La valeur de la monnaie est une question qui a fait couler beaucoup d'encre et qui, à l'heure de la numérisation générale, est devenue centrale. Alors que l'argent perd peu à peu sa forme physique, il est légitime de se demander si nous ne sommes pas en train de faire fausse route, en faisant de la monnaie une chose purement fiduciaire. N'a-t-on pas bùti un chùteau de cartes en abandonnant toute référence à l'or en 1971 ? N'est-on pas en train de construire sur du sable en payant de plus en plus de façon dématérialisée ?
Un élément de réponse est fourni par la théorie du désir mimétique, qui a été formulée par le philosophe français René Girard au début des années 1960. Cette théorie, qui fait jouer à l'imitation un rÎle central dans le mécanisme du désir, a ensuite été appliquée à l'économie et donc à la monnaie. En outre, elle permet d'expliquer l'existence de cet objet étrange qu'est Bitcoin, lequel vient remettre en question les grandes théories de l'origine de la valeur de la monnaie. C'est pourquoi nous nous y intéressons dans cet article.
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Le mimétisme du désir
La thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique postule que le dĂ©sir humain, loin d'ĂȘtre une Ă©manation autonome, est entiĂšrement issu de l'imitation. Elle a Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e par le philosophe français RenĂ© Girard, auteur de renom devenu membre de l'AcadĂ©mie française Ă la fin de sa vie. Ce dernier a fait toute sa carriĂšre aux Ătats-Unis, oĂč il a enseignĂ© la littĂ©rature comparĂ©e dans plusieurs universitĂ©s (Johns-Hopkins, Buffalo, Stanford). Il a dĂ©veloppĂ© sa thĂšse centrale du dĂ©sir et du sacrifice dans les annĂ©es 60 et 70 au sein de trois ouvrages fondateurs : Mensonge romantique et VĂ©ritĂ© romanesque , publiĂ© en 1961, oĂč il dĂ©crivait ce qu'il appellerait plus tard le dĂ©sir mimĂ©tique ; La Violence et le SacrĂ© , publiĂ© en 1972, oĂč il avançait que le sacrifice humain constituait un mĂ©canisme rĂ©gulateur dans les sociĂ©tĂ©s archaĂŻques ; et Des choses cachĂ©es depuis la fondation du monde , publiĂ© en 1978, oĂč il soutenait que la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne avait permis de mettre au jour ce mĂ©canisme et de s'en dĂ©faire partiellement. C'est grĂące Ă ce dernier livre que Girard s'est fait connaitre auprĂšs du grand public, passant notamment cette annĂ©e-lĂ dans l'Ă©mission de tĂ©lĂ©vision Apostrophes animĂ©e par Bernard Pivot.
René Girard dans l'émission Apostrophes en juin 1978 (source : INA)
La thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique, ou plutĂŽt du « mimĂ©tisme du dĂ©sir », est exposĂ©e dans le livre Mensonge romantique et vĂ©ritĂ© romanesque . Dans ce livre, Girard rĂ©alise une exĂ©gĂšse comparĂ©e de diffĂ©rentes grandes Ćuvres littĂ©raires1 pour montrer que le dĂ©sir n'est pas « spontané » ou autonome comme le prĂ©supposait le mouvement romantique (c'est le « mensonge romantique » du titre), mais « mĂ©taphysique » ou mimĂ©tique comme le dĂ©voilent les grands romanciers (d'oĂč le fait qu'il parle de « vĂ©ritĂ© romanesque »). Pour lui, le dĂ©sir n'est pas « linĂ©aire », dans le sens oĂč le sujet dĂ©sirerait l'objet sans ingĂ©rence extĂ©rieure, mais « triangulaire » : le sujet dĂ©sire un objet parce qu'il perçoit le dĂ©sir d'un autre pour cet objet. « à lâorigine dâun dĂ©sir il y a toujours, dit-il, le spectacle dâun autre dĂ©sir, rĂ©el ou illusoire. » Les disputes d'enfants autour d'un jouet, les situations de triangle amoureux ou encore le phĂ©nomĂšne du snobisme, en sont les manifestations les plus visibles.
à l'exception des « besoins » fondamentaux qui sont purement instinctifs, le désir de l'homme est strictement soumis à cette loi : « Seul le désir de l'Autre peut engendrer le désir. » Le désir dépend donc d'un modÚle, que Girard appelle un « médiateur ». On désire « selon l'Autre » et non « selon Soi ».
Le désir triangulaire selon René Girard (source : ggpphilo )
La seule distinction caractĂ©ristique que l'on puisse Ă©tablir est la proximitĂ© « spirituelle » du mĂ©diateur : cette distinction « ne porte pas sur l'essence du dĂ©sir mais sur la distance entre mĂ©diateur et sujet dĂ©sirant ». Il y a d'abord ce que Girard appelle la mĂ©diation externe : le modĂšle-mĂ©diateur est suffisamment Ă©loignĂ© du sujet pour que le dĂ©sir du second n'influence pas celui du premier. C'est typiquement ce qui se passe dans la relation entre un pĂšre et son fils : puisque l'enfant apprend par imitation, il copie le dĂ©sir de ses parents sans pour autant interfĂ©rer dans leur propre dĂ©sir, du moins la plupart du temps. On peut aussi penser au cas oĂč une personne admire quelqu'un appartenant Ă un milieu social complĂštement diffĂ©rent, avec lequel elle n'interagira jamais. Un dernier exemple est celui que Girard cite dans son livre : Don Quichotte, qui a pris pour modĂšle Amadis de Gaule, personnage d'un roman de chevalerie publiĂ© un siĂšcle auparavant. Cette mĂ©diation Ă©loignĂ©e est gĂ©nĂ©ralement saine pour l'individu, car elle n'engendre pas de rivalitĂ©.
En revanche, il existe aussi ce que Girard nomme la mĂ©diation interne, et qui s'avĂšre bien plus dĂ©licate. Il s'agit d'une situation oĂč les deux personnes interagissent sur le mĂȘme plan socialement parlant, si bien que leurs dĂ©sirs s'influencent l'un l'autre. Dans ce cas, le mĂ©diateur devient lui aussi sujet dĂ©sirant en copiant le dĂ©sir du sujet initial. Cette situation crĂ©e une rivalitĂ© entre les deux personnes pour l'objet convoitĂ©, ce qui peut occasionner des passions communes comme l'envie, la jalousie ou la haine. Le ressentiment nietzschĂ©en tel que prĂ©sentĂ© en 1912 par Max Scheler dans L'Homme du ressentiment (dont Girard s'inspire beaucoup) est Ă©galement de cet acabit.
Comme par résonance, le désir est renforcé par la proximité entre les deux personnes : « Le désir se fait donc toujours plus intense à mesure que le médiateur se rapproche du sujet désirant. » Et plus la distance est faible, plus ce phénomÚne s'emballe, ce qui peut conduire à un conflit. Par exemple, la rivalité fraternelle au sein de la famille peut donner lieu à des violences, voire au meurtre comme l'illustre l'épisode d'Abel et Caïn dans la GenÚse.
Titien, CaĂŻn et Abel , 1542â1544 (source : Wikimedia )
La nature mimétique du désir a de nombreuses conséquences sur le comportement humain, que René Girard s'est évertué à explorer tout au long de sa carriÚre. L'aspect qui nous intéresse ici est son application aux biens économiques et au fondement de la valeur.
L'effet Veblen
On présente parfois l'économie comme la science qui étudie la gestion de la rareté2 . Sans cette insuffisance, sans cette « avarice de la nature », il n'y aurait pas besoin de s'interroger sur la production et l'échange des biens, car ces derniers seraient tous disponibles à profusion. La notion de rareté est ainsi indissociable de la discipline économique.
Plus encore, l'Ă©conomie traite en particulier des biens qui sont dits « rivaux », c'est-Ă -dire qui ne peuvent pas ĂȘtre dupliquĂ©s, et dont la consommation dĂ©prĂ©cie donc l'utilitĂ© apportĂ©e aux autres personnes. Les produits physiques en sont les exemples les plus parlants : la consommation d'une baguette de pain va diminuer l'utilitĂ© globale des baguettes de pain (il y en aura une de moins). Ă l'inverse, la tĂ©lĂ©vision hertzienne ou un fichier numĂ©rique dont le contenu appartient au domaine public ne constituent pas des biens rivaux. Cette propriĂ©tĂ© de rivalitĂ© Ă©conomique peut s'accompagner d'une rivalitĂ© comportementale dans le cas oĂč plusieurs acteurs convoitent la chose en question. C'est dans cette situation que le mĂ©canisme du dĂ©sir mimĂ©tique est le plus visible.
Ă la fin du XIXe siĂšcle, l'Ă©conomiste et sociologue amĂ©ricain Thorstein Veblen, darwiniste et technocrate, a Ă©tudiĂ© la « rivalitĂ© pĂ©cuniaire » (pecuniary emulation ) qui existait au sein de la sociĂ©tĂ© de son temps, et les effets qu'elle avait sur les comportement des gens3 . En 1899, dans un ouvrage intitulĂ© The Theory of the Leisure Class (qui serait traduit en français en 1970 sous le nom ThĂ©orie de la classe de loisir ), il exposait les concepts de « loisir ostentatoire » et de « consommation ostentatoire », qui pouvaient s'observer dans les familles les plus aisĂ©es. Il remarquait que l'Ă©lite de son temps avait tendance Ă privilĂ©gier les loisirs les moins productifs Ă©conomiquement, afin de dĂ©montrer sa supĂ©rioritĂ© par rapport au reste de la sociĂ©té : le « fait de s'abstenir ostensiblement de travailler » Ă©tait « le signe conventionnel d'une rĂ©ussite financiĂšre supĂ©rieure et l'indicateur usuel d'une bonne rĂ©putation ». De mĂȘme, cette Ă©lite cherchait Ă consommer les biens les plus chers ou les plus inaccessibles â les biens de luxe â afin de se dĂ©marquer des classes infĂ©rieures : « La consommation de ces biens de meilleure qualitĂ© Ă©tant une preuve de richesse, elle revĂȘt un caractĂšre honorifique. » Cette pratique dĂ©rivait directement de l'origine prĂ©datrice de la noblesse, qui tirait sa richesse et son prestige de l'activitĂ© guerriĂšre, et pour qui l'activitĂ© « industrielle » Ă©tait rabaissante.
Thorstein Veblen en 1901 (source : MNopedia )
Ces effets sont trĂšs visibles dans les sociĂ©tĂ©s de castes persistantes, comme en Inde. Mais cela ne signifie pas qu'ils disparaissent Ă mesure que l'« égalitarisme » progresse : ils se diffusent dans toute la sociĂ©tĂ©, une classe copiant celle du dessus, et ainsi de suite. On peut le voir avec le phĂ©nomĂšne du snobisme qui, dans son sens originel, dĂ©signe l'imitation de la classe noble par la classe bourgeoise « parvenue », cette derniĂšre lui enviant son prestige. Comme le fait remarquer Veblen : « Dans les sociĂ©tĂ©s modernes civilisĂ©es, les frontiĂšres entre les classes sociales sont devenues floues et Ă©phĂ©mĂšres, et partout oĂč cela se produit, la norme de respectabilitĂ© imposĂ©e par la classe supĂ©rieure Ă©tend son influence coercitive, sans rencontrer dâobstacles notables, Ă travers toute la structure sociale jusqu'aux couches les plus basses. »
L'analyse de Thorstein Veblen est notamment connue grĂące Ă l'effet Ă©conomique Ă qui il a donnĂ© son nom, l'effet Veblen, selon lequel la consommation de certains biens (contrairement Ă celle des biens normaux) augmente avec leur prix. Selon cet effet, plus ces biens sont chers (et donc rĂ©servĂ©s Ă une Ă©lite), plus la demande est forte ; moins ils sont onĂ©reux (et donc accessibles au commun des mortels), moins la demande est Ă©levĂ©e. Cet effet concerne Ă©videmment les produits de luxe dans leur ensemble (mis en avant par Veblen) : les vins fins, la haute gastronomie, l'argenterie, les vĂȘtements de crĂ©ateurs, les bijoux, les voitures de luxe, les Ćuvres d'art, etc. Il Ă©crit :
« La satisfaction supérieure que l'on tire de l'utilisation et de la contemplation de produits coûteux et prétendument beaux est, en général, dans une large mesure, une satisfaction de notre sens du luxe déguisée sous le nom de beauté. Notre appréciation plus élevée de l'objet de qualité supérieure est une appréciation de son caractÚre prestigieux, bien plus souvent qu'une simple appréciation de sa beauté. »
Illustration de l'effet Veblen sur la demande (source : Wikimedia )
Cet effet Veblen, qui a Ă©tĂ© dĂ©clinĂ© en plusieurs variantes comme l'« effet de snobisme » (snob effect ) ou l'« effet de mode » (bandwagon effect ), est une consĂ©quence directe du dĂ©sir mimĂ©tique. Le mimĂ©tisme du dĂ©sir fait que l'intĂ©rĂȘt que nous portons Ă un bien dĂ©pend du dĂ©sir qu'Ă©prouvent nos modĂšles pour ce bien, d'oĂč ce comportement Ă premiĂšre vue Ă©trange des consommateurs. RenĂ© Girard lui-mĂȘme faisait remarquer dans son premier livre que la notion de consommation ostentatoire de Veblen Ă©tait « dĂ©jĂ triangulaire » ; lui n'a fait que gĂ©nĂ©raliser cette analyse Ă toute la sociĂ©tĂ©, et Ă tous les domaines de la vie humaine.
Le dĂ©sir mimĂ©tique explique en particulier le succĂšs de la publicitĂ©, qui met bien souvent en scĂšne une personne Ă laquelle nous voudrions ressembler, parce qu'elle prĂ©sente des caractĂ©ristiques physiques que nous valorisons (comme un mannequin), ou bien parce qu'elle a des qualitĂ©s morales que nous apprĂ©cions (comme une cĂ©lĂ©britĂ©). Le placement de produit, qui s'est gĂ©nĂ©ralisĂ© avec le dĂ©veloppement des rĂ©seaux sociaux, accroit cet effet : la personne qui nous suivons â le mĂ©diateur â est plus proche et donc le dĂ©sir est d'autant plus intense. Ainsi, dans une sociĂ©tĂ© oĂč la mĂ©diation interne prend une place de plus en plus importante, la publicitĂ© devient omniprĂ©sente et indistincte des relations sociales normales.
La mĂ©diation interne gĂ©nĂ©ralisĂ©e a pour consĂ©quence de gĂ©nĂ©rer de vĂ©ritables vagues de dĂ©sir, que nous connaissons dans le domaine financier sous le nom de bulles spĂ©culatives. Une bulle est une situation oĂč le prix d'un bien sur le marchĂ© devient anormalement Ă©levĂ© par rapport Ă son utilitĂ© « objective » ou « fondamentale », et augmente de façon exponentielle, jusqu'Ă un Ă©ventuel Ă©clatement qui arrive si une telle utilitĂ© n'est pas apparue entretemps. L'Ă©clatement de la bulle est d'autant plus violent que le spectacle des gens se dĂ©tournant de l'objet annule le propre dĂ©sir du spĂ©culateur, qui se rĂ©sout Ă vendre ce qu'il possĂšde (n'ayant jamais eu l'intention de le consommer lui-mĂȘme). Ce phĂ©nomĂšne d'engouement peut porter sur une marchandise (la bulle de l'argent lors de l'hiver 1979â1980), une action (la bulle Internet en 1999â2000 qui portait sur les « valeurs technologiques »), ou des biens de collection comme les cartes PokĂ©mon et les non-fungible tokens (qui se rappelle des cryptopunks  ?)
On pourrait se dire que ces vagues de dĂ©sir sont strictement mauvaises. En effet, de nombreuses personnes profitent de ce type de bulle pour faire de l'argent sur le dos de personnes prisonniĂšres du dĂ©sir des autres. Mais il est un domaine oĂč la mĂ©diation interne contribue de façon bĂ©nĂ©fique : c'est la monnaie, qui constitue un phĂ©nomĂšne mimĂ©tique par nature.
La monnaie comme institution mimétique
De nombreuses personnes ont suivi le sillon de RenĂ© Girard en reprenant sa thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique au sein de diverses disciplines, aux Ătats-Unis et ailleurs. Ă'a Ă©tĂ© le cas de l'Ă©conomiste français AndrĂ© OrlĂ©an, marxiste revendiquĂ©, promoteur de la thĂ©orie de la rĂ©gulation dans les annĂ©es 1970 et cofondateur du courant de l'« institutionnalisme monĂ©taire » dans les annĂ©es 1990. En 1982, il a utilisĂ© le modĂšle girardien pour l'appliquer Ă la monnaie dans un livre intitulĂ© La Violence de la monnaie , corĂ©digĂ© avec son confrĂšre Michel Aglietta et prĂ©facĂ© par Jacques Attali. Il a poursuivi ses observations dans d'autres ouvrages, et en particulier dans L'Empire de la valeur , publiĂ© en 2011 Ă la suite de la crise financiĂšre mondiale.
André Orléan en 2017 (source : Emmanuel Robert-Espalieu pour L'Humanité )
Le propos d'AndrĂ© OrlĂ©an dans ce dernier livre est de remettre en cause la « sĂ©paration marchande » de l'Ă©cole nĂ©oclassique (liĂ©e notamment Ă l'Ă©conomiste LĂ©on Walras), selon laquelle le consommateur « sait avec certitude ce qu'il veut » si bien que « les autres sont sans influence sur ses choix ». Il se rĂ©fĂšre Ă Girard et Ă Veblen pour dĂ©crĂ©ter que « l'individu ne sait pas ce qu'il veut » et « n'est pas maĂźtre de ses attirances ». Certes, les prĂ©fĂ©rences Ă©conomiques apparaissent souvent comme exogĂšnes et fixes en raison de la mĂ©diation externe, situation oĂč « le modĂšle est en surplomb et son dĂ©sir est indĂ©pendant de celui du sujet » ; mais les situations de mĂ©diation interne compliquent considĂ©rablement les choses, engendrant les effets d'engouement et de rĂ©pulsion que nous avons Ă©voquĂ©s.
Au sujet de la monnaie, OrlĂ©an soutient qu'elle est le fait d'une « élection mimĂ©tique » et qu'elle est issue de la polarisation des dĂ©sirs des acteurs d'une sociĂ©tĂ©. Empruntant la mĂ©thodologie de Carl Menger (On the Origin of Money , 1892), l'Ă©conomiste français dresse ainsi une « genĂšse conceptuelle de la monnaie », oĂč il dĂ©crit le mĂ©canisme qui mĂšne Ă l'apparition d'une seule monnaie au sein d'une communautĂ©. Ce n'est pas une description historique (OrlĂ©an dĂ©fend l'idĂ©e que c'est la monnaie qui fonde l'Ă©conomie marchande et non l'inverse), mais elle permet nĂ©anmoins de saisir ce qui constitue la soliditĂ© (et l'Ă©ventuelle faiblesse) de l'institution monĂ©taire.
Voici comment il la dĂ©crit : Dans une communautĂ© hypothĂ©tique, l'appropriation privĂ©e des biens engendre un dĂ©sir mimĂ©tique pour ces biens, et les biens les plus rares sont considĂ©rĂ©s comme particuliĂšrement enviables (ceux qui se les approprient attisent l'aviditĂ© en tant qu'obstacles). Ces biens ne sont pas essentiellement dĂ©sirĂ©s pour leur beautĂ© ou pour leurs propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques, mais parce qu'ils sont convoitĂ©s par les autres. Une polarisation s'effectue ainsi en plusieurs endroits de la communautĂ© autour de biens qui deviennent ainsi liquides , c'est-Ă -dire qu'ils sont demandĂ©s par un grand nombre de personnes dans l'Ă©change. Ces biens liquides, prenant le rĂŽle d'intermĂ©diaires d'Ă©change au fil du temps, en viennent Ă se faire concurrence Ă mesure que la communautĂ© devient une sociĂ©tĂ© marchande. Il s'ensuit une pĂ©riode de conflit oĂč chaque groupe essaie de faire accepter son intermĂ©diaire d'Ă©change Ă l'autre. Une monnaie Ă©merge vainqueure et les autres intermĂ©diaires d'Ă©change sont abandonnĂ©s.
Cette genĂšse conceptuelle permet de se reprĂ©senter que l'institution monĂ©taire est profondĂ©ment mimĂ©tique. On veut de la monnaie parce que les autres en veulent, mĂȘme s'il elle constitue initialement un bien comme un autre. La « prime monĂ©taire4  » du bien en question, qui grandit Ă mesure qu'il est adoptĂ© comme monnaie, est la manifestation de cet aspect mimĂ©tique. Il s'agit ainsi, en quelque sorte, d'une bulle spĂ©culative qui s'est institutionnalisĂ©e.
D'aprĂšs AndrĂ© OrlĂ©an , la monnaie est une « unitĂ© de compte Ă©lue par un collectif », collectif qu'il appelle la « communautĂ© de paiement », dont la valeur repose sur la confiance que lui portent les participants. Cette façon de voir les choses est ce qu'il nomme l'approche institutionnaliste de la monnaie, qu'on peut rĂ©sumer par la phrase « ni marchandise, ni Ătat, ni contrat, mais confiance ». Selon cette approche, la monnaie n'a pas besoin d'ĂȘtre une marchandise qui aurait une « valeur intrinsĂšque », Ă savoir une utilitĂ© objective, tel que le professent les partisans des mĂ©taux prĂ©cieux et une partie de l'Ă©cole autrichienne d'Ă©conomie. Elle ne nĂ©cessite pas d'un soutien coercitif de l'Ătat, tel que le soutiennent les chartalistes et la Modern Monetary Theory  : le retour de l'or et de l'argent aprĂšs l'Ă©pisode des assignats lors de la rĂ©volution française l'illustre . Elle n'a pas non plus Ă ĂȘtre du crĂ©dit ou de la dette, une conception exposĂ©e par Alfred Mitchell-Innes au dĂ©but du XXe siĂšcle.
Les trois types de « monnaie au sens strict » selon Ludwig von Mises, qui reflÚtent les trois grandes théories de l'origine de la valeur de la monnaie (source : Harold E. Batson dans The Theory of Money and Credit , 1953)
La fondation mimétique de la monnaie explique aussi sa chute violente, à savoir l'hyperinflation. En effet, l'hyperinflation n'est pas une lente destruction de valeur ; c'est un phénomÚne d'emballement, similaire à l'éclatement d'une bulle, qui ne se calme pas tant que la confiance n'est pas restaurée. Les gens se débarrassent de leur « monnaie » autant qu'ils le peuvent, se réfugiant vers d'autres objets monétaires en lesquels ils croient davantage. L'hyperinflation n'est plus la conséquence de l'impression monétaire démesurée ; mais la cause de celle-ci, les pouvoirs publics ayant du mal à ajuster la quantité de monnaie pour en maintenir la liquidité.
La menace de ce type de crise monĂ©taire explique les politiques des Ătats et des banques centrales. Il ne faut surtout pas que le grand public commence Ă douter de la valeur de la monnaie. D'oĂč l'injonction qui existe Ă ne pas remettre en cause la soliditĂ© de la monnaie5 .
Le bitcoin et la spéculation
L'émergence du bitcoin à partir de 2010 n'a pas manqué d'étonner les théoriciens de la monnaie. En effet, il n'avait aucune utilité objective hors de sa propension à servir d'intermédiaire d'échange, n'était imposé par aucune autorité politique et n'était pas lié à un autre bien par crédit ou adossement. Par conséquent, beaucoup de ces théoriciens lui ont dénié sa monétarité6 , ou ont cherché à le faire rentrer de force dans leur classification7 .
Cependant, le bitcoin Ă©tait quelque chose de nouveau, un instrument reposant sur la confiance accordĂ©e Ă son rĂ©seau de commerçants (je l'ai qualifiĂ© de « monnaie fiduciaire distribuĂ©e » et de « monnaie rĂ©ticulaire » dans L'ĂlĂ©gance de Bitcoin ). En cela, il reprĂ©sentait une preuve concrĂšte de la thĂ©orie d'AndrĂ© OrlĂ©an, ce que ce dernier n'a pas manquĂ© de faire remarquer dans un article de 2019 intitulĂ© « La communautĂ© Bitcoin  », oĂč il Ă©crivait : « La monnaie est avant tout un lien social, dont le fondement n'est pas dans l'Ătat, mais dans la communautĂ© de paiement, ce que confirme le bitcoin. »
La premiÚre monétisation du bitcoin a en particulier bénéficié de la spéculation financiÚre qui, comme on l'a dit, a un caractÚre profondément mimétique. Beaucoup de gens s'en sont procuré parce qu'ils pensaient pouvoir le revendre plus haut à quelqu'un qui le valoriserait comme tel. Cette caractéristique, largement amplifiée par la fameuse limite des 21 millions, était pressentie par Satoshi Nakamoto, qui écrivait en 2009 :
« à mesure que le nombre d'utilisateurs croßt, la valeur par piÚce augmente. Cela est susceptible de créer une boucle de rétroaction positive : plus les utilisateurs sont nombreux, plus la valeur augmente, ce qui peut attirer davantage d'utilisateurs désireux de profiter de cette hausse. »
Cette « boucle de rétroaction positive » a créé un emballement qui s'est maintenu au fil des années, le taux de change contre le dollar étant passé de 0,001 $ en octobre 2009 à 126 000 $ en 2025. Comme le disait André Orléan en 2021, dans le documentaire René Girard, la vérité mimétique réalisé par KTO :
« Le bitcoin est entiÚrement un phénomÚne mimétique. Il est lié intégralement au fait que chacun pense que les autres vont accepter le bitcoin plus tard, et donc il est une pure croyance. J'y vois une espÚce de preuve empirique de la puissance du mimétisme sur les marchés financiers. »
Ainsi, ceux qui le qualifient de « bulle spĂ©culative » n'ont pas forcĂ©ment tort : en tant que monnaie (ou pseudomonnaie si l'on veut ĂȘtre pointilleux), le bitcoin est nĂ©cessairement une sorte de « bulle », en ce que sa valeur excĂšde largement son utilitĂ© objective non monĂ©taire, qui est quasi nulle. Il possĂšde une prime monĂ©taire provenant du fait que les gens lui accordent leur confiance en l'acceptant dans l'Ă©change.
En fait, la question est surtout de savoir si cette confiance accordĂ©e au bitcoin est stable et durable, ou si elle va s'effondrer brutalement, comme le sous-entendent ceux qui le dĂ©nigrent. Le bitcoin peut en effet « exploser », dans le sens oĂč les grands acteurs financiers qui l'utilisent aujourd'hui comme actif de rĂ©serve peuvent s'en dĂ©tourner du jour au lendemain, ne serait-ce pour des raisons lĂ©gales. Dans ce cas, les « dĂ©tenteurs du dimanche » en feraient de mĂȘme, et seuls les partisans les plus convaincus de la cryptomonnaie resteraient, le prix du bitcoin ne reprĂ©sentant qu'une infime fraction de ce qu'il Ă©tait auparavant.
Pour Ă©viter (ou du moins attĂ©nuer) ce genre de catastrophe, il serait nĂ©cessaire de faire en sorte de changer la vision qu'ont les gens du bitcoin. Actuellement, il est largement considĂ©rĂ© comme un actif spĂ©culatif permettant de s'enrichir, une conception qui a Ă©tĂ© bonne pour l'amorçage du systĂšme, mais qui est depuis devenue son talon d'Achille. Il serait ainsi judicieux de restaurer un Ă©quilibre : par exemple en faisant en sorte qu'il soit Ă©galement perçu comme un moyen d'Ă©change rĂ©sistant Ă la censure, un outil servant Ă effectuer des transactions sensibles. Ă l'heure oĂč la monnaie officielle se numĂ©rise davantage par le biais de l'euro numĂ©rique et des stablecoins et oĂč l'argent liquide physique disparait progressivement, il me semble crucial que cette vision d'un argent liquide Ă©lectronique se propage.
Un tel changement du discours demande un long travail de communication. Mais il se produira au cours du temps, l'incroyable ascension du pouvoir d'achat du bitcoin devant s'arrĂȘter un jour. En attendant, montrer l'exemple constitue une mĂ©thode efficace pour promouvoir la vision d'un argent liquide Ă©lectronique : puisque le dĂ©sir est mimĂ©tique, l'accepter et le dĂ©penser dans notre vie de tous les jours donnera envie aux autres de faire de mĂȘme. La pratique personnelle est aprĂšs tout la meilleure maniĂšre de changer le monde.
Références et notes
RenĂ© Girard, Mensonge romantique et VĂ©ritĂ© romanesque (Librairie ArthĂšme Fayard, 2010) Thorstein Veblen, The Theory of the Leisure Class: An Economic Study of Institutions (Oxford University Press, 2009) AndrĂ© OrlĂ©an, L'Empire de la valeur : Refonder l'Ă©conomie (Ăditions du Seuil, 2011)
Illustration : tirée du film The Double réalisé par en 2013 (via Metrograph ). Texte : écrit intégralement sans LLM .
Parmi les grandes Ćuvres romanesques Ă©tudiĂ©es par Girard dans Mensonge romantique et vĂ©ritĂ© romanesque , on retrouve (entre autres) Don Quichotte de Miguel de CervantĂšs, Le Rouge et le Noir de Stendhal, Madame Bovary de Gustave Flaubert, La Recherche de Marcel Proust et Les Carnets du sous-sol de Fiodor DostoĂŻevski. â©ïž « L'Ă©conomie est la science qui Ă©tudie le comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares pouvant avoir plusieurs utilisations. » â Lionel Robbins dans An Essay on the Nature and Significance of Economic Science , publiĂ© en 1932 chez Macmillan & Co, p. 15. â©ïž Thorstein Veblen jugeait que la propension Ă la rivalitĂ©, Ă l'exception de l'instinct de prĂ©servation, reprĂ©sentait « le plus puissant, le plus constamment actif, le plus infatigable des moteurs de la vie Ă©conomique » (voir op.cit. , p. 75). â©ïž La « prime monĂ©taire » est l'appellation utilisĂ©e par les bitcoineurs pour dĂ©signer la diffĂ©rence entre le pouvoir d'achat de la monnaie et son utilitĂ© non monĂ©taire. Voir Lyn Alden, Rupture monĂ©taire (Konsensus Network, 2025), pp. 22â23. â©ïž On peut penser Ă l'article 1er de la loi du 18 aoĂ»t 1836 rĂ©primant les atteintes au crĂ©dit de la nation, qui punit jusqu'Ă deux ans de prison et 9 000 euros d'amende quiconque qui, « par des voies ou des moyens quelconques, aura sciemment rĂ©pandu dans le public des faits faux ou des allĂ©gations mensongĂšres de nature Ă Ă©branler directement ou indirectement sa confiance dans la soliditĂ© de la monnaie ». â©ïž Pour Brett Scott, partisan de la MMT, le bitcoin n'est qu'un « jeton » servant au « commerce de compensation ». Voir Cloud Money (Vintage, 2023), pp. 208â210. â©ïž Dans un article de 2014, Konrad S. Graf, partisan de l'Ă©cole autrichienne, affirme que le bitcoin est une « monnaie-marchandise » (commodity money ). Cette classification comme commodity , bien que discutable, a Ă©tĂ© reprise aux Ătats-Unis par les agences de rĂšglementation financiĂšre comme la CFTC et la SEC. â©ïž