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L’étalon-fiat, le système de servitude dont Bitcoin vient nous libérer

February 27th 2022 at 10:00

L'économiste Saifedean Ammous a très récemment publié un ouvrage intitulé L'Étalon-fiat (The Fiat Standard), la suite directe de L'Étalon-bitcoin, paru en 2018, ouvrage qui constitue aujourd'hui une référence dans la communauté de Bitcoin. Dans cette suite, l'auteur revient sur le fonctionnement du système monétaire actuel, sur son apparition durant le XXème siècle et sur les conséquences désastreuses qu'il a amenées. Il nous décrit également comment le bitcoin pourrait nous aider à sortir de ce modèle de servitude.

Toutes les citations présentes dans cet article sont traduites librement par moi-même.

 

La monnaie fiat : l'esclavage par la dette

Saifedean Ammous commence son livre en nous racontant comment le système monétaire mondial est passé d'un étalon-or classique, basé sur des pièces d'or et des billets directement convertibles en or, à un système de monnaies fiat, dont la valeur provient essentiellement du cours légal imposé par les États sur leur territoire. En se concentrant sur les exemples du Royaume-Uni et des États-Unis, il nous décrit les étapes de la transition entre 1914 et 1971. Tout d'abord, la convertibilité en or de la livre sterling a été suspendue temporairement en 1915 pour soutenir l'effort de guerre, suite à quoi le Royaume-Uni est revenu à un étalon-or en 1922. Les accords de Gênes signés cette année-là ont institué un étalon de change-or donnant à la livre sterling et au dollar étasunien un statut de devise de réserve aux côtés de l'or. Puis la convertibilité a été de nouveau suspendue en 1931 pour faire face aux effets de la Grande Dépression et la livre a été dévaluée de 25 %. Ensuite est venue la Seconde Guerre mondiale qui a rebattu les cartes au profit des États-Unis : les accords de Bretton Woods signés en 1944 ont donné naissance à un nouvel étalon de change-or strict basé uniquement sur le dollar, où le dollar était (théoriquement) adossé à l'or et les autres monnaies au dollar. Enfin, le système d'étalon a définitivement disparu en 1971 à la suite du choc Nixon.

Après avoir rappelé les éléments historiques de l'apparition des monnaies fiat, Saifedean Ammous décrit comment le système fiat fonctionne en se basant sur le vocabulaire et les concepts propres à Bitcoin comme le minage, les nœuds, etc. Il définit ainsi la monnaie fiat (du latin fiat, « qu’il soit fait ») comme une « implémentation obligatoire de la technologie du registre centralisé, basée sur la dette, qui monopolise les services financiers et monétaires du monde entier » (p. 29). Dans sa définition, il inclut non seulement l'argent liquide et les réserves des banques commerciales détenues auprès de la banque centrale, mais aussi le crédit émis par le système bancaire sous la forme de dépôts, insistant sur la monétisation du crédit :

« Né du défaut de l'État, la caractéristique essentielle de l'étalon-fiat est qu'il utilise un décret gouvernemental comme symbole de valeur sur son réseau monétaire et financier. Puisque l'État peut décréter une valeur sur le réseau, il fait de son propre crédit effectivement une monnaie. Comme l'État soutient l'ensemble du système bancaire, tout le crédit émis par les banques devient effectivement du crédit étatique, et fait donc partie de la masse monétaire. » (p. 30)

Pour Saifedean Ammous, le système fiat est un réseau composé des banques centrales des 190 États-membres du FMI, ainsi que des dizaines de milliers de banques privées. Il se base sur plusieurs couches de compensations et de règlements qui ont lieu à plusieurs échelles, dont l'élément principal est le système central qui s'occupe du paiement international : SWIFT. Celui-ci est dominé poltiquement par les États-Unis., ce qui fait qu'on peut considérer que, dans ce système de règlement, l'unité de compte est le dollar, la monnaie de réserve mondiale.

Le minage, à savoir la création de nouvelles unités, se fait par le prêt, selon un taux nominal décidé par les banques centrales :

« La nouvelle monnaie n'est pas créée lorsque des billets de banque sont imprimés, mais plutôt lorsque de nouvelles dettes sont émises. » (p. 44)

La banque centrale prête aux banques commerciales ainsi qu'aux États (en rachetant leurs obligations), et les banques commerciales prêtent à leurs clients. Plus l'emprunteur est proche de la source de la création monétaire (c'est-à-dire la Réserve fédérale), moins le taux appliqué est élevé.

Ce système d'argent-dette fait que tout le monde est encouragé à emprunter, devenant dépendant du crédit qu'il doit rembourser, « la réussite [consistant] à pouvoir s'endetter de plus en plus au fur et à mesure que l'on franchit les étapes de la vie » (p. 62). Avec la création de monnaie et les effets inflationnistes de cette création, plus personne ne peut épargner en passant simplement par la monnaie et doit trouver d'autres moyens de préserver sa valeur, ce qui provoque une demande accrue pour des actifs comme les actions, les biens immobiliers, les œuvres d'art, etc., dans le but de « battre l'inflation ». L'étalon-fiat nous rend ainsi totalement dépendant du système financier à l'opposé de l'étalon-or.

Dans la deuxième partie de son livre, Saifedean Ammous va plus loin en décrivant en détails les effets de l'étalon-fiat sur notre monde. Il explique comment ce système permet à une minorité privilégiée de profiter de la création monétaire et de créer des distorsions sur divers domaines de la vie humaine, comme la famille, la nourriture, l'éducation, la science, l'énergie ou la géopolitique. Dans son réquisitoire, il dresse ainsi le portrait d'un monde largement sclérosé par sa base monétaire, et appelle donc à l'adoption de Bitcoin pour corriger cela.

 

Pourquoi Bitcoin corrige-t-il cela ?

Dans la troisième partie de son livre, Saifedean Ammous décrit comment Bitcoin pourrait assainir le système financier mondial.

Par conception, Bitcoin est un système d'argent liquide numérique, dans le sens où il permet d'avoir une propriété réelle et souveraine de ses fonds. Tel que l'explique l'auteur :

« Le bitcoin est une forme d'argent liquide car seul le porteur est en mesure de s'en séparer, et il peut le faire sans avoir besoin de l'accord ou de l'autorisation d'un intermédiaire tiers. » (p. 245)

Néanmoins, Bitcoin ne passe pas bien à l'échelle et possède une capacité transactionnelle limitée. De ce fait, Saifedean Ammous considère que Bitcoin doit être consacré aux transferts de sommes élevées, c'est-à-dire pas aux paiements classiques mais aux règlements (settlements) :

« Ceux qui s'attendent à ce que le bitcoin se développe en remplaçant les paiements intermédiaires se sont complètement mépris sur sa nature fondamentale. Si le bitcoin doit continuer à croître, il le fera principalement par une augmentation de la valeur des paiements liquides ou des règlements finaux qu'il effectue. » (p. 245)

Et le règlement international est en effet la grande force de Bitcoin par rapport à l'or et à la monnaie fiat : il possède en effet un coût relatif beaucoup plus faible que l'or et il offre une finalité incontestable contrairement au règlement en monnaie crédit qui est toujours dépendant d'un tiers de confiance (les États-Unis pour SWIFT). Les règlements se font en moins d'une heure pour des frais négligeables par rapport au montant déplacé (de l'ordre de 1 $ aujourd'hui sur le réseau BTC), ce qui représente un avantage compétitif énorme.

Pour Saifedean Ammous, la cessibilité spatiale, c'est-à-dire la facilité avec laquelle une monnaie peut être échangée dans l'espace avec le moins de perte de temps et de valeur possible pour son détenteur, est la raison principale derrière la transition vers les monnaies fiat. L'or, malgré une cessibilité spatiale correcte, était trop coûteux pour régler les dettes sur de longues distances (0,05 à 0,5 % de la valeur transportée) et a fini par être remplacé par un système de confiance.

Cela explique la vision de l'auteur vis-à-vis du passage à l'échelle. Pour lui, la chaîne doit, en raison de la limitation de la capacité transactionnelle, être de plus en plus réservée aux règlements internationaux au détriment de tous les autres types de paiement :

« Bitcoin commence à peine à acquérir la taille et les liquidités qui lui permettront d'effectuer de tels paiements en toute confiance et en toute sécurité. Mais à mesure qu'il grandira, il est probable qu'il attirera davantage de transactions de ce type, qui évinceront de nombreux autres cas d'utilisation et les pousseront hors de la chaîne. » (p. 248)

Dans ce modèle, l'essentiel des transactions devra se faire en dehors de la chaîne, par l'intermédiaire plus ou moins direct de banques. Des procédés réduisant la confiance comme de solutions de garde basées sur la multisignature ou le réseau Lightning peuvent être mis en place, mais ils ne feront jamais disparaître complètement les intermédiaires. À propos du réseau Lightning, l'auteur considère en effet que sa conception mènera inévitablement à la centralisation du réseau autour de fournisseurs de liquidités et représentera toujours un compromis pour l'utilisateur par rapport à la chaîne :

« La possibilité de tirer profit de l'apport d'une liquidité et d'un routage fiables aux utilisateurs laisse penser que si le réseau Lightning devait poursuivre sa croissance, la fourniture de liquidité deviendrait rapidement une activité rentable et très sophistiquée. L'efficacité économique suggère que le réseau serait beaucoup plus robuste si la liquidité devenait un service professionnel fourni par des entreprises aux consommateurs. Dans un tel scénario, on pourrait s'attendre à un agencement en étoile où un réseau mondial de nœuds spécialisés disposant de grandes liquidités ouvrirait des canaux les uns avec les autres, tandis que les utilisateurs moyens n'auraient que quelques canaux ouverts avec ces nœuds à grande liquidité. » (p. 254)

Cela mènera le bitcoin à devenir pleinement une monnaie de réserve, utilisée par les banques, les corporations et les États, thèse déjà soutenue par Saifedean Ammous dans l'Étalon-bitcoin et confirmée par l'évolution des plateformes d'échange, et par les exemples de MicroStrategy (qui possède aujourd'hui plus de 125 000 BTC) et de l'État du Salvador.

Cette adoption permettrait d'améliorer la situation financière mondiale notamment en apportant les bénéfices suivants :

  • Le retour d'une délimitation claire entre la monnaie (de base) et le crédit ;
  • L'assainissement du mécanisme d'épargne ;
  • Le retour à une monnaie de réserve mondiale neutre, contrairement au dollar fiduciaire qui avantage les États-Unis ;
  • Une utilisation optimisée des énergies de surplus grâce au minage.

Ainsi, la transition d'un étalon-fiat à un étalon-bitcoin constituerait, sur le papier, un avantage net pour le monde.

 

La thèse discutable de Saifedean Ammous

La vision de Saifedean Ammous rencontre depuis 2018 un très grand succès au sein de la communauté de Bitcoin. Très claire, elle met en avant un certain nombre d'arguments économiques qui rendent inéluctables l'adoption généralisée du bitcoin par les insitutions financières et la hausse de son prix qu'elle provoquerait. Néanmoins, cette thèse reste discutable.

Dans les deux premières parties du livre, Saifedean Ammous dresse un portrait passionnant du système fiat et des retombées qu'il a chaque jour sur notre monde. En particulier, il raconte à la perfection comment l'étalon-or a été graduellement abandonné par le Royaume-Uni et par les États-Unis, et s'efforce tout au long de l'ouvrage de nous montrer les conséquences désastreuses provoquées par la monopolisation de la création monétaire. Sa description du système fiat utilisant des termes relatifs à Bitcoin est amusante, même si elle manque parfois de pertinence et de précision.

La troisième partie du livre est consacrée à Bitcoin et à la façon dont il pourrait se substituer au système de règlement de l'étalon-fiat, partie qui est également très intéressante par les sujets qu'elle aborde (scalabilité, banque, énergie), mais qui souffre, à mon avis, d'un défaut conceptuel majeur.

Le principal problème de la thèse de Saifedean Ammous est qu'elle présuppose que Bitcoin constitue un protocole immuable qu'il serait impossible de changer, et ignore que celui-ci est déterminé par les personnes qui l'utilisent et que seuls les nœuds du réseau ayant une activité économique non négligeable ont un réel pouvoir sur lui. Une adoption réalisée par l'intermédiaire de banques réglementées (c'est-à-dire déjà entièrement soumises aux États) conduirait, in fine, à ce que nous avons aujourd'hui : un accord déterminé de manière géopolitique, c'est-à-dire issu du rapport de force entre les États. Dans un contexte géopolitique spécifique créant une relative décentralisation du pouvoir, il est possible que Bitcoin puisse être utilisé comme protocole de règlement pendant un temps, mais nous savons bien que les États s'influencent et coopèrent pour protéger leurs monnaies.

Bitcoin est un accord et, comme tout accord, il peut être modifié ou abrogé par ses signataires. Dans le cas où les intermédiaires principaux (les banques) se soumettent corps et âme aux réglementations, Bitcoin reste sensible à la menace des décrets étatiques. Ainsi, à l'instar des accords de Gênes ou des accords de Bretton Woods, la mise en place d'un étalon-bitcoin ne pourrait pas être viable à long terme.

Bitcoin est un outil dont la sécurité repose sur un ensemble distribué de participants indépendants qui prennent des risques et qui sont prêts à désobéir. Sa raison d'être est précisément de contourner le politique par l'économique, pas de revenir à ce qui n'a pas fonctionné en premier lieu. Bitcoin n'est pas que la proposition d'un modèle de société : c'est la réalisation ici et maintenant de ce modèle de société, malgré l'antagonisme des États ; c'est la possibilité de refuser le modèle qu'on nous impose par l'action, plutôt que la négociation diplomatique.

Saifedean Ammous pressent lui-même les faiblesses de sa thèse dans le dernier chapitre de son ouvrage, où il se livre à une auto-critique en examinant les menaces qui pèsent sur Bitcoin. Il admet par exemple que « les pays comme la Chine, la Russie, l'Iran, la Corée du Nord et d'autres peuvent détester le système financier mondial basé sur le dollar étasunien » mais « aiment disposer de leurs monnaies fiat bien plus qu'ils ne détestent le dollar » (p. 323) et que c'est pour cette raison que ces États n'ont pas adopté l'étalon-or.

De plus, de manière très intéressante, il conclue son livre par une section consacrée aux monnaies numériques de banque centrale (MNBC) dont le développement s'est accéléré en 2020, section où il effleure alors la véritable proposition de valeur de Bitcoin. Il écrit :

« Vous pouvez imaginer que deux économies mondiales émergent dans le monde. D'une part, il y aura l'économie planifiée centralisée utilisant la monnaie facile, vantée par le gouvernement, les médias et le monde universitaire de sorte à ce que vous en fassiez partie. Elle offrira des emplois confortables à l'abri de la concurrence et un contrôle des prix afin de garantir que chacun reçoive les rations faites de soja, d'insectes et de glucose-fructose recommandées par le gouvernement, que chacun vive dans une petite maison, consomme peu d'énergie et ait peu ou pas d'enfants pour éviter d'accabler la planète d'une pression inflationniste gênante. D'un autre côté, il y aura une économie en pleine croissance, innovante et apolitique qui attirera les personnes les plus ambitieuses, créatives et productives du monde pour qu'elles travaillent dur à fournir des biens de valeur aux autres.

Puisque le processus de minage de la monnaie fiat sera de plus en plus centralisé et monopolisé par les gouvernements centraux, le pouvoir économique et politique suivra. Ceux qui seront bien placés par rapport à l'imprimante numérique seront probablement les seuls à pouvoir s'offrir les biens hautement désirables dont les prix augmentent le plus rapidement, tandis que la grande majorité verra son pouvoir d'achat, ses salaires et ses investissements ne pas suivre l'inflation. L'inflation centralisée créera un système de castes monétaires similaire à celui qui existe dans les sociétés socialistes : une classe dominante disposant d'une abondance de biens désirables, et une majorité survivant grâce au marché noir.

Dans ce monde dystopique, le marché noir c'est Bitcoin. » (pp. 336-337)

Dans le contexte décrit (le marché noir), ses analyses trouvent toute leur pertinence. Bitcoin est notre canot de sauvetage face à la centralisation à l'extrême du pouvoir, nous permettant d'échapper au contrôle panoptique et à l'inflation certaine des MNBC.

Ainsi, tout comme L'Étalon-bitcoin, L'Étalon-fiat est un ouvrage qui vaut la peine d'être lu, malgré les quelques défauts que je peux lui trouver, ne serait-ce que pour être confronté aux idées de son auteur qui rencontrent un franc succès dans la communauté de Bitcoin.


Si vous souhaitez vous procurer le livre, vous pouvez l'acheter (en BTC ou en fiat) sur le site de Saifedean Ammous ou précommander (en BTC) la traduction française sur le site de Konsensus.network (je suis partenaire donc vous pouvez obtenir une réduction de 10 % grâce au code promo lugaxker).

 

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Sources

Saifedean Ammous, The Fiat Standard: The Debt Slavery Alternative to Human Civilization, 2021
Traduction française : L’Étalon-fiat : l'esclavage par la dette comme alternative à la civilisation humaine, 2022

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