategy. Je l’ai vu acheter du bitcoin de maniĂšre frĂ©nĂ©tique avec son entreprise, accumulant prĂšs de 850 000 unitĂ©s en l’espace de six ans, soit 55 milliards de dollars aujourd’hui. J’ai observĂ© son influence croitre au sein de la communautĂ© de Bitcoin, auprĂšs de mes camarades et parmi les nouveaux arrivants, ainsi que dans les mĂ©dias amĂ©ricains et sur les rĂ©seaux sociaux.

Mais ce succĂšs ne m’enchantait guĂšre : mĂȘme si je ne l’écoutais que d’une oreille, j’ai rapidement remarquĂ© que le discours de Michael Saylor s’opposait aux valeurs fondamentales de Bitcoin. Ainsi, sa popularitĂ© parmi les bitcoineurs n’était pas tant le signe d’une rĂ©ussite auprĂšs des hautes sphĂšres financiĂšres, mais bien plutĂŽt le symptĂŽme d’une corruption avancĂ©e de Bitcoin. D’oĂč l’idĂ©e, dans ce diptyque, de revenir sur les origines et les arguments de la doctrine saylorienne.

Michael Saylor et les débuts de MicroStrategy

Michael J. Saylor est nĂ© en 1965 dans le Nebraska, au cƓur des Grandes Plaines amĂ©ricaines. Son pĂšre Ă©tait sergent-chef dans l’armĂ©e de l’air, si bien que sa famille a Ă©tĂ© contrainte de beaucoup dĂ©mĂ©nager durant son enfance. En 1983, Ă  l’ñge de 18 ans, il a intĂ©grĂ© le MIT grĂące Ă  une bourse militaire, oĂč il a Ă©tudiĂ© l’ingĂ©nierie aĂ©ronautique et spatiale et l’histoire des sciences. Il souhaitait devenir pilote de ligne ou astronaute, mais en a Ă©tĂ© empĂȘchĂ© par un problĂšme de santĂ© bĂ©nin.

Une fois diplĂŽmĂ©, il a occupĂ© un poste de consultant dans un cabinet de conseil, puis a travaillĂ© chez le groupe industriel DuPont. Il y a acquis une expertise en simulation informatique et en prĂ©vision Ă©conomique. C’est ce qui l’a amenĂ© Ă  cofonder MicroStrategy avec un camarade du MIT en 1989, alors qu’il n’avait que 24 ans : une sociĂ©tĂ© d’informatique dĂ©cisionnelle qui se spĂ©cialisait dans le dĂ©veloppement d’un logiciel permettant aux entreprises clientes d’utiliser leurs donnĂ©es pour obtenir des informations sur leurs activitĂ©s.

MicroStrategy a largement bĂ©nĂ©ficiĂ© de la bulle Internet qui a marquĂ© la fin du millĂ©naire. La sociĂ©tĂ© a ainsi Ă©tĂ© introduite en bourse en juin 1998, et le cours de l’action (MSTR) a explosĂ© Ă  la hausse un an aprĂšs, Ă©tant multipliĂ© par plus de 28 par rapport au prix de l’offre initiale. En mars 2000, au sommet, la capitalisation de la firme atteignait prĂšs de 12 milliards de dollars, ce qui faisait de Michael Saylor un milliardaire sur le papier. Il Ă©tait alors plĂ©biscitĂ© par la presse techno-Ă©conomique comme un entrepreneur hors pair1.

Cours de l’action MSTR, ajustĂ© pour tenir compte des fractionnements (source : Jesse Colombo sur Twitter)

Toutefois, cette rĂ©putation dorĂ©e s’est ternie assez rapidement. Le lundi 20 mars 2000, Ă  l’issue d’un examen de ses pratiques comptables par PwC, MicroStrategy a annoncĂ© qu’elle allait rĂ©viser les rĂ©sultats financiers des annĂ©es prĂ©cĂ©dentes2. Cette nouvelle a dĂ©clenchĂ© une chute brutale du cours dans la journĂ©e, l’action perdant prĂšs de 62 % de sa valeur en une seule sĂ©ance boursiĂšre. Le lendemain, l’affaire a fait les gros titres, Ă©tant relatĂ©e dans le New York Times et dans le Washington Post). Les mĂ©dias insistaient alors sur le fait que la fortune de Michael Saylor avait diminuĂ© de 6 milliards de dollars en une seule matinĂ©e !

Page de une du New York Daily News du 21 mars 2000 (source : Fortune)

Le 23 mars, le journaliste de gauche David Plotz a rĂ©alisĂ© un portrait Ă  charge du PDG pour Slate. Saylor y Ă©tait appelĂ© « le gourou de MicroStrategy ». Il Ă©tait dĂ©crit comme la fusion de Bill Gates et Steve Jobs : constituant Ă  la fois « un geek froid et intimidant » Ă  l’instar du fondateur de Microsoft, et « un orateur envoĂ»tant » tel le directeur emblĂ©matique d’Apple. Pour Plotz, Saylor Ă©tait un homme obsĂ©dĂ© par le fait de « changer le monde », se comparant aux grands inventeurs et industriels amĂ©ricains comme Edison, Ford, Carnegie et Rockefeller : une « star », un « philosophe roi », un « visionnaire ». Le journaliste ajoutait :

« Son intensitĂ© et son zĂšle sont Ă©blouissants. Il fascine les gens. Les grandes idĂ©es de Saylor sont tout Ă  fait crĂ©dibles, mais elles n’ont rien de nouveau ; on les a dĂ©jĂ  lues une dizaine de fois dans Wired. Qu’importe : grĂące Ă  son Champ de distorsion de la rĂ©alitĂ©, Saylor a transformĂ© MicroStrategy, une entreprise respectable spĂ©cialisĂ©e dans l’exploration de donnĂ©es, en une sorte de « mĂ©gacorporation ». »

L’éclatement de la bulle Internet a conduit Michael Saylor Ă  subir une longue traversĂ©e du dĂ©sert. Les krachs boursiers se sont enchainĂ©s pendant deux ans. Le cours de l’action a lourdement chutĂ©, atteignant en juillet 2002 un point bas correspondant Ă  une division par 20 du prix (-95 %) par rapport Ă  l’entrĂ©e en bourse. Mais le navire, avec Saylor Ă  la barre, s’en est sorti.

Le retour et l’adoption de Bitcoin

Au dĂ©but des annĂ©es 2010, Michael Saylor a pressenti l’avĂšnement de la dĂ©matĂ©rialisation et du cloud. En 2012, il a Ă©crit un livre intitulĂ© The Mobile Wave, dans lequel il expliquait comment l’utilisation des appareils mobiles (ordinateurs, tĂ©lĂ©phones, liseuses, consoles, etc.) allait influencer le commerce, la santĂ©, l’éducation et les pays en voie de dĂ©veloppement. Le succĂšs du smartphone, le tĂ©lĂ©phone multifonction tactile inaugurĂ© par la sortie de l’iPhone en 2007, en Ă©tait une des manifestations les plus Ă©videntes. Dans son livre, Saylor mettait en avant l’importance des rĂ©seaux. Il confierait la chose suivante dans un podcast en 2021 :

« Lorsque j’ai Ă©crit The Mobile Wave, j’ai observĂ© que les rĂ©seaux informatiques dĂ©matĂ©rialisaient tout dans le monde : la monnaie, l’identité ; et tout ce qui tient dans la main : l’appareil photo, la camĂ©ra, le magnĂ©tophone, le magnĂ©toscope. »

Il appliquerait plus tard cette analyse Ă  Bitcoin, mais il n’était alors pas encore convaincu par l’invention de Satoshi Nakamoto. Il a ainsi dĂ©nigrĂ© publiquement la cryptomonnaie en 2013, lui prĂ©disant « le mĂȘme sort que le jeu d’argent en ligne », c’est-Ă -dire un arrĂȘt dĂ©crĂ©tĂ© par les autoritĂ©s3.

En 2020, un Ă©vĂšnement lui a cependant fait changer d’avis Ă  ce sujet : la pandĂ©mie de covid-19. En mars, alors que les mesures de confinement se multipliaient autour du monde et que l’économie s’écroulait en consĂ©quence, Michael Saylor a refusĂ© de fermer les bureaux de son entreprise en l’absence d’une injonction lĂ©gale et a justifiĂ© ce choix au sein d’un long mĂ©morandum distribuĂ© par courriel Ă  ses employĂ©s. Dans celui-ci (qui avait fuitĂ© sur Reddit et dans la presse), il Ă©claircissait sa position vis-Ă -vis du coronavirus, et Ă©crivait en particulier : « adopter la notion de distanciation sociale et d’hibernation Ă©conomique nous prive de notre Ăąme et nous affaiblit ».

À partir du mois d’avril, les banques centrales ont recouru Ă  des plans de relance massifs via Ă©mission monĂ©taire, laissant prĂ©sager le retour d’une forte inflation. Saylor s’est alors demandĂ© comment prĂ©server la valeur de ses liquiditĂ©s en trĂ©sorerie. InfluencĂ© par son ami Eric Weiss, il a lu L’Étalon-bitcoin de Saifedean Ammous, et a alors envisagĂ© d’acheter du bitcoin. Lors d’une confĂ©rence tĂ©lĂ©phonique ayant eu lieu le 28 juillet 2020, il a expliquĂ© aux actionnaires de MicroStrategy pourquoi la sociĂ©tĂ© avait besoin de « maintenir une assise financiĂšre solide » et devait investir ses rĂ©serves dans des actifs complĂ©mentaires, notamment « des actions, des obligations, des matiĂšres premiĂšres telles que l’or, des actifs numĂ©riques comme le bitcoin ». Le 11 aoĂ»t, cette dĂ©cision est devenue officielle : la sociĂ©tĂ© a annoncĂ© adopter le bitcoin comme « principal actif de rĂ©serve pour sa trĂ©sorerie » et en avoir achetĂ© 21 454 pour 250 millions de dollars.

L’accueil par la communautĂ©

Cette nouvelle a rĂ©joui un certain nombre de bitcoineurs, qui y voyaient les prĂ©mices d’un phĂ©nomĂšne d’adoption massive par les sociĂ©tĂ©s cotĂ©es en bourse. Par la suite, Michael Saylor est intervenu dans de multiples podcasts consacrĂ©s Ă  Bitcoin ou aux cryptomonnaies : il a discutĂ© avec Anthony Pompliano et Stephane Livera en septembre, a participĂ© Ă  l’émission What Bitcoin Did de Peter McCormack en octobre, a parlĂ© avec John Vallis et Robert Breedlove en novembre, est passĂ© chez Preston Pysh en dĂ©cembre, et enfin chez Laura Shin en janvier 2021. Il s’est intĂ©grĂ© Ă  la culture de Bitcoin en adoptant ses codes, notamment en affichant les fameux yeux laser sur son profil Twitter en avril 2021. Au cours de l’annĂ©e, il a Ă©tĂ© choisi par Saifedean Ammous pour Ă©crire une nouvelle prĂ©face pour L’Étalon-bitcoin, en lieu et place de Nassim Taleb, dĂ©savouĂ© pour ses positions alarmistes sur le covid.

Photo de profil de Michael Saylor depuis 20214 (source : Twitter)

Peu Ă  peu, Michael Saylor est ainsi devenu un relai d’opinion majeur au sein de la communautĂ©. On l’a invitĂ© Ă  intervenir dans les grandes confĂ©rences consacrĂ©es Ă  Bitcoin, que ce soit aux États-Unis (avec Bitcoin Miami dĂšs 2021) ou en Europe (notamment avec BTC Prague en 2023). Il attirait du public et se faisait acclamer par la foule, comme par exemple durant l’évĂšnement Bitcoin Atlantis Ă  MadĂšre. En outre, Saylor a rapidement acquis le statut de porte-parole de Bitcoin hors du cercle restreint des maximalistes, participant Ă  des podcasts Ă  large audience tels que celui de Lex Fridman en 2022, ou l’émission de Jordan Peterson en 2025.

Michael Saylor devant la foule à Nashville en 2024 (source : Youtube)

Son entreprise MicroStrategy a Ă©tĂ© un acheteur majeur de bitcoins, contribuant Ă  l’explosion Ă  la hausse du cours. En l’espace de six ans, elle a ainsi accumulĂ© 843 775 bitcoins Ă  un prix moyen de 75 653 $ (d’aprĂšs les chiffres du 21 juillet 2026). Pour ce faire, elle a largement recouru Ă  l’effet de levier en contractant de la dette, ce qui a inspirĂ© le phĂ©nomĂšne des Bitcoin Treasury Companies. Mais surtout, elle a ouvert la voie aux institutions financiĂšres, ce qui a facilitĂ© l’acceptation des ETF en 2024.

Aujourd’hui, l’influence de Saylor est de grande envergure. Ses tweets, ses entrevues et ses discours touchent une audience massive, dont les vues se comptent en centaines de milliers quand ce n’est pas en millions. Les mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s parlent de lui en permanence, voyant que la simple Ă©vocation de son nom capte l’attention de l’internaute. Saylor sĂ©duit en particulier le public jeune, qui voit en lui un modĂšle de rĂ©ussite Ă  l’instar d’un Warren Buffet ou d’un Elon Musk. Ses paroles sont reprises dans des formats courts percutants, et ont mĂȘme fait l’objet de morceaux de meaningwave que sont les « cryptomĂ©ditations » disponibles sur Youtube.

Le danger de la doctrine saylorienne

Michael Saylor dispose donc d’un charme Ă©vident qui fascine les foules. Son discours est souvent trĂšs bien ficelĂ©, et constitue du miel pour les oreilles de ses adeptes. Cependant, cette harmonie apparente cache une rĂ©alitĂ© bien plus sombre.

Michael Saylor reste avant tout un financier. Quiconque sait Ă©couter attentivement remarquera ainsi que son discours rentre rĂ©guliĂšrement en contradiction avec la proposition de valeur centrale de Bitcoin, Ă  savoir le fait d’ĂȘtre propriĂ©taire de son argent sans que personne ne puisse nous le prendre. En effet, le PDG de MicroStrategy se soumet volontiers Ă  toutes les rĂšglementations du secteur, et approuve pleinement les pratiques de surveillance financiĂšre comme la connaissance du client. Il met un point d’honneur Ă  rejeter l’utilisation du bitcoin comme moyen d’échange direct, rĂ©servant ce rĂŽle au dollar qui a cours lĂ©gal. Il relĂšgue ainsi la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto Ă  une fonction d’actif financier. Il ne trouve aucun inconvĂ©nient Ă  la conservation par un dĂ©positaire, qualifiant ceux qui le font de « crypto-anarchistes paranoĂŻaques », alors mĂȘme que la raison d’ĂȘtre de la cryptomonnaie est la dĂ©sintermĂ©diation.

Il peut ainsi sembler Ă©trange que quelqu’un d’aussi hostile aux valeurs fondamentales de Bitcoin ait rĂ©ussi Ă  en devenir une Ă©gĂ©rie. Mais ce paradoxe s’explique assez facilement : il s’agit d’un cas pur et simple de corruption, c’est-Ă -dire d’une renonciation Ă  une valeur morale en l’échange d’une valeur pĂ©cuniaire. Beaucoup d’entre nous avons laissĂ© faire le mouvement en appliquant la politique de l’autruche, car l’arrivĂ©e de Saylor et des financiers augmentaient le pouvoir d’achat de nos bitcoins. En effet, non seulement ils s’en procuraient par centaines, mais ils apportaient aussi une certaine lĂ©gitimitĂ©, accroissant le nombre de personnes susceptibles d’en acquĂ©rir. En un sens, nous croyions que nous les laissions acheter notre monnaie, alors que c’est notre silence qu’ils achetaient.

Le discours de Saylor a ainsi prolifĂ©rĂ© parmi les utilisateurs de Bitcoin, rendant les remontrances des puristes incroyablement marginales. Aujourd’hui par exemple, l’adage « pas vos clĂ©s, pas vos bitcoins » d’Andreas Antonopoulos n’est plus accueilli avec le mĂȘme enthousiasme, les gens remettant en cause le principe mĂȘme de la conservation personnelle. C’est pour cette raison que nous allons revenir en dĂ©tail, dans un second article, sur les Ă©lĂ©ments qui composent la doctrine saylorienne. Pour ceux qui viendront aprĂšs.


Notes

Cet article a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© intĂ©gralement sans LLM, hormis les traductions qui ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es grĂące Ă  DeepL. L’illustration a Ă©tĂ© produite avec GPT Image 1.5.

  1. Michael Saylor a Ă©tĂ© nommĂ© « Entrepreneur de l’annĂ©e dans le secteur des hautes technologies » par KPMG Washington en 1996 et « Entrepreneur de l’annĂ©e dans le secteur des logiciels » par Ernst & Young en 1997. Il Ă©tait prĂ©sentĂ© comme l’un des 10 meilleurs entrepreneurs de 1998 par le magazine Red Herring. Il faisait partie de la liste des « inventeurs de moins de 35 ans » du MIT Technology Review en 1999. ↩
  2. La sociĂ©tĂ© a Ă©tĂ© poursuivie par la SEC, et ses dirigeants ont Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  payer chacun une amende de 350 000 $. ↩
  3. Le jeu d’argent en ligne aux États-Unis a Ă©normĂ©ment souffert de l’application de l’Unlawful Internet Gambling Enforcement Act, loi adoptĂ©e en 2006 qui interdisait aux banques de valider les virements Ă  destination des plateformes du domaine. En particulier, le poker en ligne en a subi les consĂ©quences le vendredi 15 avril 2011 lorsque les trois principaux sites consacrĂ©s Ă  ce jeu (PokerStars, Full Tilt Poker et Absolute Poker) ont Ă©tĂ© fermĂ©s par le FBI. ↩
  4. On remarquera l’aurĂ©ole dorĂ©e derriĂšre lui, habituellement rĂ©servĂ©e aux saints dans la tradition chrĂ©tienne. ↩

Bitcoin à 63 500 $ : Le crash coréen contamine la crypto

July 28th 2026 at 08:55

SĂ©oul donne le ton. Le KOSPI a plongĂ© de 10,5 % mardi, emportĂ© par la dĂ©route des valeurs technologiques, tandis que le Nikkei abandonnait environ 4 %. Cette correction asiatique gagne les autres actifs risquĂ©s : les contrats Ă  terme amĂ©ricains reculent et le bitcoin retombe autour de 63 200 dollars. La baisse a Ă©galement dĂ©clenchĂ© prĂšs de 690 millions de dollars de liquidations sur le marchĂ© crypto. À quelques heures de la dĂ©cision de la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale, la prudence domine.

Points clés

  • Le KOSPI a chutĂ© de 10,5 %, Samsung Electronics et SK Hynix abandonnant environ 12 %.
  • Les futures du Nasdaq 100 reculent d’environ 1 %.
  • Le bitcoin Ă©volue autour de 63 200 dollars, en baisse de prĂšs de 3 % sur 24 heures.
  • PrĂšs de 690 millions de dollars de positions crypto ont Ă©tĂ© liquidĂ©s, principalement des paris haussiers.
  • La Fed rendra sa dĂ©cision mercredi, avant les rĂ©sultats de Strategy jeudi.

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Séoul décroche, Wall Street retient son souffle avant la Fed

La Bourse de Séoul a connu une séance noire. Le KOSPI a terminé à 6 051,19 points, en baisse de 10,5 %, aprÚs le déclenchement de mécanismes destinés à ralentir les échanges. Samsung Electronics a perdu 12 %, tandis que SK Hynix a reculé de 12,7 %.

Cette dĂ©route reflĂšte les inquiĂ©tudes croissantes entourant les dĂ©penses consacrĂ©es Ă  l’intelligence artificielle et la montĂ©e en puissance des fabricants chinois de semi-conducteurs. Le mouvement s’est propagĂ© au Japon, oĂč le Nikkei 225 a abandonnĂ© environ 4 %. Le Shanghai Composite a reculĂ© d’environ 1 %, tandis que le Hang Seng est restĂ© proche de l’équilibre.

Aux États-Unis, les contrats Ă  terme signalent une ouverture prudente. Le Dow Jones rĂ©siste, mais le S&P 500 cĂšde autour de 0,3 % et le Nasdaq 100 environ 1 %. Les investisseurs attendent surtout la dĂ©cision de la Fed mercredi. Les taux sont actuellement maintenus entre 3,50 % et 3,75 % et le statu quo demeure le scĂ©nario privilĂ©giĂ©, mĂȘme si le risque d’un nouveau resserrement a augmentĂ©.

Le KOSPI a plongĂ© de 10,5 % mardi, emportĂ© par la dĂ©route des valeurs technologiques, tandis que le Nikkei abandonnait environ 4 %. Cette correction asiatique gagne les autres actifs risquĂ©s : les contrats Ă  terme amĂ©ricains reculent et le bitcoin retombe autour de 63 200 dollars. La baisse a Ă©galement dĂ©clenchĂ© prĂšs de 690 millions de dollars de liquidations sur le marchĂ© crypto. À quelques heures de la dĂ©cision de la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale, la prudence domine.
Bitcoin a chutĂ© sous les 64 000 dollars cette nuit suite au dĂ©ccrochage des marchĂ©s asiatiques – Source : CoinmarketCap by JDC

Bitcoin à 63 200 dollars : 690 millions liquidés

Le bitcoin a suivi le mouvement de retrait du risque, mais dans des proportions plus contenues que les actions technologiques asiatiques. Le BTC évolue autour de 63 200 dollars, en baisse de prÚs de 3 % sur 24 heures. Ethereum recule vers 1 875 dollars, Solana glisse autour de 73 dollars et XRP revient prÚs de 1,05 dollar.

La chute du bitcoin depuis plus de 65 000 dollars a cependant provoqué une cascade de liquidations. Selon CoinGlass, entre 680 et 690 millions de dollars de positions crypto ont été fermées de force sur 24 heures, principalement des positions longues utilisant un effet de levier. Le bitcoin concentre environ 100 à 130 millions de dollars de liquidations, contre 80 à 100 millions pour Ethereum.

La vague principale s’est produite pendant la baisse nocturne, avec prĂšs de 100 millions de dollars liquidĂ©s en une heure lorsque le BTC est repassĂ© sous 64 000 dollars. Le marchĂ© se stabilise dĂ©sormais autour de 63 000 dollars, mais un intĂ©rĂȘt ouvert encore Ă©levĂ© laisse planer le risque de nouvelles liquidations.

Le marchĂ© se stabilise dĂ©sormais autour de 63 000 dollars, mais l’intĂ©rĂȘt ouvert reste suffisamment Ă©levĂ© pour provoquer de nouvelles liquidations en cascade. La dĂ©cision de la Fed mercredi, puis les rĂ©sultats trimestriels de Strategy jeudi, permettront de savoir si cette baisse constitue une simple purge du levier ou le dĂ©but d’une correction plus profonde.

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L’article Bitcoin Ă  63 500 $ : Le crash corĂ©en contamine la crypto est apparu en premier sur Journal du Coin.

La limite des 21 millions n’était pas le but originel de Bitcoin

June 18th 2026 at 18:00

Lorsqu’une personne se renseigne Ă  propos de Bitcoin, il faut peu de temps pour qu’elle apprenne que sa mise en circulation est rĂ©duite au cours du temps et que la quantitĂ© finale est plafonnĂ©e Ă  21 millions d’unitĂ©s. Il lui est ensuite suggĂ©rĂ© que si son utilisation croit, alors la raretĂ© absolue des bitcoins fera que leur valeur explosera Ă  la hausse. C’est cette logique spĂ©culative qui a menĂ© le prix du bitcoin Ă  passer de 0,001 $ Ă  126 000 $ en moins de 20 ans.

Cependant, la limite emblĂ©matique des 21 millions, aujourd’hui mise Ă  l’honneur par les vendeurs de rĂȘve, ne constituait pas l’objectif principal du systĂšme de Nakamoto, et a Ă©tĂ© secondaire au cours de sa conception ; elle a longtemps Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme un moyen de rendre le bitcoin attractif, et pas comme une fin en soi. La preuve la plus Ă©clatante de ce fait est qu’à l’origine, Bitcoin a Ă©tĂ© conçu pour avoir une crĂ©ation monĂ©taire constante. Satoshi Nakamoto n’a en effet ajoutĂ© les halvings et le plafond d’émission qu’aprĂšs la publication du livre blanc.

À l’heure oĂč la mystique saylorienne domine, oĂč les ETF se multiplient, et oĂč l’État le plus puissant de la planĂšte constitue une rĂ©serve stratĂ©gique de bitcoins, il semble essentiel de rappeler que le but originel de Bitcoin Ă©tait bien plus noble qu’attirer toute la cupiditĂ© du monde.

Les deux livres blancs

Le 31 octobre 2008, Satoshi Nakamoto inaugure sa dĂ©couverte en envoyant le livre blanc de Bitcoin, intitulĂ© Bitcoin : Un systĂšme d’argent liquide Ă©lectronique pair Ă  pair, Ă  la liste de diffusion de courrier Ă©lectronique de Metdowd.com dĂ©diĂ©e Ă  la cryptographie. Ce document n’est cependant pas la seule version qui existe, et il en publiera une autre, mise Ă  jour, le 24 mars 2009, qui est hĂ©bergĂ©e sur Bitcoin.org et Ă  laquelle nous faisons gĂ©nĂ©ralement rĂ©fĂ©rence aujourd’hui. Le premier livre blanc diffĂšre ainsi lĂ©gĂšrement du second.

En particulier, dans ce premier document, Satoshi ne fait pas mention des « frais de transaction » ou d’un « nombre prĂ©dĂ©terminĂ© d’unitĂ©s », comme il fera plus tard. Pour rĂ©compenser les mineurs qui assurent le traitement des paiements, il prĂ©voit une Ă©mission de monnaie constante, vraisemblablement de 100 bitcoins toutes les 15 minutes1. Dans le livre blanc, il Ă©crit :

« L’ajout rĂ©gulier d’une quantitĂ© constante de nouvelles unitĂ©s s’apparente Ă  l’action des mineurs d’or qui dĂ©pensent des ressources pour mettre de l’or en circulation. »

Il justifie ainsi le choix d’une « inflation naturelle » en comparant le bitcoin Ă  l’or, qui a toujours connu une certaine crĂ©ation monĂ©taire tout en conservant son pouvoir d’achat2. Avec une quantitĂ© constante de nouveaux bitcoins, le taux d’émission annuelle devrait diminuer au cours du temps : il passerait sous les 5 % aprĂšs 20 ans, et sous les 2 % au bout de 50 ans. Outre la phrase du livre blanc, Satoshi prĂ©cisera dans un courriel privĂ© quelque jours plus tard :

« L’offre d’or augmente d’environ 2 Ă  3 % par an.  N’importe quelle monnaie fiat affiche gĂ©nĂ©ralement un taux d’inflation supĂ©rieur. »

La discussion avec Ray Dillinger

En novembre 2008, Satoshi discute de Bitcoin avec les membres de la liste. Il Ă©change notamment avec Ray Dillinger, consultant indĂ©pendant dans les nouvelles technologies, qui s’intĂ©resse aux protocoles de monnaie numĂ©rique. Dans un courriel envoyĂ© dans la soirĂ©e du 5 novembre (PST), il reproche au bitcoin son « absence de valeur intrinsĂšque », ne comprenant pas bien qu’il s’agit d’une politique monĂ©taire dĂ©finie, contrĂŽlĂ©e par un algorithme d’ajustement de la difficultĂ©. Pour lui, tout le monde peut crĂ©er de nouvelles unitĂ©s Ă  l’infini (comme dans systĂšme RPOW de Hal Finney), ce qui rĂ©duit considĂ©rablement la valeur de la monnaie. Il conclut faussement que la monnaie « prĂ©sente une inflation d’environ 35 %, puisque c’est le taux annuel d’amĂ©lioration de la performance informatique ». Satoshi en discute en privĂ© avec lui, avant de le corriger publiquement le 8 novembre :

« La difficultĂ© augmente proportionnellement afin de maintenir constante la production supplĂ©mentaire totale.  On sait donc Ă  l’avance combien de nouveaux bitcoins seront créés au cours des annĂ©es futures.

La production de nouvelles unitĂ©s implique une augmentation planifiĂ©e de la masse monĂ©taire, mais celle-ci n’entraĂźne pas nĂ©cessairement de l’inflation.  Si la quantitĂ© de monnaie augmente au mĂȘme rythme que le nombre de personnes qui l’utilisent, les prix resteront stables.  Si elle n’augmente pas aussi vite que la demande, il y aura de la dĂ©flation et les premiers dĂ©tenteurs de la monnaie verront sa valeur augmenter.

Les unitĂ©s doivent ĂȘtre distribuĂ©es d’une maniĂšre ou d’une autre au dĂ©part, et un taux constant semble ĂȘtre la meilleure mĂ©thode. »

Satoshi confirmera l’existence de ce modĂšle initial Ă  Martti Malmi en mai 2009 dans un courriel incluant son dĂ©bat en privĂ© avec Ray :

« Cette discussion sur l’inflation a eu lieu avant la mise en place du mĂ©canisme de frais de transaction et du programme fixe des 21 millions d’unitĂ©s ; elle n’est donc peut-ĂȘtre plus tout Ă  fait d’actualitĂ©. »

Toutefois, ce modĂšle s’avĂšre dĂ©fectueux, ce que ne manque pas de lui faire remarquer le premier dĂ©tracteur de Bitcoin : James A. Donald.

L’échange avec James A. Donald

James A. Donald est un cypherpunk anonyme qui est le premier Ă  avoir rĂ©pondu publiquement Ă  Satoshi, le 2 novembre, pour reprocher Ă  Bitcoin sa faible capacitĂ© Ă  passer Ă  l’échelle. Les deux hommes Ă©changent longuement sur la liste. Ce sont les remarques du cypherpunk sur le systĂšme incitatif de Bitcoin qui vont pousser Satoshi Ă  revoir sa politique monĂ©taire et Ă  intĂ©grer des frais de transaction.

Dans la nuit du 8 au 9 novembre, James A. Donald blĂąme ainsi l’émission monĂ©taire constante choisie par Satoshi pour inciter les mineurs Ă  assurer le traitement des transactions. Il nuance nĂ©anmoins son propos en ajoutant que c’est mieux que les monnaies classiques sujettes aux alĂ©as de la politique :

« Cette proposition ne peut pas ĂȘtre mise en Ɠuvre, car dans le systĂšme proposĂ©, le travail de suivi de la propriĂ©tĂ© des unitĂ©s est financĂ© par le seigneuriage, ce qui nĂ©cessite de l’inflation.

Ce n’est pas un dĂ©faut insurmontable : une inflation prĂ©visible est moins choquante qu’une inflation qui est traficotĂ©e de temps en temps pour transfĂ©rer les richesses d’un groupe Ă©lectoral Ă  un autre. »

Dans la journĂ©e du 9, James A. Donald Ă©met un nouvelle critique, cette fois-ci sur le fait qu’un mineur n’est pas incitĂ© Ă  inclure des transactions dans un bloc :

« Cette solution [
] ne rĂ©sout pas celui de l’enregistrement des dĂ©penses. Si un nƓud ignore toutes les dĂ©penses sans importance pour lui, il n’en subit aucune consĂ©quence nĂ©gative. »

Satoshi a alors l’idĂ©e d’ajouter un mĂ©canisme des frais de transaction, qui aurait l’avantage de rĂ©soudre les deux problĂšmes. Dans la soirĂ©e du 9 novembre, rĂ©pondant Ă  James A. Donald, il dĂ©crit ce mĂ©canisme comme suit :

« Si tu as des difficultĂ©s avec la question de l’inflation, il est facile d’ajuster le systĂšme pour qu’il fonctionne avec des frais de transaction.  C’est trĂšs simple : il suffit que la valeur en sortie de toute transaction soit infĂ©rieure de 1 centime Ă  la valeur en entrĂ©e.  Soit le logiciel client construit automatiquement des transactions ayant un montant supĂ©rieur de 1 centime Ă  la valeur de paiement prĂ©vue, soit ce montant est prĂ©levĂ© du cĂŽtĂ© du bĂ©nĂ©ficiaire.  La rĂ©compense obtenue lorsqu’un nƓud trouve une preuve de travail pour un bloc correspondrait au total des frais contenus dans ce bloc. »

Le lendemain, Satoshi ajoute :

« GrĂące au systĂšme de rĂ©compense basĂ© sur les frais de transaction que j’ai rĂ©cemment prĂ©sentĂ©, les nƓuds seraient incitĂ©s Ă  inclure toutes les transactions payantes qu’ils reçoivent. »

Le code de novembre 2008

À la suite de sa discussion avec James A. Donald, Satoshi Nakamoto dĂ©cide de mettre en Ɠuvre le mĂ©canisme des frais de transaction au sein de son modĂšle. Il fait Ă©galement diminuer la crĂ©ation monĂ©taire au cours du temps, de façon Ă  limiter la quantitĂ© Ă  un montant prĂ©dĂ©fini. Le 14 novembre, dans une rĂ©ponse Ă  Ray Dillinger, il Ă©crit :

« Il y aura des frais de transaction, ce qui incitera les nƓuds Ă  recevoir et Ă  inclure autant de transactions que possible.  Les nƓuds finiront par ĂȘtre rĂ©munĂ©rĂ©s uniquement par ces frais lorsque le nombre total d’unitĂ©s créées atteindra le plafond prĂ©dĂ©terminĂ©. »

Le 16 novembre, il partage le code logiciel de Bitcoin avec certains membres de la liste, dont Ray Dillinger et James A. Donald. Les paramĂštres prĂ©sents dans cette version diffĂšrent du prototype de janvier 2009. Le temps entre chaque bloc, par exemple, est de 15 minutes (au lieu de 10). Chaque bitcoin (COIN) se divise en 100 centimes (CENT), qui sont eux-mĂȘmes divisibles en 10 000 unitĂ©s plus petites, si bien qu’un bitcoin correspond Ă  1 million d’unitĂ©s de base.

Satoshi y inclut surtout la mĂ©canique de rĂ©duction de moitiĂ© (le fameux halving) qui divise par deux la crĂ©ation monĂ©taire tous les 100 000 blocs, soit 2 ans et 10 mois environ. Dans cette version du code, il se crĂ©e 100 bitcoins durant la premiĂšre pĂ©riode de 100 000 blocs, 50 durant la deuxiĂšme pĂ©riode, etc. de sorte que la quantitĂ© totale de bitcoins converge vers 20 millions d’unitĂ©s, qui sera atteinte 77 ans plus tard.

Fonction GetBlockValue qui donne le nombre de bitcoins créés par bloc.

Le lancement du réseau

Un mois et demi plus tard, le 8 janvier 2009, Satoshi Nakamoto publie la version 0.1 du logiciel. Cette derniĂšre inclut les paramĂštres qu’on connait bien : les 10 minutes entre chaque bloc, les 50 bitcoins par bloc, les 100 millions d’unitĂ©s de base (« satoshis ») par bitcoin, le halving tous les 4 ans, et le plafond des 21 millions de bitcoins. Comme il l’écrira quelques mois plus tard Ă  Mike Hearn, le choix du nombre des 21 millions et de la granularitĂ© des unitĂ©s est une « estimation Ă©clairĂ©e », un « entre-deux » prenant en considĂ©ration le scĂ©nario oĂč Bitcoin resterait une « petite niche » et celui oĂč il serait utilisĂ© « pour une partie du commerce mondial ».

Outre le code, Satoshi dĂ©crit la politique monĂ©taire dĂ©finitive dans son courriel d’introduction :

« La circulation totale sera de 21 000 000 d’unitĂ©s.  Elles seront distribuĂ©es aux nƓuds du rĂ©seau lorsqu’ils crĂ©eront des blocs, la quantitĂ© Ă©mise Ă©tant divisĂ©e par deux tous les 4 ans. [
] Lorsque cela sera Ă©puisĂ©, le systĂšme pourra prendre en charge les frais de transaction si nĂ©cessaire. »

Le 10 janvier, Hal Finney, ingĂ©nieur amĂ©ricain connu pour son implication dans le mouvement cypherpunk et dans PGP, approuve cette façon de faire en s’enhtousiasmant du fait que « le systĂšme peut ĂȘtre configurĂ© pour n’autoriser qu’un nombre maximum certain d’unitĂ©s Ă  ĂȘtre gĂ©nĂ©rĂ©es ». Dans son courriel, il estime que si Bitcoin devient « le systĂšme de paiement dominant utilisĂ© dans le monde entier », chaque unitĂ© aura alors « une valeur d’environ 10 millions » de dollars.

Satoshi voit dans cette prĂ©diction un formidable moyen de communication pour donner envie aux gens d’essayer Bitcoin. Il utilise ainsi cet argument de vente Ă  plusieurs reprises, sur la liste de diffusion en janvier et sur le forum de la Fondation P2P en fĂ©vrier. Et il a son effet : Dustin Trammell, l’un des premiers mineurs aprĂšs Satoshi et Hal Finney, confiera au crĂ©ateur de Bitcoin que cette possibilitĂ© de gagner de l’argent est « l’une des raisons qui [l’ont] poussĂ© Ă  dĂ©marrer un nƓud si rapidement ».

Satoshi prend ensuite ses distances avec cet aspect spĂ©culatif, n’en parlant pratiquement jamais et toujours de maniĂšre trĂšs mesurĂ©e. En juin 2009, dans un courriel Ă  Martti Malmi, il Ă©crit qu’il n’est « pas Ă  l’aise avec le fait de dĂ©clarer explicitement » que le bitcoin devrait ĂȘtre considĂ©rĂ© « comme un investissement », jugeant que c’est une « affirmation dangereuse » (d’un point de vue lĂ©gal vraisemblablement). Il ajoute :

« Il n’y a pas de mal Ă  ce que les gens arrivent Ă  cette conclusion par eux-mĂȘmes, mais nous ne pouvons pas le prĂ©senter de cette façon. »

Mais l’imaginaire des gens est dĂ©jĂ  irrĂ©mĂ©diablement influencĂ©, et les bulles successives qui se produiront en 2011 et en 2013 termineront de modifier la perception gĂ©nĂ©rale de Bitcoin par le public.

Bitcoin a été dévoyé

Satoshi Nakamoto n’était donc pas opposĂ© Ă  ce que les gens utilisent le bitcoin comme une rĂ©serve de valeur, comme un vĂ©hicule d’« investissement Ă  long terme ». Mais il voyait cet aspect spĂ©culatif davantage comme un moyen d’amorcer Ă©conomiquement son systĂšme que comme une fin en soi. Le but principal de Satoshi Nakamoto, explicitement citĂ© dans l’introduction du livre blanc, Ă©tait de rĂ©soudre le problĂšme des paiements en ligne en crĂ©ant un « argent liquide Ă©lectronique » pouvant ĂȘtre utilisĂ© « sans avoir recours Ă  un tiers de confiance ».

S’il a jugĂ© que son systĂšme Ă©tait prĂȘt le 31 octobre 2008, c’est que l’objectif pouvait ĂȘtre rempli avec une crĂ©ation monĂ©taire constante. Il a revu cet Ă©lĂ©ment, car le modĂšle incluant des frais de transaction et une quantitĂ© limitĂ©e d’unitĂ©s Ă©tait simplement plus Ă©lĂ©gant : les frais incitaient les mineurs Ă  inclure les transactions dans leurs blocs tandis que « dĂ©flation naturelle » rĂ©compensait les commerçants qui conservaient les unitĂ©s reçues, limitant le change avec les monnaies classiques. Ce second modĂšle Ă©tait donc bien plus Ă  mĂȘme de remplir le but originel de Bitcoin.

Il est difficile de nier que la spĂ©culation liĂ©e Ă  la limite des 21 millions a Ă©tĂ© l’élĂ©ment qui a permis Ă  Bitcoin de perdurer jusqu’aujourd’hui. Entre autres, elle garantissait une demande minimale pour l’unitĂ© de compte et une utilisation plancher du rĂ©seau. Mais cet appĂąt du gain a dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© jusqu’à ne plus vraiment servir le sain dĂ©veloppement de Bitcoin, dans le sens oĂč les gens n’assurent mĂȘme plus la garde de leurs propres bitcoins. Satoshi Nakamoto voulait initialement crĂ©er un « systĂšme d’argent liquide Ă©lectronique », pas une « marchandise numĂ©rique sans Ă©metteur » qui servirait d’adossement pour des instruments financiers institutionnels ou de garantie dans des prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s. Il pourrait ĂȘtre opportun de s’en rappeler.


Notes

Cet article est une version remaniĂ©e et augmentĂ©e de plusieurs sections du cours sur l’histoire de la crĂ©ation de Bitcoin publiĂ© sur PlanB Academy. L’illustration a Ă©tĂ© produite avec GPT Image 1.5, sur la base du gĂ©nĂ©rique de 20th Century Fox ; l’idĂ©e vient de u/birth_of_bitcoin sur Reddit. Les traductions ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e grĂące Ă  DeepL. Le reste du texte a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© intĂ©gralement sans LLM.

  1. Ce modĂšle rappelle inĂ©vitablement l’émission rĂ©siduelle de Monero, qui est de 0,6 XMR toutes les deux minutes. ↩
  2. MalgrĂ© la conception soutenue par certains Ă©conomistes autrichiens comme Ludwig von Mises, l’inflation monĂ©taire n’équivaut pas Ă  l’inflation des prix, car la croissance de l’économie compense en partie la crĂ©ation monĂ©taire. Dans le cas d’une monnaie-marchandise soumise uniquement au marchĂ©, il n’y a pas d’inflation des prix, Ă  moins que les conditions de sa production ne changent drastiquement. ↩

Une brÚve Histoire de Bitcoin

June 2nd 2026 at 16:59

Intervention de Ludovic Lars lors de la confĂ©rence BCE#1 organisĂ©e par l’association BIP-21 (Bitcoin Île-de-France Partenaires) le 31 janvier et 1er fĂ©vrier 2026. BCE#2 La seconde confĂ©rence Bitcoin, Comprendre l’Essentiel aura lieu le samedi 6 et le dimanche 7 juin 2026 dans le 10ᔉ arrondissement, sur la rive droite de Paris. « Ces deux journĂ©es de confĂ©rences offrent [
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L’individu souverain, la technique et le nouveau Moyen Âge

May 15th 2026 at 09:00

J’ai rĂ©cemment participĂ© Ă  la traduction en français du livre The Sovereign Individual, qui sort ce vendredi 15 mai chez Konsensus Network sous le titre L’Individu souverain : Survivre et prospĂ©rer face Ă  l’effondrement de l’État-providence. Cet ouvrage, coĂ©crit en 1997 par William Rees-Mogg et James Dale Davidson, est un texte de prospective, emblĂ©matique par les prĂ©dictions qu’il faisait sur les consĂ©quences politiques de la rĂ©volution numĂ©rique, alors balbutiante Ă  l’époque. Riche en contexte historique et long de quatre-cents pages, il apporte des Ă©lĂ©ments de rĂ©flexion qui n’ont pas vieilli aujourd’hui.

William Rees-Mogg Ă©tait un lord anglais et avait Ă©tĂ© Ă©diteur du Times de 1967 Ă  1981. James Dale Davidson Ă©tait un investisseur amĂ©ricain. Au moment de la publication initiale du livre, les deux hommes gĂ©raient une lettre d’information financiĂšre depuis 1984. Ils avaient alors dĂ©jĂ  publiĂ© deux livres Ă  succĂšs (Blood in the Streets en 1987 et The Great Reckoning en 1993), oĂč ils formulaient dĂ©jĂ  des prĂ©dictions, notamment sur le monde financier et la gĂ©opolitique. L’Individu Souverain constituait pour eux un parachĂšvement de leur vision de l’avenir.

Dans cet ouvrage, ils soutenaient qu’une nouvelle phase de l’histoire de l’humanitĂ© s’ouvrait — l’ùre de l’information — et qu’elle allait permettre aux individus de s’émanciper du joug des États-nations. Revenant sur l’histoire de l’humanitĂ©, du nĂ©olithique Ă  l’époque moderne en passant par le Moyen Âge, ils examinaient les dynamiques rĂ©gissant l’évolution politico-Ă©conomique du monde. Ils mettaient en avant le caractĂšre libĂ©rateur du progrĂšs technique, et prĂ©disaient en particulier l’émergence d’une monnaie numĂ©rique Ă©chappant au contrĂŽle Ă©tatique, chose qui se matĂ©rialiserait avec Bitcoin au dĂ©but des annĂ©es 2010.

Aux États-Unis, le livre s’est rapidement popularisĂ© dans les cercles libertariens, grĂące au portrait peu flatteur qu’il faisait des États centralisĂ©s et des idĂ©ologies qui les soutenaient. Il s’est aussi diffusĂ© dans la Silicon Valley, en raison du point de vue techno-optimiste des auteurs. Il a plus tard connu un succĂšs croissant au sein de la communautĂ© de Bitcoin (et du milieu des cryptomonnaies en gĂ©nĂ©ral), inspirant notamment Francis Pouliot, Jameson Lopp ou Naval Ravikant. En France, il est aujourd’hui mis en avant par le mĂ©dia indĂ©pendant Le Bunker, par la plateforme Zone Franche, et par l’infopreneur Olivier Roland, qui a Ă©crit son propre livre sur le sujet.

À l’heure oĂč la stabilitĂ© de l’ordre mondial est remise en question et oĂč les États deviennent de plus en plus autoritaires, la thĂšse de l’individu souverain est plus que jamais d’actualitĂ©. Cet article constitue une analyse et une critique de cette thĂšse. Le progrĂšs technique va-t-il nous libĂ©rer et sommes-nous Ă  la veille du Moyen Âge ? C’est ce Ă  quoi nous allons tenter de rĂ©pondre ici.

La thùse de l’individu souverain

La thĂšse de l’ouvrage de Rees-Mogg et Davidson est que la rĂ©volution numĂ©rique (dite « de l’information ») va provoquer l’effondrement de l’État-providence moderne et conduire Ă  l’avĂšnement d’une souverainetĂ© individuelle rĂ©elle. Cette souverainetĂ© s’exercera par le renversement du rapport entretenu par les autoritĂ©s politiques et les individus : ces derniers ne seront plus considĂ©rĂ©s comme des sujets ou des citoyens, et comme des « vaches Ă  lait » (p. 238) pour les plus productifs, mais comme des « clients » (pp. 117–118). Et, comme le dit le dicton, le client est roi.

Le concept de « souverainetĂ© de l’individu » n’est pas tout rĂ©cent, puisqu’il a Ă©mergĂ© avec la pensĂ©e libĂ©rale anglo-saxonne (John Locke) et qu’il a Ă©tĂ© formulĂ© par John Stuart Mill en 1859, qui Ă©crivait : « Sur lui-mĂȘme, sur son corps et son esprit, l’individu est souverain1. » Le terme a ensuite Ă©tĂ© repris dans son acception la plus radicale par les anarchistes individualistes amĂ©ricains, comme Josiah Warren ou Benjamin Tucker, puis par les thĂ©oriciens du libertarianisme moderne, notamment Murray Rothbard.

LĂ  oĂč les auteurs se diffĂ©rencient de cette idĂ©ologie libĂ©rale est que leur discours n’est pas prescriptif (ou du moins pas explicitement), mais descriptif : ils veulent montrer que le sens de l’histoire va vers plus de libertĂ©. Le livre n’est donc pas un manifeste politique en tant que tel, mais un manuel de survie face Ă  la « grande transformation » (p. 234) qui est en train d’avoir lieu. Ils se basent (entre autres) sur les travaux d’un historien amĂ©ricain du XXe siĂšcle nommĂ© FrĂ©dĂ©ric Lane, qui Ă©tait spĂ©cialiste du bas Moyen Âge et qui avait dĂ©veloppĂ© une analyse Ă©conomique de la violence politique2.

Suivant les idĂ©es de Lane, les auteurs Ă©laborent leur propre modĂšle prĂ©dictif. Ils dĂ©crivent comment les « facteurs mĂ©gapolitiques » conditionnent la forme institutionnelle des États en faisant varier ce qu’ils appellent « les rendements de la violence » :

« En modifiant les coûts et les gains potentiels liés à la coercition, la mégapolitique détermine la capacité de certains à imposer leur volonté à autrui. » (p. 48)

Les facteurs qu’ils identifient appartiennent Ă  quatre grandes catĂ©gories :

  1. Les conditions topographiques : les grandes plaines alluviales propices au développement de grands centres de civilisation, les montagnes jouant un rÎle protecteur, les littoraux fragmentés favorisant le commerce3, etc. ;
  2. Les causes climatiques : la tempĂ©rature gĂ©nĂ©rale qui affecte directement la production agricole, et donc la puissance politique de l’État qui domine la rĂ©gion ;
  3. Les agents infectieux : les bactéries et les virus derriÚre les épidémies, qui provoquent des fluctuations démographiques massives, limitant de ce fait la taille des grands empires ;
  4. Les innovations techniques : les outils qui permettent au pouvoir d’asseoir sa domination ou Ă  l’inverse Ă  l’individu de se dĂ©fendre.

Pour les auteurs, la technologie — ou la technique, si l’on veut Ă©viter de faire un amĂ©ricanisme — constitue Ă  l’époque moderne le « facteur dĂ©terminant de l’équilibre entre le coĂ»t et les bĂ©nĂ©fices liĂ©s Ă  l’exercice du pouvoir » (p. 52). L’évolution technique liĂ©e Ă  l’ùre de l’information (la micro-informatique, le cyberespace et la cryptographie) va libĂ©rer l’individu, en provoquant une baisse des rendements de la violence. Les États ne pourront plus contrĂŽler leurs citoyens comme ils l’ont fait jusqu’à prĂ©sent, ce qui conduira Ă  l’émancipation des individus. Ce discours n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui des cypherpunks, qui Ă©crivaient Ă  la mĂȘme Ă©poque.

La taille des entitĂ©s souveraines va ainsi grandement diminuer, pour ne parfois concerner qu’une poignĂ©e d’individus. On assistera Ă  la dĂ©sagrĂ©gation des grands États, pour donner une multitude de micro-juridictions. Le monde connaitra une nouvelle pĂ©riode de fĂ©odalitĂ© qui rappellera celle du Moyen Âge, tout en s’en distinguant fondamentalement. En effet, grĂące Ă  la gĂ©nĂ©ralisation d’Internet, les individus pourront davantage se rĂ©unir en « groupes d’affinité » (p. 157), chose qui existait sous forme embryonnaire dans les ordres religieux et militaires mĂ©diĂ©vaux comme les chevaliers de Malte. Cette dĂ©marche se retrouve aujourd’hui dans le concept de l’État-rĂ©seau de Balaji Srinivasan (ancien directeur technique de Coinbase et associĂ© gĂ©nĂ©ral chez Andreessen Horowitz), qui le dĂ©finit comme « une communautĂ© en ligne hautement alignĂ©e, dotĂ©e d’une capacitĂ© d’action collective, qui finance l’acquisition de territoires Ă  travers le monde et finit par obtenir la reconnaissance diplomatique d’États dĂ©jĂ  existants ».

L’Europe occidentale en 1444 (source : u/ratkatavobratka, 2021)

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les entitĂ©s souveraines se feront concurrence, et les personnes procĂšderont Ă  un arbitrage juridictionnel : elles choisiront oĂč elles voudront rĂ©sider et travailler en fonction des conditions offertes (fiscalitĂ©, sĂ©curitĂ©, infrastructures) par ces micro-États. Ce sera une application du « thĂ©orĂšme de non-Ă©quivalence4 » formulĂ© par les auteurs, qui affirme que les individus rĂ©agiront Ă  une hausse d’impĂŽt, non pas en rĂ©duisant leur consommation mais en dĂ©mĂ©nageant :

« À l’ùre de l’information, cependant, la rĂ©action du contribuable rationnel ne consistera plus Ă  Ă©pargner davantage pour absorber l’augmentation prĂ©visible de ses impĂŽts ; il choisira plutĂŽt de transfĂ©rer sa rĂ©sidence ou d’effectuer ses transactions ailleurs. De mĂȘme que les producteurs choisissent les fournisseurs les plus avantageux, la capacitĂ© Ă  sĂ©lectionner son prestataire de protection deviendra un levier bien plus dĂ©terminant pour prĂ©server ses revenus. » (p. 221)

Il s’agira d’un « vote avec ses pieds », d’une « dĂ©fection5 » (p. 218) affectant indirectement la politique de l’État. Les individus les plus productifs iront enrichir les juridictions fiscalement avantageuses et davantage focalisĂ©es sur les missions rĂ©galiennes, tandis que les grands États-providence s’appauvriront considĂ©rablement, et seront contraints Ă  revoir Ă  la baisse leurs politiques redistributives.

La rĂ©volution de l’information

Tout comme la dĂ©couverte de la poudre Ă  canon et celle de l’imprimerie ont mis fin Ă  la fĂ©odalitĂ© au moment de la Renaissance, la rĂ©volution de l’information va mettre un terme Ă  l’ùre de l’État-nation. Les anciens modes de production Ă©taient soumis Ă  la « tyrannie de l’endroit » (p. 174) : la rattachement de la production Ă  un bien foncier (terre ou usine) rendait les producteurs particuliĂšrement vulnĂ©rables Ă  l’impĂŽt et aux revendications sociales, et c’est pour cette raison que la crĂ©ation de richesse permise par la rĂ©volution industrielle a Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©e par l’État. À l’inverse, la rĂ©volution de l’information va permettre aux entreprises de dĂ©centraliser leur mode de production et de transcender cette tyrannie de l’endroit, en devenant davantage mobiles. Les auteurs le rĂ©sument bien : « Le gigantisme des usines a coĂŻncidĂ© avec l’ùre de l’État-providence. À l’inverse, la micro-informatique miniaturise les institutions. » (p. 135)

Internet joue un grand rĂŽle dans la thĂšse soutenue par les auteurs. À la suite de John Perry Barlow, auteur d’une DĂ©claration d’indĂ©pendance du cyberespace en 1996, ils professent que « le cyberespace, tel le royaume imaginaire des dieux d’HomĂšre, forme un univers distinct de notre monde terrestre familier, fait de fermes et d’usines » (p. 174). Ils considĂšrent que l’activitĂ© se fera dans le cadre de la « multinationale virtuelle » (p. 222), association d’individus souverains s’adaptant facilement aux conditions du marchĂ©. Ce type de production est devenu rĂ©alitĂ© aujourd’hui avec l’émergence des digital nomads, dont le modĂšle a Ă©tĂ© exposĂ© en 2007 par l’influenceur Tim Ferriss dans son best-seller de dĂ©veloppement personnel, La Semaine de quatre heures.

Rees-Mogg et Davidson soutiennent aussi que la rĂ©volution de l’information va mener Ă  la crĂ©ation d’une monnaie numĂ©rique, appelĂ©e « cybermonnaie », qui repose sur la cryptographie asymĂ©trique et Ă©chappe au contrĂŽle de l’État. Ils Ă©crivent :

« Avec l’émergence du commerce en ligne, l’apparition de la cybermonnaie est inĂ©luctable. Cette nouvelle forme de monnaie sapera la capacitĂ© des États Ă  dĂ©terminer qui pourra accĂ©der au statut d’individu souverain. Ce changement s’explique en grande partie par le rĂŽle de la technologie de l’information, qui affranchira les dĂ©tenteurs de patrimoine de la confiscation dĂ©guisĂ©e que constitue l’inflation. [
] Cette monnaie numĂ©rique est appelĂ©e Ă  jouer un rĂŽle central dans le cybercommerce. Elle se prĂ©sentera sous la forme de suites chiffrĂ©es de nombres premiers de plusieurs centaines de chiffres. Unique, anonyme et vĂ©rifiable, cette monnaie pourra ĂȘtre utilisĂ©e pour les transactions les plus importantes, mais aussi ĂȘtre fractionnĂ©e Ă  l’infini pour rĂ©gler des montants microscopiques. Elle s’échangera instantanĂ©ment et sans aucune restriction sur un marchĂ© mondial pesant plusieurs milliers de milliards de dollars. » (p. 191)

À l’époque, le modĂšle eCash de David Chaum Ă©tait dĂ©ployĂ© de façon expĂ©rimentale dans certaines banques amĂ©ricaines depuis 1995. Les auteurs n’étaient donc pas les seuls Ă  prĂ©dire l’émergence d’une monnaie numĂ©rique libre : le constat Ă©tait partagĂ© par Milton Friedman par exemple. Cet idĂ©al de monnaie numĂ©rique a fini par se matĂ©rialiser sous la forme de Bitcoin, conçu par Satoshi Nakamoto en 2008 : une monnaie rĂ©sistante Ă  la censure et rĂ©sistante Ă  l’inflation, confidentielle et programmable, adaptĂ©e aux gros transferts vers l’étranger comme aux petits paiements.

Une autre vision prophĂ©tique rĂ©alisĂ©e dans L’Individu souverain est l’adoption de l’intelligence artificielle au sein de la population gĂ©nĂ©rale. Les auteurs prĂ©voient en effet que les individus pourront augmenter leurs capacitĂ©s de façon surprenante grĂące Ă  des « serviteurs » ou « assistants numĂ©riques » (p. 150). Ils Ă©voquent notamment la cas de « juristes numĂ©riques » qui « automatiseront la sĂ©lection des clauses contractuelles, en utilisant des processus d’intelligence artificielle tels que les rĂ©seaux neuronaux, pour rĂ©diger des contrats privĂ©s personnalisĂ©s en fonction des conditions juridiques internationales » (p. 185). Certains individus pourraient ainsi devenir extrĂȘmement puissants : « Un gĂ©nie excentrique, Ă©paulĂ© par ses serviteurs numĂ©riques, pourrait thĂ©oriquement rivaliser avec l’influence d’un État-nation dans une guerre informatique. » (p. 169)

Cette prĂ©diction rappelle inĂ©vitablement les agents d’IA, ces systĂšmes qui effectuent des tĂąches de maniĂšre autonome en concevant des flux opĂ©rationnels et en interagissant avec le monde rĂ©el Ă  la place de l’utilisateur. L’intelligence artificielle, qui jusque-lĂ  Ă©tait restĂ©e confinĂ©e Ă  quelques utilisations prĂ©cises (AlphaGo), s’est popularisĂ©e Ă  partir de 2022 avec le succĂšs de la premiĂšre version ouverte de ChatGPT (basĂ©e sur GPT-3). Puis la pratique de l’IA agentique s’est dĂ©veloppĂ©e Ă  partir de cette base, pour se faire connaitre par le biais de Clawdbot/OpenClaw en 2025. Aujourd’hui, l’individu a dĂ©sormais la possibilitĂ© de dĂ©multiplier ses capacitĂ©s, en disposant d’outils puissants pour automatiser les tĂąches les plus redondantes, comme la programmation logicielle, la traduction, l’écriture d’articles ou la gestion des courriels.

Ainsi, nous ne pouvons que constater que Rees-Mogg et Davidson ont Ă©tĂ© visionnaires sur un certain nombre de sujets. Toutefois, on peut largement nuancer cette opinion, trop rĂ©pandue parmi les dĂ©fenseurs du livre et de la thĂšse de l’individu souverain. Le discours des auteurs semble relever de la pensĂ©e dĂ©sidĂ©rative au moins sur deux points : le rĂŽle libĂ©rateur de la technique et l’imminence de la dĂ©centralisation politique.

La technique, libératrice ou tyrannique ?

MĂȘme Rees-Mogg et Davidson se contentent de dĂ©crire les choses telles qu’elles sont censĂ©es se passer, on comprend qu’ils ont un point de vue positif sur la rĂ©volution numĂ©rique, ayant une bienveillance toute promĂ©thĂ©enne Ă  l’égard du progrĂšs technique rĂ©cent et Ă  venir. Ils Ă©ludent ainsi la perspective inverse : que le progrĂšs technique en cours amĂšne une plus grande servitude en mĂȘme temps qu’un plus grand confort. De leur propre aveu, c’est ce qui s’est passĂ© lors de la « rĂ©volution agricole » et de la rĂ©volution industrielle ; pourquoi serait-ce diffĂ©rent cette fois-ci ?

Une technique particuliĂšre n’est jamais neutre et influence la sociĂ©tĂ© entiĂšre dans un sens particulier. Dans le cadre politique, elle vient changer les « conditions mĂ©gapolitiques » de la rĂ©gion dans laquelle elle est adoptĂ©e. Une innovation peut donc apparaitre comme un outil d’indĂ©pendance pour l’individu, tout en favorisant en rĂ©alitĂ© la mainmise gĂ©nĂ©rale de l’État.

Les moyens de transport et de communication, par exemple, sont utiles aux individus pour se dĂ©placer entre les juridictions et pour Ă©changer des informations et des richesses. Mais ils permettent surtout la centralisation au niveau politique : les ordres peuvent ĂȘtre transmis plus rapidement aux gouverneurs de province et les troupes peuvent ĂȘtre envoyĂ©es plus facilement en cas de sĂ©cession. Le dĂ©veloppement des transports terrestres, maritimes, ferroviaires et aĂ©riens, ainsi que le dĂ©ploiement des communications modernes (tĂ©lĂ©graphe, tĂ©lĂ©phone, TCP/IP), ont favorisĂ© l’émergence d’États-continents centralisĂ©s comme la RĂ©publique populaire de Chine ou les États-Unis. Le cas d’Internet est emblĂ©matique : il a, de par son architecture distribuĂ©e, Ă©tĂ© un outil fantastique pour dĂ©mocratiser la connaissance de l’individu, mais il a aussi largement contribuĂ© Ă  la diffusion de propagande de masse, Ă  la surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e et Ă  l’abrutissement global.

La numĂ©risation de la monnaie peut aussi ĂȘtre examinĂ©e sous ce prisme. Elle a certes amenĂ© l’argent liquide Ă©lectronique qu’est Bitcoin (dont le potentiel est sous-exploitĂ© aujourd’hui), mais elle a Ă©tĂ© essentiellement l’occasion de dĂ©ployer la surveillance et le contrĂŽle financier Ă  des domaines qui ne l’étaient pas avant, d’abord dans le systĂšme bancaire, et bientĂŽt directement par les États eux-mĂȘmes, par l’intermĂ©diaire de la monnaie numĂ©rique de banque centrale. Bitcoin constitue bien plus une rĂ©action Ă  cette numĂ©risation de la monnaie, une valorisation des propriĂ©tĂ©s de la « monnaie physique » et une opposition aux « institutions financiĂšres qui servent de tiers de confiance pour traiter les paiements Ă©lectroniques », qu’une volontĂ© de faire advenir une monnaie intĂ©gralement numĂ©rique. De mĂȘme, David Chaum avait en son temps dĂ©veloppĂ© ses mĂ©thodes cryptographiques (et son fameux systĂšme eCash) parce qu’il se catastrophait de l’informatisation de la sociĂ©tĂ©6.

L’intelligence artificielle est Ă©galement concernĂ©e par ce cotĂ© double : elle est en effet particuliĂšrement puissante dans un certain nombre de domaines (on regardera l’illustration de cet article pour s’en convaincre), mais demeure dans sa conception une chose trĂšs centralisĂ©e et sensible Ă  l’intervention Ă©tatique. L’entrainement des meilleurs modĂšles d’IA (Claude, ChatGPT, Gemini) requiert une infrastructure informatique monstrueuse (datacenters), de sorte que ces derniers sont contrĂŽlĂ©s par des grandes sociĂ©tĂ©s plus ou moins soumises au pouvoir amĂ©ricain (OpenAI, Anthropic, Google). Du cĂŽtĂ© de l’infĂ©rence, on peut logiquement dĂ©ployer localement des modĂšles open source (comme Qwen ou Deepseek) Ă  l’aide d’une carte graphique performante valant aujourd’hui une poignĂ©e de milliers d’euros. Toutefois, cette façon de faire est significativement moins efficace : les modĂšles concernĂ©s sont moins bons et le coĂ»t de maintenance locale est non nĂ©gligeable (sans parler du fait que les concurrents sont actuellement subventionnĂ©s). On peut donc aisĂ©ment prĂ©dire que l’essentiel de la production par IA se fera par le biais des modĂšles propriĂ©taires et hĂ©bergĂ©s de maniĂšre centralisĂ©e.

Vue aĂ©rienne d’une site de datacenters dĂ©diĂ©s Ă  l’entrainement d’intelligence artificielle Ă  Mount Pleasant, dans le Wisconsin, en 2025 (source : Microsoft)

Dans ce registre, il est intĂ©ressant de citer Peter Thiel, cofondateur controversĂ© de PayPal et de Palantir, qui Ă©tait l’auteur de la prĂ©face de la réédition de 2020 de The Sovereign Individual. Il Ă©crit ainsi (en Ă©cho Ă  une dĂ©claration prĂ©cĂ©dente) :

« L’intelligence artificielle laisse entrevoir la possibilitĂ© de rĂ©soudre enfin ce que les Ă©conomistes appellent le « problĂšme du calcul Ă©conomique » : l’IA pourrait thĂ©oriquement permettre de contrĂŽler de maniĂšre centralisĂ©e l’ensemble d’une Ă©conomie. Ce n’est pas un hasard si l’IA est la technologie prĂ©fĂ©rĂ©e du Parti communiste chinois. La cryptographie forte, Ă  l’autre extrĂȘme, laisse entrevoir la perspective d’un monde dĂ©centralisĂ© et individualisĂ©. Si l’IA est communiste, la crypto est libertarienne7. »

La rĂ©volution de l’information est bel et bien en train de bouleverser le monde, pour le meilleur et pour le pire. Si le progrĂšs technique est aujourd’hui en plein essor, il pourrait nous conduire Ă  la pire des dystopies, oĂč intelligence artificielle cĂŽtoierait identitĂ© informatisĂ©e, monnaie numĂ©rique de banque centrale, surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e et Ă©conomie planifiĂ©e — la technocratie. Il est donc avisĂ© d’avoir un certain discernement et de ne pas se rĂ©jouir bĂ©atement de toutes les nouvelles avancĂ©es techniques que nous propose sans cesse l’élite technologique, cette « élite cosmopolite de l’ùre de l’information » (p. 270).

Le nouveau Moyen Âge n’est pas pour tout de suite

Dans L’Individu souverain, ainsi que dans leurs autres ouvrages, Rees-Mogg et Davidson prĂ©sentent une conception cyclique de l’histoire, et se basent sur les Ă©vĂšnements passĂ©s pour prĂ©dire l’avenir. DĂšs le dĂ©but du livre, ils font ainsi remarquer que l’histoire occidentale est marquĂ©e un « mystĂ©rieux cycle de cinq siĂšcles » depuis la GrĂšce antique : Ă  chaque fois, un « grand bouleversement » provoque « l’apparition d’une nouvelle phase d’organisation sociale » (p. 33). En 508 avant JĂ©sus-Christ, c’étaient les rĂ©formes dĂ©mocratiques de ClisthĂšne ; en l’an 1, la naissance du Christ marquant l’apogĂ©e Ă©conomique antique ; en 476 ap. J.-C., l’effondrement de l’Empire romain d’Occident et le dĂ©but de l’« Âge sombre » ; vers l’an mil, l’instauration de la fĂ©odalitĂ© en Europe occidentale initiant une restructuration ; et en 1492, le dĂ©but de l’époque moderne avec la dĂ©couverte de la poudre Ă  canon, la Renaissance et la RĂ©forme protestante. Dans cette logique, l’an 2000 devrait amener avec lui le dĂ©but d’une nouvelle Ăšre — l’ùre de l’information — oĂč l’organisation sociale reposerait sur une sorte de fĂ©odalitĂ© technologique, marquĂ©e par une division politique forte et par un dĂ©veloppement technique avancĂ©. Cette pĂ©riode nouvelle prendrait les atours d’un nouveau Moyen Âge, sans pour autant en prĂ©senter les inconvĂ©nients principaux.

Si cette façon de prĂ©senter les choses est sĂ©duisante, elle est peu mĂ©thodique en ce que la sĂ©lection des Ă©vĂšnements est arbitraire et ne repose sur aucun critĂšre prĂ©cis, hormis le ressenti dans la mĂ©moire collective8. L’intuition des auteurs sur les variations historiques est nĂ©anmoins bonne, et on peut percevoir un autre cycle : le cycle des civilisations, qui a notamment Ă©tĂ© mis en lumiĂšre par l’historien et essayiste français Philippe Fabry. Depuis l’émergence des premiĂšres civilisations au nĂ©olithique, le monde a connu des hauts et des bas, mesurĂ©s selon le niveau d’urbanisation, de commerce et d’unification politique.

Dans ce cadre, le « Moyen Âge » correspondait Ă  une pĂ©riode de transition entre deux Ăšres civilisationnelles : l’AntiquitĂ© grĂ©co-romaine et la ModernitĂ© europĂ©o-amĂ©ricaine. Il a permis une relative « concurrence entre les juridictions9 » prĂ©cisĂ©ment parce qu’il constituait l’aboutissement d’un long processus de dĂ©civilisation. Cette indĂ©pendance s’accompagnait ainsi d’une dominance du mode de vie rural et d’un bas niveau d’échanges Ă©conomiques avec l’étranger.

Plus encore, le Moyen Âge n’était pas la premiĂšre pĂ©riode de ce genre : en GrĂšce, la disparition de la civilisation mycĂ©nienne lors de l’effondrement de l’ñge du bronze au XIIe siĂšcle avant JĂ©sus-Christ a conduit Ă  des « siĂšcles obscurs » qui ont durĂ© plus de 400 ans. La reconstruction a eu lieu ensuite, lors de l’époque archaĂŻque, qui a donnĂ© la GrĂšce antique que nous connaissons, avec les citĂ©s-États d’AthĂšnes ou de Sparte. Il s’en est suivi un mouvement d’unification politique (Ă  l’échelle de l’époque), d’abord sous l’égide de la MacĂ©doine vers 330 av. J.-C. (Alexandre le Grand), puis de Rome au IIe siĂšcle avant notre Ăšre.

Essor et dĂ©clin civilisationnel dans le Levant mĂ©ridional entre l’ñge du bronze et l’ñge de fer (source : Pierre de Miroschedji)

Le monde est donc soumis Ă  des forces au long cours autrement plus immuables que l’innovation technique. Bien que celle-ci atteigne aujourd’hui un niveau inĂ©dit dans l’histoire de l’humanitĂ© (cybernĂ©tique, intelligence artificielle, manipulation gĂ©nĂ©tique, neurotechnologie), elle n’en demeure pas moins assujettie au cycle civilisationnel, qui est une dynamique humaine10. La technique, en tant qu’elle constitue une extension de la vie humaine, a seulement pour effet de ralentir le cycle, pas d’y mettre un terme.

Le processus de dĂ©civilisation et de dĂ©centralisation du monde est un processus lent et graduel : il peut ĂȘtre ponctuĂ© par des Ă©vĂšnements spectaculaires, mais ceux-ci sont l’expression de mutations plus profondes. Rome ne s’est pas effondrĂ©e en un jour par exemple ; il lui a fallu un demi-millĂ©naire. Il parait de ce fait trĂšs illusoire de croire qu’un changement brutal va se produire, et ce d’autant plus que ce potentiel dĂ©clin n’a pas encore commencĂ©. Le monde n’a jamais Ă©tĂ© aussi riche qu’aujourd’hui. La tendance Ă  la centralisation politique (qui a dĂ©butĂ© autour de l’an mil en Europe) ne montre aucun signe d’inversement, malgrĂ© les conflits militaires qui marquent l’actualitĂ© de ces derniĂšres annĂ©es.

L’heure est donc aux grands empires, qui seuls peuvent exercer une souverainetĂ© concrĂšte : les États-Unis, l’Union europĂ©enne, la Chine, l’Inde. Les petites entitĂ©s soi-disant « souveraines » sont en rĂ©alitĂ© soumises au bon-vouloir de ces grands empires11. Elles persisteront probablement, ne serait-ce que pour permettre Ă  l’élite de jouir de son statut, mais ne constitueront pas de rĂ©elles solutions viables avant des siĂšcles.

La pratique comme maĂźtre-mot

On peut ainsi conclure que la thĂšse de l’individu souverain est intĂ©ressante, mais peine Ă  convaincre dans son entiĂšretĂ©. Rees-Mogg et Davidson sont beaucoup trop optimistes sur la possibilitĂ© de libertĂ© politique des individus. L’État est une institution de servitude qui orchestre la contrainte depuis des millĂ©naires, et qui ne sera pas renversĂ©e du jour au lendemain par un procĂ©dĂ© technique, fĂ»t-il aussi gĂ©nial que Bitcoin.

Toutefois, malgrĂ© ce postulat erronĂ©, le livre prĂ©sente une vĂ©ritable valeur en ce qu’il incite Ă  la pratique. S’il a eu le succĂšs qu’on lui connait, c’est parce qu’il a apportĂ© beaucoup Ă  ceux qui l’ont lu. MĂȘme si les auteurs ne donnent pas de conseils directs (hormis des investissements en lien avec leur lettre d’information, non reproduits dans la version en français), leurs analyses ouvrent la voie Ă  des actions dans le monde rĂ©el. Il pousse ainsi Ă  agir plutĂŽt que de se plaindre, Ă  anticiper plutĂŽt que de subir. Et, Ă  dĂ©faut de prĂ©dire l’effondrement de l’État-providence, il permettra Ă  l’individu d’ĂȘtre libre dans un monde qui ne l’est pas.

On sera ainsi amenĂ©s Ă  voir d’un bon Ɠil l’entrepreneuriat, notamment par le biais d’Internet, qui modifie le marchĂ© Ă  aller chercher. Avoir un flux de trĂ©sorerie issu du cyberespace nous rendra moins facilement saisissable et imposable. On voyagera et on profitera des disparitĂ©s entre les juridictions en dĂ©plaçant certains aspects de notre vie Ă  l’étranger, voire en s’expatriant dĂ©finitivement. On se regroupera en communautĂ©s basĂ©es sur des intĂ©rĂȘts communs. On filtrera notre flux d’information, en personnalisant nos sources documentaires, plutĂŽt qu’en s’abreuvant du discours gĂ©nĂ©ral des mĂ©dias de masse.

Certains trouveront Ă  redire de ce mode de vie nomade, mais la dĂ©marche a le mĂ©rite de pousser les gens Ă  se frotter Ă  la rĂ©alitĂ©, qualitĂ© trop peu rĂ©pandue de nos jours. La rĂ©flexion est, et a toujours Ă©tĂ©, censĂ©e nourrir l’action. Et ce sont nos actions qui dĂ©terminent ce Ă  quoi le monde de demain ressemblera. Pour citer Peter Thiel : « La lecture de L’Individu souverain en 2020 est un moyen de rĂ©flĂ©chir attentivement Ă  l’avenir que nos propres actions contribueront Ă  façonner. »


Références et notes

James Dale Davidson et William Rees-Mogg, L’Individu souverain : Survivre et prospĂ©rer face Ă  l’effondrement de l’État-providence. Konsensus Network, 2026. 411 pages. À retrouver sur la boutique en ligne de l’éditeur (10 % de rĂ©duction avec le code promo lugaxker) et sur Amazon.

Illustration : image gĂ©nĂ©rĂ©e avec GPT Image 1.5, Ă  partir du tableau Le Voyageur contemplant une mer de nuages peint en 1818 par Caspar David Friedrich. Texte : rĂ©digĂ© intĂ©gralement sans LLM. Traduction : sauf prĂ©cision contraire, les traductions sont rĂ©alisĂ©es par l’auteur au moyen de DeepL.

  1. John Stuart Mill, De la libertĂ©, trad. Dupont-White (Guillaumin et Cie, 1860), p. 18. ↩
  2. Voir notamment Frederic C. Lane, « Economic Consequences of Organized Violence », The Journal of Economic History, vol. 18, n° 4 (dĂ©cembre 1958), pp. 402–417. ↩
  3. L’argument du littoral accidentĂ© qui favorise le commerce fait penser Ă  la thĂšse de la « thalassographie articulĂ©e » de David Cosandey, formulĂ©e la mĂȘme annĂ©e, en 1997. ↩
  4. Le thĂ©orĂšme de non-Ă©quivalence est appelĂ© ainsi en rĂ©fĂ©rence Ă  l’équivalence ricardienne, selon laquelle, lors d’une relance budgĂ©taire, les acteurs Ă©conomiques rĂ©duisent leur consommation par anticipation d’une future hausse d’impĂŽt. Ce thĂ©orĂšme de Rees-Mogg et Davidson est prĂ©sentĂ© dans The Bitcoin Handbook d’Anil Patel, traduit en français chez Konsensus Network. ↩
  5. Dans le livre Exit, Voice, and Loyalty Ă©crit 1969 par l’économiste amĂ©ricain Albert Hirschmann, le terme « dĂ©fection » (exit) s’oppose Ă  la « prise de parole » (voice) et au « loyalisme » (loyalty) dans la gouvernance des organisations. Hirschmann Ă©crivait notamment : « Ce n’est que lorsque les pays commenceront Ă  vraiment se ressembler, grĂące Ă  la modernisation et Ă  l’évolution des communications, que le danger des dĂ©fections prĂ©maturĂ©es et excessives se prĂ©sentera. » ↩
  6. En 1985, David Chaum Ă©crivait : « L’informatisation prive les individus de la capacitĂ© de surveiller et de contrĂŽler la façon dont les informations les concernant sont utilisĂ©es. (
) Nous sommes en train de jeter les bases d’une sociĂ©tĂ© du fichage, dans laquelle les ordinateurs pourraient ĂȘtre utilisĂ©s pour dĂ©duire le mode de vie, les habitudes, les dĂ©placements et les frĂ©quentations des individus Ă  partir de donnĂ©es collectĂ©es dans le cadre de transactions de consommation ordinaires. L’incertitude quant Ă  la sĂ©curitĂ© des donnĂ©es contre les abus de ceux qui les conservent ou les exploitent peut avoir un « effet paralysant », amenant les gens Ă  modifier leurs activitĂ©s observables. À mesure que l’informatisation se gĂ©nĂ©ralise, ces problĂšmes risquent de s’aggraver considĂ©rablement. » — Voir « Security without identification: transaction systems to make big brother obsolete », in Communications of the ACM, vol. 28, no. 10, octobre 1985, p. 1030. ↩
  7. Peter Thiel, « Preface », in James Dale Davidson et William Rees-Mogg, The Sovereign Individual (Touchstone, 2020), p. 6. ↩
  8. Pourquoi parler de l’instauration de la dĂ©mocratie athĂ©nienne et ignorer la rĂ©volution anglaise du XVIIe siĂšcle par exemple ? ↩
  9. Rees-Mogg et Davidson vantent notamment les « marches », ces « rĂ©gions frontaliĂšres mĂ©diĂ©vales » qui Ă©taient « le théùtre d’un enchevĂȘtrement de souverainetĂ©s » et avaient dĂ©veloppĂ© « des formes institutionnelles et juridiques singuliĂšres » (p. 166). ↩
  10. Philippe Fabry, citĂ© plus haut, affirme que le processus de dĂ©civilisation dĂ©coule d’un effondrement dĂ©mographique, dĂ» en partie Ă  la baisse de la natalitĂ©. Une sociĂ©tĂ© qui dĂ©cline dĂ©mographiquement a en effet tendance Ă  connaitre une dĂ©croissance Ă©conomique, ce qui diminue l’incitation Ă  la centralisation politique. ↩
  11. Dans sa prĂ©face de 2020, Peter Thiel a mis en perspective la thĂšse de l’individu souverain en mentionnant la prise de contrĂŽle de la Chine sur la citĂ©-État d’Hong Kong, qui correspondait, pour les auteurs, « au type de juridiction qui [
] prospĂ©rera Ă  l’ùre de l’information » (p. 303). ↩

La pensĂ©e technocratique et l’abolition de la monnaie

May 2nd 2026 at 10:00

Savez-vous ce qu’est un technocrate ? Lorsque le terme est Ă©voquĂ©, on pense vaguement Ă  un bureaucrate bien nourri, fonctionnaire habituĂ© de l’administration publique, dont les dĂ©cisions politiques se basent sur des Ă©tudes statistiques plutĂŽt que sur des considĂ©rations sociales et humaines. NĂ©anmoins cette image n’est qu’une version Ă©dulcorĂ©e de ce que reprĂ©sente l’idĂ©ologie technocratique originelle : le rĂšgne absolu de la technique et de ses reprĂ©sentants (les scientifiques et les ingĂ©nieurs) aboutissant Ă  une gestion rationnelle et planifiĂ©e de la sociĂ©tĂ©.

Cette philosophie politique est nĂ©e avec la rĂ©volution industrielle, et a culminĂ© avec le mouvement technocratique amĂ©ricain des annĂ©es 1930 menĂ© par Howard Scott. Si elle ne s’est jamais directement emparĂ©e du pouvoir oĂč que ce soit, elle a nĂ©anmoins profondĂ©ment influencĂ© la politique de l’Occident et continue de le faire de nos jours, d’Emmanuel Macron Ă  Donald Trump en passant par Jinping Xi. De plus, Ă  l’heure oĂč la technique est de plus en plus prĂ©sente dans nos vies avec la numĂ©risation accĂ©lĂ©rĂ©e de la sociĂ©tĂ©, l’effet de cette philosophie prend une toute autre dimension.

La pensĂ©e technocratique tient un discours dur sur l’économie : elle abhorre le marchĂ© libre, et prĂŽne la planification pure et simple. En particulier, elle propose d’abolir la monnaie telle que nous la connaissons pour lui substituer un systĂšme de distribution centralisĂ©. Dans cet article, je me propose de retracer les origines de cette pensĂ©e et d’examiner plus en dĂ©tail son discours inquiĂ©tant sur le systĂšme monĂ©taire.

À l’origine de la technocratie : le saint-simonisme

La technocratie est, comme son nom l’indique, une forme de gouvernement oĂč le pouvoir est laissĂ© Ă  la technique, ou du moins Ă  ses reprĂ©sentants, c’est-Ă -dire les scientifiques et les ingĂ©nieurs. Elle recourt entre autres Ă  une planification de l’économie, et refuse en cela de laisser faire le marchĂ©. Le terme a Ă©tĂ© créé en 1919 par l’ingĂ©nieur amĂ©ricain William H. Smyth, qui la dĂ©crivait comme une « dĂ©mocratie industrielle rationalisĂ©e », et il s’est par la suite popularisĂ© par le biais du mouvement technocratique amĂ©ricain au dĂ©but des annĂ©es 30.

À l’époque, il ne s’agissait pas d’une idĂ©e nouvelle. La pensĂ©e technocratique a Ă©mergĂ© avec le progrĂšs technique issu de la rĂ©volution industrielle. Certaines personnes, constatant que la science permettait de rĂ©soudre le problĂšme de la production des biens, voulaient appliquer cette mĂȘme science Ă  la politique, c’est-Ă -dire Ă  la distribution des richesses.

La pensĂ©e technocratique prend en particulier racine dans le saint-simonisme, courant de pensĂ©e nĂ© au dĂ©but du XIXe siĂšcle, fondĂ© par le philosophe, Ă©conomiste et militaire français Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon. Cette doctrine industrialiste prĂŽnait l’organisation rationnelle de la sociĂ©tĂ© afin de rĂ©partir le travail et la richesse produite : « à chacun selon sa capacitĂ©, Ă  chaque capacitĂ© selon ses Ɠuvres1 ». Cette doctrine avait Ă©galement un pan spirituel, se voulant ĂȘtre un « nouveau christianisme », une religion rationaliste sans dieu, censĂ©e dĂ©barrasser les hommes de leur Ă©goĂŻsme.

Saint-Simon, fondateur de la religion nouvelle, gravure de Gottfried Engelmann en 1825 (source : Wikimédia)

Concernant l’organisation Ă©conomique, Saint-Simon s’est contentĂ© de donner des principes gĂ©nĂ©raux, et n’a pas eu de mot particulier sur la monnaie. Toutefois, ses disciples, menĂ©s par Prosper Enfantin et Armand Bazard, s’en sont chargĂ©s. Dans la Doctrine de Saint-Simon publiĂ©e en 1931, ils imaginaient ainsi un « systĂšme gĂ©nĂ©ral de banques » qui ferait circuler des « crĂ©dits », en les distribuant aux travailleurs :

« Ce systĂšme comprendrait d’abord une banque centrale reprĂ©sentant le gouvernement, dans l’ordre matĂ©riel : cette banque serait dĂ©positaire de toutes les richesses, du fonds entier de production, de tous les instrumens de travail, en un mot, de ce qui compose aujourd’hui la masse entiĂšre des propriĂ©tĂ©s individuelles.

De cette banque centrale dĂ©pendraient des banques de second ordre qui n’en seraient que le prolongement, et au moyen desquelles elle se tiendrait en rapport avec les principales localitĂ©s, pour en connaĂźtre les besoins et la puissance productrice ; celles-ci commanderaient encore, dans la circonscription territoriale qu’elles embrasseraient, Ă  des banques de plus en plus spĂ©ciales, embrassant un champ moins Ă©tendu, des rameaux plus faibles de l’arbre de l’industrie.

Aux banques supĂ©rieures convergeraient tous les besoins ; d’elles divergeraient tous les efforts : la banque gĂ©nĂ©rale n’accorderait aux localitĂ©s des crĂ©dits, c’est-Ă -dire ne leur livrerait des instruisons de travail, qu’aprĂšs avoir balancĂ© et combinĂ© les opĂ©rations diverses ; et ces crĂ©dits seraient ensuite rĂ©partis entre les travailleurs par les banques spĂ©ciales, reprĂ©sentant les diffĂ©rentes branches de l’industrie. »

Ces idĂ©es ont aussi inspirĂ© un certain nombre de doctrines et d’expĂ©riences socialistes en France, mĂȘme si le socialisme (courant idĂ©ologique alors naissant) diffĂ©rait sensiblement par sa dĂ©marche Ă©galitaire et dĂ©mocratique. La vulgate saint-simonienne a ainsi influencĂ© le communisme de Louis Blanc, le mutuellisme de Pierre-Joseph Proudhon, et le « socialisme scientifique » de Marx et Engels.

Les clubs nationalistes d’Edward Bellamy

La pensĂ©e technocratique a connu un nouvel essor Ă  partir de la fin du XIXe siĂšcle. Les États-Unis ont en particulier Ă©tĂ© propices au foisonnement de ces idĂ©es, en raison de leur industrialisation rapide Ă  partir de la guerre de SĂ©cession. À titre d’illustration, le nombre d’ingĂ©nieurs dans le pays, qui n’était de 7 000 en 1870, est passĂ© Ă  28 000 en 1890, puis 43 000 en 1900, pour finalement atteindre 226 000 en 1930. Cette Ă©volution a provoquĂ© une mutation idĂ©ologique profonde au tournant du XXe siĂšcle, faisant advenir ce qu’on a appelĂ© la Progressive Era, une pĂ©riode de rĂ©formes Ă©conomiques et sociales, s’opposant au laissez-faire et Ă  l’individualisme du Gilded Age qui la prĂ©cĂ©dait.

L’une des personnes qui Ă©mettaient alors des idĂ©es progressistes Ă©tait le journaliste et auteur amĂ©ricain Edward Bellamy. En 1888, alors qu’il n’avait que 27 ans, ce dernier a publiĂ© un roman d’anticipation utopique, intitulĂ© Looking Backward 2000–1887 (et traduit en français sous le nom Cent ans aprĂšs ou l’An 2000), dans lequel il dĂ©crivait une sociĂ©tĂ© future, ayant rompu avec le capitalisme et l’individualisme pour lui substituer la mĂ©ritocratie et l’égalitĂ©. Dans ce monde, le commerce et la monnaie ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par un systĂšme de distribution contrĂŽlĂ© par l’État, oĂč les citoyens utilisent une « carte de crĂ©dit » (terme inĂ©dit Ă  l’époque) pour subvenir Ă  leurs besoins. Dans le roman, le docteur Leete (homme de l’an 2000) explique au protagoniste (projetĂ© dans le futur) le fonctionnement de ce systĂšme :

« Un crĂ©dit, correspondant Ă  sa part du produit annuel de la nation, est ouvert Ă  chaque citoyen, au commencement de l’annĂ©e, et inscrit sur les livres de l’Etat. On lui dĂ©livre une carte de crĂ©dit, au moyen de laquelle il se procure, quand il veut, dans les magasins nationaux Ă©tablis dans toutes les communes, tout ce qu’il peut dĂ©sirer. Vous voyez que ce systĂšme supprime toute transaction commerciale entre producteurs et consommateurs2. »

Couverture de l’édition illustrĂ©e de Looking Backward, 1890

Cet ouvrage de fiction a connu un succĂšs populaire retentissant aux États-Unis, Ă©tant vendu Ă  prĂšs de 400 000 exemplaires en l’espace d’une dĂ©cennie, ce qui en a fait le troisiĂšme roman le plus vendu du XIXe siĂšcle outre-Atlantique. Cet ouvrage a eu pour consĂ©quence de crĂ©er un vĂ©ritable mouvement intellectuel Ă  tendance socialiste, formĂ© des partisans de Bellamy, Ă  Boston d’abord, puis tout autour de l’AmĂ©rique du Nord. Les membres de ce mouvement se faisaient appeler les « nationalistes » en raison de leur revendication principale : la nationalisation des biens de production.

On a assistĂ© Ă  la formation de plus de 500 associations nommĂ©es « clubs nationalistes » aux quatre coins du continent. Une revue mensuelle, The Nationalist, a Ă©tĂ© lancĂ©e en 1889. Et Bellamy lui-mĂȘme s’est joint Ă  l’effort, publiant un « programme des nationalistes » en 1894, dans lequel il dĂ©crivait le nationalisme comme une « dĂ©mocratie Ă©conomique » qui visait « à instaurer l’égalitĂ© Ă©conomique en appliquant le principe dĂ©mocratique Ă  la production et Ă  la rĂ©partition des richesses » et Ă  mettre les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques du pays entre les mains d’« organismes publics responsables Ɠuvrant pour le bien-ĂȘtre gĂ©nĂ©ral ». Le mouvement a cependant pĂ©riclitĂ© avec l’implication de ses membres dans la politique Ă©tasunienne (qui se sont notamment ralliĂ©s au jeune Parti populiste lors de l’élection prĂ©sidentielle de 1892) et Ă  cause d’un manque de financement. Il Ă©tait nĂ©anmoins avant-coureur du mouvement technocratique3, qui a pris son plein essor quelques dĂ©cennies plus tard.

Henry Gantt, Thorstein Veblen et la Technical Alliance

L’industrialisation de l’AmĂ©rique a poussĂ© Ă  une gestion de plus en plus rationnelle du travail au sein des usines. À la fin du XIXe siĂšcle, l’ingĂ©nieur amĂ©ricain FrĂ©dĂ©ric Taylor a mis au point un modĂšle d’organisation scientifique du travail, qui porterait plus tard son nom : le taylorisme. Cette mĂ©thode, formalisĂ©e dĂ©finitivement dans ses Principes d’organisation scientifique des usines en 1911, consistait Ă  donner une tĂąche Ă  chaque ouvrier Ă  exĂ©cuter dans un temps dĂ©terminĂ©, afin d’accroitre la productivitĂ© de l’entreprise.

Cette volontĂ© d’optimisation rationnelle ne s’est toutefois pas limitĂ©e au secteur Ă©conomique, et certains thĂ©oriciens ont tentĂ© de l’appliquer Ă  la politique. C’était le cas de l’ingĂ©nieur et consultant Henry Gantt, qui avait Ă©tĂ© l’assistant de Taylor pendant plus d’une dĂ©cennie et qui s’était fait connaitre en mettant au point l’outil de gestion de projet qui porterait son nom, le « diagramme de Gantt », en 1910. Avec le dĂ©clenchement de la Grande Guerre en 1914, ce dernier a cherchĂ© Ă  mettre en pratique les principes d’efficacitĂ© industriels dans les secteurs politique et militaire. En avril 1916, il Ă©crivait :

« Il apparaĂźt de plus en plus clairement que les principes qui sous-tendent l’efficacitĂ© industrielle et militaire sont les mĂȘmes et qu’une nation, pour ĂȘtre efficace sur le plan militaire, doit d’abord l’ĂȘtre sur le plan industriel4. »

Henry L. Gantt en 1916 (source : Engineering Magazine via Wikimedia)

En dĂ©cembre 1916, lors de l’assemblĂ©e annuelle de l’American Society of Mechanical Engineers (ASME) Ă  New York, Gantt a inspirĂ© la formation d’un groupe de rĂ©flexion de 34 personnes appelĂ© The New Machine, qu’il a dirigĂ© avec un certain Charles Ferguson. Le groupe se focalisait sur l’élimination des faiblesses qui, selon ses fondateurs, s’étaient insinuĂ©es dans le systĂšme Ă©conomique. Il prĂ©conisait entre autres de « s’attaquer aux causes des frais gĂ©nĂ©raux excessifs et de la flambĂ©e des prix en remĂ©diant aux inefficacitĂ©s de la main-d’Ɠuvre et de la direction, en modifiant le climat de laxisme qui [rĂšgnait] dans le monde des affaires et de l’industrie, et en mettant fin Ă  la pratique consistant Ă  surĂ©valuer la valeur des biens immobiliers industriels5 ». Mais ces ambitions affichĂ©es n’ont pas portĂ© beaucoup de fruits, et le groupe s’est dissout aprĂšs la mort de Gantt en 1919.

Parmi les sources d’inspiration de Henry Gantt, on retrouvait les idĂ©es de Thorstein Veblen, Ă©conomiste et sociologue amĂ©ricain, Ă  l’origine des concepts de « rivalitĂ© pĂ©cuniaire » et de « consommation ostentatoire ». Veblen Ă©tait notamment l’auteur de The Theory of Business Enterprise (1904), oĂč il avait examinĂ© le conflit entre les intĂ©rĂȘts commerciaux axĂ©s sur le profit et les besoins sociĂ©taux plus larges. Voyant les efforts rĂ©alisĂ©s par Gantt avec The New Machine (ainsi que ceux de Morris Cooke, autre disciple de Taylor et dirigeant d’un groupe planiste au sein de l’ASME), Veblen s’est fortement intĂ©ressĂ© aux ingĂ©nieurs et Ă  leur potentiel de direction. Au cours de l’annĂ©e 1919, il a Ă©crit une sĂ©rie d’essais pour le magazine The Dial 6, oĂč il critiquait le « systĂšme des prix », affirmant que le systĂšme de marchĂ© Ă©tait inefficace car la recherche du profit faussait la production. Il spĂ©culait Ă  propos d’une prise de pouvoir par les ingĂ©nieurs, qui formeraient ce qu’il nommait le « soviet des techniciens », en rĂ©fĂ©rence Ă  la rĂ©volution bolchĂ©vique survenue quelques annĂ©es auparavant.

À la fin de l’annĂ©e 1919, Veblen a participĂ© Ă  la fondation de la New School for Social Research, universitĂ© privĂ©e new-yorkaise qui offrait un enseignement libre des sciences humaines et sociales. C’est dans cette derniĂšre que s’est formellement constituĂ©e la Technical Alliance, un groupe constituĂ© de d’ingĂ©nieurs, de mathĂ©maticiens, de scientifiques, de statisticiens et d’économistes, dont beaucoup appartenaient Ă  l’école. Les buts de cette association Ă©taient :

  • « de mettre en Ă©vidence les gaspillages et les dĂ©perditions du systĂšme industriel actuel » ;
  • « d’établir une estimation des matiĂšres premiĂšres et de la main-d’Ɠuvre nĂ©cessaires pour garantir aux diffĂ©rents membres de la sociĂ©tĂ© un certain niveau de confort » ;
  • « de montrer schĂ©matiquement comment [fonctionnait] le systĂšme actuel de production et de distribution, et, parallĂšlement, d’élaborer un modĂšle provisoire de production et de distribution entiĂšrement coordonnĂ©es ».

La Technical Alliance proposait de mener des recherches concernant le systĂšme industriel, et en particulier sur ses inefficacitĂ©s. Elle offrait aussi des services d’ingĂ©nierie appliquĂ©e pour les organisations publiques et les grands groupes industriels.

Organigramme de la Technical Alliance, vers 1920 (source : The Words and Wisdom of Howard Scott)

Outre Thorstein Veblen (qui n’était nĂ©anmoins presque pas impliquĂ©, Ă©tant souffrant et ayant perdu sa femme Ă  l’automne 1920), plusieurs personnalitĂ©s en vogue dans le monde scientifique faisaient partie de l’association, dont l’ingĂ©nieur en Ă©lectricitĂ© Charles Steinmetz, le physicien Richard C. Tolman et le statisticien Leland Olds. Mais un homme se dĂ©tachait du reste du groupe, et en constituait le rĂ©el meneur idĂ©ologique : Howard Scott.

La technocratie d’Howard Scott

Howard Scott Ă©tait un AmĂ©ricain nĂ© en 1890 qui se prĂ©sentait comme un ingĂ©nieur. Il Ă©tait plutĂŽt Ă©nigmatique sur son passĂ©, Ă  tel point que son expertise technique serait plus tard remise en question. À la fin de l’annĂ©e 1919, il occupait la position d’ingĂ©nieur en chef de la Technical Alliance, dont il Ă©tait la tĂȘte pensante et le meneur idĂ©ologique. En particulier, il en avait rĂ©digĂ© le programme et se chargeait de rĂ©pondre Ă  la presse.

Il défendait un point de vue purement technocratique. En février 1921, dans une entrevue accordée au New York World, il affirmait :

« Les techniciens sont les seuls Ă  savoir comment les choses se font. Ils ne sont pas les seuls producteurs, mais ils sont les seuls Ă  savoir comment la production s’effectue. Les banquiers, eux, ne le savent pas. Les politiciens et les diplomates ne le savent pas. Si ces gens-lĂ  le savaient, ils auraient dĂ©jĂ  lancĂ© le processus. Ils sont tous favorables Ă  la production – tout le monde l’est ; mais ceux qui ont Ă©tĂ© aux commandes jusqu’à prĂ©sent ne savent pas comment s’y prendre, tandis que ceux qui savent comment s’y prendre n’ont pas encore considĂ©rĂ© que cela relevait de leur compĂ©tence. »

Il poursuivait :

« On pourrait rĂ©sumer tout le problĂšme comme Ă©tant celui de l’élimination du gaspillage. [
] L’ingĂ©nieur reconnaĂźt que l’oisivetĂ© est un gaspillage, que la duplication des efforts est un gaspillage, et que l’épuisement inutile de toute ressource naturelle est un gaspillage. Si nous parvenons Ă  Ă©liminer l’oisivetĂ© et la duplication des efforts, nous pourrions connaĂźtre une prospĂ©ritĂ© immĂ©diate – une prospĂ©ritĂ© telle que le monde n’en a jamais connue. Si nous parvenons ensuite Ă  trouver un moyen de gĂ©rer nos ressources naturelles, nous pourrions rendre cette prospĂ©ritĂ© permanente. »

L’Alliance a Ă©tĂ© cependant dissoute au cours de l’annĂ©e 1921, Ă  cause d’une dissension interne liĂ©e notamment au tempĂ©rament de Scott. À la suite de cette brouille, Howard Scott a peaufinĂ© sa thĂ©orie, refusant d’abandonner sa vision et passant son temps libre Ă  Greenwich Village pour en discuter avec qui voulait l’écouter. Il gĂ©rait en parallĂšle une petite manufacture de cire pour sols dans le New Jersey pour subvenir Ă  ses besoins.

À la fin de la dĂ©cennie, un Ă©vĂšnement est venu changer le cours des choses : le krach d’octobre 1929, dont les effets devaient se faire ressentir pendant plusieurs annĂ©es, au cours de ce que l’on a appelĂ© la Grande DĂ©pression. Beaucoup y ont vu un Ă©chec du systĂšme en place, et ont cherchĂ© des solutions, ce qui a inĂ©vitablement ravivĂ© l’idĂ©e technocratique. Howard Scott est ainsi revenu sur les devants de la scĂšne : en 1930, il a relancĂ© une enquĂȘte sur l’énergie Ă  l’universitĂ© Columbia (intitulĂ©e « Energy Survey of North America ») ; en 1931, il a remis sur pieds la Technical Alliance avec avec le gĂ©ophysicien M. King Hubbert (futur thĂ©oricien du pic pĂ©trolier) et quelques anciens membres de l’organisation ; et en 1932, il a commencĂ© Ă  communiquer les premiĂšres conclusions de sa recherche.

Howard Scott Ă  l’hĂŽtel Morrison Ă  Chicago le 29 juin 1933 ; il est entourĂ© par (de gauche Ă  droite) M. King Hubbert, William Knight et Ernest N. Howe (source : Associated Press via Technocracy Technate Picture Archive)

Étant donnĂ© le contexte Ă©conomique de l’époque, son ton Ă©tait volontiers catastrophique et prophĂ©tique, et il se prĂ©sentait comme un sauveur7. En aoĂ»t 1932, par l’entremise du professeur Walter Rautenstrauch (prĂ©sident du dĂ©partement gĂ©nie industriel de Columbia), un article concernant l’enquĂȘte sur l’énergie a Ă©tĂ© publiĂ© dans le New York Times. Howard Scott y prĂ©disait l’augmentation du chĂŽmage et « l’effondrement du systĂšme » si aucune dĂ©cision concernant la rĂ©partition de l’énergie n’était prise. Ce mouvement naissant, qui a pris alors le nom de technocratie8, a attirĂ© l’attention du public et les articles se sont multipliĂ©s dans la presse, aboutissant Ă  une vĂ©ritable frĂ©nĂ©sie mĂ©diatique.

Nombre d’articles rĂ©digĂ©s sur le mouvement technocratique, dans le New York Times dans les revues (source : David Adair)

Au plus haut de l’engouement, Howard Scott soutenait que l’effondrement du systĂšme des prix Ă©tait Ă  la fois inĂ©luctable et imminent. Dans un article publiĂ© en janvier 1933 dans le Harper’s Magazine, il affirmait avec emphase :

« Une crise dans l’histoire de la civilisation amĂ©ricaine est imminente. La nation se trouve Ă  l’aube d’un Ă©vĂ©nement qui est Ă  la fois une opportunitĂ© et une catastrophe. L’opportunitĂ© porte sur le bien-ĂȘtre social, la catastrophe est l’échec du systĂšme des prix ; et il n’est possible d’échapper ni Ă  l’une ni Ă  l’autre. La meule des dieux a presque accompli son Ɠuvre, et elle a moulu la farine avec une finesse extrĂȘme. »

Mais l’enthousiasme du grand public pour la technocratie de Scott a Ă©tĂ© de courte durĂ©e. D’une part, l’accession de Franklin D. Roosevelt Ă  la prĂ©sidence et l’application de son New Deal ont eu pour effet de rĂ©pondre partiellement aux revendications sociales. D’autre part, un discours d’Howard Scott donnĂ© Ă  l’hĂŽtel Pierre 13 janvier 1933 (et retransmis Ă  la radio) a profondĂ©ment déçu l’élite industrielle, qui s’est aperçue de son amateurisme.

AprĂšs cet apogĂ©e mĂ©diatique, le mouvement s’est scindĂ© en plusieurs branches, dont celle de Harold Loeb, rĂ©formiste, qui durerait quelques annĂ©es. Mais la principale branche restait celle d’Howard Scott, plus rĂ©volutionnaire, qui se concentrait autour de la sociĂ©tĂ© commerciale Technocracy Inc., enregistrĂ©e en 1934.

Le mouvement a alors pris des atours sectaires : il a adoptĂ© le symbole du yin et du yang comme emblĂšme ; le rouge vermillon et le gris argentĂ© ont Ă©tĂ© choisis comme couleurs officielles ; et ses membres se sont mis Ă  porter des uniformes et Ă  faire des saluts militaires. Un slogan a Ă©tĂ© trouvé : « la science appliquĂ©e Ă  l’ordre social9 ». Technocracy Inc. a Ă©ditĂ© plusieurs ouvrages de propagande, dont le propre livre de Scott intitulĂ© Science versus Chaos. Le programme politique du mouvement s’est clarifiĂ©, son but Ă©tant de faire advenir une « zone continentale soumise Ă  un contrĂŽle technique » en AmĂ©rique du Nord : le « technat d’AmĂ©rique ». Les technocrates, comme l’explique David Adair, se voyaient davantage comme une Ă©lite, « et qui plus est une Ă©lite biologique ». Cette ambition radicale a notamment attirĂ© des auteurs de science-fiction, comme Hugo Gernsback (l’inventeur du terme « scientific fiction »), T. Bruce Yerke, ou encore le jeune Ray Bradbury.

Technat d’AmĂ©rique, illustration de 1940 (source : Cornell)

Les certificats d’énergie de Technocracy Inc.

Howard Scott articulait son discours autour de la critique du systĂšme des prix, qu’il jugeait ĂȘtre la cause des maux de la sociĂ©tĂ©. Il lui opposait une conception Ă©nergĂ©tique de la valeur : en janvier 1933, il affirmait ainsi que le dollar Ă©tait une « unitĂ© purement arbitraire », et mettait en avant la « constance de l’unitĂ© d’énergie ». Il expliquait :

« L’énergie se prĂ©sente sous de nombreuses formes, mais il est possible de les mesurer en unitĂ©s de travail — l’erg et le joule — ou en unitĂ©s de chaleur — la calorie. C’est le fait que toutes les formes d’énergie, quelles qu’elles soient, puissent ĂȘtre mesurĂ©es en ergs, en joules ou en calories qui revĂȘt une importance capitale. La rĂ©solution des problĂšmes sociaux de notre Ă©poque dĂ©pend de la reconnaissance de ce fait. Un dollar peut valoir — en pouvoir d’achat — tant aujourd’hui et plus ou moins demain, mais une unitĂ© de travail ou de chaleur est la mĂȘme en 1900, 1929, 1933 ou en l’an 2000. »

Il prĂ©conisait donc l’abolition du systĂšme des prix, qui se matĂ©rialiserait par le remplacement de la monnaie par un « intermĂ©diaire de distribution ». Il dĂ©fendait la mise en place de certificats d’énergie attribuĂ©s Ă  chaque citoyen, qui seraient des parts de l’énergie totale produite et qui ne pourraient pas ĂȘtre Ă©changĂ©es ou prĂȘtĂ©es (mettant fin Ă  la spĂ©culation et aux bulles de crĂ©dit). En 1932, il expliquait :

« Toute unitĂ© de mesure sous contrĂŽle technologique constituerait une certification de l’énergie disponible convertie. Ces unitĂ©s de certification n’auraient de validitĂ© que pendant la pĂ©riode d’équilibre de charge pour laquelle elles ont Ă©tĂ© Ă©mises. »

La vision d’Howard Scott a par la suite Ă©tĂ© affinĂ©e par ses disciples. En 1937, un technocrate appelĂ© Harold Fezer a dĂ©taillĂ© Ă  quoi pouvait ressembler ce systĂšme de certificats d’énergie. Il Ă©crivait :

« Le nombre total de certificats qui seront Ă©mis correspondra Ă  la quantitĂ© totale d’énergie nette convertie lors de la fabrication de biens et de la prestation de services. Tous les coĂ»ts d’exploitation, de remplacement, d’entretien et d’extension (en Ă©nergie) du complexe continental, ainsi que tous les coĂ»ts liĂ©s aux services et prestations commerciaux (tels que les transports locaux, la santĂ© publique et la fourniture d’une surface habitable minimale pour chaque individu) sont dĂ©duits avant de calculer l’énergie nette. La conversion de l’énergie humaine n’entre pas dans ce calcul puisqu’elle reprĂ©sente moins de 2 % de l’énergie totale consommĂ©e. La part de chaque individu n’est pas basĂ©e sur sa contribution en termes de travail ou d’effort Ă  l’ensemble des opĂ©rations de la zone. La thĂ©orie de la « valeur » travail — ou de toute autre « valeur » — n’existe pas. [
] Le certificat sera dĂ©livrĂ© directement Ă  l’individu. Il est incessible et non nĂ©gociable, et ne peut donc ĂȘtre volĂ©, perdu, prĂȘtĂ©, empruntĂ© ou donnĂ©. Il n’est pas cumulable, ne peut donc pas ĂȘtre Ă©pargnĂ©, et ne porte pas d’intĂ©rĂȘts. Il n’est pas obligatoire de le dĂ©penser, mais il perd sa validitĂ© aprĂšs une pĂ©riode dĂ©terminĂ©e. »

Fezer dĂ©crivait ensuite l’aspect purement pratique de la chose. Le certificat serait « imprimĂ© sur du papier filigranĂ© et dĂ©livrĂ© sous forme de bandes pliĂ©es en carnets rectangulaires suffisamment petits pour ĂȘtre facilement transportĂ©s dans une poche ».

Exemple de certificat d’énergie (source : Harold Fezer)

Le systĂšme dĂ©fendu par les technocrates Ă©tait un systĂšme de surveillance Ă©conomique total. Fezer dĂ©crivait comment ce systĂšme pouvait fonctionner avec les techniques de l’époque :

« Les perforations prĂ©vues permettent l’utilisation d’une cellule photoĂ©lectrique. GrĂące Ă  ce dispositif, il sera possible d’enregistrer automatiquement et pratiquement instantanĂ©ment la date, l’heure, la quantitĂ© et le type d’achat, ainsi que les coordonnĂ©es complĂštes de la personne effectuant l’achat. Les totaux pour le continent ou toute partie du continent seront rapidement disponibles Ă  tout moment. On verra Ă  quel point ce systĂšme — la cellule photoĂ©lectrique et le certificat d’énergie — sera indispensable pour le maintien de calendriers de production adĂ©quats et de stocks suffisants. GrĂące Ă  lui, de nombreux types de vĂ©rifications pourront ĂȘtre effectuĂ©s rapidement. Si nĂ©cessaire, les dĂ©placements d’un individu pourront ĂȘtre retracĂ©s Ă  partir de ses achats Ă  travers le continent. »

Ainsi, le mouvement technocratique d’Howard Scott a thĂ©orisĂ© l’ambition totalitaire par excellence : l’abolition de la monnaie et du systĂšme Ă©conomique tels que nous les connaissons, au profit d’un systĂšme de distribution requĂ©rant la surveillance et le contrĂŽle de chaque citoyen.

Le nouvel ordre mondial de H. G. Wells

Un dernier idĂ©ologue de la pensĂ©e technocratique, contemporain du mouvement d’Howard Scott, est l’écrivain de science-fiction britannique Herbert George Wells, qui, avant de connaitre le succĂšs littĂ©raire, avait Ă©tudiĂ© la science Ă  la Normal School of Science de Londres (et notamment la biologie auprĂšs de Thomas Huxley, le « bouledogue de Darwin »). L’écrivain a exposĂ© sa vision du monde dans ses Ɠuvres, tant au sein de ses romans que ses essais : un point de vue planiste et socialiste, radicalement opposĂ© Ă  l’individualitĂ© et Ă  la confidentialitĂ©10. Il y anticipait rĂ©guliĂšrement l’avĂšnement d’un État mondial rationaliste, qui remĂ©dierait aux maux du libre-arbitre humain, comme la guerre11. Cette obsession technocratique, dĂ©jĂ  prĂ©sente dĂšs ses premiers romans, est devenue de plus en plus explicite au fur et Ă  mesure du temps.

H. G. Wells en 1920, portrait réalisé par George Charles Beresford (source : Wikimedia)

H.G. Wells a donnĂ© un aperçu de sa vision de la monnaie dans son roman The Shape of Things to Come, publiĂ© en 1933. Dans celui-ci, une longue rĂ©cession Ă©conomique a provoquĂ© une guerre majeure qui a laissĂ© l’Europe dĂ©vastĂ©e et menacĂ©e par la peste. Les nations dotĂ©es des forces aĂ©riennes les plus puissantes ont mis en place une dictature bienveillante : la « dictature aĂ©rienne », dominĂ©e par les techniciens, scientifiques et pilotes, dont la capitale se trouve Ă  Bassorah en actuel Irak. Cette organisation amĂšne la paix dans le monde en abolissant les divisions nationales, en faisant respecter l’anglais de base (le « basic » d’Ogden), en promouvant l’apprentissage scientifique et en interdisant la religion (qu’il s’agisse de l’islam ou du catholicisme).

ScĂšne de Things to Come (1836), adaptation cinĂ©matographique du livre de Wells, oĂč le rĂ©gime rationaliste de Bassorah soumet les « derniers vestiges sinistres d’anciens soldats prĂ©dateurs » (source : Youtube)

Wells y affirmait qu’« il ne pouvait y avoir de thĂ©orie de la monnaie qui ne soit pas, en rĂ©alitĂ©, une thĂ©orie complĂšte de l’organisation sociale ». C’est pour cette raison qu’il imaginait une « monnaie entiĂšrement abstraite », « dĂ©nuĂ©e de tout lien avec une substance matĂ©rielle », qui serait Ă©mise « de maniĂšre Ă  maintenir un indice des prix pratiquement constant », et qui serait « protĂ©gĂ©e par les lois les plus strictes contre toute forme de manipulation Ă  but lucratif ». Dans le roman, celle-ci prend la forme du « dollar aĂ©rien », dont la valeur est indexĂ©e Ă  l’énergie liĂ©e au transport de marchandises :

« Il ne s’agissait pas du tout d’une piĂšce de monnaie mĂ©tallique, mais d’une sĂ©rie de billets de papier reprĂ©sentant la distance, le poids, le volume et la vitesse. Chaque billet valait un certain nombre de kilogrammes dans un certain espace, pour un certain nombre de kilomĂštres Ă  une certaine allure. La valeur d’un dollar aĂ©rien s’était stabilisĂ©e Ă  peu prĂšs Ă  un mĂštre cube pesant dix kilogrammes et parcourant deux cents kilomĂštres Ă  cent kilomĂštres Ă  l’heure. Il s’agissait dĂ©jĂ  d’une unitĂ© d’énergie et non d’une unitĂ© de matiĂšre, comme l’avaient toujours Ă©tĂ© les anciennes normes mondiales. Ce changement indiquait trĂšs clairement que les anciennes conceptions statiques de la vie humaine aux ressources limitĂ©es cĂ©daient la place Ă  des idĂ©es cinĂ©tiques d’une vie en expansion constante. Le dollar aĂ©rien Ă©tait une unitĂ© d’énergie liĂ©e au transport, et sa transformation en dollar-Ă©nergie de notre vie quotidienne d’aujourd’hui avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© clairement esquissĂ©e par les experts de Bassorah, bien que le changement effectif n’ait Ă©tĂ© accompli que dix ans plus tard. »

Tout comme le mouvement technocratique qui lui Ă©tait contemporain, H.G. Wells militait donc pour l’abolition de la monnaie. Mais son ambition Ă©tait mondiale et non continentale. C’est pourquoi il a cherchĂ© Ă  influencer la gĂ©opolitique de son temps par ses publications : en 1940, quelques annĂ©es avant sa mort, il a ainsi rĂ©digĂ© un essai intitulĂ© Le Nouvel ordre mondial, dans lequel il soutenait la formation d’un État mondial socialiste et scientifiquement planifiĂ©. Celui-ci s’inscrivait dans l’effort occidental de crĂ©er une gouvernance internationale durable dans le cadre de la crĂ©ation de l’ONU. Le texte contenait en particulier une « dĂ©claration des droits de l’homme », qui a fait partie des 18 textes consultatifs pour la rĂ©daction de la DĂ©claration universelle des droits de l’homme en 1948.

Les héritages du mouvement technocratique

AprĂšs les annĂ©es 1930, le mouvement technocratique a progressivement dĂ©clinĂ©. La commencement de la Seconde Guerre mondiale et l’entrĂ©e en guerre du Canada est venu bouleverser les choses. Scott s’y est d’abord opposĂ©, envoyant un tĂ©lĂ©gramme au premier ministre canadien en 1939 oĂč il affirmait que « Technocracy Inc. [s’opposait] catĂ©goriquement Ă  la mobilisation des effectifs canadiens pour toute guerre menĂ©e en dehors de ce continent », avant de plaider pour la « mobilisation totale » en juin 1940, alors que la France Ă©tait submergĂ©e par l’Allemagne nazie. À cause de cette volontĂ© d’interfĂ©rer dans les affaires publiques, l’État fĂ©dĂ©ral canadien a interdit le mouvement technocratique sur son territoire Ă  partir de 1940 (au mĂȘme titre que les TĂ©moins de JĂ©hovah et le Parti communiste), et des membres de Technocracy Inc. ont mĂȘme Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s par la Gendarmerie royale.

Le mouvement a continuĂ© de dĂ©cliner aprĂšs-guerre, et a presque disparu Ă  la suite de la mort de son meneur messianique, Howard Scott, en 1970. Toutefois, la pensĂ©e technocratique n’a pas pĂ©riclité : elle a mutĂ© et s’est insinuĂ©e dans les sphĂšres de pouvoir. DĂšs la dĂ©claration Schuman en 1950, la construction europĂ©enne Ă©tait dĂ©signĂ©e comme un « technocratisme superdirigiste international, discrĂ©tionnaire, et Ă©ternel » par Albert MĂ©tral, prĂ©sident du Syndicat gĂ©nĂ©ral des industries mĂ©caniques et transformatrices de mĂ©taux. De mĂȘme, le projet RAND aux États-Unis et le Club de Rome en Italie avaient tous les deux une composante technocratique forte.

Dans les annĂ©es 1960–1970, la pensĂ©e technocratique a connu un regain d’intĂ©rĂȘt auprĂšs du public, notamment en raison du dĂ©veloppement de la cybernĂ©tique, d’Internet et de l’intelligence artificielle, qui ont rendu plus envisageable la gestion planifiĂ©e de la sociĂ©tĂ©. Au Chili, c’est ce qui a poussĂ© le gouvernement de Salvador Allende Ă  dĂ©velopper le projet CyberSyn entre 1970 et 1973, un systĂšme informatique en temps rĂ©el qui avait pour but de gĂ©rer une Ă©conomie planifiĂ©e cybersocialiste.

Fréquence du terme « technocracy » dans les sources imprimées entre 1919 et 2022 (source : Ngram Viewer)

Plus rĂ©cemment, la technocratie est Ă  nouveau revenue dans l’actualitĂ© lors de la crise du covid de 2020–2022 (oĂč les concepts de « grande rĂ©initialisation » de Klaus Schwab et de « ville du quart d’heure » de Carlos Moreno ont Ă©tĂ© exposĂ©s au grand public). Puis, elle est a encore fait parler d’elle avec l’accession au pouvoir de Donald Trump en 2025 qui a mis en lumiĂšre des personnalitĂ©s comme Peter Thiel (Palantir) ou Elon Musk (DOGE12). Le cas d’Elon Musk est intĂ©ressant car son grand-pĂšre maternel, Joshua Norman Haldeman, a fait partie du mouvement technocratique originel entre 1936 et 1941 (et a mĂȘme Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© Ă  Vancouver en octobre 1940 en raison de son implication).

Concernant la monnaie, on peut trouver dans la pensĂ©e technocratique les prĂ©mices de concepts comme la « monnaie estampillĂ©e » de Silvio Gesell (aussi appelĂ©e monnaie fondante, qui perdrait en valeur lors de sa dĂ©tention selon un taux de demeurage fixe), l’« économie distributive » de Jacques Duboin (qui fournirait un revenu de base Ă  chaque citoyen), ou la « monnaie idĂ©ale » du mathĂ©maticien John Nash (dont la valeur serait ajustĂ©e par rapport Ă  l’inflation des prix). Les projets de monnaie synthĂ©tique mondiale, comme le concept de bancor soutenu par Keynes Ă  Bretton Woods en 1944, ou les droits de tirage spĂ©ciaux Ă©mis par le FMI en 1969, s’inscrivent aussi dans cette tendance. Enfin, les projets de monnaie numĂ©rique de banque centrale (tel que le projet d’euro numĂ©rique dĂ©fendu aujourd’hui par la Banque centrale europĂ©enne) constituent des objets intrinsĂšquement technocratiques, les MNBC Ă©tant par essence des systĂšmes centralisĂ©s et programmables, permettant l’intervention directe et instantanĂ©e dans la vie Ă©conomique des citoyens.

Combattre la dictature technicienne

Le projet technocratique est clair : assujettir les ĂȘtres humains Ă  une administration rationnelle et totalitaire. Bien qu’il soit sĂ©duisant pour les esprits scientifiques obtus, ce projet constitue un danger. C’est cette menace que se sont efforcĂ©s d’exposer des Ă©crivains comme Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes, 1932) ou George Orwell (1984, 1949). L’analyse rationnelle, aussi sĂ©duisante soit-elle, ne peut pas apprĂ©hender l’ensemble de la rĂ©alitĂ©, et l’application d’un tel projet mĂšnerait probablement Ă  un avenir dystopique.

Aujourd’hui, la prĂ©sence de la technique dans nos vies a atteint un niveau tel que cette menace semble imminente. L’identitĂ© numĂ©rique est dĂ©jĂ  en train d’ĂȘtre mise en place. La surveillance de masse, en ligne comme dans l’espace public, progresse Ă  vitesse grand V. Les monnaies numĂ©riques centralisĂ©es, qu’il s’agisse des MNBC ou des stablecoins, sont en voie de dĂ©ploiement. L’« intelligence artificielle » est portĂ©e aux nues, et certains thĂ©oriciens dĂ©sirent qu’elles prennent en charge le gouvernement des hommes, ce qui aboutirait Ă  une « technocratie directe » exempte d’« erreurs humaines » et de vicissitudes politiques. En bref, tous les ingrĂ©dients sont lĂ  pour permettre Ă  un rĂ©gime tyrannique mondial d’émerger et de rĂ©duire l’humanitĂ© Ă  du bĂ©tail.

Si la tendance vers la technocratie existe, nous avons toujours la possibilitĂ© d’y rĂ©sister. Cette opposition peut ĂȘtre sociale ou politique, mais elle passe avant tout par un rĂ©sistance directe et quotidienne. En effet, c’est en refusant les outils du contrĂŽle numĂ©rique dans notre vie de tous les jours que nous pouvons nous prĂ©munir contre le danger technocratique de façon efficace et durable. Diverses mĂ©thodes existent ainsi pour prĂ©server notre libertĂ© et notre confidentialitĂ© face Ă  l’envahissement de la technique, dont quelques-unes sont les suivantes :

  • Utiliser des systĂšmes d’exploitation libres, comme Linux sur ordinateur ou GrapheneOS sur tĂ©lĂ©phone, en lieu et place de systĂšmes propriĂ©taires fermĂ©s comme Microsoft ou iOS ;
  • Passer par des applications de communication chiffrĂ©es pour interagir, comme Signal, plutĂŽt celles oĂč un tiers peut accĂ©der Ă  vos messages (Telegram, Whatsapp) ;
  • Utiliser des services de confidentialitĂ©, comme les VPN ou Tor, pour naviguer en ligne ;
  • PrĂ©fĂ©rer payer en argent liquide ou en cryptomonnaie (Bitcoin, Monero), plutĂŽt que de se servir d’une carte de crĂ©dit, de PayPal ou de Google Pay ;
  • Commander ses biens et services directement aux producteurs, plutĂŽt que de passer par des intermĂ©diaires comme les supermarchĂ©s et les plateformes en ligne (Amazon, etc.) ;
  • PrivilĂ©gier la « vie rĂ©elle » Ă  la « rĂ©alitĂ© virtuelle » pour limiter sa trace numĂ©rique.

La liberté sera décentralisée ou ne sera pas.


Références et notes

David Adair, The technocrats 1919-1967: A case study of conflict and change in a social movement (Simon Fraser University, 1970).
The Words and Wisdom of Howard Scott (Technocracy Inc., 1989)
Finn Brunton, « Speculating with Money », in Digital Cash: The Unknown History of the Anarchists, Utopians, and Technologists Who Created Cryptocurrency (Princeton University Press, 2019), pp. 6–20.

Illustration : « This is the Devouring Monster invented by Technocracy », illustration pleine page de Winsor McCay, parue le 2 avril 1933 dans le San Francisco Examiner (via le blog Yesterday’s Papers). Texte : rĂ©digĂ© intĂ©gralement sans LLM. Traduction : sauf prĂ©cision contraire, les traductions sont rĂ©alisĂ©es par l’auteur, au moyen de DeepL.

  1. Cet adage doctrinal apparait dans la Doctrine de Saint-Simon, rĂ©digĂ©e par les militants saint-simoniens Saint-Amand Bazard, Prosper Enfantin, Hippolyte Carnot, Henri Fournel et Charles Duveyrier et publiĂ©e en 1931. ↩
  2. Edward Bellamy, Cent ans aprĂšs ou l’An 2000, trad. Paul Rey (E. Dentu, 1891), pp. 54–55. ↩
  3. Howard Scott, le fondateur de Technocracy Inc., n’a lu le livre de Bellamy qu’aprĂšs avoir lancĂ© son mouvement, mais il l’a qualifiĂ© d’« ouvrage idĂ©aliste et imaginatif » en 1937. Il en faisait le commentaire suivant : « C’est une tentative sincĂšre qui mĂ©rite d’ĂȘtre lue, mais on ne pourrait pas concevoir un sous-marin Ă  partir de Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne, ni un systĂšme de contrĂŽle technique moderne Ă  partir de Looking Backward. » ↩
  4. CitĂ© dans Peter B. Petersen, « Henry Gantt and The New Machine (1916-1919) », Academy of Management Proceedings, 1986, pp. 128–132. ↩
  5. Peter B. Petersen, « Henry Gantt and The New Machine (1916-1919) », Academy of Management Proceedings, 1986, pp. 128–132. ↩
  6. Les essais de Veblen sur les ingĂ©nieurs ont Ă©tĂ© rassemblĂ©s en 1921 dans un ouvrage intitulĂ© The Engineers and the Price System, qui a Ă©tĂ© traduit en 1971 en français sous le titre Les IngĂ©nieurs et le capitalisme. ↩
  7. L’historien Henry Elsner dĂ©signe le mouvement technocratique de Scott comme un « scientisme messianique ». ↩
  8. Un « ComitĂ© sur la technocratie » a Ă©tĂ© créé durant l’annĂ©e 1932 : il Ă©tait dirigĂ© par Walter Rautenstrauch et largement influencĂ© par Howard Scott. ↩
  9. Le slogan est apparu dans Technocracy: Some Questions Answered, pamphlet Ă©ditĂ© en 1934 par Technocracy Inc. Il a Ă©tĂ© repris Ă  de nombreuses reprises dans la propagande technocratique. ↩
  10. Voir Gabriel Custodiet, « H. G. Wells, prophet of Centralism », in Privacy and Utopia: A History (Amazon KDP, 2024), pp. 61–74. ↩
  11. Par exemple, le roman Une Utopie moderne publiĂ© en 1905, dĂ©crit comment des nobles appelĂ©s les « SamouraĂŻs » gouvernent un État mondial « dynamique, et non statique », qui assure la « combinaison du progrĂšs et de la stabilitĂ© politique ». Voir Une Utopie moderne, trad. Henry-D. Davray et B. Kozakiewicz (Ă©ditions du Mercure de France, 1907), pp. 88, 295. ↩
  12. De nombreux libĂ©raux se sont rĂ©jouis de la crĂ©ation de ce Department of Governement Efficiency en 2025, qui a ƓuvrĂ© Ă  rĂ©duire les excĂšs de dĂ©pense publique dans l’administration fĂ©dĂ©rale, mais il faut garder en tĂȘte que son but premier Ă©tait l’efficacitĂ© de l’État fĂ©dĂ©ral, et non pas la rĂ©duction des effectifs ou la dĂ©centralisation du pouvoir. ↩

Paris : Conférence BCE#2

May 6th 2026 at 15:02

OrganisĂ©e par l’association BIP-21 (Bitcoin Île-de-France Partenaires), la deuxiĂšme Ă©dition de sa confĂ©rence Bitcoin Comprendre l’Essentiel, aura lieu les 6 et 7 juin 2026 Ă  Paris. L’évĂ©nement s’inscrit dans la continuitĂ© d’une premiĂšre Ă©dition ayant rencontrĂ© un succĂšs notable auprĂšs de la communautĂ©, avec l’ambition de proposer une comprĂ©hension Ă  la fois accessible et rigoureuse [
]

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Bitcoin et tentative d’assassinat : le week-end historique de Donald Trump

April 26th 2026 at 08:26
By: Magali

« Bing bing bong ». Le samedi 25 avril 2026 restera comme l’une des journĂ©es les plus surrĂ©alistes de la prĂ©sidence Trump. En quelques heures seulement, Donald Trump est passĂ© d’un discours triomphal sur le Bitcoin Ă  Mar-a-Lago Ă  une Ă©vacuation d’urgence sous les tirs lors du dĂźner des correspondants de la Maison Blanche Ă  Washington. On fait le point.

Les points clés de cet article :

  • Donald Trump a prĂ©sidĂ© une confĂ©rence crypto exclusive Ă  Mar-a-Lago, promettant de faire des États-Unis la « capitale mondiale du crypto ».

  • Lors du White House Correspondents’ Dinner, un attentat a Ă©tĂ© dĂ©jouĂ©, marquant une soirĂ©e de chaos et de survie pour Donald Trump.



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L’ode au Bitcoin : Mar-a-Lago devient la capitale du Web3

La journĂ©e avait commencĂ© sous le soleil de la Floride, dans l’enceinte dorĂ©e de Mar-a-Lago. Donald Trump y tenait une confĂ©rence crypto exclusive, dont l’accĂšs Ă©tait « strictement limité » aux 297 plus grands dĂ©tenteurs du memecoin TRUMP, cryptomonnaie créée en son honneur.

Trump a prononcĂ© un discours trĂšs offensif en faveur de la technologie blockchain. Devant une assemblĂ©e exclusive de grands dĂ©tenteurs du memecoin TRUMP, il a rĂ©itĂ©rĂ© sa promesse de faire des États-Unis la « capitale mondiale du crypto ». Il a notamment dĂ©clarĂ© que les cryptomonnaies reprĂ©sentaient l’avenir de la puissance Ă©conomique amĂ©ricaine.

Insistant sur le rĂŽle stratĂ©gique du Bitcoin pour l’indĂ©pendance nationale, Trump a fustigĂ© l’immobilisme de ses opposants, qualifiant les critiques de certains sĂ©nateurs de « vestiges d’un monde qui ne comprend pas que l’avenir est dĂ©centralisé ». Ce gala marquait l’aboutissement d’une sĂ©rie de politiques « crypto-friendly » lancĂ©es depuis son retour Ă  la Maison Blanche en janvier 2025.

Chaos au Hilton : La soirĂ©e oĂč tout a basculĂ©

Quelques heures aprĂšs avoir quittĂ© Palm Beach, l’ambiance a radicalement changĂ©. Pour la premiĂšre fois de sa prĂ©sidence, Donald Trump participait au White House Correspondents’ Dinner Ă  l’hĂŽtel Hilton de Washington DC. Alors que les convives dĂ©gustaient leur entrĂ©e, le chaos a Ă©clatĂ© Ă  20h35.

Un homme de 31 ans, identifiĂ© comme Cole Tomas Allen, originaire de Torrance en Californie, a tentĂ© de forcer un point de contrĂŽle de sĂ©curitĂ©. ArmĂ© d’un fusil, d’un pistolet et de plusieurs couteaux, le suspect a ouvert le feu. Selon les tĂ©moignages, des dĂ©tonations ont provoquĂ© une panique immĂ©diate, forçant journalistes et dignitaires Ă  se jeter sous les tables.

L’intervention des services secrets a Ă©tĂ© fulgurante. Un agent, touchĂ© Ă  bout portant lors de l’interception, a eu la vie sauve grĂące Ă  son gilet pare-balles. Donald et Melania Trump ont Ă©tĂ© immĂ©diatement Ă©vacuĂ©s de la salle de bal. Le suspect, dĂ©crit comme un « loup solitaire », a Ă©tĂ© maĂźtrisĂ© et arrĂȘtĂ© sur place. Aucune autre victime n’est Ă  dĂ©plorer.

Wide shot of ballroom as loud bangs are heard and President Trump is evacuated from the White House Correspondents' Association Dinner. #WHCD #WHCA #NerdProm pic.twitter.com/AUy79J9yQd

— CSPAN (@cspan) April 26, 2026

« Plan large d’une salle de bal tandis que des bruits sourds retentissent et que le prĂ©sident Trump est Ă©vacuĂ© du dĂźner de l’Association des correspondants de la Maison Blanche.»

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Trump en smoking : la conférence de presse à la Maison Blanche

Vers 22h30, l’image Ă©tait saisissante. Encore vĂȘtu de son smoking de gala, Donald Trump s’est prĂ©sentĂ© devant les micros Ă  la Maison Blanche. D’un ton grave mais combatif, il a qualifiĂ© l’incident de tentative d’assassinat. « Quand vous avez un impact, ils s’en prennent Ă  vous », a-t-il lancĂ©, faisant Ă©cho Ă  l’attaque de 2024 en Pennsylvanie. Vous pouvez voir la confĂ©rence de presse complĂšte (Trump rĂ©pondant aux questions encore en smoking) sur le compte officiel C-SPAN :

President Trump answers questions about shooting at White House Correspondents' Association Dinner. pic.twitter.com/R66yeKs7lf

— CSPAN (@cspan) April 26, 2026

Le choc a traversĂ© l’échiquier politique, tandis que sur les marchĂ©s prĂ©dictifs et les plateformes Web3, l’activitĂ© est restĂ©e frĂ©nĂ©tique toute la nuit. Le lien entre son discours pro-crypto de l’aprĂšs-midi et l’attaque du soir alimente dĂ©jĂ  les dĂ©bats sur la sĂ©curitĂ© des leaders d’opinion dans une AmĂ©rique fracturĂ©e.

Ce samedi 25 avril 2026 illustre Ă  lui seul les deux faces de l’AmĂ©rique actuelle : d’un cĂŽtĂ© l’ambition de dominer le monde des cryptomonnaies, de l’autre la persistance de la violence politique. En Ă©chappant une nouvelle fois Ă  une tentative d’assassinat, Donald Trump voit son statut de survivant renforcĂ©.

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L’article Bitcoin et tentative d’assassinat : le week-end historique de Donald Trump est apparu en premier sur Journal du Coin.

Le désir mimétique, la monnaie et le bitcoin

April 6th 2026 at 10:35

La valeur de la monnaie est une question qui a fait couler beaucoup d’encre et qui, Ă  l’heure de la numĂ©risation gĂ©nĂ©rale, est devenue centrale. Alors que l’argent perd peu Ă  peu sa forme physique, il est lĂ©gitime de se demander si nous ne sommes pas en train de faire fausse route, en faisant de la monnaie une chose purement fiduciaire. N’a-t-on pas bĂąti un chĂąteau de cartes en abandonnant toute rĂ©fĂ©rence Ă  l’or en 1971 ? N’est-on pas en train de construire sur du sable en payant de plus en plus de façon dĂ©matĂ©rialisĂ©e ?

Un Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse est fourni par la thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique, qui a Ă©tĂ© formulĂ©e par le philosophe français RenĂ© Girard au dĂ©but des annĂ©es 1960. Cette thĂ©orie, qui fait jouer Ă  l’imitation un rĂŽle central dans le mĂ©canisme du dĂ©sir, a ensuite Ă©tĂ© appliquĂ©e Ă  l’économie et donc Ă  la monnaie. En outre, elle permet d’expliquer l’existence de cet objet Ă©trange qu’est Bitcoin, lequel vient remettre en question les grandes thĂ©ories de l’origine de la valeur de la monnaie. C’est pourquoi nous nous y intĂ©ressons dans cet article.

Aussi disponible sur Substack : https://preuvesdetravail.substack.com/p/desir-mimetique-monnaie-bitcoin

Le mimétisme du désir

La thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique postule que le dĂ©sir humain, loin d’ĂȘtre une Ă©manation autonome, est entiĂšrement issu de l’imitation. Elle a Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e par le philosophe français RenĂ© Girard, auteur de renom devenu membre de l’AcadĂ©mie française Ă  la fin de sa vie. Ce dernier a fait toute sa carriĂšre aux États-Unis, oĂč il a enseignĂ© la littĂ©rature comparĂ©e dans plusieurs universitĂ©s (Johns-Hopkins, Buffalo, Stanford). Il a dĂ©veloppĂ© sa thĂšse centrale du dĂ©sir et du sacrifice dans les annĂ©es 60 et 70 au sein de trois ouvrages fondateurs : Mensonge romantique et VĂ©ritĂ© romanesque, publiĂ© en 1961, oĂč il dĂ©crivait ce qu’il appellerait plus tard le dĂ©sir mimĂ©tique ; La Violence et le SacrĂ©, publiĂ© en 1972, oĂč il avançait que le sacrifice humain constituait un mĂ©canisme rĂ©gulateur dans les sociĂ©tĂ©s archaĂŻques ; et Des choses cachĂ©es depuis la fondation du monde, publiĂ© en 1978, oĂč il soutenait que la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne avait permis de mettre au jour ce mĂ©canisme et de s’en dĂ©faire partiellement. C’est grĂące Ă  ce dernier livre que Girard s’est fait connaitre auprĂšs du grand public, passant notamment cette annĂ©e-lĂ  dans l’émission de tĂ©lĂ©vision Apostrophes animĂ©e par Bernard Pivot.

RenĂ© Girard dans l’émission Apostrophes en juin 1978 (source : INA)

La thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique, ou plutĂŽt du « mimĂ©tisme du dĂ©sir », est exposĂ©e dans le livre Mensonge romantique et vĂ©ritĂ© romanesque. Dans ce livre, Girard rĂ©alise une exĂ©gĂšse comparĂ©e de diffĂ©rentes grandes Ɠuvres littĂ©raires1 pour montrer que le dĂ©sir n’est pas « spontané » ou autonome comme le prĂ©supposait le mouvement romantique (c’est le « mensonge romantique » du titre), mais « mĂ©taphysique » ou mimĂ©tique comme le dĂ©voilent les grands romanciers (d’oĂč le fait qu’il parle de « vĂ©ritĂ© romanesque »). Pour lui, le dĂ©sir n’est pas « linĂ©aire », dans le sens oĂč le sujet dĂ©sirerait l’objet sans ingĂ©rence extĂ©rieure, mais « triangulaire » : le sujet dĂ©sire un objet parce qu’il perçoit le dĂ©sir d’un autre pour cet objet. « À l’origine d’un dĂ©sir il y a toujours, dit-il, le spectacle d’un autre dĂ©sir, rĂ©el ou illusoire. » Les disputes d’enfants autour d’un jouet, les situations de triangle amoureux ou encore le phĂ©nomĂšne du snobisme, en sont les manifestations les plus visibles.

À l’exception des « besoins » fondamentaux qui sont purement instinctifs, le dĂ©sir de l’homme est strictement soumis Ă  cette loi : « Seul le dĂ©sir de l’Autre peut engendrer le dĂ©sir. » Le dĂ©sir dĂ©pend donc d’un modĂšle, que Girard appelle un « mĂ©diateur ». On dĂ©sire « selon l’Autre » et non « selon Soi ».

Le désir triangulaire selon René Girard (source : ggpphilo)

La seule distinction caractĂ©ristique que l’on puisse Ă©tablir est la proximitĂ© « spirituelle » du mĂ©diateur : cette distinction « ne porte pas sur l’essence du dĂ©sir mais sur la distance entre mĂ©diateur et sujet dĂ©sirant ». Il y a d’abord ce que Girard appelle la mĂ©diation externe : le modĂšle-mĂ©diateur est suffisamment Ă©loignĂ© du sujet pour que le dĂ©sir du second n’influence pas celui du premier. C’est typiquement ce qui se passe dans la relation entre un pĂšre et son fils : puisque l’enfant apprend par imitation, il copie le dĂ©sir de ses parents sans pour autant interfĂ©rer dans leur propre dĂ©sir, du moins la plupart du temps. On peut aussi penser au cas oĂč une personne admire quelqu’un appartenant Ă  un milieu social complĂštement diffĂ©rent, avec lequel elle n’interagira jamais. Un dernier exemple est celui que Girard cite dans son livre : Don Quichotte, qui a pris pour modĂšle Amadis de Gaule, personnage d’un roman de chevalerie publiĂ© un siĂšcle auparavant. Cette mĂ©diation Ă©loignĂ©e est gĂ©nĂ©ralement saine pour l’individu, car elle n’engendre pas de rivalitĂ©.

En revanche, il existe aussi ce que Girard nomme la mĂ©diation interne, et qui s’avĂšre bien plus dĂ©licate. Il s’agit d’une situation oĂč les deux personnes interagissent sur le mĂȘme plan socialement parlant, si bien que leurs dĂ©sirs s’influencent l’un l’autre. Dans ce cas, le mĂ©diateur devient lui aussi sujet dĂ©sirant en copiant le dĂ©sir du sujet initial. Cette situation crĂ©e une rivalitĂ© entre les deux personnes pour l’objet convoitĂ©, ce qui peut occasionner des passions communes comme l’envie, la jalousie ou la haine. Le ressentiment nietzschĂ©en tel que prĂ©sentĂ© en 1912 par Max Scheler dans L’Homme du ressentiment (dont Girard s’inspire beaucoup) est Ă©galement de cet acabit.

Comme par rĂ©sonance, le dĂ©sir est renforcĂ© par la proximitĂ© entre les deux personnes : « Le dĂ©sir se fait donc toujours plus intense Ă  mesure que le mĂ©diateur se rapproche du sujet dĂ©sirant. » Et plus la distance est faible, plus ce phĂ©nomĂšne s’emballe, ce qui peut conduire Ă  un conflit. Par exemple, la rivalitĂ© fraternelle au sein de la famille peut donner lieu Ă  des violences, voire au meurtre comme l’illustre l’épisode d’Abel et CaĂŻn dans la GenĂšse.

Titien, Caïn et Abel, 1542–1544 (source : Wikimedia)

La nature mimĂ©tique du dĂ©sir a de nombreuses consĂ©quences sur le comportement humain, que RenĂ© Girard s’est Ă©vertuĂ© Ă  explorer tout au long de sa carriĂšre. L’aspect qui nous intĂ©resse ici est son application aux biens Ă©conomiques et au fondement de la valeur.

L’effet Veblen

On prĂ©sente parfois l’économie comme la science qui Ă©tudie la gestion de la raretĂ©2. Sans cette insuffisance, sans cette « avarice de la nature », il n’y aurait pas besoin de s’interroger sur la production et l’échange des biens, car ces derniers seraient tous disponibles Ă  profusion. La notion de raretĂ© est ainsi indissociable de la discipline Ă©conomique.

Plus encore, l’économie traite en particulier des biens qui sont dits « rivaux », c’est-Ă -dire qui ne peuvent pas ĂȘtre dupliquĂ©s, et dont la consommation dĂ©prĂ©cie donc l’utilitĂ© apportĂ©e aux autres personnes. Les produits physiques en sont les exemples les plus parlants : la consommation d’une baguette de pain va diminuer l’utilitĂ© globale des baguettes de pain (il y en aura une de moins). À l’inverse, la tĂ©lĂ©vision hertzienne ou un fichier numĂ©rique dont le contenu appartient au domaine public ne constituent pas des biens rivaux. Cette propriĂ©tĂ© de rivalitĂ© Ă©conomique peut s’accompagner d’une rivalitĂ© comportementale dans le cas oĂč plusieurs acteurs convoitent la chose en question. C’est dans cette situation que le mĂ©canisme du dĂ©sir mimĂ©tique est le plus visible.

À la fin du XIXe siĂšcle, l’économiste et sociologue amĂ©ricain Thorstein Veblen, darwiniste et technocrate, a Ă©tudiĂ© la « rivalitĂ© pĂ©cuniaire » (pecuniary emulation) qui existait au sein de la sociĂ©tĂ© de son temps, et les effets qu’elle avait sur les comportement des gens3. En 1899, dans un ouvrage intitulĂ© The Theory of the Leisure Class (qui serait traduit en français en 1970 sous le nom ThĂ©orie de la classe de loisir), il exposait les concepts de « loisir ostentatoire » et de « consommation ostentatoire », qui pouvaient s’observer dans les familles les plus aisĂ©es. Il remarquait que l’élite de son temps avait tendance Ă  privilĂ©gier les loisirs les moins productifs Ă©conomiquement, afin de dĂ©montrer sa supĂ©rioritĂ© par rapport au reste de la sociĂ©té : le « fait de s’abstenir ostensiblement de travailler » Ă©tait « le signe conventionnel d’une rĂ©ussite financiĂšre supĂ©rieure et l’indicateur usuel d’une bonne rĂ©putation ». De mĂȘme, cette Ă©lite cherchait Ă  consommer les biens les plus chers ou les plus inaccessibles — les biens de luxe — afin de se dĂ©marquer des classes infĂ©rieures : « La consommation de ces biens de meilleure qualitĂ© Ă©tant une preuve de richesse, elle revĂȘt un caractĂšre honorifique. » Cette pratique dĂ©rivait directement de l’origine prĂ©datrice de la noblesse, qui tirait sa richesse et son prestige de l’activitĂ© guerriĂšre, et pour qui l’activitĂ© « industrielle » Ă©tait rabaissante.

Thorstein Veblen en 1901 (source : MNopedia)

Ces effets sont trĂšs visibles dans les sociĂ©tĂ©s de castes persistantes, comme en Inde. Mais cela ne signifie pas qu’ils disparaissent Ă  mesure que l’« égalitarisme » progresse : ils se diffusent dans toute la sociĂ©tĂ©, une classe copiant celle du dessus, et ainsi de suite. On peut le voir avec le phĂ©nomĂšne du snobisme qui, dans son sens originel, dĂ©signe l’imitation de la classe noble par la classe bourgeoise « parvenue », cette derniĂšre lui enviant son prestige. Comme le fait remarquer Veblen : « Dans les sociĂ©tĂ©s modernes civilisĂ©es, les frontiĂšres entre les classes sociales sont devenues floues et Ă©phĂ©mĂšres, et partout oĂč cela se produit, la norme de respectabilitĂ© imposĂ©e par la classe supĂ©rieure Ă©tend son influence coercitive, sans rencontrer d’obstacles notables, Ă  travers toute la structure sociale jusqu’aux couches les plus basses. »

L’analyse de Thorstein Veblen est notamment connue grĂące Ă  l’effet Ă©conomique Ă  qui il a donnĂ© son nom, l’effet Veblen, selon lequel la consommation de certains biens (contrairement Ă  celle des biens normaux) augmente avec leur prix. Selon cet effet, plus ces biens sont chers (et donc rĂ©servĂ©s Ă  une Ă©lite), plus la demande est forte ; moins ils sont onĂ©reux (et donc accessibles au commun des mortels), moins la demande est Ă©levĂ©e. Cet effet concerne Ă©videmment les produits de luxe dans leur ensemble (mis en avant par Veblen) : les vins fins, la haute gastronomie, l’argenterie, les vĂȘtements de crĂ©ateurs, les bijoux, les voitures de luxe, les Ɠuvres d’art, etc. Il Ă©crit :

« La satisfaction supĂ©rieure que l’on tire de l’utilisation et de la contemplation de produits coĂ»teux et prĂ©tendument beaux est, en gĂ©nĂ©ral, dans une large mesure, une satisfaction de notre sens du luxe dĂ©guisĂ©e sous le nom de beautĂ©. Notre apprĂ©ciation plus Ă©levĂ©e de l’objet de qualitĂ© supĂ©rieure est une apprĂ©ciation de son caractĂšre prestigieux, bien plus souvent qu’une simple apprĂ©ciation de sa beautĂ©. »

Illustration de l’effet Veblen sur la demande (source : Wikimedia)

Cet effet Veblen, qui a Ă©tĂ© dĂ©clinĂ© en plusieurs variantes comme l’« effet de snobisme » (snob effect) ou l’« effet de mode » (bandwagon effect), est une consĂ©quence directe du dĂ©sir mimĂ©tique. Le mimĂ©tisme du dĂ©sir fait que l’intĂ©rĂȘt que nous portons Ă  un bien dĂ©pend du dĂ©sir qu’éprouvent nos modĂšles pour ce bien, d’oĂč ce comportement Ă  premiĂšre vue Ă©trange des consommateurs. RenĂ© Girard lui-mĂȘme faisait remarquer dans son premier livre que la notion de consommation ostentatoire de Veblen Ă©tait « dĂ©jĂ  triangulaire » ; lui n’a fait que gĂ©nĂ©raliser cette analyse Ă  toute la sociĂ©tĂ©, et Ă  tous les domaines de la vie humaine.

Le dĂ©sir mimĂ©tique explique en particulier le succĂšs de la publicitĂ©, qui met bien souvent en scĂšne une personne Ă  laquelle nous voudrions ressembler, parce qu’elle prĂ©sente des caractĂ©ristiques physiques que nous valorisons (comme un mannequin), ou bien parce qu’elle a des qualitĂ©s morales que nous apprĂ©cions (comme une cĂ©lĂ©britĂ©). Le placement de produit, qui s’est gĂ©nĂ©ralisĂ© avec le dĂ©veloppement des rĂ©seaux sociaux, accroit cet effet : la personne qui nous suivons — le mĂ©diateur — est plus proche et donc le dĂ©sir est d’autant plus intense. Ainsi, dans une sociĂ©tĂ© oĂč la mĂ©diation interne prend une place de plus en plus importante, la publicitĂ© devient omniprĂ©sente et indistincte des relations sociales normales.

La mĂ©diation interne gĂ©nĂ©ralisĂ©e a pour consĂ©quence de gĂ©nĂ©rer de vĂ©ritables vagues de dĂ©sir, que nous connaissons dans le domaine financier sous le nom de bulles spĂ©culatives. Une bulle est une situation oĂč le prix d’un bien sur le marchĂ© devient anormalement Ă©levĂ© par rapport Ă  son utilitĂ© « objective » ou « fondamentale », et augmente de façon exponentielle, jusqu’à un Ă©ventuel Ă©clatement qui arrive si une telle utilitĂ© n’est pas apparue entretemps. L’éclatement de la bulle est d’autant plus violent que le spectacle des gens se dĂ©tournant de l’objet annule le propre dĂ©sir du spĂ©culateur, qui se rĂ©sout Ă  vendre ce qu’il possĂšde (n’ayant jamais eu l’intention de le consommer lui-mĂȘme). Ce phĂ©nomĂšne d’engouement peut porter sur une marchandise (la bulle de l’argent lors de l’hiver 1979–1980), une action (la bulle Internet en 1999–2000 qui portait sur les « valeurs technologiques »), ou des biens de collection comme les cartes PokĂ©mon et les non-fungible tokens (qui se rappelle des cryptopunks ?)

On pourrait se dire que ces vagues de dĂ©sir sont strictement mauvaises. En effet, de nombreuses personnes profitent de ce type de bulle pour faire de l’argent sur le dos de personnes prisonniĂšres du dĂ©sir des autres. Mais il est un domaine oĂč la mĂ©diation interne contribue de façon bĂ©nĂ©fique : c’est la monnaie, qui constitue un phĂ©nomĂšne mimĂ©tique par nature.

La monnaie comme institution mimétique

De nombreuses personnes ont suivi le sillon de RenĂ© Girard en reprenant sa thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique au sein de diverses disciplines, aux États-Unis et ailleurs. Ç’a Ă©tĂ© le cas de l’économiste français AndrĂ© OrlĂ©an, marxiste revendiquĂ©, promoteur de la thĂ©orie de la rĂ©gulation dans les annĂ©es 1970 et cofondateur du courant de l’« institutionnalisme monĂ©taire » dans les annĂ©es 1990. En 1982, il a utilisĂ© le modĂšle girardien pour l’appliquer Ă  la monnaie dans un livre intitulĂ© La Violence de la monnaie, corĂ©digĂ© avec son confrĂšre Michel Aglietta et prĂ©facĂ© par Jacques Attali. Il a poursuivi ses observations dans d’autres ouvrages, et en particulier dans L’Empire de la valeur, publiĂ© en 2011 Ă  la suite de la crise financiĂšre mondiale.

AndrĂ© OrlĂ©an en 2017 (source : Emmanuel Robert-Espalieu pour L’HumanitĂ©)

Le propos d’AndrĂ© OrlĂ©an dans ce dernier livre est de remettre en cause la « sĂ©paration marchande » de l’école nĂ©oclassique (liĂ©e notamment Ă  l’économiste LĂ©on Walras), selon laquelle le consommateur « sait avec certitude ce qu’il veut » si bien que « les autres sont sans influence sur ses choix ». Il se rĂ©fĂšre Ă  Girard et Ă  Veblen pour dĂ©crĂ©ter que « l’individu ne sait pas ce qu’il veut » et « n’est pas maĂźtre de ses attirances ». Certes, les prĂ©fĂ©rences Ă©conomiques apparaissent souvent comme exogĂšnes et fixes en raison de la mĂ©diation externe, situation oĂč « le modĂšle est en surplomb et son dĂ©sir est indĂ©pendant de celui du sujet » ; mais les situations de mĂ©diation interne compliquent considĂ©rablement les choses, engendrant les effets d’engouement et de rĂ©pulsion que nous avons Ă©voquĂ©s.

Au sujet de la monnaie, OrlĂ©an soutient qu’elle est le fait d’une « élection mimĂ©tique » et qu’elle est issue de la polarisation des dĂ©sirs des acteurs d’une sociĂ©tĂ©. Empruntant la mĂ©thodologie de Carl Menger (On the Origin of Money, 1892), l’économiste français dresse ainsi une « genĂšse conceptuelle de la monnaie », oĂč il dĂ©crit le mĂ©canisme qui mĂšne Ă  l’apparition d’une seule monnaie au sein d’une communautĂ©. Ce n’est pas une description historique (OrlĂ©an dĂ©fend l’idĂ©e que c’est la monnaie qui fonde l’économie marchande et non l’inverse), mais elle permet nĂ©anmoins de saisir ce qui constitue la soliditĂ© (et l’éventuelle faiblesse) de l’institution monĂ©taire.

Voici comment il la dĂ©crit : Dans une communautĂ© hypothĂ©tique, l’appropriation privĂ©e des biens engendre un dĂ©sir mimĂ©tique pour ces biens, et les biens les plus rares sont considĂ©rĂ©s comme particuliĂšrement enviables (ceux qui se les approprient attisent l’aviditĂ© en tant qu’obstacles). Ces biens ne sont pas essentiellement dĂ©sirĂ©s pour leur beautĂ© ou pour leurs propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques, mais parce qu’ils sont convoitĂ©s par les autres. Une polarisation s’effectue ainsi en plusieurs endroits de la communautĂ© autour de biens qui deviennent ainsi liquides, c’est-Ă -dire qu’ils sont demandĂ©s par un grand nombre de personnes dans l’échange. Ces biens liquides, prenant le rĂŽle d’intermĂ©diaires d’échange au fil du temps, en viennent Ă  se faire concurrence Ă  mesure que la communautĂ© devient une sociĂ©tĂ© marchande. Il s’ensuit une pĂ©riode de conflit oĂč chaque groupe essaie de faire accepter son intermĂ©diaire d’échange Ă  l’autre. Une monnaie Ă©merge vainqueure et les autres intermĂ©diaires d’échange sont abandonnĂ©s.

Cette genĂšse conceptuelle permet de se reprĂ©senter que l’institution monĂ©taire est profondĂ©ment mimĂ©tique. On veut de la monnaie parce que les autres en veulent, mĂȘme s’il elle constitue initialement un bien comme un autre. La « prime monĂ©taire4 » du bien en question, qui grandit Ă  mesure qu’il est adoptĂ© comme monnaie, est la manifestation de cet aspect mimĂ©tique. Il s’agit ainsi, en quelque sorte, d’une bulle spĂ©culative qui s’est institutionnalisĂ©e.

D’aprĂšs AndrĂ© OrlĂ©an, la monnaie est une « unitĂ© de compte Ă©lue par un collectif », collectif qu’il appelle la « communautĂ© de paiement », dont la valeur repose sur la confiance que lui portent les participants. Cette façon de voir les choses est ce qu’il nomme l’approche institutionnaliste de la monnaie, qu’on peut rĂ©sumer par la phrase « ni marchandise, ni État, ni contrat, mais confiance ». Selon cette approche, la monnaie n’a pas besoin d’ĂȘtre une marchandise qui aurait une « valeur intrinsĂšque », Ă  savoir une utilitĂ© objective, tel que le professent les partisans des mĂ©taux prĂ©cieux et une partie de l’école autrichienne d’économie. Elle ne nĂ©cessite pas d’un soutien coercitif de l’État, tel que le soutiennent les chartalistes et la Modern Monetary Theory  : le retour de l’or et de l’argent aprĂšs l’épisode des assignats lors de la rĂ©volution française l’illustre. Elle n’a pas non plus Ă  ĂȘtre du crĂ©dit ou de la dette, une conception exposĂ©e par Alfred Mitchell-Innes au dĂ©but du XXe siĂšcle.

Les trois types de « monnaie au sens strict » selon Ludwig von Mises, qui reflĂštent les trois grandes thĂ©ories de l’origine de la valeur de la monnaie (source : Harold E. Batson dans The Theory of Money and Credit, 1953)

La fondation mimĂ©tique de la monnaie explique aussi sa chute violente, Ă  savoir l’hyperinflation. En effet, l’hyperinflation n’est pas une lente destruction de valeur ; c’est un phĂ©nomĂšne d’emballement, similaire Ă  l’éclatement d’une bulle, qui ne se calme pas tant que la confiance n’est pas restaurĂ©e. Les gens se dĂ©barrassent de leur « monnaie » autant qu’ils le peuvent, se rĂ©fugiant vers d’autres objets monĂ©taires en lesquels ils croient davantage. L’hyperinflation n’est plus la consĂ©quence de l’impression monĂ©taire dĂ©mesurĂ©e ; mais la cause de celle-ci, les pouvoirs publics ayant du mal Ă  ajuster la quantitĂ© de monnaie pour en maintenir la liquiditĂ©.

La menace de ce type de crise monĂ©taire explique les politiques des États et des banques centrales. Il ne faut surtout pas que le grand public commence Ă  douter de la valeur de la monnaie. D’oĂč l’injonction qui existe Ă  ne pas remettre en cause la soliditĂ© de la monnaie5.

Le bitcoin et la spéculation

L’émergence du bitcoin Ă  partir de 2010 n’a pas manquĂ© d’étonner les thĂ©oriciens de la monnaie. En effet, il n’avait aucune utilitĂ© objective hors de sa propension Ă  servir d’intermĂ©diaire d’échange, n’était imposĂ© par aucune autoritĂ© politique et n’était pas liĂ© Ă  un autre bien par crĂ©dit ou adossement. Par consĂ©quent, beaucoup de ces thĂ©oriciens lui ont dĂ©niĂ© sa monĂ©taritĂ©6, ou ont cherchĂ© Ă  le faire rentrer de force dans leur classification7.

Cependant, le bitcoin Ă©tait quelque chose de nouveau, un instrument reposant sur la confiance accordĂ©e Ă  son rĂ©seau de commerçants (je l’ai qualifiĂ© de « monnaie fiduciaire distribuĂ©e » et de « monnaie rĂ©ticulaire » dans L’ÉlĂ©gance de Bitcoin). En cela, il reprĂ©sentait une preuve concrĂšte de la thĂ©orie d’AndrĂ© OrlĂ©an, ce que ce dernier n’a pas manquĂ© de faire remarquer dans un article de 2019 intitulĂ© « La communautĂ© Bitcoin », oĂč il Ă©crivait : « La monnaie est avant tout un lien social, dont le fondement n’est pas dans l’État, mais dans la communautĂ© de paiement, ce que confirme le bitcoin. »

La premiĂšre monĂ©tisation du bitcoin a en particulier bĂ©nĂ©ficiĂ© de la spĂ©culation financiĂšre qui, comme on l’a dit, a un caractĂšre profondĂ©ment mimĂ©tique. Beaucoup de gens s’en sont procurĂ© parce qu’ils pensaient pouvoir le revendre plus haut Ă  quelqu’un qui le valoriserait comme tel. Cette caractĂ©ristique, largement amplifiĂ©e par la fameuse limite des 21 millions, Ă©tait pressentie par Satoshi Nakamoto, qui Ă©crivait en 2009 :

« À mesure que le nombre d’utilisateurs croĂźt, la valeur par piĂšce augmente. Cela est susceptible de crĂ©er une boucle de rĂ©troaction positive : plus les utilisateurs sont nombreux, plus la valeur augmente, ce qui peut attirer davantage d’utilisateurs dĂ©sireux de profiter de cette hausse. »

Cette « boucle de rĂ©troaction positive » a créé un emballement qui s’est maintenu au fil des annĂ©es, le taux de change contre le dollar Ă©tant passĂ© de 0,001 $ en octobre 2009 Ă  126 000 $ en 2025. Comme le disait AndrĂ© OrlĂ©an en 2021, dans le documentaire RenĂ© Girard, la vĂ©ritĂ© mimĂ©tique rĂ©alisĂ© par KTO :

« Le bitcoin est entiĂšrement un phĂ©nomĂšne mimĂ©tique. Il est liĂ© intĂ©gralement au fait que chacun pense que les autres vont accepter le bitcoin plus tard, et donc il est une pure croyance. J’y vois une espĂšce de preuve empirique de la puissance du mimĂ©tisme sur les marchĂ©s financiers. »

Ainsi, ceux qui le qualifient de « bulle spĂ©culative » n’ont pas forcĂ©ment tort : en tant que monnaie (ou pseudomonnaie si l’on veut ĂȘtre pointilleux), le bitcoin est nĂ©cessairement une sorte de « bulle », en ce que sa valeur excĂšde largement son utilitĂ© objective non monĂ©taire, qui est quasi nulle. Il possĂšde une prime monĂ©taire provenant du fait que les gens lui accordent leur confiance en l’acceptant dans l’échange.

En fait, la question est surtout de savoir si cette confiance accordĂ©e au bitcoin est stable et durable, ou si elle va s’effondrer brutalement, comme le sous-entendent ceux qui le dĂ©nigrent. Le bitcoin peut en effet « exploser », dans le sens oĂč les grands acteurs financiers qui l’utilisent aujourd’hui comme actif de rĂ©serve peuvent s’en dĂ©tourner du jour au lendemain, ne serait-ce pour des raisons lĂ©gales. Dans ce cas, les « dĂ©tenteurs du dimanche » en feraient de mĂȘme, et seuls les partisans les plus convaincus de la cryptomonnaie resteraient, le prix du bitcoin ne reprĂ©sentant qu’une infime fraction de ce qu’il Ă©tait auparavant.

Pour Ă©viter (ou du moins attĂ©nuer) ce genre de catastrophe, il serait nĂ©cessaire de faire en sorte de changer la vision qu’ont les gens du bitcoin. Actuellement, il est largement considĂ©rĂ© comme un actif spĂ©culatif permettant de s’enrichir, une conception qui a Ă©tĂ© bonne pour l’amorçage du systĂšme, mais qui est depuis devenue son talon d’Achille. Il serait ainsi judicieux de restaurer un Ă©quilibre : par exemple en faisant en sorte qu’il soit Ă©galement perçu comme un moyen d’échange rĂ©sistant Ă  la censure, un outil servant Ă  effectuer des transactions sensibles. À l’heure oĂč la monnaie officielle se numĂ©rise davantage par le biais de l’euro numĂ©rique et des stablecoins et oĂč l’argent liquide physique disparait progressivement, il me semble crucial que cette vision d’un argent liquide Ă©lectronique se propage.

Un tel changement du discours demande un long travail de communication. Mais il se produira au cours du temps, l’incroyable ascension du pouvoir d’achat du bitcoin devant s’arrĂȘter un jour. En attendant, montrer l’exemple constitue une mĂ©thode efficace pour promouvoir la vision d’un argent liquide Ă©lectronique : puisque le dĂ©sir est mimĂ©tique, l’accepter et le dĂ©penser dans notre vie de tous les jours donnera envie aux autres de faire de mĂȘme. La pratique personnelle est aprĂšs tout la meilleure maniĂšre de changer le monde.


Références et notes

René Girard, Mensonge romantique et Vérité romanesque (Librairie ArthÚme Fayard, 2010)
Thorstein Veblen, The Theory of the Leisure Class: An Economic Study of Institutions (Oxford University Press, 2009)
AndrĂ© OrlĂ©an, L’Empire de la valeur : Refonder l’économie (Éditions du Seuil, 2011)

Illustration : tirée du film The Double réalisé par en 2013 (via Metrograph). Texte : écrit intégralement sans LLM.

  1. Parmi les grandes Ɠuvres romanesques Ă©tudiĂ©es par Girard dans Mensonge romantique et vĂ©ritĂ© romanesque, on retrouve (entre autres) Don Quichotte de Miguel de CervantĂšs, Le Rouge et le Noir de Stendhal, Madame Bovary de Gustave Flaubert, La Recherche de Marcel Proust et Les Carnets du sous-sol de Fiodor DostoĂŻevski. ↩
  2. « L’économie est la science qui Ă©tudie le comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares pouvant avoir plusieurs utilisations. » — Lionel Robbins dans An Essay on the Nature and Significance of Economic Science, publiĂ© en 1932 chez Macmillan & Co, p. 15. ↩
  3. Thorstein Veblen jugeait que la propension Ă  la rivalitĂ©, Ă  l’exception de l’instinct de prĂ©servation, reprĂ©sentait « le plus puissant, le plus constamment actif, le plus infatigable des moteurs de la vie Ă©conomique » (voir op.cit., p. 75). ↩
  4. La « prime monĂ©taire » est l’appellation utilisĂ©e par les bitcoineurs pour dĂ©signer la diffĂ©rence entre le pouvoir d’achat de la monnaie et son utilitĂ© non monĂ©taire. Voir Lyn Alden, Rupture monĂ©taire (Konsensus Network, 2025), pp. 22–23. ↩
  5. On peut penser Ă  l’article 1er de la loi du 18 aoĂ»t 1836 rĂ©primant les atteintes au crĂ©dit de la nation, qui punit jusqu’à deux ans de prison et 9 000 euros d’amende quiconque qui, « par des voies ou des moyens quelconques, aura sciemment rĂ©pandu dans le public des faits faux ou des allĂ©gations mensongĂšres de nature Ă  Ă©branler directement ou indirectement sa confiance dans la soliditĂ© de la monnaie ». ↩
  6. Pour Brett Scott, partisan de la MMT, le bitcoin n’est qu’un « jeton » servant au « commerce de compensation ». Voir Cloud Money (Vintage, 2023), pp. 208–210. ↩
  7. Dans un article de 2014, Konrad S. Graf, partisan de l’école autrichienne, affirme que le bitcoin est une « monnaie-marchandise » (commodity money). Cette classification comme commodity, bien que discutable, a Ă©tĂ© reprise aux États-Unis par les agences de rĂšglementation financiĂšre comme la CFTC et la SEC. ↩

📣 La Base – Rachid Arhab #5

August 24th 2020 at 10:05
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Journaliste, reporter, ancien membre du CSA, Rachid Arhab est le symbole d'intĂ©gration qui ne demande pas mais qui s'impose. NĂ© du mĂ©lange des cultures, formĂ© par la rigueur du terrain et animĂ© par une envie farouche de transmettre, il porte une vision rare : celle d’un monde oĂč la vĂ©ritĂ© n’est pas une arme mais un pont. Dans cet Ă©pisode, il raconte comment rester soi, comment lutter contre les rĂ©cits tordus, et comment ouvrir la voie Ă  ceux qui arrivent aprĂšs. 


Les 4 valeurs qui ont portĂ© sa carriĂšre et qu’il a appris des quartiers, peuvent se rĂ©sumer un mot chacune : 

l’intĂ©gritĂ©, comme discipline quotidienne

la transmission comme devoir

la vérité comme boussole

l’ouverture comme posture. 


Le mot de la fin de cette saison est peut-ĂȘtre son conseil final Ă  ceux qui entreprennent : garder l'esprit ouvert, la nuance est une force.


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📣 La Base – Amelle Chahbi #4

August 24th 2020 at 10:05
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Dans cet Ă©pisode, Sami Biasoni reçoit Amelle Chahbi, humoriste, autrice, comĂ©dienne et rĂ©alisatrice française, rĂ©vĂ©lĂ©e par le Jamel Comedy Club et devenue une voix singuliĂšre de l’humour et de la scĂšne française.


Amelle incarne un lexique de valeurs inspirĂ©es de la “base” — l’observation,l’authenticitĂ©, la culture .


Dans cet Ă©change, elle raconte comment elle a tirĂ© de ses dĂ©buts sur scĂšnes ouvertes parisiennes et de son sketch culte Les Michetonneuses une posture d’artiste qui refuse les cases toutes faites ; comment elle a fait de l’humour un outil d’analyse et de critique sociale ; et comment, du stand-up au théùtre puis au cinĂ©ma avec Amour sur place ou Ă  emporter, elle a Ă©largi son terrain d’expression sans jamais renier ses racines.


Un Ă©pisode Ă  la fois drĂŽle et lucide, oĂč Amelle transforme les codes et les tensions de la base en un vĂ©ritable lexique d’entrepreneuriat culturel : du rire comme boussole Ă  l’imagination de rĂ©cits qui redĂ©finissent la visibilitĂ© et l’influence


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Bundles Crypto : décryptage et top 3 des meilleures plateformes

February 14th 2026 at 12:00
By: Scrypto

Vous voulez investir dans les cryptomonnaies, mais le choix parmi des milliers d’actifs, la volatilitĂ© et la complexitĂ© technique vous paralysent ? Vous n’ĂȘtes pas seul. La surcharge d’informations et la peur de mettre tous ses Ɠufs dans le mĂȘme panier dĂ©couragent de nombreuses personnes.

Heureusement, une solution simple existe : les Bundles crypto. Ces portefeuilles thématiques pré-construits sont à la cryptosphÚre ce que les ETF sont à la finance traditionnelle. En un clic, vous investissez de maniÚre diversifiée et automatique sur un secteur (comme la DeFi ou le gaming), sans avoir à sélectionner chaque actif.

Dans cet article, nous dĂ©crypterons ce concept rĂ©volutionnaire pour vous guider pas Ă  pas. Vous dĂ©couvrirez comment fonctionnent les bundles, leurs avantages et leurs limites. On vous proposera aussi un comparatif approfondi des trois meilleures plateformes du marchĂ© pour en acquĂ©rir. C’est parti !

Temps de lecture estimé : 22 minutes

Les Bundles crypto démystifiées

DerriÚre le terme marketing qui sonne bien, se cache un outil financier structuré. Voyons ensemble en quoi il consiste.

En français, le mot « bundle » peut se traduire par « bouquet », « paquet », « lot » ou encore « ensemble ». Un bundle est un portefeuille d’investissement prĂȘt-Ă -investir, diversifiĂ©, pondĂ©rĂ© et gĂ©nĂ©ralement rééquilibrĂ© automatiquement autour d’une thĂ©matique ou d’une stratĂ©gie prĂ©cise. Ce n’est pas un produit financier nouveau (comme un token), mais une composition intelligente d’actifs existants.

ConcrÚtement, comment ça marche ?

Outils crypto

Quelle que soit la plateforme choisie, la dĂ©marche reste la mĂȘme :

  • Achat en un clic : vous choisissez un thĂšme, par exemple « DeFi », et vous dĂ©terminez le montant que vous souhaitez investir ;
  • RĂ©partition automatique : votre capital est instantanĂ©ment divisĂ© et converti en parts de chaque cryptomonnaie composant le bundle, selon une pondĂ©ration prĂ©dĂ©finie (par exemple 40 % de BTC, 30% d’ETH, 20 % de SOL, 10 % de HYPE). Pas besoin de multiplier les transactions sur le marchĂ© spot.
  • Gestion passive et automatique : la volatilitĂ© des cours des cryptomonnaies peut rapidement dĂ©sĂ©quilibrer un portefeuille. Les bundles sont trĂšs souvent programmĂ©s pour ĂȘtre rééquilibrĂ©s pĂ©riodiquement (hebdomadaire, mensuel, trimestriel
). Tout est automatique : certains actifs peuvent ĂȘtre vendus ou achetĂ©s pour coller aux objectifs du bundle. Par exemple, le bundle « Cryptos de premier plan » de Kraken contient 10 % de chacune des 10 cryptos les plus capitalisĂ©es. Si certains jetons sont remplacĂ©s par d’autres dans le top 10, le bundle suit le marchĂ©.

Mais qui construit ces kits ? Ce sont les équipes d’analystes et de gestionnaires de produits des plateformes. Leur rĂŽle est crucial : ils dĂ©finissent la thĂšse d’investissement, sĂ©lectionnent les actifs selon des critĂšres stricts (capitalisation, liquiditĂ©, utilitĂ©), Ă©tablissent les pondĂ©rations et programment le rééquilibrage. Vous faites donc appel Ă  leur expertise, comme vous le feriez avec un gĂ©rant de fonds traditionnel.

Les avantages offerts par les Bundles

Les bundles ne simplifient pas seulement l’investissement. Ils offrent toute une palette d’avantages :

  • SimplicitĂ© et accessibilitĂ© radicales : ils Ă©liminent le plus gros obstacle : la paralysie du choix. Plus besoin d’analyser des centaines de projets. L’investisseur dĂ©lĂšgue la sĂ©lection et peut se concentrer sur une vision macro (croire Ă  l’avenir de la finance dĂ©centralisĂ©e, par exemple) plutĂŽt que sur de la micro-analyse.
  • Diversification InstantanĂ©e : c’est l’une des rĂšgles d’or de tout investissement sensĂ©. Un bundle l’applique par dĂ©faut. Au lieu de risquer 100% de son capital sur la performance d’un seul token, un bundle le rĂ©partit sur plusieurs actifs d’une mĂȘme tendance. Cela rĂ©duit considĂ©rablement le risque liĂ© Ă  un projet spĂ©cifique qui pourrait Ă©chouer, tout en conservant l’exposition au potentiel du secteur.
  • Gestion passive et automatique : dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©s plus haut, ces avantages vous permettent de dĂ©gager quelque chose de prĂ©cieux : du temps. Et si, comme certains, vous considĂ©rez que « le temps c’est de l’argent », cela fait des Bundles des produits encore plus rentables.
  • Une approche pĂ©dagogique : avec les Bundle, investir devient un vecteur d’apprentissage. En choisissant un bundle « DeFi » ou « Oracles », l’investisseur s’intĂ©resse naturellement aux projets derriĂšre les tokens.
  • Des fonds qui restent liquides : contrairement au staking ou Ă  d’autres produits d’investissement qui exigent un temps d’engagement minimum et/ou un dĂ©lai pour pouvoir rĂ©cupĂ©rer son argent, les bundles offrent une vĂ©ritable flexibilitĂ©. Vous pouvez acheter ou vendre Ă  tout moment sans contraintes.

Les limites et points de vigilance

Aussi séduisants soient-ils, les bundles ne sont pas non plus magiques ou parfaits. Une approche éclairée impose de connaßtre leurs limites.

  • Le coĂ»t de la simplicitĂ© : les frais. la gestion automatique a un prix. La plupart des plateformes appliquent un frais de gestion (mais pas toutes), prĂ©levĂ© sur les actifs sous gestion. À cela peuvent s’ajouter des frais d’entrĂ©e ou de sortie (souvent les mĂȘmes frais que pour un ordre d’achat ou de vente de jeton classique). Il est impĂ©ratif de comparer ces coĂ»ts, car ils grignotent la performance sur le long terme.
  • Le manque de personnalisation : un bundle est un produit « prĂȘt-Ă -porter ». Si vous ĂȘtes convaincu que l’un des 10 actifs du bundle « IA & Blockchain » est un mauvais choix, vous ne pouvez pas l’exclure. Vous achetez l’ensemble, tel quel. Pour les investisseurs avancĂ©s ayant des convictions fortes, cette rigiditĂ© peut ĂȘtre frustrante.
  • Un outil de diversification, pas de surperformance : il faut chasser une idĂ©e reçue : un bundle bien diversifiĂ© suivra presque mĂ©caniquement la performance moyenne de sa thĂ©matique. Il est conçu pour capturer la tendance du secteur, pas pour « battre le marchĂ© ». Son objectif premier est de rĂ©duire le risque, pas de maximiser les gains Ă  tout prix. En pĂ©riode de bulle sur un secteur prĂ©cis, un token unique pourra toujours surperformer son bundle de rĂ©fĂ©rence.

Ainsi, le bundle crypto est un compromis intelligent : on Ă©change une partie du contrĂŽle et du potentiel de gains extrĂȘmes contre de la sĂ©rĂ©nitĂ©, de la diversification et un gain de temps considĂ©rable. C’est l’outil par excellence pour transformer une intention d’investissement en une exposition au marchĂ© structurĂ©e et disciplinĂ©e.

Critùres d’analyse pour choisir la bonne plateforme

Face à une offre toujours croissante, tous les bundles ne se valent pas, et encore moins les plateformes qui les proposent. Pour vous aider à naviguer entre les promesses marketing, voici les six critùres fondamentaux qui nous permettront de comparer objectivement. Qu’il s’agisse de Finst, Kraken, SwissBorg ou d’une autre, les examiner c’est s’assurer que votre choix correspond à vos besoins et à votre philosophie d’investisseur.

  • VariĂ©tĂ© et qualitĂ© des thĂšmes : au-delĂ  du simple nombre, c’est la pertinence et la profondeur des thĂšmes qui comptent. Cherchez-vous des bundles d’introduction gĂ©nĂ©riques (« Cryptos Essentielles ») ou des niches pointues (« Tokens de Jeux Play-to-Earn ») ? La mise Ă  jour rĂ©guliĂšre de la composition est aussi un gage de sĂ©rieux, prouvant que la plateforme adapte ses portefeuilles Ă  l’évolution rapide du marchĂ©.
  • Transparence et mĂ©thodologie : c’est un vĂ©ritable critĂšre de confiance. Une plateforme digne de ce nom doit clairement expliquer pourquoi chaque actif est prĂ©sent, selon quels critĂšres (capitalisation, volume, innovation, etc.), et avec quelle pondĂ©ration. La frĂ©quence et les rĂšgles de rééquilibrage doivent ĂȘtre publiques et comprĂ©hensibles. Cette transparence est votre seule garantie contre un simple assemblage marketing hasardeux ou une tentative cachĂ©e de vente de projets soutenus par la palteforme.
  • CoĂ»ts et frais : souvent nĂ©gligĂ©s de prime abord, ils impactent largement les performances de votre investissement sur le long terme. Il faut distinguer trois niveaux :
    • Les frais d’achat/vente du bundle.
    • Les frais de gestion.
    • Les frais de dĂ©pot/retrait pour pouvoir investir et rĂ©cupĂ©rer vos avoirs en cas de besoin.
  • ExpĂ©rience utilisateur : l’interface doit ĂȘtre au service de la simplicitĂ© promise par les bundles. L’achat est-il vraiment intuitif ? Le suivi de la performance et de la composition du portefeuille est-il clair ? Une bonne UX rĂ©duit le stress et permet de se concentrer sur l’essentiel : votre stratĂ©gie.
  • SĂ©curitĂ© et rĂ©putation : vous confiez votre capital Ă  une plateforme, qui a souvent plutĂŽt vocation Ă  assurer des Ă©changes qu’à stocker des capitaux. Son historique est donc crucial. Quelle est sa rĂ©putation sur le marchĂ© ? A-t-elle subi des piratages ? Comment sĂ©curise-t-elle les actifs (majoritĂ© en stockage « cold wallet ») ? Est-elle rĂ©gulĂ©e dans des juridictions sĂ©rieuses ? Ces questions sont non nĂ©gociables.
  • Public visĂ© : enfin, demandez-vous Ă  qui la plateforme parle vraiment. S’adresse-t-elle au dĂ©butant absolu avec un parcours Ă©ducatif intĂ©grĂ© ? Cible-t-elle l’investisseur averti cherchant simplement Ă  gagner du temps sur la gestion de son portefeuille ? Ou vise-t-elle l’ambition d’un wealth management premium ? Votre niveau de confort et d’expertise doit rencontrer celui de la plateforme.

En gardant ces six clĂ©s d’analyse en tĂȘte, vous pourrez dĂ©passer le simple argument de la simplicitĂ© et choisir la plateforme dont l’offre de bundles est non seulement pratique, mais aussi robuste, transparente et adaptĂ©e Ă  votre profil. C’est cette grille de lecture que nous appliquerons maintenant Ă  nos trois candidats.

Comparatif approfondi des 3 meilleures plateformes

Finst : parfait pour le premier pas Européen

NĂ©e de l’expĂ©rience des fondateurs du courtier en ligne DEGIRO, la plateforme nĂ©erlandaise Finst incarne une philosophie claire : dĂ©mocratiser l’investissement crypto en le rendant accessible, pĂ©dagogique et extrĂȘmement compĂ©titif en matiĂšre de frais. EnregistrĂ©e auprĂšs des autoritĂ©s nĂ©erlandaises (DNB) et dĂ©tentrice de la licence europĂ©enne MiCA, Finst mise sur la transparence rĂ©glementaire pour bĂątir la confiance, un atout majeur pour les dĂ©butants.

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Une offre de bundles structurée

Finst a placĂ© ses Crypto Bundles au cƓur de son offre. Sa gamme, bien que moins Ă©tendue que celle des autres plateformes de ce comparatif, est remarquablement bien pensĂ©e et se divise en deux catĂ©gories distinctes :

  1. La sĂ©lection par capitalisation : pour une exposition simple au marchĂ©. Du « Top 2 » (Bitcoin et Ethereum) au « Top 25 », en passant par le « Top 5 », le « Top 10 » et le « CCoindesk 20 » ces bundles permettent de couvrir jusqu’à 94 % du marchĂ© crypto en suivant une logique passive, similaire Ă  un indice boursier.
  2. Les thématiques sectorielles : pour une exposition ciblée. Le « DeFi Bundle », le « Green Bundle » (projets à faible empreinte carbone) et le « Metaverse Bundle » permettent aux utilisateurs de parier sur des convictions ou des tendances sans expertise technique.

La construction est transparente et méthodique : la pondération des actifs suit principalement la capitalisation boursiÚre. Les bundles sont rééquilibrés automatiquement chaque mois.

Les bundles de Finst

Frais

Chez Finst, la grille tarifaire est simple Ă  comprendre. Les frais de trading (bundles ou autres) sont de 0.15 %.

Les frais de gestion mensuel sont de 0.1 %.

Les dépots comme les retraits sont gratuits.

Points forts : l’alliance gagnante simplicitĂ©-coĂ»t-sĂ©curitĂ©

  • Frais ultra compĂ©titifs et transprents : Finst applique une commission de trading de 0.15 % sur les bundles et un frais de gestion mensuel modeste de 0.1 %.
  • PĂ©dagogie et simplicitĂ© radicales : l’interface est Ă©purĂ©e et accessible sur odinateur comme sur smartphone. L’achat est littĂ©ralement un clic. Le concept de bundle est expliquĂ© avec clartĂ©, faisant de la plateforme un outil d’apprentissage pratique.
  • SĂ©curitĂ© et conformitĂ© : licence MiCA, sĂ©grĂ©gation stricte des actifs (vos cryptos sont juridiquement les vĂŽtres, mĂȘme en cas de dĂ©faillance de Finst) et transparence via des preuves de rĂ©serves. Un cadre rĂ©glementaire fait pour rassurer.
  • FonctionnalitĂ©s intelligentes : possibilitĂ© de mettre en place un plan d’investissement rĂ©gulier (DCA) sur un bundle. Fait notable, il est aussi possible de toucher automatiquement les rĂ©compenses de staking sur les actifs Ă©ligibles du portefeuille, boostant ainsi le rendement potentiel sans effort supplĂ©mentaire.

Points d’amĂ©lioration / limites

  • Choix restreint : avec 8 bundles, l’offre est moins vaste que chez certains concurrents. Les investisseurs recherchant des niches trĂšs spĂ©cifiques (IA, Oracles, Gaming,
) ne les trouveront pas ici.
  • ÉcosystĂšme peu Ă©tendu : Finst est avant tout une plateforme pour acheter, vendre et gĂ©rer des bundles ou des actifs simples. La plateforme ne propose pas (encore ?) de produits dĂ©rivĂ©s, d’actions ou de carte de paiement. A prendre en compte suivant vos plans d’investissement.

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Pour Qui ?

Finst est la plateforme idĂ©ale pour le dĂ©butant europĂ©en qui fait ses premiers pas. Si vos prioritĂ©s sont : payer le moins de frais possible, ĂȘtre guidĂ© dans un environnement rĂ©glementĂ© et sĂ©curisĂ©, et bĂ©nĂ©ficier d’une gestion automatique sans prise de tĂȘte, Finst est probablement le meilleur choix. C’est la solution « clĂ© en main » pour construire une exposition crypto saine et diversifiĂ©e, Ă©tape par Ă©tape.

Kraken : de la simplicitĂ© Ă  l’écosystĂšme complet

FondĂ© en 2011, Kraken est aujourd’hui devenu bien plus qu’un simple exchange. C’est une vĂ©ritable institution de l’industrie crypto. Sa philosophie repose sur un socle inĂ©branlable : une sĂ©curitĂ© Ă  toutes Ă©preuves, une liquidĂ© importante et une conformitĂ© rĂ©glementaire rigoureuse (PSAN en France). Kraken apporte cette rigueur institutionnelle Ă  ses bundles, appelĂ©s « Lots », en les intĂ©grant dans l’un des Ă©cosystĂšmes les plus complets du marchĂ©.

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Ceci n’est pas un conseil en investissement ou en crypto-actifs. L’achat, la vente ou l’échange de crypto-actifs comporte des risques de perte partielle ou totale de capital. Payward Europe Solutions Limited (Kraken) est rĂ©glementĂ©e par la Banque centrale d'Irlande.

Une offre de bundles stratégique et à narratifs

L’offre de Kraken se distingue de celle de la concurrence en proposant en plus des fondamentaux des bundles qui surfent sur les tendances, voire sur l’actualitĂ© politique. Ses 10 bundles couvrent un spectre large :

  • Les fondamentaux : le « Duo BTC/ETH » (70/30) pour une exposition Ă©purĂ©e, et le « Cryptos de premier plan » (les 10 principales capitalisations) pour une vue d’ensemble ;
  • Les thĂ©matiques pointues : des bundles comme « IA x Crypto » ou « ETF potentiels » ciblent des niches d’innovation. Plus surprenant, des bundles comme « RĂ©serve stratĂ©gique de crypto » ou « World Liberty Financial Holdings » surfent sur des narratifs politiques actuels, offrant une exposition unique.
  • Les approches alternatives : de « Couverture contre l’inflation » (associant Bitcoin et or numĂ©rique) aux bundles « Memes incontournables », « Memes liĂ©s au bitcoin » ou « DeFi Summer », Kraken ne nĂ©glige aucun segment du marchĂ©. Chacun peut ainsi aligner ses investissements sur ses convictions, de la plus conservatrice Ă  la plus spĂ©culative.

La gestion est entiÚrement automatique et disciplinée : les lots sont rééquilibrés mensuellement, sans frais supplémentaires. Il est possible de mettre en place des achats récurrents (DCA) pour automatiser sa stratégie à long terme.

Les bundles de Kraken

Frais

Chez Kraken les frais de trading des bundles commencent à 0.4 % (frais maker classiques) et peuvent descendre jusqu’à 0.08 % si vous tradez trùs activement.

Il n’y a pas de frais mensuels de gestion.

Les dépÎts et retraits (fiat et cryptos) sont rapides et gratuits.

Points forts : une plateforme tout-en-un

En plus de son offre de bundles, Kraken se distingue par une sĂ©rie d’avantages qui en font bien plus qu’un simple exchange. Sa sĂ©curitĂ© et sa rĂ©putation restent inĂ©galĂ©es sur le marchĂ©. Bien qu’étant l’une des plateformes les plus anciennes, Kraken affiche un bilan intact, n’ayant jamais subi de piratage. Un vĂ©ritable gage de confiance.

Au fil des annĂ©es, Kraken a dĂ©veloppĂ© un Ă©cosystĂšme financier remarquablement complet en intĂ©grant une gamme Ă©tendue de services. Les utilisateurs ont ainsi accĂšs Ă  des produits d’épargne comme le staking et le DeFi Earn pour gĂ©nĂ©rer des rendements passifs. Ils peuvent rĂ©gler leurs achats avec une carte de paiement Mastercard permettant d’utiliser les cryptos au quotidien. La plateforme sert Ă©galement de pont vers les marchĂ©s traditionnels grĂące Ă  l’accĂšs aux actions amĂ©ricaines via son service xStock, propose du trading sur marge etc


Pour naviguer dans cet écosystÚme riche, Kraken propose des interfaces adaptées à chaque profil. Les débutants peuvent utiliser Kraken App, tandis que les utilisateurs avancés peuvent se tourner vers Kraken Pro. Toutes deux sont accessibles sur ordinateurs comme sur smartphone.

Enfin, Kraken se dĂ©marque des autres plateformes proposant des bundles en offrant plus de flexibilitĂ©. À tout moment, il est possible de dissocier un bundle en actifs individuels pour une gestion autonome.

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Ceci n’est pas un conseil en investissement ou en crypto-actifs. L’achat, la vente ou l’échange de crypto-actifs comporte des risques de perte partielle ou totale de capital. Payward Europe Solutions Limited (Kraken) est rĂ©glementĂ©e par la Banque centrale d'Irlande.

Points d’amĂ©lioration / limites

Trop de choix peut reprĂ©senter de la complexitĂ© pour le vrai dĂ©butant.  La richesse de l’offre globale (bundles, trading, earn, etc.) et la multiplicitĂ© des interfaces peuvent submerger un nouvel arrivant qui ne cherche que de la simplicitĂ© pure. L’expĂ©rience reste plus complexe que chez Finst ou Swissborg.

Pour Qui ?

Kraken s’adresse Ă  l’investisseur qui voit au-delĂ  du simple achat de cryptomonnaies. C’est le choix parfait pour celui qui, en prioritĂ©, privilĂ©gie la sĂ©curitĂ© et la rĂ©putation. Il convient Ă©galement Ă  celui qui cherche Ă  commencer simplement avec des bundles, mais envisage d’évoluer vers d’autres services comme le marchĂ© actions, le tout sans avoir Ă  changer de plateforme.

Enfin, il sĂ©duira celui qui apprĂ©cie la richesse stratĂ©gique d’une offre de bundles constamment rĂ©active aux tendances du marchĂ©.

SwissBorg : la fintech suisse au service des cryptos

NĂ©e en 2017 aprĂšs une ICO rĂ©ussie, Swissborg vise Ă  offrir une expĂ©rience premium et une gestion de patrimoine crypto simplifiĂ©e, accessible via une interface mobile ultra-ergonomique. EnregistrĂ©e en tant que PSAN auprĂšs de l’AMF, elle mise sur la rĂ©gulation et la sĂ©curitĂ© comme socle de confiance.

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Une offre de bundles thématiques avec une particularité

Swissborg propose une gamme de huit « Crypto Bundles » couvrant un large spectre d’univers d’investissement.

Le bundle « Best Blockchains » rĂ©unit onze blockchains majeures, tandis que « Crypto Stars » se prĂ©sente comme un portefeuille Ă©quilibrĂ© conçu par l’équipe SwissBorg pour capter la prochaine tendance haussiĂšre.

« Top Borgers » offre une singularité collaborative : il a été élaboré par deux cents grands détenteurs du jeton BORG, alliant cryptos solides et vision à long terme. Un panier pensé par la communauté pour la communauté.

Le thĂšme de la finance dĂ©centralisĂ©e est reprĂ©sentĂ© par « DeFi » avec onze jetons dĂ©diĂ©s Ă  ce secteur, tandis que « Real World Assets » propose neuf projets engagĂ©s dans la tokenisation d’actifs rĂ©els. L’univers du jeu vidĂ©o blockchain n’est pas en reste avec « Gaming » et ses onze jetons, et les amateurs de memecoins trouveront leur bonheur avec un bundle spĂ©cifique regroupant onze des jetons humoristiques les plus populaires du marchĂ©.

Enfin, le bundle « Golden » adopte une approche défensive en associant Bitcoin et or numérique, une combinaison algorithmique pensée pour naviguer les cycles de marché.

Cependant, une singularitĂ© marquante distingue l’ensemble de ces bundles. Chacun d’eux contient systĂ©matiquement le jeton natif de la plateforme, le BORG, y compris dans des thĂ©matiques oĂč sa pertinence peut sembler discutable, Ă  l’image du bundle « Golden » sur l’or ou mĂȘme du bundle « Meme Coins ». Cette inclusion gĂ©nĂ©ralisĂ©e, quels que soient le secteur ou la stratĂ©gie, constitue un choix fort de la plateforme, alignant mĂ©caniquement la performance de chaque panier sur celle de son token maison. Ces portefeuilles sont par ailleurs rééquilibrĂ©s mensuellement.

Les bundles de Swissborg

Frais

Les achats et ventes de bundles sont soumis aux mĂȘmes frais que les trades classiques. Ils sont de 0.99 % pour les utilisateurs lambda.

Des frais de 0. 12 % sont prélevés chaque mois pour les niveaux Standard à Gold et de 0.1 % pour les niveaux Platinium à Elite.

Les frais de dépÎts pour les cryptos comme pour les monnaies fiat sont gratuits à condition de le faire par virement.

Pour les retraits Swissborg prélÚve 0.1 % du montant avec des minimum et des maximum qui dépendent des devises / crypto choisies.

Points forts : technologie, protection et rétribution

  • ExpĂ©rience utilisateur simple et Mobile-First : l’application est saluĂ©e pour son design Ă©purĂ© et son ergonomie intuitive, rendant la navigation et l’investissement extrĂȘmement fluides.
  • ÉcosystĂšme de produits riches : outre les bundles, SwissBorg propose un Ă©ventail complet de produits d’épargne avec diffĂ©rents niveaux de risque, des plans d’investissement automatique (DCA) et des portefeuilles gĂ©rĂ©s.
  • Programme de cashback innovant : SwissBorg a instaurĂ© un systĂšme de cashback en BORG sur les frais de trading, pouvant aller jusqu’à 90% de remboursement pour les plus gros dĂ©tenteurs de son jeton (niveau « Elite »). Les rĂ©compenses sont automatiquement stakĂ©es, crĂ©ant un cercle vertueux de fidĂ©lisation.
  • SĂ©curitĂ© et protection proactive : la plateforme utilise une technologie de sĂ©curitĂ© avancĂ©e (MPC). Elle a rĂ©cemment mis en place un systĂšme de protection des retraits pour protĂ©ger ses utilisateurs des attaques physiques.

Points d’amĂ©lioration / limites

  • AccessibilitĂ© limitĂ©e au mobile : SwissBorg opĂšre uniquement via son application smartphone. Il n’existe aucune interface web, ce qui peut ĂȘtre un frein pour ceux qui prĂ©fĂšrent gĂ©rer leurs investissements sur un Ă©cran d’ordinateur.
  • Service client critiquĂ© : le support, accessible principalement par ticket (email) avec des dĂ©lais de rĂ©ponse de 24 Ă  48h, est rĂ©guliĂšrement pointĂ© du doigt pour son manque de rĂ©activitĂ©, surtout en cas de problĂšme urgent. L’absence de chat en direct est un vrai point faible.
  • IntĂ©gration systĂ©matique du BORG : l’obligation d’inclure le jeton BORG dans tous les bundles, quel que soit le thĂšme, peut ĂȘtre perçue comme une incitation forcĂ©e Ă  dĂ©tenir cet actif, brouillant parfois la puretĂ© de la stratĂ©gie d’investissement choisie.
  • Frais Ă©levĂ©s et modĂšle complexe : les frais de trading de base (0,99%) sont Ă©levĂ©s. Leur attĂ©nuation passe par le programme de cashback, lui-mĂȘme conditionnĂ© Ă  la dĂ©tention d’un montant parfois prohibitif de BORG (jusqu’à 100 000 BORG pour le niveau Elite, soit prĂšs de 18 000€ Ă  l’écriture de ces lignes). Cette structure est complexe et peut ĂȘtre peu rentable pour les petits portefeuilles.

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Pour Qui ?

Swissborg est taillĂ©e pour l’investisseur mobile, esthĂšte et technophile, qui recherche une expĂ©rience simplifiĂ©e. La plateforme convient Ă  celui qui est prĂȘt Ă  accepter les limites du tout-mobile et un service client perfectible, en Ă©change d’une interface irrĂ©prochable, d’une gamme de produits Ă©tendue et d’un systĂšme de rĂ©compenses (cashback) sophistiquĂ©, surtout s’il envisage de s’engager fortement dans l’écosystĂšme BORG. C’est un choix premium, avec ses compromis assumĂ©s.

Tableau récapitulatif : Finst, Kraken et SwissBorg

CritĂšresFinstKrakenSwissBorg
Variété et qualité des thÚmes8 bundles.

Deux catégories : sélection par capitalisation (« Top 2 » au « Top 25 », « CoinDesk 20 ») et thématiques sectorielles (« DeFi », « Green », « Metaverse »).
10 bundles.

Offre trÚs diversifiée : fondamentaux (« Duo BTC/ETH », « Cryptos de premier plan »), niches innovantes (« IA x Crypto », « ETF potentiels ») et narratifs politiques (« Réserve stratégique », « World Liberty Financial Holdings »).
8 bundles.

Thématiques variées : « Best Blockchains », « Crypto Stars », « Top Borgers » (co-créé par la communauté), « DeFi », « Real World Assets », « Gaming », « Meme Coins », « Golden ».
Particularité : tous les bundles contiennent systématiquement le jeton BORG.
Transparence et méthodologiePondération basée sur la capitalisation.

Rééquilibrage automatique mensuel.

Méthodologie claire et accessible.
Rééquilibrage automatique mensuel sans frais.

Composition et rÚgles de rééquilibrage transparentes.
Rééquilibrage mensuel.
CoĂ»ts et frais‱ Frais de trading : 0,15 %

‱ Frais de gestion : 0,1 % / mois

‱ DĂ©pĂŽts/retraits : gratuits
‱ Frais de trading : 0,4 % à 0,08 % (selon volume)

‱ Frais de gestion : aucun

‱ DĂ©pĂŽts/retraits : gratuits
‱ Frais de trading : 0,99 %

‱ Frais de gestion : 0,12 % / mois (Standard à Gold), 0,1 % (Platinium à Elite)

‱ DĂ©pĂŽts : gratuits par virement

‱ Retraits : 0,1 % + frais selon devise
Expérience utilisateur (UX)Interface épurée, accessible sur ordinateur et mobile. Achat en un clic.

Idéal pour débutants.
Deux interfaces : Kraken App (simplifiée) et Kraken Pro (avancée).

Disponible sur ordinateur et mobile.

Riche mais plus complexe pour les novices.
Mobile uniquement.

Application trÚs soignée, ergonomie intuitive et design élégant.
Sécurité et réputationLicence MiCA et PSAN, enregistrée auprÚs de la Banque centrale néerlandaise (DNB).

Ségrégation stricte des actifs, preuves de réserves.

Plateforme récente (2023) mais solide.
Fondé en 2011. Jamais piraté. Régulé (PSAN en France). Réputation institutionnelle.

ÉcosystĂšme sĂ©curisĂ© de premier plan.
PSAN auprùs de l’AMF. Technologie MPC. Protection des retraits contre les attaques physiques.

A démontré sa réactivité en remboursant les fonds aprÚs un piratage chez un fournisseur.
Public viséDébutant européen.

Priorité : frais bas, simplicité, cadre réglementé et accompagnement.
Investisseur évolutif.

SĂ©curitĂ© avant tout. DĂ©bute avec les bundles puis souhaite accĂ©der Ă  d’autres services (staking, actions, carte) sans changer de plateforme.
Investisseur mobile et technophile.

Recherche une expĂ©rience premium, une interface Ă©lĂ©gante et un Ă©cosystĂšme de rĂ©compenses (cashback BORG). PrĂȘt Ă  accepter les contraintes du tout-mobile.
Liens utilesGuide complet sur Finst

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Guide complet sur Kraken

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Guide complet sur Swissborg

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L’article Bundles Crypto : dĂ©cryptage et top 3 des meilleures plateformes est apparu en premier sur Journal du Coin.

📣 La Base - Naestro #2

August 24th 2020 at 10:05
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Dans cet Ă©pisode, Sami Biasoni reçoit Naestro, le chanteur qui a brisĂ© les frontiĂšres entre l’opĂ©ra et la street, invitĂ© autant par Roberto Alagna que par Gimms. 

Une voix puissante venue du quartier, un artiste qui a porté 4 valeurs majeures depuis son quartier marseillais : métissage, discipline, élévation et humilité sont les moteurs de sa trajectoire. 


À chaque valeur, Naestro participe Ă  notre lexique “d’entrepreneur” : une rencontre, un dĂ©clic, une chute, un travail acharné Il parle du courage de mĂ©langer les genres, de la rigueur que personne ne voit, de l’art comme force qui tire vers le haut, et de la nĂ©cessitĂ© de rester simple, ancrĂ©, malgrĂ© la scĂšne et la lumiĂšre.



HĂ©bergĂ© par Audion. Visitez https://www.audion.fm/fr/privacy-policy pour plus d’informations.


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44 milliards de $ en BTC envoyés par erreur : Comment Bithumb a évité le naufrage en 35 minutes chrono

February 7th 2026 at 09:30
By: Magali

Le stagiaire qui valait 44 milliards de dollars 
Dans la grande comĂ©die humaine de la crypto, il y a les hacks et il y a les vaudevilles bureaucratiques. On connaissait dĂ©jĂ  l’histoire de ce couple qui avait reçu plus de 10 millions au lieu de 100 malheureux dollars australiens de la part de Crypto.com. Elle a fait le tour du monde il y a quelques annĂ©es.

Cette semaine, le vendredi 06 fĂ©vrier, c’est l’exchange sud-corĂ©en Bithumb qui a Ă©crit une page d’anthologie en confondant, lors d’une simple promotion, yens et bitcoins. Un erreur de trop qui a failli transformer des centaines d’anonymes en oligarques du Web3 le temps d’un cafĂ©.

Les points clés de cet article :
  • Un stagiaire, par une erreur administrative, a transformĂ© des comptes utilisateurs en dĂ©tenteurs de 2 000 Bitcoins chacun, soit 130 millions de dollars par personne.
  • Cette erreur a provoquĂ© un krach local sur Bithumb, dĂ©valuant le Bitcoin de 17 % Ă  SĂ©oul avant que l’exchange ne gĂšle les comptes des 695 bĂ©nĂ©ficiaires.

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De la poussiĂšre de Won au jackpot en Bitcoin

L’origine du drame est d’une banalitĂ© affligeante. Un employĂ©, sans doute distrait par l’effervescence du marchĂ©, devait crĂ©diter des comptes utilisateurs d’un bonus de 2 000 KRW (environ 1,50 $). Cependant, par un glissement de souris fatal, l’unitĂ© sĂ©lectionnĂ©e fut le BTC.

RĂ©sultat ? Au lieu d’une piĂ©cette pour s’offrir un chewing-gum, des centaines de clients ont vu leur solde gonfler de 2 000 Bitcoins, soit la bagatelle de 130 millions de dollars par tĂȘte en fonction du cours.

Une parenthĂšse est Ă  ouvrir ici toutefois. Les chiffres de cette bourde cosmique varient selon les sources. Si certains rapports initiaux, comme ceux relayĂ©s par des observateurs sur X et des mĂ©dias locaux, Ă©voquent un crĂ©dit de 2 000 BTC par utilisateur, soit environ 140 millions de dollars au cours du moment, pour des centaines de chanceux, d’autres prĂ©cisions plus officielles pointent vers un total global de 620 000 BTC distribuĂ©s Ă  695 participants.

Cette divergence pourrait s’expliquer par des estimations hĂątives versus des audits internes : en moyenne, cela ferait autour de 892 BTC par tĂȘte, mais l’ampleur reste sidĂ©rante. Imaginez : 620 000 BTC, c’est une montagne valant prĂšs de 60 billions de wons corĂ©ens, ou environ 44 milliards de dollars US.

Pour contextualiser, cela reprĂ©sente plus de 3 % de tout le Bitcoin en circulation dans le monde, une somme qui pourrait faire trembler les rĂ©serves d’un exchange gĂ©ant comme Bithumb.

Fin de la parenthĂšse. Revenons Ă  nos moutons.

2000 BTC envoyés par erreur : un drame presque évité

Il a fallu 35 minutes pour éviter le naufrage :

  • 19h00 : Distribution du « cadeau » empoisonnĂ© Ă  695 clients.
  • 19h20 : Prise de conscience de l’erreur (le fameux moment de solitude).
  • 19h35 : DĂ©but du gel des transactions.
  • 19h40 : Rideau tirĂ©, les fonds sont bloquĂ©s.

ConcrĂštement, cette erreur n’a pas eu lieu sur la blockchain elle-mĂȘme, mais dans les registres internes de Bithumb. C’est ce qu’on appelle le « paper trading » : l’exchange affiche des chiffres qui ne correspondent pas encore Ă  une rĂ©alitĂ© « on-chain ». Pourtant, pour les utilisateurs, la tentation Ă©tait bien rĂ©elle, et la rĂ©action fut aussi instinctive que brutale.

Bitcoin on #Bithumb suddenly dropped, trading over 10% below other markets.

Reports say a staff mistake during an airdrop sent 2,000 $BTC($133M) instead of a small KRW reward.

Some users sold it right away, causing the price to drop fast. pic.twitter.com/X8Zjaq86Tq

— Lookonchain (@lookonchain) February 6, 2026

« Le cours du Bitcoin sur Bithumb a chutĂ© brutalement, affichant une baisse de plus de 10 % par rapport aux autres marchĂ©s. Selon certaines sources, une erreur humaine lors d’un airdrop aurait entraĂźnĂ© l’envoi de 2 000 BTC (133 millions de dollars) au lieu d’une rĂ©compense modeste en wons. Certains utilisateurs ont immĂ©diatement vendu leurs bitcoins, provoquant une chute vertigineuse du prix.»

Un krach local provoqué par la cupidité

DĂšs que l’alerte a sonnĂ© sur les smartphones, la panique s’est donc inversĂ©e. Les bĂ©nĂ©ficiaires de cette manne miraculeuse se sont prĂ©cipitĂ©s pour convertir leur butin. En consĂ©quence, le carnet d’ordres de Bithumb a implosĂ© sous une pression vendeuse inĂ©dite, provoquant un market dump qui a fait dĂ©visser le prix du Bitcoin de 17 % par rapport au cours mondial. Pendant quelques minutes, SĂ©oul vivait dans une rĂ©alitĂ© parallĂšle oĂč le Bitcoin ne valait plus rien, Ă©crasĂ© par son propre excĂšs de gĂ©nĂ©rositĂ©.

Dans un communiquĂ© publiĂ© Ă  l’aube, Bithumb a tentĂ© d’éteindre l’incendie :

« Cette situation est sans rapport avec un piratage externe ou une faille de sĂ©curitĂ©. Le systĂšme de contrĂŽle interne a dĂ©tectĂ© l’anomalie en 20 minutes, et les retraits ont Ă©tĂ© gelĂ©s dans la foulĂ©e. »

Finalement, la direction a coupĂ© le courant en 35 minutes chrono, gelant les retraits et les comptes des 695 chanceux. Bithumb affirme avoir dĂ©jĂ  rĂ©cupĂ©rĂ© 99,7 % des actifs, prĂ©cisant qu’il ne s’agissait pas d’une attaque externe, mais d’une simple « coquille » administrative.

Si l’incident se termine sans faillite majeure, il rappelle cruellement que la centralisation reste le talon d’Achille de notre Ă©cosystĂšme. Entre les mains d’un humain mal rĂ©veillĂ©, des milliards peuvent s’évaporer ou apparaĂźtre par magie. Comme le disait si bien Beaumarchais : « Je me presse de rire de tout, de peur d’ĂȘtre obligĂ© d’en pleurer ». Pour Bithumb, la plaisanterie a coĂ»tĂ© cher en rĂ©putation, mais pour nous, elle confirme que dans la crypto, le spectacle est toujours assurĂ©.

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📣 La Base - Nadege100Gene #1

August 24th 2020 at 10:05
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NadĂšge Mongerard, alias NadĂšge100GĂšne, transforme les galĂšres du quotidien en univers crĂ©atif oĂč les femmes peuvent respirer et s’affirmer.


Humoriste, mĂšre, fille, amoureuse et crĂ©atrice, elle explore avec humour et audace des valeurs comme le droit de rĂȘver, la multiplicitĂ©, le relais, la base mobile Dans cet Ă©pisode, NadĂšge met en perspective “son lexique” en partant de la base pour crĂ©er “la dĂ©charge mentale” qu’elle transporte d’Insta Ă  la scĂšne, de medias en Ă©vĂ©nement oĂč le feminisme n’est pas victime mais Ă©clats de rire.


HĂ©bergĂ© par Audion. Visitez https://www.audion.fm/fr/privacy-policy pour plus d’informations.


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Tether, le cheval de Troie de l’asservissement financier

December 14th 2025 at 10:44

L’arrivĂ©e au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025 a marquĂ© un tournant majeur dans l’histoire amĂ©ricaine. AprĂšs avoir connu une persĂ©cution judiciaire et une tentative d’attentat, ce dernier s’est prĂ©sentĂ© comme une force inarrĂȘtable. Et bien qu’il ait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© prĂ©sident des États-Unis entre 2017 et 2021, il est indĂ©niable que son second mandat a dĂ©jĂ  une toute autre saveur : il n’est plus le mĂȘme Trump qu’en 2017, ses aspirations ont changĂ©.

On observe en particulier que son positionnement sur Bitcoin s’est inversĂ©, passant de l’opposition butĂ©e Ă  l’approbation enthousiaste. Courant 2019, Ă  l’occasion de l’annonce du projet privĂ© de monnaie numĂ©rique Libra par Facebook, il dĂ©clarait en effet qu’il n’était pas « un fervent partisan du bitcoin et des autres cryptomonnaies », qui pour lui n’étaient « pas des monnaies », dont la valeur Ă©tait « trĂšs volatile et basĂ©e sur du vent » et qui facilitaient « le trafic de drogues et d’autres activitĂ©s illĂ©gales ». En revanche, cinq ans plus tard, Ă  la confĂ©rence de Nashville sur Bitcoin de juillet 2024, il promettait au public qu’il serait « le prĂ©sident pro-innovation et pro-bitcoin dont l’AmĂ©rique a besoin » et qu’il formerait une « rĂ©serve nationale stratĂ©gique de bitcoins » avec les fonds saisis par les agences fĂ©dĂ©rales.

Comment expliquer ce revirement ? On pourrait l’attribuer au « comportement erratique » du prĂ©sident, une caractĂ©ristique rĂ©guliĂšrement mise en avant par ses dĂ©tracteurs. Mais ce changement d’opinion peut aussi s’expliquer par un Ă©lĂ©ment demeurĂ© constant chez lui : son attachement au dollar et au rĂŽle international du billet vert. La chose qui a Ă©voluĂ© est qu’il voit dĂ©sormais le secteur cryptoĂ©conomique (la « crypto » comme il aime le dire) comme un moyen de soutenir la suprĂ©matie de la monnaie amĂ©ricaine, notamment par le biais des stablecoins indexĂ©s sur le dollar.

Les stablecoins sont des monnaies numĂ©riques adossĂ©es Ă  une monnaie peu volatile, dont le transfert se fait sur des chaines blocs dĂ©centralisĂ©es comme Bitcoin ou Ethereum. Le plus emblĂ©matique de ces stablecoins — le plus ancien et le plus important — est le Tether USD (ou USDT), qui est gĂ©rĂ© par la sociĂ©tĂ© Tether Ltd. et qui se base, comme son nom l’indique, sur le dollar amĂ©ricain. LancĂ© en 2014 sur la chaine de Bitcoin, il a connu une croissance phĂ©nomĂ©nale pour reprĂ©senter aujourd’hui plus de 185 milliards de dollars. Depuis 2025, il est devenu un Ă©lĂ©ment non nĂ©gligeable de la politique Ă©trangĂšre de l’actuelle administration fĂ©dĂ©rale amĂ©ricaine, aux cĂŽtĂ©s d’autres stablecoins comme l’USDC.

Cette intĂ©gration institutionnelle des stablecoins s’inscrit en opposition totale avec la philosophie de la cryptomonnaie. Bitcoin s’est, on le rappelle, construit comme une monnaie rĂ©sistante Ă  la censure et dĂ©flationniste, et le stablecoin de Tether est l’antithĂšse de cette proposition : l’entreprise peut geler les comptes Ă  volontĂ©, et la monnaie est soumise Ă  la dĂ©prĂ©ciation du dollar. En raison de son implication dans le destin de la cryptomonnaie, on peut qualifier Tether de cheval de Troie de l’asservissement financier : un cadeau empoisonnĂ©, dont on perçoit les avantages, mais qui nous mĂšne Ă  une dĂ©faite cuisante. C’est la thĂšse que nous allons dĂ©fendre dans cet article.

Le rÎle précurseur de Paypal

Avant d’aborder le sujet des stablecoins proprement dit, il convient d’évoquer le cas de PayPal, qui constitue en quelque sorte leur prĂ©curseur. PayPal est un service de paiement qui a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© par l’entreprise Confinity Inc. Ă  la fin des annĂ©es 90. Il permettait d’effectuer des paiements faciles et sans frais entre adresses de courrier Ă©lectronique, et se destinait Ă  l’envoi de paiements simples entre particuliers (pay pal signifie littĂ©ralement « payer copain »). Construit en surcouche du systĂšme bancaire, le service se rĂ©munĂ©rait grĂące Ă  l’argent de ses utilisateurs, qui Ă©tait placĂ© Ă  intĂ©rĂȘts.

Confinity Inc. a Ă©tĂ© fondĂ©e en 1998 par Peter Thiel, diplĂŽmĂ© de philosophie Ă  l’universitĂ© Stanford, et Max Levchin, un informaticien juif ukrainien ayant Ă©migrĂ© aux États-Unis Ă  la suite de la chute de l’URSS. En tant que PDG, Peter Thiel assumait le rĂŽle d’idĂ©ologue de l’entreprise. Il se dĂ©crivait alors comme libertarien, conservateur et girardien1. Pour lui, PayPal Ă©tait un moyen de libĂ©ration, qui devait notamment permettre aux gens souffrant de l’hyperinflation dans des pays comme la Russie ou la Serbie de bĂ©nĂ©ficier des avantages apportĂ©s par une monnaie stable, et en particulier le dollar. En 1999, il expliquait ainsi Ă  son Ă©quipe :

« La plupart des gens ordinaires n’ont jamais l’occasion d’ouvrir un compte Ă  l’étranger ou de mettre la main sur plus de quelques billets d’une monnaie stable comme le dollar amĂ©ricain. Un jour, PayPal sera en mesure de changer cette situation. À l’avenir, lorsque notre service sera disponible en dehors des États-Unis et que la pĂ©nĂ©tration d’Internet continuera Ă  s’étendre Ă  tous les niveaux Ă©conomiques, PayPal permettra aux citoyens du monde entier d’exercer un contrĂŽle plus direct sur leurs monnaies qu’ils ne l’ont jamais fait auparavant2. »

Cette idĂ©e de remplacer les monnaies Ă©trangĂšres par le dollar pour mettre fin aux hyperinflations se retrouvait dans son discours donnĂ© Ă  Oakland en Californie pour l’Independent Institute en octobre 1999. Il a par la suite confirmĂ© (voire enjolivĂ©) cette vision initiale, en dĂ©clarant en 2009 que « l’idĂ©e qui a prĂ©sidĂ© Ă  la fondation de PayPal Ă©tait la crĂ©ation d’une nouvelle monnaie mondiale, libre de toute dilution et de tout contrĂŽle Ă©tatique ».

Peter Thiel en 1999 (Youtube)

Toutefois, tout ne s’est pas passĂ© comme prĂ©vu. En l’an 2000, en raison de problĂšmes de financement, Confinity a dĂ» fusionner avec la sociĂ©tĂ© X.com d’Elon Musk pour former PayPal Inc. Puis, au fil des annĂ©es, l’entreprise s’est conformĂ©e Ă  des contraintes rĂšglementaires de plus en plus drastiques, y compris en dehors des États-Unis, ce qui a Ă©branlĂ© l’effet libĂ©rateur escomptĂ©. Elle procĂšde ainsi rĂ©guliĂšrement Ă  des gels de compte arbitraires, comme celui de WikiLeaks en 2010.

Le destin de Peter Thiel lui-mĂȘme est aussi intĂ©ressant, car le visionnaire de PayPal a Ă©voluĂ© et s’est depuis impliquĂ© dans l’appareil politique amĂ©ricain. En 2004, il a cofondĂ© la sociĂ©tĂ© de surveillance informatique Palantir Technologies, dont les logiciels sont utilisĂ©s (entre autres) par les services de renseignement, comme la NSA aux États-Unis, le GCHQ au Royaume-Uni ou la DGSI en France. Il a aussi largement soutenu la carriĂšre politique de J. D. Vance, l’actuel vice-prĂ©sident des États-Unis, en le prĂ©sentant Ă  Donald Trump en 2021 et en finançant sa campagne pour les Ă©lections sĂ©natoriales de 2022.

Peter Thiel est Ă©galement liĂ© Ă  David Sacks, entrepreneur sud-africain ayant aussi Ă©tudiĂ© Ă  Stanford, avec qui il a publiĂ© l’ouvrage The Diversity Myth en 1995, pour dĂ©noncer l’effet nĂ©faste du politiquement correct et du multiculturalisme sur les campus universitaires amĂ©ricains. David Sacks l’a accompagnĂ© dans l’aventure Confinity, oĂč il travaillait sur le marketing pour le produit PayPal, et il est devenu le directeur de l’exploitation aprĂšs la fusion. AprĂšs avoir rĂ©alisĂ© un certain nombre d’investissements fructueux dans la Silicon Valley, il s’est aussi impliquĂ© en politique, et il a fini par ĂȘtre nommĂ© « czar » chargĂ© de la cryptomonnaie et de l’intelligence artificielle auprĂšs de la Maison-Blanche en janvier 2025.

Les deux hommes font partie de la « mafia PayPal », surnom donné au groupe informel des anciens fondateurs ou employés de la société qui ont depuis fondé et développé des entreprises technologiques de la Silicon Valley.

Photographie de la « mafia PayPal » prise au Tosca Café à San Francisco en octobre 2007 (Robyn Twomey pour Fortune). Peter Thiel et Max Levchin y apparaissent au premier plan ; David Sacks est derriÚre Thiel sur sa gauche.

L’émergence des stablecoins

PayPal a ainsi Ă©chouĂ© Ă  devenir un moyen de libĂ©ration financiĂšre et s’est simplement transformĂ© en un service de paiement classique. Toutefois, avec l’émergence de Bitcoin en 2010, un vent d’innovation a soufflĂ© sur le secteur financier. L’absence de besoin d’autorisation permettait Ă  n’importe qui de lancer un service sans se soucier de la rĂšglementation en premier lieu. Et les stablecoins ont fait partie des premiers projets Ă  se manifester.

Comme nous l’avons expliquĂ© en introduction les stablecoins (ou « cryptomonnaies stables ») sont des jetons numĂ©riques arrimĂ©s Ă  une monnaie peu volatile, le plus souvent au dollar amĂ©ricain. Ils sont transfĂ©rĂ©s par le biais d’un ou de plusieurs systĂšmes cryptoĂ©conomiques dĂ©centralisĂ©s comme Bitcoin, Ethereum ou Solana. Leur premier avantage est de permettre Ă  l’utilisateur d’échapper Ă  la volatilitĂ© propre aux cryptomonnaies, de maniĂšre simple et directe.

Le concept de stablecoin est apparu vers 2011–2012 avec le mouvement « Bitcoin 2.0 », une mouvance qui visait Ă  amĂ©liorer Bitcoin en lui adjoignant des fonctionnalitĂ©s supplĂ©mentaires. C’est de ce mouvement qu’ont Ă©mergĂ© les diffĂ©rents modĂšles de piĂšces colorĂ©es (ChromaWay, Open Assets, Colored Coins), les mĂ©taprotocoles Mastercoin et Counterparty, et les systĂšmes cryptoĂ©conomiques externes Ă  Bitcoin comme Bitshares, NXT et Ethereum.

L’idĂ©e du stablecoin a en particulier germĂ© au sein du projet Mastercoin (qui serait rebaptisĂ© Omni en 2015). Il s’agissait d’un systĂšme bĂąti en surcouche de Bitcoin, sur lequel les utilisateurs pouvaient Ă©mettre leurs propres jetons, appelĂ©s user currencies, grĂące Ă  des commandes inscrites sur la chaine de Bitcoin et interprĂ©tĂ©es par un logiciel spĂ©cifique. Mastercoin a Ă©tĂ© imaginĂ© en janvier 2012 par J. R. Willett, un dĂ©veloppeur amĂ©ricain de 32 ans travaillant pour un fabricant d’équipements aĂ©ronautiques. On lui attribue Ă©galement l’invention du concept de stablecoin, qu’il a formalisĂ© dans le livre blanc de son projet, intitulĂ© « The Second Bitcoin White Paper », en ces termes :

« Il est possible de concevoir des outils permettant aux utilisateurs finaux de crĂ©er des monnaies ayant une valeur stable, indexĂ©e sur une monnaie externe ou une marchandise extĂ©rieure. De cette maniĂšre, les utilisateurs de ces monnaies peuvent possĂ©der une monnaie virtuelle stabilisĂ©e, rattachĂ©e au dollar amĂ©ricain, Ă  l’euro, Ă  l’once d’or, au baril de pĂ©trole, etc. »

User currencies présentées sur Mastercoin.org en septembre 2013

Le systĂšme Mastercoin a Ă©tĂ© lancĂ© au cours de l’étĂ© 2013, Ă  la suite d’une ICO d’un mois, qui a recueilli 5 120 BTC soit un demi-million de dollars Ă  l’époque ! Le montant obtenu (tout Ă  fait inattendu) a motivĂ© la crĂ©ation d’une organisation spĂ©ciale, la Fondation Mastercoin, pour que la gestion de l’argent puisse se faire. Les membres fondateurs Ă©taient des investisseurs. On y trouvait notamment Brock Pierce, ancien enfant acteur pour Disney (Les Petits champions, PrĂ©sident junior), qui Ă©tait devenu investisseur prolifique dans le jeu vidĂ©o puis dans la cryptomonnaie.

Brock Pierce en 2013, interrogé lors de la UInvest Crowdfunding Conference (Youtube)

Il a fallu attendre 2014 pour que les stablecoins deviennent rĂ©alitĂ©. Les premiers jetons de ce type ont Ă©tĂ© les stablecoins « dĂ©centralisĂ©s » non collatĂ©ralisĂ©s, dont la valeur dĂ©pendait d’un systĂšme de compensation algorithmique. Ils ont Ă©tĂ© Ă©mis sur des chaines de blocs alternatives : tel Ă©tait le cas du bitUSD lancĂ© sur BitShares en aoĂ»t 2014, et de l’USNBT dĂ©ployĂ© sur NuBits en septembre. Ces modĂšles avaient leur utilitĂ©, mais ils Ă©taient sujets Ă  une forte instabilitĂ©, si bien que les gens ont prĂ©fĂ©rĂ© se tourner vers les stablecoins centralisĂ©s, comme le Tether USD (ayant pour sigle boursier USDT).

Le lancement de Tether

Le projet Tether (de l’anglais to tether signifiant « attacher ») a Ă©tĂ© annoncĂ© le 8 juillet 2014 sous le nom de Realcoin : il s’agissait d’émettre des jetons stables par rapport au dollar sur le protocole Mastercoin. L’entreprise gĂ©rant le projet a Ă©tĂ© cofondĂ©e par trois personnes : Brock Pierce, dont on a dĂ©jĂ  parlé ; Reeve Collins, entrepreneur dans le secteur de la publicité ; et Craig Sellars, dĂ©veloppeur de logiciel qui occupait depuis fĂ©vrier le poste de directeur technique de la Fondation Mastercoin. Le but affichĂ© de Realcoin Ă©tait d’« apporter les avantages de Bitcoin au dollar amĂ©ricain », en passant par le rĂ©seau Bitcoin pour effectuer des transactions Ă  faible coĂ»t sans recourir Ă  un tiers, et de constituer une « alternative non volatile » Ă  la cryptomonnaie de Satoshi, dont la valeur Ă©tait trĂšs fluctante.

Capture du site de Realcoin en juillet 2014 (Coindesk)

La promesse de Realcoin, c’était que son stablecoin garde une valeur proche du dollar amĂ©ricain en Ă©tant garanti par des « rĂ©serves en dollars, toutes dĂ©tenues dans des placements prudents », et auditĂ©es par une entitĂ© indĂ©pendante. En pratique, la convertibilitĂ© est assurĂ©e Ă  paritĂ© par l’entreprise. Si le prix du stablecoin baisse, on peut en acheter sur le marchĂ© et cĂ©der cette monnaie pour un profit ; si son prix augmente, on peut s’en procurer auprĂšs de la sociĂ©tĂ© et la vendre sur le marchĂ© pour un profit. La stabilitĂ© vis-Ă -vis du dollar est ainsi maintenue, pour autant que l’entreprise ne s’amuse pas Ă  utiliser les dollars reçus pour investir dans des actifs risquĂ©s.

Les premiers jetons ont Ă©tĂ© Ă©mis sur Mastercoin le 6 octobre 2014, lançant ce qui deviendrait un rĂ©el phĂ©nomĂšne Ă  l’échelle mondiale. Le projet Realcoin a rapidement Ă©tĂ© renommĂ© Tether en novembre 2014, afin d’éviter d’ĂȘtre associĂ© aux cryptomonnaies alternatives utilisant le suffixe « coin » comme Litecoin, Dogecoin ou Feathercoin. De plus, le nom « RealCoin » Ă©tait dĂ©jĂ  utilisĂ© par un altcoin alors inactif.

Logo de Tether en 2015 (Tether.to)

La relĂšve de Bitfinex

En novembre 2014, Tether a annoncĂ© avoir conclu un partenariat avec la plateforme de trading sur marge Bitfinex. Cette derniĂšre avait Ă©tĂ© fondĂ©e en octobre 2012 par un technicien informatique français du nom de RaphaĂ«l Nicolle, qui avait Ă©tĂ© vite rejoint par Giancarlo Devasini, un chirurgien esthĂ©tique italien reconverti en vendeur d’électronique, et Jean-Louis Van Der Velde, un entrepreneur nĂ©erlandais expatriĂ© en Asie de l’Est.

Le projet Tether a dĂšs le dĂ©part Ă©tĂ© Ă©troitement liĂ© Ă  Bitfinex. D’aprĂšs Philip Potter, directeur de la stratĂ©gie de Bitfinex, l’équipe Ă©tait en effet en relation avec les membres de la Fondation Mastercoin au cours de l’annĂ©e 2014 pour mettre au point le stablecoin. De plus, bien que les deux structures aient Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es comme distinctes, les gens impliquĂ©s dans Bitfinex l’étaient aussi (plus ou moins secrĂštement) dans Tether. Comme l’ont rĂ©vĂ©lĂ© les Paradise Papers en 2017, la sociĂ©tĂ© Tether Holdings Ltd. a Ă©tĂ© enregistrĂ©e dans les Ăźles Vierges britanniques en septembre 2014 par Giancarlo Devasini et Philip Potter. On peut aussi citer le cas de Stuart Hoegner, qui a longtemps Ă©tĂ© conseiller pour les deux entreprises.

L’équipe de direction de Bitfinex en 2018 (Bitfinex.com)

Cette connivence a aidĂ© Tether Ă  se lancer sur le marchĂ©. Le 15 janvier 2015, L’USDT a Ă©tĂ© ajoutĂ© sur Bitfinex en tant que mĂ©thode de dĂ©pĂŽt et de retrait en dollars. Cette intĂ©gration a permis de garantir la convertibilitĂ© d’un point de vue pratique : l’utilisateur moyen pouvait ainsi envoyer de l’USDT sur Bitfinex, obtenir le montant Ă©quivalent en dollars, et les retirer par un autre moyen.

Peu Ă  peu, les fondateurs officiels de Tether se sont retirĂ©s du projet (l’implication de Brock Pierce ayant cessĂ© en 20153) et Bitfinex a pris le relai. En 2018, la sociĂ©tĂ© Tether Holdings Ltd. Ă©tait ainsi contrĂŽlĂ©e Ă  86 % par quatre individus, tous impliquĂ©s dans la plateforme de change : Giancarlo Devasini (43 %), Jean-Louis van der Velde (15 %), Stuart Hoegner (15 %) et Christopher Harborne (12 %).

Les plateformes de change et la bulle de 2017

Le jeton de Tether constituait une aubaine pour les plateformes de change et leurs utilisateurs. D’une part, les plateformes avaient du mal Ă  se bancariser, et voyaient dans l’USDT un mode de dĂ©pĂŽt et de retrait fiable en dollars (Liberty Reserve Ă©tait fermĂ©e depuis mai 2013). D’autre part, Tether permettait aux utilisateurs de ne pas rĂ©aliser une cession contre une monnaie Ă©tatique, et par consĂ©quent de ne pas avoir Ă  payer la taxe sur les plus-values immĂ©diatement (cette Ă©chappatoire a Ă©tĂ© abrogĂ©e en 2018 aux États-Unis).

L’intĂ©gration aux principales plateformes de l’écosystĂšme s’est dĂ©roulĂ©e entre 2015 et 2017. La place de marchĂ© Poloniex (trĂšs populaire Ă  cette Ă©poque-lĂ ) a ajoutĂ© l’USDT Ă  son offre en fĂ©vrier 2015. La cotation au comptant créée a permis au jeton d’apparaitre sur CoinMarketCap le mĂȘme jour. Dans les deux annĂ©es qui ont suivi, la plupart des plateformes ont Ă©galement intĂ©grĂ© le stablecoin : ShapeShift en avril 2015, Cryptsy en mai, Bittrex en dĂ©cembre, Kraken en mars 2017 et la toute nouvelle Binance en aoĂ»t 2017.

En 2017, avec le marchĂ© haussier du prix du bitcoin, le phĂ©nomĂšne a commencĂ© Ă  prendre de l’ampleur. Le nombre d’USDT Ă©mis est passĂ© de 7 millions Ă  la fin de l’annĂ©e 2016 Ă  55 millions en mars 2017, puis Ă  445 millions en septembre. À la fin de l’annĂ©e, il y avait plus d’un milliard d’USDT en circulation !

Cette croissance du Tether USD ne s’est pas faite sans remontrances, dont certaines sont provenues d’un internaute se faisant appeler Bitfinex’ed, qui s’est spĂ©cialisĂ© dans la rĂ©vĂ©lation des manƓuvres parfois douteuses de Bitfinex et de Tether. Des doutes ont ainsi planĂ© sur le fait que la sociĂ©tĂ© Tether Ltd. conservait bien tout en rĂ©serve et n’en profitait pas pour faire des investissements risquĂ©s. On a suspectĂ© la sociĂ©tĂ© d’acheter du bitcoin en masse pour faire monter son prix et nourrir l’enthousiasme spĂ©culatif, de façon Ă  accroitre la demande pour les USDT sur les plateformes de change et Ă  acheter plus de BTC. On a aussi questionnĂ© la relation incestueuse qu’entretenait Tether avec Bitfinex, qui venait de subir un piratage catastrophique (120 000 bitcoins volĂ©s soit environ 70 millions de dollars) et qui rencontrait des problĂšmes de bancarisation.

Ces soupçons sont devenus rĂ©alitĂ© en 2021 lorsque la sociĂ©tĂ© a Ă©tĂ© condamnĂ©e Ă  payer une amende de 41 millions de dollars par la CFTC, pour n’avoir dĂ©tenu « des rĂ©serves fiduciaires suffisantes pour la garantie des jetons USDT en circulation que pendant 27,6 % du temps sur une pĂ©riode de rĂ©fĂ©rence de 26 mois comprise entre 2016 et 2018 ». Cependant, Tether a fini par se mettre en rĂšgle en 2019, et elle a depuis adoptĂ© une stratĂ©gie de transparence, en publiant un bilan dĂ©taillĂ© de ses avoirs Ă  la fin de chaque trimestre.

La finance décentralisée

À partir de la fin de l’annĂ©e 2017, le Tether USD a commencĂ© Ă  ĂȘtre Ă©mis sur d’autres chaines de blocs, qui se prĂ©sentaient comme des plateformes dĂ©diĂ©es aux contrats autonomes. Le systĂšme Ethereum, qui venait de connaitre le succĂšs grĂące Ă  la « folie des ICO », a ainsi accueilli une premiĂšre Ă©mission d’USDT en novembre 2017. D’autres ont suivi : Tron en 2019, puis Solana et Avalanche en 2021.

Mais le phĂ©nomĂšne ne s’est pas arrĂȘtĂ© lĂ , et des concurrents Ă  Tether sont apparus. Le principal, l’USDC, a Ă©tĂ© lancĂ© en 2018 par la sociĂ©tĂ© Circle, et il est aujourd’hui 2,3 moins gros que l’USDT. On peut Ă©galement citer le dai, stablecoin collatĂ©ralisĂ© supposĂ©ment dĂ©centralisĂ©, qui a Ă©tĂ© lancĂ© en dĂ©cembre 2017, renommĂ© USDS en 2024, et qui est aujourd’hui garanti pour moitiĂ© par de l’USDC.

Cette construction a posĂ© les bases de la « finance dĂ©centralisĂ©e » (ou DeFi), qui se proposait de reproduire les outils du systĂšme financier traditionnel (comme le prĂȘt sur gages, l’échange boursier ou les produits dĂ©rivĂ©s) de maniĂšre numĂ©rique, dĂ©centralisĂ©e, ouverte et transparente. Cette tendance a connu une grande popularitĂ© pendant l’étĂ© 2020, Ă  tel point que ce dernier a pris le surnom de « DeFi Summer ».

La vague de la finance dĂ©centralisĂ©e a largement fait les affaires de Tether, qui voyait son stablecoin ĂȘtre utilisĂ© au sein de protocoles divers en tant que garantie ou de moyen d’échange. Le nombre d’USDT en circulation est ainsi passĂ© de 4,3 milliards en avril 2020 Ă  83 milliards en avril 2022, soit une multiplication par 19 en deux ans. La finance dĂ©centralisĂ©e a Ă©galement Ă©largi le modĂšle Ă©conomique des stablecoins : pour l’utilisation des protocoles de DeFi, la dĂ©tention de stablecoins devait se faire en propre, plutĂŽt que par le biais de plateformes de change centralisĂ©es. L’activitĂ© directe de ces jetons sur les chaines de blocs (jusqu’alors quasi inexistante) a ainsi connu une croissance prodigieuse : le volume mensuel d’USDT transfĂ©rĂ©s a ainsi dĂ©passĂ© les 600 milliards de dollars en avril 2021.

Évolution du volume on-chain mensuel de l’USDT (source : Paolo Ardoino)

Le dollar numérique pour le monde en développement

Un autre cas d’utilisation s’est dĂ©veloppĂ© durant la mĂȘme pĂ©riode : l’utilisation de Tether dans les pays en dĂ©veloppement, que ce soit en AmĂ©rique latine, en Asie du Sud-Est, au Proche-Orient ou en Afrique. Les habitants de certaines rĂ©gions du monde, et l’AmĂ©rique latine en particulier, utilisent souvent le dollar, de maniĂšre formelle ou informelle, en raison de sa volatilitĂ© rĂ©duite et de son acceptation mondiale. Dans les pays oĂč le taux d’inflation est Ă©levĂ©, les gens recherchent en effet une rĂ©serve de valeur fiable Ă  court terme, qui ne soit pas sujette Ă  des cycles spĂ©culatifs comme le bitcoin. Cela s’est vu en Argentine lorsque, dans les annĂ©es 2010, la forte inflation du peso couplĂ© Ă  un contrĂŽle des changes strict a provoquĂ© l’apparition d’une unitĂ© de compte parallĂšle appelĂ©e le « blue dollar », suivant le taux de change du marchĂ© noir, plus Ă©levĂ© que le taux de change officiel.

Au fur et Ă  mesure des annĂ©es, l’utilisation de l’USDT et des stablecoins dans ces pays s’est popularisĂ©e, notamment par le biais de solutions de transfert Ă  frais faibles, comme la blockchain Tron, la surcouche Polygon ou le systĂšme de transfert interne de Binance. On a ainsi pu voir Tether et les stablecoins ĂȘtre adoptĂ©s localement dans des pays variĂ©s comme l’Argentine, le BrĂ©sil, la Colombie, le Venezuela, la Bolivie, le Liban, la Turquie, le NigĂ©ria, les Philippines ou le Vietnam. Cette adoption se traduit en particulier par une demande forte sur les plateformes de change, oĂč le change entre les monnaies nationales et les stablecoins est beaucoup plus Ă©levĂ©.

Part du volume sur les plateformes en change en AmĂ©rique latine en 2023–2024 (source : Chainalysis)

À partir de 2022, la communication de Tether s’est davantage axĂ©e sur ce cas d’utilisation, pour mettre en avant son cĂŽtĂ© humanitaire. La sociĂ©tĂ© se prĂ©sente comme une bienfaitrice qui vient rĂ©soudre les problĂšmes que les gens rencontrent avec leurs systĂšmes monĂ©taires locaux. Tether rappelle ainsi rĂ©guliĂšrement que l’une de ses missions est d’apporter l’« inclusion financiĂšre » aux populations qui n’ont pas nĂ©cessairement accĂšs aux solutions occidentales. À cette fin symbolique, Tether a dĂ©placĂ© son siĂšge social au Salvador en janvier 2025.

Ce changement de communication coĂŻncide avec l’émergence de Paolo Ardoino Ă  la tĂȘte de la sociĂ©tĂ©. Paolo Ardoino est un programmeur et entrepreneur italien, qui se spĂ©cialisait Ă  l’origine dans la cybersĂ©curitĂ© et dans la fintech. Il a rejoint Bitfinex en tant que dĂ©veloppeur en 2014 et il en est devenu le directeur technique en 2016 (position qu’il occupait toujours en 2025). En parallĂšle, il a Ă©tĂ© nommĂ© directeur technique de Tether Ltd. en 2017. En 2023, Paolo Ardoino a commencĂ© Ă  s’exprimer au nom de l’entreprise, et il a finalement accĂ©dĂ© au poste de PDG en dĂ©cembre de la mĂȘme annĂ©e, succĂ©dant Ă  Jean-Louis Van Der Velde. Il a ainsi accompagnĂ© la troisiĂšme phase de la croissance de Tether qui s’est produite entre 2023 et aujourd’hui.

Le succĂšs de Tether

Ces diffĂ©rentes utilisations de l’USDT (plateformes de change, finance dĂ©centralisĂ©e, rĂ©serve de valeur dans les pays en dĂ©veloppement) se sont rĂ©vĂ©lĂ©es extrĂȘmement lucratives pour Tether. AprĂšs une annĂ©e 2022 difficile — lors de laquelle le prix des cryptomonnaies a fortement baissĂ©, ce qui a entrainĂ© des conversions en dollars, notamment Ă  la suite de l’effondrement du stablecoin algorithmique TerraUSD en mai — la quantitĂ© d’USDT en circulation a continuĂ© Ă  croitre, en doublant en l’espace de 3 ans. Elle est ainsi passĂ© de 83 milliards en avril 2022 Ă  174 milliards en septembre 2025.

Évolution du nombre d’USDT en circulation (source : Paolo Ardoino)

Ce succĂšs s’est rĂ©vĂ©lĂ© particuliĂšrement lucratif pour Tether, qui tire ses bĂ©nĂ©fices de ses placements : tout dĂ©pĂŽt est ainsi placĂ© sur un produit financier qui lui rapporte un intĂ©rĂȘt. Par exemple, les bons du TrĂ©sor Ă  Ă©chĂ©ance courte (la principale garantie derriĂšre l’USDT aujourd’hui) rapportent aujourd’hui 3,8 % par an, ce qui reprĂ©sente une coquette somme si le montant placĂ© s’élĂšve Ă  plusieurs dizaines de milliards de dollars (6,6 milliards d’intĂ©rĂȘts pour 174 milliards de principal). L’entreprise a relativement peu de charges (200 employĂ©s environ), si bien que ses bĂ©nĂ©fices approchent de son chiffre d’affaires. Entre octobre 2024 et septembre 2025, la sociĂ©tĂ© a ainsi gĂ©nĂ©rĂ© un bĂ©nĂ©fice net de plus de 10 milliards de dollars ! Par comparaison, le rĂ©sultat net de Blackrock ont Ă©tĂ© de 6,3 milliards de dollars en 2024.

Il semble inutile de prĂ©ciser que les quelques personnes impliquĂ©es dans l’entreprise en ont profitĂ© grassement. Les quelques associĂ©s impliquĂ©s dans la sociĂ©tĂ© sont ainsi devenus milliardaires. C’est en particulier le cas de Giancarlo Devasini, dont la fortune est estimĂ©e Ă  22,4 milliards de dollars par Forbes, qui a Ă©tĂ© sacrĂ© l’« homme le plus riche du Tessin » en 2024. Paolo Ardoino possĂšderait lui un patrimoine d’environ 9,5 milliards de dollars.

Cependant, la rĂ©ussite de Tether n’est pas seulement attribuable Ă  des objectifs qui seraient purement altruistes ; elle cache aussi des intĂ©rĂȘts autrement plus cyniques, relevant de l’impĂ©rialisme amĂ©ricain.

Un outil de l’impĂ©rialisme amĂ©ricain

Les États-Unis d’AmĂ©rique se sont construits sur un modĂšle expansionniste dĂšs leur crĂ©ation. AprĂšs avoir colonisĂ© un vaste territoire continental lors de la « ConquĂȘte de l’Ouest », ils ont commencĂ© Ă  exercer une influence de plus en plus grande Ă  l’étranger, en intervenant militairement si le besoin se faisait ressentir. En particulier, ils ont revendiquĂ© une domination croissante sur les AmĂ©riques (qu’ils appellent l’« hĂ©misphĂšre occidental »), conformĂ©ment au corollaire Roosevelt de la doctrine Monroe, formulĂ© par Theodore Roosevelt en 1904 et rappelĂ© dans la derniĂšre « stratĂ©gie de sĂ©curitĂ© nationale » publiĂ©e en dĂ©cembre 2025. Leur implication dans la PremiĂšre et surtout dans la Seconde Guerre mondiale leur a permis de former une vĂ©ritable armĂ©e permanente et d’accroitre leur influence militaire autour du monde, pour les mener Ă  leur situation d’aujourd’hui.

Cet impĂ©rialisme est aussi passĂ© par la monnaie. Le rĂŽle du dollar Ă  l’international est en effet dĂ©terminant pour financer l’État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain (grĂące au seigneuriage) et, ce qui est une caractĂ©ristique plus rĂ©cente, pour contrĂŽler les Ă©changes Ă©conomiques (censure). Les accords de Bretton Woods signĂ©s Ă  la fin de la Seconde Guerre mondiale ont par exemple constituĂ© une vassalisation monĂ©taire des États europĂ©ens aux États-Unis, un Ă©tat de fait constatĂ© en 1964 par ValĂ©ry Giscard d’Estaing et le gĂ©nĂ©ral de Gaulle (alors au pouvoir en France) qui dĂ©nonçaient le « privilĂšge exorbitant » du dollar. On peut aussi citer le rĂ©gime des pĂ©trodollars, instaurĂ© au dĂ©but des annĂ©es 70 par influence diplomatique, qui a obligĂ© les pays exportateurs de pĂ©trole du Moyen-Orient Ă  utiliser uniquement la monnaie amĂ©ricaine pour vendre leur production, assurant une demande certaine pour le billet vert.

Aujourd’hui, les stablecoins adossĂ©s au dollar forment une aubaine unique pour l’État fĂ©dĂ©ral. Alors que le rĂ©gime de pĂ©trodollars dĂ©cline et que le taux de change chute Ă  cause des droits de douane imposĂ©s par Donald Trump en dĂ©but d’annĂ©e4, il est devenu en effet vital pour les États-Unis de trouver d’autres moyens permettant de continuer Ă  financer leur train de vie, et les stablecoins en font partie. Tether en particulier est devenu l’un des principaux crĂ©anciers de l’État fĂ©dĂ©ral : depuis 2021, les rĂ©serves en instruments financiers sont conservĂ©es auprĂšs de la sociĂ©tĂ© de courtage Cantor Fitzgerald (dont le PDG et actionnaire majoritaire, Howard Lutnick, est devenu secrĂ©taire au commerce des États-Unis en 2025) et se composent principalement de bons du TrĂ©sor amĂ©ricain. En septembre 2025, les bons du TrĂ©sor reprĂ©sentaient 62 % des rĂ©serves totales de Tether Ltd., ce qui plaçait la sociĂ©tĂ© au niveau de la 17e position dans le classement des États dĂ©tenant de la dette amĂ©ricaine, au-dessus de la CorĂ©e du Sud.

En outre, Tether entretient des relations de plus en plus Ă©troites avec l’État fĂ©dĂ©ral, ce qui offre Ă  ce dernier une mainmise sur les opĂ©rations financiĂšres rĂ©alisĂ©es avec le stablecoin. En dĂ©cembre 2023, Paolo Ardoino dĂ©clarait ainsi que « Tether [aspirait] Ă  devenir un partenaire de classe mondiale pour les États-Unis, en continuant Ă  aider les forces de l’ordre et Ă  Ă©tendre l’hĂ©gĂ©monie du dollar Ă  l’échelle mondiale ». L’USDT constitue donc une arme de diffusion du dollar autour du monde, en Ă©tant transfĂ©rĂ© par le biais d’un systĂšme dĂ©centralisĂ©, qui Ă©chappe au contrĂŽle direct des États les plus faibles.

L’internĂ©tisation de la monnaie a pour effet d’accentuer la guerre monĂ©taire entre les États, car il devient plus aisĂ© de faire circuler sa monnaie sur un territoire Ă©tranger sans en contrĂŽler le cadre rĂšglementaire. C’est ce qui explique la rĂ©cente rĂ©action de l’oligarchie europĂ©enne, qui s’est largement opposĂ©e Ă  l’essor des stablecoins adossĂ©s au dollar. La lĂ©gislation de l’Union europĂ©enne a ainsi rĂ©cemment provoquĂ© un retrait de l’USDT des plateformes de change, Tether ayant refusĂ© de se conformer aux dispositions du rĂšglement MiCa entrĂ©es en vigueur en juin 2024, jugĂ©es trop restrictives. En parallĂšle, la BCE a repris le dĂ©veloppement de son euro numĂ©rique (MNBC), et un consortium composĂ© de dix banques europĂ©ennes a mis en chantier un nouveau projet de stablecoin adossĂ© Ă  l’euro.

De son cĂŽtĂ©, l’État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricaine a Ă©galement serrĂ© la vis : mĂȘme s’il veut pousser les stablecoins, il tient Ă  ce qu’ils ne soient pas arrimĂ©s Ă  une monnaie Ă©trangĂšre et qu’ils puissent ĂȘtre contrĂŽlĂ© sur son propre territoire. Le 18 juillet 2025, l’administration Trump a ainsi fait passer le GENIUS Act, qui a clarifiĂ© (et alourdi) la rĂšglementation autour des stablecoins. La loi, qui devrait rapidement entrer en vigueur, exige que les stablecoins circulant aux États-Unis soient adossĂ©s Ă  100 % par des actifs liquides liĂ©s au dollar amĂ©ricain, afin de « protĂ©ger les consommateurs » et de « gĂ©nĂ©rer une demande accrue pour la dette amĂ©ricaine et consolider le statut du dollar en tant que monnaie de rĂ©serve mondiale ». De plus, elle impose aux Ă©metteurs de stablecoins de « mettre en place des programmes efficaces de lutte contre le blanchiment d’argent et de conformitĂ© aux sanctions, comprenant les Ă©valuations des risques, la vĂ©rification des listes de sanctions et l’identification des clients ». Pour se conformer, Tether a annoncĂ© le lancement d’un nouveau jeton, l’USAT, qui suivra la lĂ©gislation amĂ©ricaine. La sociĂ©tĂ© a embauchĂ© Bo Hines, ancien conseiller sur les cryptomonnaies auprĂšs de la Maison-Blanche, pour gĂ©rer sa branche amĂ©ricaine.

Cette approbation officielle a provoquĂ© une nouvelle vague dans la crĂ©ation de stablecoins. On a ainsi vu PayPal Ă©mettre son propre stablecoin, le PYUSD, sur Ethereum en 2022. De mĂȘme, le service financier World Liberty Financial, cofondĂ© entre autres par les fils de Donald Trump (Eric, Donald Jr. et Barron), a lancĂ© un jeton de ce type appelĂ© USD1 le 28 janvier 2025. Les stablecoins ont donc un bel avenir devant eux aux États-Unis.

Le cheval de Troie : Bitcoin ou Tether ?

Un cheval de Troie est un cadeau qui s’avĂšre ĂȘtre un piĂšge. C’est une rĂ©fĂ©rence au mythique cheval de bois offert lors de la guerre de Troie par les MycĂ©niens, qui combattaient les Troyens. Les MycĂ©niens se cachaient en rĂ©alitĂ© Ă  l’intĂ©rieur, si bien que les Troyens ont provoquĂ© leur propre destruction en amenant le cheval entre les murs de leur citĂ©.

Cette mĂ©taphore est rĂ©guliĂšrement utilisĂ©e dans l’écosystĂšme des cryptomonnaies. Bitcoin est ainsi parfois dĂ©signĂ© comme un « cheval de Troie de la liberté » : un actif allĂ©chant offert au systĂšme financier qui s’empresserait de l’adopter, ce qui conduirait Ă  dĂ©truire la base sur laquelle il repose, c’est-Ă -dire le contrĂŽle sur la monnaie.

MÚme Internet présentant Bitcoin comme le cheval de Troie de la liberté (Alex Gladstein)

Une variante de cette mĂ©taphore est apparue plus rĂ©cemment pour impliquer le stablecoin : d’aprĂšs cette thĂ©orie, Tether serait le cheval de Troie de Bitcoin, en constituant une Ă©tape de transition entre la monnaie fiat et la monnaie libre. Cette vision est entre autres portĂ©e par Paolo Ardoino lui-mĂȘme, qui est un bitcoineur convaincu et qui voit l’USDT comme une solution temporaire, permettant de faciliter l’adoption de Bitcoin.

Capture de la présentation de Paolo Ardoino à la conférence Bitcoin 2025 à Las Vegas, intitulée « Why Tether Loves Bitcoin » (source : Bitcoin Magazine)

Tether constitue effectivement un atout pour Bitcoin, en tout cas Ă  court terme. La sociĂ©tĂ© est l’un des plus gros dĂ©tenteurs de bitcoin : dans son rapport de septembre, il est indiquĂ© qu’elle possĂ©dait directement plus de 86 000 bitcoins en rĂ©serve, soit prĂšs de 10 milliards de dollars. Elle contrĂŽle Ă©galement 116 tonnes d’or, dont 12 servent Ă  garantir son stablecoin indexĂ© Ă  l’once d’or, le Tether Gold (XAUT).

De plus, l’implication de Tether dans Bitcoin va plus loin qu’une simple dĂ©tention : la sociĂ©tĂ© finance largement l’écosystĂšme, en s’impliquant dans des levĂ©es de fonds d’entreprises liĂ©es de prĂšs ou de loin Ă  Bitcoin dont Bitrefill, BTCPayServer ou Synonym. Tether s’investit Ă©galement dans l’éducation autour de la cryptomonnaie, en finançant l’universitĂ© en ligne gratuite PlanB Network ou des Ă©vĂšnements comme la confĂ©rence de Lugano.

Investissements de Tether entre 2020 et 2025 (source : Bennett Tomlin pour Protos)

Cette vision pour Tether est partagĂ©e par Saifedean Ammous, l’économiste auteur de L’Étalon-bitcoin et maximaliste prĂ©sumĂ©. Ce dernier a fait l’apologie du stablecoin dans son intervention Ă  la confĂ©rence de Las Vegas en mai, oĂč il cherchait Ă  montrer que le succĂšs de Tether serait Ă©galement positif pour Bitcoin, concluant que l’USDT Ă©tait « un bon moyen de s’affranchir progressivement du dollar ». Dans son argumentaire, il admet que Tether absorbe une partie de la dette amĂ©ricaine, mais que cela ne suffit pas Ă  la faire diminuer ; Ă  terme, cette dette est vouĂ©e Ă  ĂȘtre supprimĂ©e, directement par le dĂ©faut de paiement ou indirectement par la dĂ©valuation du dollar. Face Ă  cette double menace, Tether est incitĂ© Ă  se couvrir en achetant d’autres actifs indĂ©pendants du dollar comme l’or et le bitcoin. Le dĂ©clin de la monnaie amĂ©ricaine ferait que l’USDT finirait par se dĂ©coupler du dollar Ă  la hausse, un USDT s’échangeant contre plus d’un dollar. Le Tether deviendrait alors une monnaie privĂ©e adossĂ©e d’abord Ă  plusieurs actifs de rĂ©serves, et Ă  terme uniquement au bitcoin en raison de sa raretĂ© absolue.

Bref, cette vision correspond Ă  peu prĂšs au rĂȘve de Peter Thiel pour PayPal, qui voulait Ă  terme en faire « une nouvelle monnaie sur Internet qui supplante le dollar amĂ©ricain5 » comme nous l’avons vu au dĂ©but de cet article. Ainsi, bien qu’il existe des diffĂ©rences entre les deux, nous pouvons nous attendre Ă  ce que Tether connaisse le mĂȘme destin que PayPal.

Le cheval de Troie de l’asservissement financier

Tether est un service centralisĂ© qui, bien que son siĂšge se situe dans une juridiction hors des États-Unis, est directement liĂ© (comme son nom l’indique) au dollar. De ce fait, si la sociĂ©tĂ© voulait ignorer les lois amĂ©ricaines, l’État fĂ©dĂ©ral pourrait intervenir dans le cadre de l’« extraterritorialitĂ© du droit amĂ©ricain », comme il l’a fait pour Liberty Reserve en 2013. Tether Ltd. est donc contrainte de s’y soumettre, ce qu’elle est d’ailleurs en train de faire avec le GENIUS Act.

Aux États-Unis, le dĂ©ploiement d’une monnaie numĂ©rique de banque centrale a Ă©tĂ© interrompu par l’arrivĂ©e au pouvoir de Donald Trump. Toutefois, il ne s’agit pas d’un rejet d’une monnaie numĂ©rique centralisĂ©e, les stablecoins formant une « monnaie programmable et surveillable », pour reprendre l’expression de Mark Goodwin. Comme nous l’avons laissĂ© entendre, Tether gĂšle rĂ©guliĂšrement des comptes en suivant les directives amĂ©ricaines et en collaborant avec les agences de renseignement. En mars 2025, la sociĂ©tĂ© a par exemple aidĂ© le Secret Service Ă  bloquer 23 millions de dollars de fonds illicites liĂ©s Ă  des transactions sur la plateforme de change russe Garantex, soumise Ă  des sanctions. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, mĂȘme si les gels semblent pour l’instant se limiter aux opĂ©rations criminelles de grande envergure. Bien loin d’apporter la libertĂ© monĂ©taire tant espĂ©rĂ©e, le Tether USD porte ainsi en lui les germes de la censure financiĂšre. C’est en cela qu’il constitue un cheval de Troie de l’asservissement financier : c’est un piĂšge vouĂ© Ă  se refermer, nonobstant la bonne foi des acteurs impliquĂ©s.

À la diffĂ©rence de la monnaie numĂ©rique de banque centrale, la menace des stablecoins est plus subtile et insidieuse, car ils ont bel et bien une utilitĂ©, surtout dans le cas oĂč ils bĂ©nĂ©ficieraient d’une grande latitude comme c’est le cas aujourd’hui. De plus, ils sont issus par des sociĂ©tĂ©s privĂ©es, en thĂ©orie sĂ©parĂ©es du pouvoir central, ce qui ajoute une Ă©tape dans l’application de la censure. C’est pourquoi il est plus difficile de les critiquer, contrairement aux MNBC.

Le fait est que les stablecoins profitent principalement au dollar et Ă  l’empire amĂ©ricain, pas au bitcoin. Pourtant, la complaisance vis-Ă -vis de Tether est particuliĂšrement grande chez les partisans les plus zĂ©lĂ©s de Bitcoin, dont un bon nombre n’hĂ©sitent pourtant pas Ă  mĂ©priser ouvertement les cryptomonnaies alternatives parce qu’elles seraient des « shitcoins ». On peut par exemple penser Ă  Adam Back, qui est un soutien de longue date de Bitfinex et de Tether, notamment Ă  cause de leur implication dans la sidechain Liquid dĂ©veloppĂ©e par son entreprise, Blockstream. En effet, puisque Tether finance aujourd’hui une grande partie de l’écosystĂšme, les gens recevant des fonds sont incitĂ©s Ă  ne pas trop critiquer l’USDT, et mĂȘme Ă  ne pas s’autoriser Ă  penser que ce serait un problĂšme. Pour reprendre les mots d’Upton Sinclair, « il est difficile de faire comprendre quelque chose Ă  un homme lorsque son salaire dĂ©pend prĂ©cisĂ©ment du fait qu’il ne la comprenne pas ».

Cette situation est prĂ©occupante pour Bitcoin car l’USDT est clairement un concurrent direct de la cryptomonnaie. Le stablecoin de Tether est en train de devenir la monnaie d’Internet, alors que le bitcoin se transforme chaque jour un peu plus en un or d’investissement qu’il conviendrait de conserver dans un coffre. Le rĂȘve d’une adoption par la base est en train de lentement s’évanouir : la confidentialitĂ© sur la chaine de blocs est fĂ©rocement combattue, l’évolution du protocole s’ossifie davantage, les dĂ©bats futiles se multiplient, les grandes confĂ©rences se sont transformĂ©es en sĂ©minaires politiques, etc.

Mais la guerre n’est pas perdue. Le prix devrait arrĂȘter de monter comme il l’a fait par le passĂ© — les rendements des cycles de hausse sont dĂ©croissants au cours du temps — ce qui devrait rĂ©tablir un Ă©quilibre entre les gens qui s’intĂ©ressent Ă  ce que Bitcoin apporte rĂ©ellement, et ceux qui sont lĂ  pour rĂ©aliser un gain financier rapide. Les rĂšglementations de plus en plus drastiques devraient pousser les acteurs Ă  opter pour une plus grande dĂ©centralisation, Ă  la fois pour la conservation, pour le minage et pour le commerce. Et dans le cas extrĂȘme oĂč l’instance BTC serait dĂ©finitivement capturĂ©e, nous pourrons profiter des autres mises en Ɠuvres du concept. Bitcoin est une trop bonne idĂ©e pour qu’on la laisse mourir.


Notes

Illustration : image gĂ©nĂ©rĂ©e avec Grok 4 / xAI. Texte : Ă©crit intĂ©gralement sans LLM. Un grand merci Ă  Édouard G. pour avoir relu cet article.

  1. Peter Thiel a Ă©tĂ© l’élĂšve du philosophe RenĂ© Girard Ă  Stanford, qui a laissĂ© une profonde empreinte sur lui comme en tĂ©moignent ses interventions publiques jusqu’à aujourd’hui. ↩
  2. Propos rapportĂ©s par Eric M. Jackson dans The PayPal Wars (World Ahead Pub., 2012). ↩
  3. Brock Pierce s’est rattrapĂ© en fondant Block.one en 2017, sociĂ©tĂ© qui a rĂ©alisĂ© une ICO de plus de 4 milliards de dollars pour la plateforme de contrats EOS dans l’annĂ©e. ↩
  4. Cette dĂ©cision de Donald Trump, qui semble paradoxale Ă©tant donnĂ© qu’elle affaiblit le dollar, constitue une dĂ©marche que certains analystes ont qualifiĂ© de mercantiliste ou colbertiste, qui intervient dans un contexte de conflit mondial croissant. ↩
  5. Peter Thiel, De zĂ©ro Ă  Un (Lattes, 2016). Traduction de Johan-Frederik Hel Guedj. ↩

Ethereum vs Bitcoin : la fin d’une tendance baissiùre ouvre la porte à un potentiel de +170 %

December 5th 2025 at 15:00

Depuis plusieurs mois, le marchĂ© observait Ethereum avec une certaine lassitude. L’Ether avait perdu du terrain face au Bitcoin, glissant lentement dans une tendance baissiĂšre qui semblait interminable. Pourtant, quelque chose a changĂ©. DiscrĂštement d’abord, puis de façon plus visible. Aujourd’hui, plusieurs signaux convergent : l’ETH vient peut-ĂȘtre de mettre fin Ă  sa longue phase de faiblesse, et cette rupture pourrait ouvrir un potentiel de hausse spectaculaire.

Une structure de marché qui rappelle 2021

Sur X, le trader Mags a partagĂ© une analyse qui a immĂ©diatement attirĂ© l’attention. Le graphique ETH/BTC, dit-il, reproduit quasiment les mĂȘmes mouvements que lors du bull run de 2021. À l’époque, l’Ether avait trouvĂ© un plancher, testĂ© ce support, puis explosĂ© en quelques semaines avant d’entrer dans une phase de distribution lente.

La configuration actuelle est Ă©tonnamment similaire. Le ratio ETH/BTC a touchĂ© en avril les mĂȘmes niveaux extrĂȘmes qui avaient servi de base Ă  la prĂ©cĂ©dente envolĂ©e. Depuis, le marchĂ© a amorcĂ© un retournement progressif.

“On se trouve exactement sur la zone de support qui avait dĂ©clenchĂ© une hausse de 170 % en 7 semaines,” Ă©crit Mags. “Sept bougies hebdomadaires vertes, puis une distribution. Vous savez ce que ça veut dire”. La dynamique qui s’installe n’est pas un simple rebond technique.

Une sortie de tendance baissiÚre enfin confirmée

Ethereum n’avait plus envoyĂ© un signal aussi convaincant depuis des mois. Le ratio ETH/BTC sort enfin de sa diagonale descendante, une ligne qui contenait le mouvement depuis prĂšs d’un semestre.

Pour l’avocat et spĂ©cialiste des actifs numĂ©riques Joe Carlasare, cette cassure est un indicateur important. La sortie d’un canal aussi long suggĂšre que les vendeurs perdent la main. Pour que le signal se confirme, l’Ether devra toutefois tenir l’ancienne zone de rĂ©sistance devenue support.

Le trader MichaĂ«l van de Poppe abonde dans ce sens : “Si l’ETH parvient Ă  conserver cette zone, cela montrerait que les acheteurs reviennent sur des niveaux plus Ă©levĂ©s que la semaine prĂ©cĂ©dente. Et dans ce cas, un mouvement vers 3 700 dollars devient trĂšs crĂ©dible.”

Bitcoin sous pression, mais les100 000 $ restent la cible

Pendant que l’ETH regagne du terrain, le Bitcoin tente de trouver un appui. Le marchĂ© s’interroge encore sur sa capacitĂ© Ă  dĂ©passer dĂ©finitivement le seuil symbolique des 100 000 dollars, mais plusieurs indicateurs plaident pour une reprise prochaine.

#Bitcoin keeps hanging on the same price levels.

Direction is still unclear; if we lose this level, we might retest anywhere in the $85K ballpark for a final sweep and some sort of double bottom pattern.

I still think that we're done with this entire correction and are forming
 pic.twitter.com/2u2NPTv51r

— MichaĂ«l van de Poppe (@CryptoMichNL) December 5, 2025

MĂȘme si le cours rechigne Ă  reconquĂ©rir l’ouverture annuelle Ă  93 500 $, Van de Poppe estime que le support crucial reste 91 500 $. A en croire son analyse, la correction est terminĂ©e. Si 91,5K tient, alors un test Ă  100K est probable dĂšs la semaine prochaine.”

Le paradoxe du moment, c’est que l’ETH pourrait voler la vedette au BTC alors mĂȘme que le leader du marchĂ© se prĂ©pare lui aussi Ă  repartir vers ses sommets. Cette convergence haussiĂšre est rare et souvent annonciatrice de mouvements importants.

Comment l’ETH pourrait rĂ©ellement viser +170 % ?

En rĂ©alitĂ©, ce potentiel de +170 % correspond au niveau de 0,092 BTC, soit un retour vers les sommets historiques de l’Ether en termes relatifs. S’il atteignait ce niveau, l’ETH se situerait aux alentours de 8 500 dollars sur la base des prix actuels du Bitcoin. Trois Ă©lĂ©ments renforcent ce scĂ©nario :

  • Une structure graphique identique Ă  celle de 2021, avec un support qui a dĂ©jĂ  prouvĂ© sa fiabilitĂ©.
  • Un retour progressif des acheteurs, visible sur plusieurs unitĂ©s de temps.
  • Une dynamique de marchĂ© qui favorise les actifs retardataires, alors que Bitcoin approche de ses rĂ©sistances majeures.

Certains analystes parlent mĂȘme d’une possible “rotation du marchĂ©â€, un phĂ©nomĂšne classique oĂč les capitaux passent d’un actif fort Ă  un actif en rattrapage. La configuration actuelle de l’ETH/BTC n’est pas Ă©ternelle. Si le ratio rebondit franchement depuis son support historique, il devra encore franchir plusieurs niveaux clĂ©s pour que la tendance se transforme en rallye.

Mais une chose se dessine : la longue tendance baissiĂšre semble terminĂ©e. Et lorsqu’un actif majeur comme l’Ether met fin Ă  cinq mois d’érosion constante, il faut s’attendre Ă  ce que le marchĂ© rĂ©agisse. Peut-ĂȘtre pas demain. Peut-ĂȘtre pas cette semaine. Mais la pression haussiĂšre s’accumule.


Source : Mags


Pour aller plus loin sur le sujet :

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