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☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

La mystique de Michael Saylor

By: Ludovic Lars —

Michael Saylor, le PDG de Microstrategy, est devenu extrĂȘmement populaire au sein de la communautĂ© de Bitcoin au cours des annĂ©es. Comme je l'ai expliquĂ© dans le premier article de ce diptyque, il a su se faire une place parmi les bitcoineurs, passant dans des podcasts Ă  large audience, intervenant lors des grandes confĂ©rences, attirant l'attention des mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s — si bien qu'il est devenu, en quelque sorte, une Ă©gĂ©rie de la monnaie orange.

MalgrĂ© tout, cette fascination gĂ©nĂ©rale pour le personnage m'a profondĂ©ment surpris. Je trouvais en effet mystĂ©rieux que des gens qui aimaient sincĂšrement Bitcoin, c'est-Ă -dire au-delĂ  du simple gain financier, puissent prendre cet homme au sĂ©rieux. Je m'opposais Ă©videmment Ă  ses prises de position les plus pĂ©remptoires, exprimĂ©es dans certains courts extraits d'entrevues que j'avais entendus Ă  contrecƓur. Et pourtant, n'ayant jamais fait l'effort d'Ă©couter ses longues interventions, je me persuadais que sa perspective sur la monnaie et sur Bitcoin devait prĂ©senter des qualitĂ©s insoupçonnĂ©es ; qu'elle Ă©tait semblable Ă  la pensĂ©e de Saifedean Ammous qui, malgrĂ© ses dĂ©fauts, avait le mĂ©rite de ne pas nier en bloc la proposition de valeur de l'argent liquide Ă©lectronique.

C'est pour combler ce manque de connaissance sur le discours saylorien que j'ai lu, il y a peu, The Treasury of Michael Saylor1. Il s'agit d'une anthologie publiée en 2025 qui compile les paroles les plus marquantes de Saylor prononcées dans des podcasts ou des conférences. Le contenu a été sélectionné et réorganisé par l'investisseur et éducateur Anil Patel, déjà auteur d'un Manuel du Bitcoin en 2023.

Ma premiĂšre impression, en parcourant ce livre, a Ă©tĂ© un sentiment de vide. Certes, le texte provenait d'interventions orales, et il fallait par consĂ©quent s'attendre Ă  ce que le message de fond soit dissĂ©minĂ© au fil de l'eau. Mais il m'a semblĂ© que la pensĂ©e profonde de Saylor sur Bitcoin (censĂ©e ĂȘtre mise en Ă©vidence dans cette compilation) Ă©tait peu cohĂ©rente, parfois dĂ©nuĂ©e de sens, voire complĂštement improvisĂ©e
 Lorsqu'il reste dans son domaine d'expertise, Ă  savoir la finance et la gestion d'entreprise, le PDG amĂ©ricain fait preuve de pertinence et peut nous enseigner des choses. En revanche, son discours sur la cryptomonnaie s'apparente Ă  du technobabillage : il utilise un pseudo-langage technique pour vendre ses produits, n'ayant en rĂ©alitĂ© qu'une maigre connaissance du fonctionnement du protocole Bitcoin2.

Malgré ce qu'il désire afficher, Saylor n'est pas un ingénieur ou un idéologue ; c'est un magicien. Il se sert d'un flou artistique pour créer une sorte d'aura autour de lui, source de son charisme. Tel un numérologue de la kabbale, il joue avec les chiffres pour stupéfier son public3. Tel un alchimiste, il transforme la crédulité des gens en actifs sur le bilan financier de sa société.

Le saylorisme n'est donc pas vraiment une doctrine solidement dĂ©finie, mais bien plutĂŽt une mystique, Ă  savoir un « systĂšme d'affirmations se rapportant Ă  un objet [
] auquel on attribue une sorte de vertu magique ». Et force est de constater que cette mystique saylorienne fascine les foules. C'est pourquoi il me semble essentiel de la dĂ©crypter ici, non pas pour prouver que l'homme est stupide et qu'il raconte n'importe quoi, mais pour montrer que l'esprit de ses propos est indubitablement antithĂ©tique Ă  ce que Bitcoin reprĂ©sente.

Une vision prométhéenne de la vie

La mystique saylorienne semble compliquée par ses circonvolutions, mais elle s'éclaircit une fois qu'on comprend la logique qui la sous-tend. En particulier, elle s'appuie sur un courant philosophique trÚs ancien qui rencontre de plus en plus de succÚs de nos jours. Ce courant, c'est le prométhéisme, pour lequel la technologie est une force libératrice qui permet aux individus de s'émanciper de leur condition. Il tire son nom du titan de la mythologie grecque Prométhée, qui aurait dérobé le feu sacré aux dieux de l'Olympe pour en faire don aux hommes, leur enseignant par ce biais l'intégralité des arts et des techniques, et qui aurait été condamné par Zeus à la torture perpétuelle en conséquence à cet acte4.

PromĂ©thĂ©e apportant le feu Ă  l'humanitĂ©, tableau (recadrĂ©) de Heinrich FĂŒger, 1817.

Michael Saylor adhĂšre tout Ă  fait Ă  cette conception de la vie, voyant d'un bon Ɠil l'accroissement des moyens techniques. Et cette perspective se manifeste dans sa vision de Bitcoin. Par exemple, il considĂšre que le progrĂšs de la civilisation a dĂ©coulĂ© dans l'histoire de sa capacitĂ© Ă  canaliser l'Ă©nergie — de la domestication du feu Ă  la maitrise de la fission nuclĂ©aire, en passant par l'exploitation du pĂ©trole — et que la cryptomonnaie comme une amĂ©lioration de cette capacitĂ©.

Saylor va ainsi jusqu'Ă  comparer directement Satoshi Nakamoto, le crĂ©ateur de Bitcoin, au titan PromĂ©thĂ©e. Pour lui, Satoshi a « offert un cadeau » au monde en mettant au point son systĂšme, et doit par consĂ©quent ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un demi-dieu. Il dit ouvertement :

« Satoshi est une figure spirituelle au sein de la communauté Bitcoin ; il est l'équivalent de Prométhée. Prométhée nous a donné le feu ; Satoshi nous a donné la monnaie. Bitcoin est la premiÚre monnaie parfaite de l'histoire de l'humanité. »

Au-delĂ  de cette rĂ©vĂ©rence envers PromĂ©thĂ©e, Saylor s'inspire de pensĂ©es qui sont trĂšs clairement promĂ©thĂ©ennes dans leur nature. La mystique saylorienne s'incrit ainsi dans l'objectivisme, philosophie de la romanciĂšre libĂ©rale Ayn Rand, qui exalte l'hĂ©roĂŻsme, l'Ă©goĂŻsme rationnel et l'entrepreneuriat capitaliste. Le promĂ©thĂ©isme transparait clairement dans les Ɠuvres de l'autrice, oĂč on retrouve des rĂ©fĂ©rences directes au titan5.

Le PDG de MicroStrategy a particuliĂšrement Ă©tĂ© marquĂ© par La GrĂšve, roman publiĂ© en 1957 aux États-Unis sous le titre Atlas Shrugged. Ce livre met en scĂšne des ingĂ©nieurs qui font sĂ©cession de la collectivitĂ© socialiste sclĂ©rosĂ©e dont ils supportent la charge, en se rĂ©unissant dans le « Canyon de Galt », une vallĂ©e situĂ©e au milieu des montagnes Rocheuses et dissimulĂ©e par un dispositif technique de rĂ©fraction lumineuse. Saylor, lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society6 en 2022, a ainsi rendu hommage Ă  l'Ɠuvre :

« Les histoires d'Ayn Rand traitent de la lutte de l'individu contre le collectif, et elles sont captivantes. Quand j'ai lu La GrÚve pour la premiÚre fois, je n'ai pas pu lùcher le livre. J'y ai consacré 12 heures par jour, puis 14, et puis 16. La nature humaine ne change pas : cette lutte existait il y a 100 000 ans ; elle existe encore aujourd'hui. Ce qui change, c'est la technologie. »

Michael Saylor lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society en 2022 (source : The Atlas Society)

Enfin, Michael Saylor a aussi Ă©tĂ© largement influencĂ© par l'auteur de science-fiction Robert Heinlein, qui est connu pour avoir Ă©crit Starship Troopers et dont la vision du monde est proche du promĂ©thĂ©isme7. Le PDG de MicroStrategy en a lu tous les romans, dont RĂ©volte sur la Lune (1966) qu'il a dĂ©clarĂ© ĂȘtre « l'un de ses livres prĂ©fĂ©rĂ©s ». Ce dernier livre raconte la guerre d'indĂ©pendance menĂ©e par la colonie lunaire de Luna contre la Terre, qui est remportĂ©e Ă  l'aide d'un systĂšme balistique gĂ©rĂ© par une intelligence artificielle (nommĂ©e Mike). Heinlein y prĂ©sente des idĂ©es trĂšs libertariennes : on y retrouve notamment l'adage selon lequel « un repas gratuit ça n'existe pas8 », c'est-Ă -dire que la plupart des choses prĂ©sentĂ©es comme « gratuites » sont en rĂ©alitĂ© payĂ©es par quelqu'un d'autre, comme les services publics. Et Ă  nouveau il y a cette idĂ©e que la maitrise technique permet de retrouver sa libertĂ© en faisant sĂ©cession.

Pour Michael Saylor, Bitcoin correspond ainsi trĂšs exactement au projet promĂ©thĂ©en, ce que des bitcoineurs hellĂ©nisants ont remarquĂ© bien avant lui, comme Andreas Antonopoulos (dĂšs 2013) ou Jacques Favier. Mais contrairement Ă  Antonopoulos, Saylor a son interprĂ©tation particuliĂšre de la façon dont Bitcoin doit libĂ©rer le monde du joug de Zeus


L'énergie et la thermodynamique

Conformément à sa philosophie prométhéenne et à son court passé d'ingénieur, Michael Saylor voit le monde sous l'angle de la science et de la thermodynamique. La notion d'énergie, qui est centrale en physique, revient constamment dans son discours, y compris concernant la cryptomonnaie. Entre autres, il considÚre que le bitcoin constitue de l'« énergie numérique », à l'instar de l'acier qui est une « forme métallique d'énergie » et du pétrole qui représente une « forme liquide d'énergie ».

Cette affirmation est plus une image qu'autre chose, car le bitcoin n'a aucun lien direct avec l'énergie. Certes, le réseau est sécurisé par un procédé impliquant une consommation d'électricité dans le monde réel ; mais l'unité de compte n'a jamais été adossée d'une quelconque maniÚre à l'énergie consommée pour la créer. Satoshi Nakamoto avait d'ailleurs déjà réfuté cette idée à son époque, expliquant que le bitcoin n'était pas « stable par rapport à l'énergie ».

Bien entendu, on pourra argĂŒer que cette mĂ©taphore permet d'expliquer les bonnes propriĂ©tĂ©s monĂ©taires que les marchandises possĂšdent habituellement en tant que produits standardisĂ©s (et que le bitcoin prĂ©sente). Sauf qu'elle prend une place prĂ©pondĂ©rante dans ses propos, et qu'elle justifie toutes les aberrations. Par exemple, Saylor considĂšre qu'il ne peut pas y avoir de monnaie sans dĂ©pense Ă©nergĂ©tique et que (faisant Ă©cho au bon mot du banquier J. P. Morgan sur l'or) tout le reste constitue du crĂ©dit. Pour lui :

« Une monnaie sans énergie, c'est du crédit. Des marchandises sans énergie, ce sont des bons d'achat. Dans le cyberespace, un objet sans énergie est une représentation. Si on a un objet et qu'il n'y a pas d'énergie, c'est comme l'ombre dans la caverne de Platon. Une personne sans énergie est un fantÎme. »

Dans ce cadre, seul le bitcoin peut constituer une rĂ©elle monnaie numĂ©rique, car la monnaie des banques centrales ne nĂ©cessite aucun travail pour ĂȘtre produite9. L'invocation de l'Ă©nergie sert Ă  lĂ©gitimer Bitcoin en tant que futur fondement du systĂšme Ă©conomique10.

Michael Saylor se repose aussi beaucoup sur la thermodynamique, et sur les trois lois qui la composent : la conservation de l'énergie, la croissance inéluctable de l'entropie et l'émergence de structures auto-dissipatives. Dans son discours, il assimile Bitcoin à un systÚme physique stable, insensible aux perturbations extérieures. Cette allégorie l'amÚne à présenter la hausse du prix du bitcoin comme une nécessité quasi scientifique. Il explique que miser sur le bitcoin équivaut à placer son argent sur le second principe de la thermodynamique, et donc que c'est un pari sûr :

« Quand on place son argent Ă  la banque et qu'on le garde sous forme de monnaie fiduciaire, on le prĂȘte Ă  un État. Quand on investit son argent dans une action, on le prĂȘte Ă  l'Ă©quipe de direction d'une entreprise. Quand on met son argent dans un immeuble, on le prĂȘte au maire d'une ville. Quand on utilise son argent pour acquĂ©rir une Ɠuvre d'art, on le prĂȘte et on l'investit dans une culture. Quand on achĂšte effectivement du bitcoin, on prĂȘte son argent aux seigneurs de l'Entropie et aux dieux du Chaos. Sur quoi parie-t-on ? On parie que le chaos surpassera les villes, les entreprises, les pays et les cultures. »

Une certaine conception de l'inflation

Toute la démarche de Michael Saylor vis-à-vis de Bitcoin est, comme on l'a vu dans le premier article de ce diptyque, de parvenir à conserver sa richesse malgré les évÚnements extérieurs. Et l'un des éléments qui l'ont amené à la cryptomonnaie est la menace de la hausse généralisée des prix, ou la baisse de la valeur de la monnaie courante, alias l'inflation. Toutefois, il a une conception particuliÚre de ce phénomÚne.

D'abord, il définit l'inflation comme un « vecteur » et pas un « scalaire », une maniÚre mathématique de dire qu'il s'agit d'une variation à plusieurs dimensions. Comme il l'explique :

« Lorsqu'on imprime plus d'argent, l'inflation ne se répartit pas de façon uniforme. On ne peut pas vraiment la réduire à un simple chiffre ; il s'agit plutÎt d'un vecteur. »

Il est en effet incorrect de résumer l'inflation à un seul paramÚtre, comme le fait le monde officiel avec l'indice des prix à la consommation (IPC), qui prend en compte le prix moyen d'un panier de marchandises. Le prix des pommes varie différemment de celui des composants informatiques ou de celui du logement dans une grande ville. De cette maniÚre, l'inflation réelle est largement sous-estimée, ce qui est une aubaine pour ceux qui sont proches de l'émission de nouvelle monnaie.

LĂ  oĂč Saylor pĂšche dans son analyse, c'est lorsqu'il assimile le gonflement des prix Ă  la crĂ©ation monĂ©taire. À ses yeux en effet, « la monnaie courante perd 7 % de sa valeur par an », chiffre qui correspond au taux annualisĂ© d'Ă©mission monĂ©taire dans les pays occidentaux et Ă  l'augmentation moyenne du S&P500, l'un des trois principaux indices boursiers amĂ©ricains. Par consĂ©quent, pour lui, « si on gagne moins de 7 % sur ses investissements, on s'appauvrit ».

Saylor fait ainsi abstraction de la croissance Ă©conomique, qui compense en partie la perte de pouvoir d'achat qui aurait lieu si la richesse totale restait la mĂȘme. Certes, les banquiers centraux profitent largement de leur statut d'Ă©metteur, mais ça ne veut pas dire que l'Ă©mission de nouvelle monnaie se rĂ©percute toujours sur les prix. Dans l'hypothĂšse oĂč on crĂ©erait Ă  la fois deux fois plus d'argent et deux fois plus de biens et services dans une Ă©conomie, les prix resteraient Ă  peu prĂšs les mĂȘmes.

Cette erreur tĂ©moigne nĂ©anmoins d'une chose importante chez Michael Saylor : sa mentalitĂ© de compĂ©titeur. On devine qu'il estime, en un sens, que stagner c'est rĂ©gresser. Sa philosophie correspond Ă  une transcription en Ă©conomie de l'hypothĂšse de la Reine rouge, hypothĂšse biologique qui postule que l'Ă©volution permanente d'une espĂšce est nĂ©cessaire pour maintenir son aptitude face aux Ă©volutions des espĂšces avec lesquelles elle coĂ©volue11. Saylor se trouve dans un monde effrĂ©nĂ© oĂč il faut sans cesse progresser pour ne pas se faire distancer par les autres. Il veut non seulement prĂ©server sa richesse, mais aussi son rang dans la sociĂ©tĂ©.

Le bitcoin comme capital numérique

Le capital est un bien qu'on emploie Ă  la production d'un autre bien. Lorsqu'il s'agit d'une somme d'argent, il faut que l'investissement de cette somme gĂ©nĂšre un intĂ©rĂȘt. Le capital est de cette maniĂšre une façon de crĂ©er de la valeur. Et il constitue ainsi un atout majeur pour conserver sa position Ă©conomique.

Michael Saylor a une conception multiple de Bitcoin. À ses yeux, ce n'est pas une monnaie courante (currency) qui serve de moyen de paiement dans la vie de tous les jours ; il rĂ©serve cette fonction au dollar et Ă  ses dĂ©rivĂ©s. C'est, en revanche, Ă  la fois un genre de marchandise, un type de propriĂ©tĂ©, une forme d'Ă©nergie et, surtout, une sorte de capital. Il pense que le bitcoin constitue du capital numĂ©rique vouĂ© Ă  gĂ©nĂ©rer un revenu qui ressemble Ă  un intĂ©rĂȘt, issu de son apprĂ©ciation en prix qu'il estime ĂȘtre de 29 % par an, et ceci pour toujours.

RĂ©plique emblĂ©matique de Michael Saylor Ă  Laura Shin : « Ça va monter pour toujours, Laura  » (source : Youtube)

Selon lui, l'achat de bitcoins est un jeu Ă  somme positive contrairement aux jeux d'argent : « Bitcoin est le seul jeu du casino oĂč l'on peut tous gagner. » De cette maniĂšre, une baisse est un contretemps, voire mĂȘme une opportunitĂ©. Dans son esprit, la volatilitĂ© est en effet un signe de vitalité ; plus encore, c'est « un cadeau fait aux fidĂšles ».

Cette conviction presque mécanique dans la rente perpétuelle issue du bitcoin l'amÚne logiquement à préconiser non seulement d'en acheter, mais aussi d'emprunter de l'argent pour en acheter. Il le dit clairement :

« Ce qu'on veut, c'est emprunter de l'argent pour une durĂ©e de 10 ans ou plus, et on aimerait obtenir un taux d'intĂ©rĂȘt infĂ©rieur Ă  10 %. [
] Si on a eu l'intelligence de contracter un crĂ©dit immobilier sur 30 ou 20 ans Ă  3 ou 4 % pour acheter du bitcoin, on est un gĂ©nie de la finance. Ce n'est pas compliqué : on Ă©change un coĂ»t du capital de 3 ou 4 % contre un rendement de 29 % sur ce capital. »

Saylor considĂšre que l'invention de Bitcoin a ouvert une brĂšche dans le systĂšme financier traditionnel. Par l'intermĂ©diaire de l'effet de levier, n'importe qui peut ainsi profiter des avantages de l'ancien monde reposant sur la monnaie fiat et le crĂ©dit, tout en ayant un pied dans le nouveau monde reposant sur le « capital numĂ©rique ». Il s'agit de la thĂšse d'investissement derriĂšre l'activitĂ© de MicroStrategy (renommĂ©e Strategy₿ depuis lors), qui s'est endettĂ©e considĂ©rablement pour se construire un trĂ©sor en bitcoins reprĂ©sentant 55 milliards de dollars aujourd'hui.

Toutefois, cette conception du bitcoin comme capital est un sophisme Ă©conomique. Peu importe combien de fois Saylor le rĂ©pĂšte, le bitcoin n'a rien d'un capital : c'est une monnaie de base. Sa premiĂšre monĂ©tisation a certes provoquĂ© une rĂ©guliĂšre croissance du prix (au rythme des diffĂ©rents halvings), mais le pouvoir d'achat du bitcoin n'a aucune raison d'augmenter comme il l'a fait par le passĂ©. À terme, il se stabilisera, et seule la « dĂ©flation naturelle » persistera. Comme l'expliquait Satoshi Nakamoto Ă  son Ă©poque :

« Les bitcoins ne rapportent aucun dividende et n'offrent aucune perspective de dividende futur ; ils ne s'apparentent donc pas à des actions. Ils ressemblent plus à des objets de collection ou à des marchandises. »

Michael Saylor est un homme insensĂ© qui a bĂąti sa maison sur du sable, dont les fondations s'effondreront lorsque la tempĂȘte arrivera. Comme pendant la bulle Internet, il mise tout sur l'engouement suscitĂ© par son charisme ; une fois l'envoutement dissipĂ©, la chute sera vertigineuse.

La conservation personnelle et confidentielle

Un autre Ă©lĂ©ment de la mystique saylorienne est la position ambigĂŒe entretenue Ă  l'Ă©gard de la conservation personnelle (self-custody) et de la confidentialitĂ© (privacy). Saylor prĂ©tend respecter ces valeurs, mais dans les faits ne prend jamais leur parti : ni en paroles, ni en actes.

D'une part, il est naturellement partisan de l'intermĂ©diation par les institutions financiĂšres. Son discours est le symptĂŽme du retournement qui s'est lentement fait depuis la publication du livre blanc en 2008. Dans la premiĂšre phrase du document fondateur, Satoshi Nakamoto rĂ©sumait la raison d'ĂȘtre de Bitcoin Ă  la possibilitĂ© pour les paiements en ligne « d'ĂȘtre envoyĂ©s directement d'une partie Ă  l'autre sans passer par une institution financiĂšre ». Aujourd'hui, les grands financiers comme Michael Saylor et Larry Fink prĂŽnent une conservation par l'intermĂ©diaire d'une institution, relĂ©guant la conservation personnelle au second plan.

On peut supposer que Saylor est de bonne foi, croyant que Bitcoin ne peut plus ĂȘtre attaquĂ© frontalement. Ainsi, lorsque la podcasteuse nĂ©ozĂ©landaise Madison Malone lui parle de la possibilitĂ© d'une confiscation des bitcoins par les autoritĂ©s (comme l'Ordre exĂ©cutif 6102 l'avait fait pour l'or aux États-Unis en 1933), il qualifie cet argument de « mythe » et de « cliché » propagĂ© par les « crypto-anarchistes paranoĂŻaques ». De plus, il rejette la faute sur ces derniers jugeant qu'ils accroissent le risque de saisie par leur existence mĂȘme, car ils « nient l'autoritĂ© de l'État », « refusent de payer des impĂŽts » et « ne respectent pas les obligations dĂ©claratives ». Il prĂ©cise :

« En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, le risque est plus Ă©levĂ© lorsqu'on considĂšre que ceux qui dĂ©tiennent l'actif sont des entitĂ©s privĂ©es non rĂšglementĂ©es. En revanche, quand ce sont des entitĂ©s rĂšglementĂ©es cotĂ©es en bourse comme BlackRock, Fidelity, JP Morgan et State Street Bank qui dĂ©tiennent l'actif, [
] il est impossible que l'intĂ©gralitĂ© des sĂ©nateurs et des dĂ©putĂ©s saisissent les actifs de Fidelity, BlackRock ou Vanguard, car c'est lĂ  que sont placĂ©s tous leurs fonds de retraite. »

D'autre part, Michael Saylor s'oppose complÚtement à la confidentialité sur la chaine de Bitcoin, qui est pourtant un élément essentiel de la cryptomonnaie12, le réservant aux réseaux construits en surcouche. Il explique ainsi :

« Si Bitcoin consacrait toute son Ă©nergie Ă  dĂ©velopper sa confidentialitĂ© et qu'il se faisait connaitre comme un rĂ©seau offrant l'anonymat le plus total, ça risquerait de lui ĂȘtre prĂ©judiciable. En effet, il ne faudrait pas que l'État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain considĂšre que Bitcoin offre une confidentialitĂ© totale : Ă  ce moment-lĂ , il deviendrait l'outil parfait pour le blanchiment d'argent, serait considĂ©rĂ© comme un ennemi, et devrait ĂȘtre arrĂȘtĂ©. [
] Il n'y a aucune chance que cent mille milliards de dollars affluent dans le bitcoin si son utilisation va directement Ă  l'encontre des intĂ©rĂȘts d'un État qui y participe. On ne souhaite pas ĂȘtre aussi efficace. »

Saylor a confirmĂ© cette position en 2024 en restant silencieux vis-Ă -vis de l'arrestation des fondateurs de Samourai Wallet par l'État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain. Ces derniers proposaient une solution de mĂ©lange de piĂšces, appelĂ©e Whirlpool, qui permettait aux utilisateurs d'accroitre la confidentialitĂ© de leurs bitcoins. Elle servait Ă  des particuliers soucieux de leur vie privĂ©e, mais aussi (Ă©videmment) Ă  des criminels purs et simples. Les fondateurs de Samourai Wallet — par leur dĂ©sobĂ©issance informelle, puis par leur arrestation et leur condamnation — ont, en quelque sorte, Ă©tĂ© des martyrs de la libertĂ© financiĂšre : ils ont tĂ©moignĂ© qu'il Ă©tait possible d'avoir une utilisation souveraine de Bitcoin.

Mais Saylor ne mange pas de ce pain-lĂ . Il veut gagner au change, au sens le plus matĂ©rialiste du terme, ce qui implique de ne surtout pas se sacrifier. Lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society, il exprime nettement ne pas vouloir ĂȘtre un martyr, mais un gagnant. Ainsi, il ne fera probablement jamais d'effort pour favoriser cet aspect de Bitcoin pourtant essentiel.

L'essaim de frelons

Comme nous l'avons vu, Michael Saylor n'est pas avare de métaphores, et la mystique saylorienne regorge de ce fait d'images en tous genres. L'une des plus frappantes de ces images est celle de l'essaim de frelons cybernétiques, qu'il a longtemps mise en avant sur Twitter et qu'il a évoquée à plusieurs occasions. Elle lui est venue le 18 septembre 2020, à la suite d'une « révélation » à propos de Bitcoin. Il s'est alors précipité sur le réseau social pour écrire la phrase suivante :

« Bitcoin est un essaim de frelons cybernétiques au service de la déesse de la sagesse, se nourrissant du feu de la vérité, devenant exponentiellement plus intelligent, plus rapide et plus fort à l'abri d'une muraille d'énergie cryptée13. »

On peut croire qu'il rendait par lĂ  une sorte d'hommage poĂ©tique Ă  Bitcoin et Ă  sa communautĂ© mais, comme il l'a ensuite expliquĂ©, il Ă©tait trĂšs sĂ©rieux. En effet, il ne voit pas cette image comme une « mĂ©taphore amusante » ; pour lui, « c'est littĂ©ralement un essaim de frelons cybernĂ©tiques qui ne cessent de gagner en puissance, qu'on ne peut pas Ă©liminer, [
] qui vont devenir de plus en plus intelligents, puissants et rapides », et qui « finiront par dĂ©vorer ceux qui tenteront de les arrĂȘter ». C'est le systĂšme immunitaire du rĂ©seau, qui garantit son antifragilité :

« L'antifragilitĂ© de Bitcoin rĂ©sulte donc du fait que tous les acteurs de l'Ă©cosystĂšme ressentent pareillement la mĂȘme douleur. Si le cours du bitcoin baisse, chaque dĂ©tenteur de bitcoin le ressent. Si Bitcoin est piratĂ© et tombe Ă  zĂ©ro, chaque utilisateur de Bitcoin perd toute son Ă©nergie vitale. Nous formons une sorte de ruche, oĂč nous sommes tous intimement liĂ©s les uns aux autres. Et lorsqu'une douleur est infligĂ©e, elle se propage trĂšs rapidement Ă  travers tout l'Ă©cosystĂšme. L'information circule Ă  toute vitesse. »

Illustration générée par IA reprise par Michael Saylor pour illustrer son tweet sur les frelons cybernétiques (source : Atlas Hodl'd sur Twitter)

Cependant, cette mĂ©taphore interpelle quelque peu. L'image de l'essaim, qui symbolise le caractĂšre inĂ©luctable d'une force dĂ©centralisĂ©e, n'est pas vraiment rassurante, et sonne mĂȘme comme une menace aux oreilles non averties. Saylor le sait : il connait la terreur qu'inspire cette image, qui est par ailleurs trĂšs ancienne14. Dans un podcast ultĂ©rieur, il affirme ainsi (dans une discussion sur la technologie militaire) que « ce qu'il y a de plus terrifiant » n'est pas « une crĂ©ature qui nous attaque » ou encore « une armĂ©e », mais « un essaim de frelons bioniques ».

De plus, et c'est lĂ  un Ă©lĂ©ment Ă©nigmatique, la mĂ©taphore de l'essaim de frelons avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© utilisĂ©e en relation Ă  Bitcoin par le passĂ©, et ceci par nul autre que Satoshi Nakamoto lui-mĂȘme ! En dĂ©cembre 2010, ce dernier se dĂ©solait de l'attention que WikiLeaks avait attirĂ© sur Bitcoin, estimant que Bitcoin n'Ă©tait qu'une « petite communautĂ© expĂ©rimentale encore naissante ». Dans son avant-dernier message public sur le forum, il Ă©crivait :

« Il aurait été bon d'attirer cette attention dans un tout autre contexte. WikiLeaks a donné un coup de pied dans le nid de frelons, et l'essaim se dirige maintenant vers nous. »

Par l'essaim de frelons, il désignait l'ensemble de l'appareil institutionnel, constitué des responsables politiques, des représentants parlementaires, des magistrats, des chefs de police, des journalistes des grands médias, etc. Ainsi, il en avait une appréciation négative. Si Saylor vénÚre les frelons, Satoshi les craignait profondément. Et le fait que le premier ait inconsciemment répondu au second une décennie plus tard en dit long sur l'évolution de Bitcoin au cours de cette période.

« Bitcoin est destiné à tous »

L'implication dans Bitcoin des financiers de la Silicon Valley et de Wall Street Ă  partir de 2013 a fait grincer des dents dans la communauté : pour un certain nombre de membres historiques, cette intrusion n'Ă©tait pas de bonne augure, et allait faire perdre Ă  la cryptomonnaie son caractĂšre rebelle. D'oĂč les rĂ©actions Ă©pidermiques qui s'en sont suivies. En juin 2018, par exemple, CĂžbra (le gestionnaire du site Bitcoin.org) appelait sur Twitter Ă  « repousser loin de Bitcoin ces porcs de capital-risqueurs Ă©tatistes venus de la Silicon Valley, de peur qu'ils en fassent un nouvel outil au service de l'Ă©lite mondialiste ». Toutefois, une part grandissante des bitcoineurs voyait dans cette ouverture une Ă©volution naturelle et inĂ©luctable du secteur, nĂ©cessaire pour que l'adoption de Bitcoin se diffuse au grand public. L'influenceur Vortex rĂ©pondait ainsi Ă  CĂžbra :

« Bitcoin est un mouvement pacifique qui rendra la monnaie fiat obsolĂšte ; il n'y a pas lieu de dĂ©tester tous les capital-risqueurs, car beaucoup d'entre eux sont honnĂȘtes. Bitcoin est destinĂ© Ă  tous ceux qui souhaitent l'utiliser, et pas seulement aux anarchistes. »

Cette idĂ©e s'est rapidement transformĂ©e en formule — « Bitcoin is for everyone », que nous traduisons ici par « Bitcoin est destinĂ© Ă  tous » — qui a servi Ă  lĂ©gitimer l'inclusion des financiers. De nombreux faiseurs d'opinion l'ont invoquĂ©e, dont entre autres StopAndDecrypt (alias Beautyon), Parker Lewis, Cory Klippsten et MrHodl15. Une expression apparentĂ©e est Ă©galement apparue en 2018 sous la plume de Pierre Rochard pour signifier que le systĂšme est ouvert Ă  tout le monde, y compris aux adversaires idĂ©ologiques et gĂ©opolitiques : « Bitcoin est destinĂ© aux ennemis ».

L'idĂ©e a ensuite Ă©tĂ© reprise par Michael Saylor lui-mĂȘme, qui a fait sienne la maxime « Bitcoin is for everyone » en l'utilisant comme titre de sa prĂ©sentation Ă  Bitcoin Atlantis en mars 2024. Il concluait son intervention par les paroles suivantes (qui lui ont valu une standing ovation du public) :

« La transformation numĂ©rique du capital, de l'Ă©nergie et de la propriĂ©tĂ© permet Ă  chaque individu, chaque famille, chaque entreprise, chaque État et chaque mouvement de tirer le meilleur parti de sa situation et de rĂ©aliser ses plus grandes aspirations. [
] Bitcoin est destinĂ© Ă  tous. »

Logo de l'association « Bitcoin is for Everyone » installée à Portland (source : bitcoinisforeveryone.com)

L'argument de l'ouverture se dĂ©fend : il est vrai qu'on voit parfois d'un mauvais Ɠil le fait que les personnes qu'on n'aime pas s'impliquent dans le mĂȘme rĂ©seau que nous, et cet aspect a tendance Ă  crĂ©er des tensions (comme en tĂ©moigne l'actuel conflit autour de l'inscription de donnĂ©es, ou bien le clivage gauche-droite dans la communautĂ© francophone). En rappelant que Bitcoin s'adresse Ă  tout le monde, on indique que le systĂšme ne fait pas de discrimination, malgrĂ© les animositĂ©s qui existent. On prend de la distance par rapport Ă  nos propres affects.

Et pourtant, cet argument est un piÚge. Bitcoin est ce que les gens en font : les rÚgles de consensus émanent de la communauté de personnes qui s'en servent. En accueillant de plus en plus d'institutionnels qui font passer le message que le bitcoin est titre financier numérique et qui poussent les nouveaux arrivants à passer par leur intermédiaire plutÎt que de conserver leurs propres clés privées, on affaiblit Bitcoin. La formule « Bitcoin is for everyone » est instrumentalisée pour faire passer la pilule.

Ce n'est pas parce que tout un chacun peut participer qu'il faille pour autant accueillir tout le monde Ă  bras ouverts. Quand un loup entre dans la bergerie, les moutons ne devraient-ils pas ĂȘtre mĂ©fiants16 ?

Or, dans ce contexte, Michael Saylor est bel et bien un loup. Il promeut une vision faussĂ©e de Bitcoin, le considĂ©rant comme du capital et non comme un intermĂ©diaire d'Ă©change. Il relĂšgue la conservation personnelle au second plan, ne daignant mĂȘme pas la mettre en place pour sa propre sociĂ©tĂ©. Il s'oppose frontalement Ă  la confidentialitĂ© sur la chaine de blocs pourtant essentielle Ă  la sĂ©curitĂ© des utilisateurs. Il bloque consciemment tous les changements de protocole, pourtant nĂ©cessaires au dĂ©veloppement de la programmabilitĂ©. Il appelle de ses vƓux une rĂšglementation financiĂšre stricte, Ă  base de connaissance du client et de vĂ©rifications en tous genres. Tout ce qu'il dit et fait mĂšne donc Ă  la complĂšte neutralisation de Bitcoin.

Saylor envoute les bitcoineurs en les faisant rĂȘver. Il leur explique que Bitcoin va rĂ©ussir Ă  contaminer le systĂšme de l'intĂ©rieur tel un cheval de Troie, sans que l'adoption institutionnelle ne l'affecte en retour. Il prĂ©voit que le prix va continuer encore et encore, et qu'il atteindra mĂȘme 21 millions de dollars en 2046. Pour lui, Bitcoin a dĂ©jĂ  gagné ; il ne reste plus qu'Ă  faire confiance aux banques pour assurer sa croissance.

Par cette maniÚre de fasciner son auditoire, Michael Saylor ressemble à s'y méprendre à Craig Wright, l'individu charismatique qui s'était fait passer pour Satoshi Nakamoto à partir de 2015 et qui avait réussi à créer un culte autour de sa propre version de Bitcoin (BSV). La mystique saylorienne rentre dans cette catégorie, à l'exception qu'elle est autrement plus subtile, et donc beaucoup plus efficace.

Une bonne leçon sur le compromis et la compromission

Voyant les ravages que fait le discours de Michael Saylor sur la façon dont les nouveaux arrivants perçoivent Bitcoin, on peut ĂȘtre tentĂ© de rejeter la faute sur l'homme, qui n'hĂ©site pas Ă  utiliser son charme pour parvenir Ă  ses fins. On pourrait aussi en imputer la responsabilitĂ© Ă  ceux qui lui ont donnĂ© du crĂ©dit, Ă  commencer par les podcasteurs amĂ©ricains et les organisateurs de confĂ©rences. Il serait Ă©galement possible, selon un raisonnement moins manichĂ©en, d'expliquer que le succĂšs de la mystique saylorienne parmi les bitcoineurs est le symptĂŽme d'une maladie qui s'est insinuĂ©e depuis longtemps au sein de la communauté : l'amour de l'argent. Mais cette dĂ©nonciation n'aurait probablement que peu d'influence sur le cours des choses. Les gens entendent ce qu'ils ont envie d'entendre, et seul un retour brutal Ă  la rĂ©alitĂ© leur fait comprendre la vĂ©ritĂ©, comme toujours.

La diffusion du saylorisme dans Bitcoin est néanmoins une bonne illustration de la différence entre le compromis et la compromission. Les deux sont des formes de renonciation, mais se distinguent par leur esprit. Le compromis est, avant tout, un acte extérieur : il consiste à adapter nos exigences à celles des autres, faire des concessions dans le but d'arriver à un accord commun. La compromission est, quant à elle, une démission intérieure : elle implique de modifier nos convictions profondes, de revenir sur nos principes moraux, afin de soulager la dissonance cognitive qui résulte d'une inadéquation entre nos actions et nos valeurs.

L'histoire de Bitcoin est marquĂ©e par le compromis. Satoshi Nakamoto lui-mĂȘme, pour qui Bitcoin Ă©tait une façon de « conquĂ©rir un nouveau territoire de liberté » sur le plan politique, n'avait pas une attitude profondĂ©ment hostile Ă  l'autoritĂ©. MĂȘme s'il connaissait l'importance de la confidentialitĂ©, il a renoncĂ© Ă  prĂ©senter Bitcoin comme « monnaie numĂ©rique anonyme » pour ne pas rebuter le grand public ou fĂącher le pouvoir en place. C'est dans le mĂȘme esprit qu'il a confiĂ© les rĂȘnes du projet Ă  Gavin Andresen, homme du compromis par excellence, qui aurait notamment une attitude trĂšs mesurĂ©e vis-Ă -vis de la place de marchĂ© du dark web Silk Road17.

Mais ce compromis a progressivement muté en compromission, dont Saylor est devenu l'incarnation la plus éclatante. Le débat sur la pertinence de la conservation personnelle n'aurait jamais pu avoir lieu à l'époque de Satoshi, la conservation par un tiers étant vue comme un pis-aller, « pour la petite monnaie ». Aujourd'hui, ce qui était vu comme un compromis est en train de devenir la normalité, avec les ETF indexés au bitcoin et les produits financiers de MicroStrategy.

Comment donc combattre la compromission ? Puisque le compromis est inĂ©vitable, il y a toujours une tentation de trahir nos principes pour accroitre notre confort mental. La seule maniĂšre de s'opposer Ă  cette dĂ©mission intĂ©rieure est ainsi de se souvenir, de nous rappeler pourquoi nous sommes lĂ  en premier lieu. Certes, notre position peut Ă©voluer, mais elle n'a pas Ă  ĂȘtre antithĂ©tique Ă  tout ce que Bitcoin promettait.

« Ce dont nous avons besoin, c'est d'un systĂšme de paiement Ă©lectronique basĂ© sur des preuves cryptographiques plutĂŽt que sur la confiance, qui permettrait Ă  deux parties volontaires de rĂ©aliser directement des transactions entre elles sans avoir recours Ă  un tiers de confiance. » — Satoshi Nakamoto


Notes

Cet article a été rédigé intégralement sans LLM, hormis les traductions qui ont été réalisées grùce à DeepL et dont certaines sont inspirées de celle de Jacques-Edouard Tiberghien pour Le Trésor de Michael Saylor(à paraitre). L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5, sur la base d'une photographie de Michael Saylor prise par Jason Koerner en 2023.

  1. Anil Patel, The Treasury of Michael Saylor: How Bitcoin Powers Cultures, Corporations, and Countries in the 21st Century, Yaletown Press, septembre 2025. Cette compilation remaniĂ©e devrait prochainement faire l'objet d'une traduction chez Konsensus par Jacques-Édouard de la chaine BTC Touchpoint. ↩
  2. Il a en particulier une vision floue sur la menace quantique. En 2025, au micro de Jordan Peterson, il comparait Bitcoin aux autres protocoles que sont la langue anglaise et le systĂšme dĂ©cimal, et affirmait que « si on dispose d'un programme informatique et qu'il devient vulnĂ©rable, il faut le mettre Ă  niveau », sous-entendant que c'est le logiciel qu'il faudrait modifier en cas d'attaque quantique et pas le protocole lui-mĂȘme. ↩
  3. À Prague en 2025, il prĂ©disait par exemple que le prix unitaire du bitcoin serait de « 21 millions de dollars dans 21 ans ». ↩
  4. Dans la piĂšce d'Eschyle, PromĂ©thĂ©e enchaĂźnĂ©, la titan Ă©numĂšre les bienfaits qu'il a apportĂ© aux mortels : la charpente, l'astrologie, la mathĂ©matique, l'Ă©criture, la domestication, le char Ă  deux roues, la navigation maritime, la mĂ©decine, la divination, la mĂ©tallurgie. Il conclut cette liste en disant : « En un mot, tous les arts, chez les humains, sont dus Ă  PromĂ©thĂ©e. » (vv. 505–506) Son chĂątiment est dĂ©crit par le dieu HĂ©phaĂŻstos qui, mandatĂ© par Zeus, se charge d'exĂ©cuter la peine : « Fils trop entreprenant de la sage ThĂ©mis, malgrĂ© moi, malgrĂ© toi, je vais t'attacher, avec des chaĂźnes d'airain que rien ne pourra briser, sur ce mont inhabitĂ©, oĂč tu n'entendras la voix, ni ne verras le visage d'aucun mortel ; oĂč, brĂ»lĂ© lentement par les rayons ardents du soleil, ton corps brunira. LĂ , toujours trop tard Ă  ton grĂ©, la nuit parsemĂ©e d'Ă©toiles obscurcira le jour, et trop tard le soleil sĂ©chera la rosĂ©e du matin ; car la douleur du mal prĂ©sent t'accablera sans cesse, et ton libĂ©rateur n'est pas nĂ©. » (vv. 18–27) Traduction de François-Jean-Gabriel de La Porte du Theil. ↩
  5. Dans la nouvelle Anthem : Hymne (1938), qui se dĂ©roule dans un monde futuriste oĂč l'individualitĂ© a disparu pour laisser la place au groupe et oĂč les gens n'ont plus de nom distinctif, le hĂ©ros (immatriculĂ© « ÉgalitĂ© 7-2521 ») finit par prendre le nom « PromĂ©thĂ©e ». ↩
  6. L'Atlas Society est une organisation Ă  but non lucratif, qui promeut la philosophie d'Ayn Rand aux États-Unis. ↩
  7. Les Enfants de Mathusalem (1941), qui dĂ©peint des personnages ayant acquis une longĂ©vitĂ© par l'eugĂ©nisme et qui sont persĂ©cutĂ©s pour cette raison, constitue en quelque sorte une apologie du transhumanisme par exemple. ↩
  8. En anglais : There Ain't No Such Thing As A Free Lunch (TANSTAAFL). ↩
  9. Dans l'entrevue citĂ©e, Saylor dit clairement qu'« il n'existe pas de monnaie numĂ©rique » hormis le bitcoin et que le dollar et l'euro « forment du crĂ©dit et [
] ne sont pas adossĂ©s Ă  de l'Ă©nergie ». Pourtant, la monnaie numĂ©rique Ă©mise par les banques centrales et dĂ©tenue en rĂ©serve par les banques commerciales constitue bel et bien de la monnaie de base strictement numĂ©rique, n'Ă©tant pas basĂ©e sur une relation de crĂ©dit. Le systĂšme des taux directeurs tente de reproduire le mĂ©canisme en imposant des « taux d'intĂ©rĂȘt » sur la monnaie nouvellement produite, mais il s'agit d'un dispositif de rĂ©gulation de la crĂ©ation monĂ©taire, pas d'une crĂ©ance quelconque. ↩
  10. Cette vision rappelle un peu l'argumentaire dĂ©veloppĂ© par Pierre Noizat dans son ouvrage L'Énergie, face cachĂ©e de la monnaie, publiĂ© chez Konsensus en 2024. ↩
  11. L'hypothĂšse de la Reine rouge tire son nom d'un Ă©pisode du deuxiĂšme volet d'Alice au pays des merveilles, dans lequel Alice et le personnage de la Reine rouge se mettent Ă  faire la course, et oĂč Alice remarque que les objets qui les entourent ne bougent pas. La Reine rouge lui explique alors que la physique du Pays du miroir n'est pas la mĂȘme : « Ici, vois-tu, on est obligĂ© de courir tant qu'on peut pour rester au mĂȘme endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! » (Lewis Carroll, De l'autre cĂŽtĂ© du miroir (1871), traduction libre) Cette derniĂšre citation a trĂšs judicieusement Ă©tĂ© incorporĂ©e par Anil Patel dans son anthologie des dires de Saylor. ↩
  12. La confidentialitĂ©, dĂ©crite dans la section 10 du livre blanc, est indissociable d'une conservation personnelle sereine. La liaison d'une adresse Ă  l'identitĂ© de son propriĂ©taire facilite non seulement l'application des rĂšglementations et la perception des taxes par l'État, mais aussi le vol par les criminels communs, comme la vague de sĂ©questrations de 2025–2026 en France l'a amplement dĂ©montrĂ©. ↩
  13. Ce tweet est longtemps restĂ© Ă©pinglĂ© sur son profil, jusqu'Ă  ĂȘtre remplacĂ© en avril 2026. ↩
  14. « Je sĂšmerai devant toi ma terreur, je jetterai la confusion chez tous les peuples oĂč tu pĂ©nĂ©treras, et je ferai dĂ©taler tous tes ennemis. J'enverrai devant toi des frelons qui chasseront les Hivvites, les CananĂ©ens et les Hittites devant toi. » — Ex 23:27–28. On peut aussi penser Ă  l'infestation des moustiques, Ă  l'envahissement par les taons ou aux nuĂ©es de sauterelles qui font partie des 10 plaies d'Égypte. ↩
  15. La formule a aussi Ă©tĂ© utilisĂ©e comme titre d'un livre Ă©crit par la podcasteuse Natalie Brunell en 2025. ↩
  16. « MĂ©fiez-vous des faux prophĂštes, qui viennent Ă  vous dĂ©guisĂ©s en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces. C'est Ă  leurs fruits que vous les reconnaĂźtrez. Cueille-t-on des raisins sur des Ă©pines ? Ou des figues sur des chardons ? » — Mt 7:15–16. ↩
  17. Sans ĂȘtre favorable Ă  Silk Road, Gavin Andresen a dĂ©fendu l'utilisation anonyme de Bitcoin. En juin 2011, Ă  la suite de l'intervention du sĂ©nateur Chuck Schumer accusant la cryptomonnaie de faciliter le blanchiment d'argent et le trafic de drogue, il Ă©crivait sur son blog : « Personne ne peut contrĂŽler ce qui est achetĂ© avec les bitcoins, tout comme ma banque locale ne peut contrĂŽler ce que je fais des espĂšces que je retire du distributeur de billets. » Cette attitude diffĂšre d'une part de la dĂ©marche anarchiste d'un Amir Taaki, qui dĂ©fendait bec et ongles l'usage de Bitcoin par WikiLeaks et par Silk Road, et d'autre part de la posture collaborationniste d'un Jeff Garzik, qui expliquait qu'il Ă©tait « tout Ă  fait stupide de tenter d'effectuer des transactions illicites importantes avec des bitcoins ». ↩
☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

Tether, le cheval de Troie de l’asservissement financier

By: Ludovic Lars —

L'arrivĂ©e au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025 a marquĂ© un tournant majeur dans l'histoire amĂ©ricaine. AprĂšs avoir connu une persĂ©cution judiciaire et une tentative d'attentat, ce dernier s'est prĂ©sentĂ© comme une force inarrĂȘtable. Et bien qu'il ait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© prĂ©sident des États-Unis entre 2017 et 2021, il est indĂ©niable que son second mandat a dĂ©jĂ  une toute autre saveur : il n'est plus le mĂȘme Trump qu'en 2017, ses aspirations ont changĂ©.

On observe en particulier que son positionnement sur Bitcoin s'est inversé, passant de l'opposition butée à l'approbation enthousiaste. Courant 2019, à l'occasion de l'annonce du projet privé de monnaie numérique Libra par Facebook, il déclarait en effet qu'il n'était pas « un fervent partisan du bitcoin et des autres cryptomonnaies », qui pour lui n'étaient « pas des monnaies », dont la valeur était « trÚs volatile et basée sur du vent » et qui facilitaient « le trafic de drogues et d'autres activités illégales ». En revanche, cinq ans plus tard, à la conférence de Nashville sur Bitcoin de juillet 2024, il promettait au public qu'il serait « le président pro-innovation et pro-bitcoin dont l'Amérique a besoin » et qu'il formerait une « réserve nationale stratégique de bitcoins » avec les fonds saisis par les agences fédérales.

Comment expliquer ce revirement ? On pourrait l'attribuer au « comportement erratique » du président, une caractéristique réguliÚrement mise en avant par ses détracteurs. Mais ce changement d'opinion peut aussi s'expliquer par un élément demeuré constant chez lui : son attachement au dollar et au rÎle international du billet vert. La chose qui a évolué est qu'il voit désormais le secteur cryptoéconomique (la « crypto » comme il aime le dire) comme un moyen de soutenir la suprématie de la monnaie américaine, notamment par le biais des stablecoins indexés sur le dollar.

Les stablecoins sont des monnaies numĂ©riques adossĂ©es Ă  une monnaie peu volatile, dont le transfert se fait sur des chaines blocs dĂ©centralisĂ©es comme Bitcoin ou Ethereum. Le plus emblĂ©matique de ces stablecoins — le plus ancien et le plus important — est le Tether USD (ou USDT), qui est gĂ©rĂ© par la sociĂ©tĂ© Tether Ltd. et qui se base, comme son nom l'indique, sur le dollar amĂ©ricain. LancĂ© en 2014 sur la chaine de Bitcoin, il a connu une croissance phĂ©nomĂ©nale pour reprĂ©senter aujourd'hui plus de 185 milliards de dollars. Depuis 2025, il est devenu un Ă©lĂ©ment non nĂ©gligeable de la politique Ă©trangĂšre de l'actuelle administration fĂ©dĂ©rale amĂ©ricaine, aux cĂŽtĂ©s d'autres stablecoins comme l'USDC.

Cette intégration institutionnelle des stablecoins s'inscrit en opposition totale avec la philosophie de la cryptomonnaie. Bitcoin s'est, on le rappelle, construit comme une monnaie résistante à la censure et déflationniste, et le stablecoin de Tether est l'antithÚse de cette proposition : l'entreprise peut geler les comptes à volonté, et la monnaie est soumise à la dépréciation du dollar. En raison de son implication dans le destin de la cryptomonnaie, on peut qualifier Tether de cheval de Troie de l'asservissement financier : un cadeau empoisonné, dont on perçoit les avantages, mais qui nous mÚne à une défaite cuisante. C'est la thÚse que nous allons défendre dans cet article.

Le rÎle précurseur de Paypal

Avant d'aborder le sujet des stablecoins proprement dit, il convient d'Ă©voquer le cas de PayPal, qui constitue en quelque sorte leur prĂ©curseur. PayPal est un service de paiement qui a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© par l'entreprise Confinity Inc. Ă  la fin des annĂ©es 90. Il permettait d'effectuer des paiements faciles et sans frais entre adresses de courrier Ă©lectronique, et se destinait Ă  l'envoi de paiements simples entre particuliers (pay pal signifie littĂ©ralement « payer copain »). Construit en surcouche du systĂšme bancaire, le service se rĂ©munĂ©rait grĂące Ă  l'argent de ses utilisateurs, qui Ă©tait placĂ© Ă  intĂ©rĂȘts.

Confinity Inc. a Ă©tĂ© fondĂ©e en 1998 par Peter Thiel, diplĂŽmĂ© de philosophie Ă  l'universitĂ© Stanford, et Max Levchin, un informaticien juif ukrainien ayant Ă©migrĂ© aux États-Unis Ă  la suite de la chute de l'URSS. En tant que PDG, Peter Thiel assumait le rĂŽle d'idĂ©ologue de l'entreprise. Il se dĂ©crivait alors comme libertarien, conservateur et girardien1. Pour lui, PayPal Ă©tait un moyen de libĂ©ration, qui devait notamment permettre aux gens souffrant de l'hyperinflation dans des pays comme la Russie ou la Serbie de bĂ©nĂ©ficier des avantages apportĂ©s par une monnaie stable, et en particulier le dollar. En 1999, il expliquait ainsi Ă  son Ă©quipe :

« La plupart des gens ordinaires n'ont jamais l'occasion d'ouvrir un compte Ă  l'Ă©tranger ou de mettre la main sur plus de quelques billets d'une monnaie stable comme le dollar amĂ©ricain. Un jour, PayPal sera en mesure de changer cette situation. À l'avenir, lorsque notre service sera disponible en dehors des États-Unis et que la pĂ©nĂ©tration d'Internet continuera Ă  s'Ă©tendre Ă  tous les niveaux Ă©conomiques, PayPal permettra aux citoyens du monde entier d'exercer un contrĂŽle plus direct sur leurs monnaies qu'ils ne l'ont jamais fait auparavant2. »

Cette idée de remplacer les monnaies étrangÚres par le dollar pour mettre fin aux hyperinflations se retrouvait dans son discours donné à Oakland en Californie pour l'Independent Institute en octobre 1999. Il a par la suite confirmé (voire enjolivé) cette vision initiale, en déclarant en 2009 que « l'idée qui a présidé à la fondation de PayPal était la création d'une nouvelle monnaie mondiale, libre de toute dilution et de tout contrÎle étatique ».

Peter Thiel en 1999 (Youtube)

Toutefois, tout ne s'est pas passĂ© comme prĂ©vu. En l'an 2000, en raison de problĂšmes de financement, Confinity a dĂ» fusionner avec la sociĂ©tĂ© X.com d'Elon Musk pour former PayPal Inc. Puis, au fil des annĂ©es, l'entreprise s'est conformĂ©e Ă  des contraintes rĂšglementaires de plus en plus drastiques, y compris en dehors des États-Unis, ce qui a Ă©branlĂ© l'effet libĂ©rateur escomptĂ©. Elle procĂšde ainsi rĂ©guliĂšrement Ă  des gels de compte arbitraires, comme celui de WikiLeaks en 2010.

Le destin de Peter Thiel lui-mĂȘme est aussi intĂ©ressant, car le visionnaire de PayPal a Ă©voluĂ© et s'est depuis impliquĂ© dans l'appareil politique amĂ©ricain. En 2004, il a cofondĂ© la sociĂ©tĂ© de surveillance informatique Palantir Technologies, dont les logiciels sont utilisĂ©s (entre autres) par les services de renseignement, comme la NSA aux États-Unis, le GCHQ au Royaume-Uni ou la DGSI en France. Il a aussi largement soutenu la carriĂšre politique de J. D. Vance, l'actuel vice-prĂ©sident des États-Unis, en le prĂ©sentant Ă  Donald Trump en 2021 et en finançant sa campagne pour les Ă©lections sĂ©natoriales de 2022.

Peter Thiel est Ă©galement liĂ© Ă  David Sacks, entrepreneur sud-africain ayant aussi Ă©tudiĂ© Ă  Stanford, avec qui il a publiĂ© l'ouvrage The Diversity Myth en 1995, pour dĂ©noncer l'effet nĂ©faste du politiquement correct et du multiculturalisme sur les campus universitaires amĂ©ricains. David Sacks l'a accompagnĂ© dans l'aventure Confinity, oĂč il travaillait sur le marketing pour le produit PayPal, et il est devenu le directeur de l'exploitation aprĂšs la fusion. AprĂšs avoir rĂ©alisĂ© un certain nombre d'investissements fructueux dans la Silicon Valley, il s'est aussi impliquĂ© en politique, et il a fini par ĂȘtre nommĂ© « czar » chargĂ© de la cryptomonnaie et de l'intelligence artificielle auprĂšs de la Maison-Blanche en janvier 2025.

Les deux hommes font partie de la « mafia PayPal », surnom donné au groupe informel des anciens fondateurs ou employés de la société qui ont depuis fondé et développé des entreprises technologiques de la Silicon Valley.

Photographie de la « mafia PayPal » prise au Tosca Café à San Francisco en octobre 2007 (Robyn Twomey pour Fortune). Peter Thiel et Max Levchin y apparaissent au premier plan ; David Sacks est derriÚre Thiel sur sa gauche.

L'émergence des stablecoins

PayPal a ainsi échoué à devenir un moyen de libération financiÚre et s'est simplement transformé en un service de paiement classique. Toutefois, avec l'émergence de Bitcoin en 2010, un vent d'innovation a soufflé sur le secteur financier. L'absence de besoin d'autorisation permettait à n'importe qui de lancer un service sans se soucier de la rÚglementation en premier lieu. Et les stablecoins ont fait partie des premiers projets à se manifester.

Comme nous l'avons expliqué en introduction les stablecoins (ou « cryptomonnaies stables ») sont des jetons numériques arrimés à une monnaie peu volatile, le plus souvent au dollar américain. Ils sont transférés par le biais d'un ou de plusieurs systÚmes cryptoéconomiques décentralisés comme Bitcoin, Ethereum ou Solana. Leur premier avantage est de permettre à l'utilisateur d'échapper à la volatilité propre aux cryptomonnaies, de maniÚre simple et directe.

Le concept de stablecoin est apparu vers 2011–2012 avec le mouvement « Bitcoin 2.0 », une mouvance qui visait Ă  amĂ©liorer Bitcoin en lui adjoignant des fonctionnalitĂ©s supplĂ©mentaires. C'est de ce mouvement qu'ont Ă©mergĂ© les diffĂ©rents modĂšles de piĂšces colorĂ©es (ChromaWay, Open Assets, Colored Coins), les mĂ©taprotocoles Mastercoin et Counterparty, et les systĂšmes cryptoĂ©conomiques externes Ă  Bitcoin comme Bitshares, NXT et Ethereum.

L'idée du stablecoin a en particulier germé au sein du projet Mastercoin (qui serait rebaptisé Omni en 2015). Il s'agissait d'un systÚme bùti en surcouche de Bitcoin, sur lequel les utilisateurs pouvaient émettre leurs propres jetons, appelés user currencies, grùce à des commandes inscrites sur la chaine de Bitcoin et interprétées par un logiciel spécifique. Mastercoin a été imaginé en janvier 2012 par J. R. Willett, un développeur américain de 32 ans travaillant pour un fabricant d'équipements aéronautiques. On lui attribue également l'invention du concept de stablecoin, qu'il a formalisé dans le livre blanc de son projet, intitulé « The Second Bitcoin White Paper », en ces termes :

« Il est possible de concevoir des outils permettant aux utilisateurs finaux de créer des monnaies ayant une valeur stable, indexée sur une monnaie externe ou une marchandise extérieure. De cette maniÚre, les utilisateurs de ces monnaies peuvent posséder une monnaie virtuelle stabilisée, rattachée au dollar américain, à l'euro, à l'once d'or, au baril de pétrole, etc. »

User currencies présentées sur Mastercoin.org en septembre 2013

Le systÚme Mastercoin a été lancé au cours de l'été 2013, à la suite d'une ICO d'un mois, qui a recueilli 5 120 BTC soit un demi-million de dollars à l'époque ! Le montant obtenu (tout à fait inattendu) a motivé la création d'une organisation spéciale, la Fondation Mastercoin, pour que la gestion de l'argent puisse se faire. Les membres fondateurs étaient des investisseurs. On y trouvait notamment Brock Pierce, ancien enfant acteur pour Disney (Les Petits champions, Président junior), qui était devenu investisseur prolifique dans le jeu vidéo puis dans la cryptomonnaie.

Brock Pierce en 2013, interrogé lors de la UInvest Crowdfunding Conference (Youtube)

Il a fallu attendre 2014 pour que les stablecoins deviennent réalité. Les premiers jetons de ce type ont été les stablecoins « décentralisés » non collatéralisés, dont la valeur dépendait d'un systÚme de compensation algorithmique. Ils ont été émis sur des chaines de blocs alternatives : tel était le cas du bitUSD lancé sur BitShares en août 2014, et de l'USNBT déployé sur NuBits en septembre. Ces modÚles avaient leur utilité, mais ils étaient sujets à une forte instabilité, si bien que les gens ont préféré se tourner vers les stablecoins centralisés, comme le Tether USD (ayant pour sigle boursier USDT).

Le lancement de Tether

Le projet Tether (de l'anglais to tether signifiant « attacher ») a été annoncé le 8 juillet 2014 sous le nom de Realcoin : il s'agissait d'émettre des jetons stables par rapport au dollar sur le protocole Mastercoin. L'entreprise gérant le projet a été cofondée par trois personnes : Brock Pierce, dont on a déjà parlé ; Reeve Collins, entrepreneur dans le secteur de la publicité ; et Craig Sellars, développeur de logiciel qui occupait depuis février le poste de directeur technique de la Fondation Mastercoin. Le but affiché de Realcoin était d'« apporter les avantages de Bitcoin au dollar américain », en passant par le réseau Bitcoin pour effectuer des transactions à faible coût sans recourir à un tiers, et de constituer une « alternative non volatile » à la cryptomonnaie de Satoshi, dont la valeur était trÚs fluctante.

Capture du site de Realcoin en juillet 2014 (Coindesk)

La promesse de Realcoin, c'était que son stablecoin garde une valeur proche du dollar américain en étant garanti par des « réserves en dollars, toutes détenues dans des placements prudents », et auditées par une entité indépendante. En pratique, la convertibilité est assurée à parité par l'entreprise. Si le prix du stablecoin baisse, on peut en acheter sur le marché et céder cette monnaie pour un profit ; si son prix augmente, on peut s'en procurer auprÚs de la société et la vendre sur le marché pour un profit. La stabilité vis-à-vis du dollar est ainsi maintenue, pour autant que l'entreprise ne s'amuse pas à utiliser les dollars reçus pour investir dans des actifs risqués.

Les premiers jetons ont Ă©tĂ© Ă©mis sur Mastercoin le 6 octobre 2014, lançant ce qui deviendrait un rĂ©el phĂ©nomĂšne Ă  l'Ă©chelle mondiale. Le projet Realcoin a rapidement Ă©tĂ© renommĂ© Tether en novembre 2014, afin d'Ă©viter d'ĂȘtre associĂ© aux cryptomonnaies alternatives utilisant le suffixe « coin » comme Litecoin, Dogecoin ou Feathercoin. De plus, le nom « RealCoin » Ă©tait dĂ©jĂ  utilisĂ© par un altcoin alors inactif.

Logo de Tether en 2015 (Tether.to)

La relĂšve de Bitfinex

En novembre 2014, Tether a annoncé avoir conclu un partenariat avec la plateforme de trading sur marge Bitfinex. Cette derniÚre avait été fondée en octobre 2012 par un technicien informatique français du nom de Raphaël Nicolle, qui avait été vite rejoint par Giancarlo Devasini, un chirurgien esthétique italien reconverti en vendeur d'électronique, et Jean-Louis Van Der Velde, un entrepreneur néerlandais expatrié en Asie de l'Est.

Le projet Tether a dÚs le départ été étroitement lié à Bitfinex. D'aprÚs Philip Potter, directeur de la stratégie de Bitfinex, l'équipe était en effet en relation avec les membres de la Fondation Mastercoin au cours de l'année 2014 pour mettre au point le stablecoin. De plus, bien que les deux structures aient été présentées comme distinctes, les gens impliqués dans Bitfinex l'étaient aussi (plus ou moins secrÚtement) dans Tether. Comme l'ont révélé les Paradise Papers en 2017, la société Tether Holdings Ltd. a été enregistrée dans les ßles Vierges britanniques en septembre 2014 par Giancarlo Devasini et Philip Potter. On peut aussi citer le cas de Stuart Hoegner, qui a longtemps été conseiller pour les deux entreprises.

L'équipe de direction de Bitfinex en 2018 (Bitfinex.com)

Cette connivence a aidé Tether à se lancer sur le marché. Le 15 janvier 2015, L'USDT a été ajouté sur Bitfinex en tant que méthode de dépÎt et de retrait en dollars. Cette intégration a permis de garantir la convertibilité d'un point de vue pratique : l'utilisateur moyen pouvait ainsi envoyer de l'USDT sur Bitfinex, obtenir le montant équivalent en dollars, et les retirer par un autre moyen.

Peu à peu, les fondateurs officiels de Tether se sont retirés du projet (l'implication de Brock Pierce ayant cessé en 20153) et Bitfinex a pris le relai. En 2018, la société Tether Holdings Ltd. était ainsi contrÎlée à 86 % par quatre individus, tous impliqués dans la plateforme de change : Giancarlo Devasini (43 %), Jean-Louis van der Velde (15 %), Stuart Hoegner (15 %) et Christopher Harborne (12 %).

Les plateformes de change et la bulle de 2017

Le jeton de Tether constituait une aubaine pour les plateformes de change et leurs utilisateurs. D'une part, les plateformes avaient du mal Ă  se bancariser, et voyaient dans l'USDT un mode de dĂ©pĂŽt et de retrait fiable en dollars (Liberty Reserve Ă©tait fermĂ©e depuis mai 2013). D'autre part, Tether permettait aux utilisateurs de ne pas rĂ©aliser une cession contre une monnaie Ă©tatique, et par consĂ©quent de ne pas avoir Ă  payer la taxe sur les plus-values immĂ©diatement (cette Ă©chappatoire a Ă©tĂ© abrogĂ©e en 2018 aux États-Unis).

L'intĂ©gration aux principales plateformes de l'Ă©cosystĂšme s'est dĂ©roulĂ©e entre 2015 et 2017. La place de marchĂ© Poloniex (trĂšs populaire Ă  cette Ă©poque-lĂ ) a ajoutĂ© l'USDT Ă  son offre en fĂ©vrier 2015. La cotation au comptant créée a permis au jeton d'apparaitre sur CoinMarketCap le mĂȘme jour. Dans les deux annĂ©es qui ont suivi, la plupart des plateformes ont Ă©galement intĂ©grĂ© le stablecoin : ShapeShift en avril 2015, Cryptsy en mai, Bittrex en dĂ©cembre, Kraken en mars 2017 et la toute nouvelle Binance en aoĂ»t 2017.

En 2017, avec le marchĂ© haussier du prix du bitcoin, le phĂ©nomĂšne a commencĂ© Ă  prendre de l'ampleur. Le nombre d'USDT Ă©mis est passĂ© de 7 millions Ă  la fin de l'annĂ©e 2016 Ă  55 millions en mars 2017, puis Ă  445 millions en septembre. À la fin de l'annĂ©e, il y avait plus d'un milliard d'USDT en circulation !

Cette croissance du Tether USD ne s'est pas faite sans remontrances, dont certaines sont provenues d'un internaute se faisant appeler Bitfinex'ed, qui s'est spĂ©cialisĂ© dans la rĂ©vĂ©lation des manƓuvres parfois douteuses de Bitfinex et de Tether. Des doutes ont ainsi planĂ© sur le fait que la sociĂ©tĂ© Tether Ltd. conservait bien tout en rĂ©serve et n'en profitait pas pour faire des investissements risquĂ©s. On a suspectĂ© la sociĂ©tĂ© d'acheter du bitcoin en masse pour faire monter son prix et nourrir l'enthousiasme spĂ©culatif, de façon Ă  accroitre la demande pour les USDT sur les plateformes de change et Ă  acheter plus de BTC. On a aussi questionnĂ© la relation incestueuse qu'entretenait Tether avec Bitfinex, qui venait de subir un piratage catastrophique (120 000 bitcoins volĂ©s soit environ 70 millions de dollars) et qui rencontrait des problĂšmes de bancarisation.

Ces soupçons sont devenus réalité en 2021 lorsque la société a été condamnée à payer une amende de 41 millions de dollars par la CFTC, pour n'avoir détenu « des réserves fiduciaires suffisantes pour la garantie des jetons USDT en circulation que pendant 27,6 % du temps sur une période de référence de 26 mois comprise entre 2016 et 2018 ». Cependant, Tether a fini par se mettre en rÚgle en 2019, et elle a depuis adopté une stratégie de transparence, en publiant un bilan détaillé de ses avoirs à la fin de chaque trimestre.

La finance décentralisée

À partir de la fin de l'annĂ©e 2017, le Tether USD a commencĂ© Ă  ĂȘtre Ă©mis sur d'autres chaines de blocs, qui se prĂ©sentaient comme des plateformes dĂ©diĂ©es aux contrats autonomes. Le systĂšme Ethereum, qui venait de connaitre le succĂšs grĂące Ă  la « folie des ICO », a ainsi accueilli une premiĂšre Ă©mission d'USDT en novembre 2017. D'autres ont suivi : Tron en 2019, puis Solana et Avalanche en 2021.

Mais le phĂ©nomĂšne ne s'est pas arrĂȘtĂ© lĂ , et des concurrents Ă  Tether sont apparus. Le principal, l'USDC, a Ă©tĂ© lancĂ© en 2018 par la sociĂ©tĂ© Circle, et il est aujourd'hui 2,3 moins gros que l'USDT. On peut Ă©galement citer le dai, stablecoin collatĂ©ralisĂ© supposĂ©ment dĂ©centralisĂ©, qui a Ă©tĂ© lancĂ© en dĂ©cembre 2017, renommĂ© USDS en 2024, et qui est aujourd'hui garanti pour moitiĂ© par de l'USDC.

Cette construction a posĂ© les bases de la « finance dĂ©centralisĂ©e » (ou DeFi), qui se proposait de reproduire les outils du systĂšme financier traditionnel (comme le prĂȘt sur gages, l'Ă©change boursier ou les produits dĂ©rivĂ©s) de maniĂšre numĂ©rique, dĂ©centralisĂ©e, ouverte et transparente. Cette tendance a connu une grande popularitĂ© pendant l'Ă©tĂ© 2020, Ă  tel point que ce dernier a pris le surnom de « DeFi Summer ».

La vague de la finance dĂ©centralisĂ©e a largement fait les affaires de Tether, qui voyait son stablecoin ĂȘtre utilisĂ© au sein de protocoles divers en tant que garantie ou de moyen d'Ă©change. Le nombre d'USDT en circulation est ainsi passĂ© de 4,3 milliards en avril 2020 Ă  83 milliards en avril 2022, soit une multiplication par 19 en deux ans. La finance dĂ©centralisĂ©e a Ă©galement Ă©largi le modĂšle Ă©conomique des stablecoins : pour l'utilisation des protocoles de DeFi, la dĂ©tention de stablecoins devait se faire en propre, plutĂŽt que par le biais de plateformes de change centralisĂ©es. L'activitĂ© directe de ces jetons sur les chaines de blocs (jusqu'alors quasi inexistante) a ainsi connu une croissance prodigieuse : le volume mensuel d'USDT transfĂ©rĂ©s a ainsi dĂ©passĂ© les 600 milliards de dollars en avril 2021.

Évolution du volume on-chain mensuel de l'USDT (source : Paolo Ardoino)

Le dollar numérique pour le monde en développement

Un autre cas d'utilisation s'est dĂ©veloppĂ© durant la mĂȘme pĂ©riode : l'utilisation de Tether dans les pays en dĂ©veloppement, que ce soit en AmĂ©rique latine, en Asie du Sud-Est, au Proche-Orient ou en Afrique. Les habitants de certaines rĂ©gions du monde, et l'AmĂ©rique latine en particulier, utilisent souvent le dollar, de maniĂšre formelle ou informelle, en raison de sa volatilitĂ© rĂ©duite et de son acceptation mondiale. Dans les pays oĂč le taux d'inflation est Ă©levĂ©, les gens recherchent en effet une rĂ©serve de valeur fiable Ă  court terme, qui ne soit pas sujette Ă  des cycles spĂ©culatifs comme le bitcoin. Cela s'est vu en Argentine lorsque, dans les annĂ©es 2010, la forte inflation du peso couplĂ© Ă  un contrĂŽle des changes strict a provoquĂ© l'apparition d'une unitĂ© de compte parallĂšle appelĂ©e le « blue dollar », suivant le taux de change du marchĂ© noir, plus Ă©levĂ© que le taux de change officiel.

Au fur et Ă  mesure des annĂ©es, l'utilisation de l'USDT et des stablecoins dans ces pays s'est popularisĂ©e, notamment par le biais de solutions de transfert Ă  frais faibles, comme la blockchain Tron, la surcouche Polygon ou le systĂšme de transfert interne de Binance. On a ainsi pu voir Tether et les stablecoins ĂȘtre adoptĂ©s localement dans des pays variĂ©s comme l'Argentine, le BrĂ©sil, la Colombie, le Venezuela, la Bolivie, le Liban, la Turquie, le NigĂ©ria, les Philippines ou le Vietnam. Cette adoption se traduit en particulier par une demande forte sur les plateformes de change, oĂč le change entre les monnaies nationales et les stablecoins est beaucoup plus Ă©levĂ©.

Part du volume sur les plateformes en change en AmĂ©rique latine en 2023–2024 (source : Chainalysis)

À partir de 2022, la communication de Tether s'est davantage axĂ©e sur ce cas d'utilisation, pour mettre en avant son cĂŽtĂ© humanitaire. La sociĂ©tĂ© se prĂ©sente comme une bienfaitrice qui vient rĂ©soudre les problĂšmes que les gens rencontrent avec leurs systĂšmes monĂ©taires locaux. Tether rappelle ainsi rĂ©guliĂšrement que l'une de ses missions est d'apporter l'« inclusion financiĂšre » aux populations qui n'ont pas nĂ©cessairement accĂšs aux solutions occidentales. À cette fin symbolique, Tether a dĂ©placĂ© son siĂšge social au Salvador en janvier 2025.

Ce changement de communication coĂŻncide avec l'Ă©mergence de Paolo Ardoino Ă  la tĂȘte de la sociĂ©tĂ©. Paolo Ardoino est un programmeur et entrepreneur italien, qui se spĂ©cialisait Ă  l'origine dans la cybersĂ©curitĂ© et dans la fintech. Il a rejoint Bitfinex en tant que dĂ©veloppeur en 2014 et il en est devenu le directeur technique en 2016 (position qu'il occupait toujours en 2025). En parallĂšle, il a Ă©tĂ© nommĂ© directeur technique de Tether Ltd. en 2017. En 2023, Paolo Ardoino a commencĂ© Ă  s'exprimer au nom de l'entreprise, et il a finalement accĂ©dĂ© au poste de PDG en dĂ©cembre de la mĂȘme annĂ©e, succĂ©dant Ă  Jean-Louis Van Der Velde. Il a ainsi accompagnĂ© la troisiĂšme phase de la croissance de Tether qui s'est produite entre 2023 et aujourd'hui.

Le succĂšs de Tether

Ces diffĂ©rentes utilisations de l'USDT (plateformes de change, finance dĂ©centralisĂ©e, rĂ©serve de valeur dans les pays en dĂ©veloppement) se sont rĂ©vĂ©lĂ©es extrĂȘmement lucratives pour Tether. AprĂšs une annĂ©e 2022 difficile — lors de laquelle le prix des cryptomonnaies a fortement baissĂ©, ce qui a entrainĂ© des conversions en dollars, notamment Ă  la suite de l'effondrement du stablecoin algorithmique TerraUSD en mai — la quantitĂ© d'USDT en circulation a continuĂ© Ă  croitre, en doublant en l'espace de 3 ans. Elle est ainsi passĂ© de 83 milliards en avril 2022 Ă  174 milliards en septembre 2025.

Évolution du nombre d'USDT en circulation (source : Paolo Ardoino)

Ce succĂšs s'est rĂ©vĂ©lĂ© particuliĂšrement lucratif pour Tether, qui tire ses bĂ©nĂ©fices de ses placements : tout dĂ©pĂŽt est ainsi placĂ© sur un produit financier qui lui rapporte un intĂ©rĂȘt. Par exemple, les bons du TrĂ©sor Ă  Ă©chĂ©ance courte (la principale garantie derriĂšre l'USDT aujourd'hui) rapportent aujourd'hui 3,8 % par an, ce qui reprĂ©sente une coquette somme si le montant placĂ© s'Ă©lĂšve Ă  plusieurs dizaines de milliards de dollars (6,6 milliards d'intĂ©rĂȘts pour 174 milliards de principal). L'entreprise a relativement peu de charges (200 employĂ©s environ), si bien que ses bĂ©nĂ©fices approchent de son chiffre d'affaires. Entre octobre 2024 et septembre 2025, la sociĂ©tĂ© a ainsi gĂ©nĂ©rĂ© un bĂ©nĂ©fice net de plus de 10 milliards de dollars ! Par comparaison, le rĂ©sultat net de Blackrock ont Ă©tĂ© de 6,3 milliards de dollars en 2024.

Il semble inutile de préciser que les quelques personnes impliquées dans l'entreprise en ont profité grassement. Les quelques associés impliqués dans la société sont ainsi devenus milliardaires. C'est en particulier le cas de Giancarlo Devasini, dont la fortune est estimée à 22,4 milliards de dollars par Forbes, qui a été sacré l'« homme le plus riche du Tessin » en 2024. Paolo Ardoino possÚderait lui un patrimoine d'environ 9,5 milliards de dollars.

Cependant, la rĂ©ussite de Tether n'est pas seulement attribuable Ă  des objectifs qui seraient purement altruistes ; elle cache aussi des intĂ©rĂȘts autrement plus cyniques, relevant de l'impĂ©rialisme amĂ©ricain.

Un outil de l'impérialisme américain

Les États-Unis d’AmĂ©rique se sont construits sur un modĂšle expansionniste dĂšs leur crĂ©ation. AprĂšs avoir colonisĂ© un vaste territoire continental lors de la « ConquĂȘte de l'Ouest », ils ont commencĂ© Ă  exercer une influence de plus en plus grande Ă  l'Ă©tranger, en intervenant militairement si le besoin se faisait ressentir. En particulier, ils ont revendiquĂ© une domination croissante sur les AmĂ©riques (qu'ils appellent l'« hĂ©misphĂšre occidental »), conformĂ©ment au corollaire Roosevelt de la doctrine Monroe, formulĂ© par Theodore Roosevelt en 1904 et rappelĂ© dans la derniĂšre « stratĂ©gie de sĂ©curitĂ© nationale » publiĂ©e en dĂ©cembre 2025. Leur implication dans la PremiĂšre et surtout dans la Seconde Guerre mondiale leur a permis de former une vĂ©ritable armĂ©e permanente et d'accroitre leur influence militaire autour du monde, pour les mener Ă  leur situation d'aujourd'hui.

Cet impĂ©rialisme est aussi passĂ© par la monnaie. Le rĂŽle du dollar Ă  l'international est en effet dĂ©terminant pour financer l'État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain (grĂące au seigneuriage) et, ce qui est une caractĂ©ristique plus rĂ©cente, pour contrĂŽler les Ă©changes Ă©conomiques (censure). Les accords de Bretton Woods signĂ©s Ă  la fin de la Seconde Guerre mondiale ont par exemple constituĂ© une vassalisation monĂ©taire des États europĂ©ens aux États-Unis, un Ă©tat de fait constatĂ© en 1964 par ValĂ©ry Giscard d'Estaing et le gĂ©nĂ©ral de Gaulle (alors au pouvoir en France) qui dĂ©nonçaient le « privilĂšge exorbitant » du dollar. On peut aussi citer le rĂ©gime des pĂ©trodollars, instaurĂ© au dĂ©but des annĂ©es 70 par influence diplomatique, qui a obligĂ© les pays exportateurs de pĂ©trole du Moyen-Orient Ă  utiliser uniquement la monnaie amĂ©ricaine pour vendre leur production, assurant une demande certaine pour le billet vert.

Aujourd'hui, les stablecoins adossĂ©s au dollar forment une aubaine unique pour l'État fĂ©dĂ©ral. Alors que le rĂ©gime de pĂ©trodollars dĂ©cline et que le taux de change chute Ă  cause des droits de douane imposĂ©s par Donald Trump en dĂ©but d'annĂ©e4, il est devenu en effet vital pour les États-Unis de trouver d'autres moyens permettant de continuer Ă  financer leur train de vie, et les stablecoins en font partie. Tether en particulier est devenu l'un des principaux crĂ©anciers de l'État fĂ©dĂ©ral : depuis 2021, les rĂ©serves en instruments financiers sont conservĂ©es auprĂšs de la sociĂ©tĂ© de courtage Cantor Fitzgerald (dont le PDG et actionnaire majoritaire, Howard Lutnick, est devenu secrĂ©taire au commerce des États-Unis en 2025) et se composent principalement de bons du TrĂ©sor amĂ©ricain. En septembre 2025, les bons du TrĂ©sor reprĂ©sentaient 62 % des rĂ©serves totales de Tether Ltd., ce qui plaçait la sociĂ©tĂ© au niveau de la 17e position dans le classement des États dĂ©tenant de la dette amĂ©ricaine, au-dessus de la CorĂ©e du Sud.

En outre, Tether entretient des relations de plus en plus Ă©troites avec l'État fĂ©dĂ©ral, ce qui offre Ă  ce dernier une mainmise sur les opĂ©rations financiĂšres rĂ©alisĂ©es avec le stablecoin. En dĂ©cembre 2023, Paolo Ardoino dĂ©clarait ainsi que « Tether [aspirait] Ă  devenir un partenaire de classe mondiale pour les États-Unis, en continuant Ă  aider les forces de l'ordre et Ă  Ă©tendre l'hĂ©gĂ©monie du dollar Ă  l'Ă©chelle mondiale ». L'USDT constitue donc une arme de diffusion du dollar autour du monde, en Ă©tant transfĂ©rĂ© par le biais d'un systĂšme dĂ©centralisĂ©, qui Ă©chappe au contrĂŽle direct des États les plus faibles.

L'internĂ©tisation de la monnaie a pour effet d'accentuer la guerre monĂ©taire entre les États, car il devient plus aisĂ© de faire circuler sa monnaie sur un territoire Ă©tranger sans en contrĂŽler le cadre rĂšglementaire. C'est ce qui explique la rĂ©cente rĂ©action de l'oligarchie europĂ©enne, qui s'est largement opposĂ©e Ă  l'essor des stablecoins adossĂ©s au dollar. La lĂ©gislation de l'Union europĂ©enne a ainsi rĂ©cemment provoquĂ© un retrait de l'USDT des plateformes de change, Tether ayant refusĂ© de se conformer aux dispositions du rĂšglement MiCa entrĂ©es en vigueur en juin 2024, jugĂ©es trop restrictives. En parallĂšle, la BCE a repris le dĂ©veloppement de son euro numĂ©rique (MNBC), et un consortium composĂ© de dix banques europĂ©ennes a mis en chantier un nouveau projet de stablecoin adossĂ© Ă  l'euro.

De son cĂŽtĂ©, l'État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricaine a Ă©galement serrĂ© la vis : mĂȘme s'il veut pousser les stablecoins, il tient Ă  ce qu'ils ne soient pas arrimĂ©s Ă  une monnaie Ă©trangĂšre et qu'ils puissent ĂȘtre contrĂŽlĂ© sur son propre territoire. Le 18 juillet 2025, l'administration Trump a ainsi fait passer le GENIUS Act, qui a clarifiĂ© (et alourdi) la rĂšglementation autour des stablecoins. La loi, qui devrait rapidement entrer en vigueur, exige que les stablecoins circulant aux États-Unis soient adossĂ©s Ă  100 % par des actifs liquides liĂ©s au dollar amĂ©ricain, afin de « protĂ©ger les consommateurs » et de « gĂ©nĂ©rer une demande accrue pour la dette amĂ©ricaine et consolider le statut du dollar en tant que monnaie de rĂ©serve mondiale ». De plus, elle impose aux Ă©metteurs de stablecoins de « mettre en place des programmes efficaces de lutte contre le blanchiment d'argent et de conformitĂ© aux sanctions, comprenant les Ă©valuations des risques, la vĂ©rification des listes de sanctions et l'identification des clients ». Pour se conformer, Tether a annoncĂ© le lancement d'un nouveau jeton, l'USAT, qui suivra la lĂ©gislation amĂ©ricaine. La sociĂ©tĂ© a embauchĂ© Bo Hines, ancien conseiller sur les cryptomonnaies auprĂšs de la Maison-Blanche, pour gĂ©rer sa branche amĂ©ricaine.

Cette approbation officielle a provoquĂ© une nouvelle vague dans la crĂ©ation de stablecoins. On a ainsi vu PayPal Ă©mettre son propre stablecoin, le PYUSD, sur Ethereum en 2022. De mĂȘme, le service financier World Liberty Financial, cofondĂ© entre autres par les fils de Donald Trump (Eric, Donald Jr. et Barron), a lancĂ© un jeton de ce type appelĂ© USD1 le 28 janvier 2025. Les stablecoins ont donc un bel avenir devant eux aux États-Unis.

Le cheval de Troie : Bitcoin ou Tether ?

Un cheval de Troie est un cadeau qui s'avĂšre ĂȘtre un piĂšge. C'est une rĂ©fĂ©rence au mythique cheval de bois offert lors de la guerre de Troie par les MycĂ©niens, qui combattaient les Troyens. Les MycĂ©niens se cachaient en rĂ©alitĂ© Ă  l'intĂ©rieur, si bien que les Troyens ont provoquĂ© leur propre destruction en amenant le cheval entre les murs de leur citĂ©.

Cette métaphore est réguliÚrement utilisée dans l'écosystÚme des cryptomonnaies. Bitcoin est ainsi parfois désigné comme un « cheval de Troie de la liberté » : un actif alléchant offert au systÚme financier qui s'empresserait de l'adopter, ce qui conduirait à détruire la base sur laquelle il repose, c'est-à-dire le contrÎle sur la monnaie.

MÚme Internet présentant Bitcoin comme le cheval de Troie de la liberté (Alex Gladstein)

Une variante de cette mĂ©taphore est apparue plus rĂ©cemment pour impliquer le stablecoin : d'aprĂšs cette thĂ©orie, Tether serait le cheval de Troie de Bitcoin, en constituant une Ă©tape de transition entre la monnaie fiat et la monnaie libre. Cette vision est entre autres portĂ©e par Paolo Ardoino lui-mĂȘme, qui est un bitcoineur convaincu et qui voit l'USDT comme une solution temporaire, permettant de faciliter l'adoption de Bitcoin.

Capture de la présentation de Paolo Ardoino à la conférence Bitcoin 2025 à Las Vegas, intitulée « Why Tether Loves Bitcoin » (source : Bitcoin Magazine)

Tether constitue effectivement un atout pour Bitcoin, en tout cas à court terme. La société est l'un des plus gros détenteurs de bitcoin : dans son rapport de septembre, il est indiqué qu'elle possédait directement plus de 86 000 bitcoins en réserve, soit prÚs de 10 milliards de dollars. Elle contrÎle également 116 tonnes d'or, dont 12 servent à garantir son stablecoin indexé à l'once d'or, le Tether Gold (XAUT).

De plus, l'implication de Tether dans Bitcoin va plus loin qu'une simple détention : la société finance largement l'écosystÚme, en s'impliquant dans des levées de fonds d'entreprises liées de prÚs ou de loin à Bitcoin dont Bitrefill, BTCPayServer ou Synonym. Tether s'investit également dans l'éducation autour de la cryptomonnaie, en finançant l'université en ligne gratuite PlanB Network ou des évÚnements comme la conférence de Lugano.

Investissements de Tether entre 2020 et 2025 (source : Bennett Tomlin pour Protos)

Cette vision pour Tether est partagĂ©e par Saifedean Ammous, l'Ă©conomiste auteur de L'Étalon-bitcoin et maximaliste prĂ©sumĂ©. Ce dernier a fait l'apologie du stablecoin dans son intervention Ă  la confĂ©rence de Las Vegas en mai, oĂč il cherchait Ă  montrer que le succĂšs de Tether serait Ă©galement positif pour Bitcoin, concluant que l'USDT Ă©tait « un bon moyen de s'affranchir progressivement du dollar ». Dans son argumentaire, il admet que Tether absorbe une partie de la dette amĂ©ricaine, mais que cela ne suffit pas Ă  la faire diminuer ; Ă  terme, cette dette est vouĂ©e Ă  ĂȘtre supprimĂ©e, directement par le dĂ©faut de paiement ou indirectement par la dĂ©valuation du dollar. Face Ă  cette double menace, Tether est incitĂ© Ă  se couvrir en achetant d'autres actifs indĂ©pendants du dollar comme l'or et le bitcoin. Le dĂ©clin de la monnaie amĂ©ricaine ferait que l'USDT finirait par se dĂ©coupler du dollar Ă  la hausse, un USDT s'Ă©changeant contre plus d'un dollar. Le Tether deviendrait alors une monnaie privĂ©e adossĂ©e d'abord Ă  plusieurs actifs de rĂ©serves, et Ă  terme uniquement au bitcoin en raison de sa raretĂ© absolue.

Bref, cette vision correspond Ă  peu prĂšs au rĂȘve de Peter Thiel pour PayPal, qui voulait Ă  terme en faire « une nouvelle monnaie sur Internet qui supplante le dollar amĂ©ricain5 » comme nous l'avons vu au dĂ©but de cet article. Ainsi, bien qu'il existe des diffĂ©rences entre les deux, nous pouvons nous attendre Ă  ce que Tether connaisse le mĂȘme destin que PayPal.

Le cheval de Troie de l'asservissement financier

Tether est un service centralisĂ© qui, bien que son siĂšge se situe dans une juridiction hors des États-Unis, est directement liĂ© (comme son nom l'indique) au dollar. De ce fait, si la sociĂ©tĂ© voulait ignorer les lois amĂ©ricaines, l'État fĂ©dĂ©ral pourrait intervenir dans le cadre de l'« extraterritorialitĂ© du droit amĂ©ricain », comme il l'a fait pour Liberty Reserve en 2013. Tether Ltd. est donc contrainte de s'y soumettre, ce qu'elle est d'ailleurs en train de faire avec le GENIUS Act.

Aux États-Unis, le dĂ©ploiement d'une monnaie numĂ©rique de banque centrale a Ă©tĂ© interrompu par l'arrivĂ©e au pouvoir de Donald Trump. Toutefois, il ne s'agit pas d'un rejet d'une monnaie numĂ©rique centralisĂ©e, les stablecoins formant une « monnaie programmable et surveillable », pour reprendre l'expression de Mark Goodwin. Comme nous l'avons laissĂ© entendre, Tether gĂšle rĂ©guliĂšrement des comptes en suivant les directives amĂ©ricaines et en collaborant avec les agences de renseignement. En mars 2025, la sociĂ©tĂ© a par exemple aidĂ© le Secret Service Ă  bloquer 23 millions de dollars de fonds illicites liĂ©s Ă  des transactions sur la plateforme de change russe Garantex, soumise Ă  des sanctions. Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres, mĂȘme si les gels semblent pour l'instant se limiter aux opĂ©rations criminelles de grande envergure. Bien loin d'apporter la libertĂ© monĂ©taire tant espĂ©rĂ©e, le Tether USD porte ainsi en lui les germes de la censure financiĂšre. C'est en cela qu'il constitue un cheval de Troie de l'asservissement financier : c'est un piĂšge vouĂ© Ă  se refermer, nonobstant la bonne foi des acteurs impliquĂ©s.

À la diffĂ©rence de la monnaie numĂ©rique de banque centrale, la menace des stablecoins est plus subtile et insidieuse, car ils ont bel et bien une utilitĂ©, surtout dans le cas oĂč ils bĂ©nĂ©ficieraient d'une grande latitude comme c'est le cas aujourd'hui. De plus, ils sont issus par des sociĂ©tĂ©s privĂ©es, en thĂ©orie sĂ©parĂ©es du pouvoir central, ce qui ajoute une Ă©tape dans l'application de la censure. C'est pourquoi il est plus difficile de les critiquer, contrairement aux MNBC.

Le fait est que les stablecoins profitent principalement au dollar et Ă  l'empire amĂ©ricain, pas au bitcoin. Pourtant, la complaisance vis-Ă -vis de Tether est particuliĂšrement grande chez les partisans les plus zĂ©lĂ©s de Bitcoin, dont un bon nombre n'hĂ©sitent pourtant pas Ă  mĂ©priser ouvertement les cryptomonnaies alternatives parce qu'elles seraient des « shitcoins ». On peut par exemple penser Ă  Adam Back, qui est un soutien de longue date de Bitfinex et de Tether, notamment Ă  cause de leur implication dans la sidechain Liquid dĂ©veloppĂ©e par son entreprise, Blockstream. En effet, puisque Tether finance aujourd'hui une grande partie de l'Ă©cosystĂšme, les gens recevant des fonds sont incitĂ©s Ă  ne pas trop critiquer l'USDT, et mĂȘme Ă  ne pas s'autoriser Ă  penser que ce serait un problĂšme. Pour reprendre les mots d'Upton Sinclair, « il est difficile de faire comprendre quelque chose Ă  un homme lorsque son salaire dĂ©pend prĂ©cisĂ©ment du fait qu'il ne la comprenne pas ».

Cette situation est prĂ©occupante pour Bitcoin car l'USDT est clairement un concurrent direct de la cryptomonnaie. Le stablecoin de Tether est en train de devenir la monnaie d'Internet, alors que le bitcoin se transforme chaque jour un peu plus en un or d'investissement qu'il conviendrait de conserver dans un coffre. Le rĂȘve d'une adoption par la base est en train de lentement s'Ă©vanouir : la confidentialitĂ© sur la chaine de blocs est fĂ©rocement combattue, l'Ă©volution du protocole s'ossifie davantage, les dĂ©bats futiles se multiplient, les grandes confĂ©rences se sont transformĂ©es en sĂ©minaires politiques, etc.

Mais la guerre n'est pas perdue. Le prix devrait arrĂȘter de monter comme il l'a fait par le passĂ© — les rendements des cycles de hausse sont dĂ©croissants au cours du temps — ce qui devrait rĂ©tablir un Ă©quilibre entre les gens qui s'intĂ©ressent Ă  ce que Bitcoin apporte rĂ©ellement, et ceux qui sont lĂ  pour rĂ©aliser un gain financier rapide. Les rĂšglementations de plus en plus drastiques devraient pousser les acteurs Ă  opter pour une plus grande dĂ©centralisation, Ă  la fois pour la conservation, pour le minage et pour le commerce. Et dans le cas extrĂȘme oĂč l'instance BTC serait dĂ©finitivement capturĂ©e, nous pourrons profiter des autres mises en Ɠuvres du concept. Bitcoin est une trop bonne idĂ©e pour qu'on la laisse mourir.


Notes

Illustration : image gĂ©nĂ©rĂ©e avec Grok 4 / xAI. Texte : Ă©crit intĂ©gralement sans LLM. Un grand merci Ă  Édouard G. pour avoir relu cet article.

  1. Peter Thiel a Ă©tĂ© l'Ă©lĂšve du philosophe RenĂ© Girard Ă  Stanford, qui a laissĂ© une profonde empreinte sur lui comme en tĂ©moignent ses interventions publiques jusqu'Ă  aujourd'hui. ↩
  2. Propos rapportĂ©s par Eric M. Jackson dans The PayPal Wars (World Ahead Pub., 2012). ↩
  3. Brock Pierce s'est rattrapĂ© en fondant Block.one en 2017, sociĂ©tĂ© qui a rĂ©alisĂ© une ICO de plus de 4 milliards de dollars pour la plateforme de contrats EOS dans l'annĂ©e. ↩
  4. Cette dĂ©cision de Donald Trump, qui semble paradoxale Ă©tant donnĂ© qu'elle affaiblit le dollar, constitue une dĂ©marche que certains analystes ont qualifiĂ© de mercantiliste ou colbertiste, qui intervient dans un contexte de conflit mondial croissant. ↩
  5. Peter Thiel, De zĂ©ro Ă  Un (Lattes, 2016). Traduction de Johan-Frederik Hel Guedj. ↩
☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

Qu’est-ce qui sĂ©curise Bitcoin ?

By: Ludovic Lars —

Bitcoin est un concept de monnaie numĂ©rique fonctionnant sur Internet qui a Ă©tĂ© créé en 2008 par Satoshi Nakamoto. Mis en application Ă  partir du 3 janvier 2009, il a parcouru un long chemin qui l’a menĂ© Ă  devenir ce qu’il est aujourd’hui, Ă  la fois d’un point de vue technique, Ă©conomique et social. NĂ©anmoins, il existe toujours des incomprĂ©hensions Ă  son Ă©gard, y compris chez ceux qui pensent avoir saisi ses principes de base. C’est en particulier le cas de son modĂšle de sĂ©curitĂ© qui reste flou pour beaucoup de personens.

Dans Bitcoin, une foule de notions interviennent. Le systĂšme est fondĂ© sur un rĂ©seau public et dĂ©centralisĂ© de nƓuds qui font tourner un logiciel open source. Ces nƓuds vĂ©rifient des opĂ©rations cryptographiques et entretiennent un registre distribuĂ© et horodatĂ© appelĂ© la chaĂźne de blocs, registre oĂč sont enregistrĂ©es toutes les transactions d’une unitĂ© de compte, le bitcoin. Au sein de ce rĂ©seau, un certain nombre d’acteurs, appelĂ©s des mineurs, utilisent la puissance de calcul de leurs machines afin de valider les transactions effectuĂ©es par le rĂ©seau, et reçoivent en Ă©change une rĂ©munĂ©ration en bitcoins. Tout cela forme un tout harmonique qui permet Ă  Bitcoin d’exister depuis quasiment douze ans.

Cependant, ce qui sĂ©curise Bitcoin, ce n’est pas la cryptographie, la chaĂźne de blocs, le logiciel libre, la dĂ©centralisation ou la puissance de calcul. Ce qui sĂ©curise Bitcoin, c’est l’action combinĂ©e d’individus, de personnes de chair et d’os mues par leurs intĂ©rĂȘts, de gens qui prennent des dĂ©cisions et qui s’exposent Ă  des risques personnels. Bitcoin est en effet un systĂšme Ă©conomique et, en tant que tel, base sa sĂ©curitĂ© sur le comportement intĂ©ressĂ© des ĂȘtres humains1.

 

Qu’est-ce qui prĂ©serve la qualitĂ© de l’infrastructure logicielle ?

Bitcoin est un protocole de communication qui permet l’existence et la circulation d’une unitĂ© de compte numĂ©rique, le bitcoin. Ce protocole est un ensemble de rĂšgles et ne peut donc pas directement ĂȘtre utilisĂ© par un individu : il faut pour cela qu’il existe une implĂ©mentation logicielle, Ă  savoir un programme qui respecte et vĂ©rifie ces rĂšgles.

L’écosystĂšme autour de Bitcoin repose donc sur ces implĂ©mentations logicielles, qui peuvent ĂȘtre complĂštes (nƓuds du rĂ©seau) ou partielles (portefeuilles lĂ©gers). Bien Ă©videmment, les implĂ©mentations complĂštes sont les plus essentielles Ă  la sĂ©curitĂ© de Bitcoin, puisque ce sont elles qui servent Ă  valider les transactions et Ă  miner les blocs. En particulier, Bitcoin Core, l’implĂ©mentation de rĂ©fĂ©rence de Bitcoin (BTC), joue un rĂŽle central dans l’infrastructure du rĂ©seau.

Comme tous les programmes informatiques complexes, Bitcoin Core n’est pas exempt de faiblesses, ce qui au cours de son histoire s’est matĂ©rialisĂ© par deux incidents majeurs :

  • En aoĂ»t 2010, une faille dans le systĂšme des transactions (value overflow) avait permis Ă  une personne de crĂ©er plus de 184 milliards de bitcoins Ă  partir de rien ! Cet incident avait heureusement pu ĂȘtre corrigĂ© dans les heures qui avaient suivi grĂące Ă  la mobilisation des mineurs qui avaient appliquĂ© un patch correctif. À l’époque, cela n’avait pas Ă©tĂ© dommageable pour Bitcoin, qui ne gĂ©rait que peu de valeur.
  • En mars 2013, un dĂ©faut contenu dans la mise Ă  jour du code avait provoquĂ© la sĂ©paration accidentelle du rĂ©seau pendant plusieurs heures. Bitcoin Ă©tait alors beaucoup plus utilisĂ© et cette sĂ©paration momentanĂ©e avait notamment entraĂźnĂ© la rĂ©alisation d’une double dĂ©pense par un utilisateur.

C’est pour cela qu’il est crucial que le logiciel derriĂšre Bitcoin soit bien maintenu, optimisĂ©, amĂ©liorĂ©. Bitcoin reprĂ©sente aujourd’hui prĂšs de 300 milliards de dollars et dĂ©place des dizaines de milliards de dollars chaque jour, et par consĂ©quent il serait dĂ©sastreux qu’un dysfonctionnement majeur survienne.

Pour assurer la sĂ©curitĂ© du logiciel, il existe donc des dizaines de personnes, identifiĂ©es ou anonymes, qui s’attellent Ă  scruter et Ă  perfectionner le code, Ă  temps plein ou Ă  temps partiel. Puisque Bitcoin Core est un logiciel libre disponible en source ouverte sur Internet, n’importe qui peut consulter le code, vĂ©rifier qu’il est conforme au rĂ©sultat attendu ou mĂȘme proposer de le modifier pour l’amĂ©liorer ! Tel que l’expliquait Satoshi Nakamoto en dĂ©cembre 2009 :

Être accessible en source ouverte signifie que n’importe qui peut examiner le code de maniĂšre indĂ©pendante. S’il s’agissait d’une source fermĂ©e, personne ne pourrait vĂ©rifier la sĂ©curitĂ©. Je pense qu’il est essentiel pour un programme de cette nature d’ĂȘtre open source.

Cette ouverture, couplĂ©e Ă  une dette technique limitĂ©e, donne Ă  Bitcoin une sĂ»retĂ© plus grande que de nombreux systĂšmes informatiques. En effet, au vu des sommes en jeu, la rĂ©compense pour l’exploitation rĂ©ussie d’une faille dans le code serait Ă©norme, ce qui renforce la confiance qu’on peut avoir dans le logiciel au cours du temps (effet Lindy).

De plus, les failles dans le code sont, outre leur raretĂ©, le plus souvent trĂšs subtiles, ce qui fait que ce sont les dĂ©veloppeurs bienveillants qui les dĂ©couvrent et qui les rapportent. On peut par exemple citer le bogue d’inflation trouvĂ© et rĂ©vĂ©lĂ© en septembre 2018 par Awemany, dĂ©veloppeur pour Bitcoin Unlimited, ou la faille permettant des attaques par dĂ©ni de service rapportĂ©e en juin 2018 par Braydon Fuller, dĂ©veloppeur pour Bcoin, et rĂ©vĂ©lĂ©e publiquement plus deux ans plus tard, en septembre 2020.

Enfin, il faut spĂ©cifier que l’infrastructure logicielle n’est pas maintenue gratuitement et qu’elle est soutenue financiĂšrement par les organisations et les individus dont l’activitĂ© dĂ©pend de la qualitĂ© du fonctionnement du rĂ©seau. C’est ainsi que des entreprises impliquĂ©es dans Bitcoin acceptent de rĂ©munĂ©rer les principaux dĂ©veloppeurs de Bitcoin Core, pas par charitĂ©, mais parce qu’elles ont quelque chose Ă  gagner.

Tout ceci fait que la sĂ©cuitĂ© du logiciel s’amĂ©liore au cours du temps, que les vulnĂ©rabilitĂ©s sont dĂ©tectĂ©es et maĂźtrisĂ©es et que, en presque douze ans d’existence, seules deux d’entre elles ont provoquĂ© un incident majeur. Bitcoin ne repose donc pas sur des logiciels magiques qui fonctionneraient parfaitement bien, mais sur l’action des dĂ©veloppeurs qui maintiennent des implĂ©mentations faillibles et sur l’aide des mĂ©cĂšnes qui financent ce dĂ©veloppement.

 

Qu’est-ce qui assure le bon traitement des transactions ?

Bitcoin permet Ă  quiconque d’envoyer des fonds Ă  n’importe qui d’autre, quel que soit le moment, oĂč que se trouve le destinataire dans le monde pourvu qu’il dispose d’un accĂšs Ă  Internet. Il est ainsi rĂ©sistant Ă  la censure, c’est-Ă -dire qu’il est trĂšs difficile pour une entitĂ© d’empĂȘcher arbitrairement une transaction d’ĂȘtre rĂ©alisĂ©e.

La rĂ©sistance Ă  la censure est trĂšs importante car si Bitcoin n’avait pas cette propriĂ©tĂ©, il ne pourrait tout simplement pas survivre. Il deviendrait en effet un systĂšme bancaire comme un autre, soumis aux rĂ©glementations invasives des États : il devrait s’adapter Ă  l’instar de PayPal, ou mourir sous les coups des interventions Ă©tatiques, destin funeste qu’ont connu e-gold ou Liberty Reserve en leur temps.

Le bon traitement des transactions dans Bitcoin implique donc deux garanties qui le distinguent des systĂšmes bancaires traditionnels :

  • Toute transaction qui paie un montant correct de frais ne peut pas ĂȘtre dĂ©laissĂ©e (sĂ©curitĂ© a priori) ;
  • Toute transaction qui a Ă©tĂ© confirmĂ©e doit demeurer dans le registre et ne peut pas faire l’objet d’une double dĂ©pense (sĂ©curitĂ© a posteriori).

Ce bon traitement est assurĂ© par ce qu’on appelle le minage. Les mineurs, qui font partie du rĂ©seau, reçoivent les transactions des utilisateurs et les incluent dans des blocs. Ils rattachent ces blocs Ă  la chaĂźne par la rĂ©solution d’un problĂšme mathĂ©matique nĂ©cessitant une dĂ©pense d’énergie Ă©lectrique (preuve de travail) et sont en Ă©change rĂ©compensĂ©s par les bitcoins nouvellement créés (6,25 bitcoins par bloc actuellement) et par les frais payĂ©s par les transactions. Pour dĂ©terminer la chaĂźne valide les nƓuds suivent le principe de la chaĂźne la plus longue, c’est-Ă -dire qu’ils considĂšrent que la chaĂźne contenant le plus de preuve de travail (grosso modo celle avec le plus de blocs) est la chaĂźne valide. Cela permet au rĂ©seau d’arriver Ă  un consensus sur l’état du systĂšme.

Bitcoin repose donc sur la dĂ©pense d’énergie pour fonctionner, car c’est elle qui dĂ©termine le caractĂšre infalsifiable de la chaĂźne et des bitcoins créés. Le taux de hachage, qui dĂ©signe le nombre de calculs par seconde rĂ©alisĂ©s par le rĂ©seau, atteint aujourd’hui les 130 EH/s, Ă  savoir 130 milliards de milliards de calculs par seconde. Cette considĂ©rable force de calcul consomme aujourd’hui, selon certaines estimations, plus de 82 TWh par an, soit une dĂ©pense Ă©nergĂ©tique Ă©galant la consommation d’électricitĂ© de pays comme la Belgique ou la Finlande.

 

Taux de hachage Bitcoin BTC 2010 2020
Évolution du taux de hachage de Bitcoin entre 2010 et 2020 (Bitcoin.com Charts)

 

NĂ©anmoins, en dĂ©pit de son rĂŽle central, ce n’est pas sur cette Ă©nergie que se fonde la sĂ©curitĂ© du minage. En effet, la sĂ©curitĂ© vient de la concurrence entre les mineurs, et pas de l’énergie totale dĂ©pensĂ©e. Comme l’écrivait Satoshi Nakamoto dans le livre blanc de Bitcoin en 2008 :

Le systĂšme est sĂ©curisĂ© tant que les nƓuds honnĂȘtes contrĂŽlent collectivement plus de puissance de calcul qu’un groupe de nƓuds qui coopĂ©reraient pour rĂ©aliser une attaque.

L’important ce n’est pas que le taux de hachage de Bitcoin soit le plus haut possible, c’est que les mineurs disposant d’une puissance de calcul non nĂ©gligeable soient « honnĂȘtes », c’est-Ă -dire qui soient prĂȘts Ă  miner systĂ©matiquement toutes les transactions payant un montant correct de frais (pas de censure a priori) et Ă  toujours construire leurs blocs Ă  partir de la plus longue chaĂźne (pas de rĂ©organisation de chaĂźne).

Imaginons (cas pessimiste) que les États membres de l’ONU se mettent d’accord sur la dangerositĂ© de Bitcoin et dĂ©crĂštent l’interdiction de certaines transactions sur Bitcoin, les transactions de mĂ©lange de piĂšces au nom de la lutte contre le blanchiment d’argent par exemple. Dans ce cas, les mineurs pourraient ĂȘtre soumis Ă  de fortes pressions de la part de leurs autoritĂ©s respectives, et devraient faire le choix de continuer Ă  ĂȘtre honnĂȘtes en se dĂ©plaçant dans un pays non concernĂ© ou en minant illĂ©galement, ce qui constitue dans les deux cas un risque, ou de devenir des attaquants en suivant la loi. Cette rĂ©glementation des mineurs par les États permettrait, si leur matĂ©riel reprĂ©sentaient plus de la moitiĂ© de la puissance de calcul du rĂ©seau, d’empĂȘcher toute confirmation d’une transaction illĂ©gale par le biais d’une attaque des 51 % mondiale.

La solution au problĂšme proviendrait des individus et des groupes d’individus qui seraient prĂȘts Ă  miner des transactions dĂ©clarĂ©es comme illĂ©gales, et qui resteraient donc honnĂȘtes du point de vue de Bitcoin. Le risque pris par ces mineurs pourrait alors ĂȘtre compensĂ© par les frais des transactions censurĂ©es, qui pourraient s’avĂ©rer ĂȘtre trĂšs Ă©levĂ©s, surtout si des montants astronomiques Ă©taient en jeu.

C’est pour cela que la bon fonctionnement des transactions vient du comportement des mineurs, pas uniquement de la puissance de calcul du rĂ©seau. Pour que Bitcoin soit correctement sĂ©curisĂ©, il faut donc que les mineurs soient nombreux (partage du risque) et se trouvent Ă  des endroits diffĂ©rents du monde (dĂ©centralisation).

 

Carte de localisation des mineurs avril 2020
Répartition géographique des mineurs utilisant les coopératives BTC.com, Poolin et ViaBTC en avril 2020 (Cambridge Center for Alternative Finance)

 

 

Qu’est-ce qui garantit la limite des 21 millions de bitcoins ?

Lorsqu’on entend parler du bitcoin, il ne faut pas attendre longtemps avant que sa politique monĂ©taire singuliĂšre soit Ă©voquĂ©e. Le bitcoin suit en effet un processus d’émission trĂšs prĂ©cis qui limite sa quantitĂ© d’unitĂ©s en circulation Ă  21 000 000 : les fameux 21 millions de bitcoins.

Bien que le principe soit briĂšvement dĂ©crit dans le livre blanc, cette politique monĂ©taire n’a Ă©tĂ© dĂ©finie rigoureusement par Satoshi Nakamoto que le 8 janvier 2009 dans son annonce du lancement de Bitcoin :

La circulation totale sera de 21 000 000 de piĂšces. Elle sera distribuĂ© aux nƓuds du rĂ©seau lorsqu’ils crĂ©eront des blocs, le montant Ă©tant divisĂ© par deux tous les 4 ans.

les 4 premiÚres années : 10 500 000 piÚces
les 4 années suivantes : 5 250 000 piÚces
les 4 années suivantes : 2 625 000 piÚces
les 4 années suivantes : 1 312 500 piÚces
etc


Cela fait du bitcoin une monnaie dure Ă  produire Ă  l’inverse des monnaies fiat imposĂ©es par les États, comme l’euro ou le dollar, dont la gestion de la masse monĂ©taire est dĂ©lĂ©guĂ©e Ă  des banques centrales. Bitcoin donne ainsi aux individus la possibilitĂ© d’épargner une monnaie qui ne perd pas en valeur au cours du temps, et qui empĂȘche au passage les acteurs financiers proches du pouvoir de profiter de l’effet Cantillon.

La politique monĂ©taire du bitcoin constitue donc une propriĂ©tĂ© rĂ©volutionnaire qui n’a mĂȘme pas Ă©tĂ© appliquĂ©e par le passĂ© et beaucoup la mettent en valeur comme une propriĂ©tĂ© gravĂ©e dans le marbre qui ne pourrait absolument pas ĂȘtre modifiĂ©e. NĂ©anmoins ce n’est pas le cas, et cette « rĂ©sistance Ă  l’inflation » doit ĂȘtre, tout comme la rĂ©sistance Ă  la censure, sĂ©curisĂ©e par des individus qui agissent en ce sens.

Bitcoin est un protocole de communication, un ensemble de rĂšgles qui permettent Ă  des gens de transfĂ©rer de la valeur entre eux, et en cela il peut Ă©voluer. Les rĂšgles de consensus qui dĂ©finissent Bitcoin ne sont en effet pas figĂ©es et peuvent faire l’objet de changements, comme l’ont montrĂ© les diffĂ©rentes amĂ©liorations qui ont jalonnĂ© l’existence de Bitcoin telles que P2SH, les verrous temporels ou SegWit.

De plus, l’évolution du protocole peut se faire dans un sens non prĂ©vu originellement, ce qui a eu lieu Ă  de multiples reprises dans l’histoire des cryptomonnaies.

En juin 2016, Ethereum a ainsi violĂ© l’immuabilitĂ© de sa propre chaĂźne en annulant le piratage d’un contrat autonome (TheDAO) oĂč 3,6 millions d’éthers, qui reprĂ©sentaient plus de 45 millions d’euros. Cette somme dĂ©robĂ©e reprĂ©sentait 4,4 % de la quantitĂ© totale d’éthers en circulation, et une majoritĂ© Ă©conomique (Ă  commencer par Vitalik Buterin) a donc dĂ©cidĂ© de revenir sur ce transfert le 20 juin. Un groupe dissident a refusĂ©, ce qui a créé une autre chaĂźne oĂč le piratage Ă©tait toujours prĂ©sent, qui s’appelle aujourd’hui Ethereum Classic.

De mĂȘme, Bitcoin a changĂ© depuis ses dĂ©buts et n’est plus le mĂȘme qu’en 2011. Le principal changement n’est pas un modification du protocole en soi, mais un changement de vision : les visions d’une monnaie d’échange et d’un moyen de transfert anonyme, qui Ă©taient prĂ©dominantes aux dĂ©buts de Bitcoin, se sont estompĂ©es au profit de la vision d’un or numĂ©rique qui servirait de monnaie de rĂ©serve. MĂȘme si les premiĂšres visions subsistent au travers du projet Lightning et des logiciels dĂ©diĂ©s Ă  la confidentialitĂ© (Wasabi, Samourai, JoinMarket), elles sont devenues nĂ©anmoins minoritaires dans la communautĂ© de Bitcoin. En effet, les gens s’enthousiasment plus aujourd’hui pour les investissements de grandes entreprises comme MicroStrategy et Square, ou pour l’intĂ©gration 100 % custodiale du bitcoin dans PayPal, que pour l’échange commercial ou pour l’usage rĂ©alisĂ© sur le dark web.

 

Visions de Bitcoin Nic Carter Hasu
Visions de Bitcoin (Nic Carter et Hasu).

 

Ce changement de narration s’est accompagnĂ© d’un maintien conservateur du protocole, notamment par le biais d’une restriction de sa capacitĂ© transactionnelle. Cette restriction a pour effet de prĂ©server la dĂ©centralisation du minage donc la sĂ©curitĂ© de la chaĂźne, mais aussi d’accroĂźtre considĂ©rablement les frais de transaction payĂ©s par les utilisateurs, qui peuvent actuellement ĂȘtre de plusieurs euros en moyenne pour un traitement rapide par le rĂ©seau2.

Face Ă  ces changements, nous sommes donc en droit de nous demander quelle est la force qui empĂȘche la politique monĂ©taire de Bitcoin d’ĂȘtre modifiĂ©e, ce qui nous amĂšne naturellement Ă  la question plus gĂ©nĂ©rale de la gouvernance de Bitcoin, c’est-Ă -dire la maniĂšre dont il est dirigĂ©. Qui dĂ©cide de l’avenir du protocole ?

D’une part, certains pensent que la gouvernance est la prĂ©rogative des dĂ©veloppeurs du protocole, que ceux-ci sont en charge de ce qui doit ou non ĂȘtre intĂ©grĂ©. Pour Bitcoin, ce serait le cas de l’implĂ©mentation de rĂ©fĂ©rence, Bitcoin Core, et de son mainteneur principal, Wladimir van der Laan, qui possĂšdent les droits sur le dĂ©pĂŽt GitHub. Il est en effet vrai que les dĂ©veloppeurs ont une certaine influence sur le protocole en acceptant ou en refusant d’inclure une modification : par effet d’inertie, ils ont un poids dans les choix qui vont ĂȘtre faits, car tout changement non consenti par eux devrait ĂȘtre implĂ©mentĂ© par une nouvelle Ă©quipe peut-ĂȘtre moins expĂ©rimentĂ©e et moins bien financĂ©e. NĂ©anmoins, si un changement majeur et controversĂ© en venait Ă  ĂȘtre proposĂ© (comme le serait probablement une violation de la politique monĂ©taire du bitcoin), les dĂ©veloppeurs n’auraient aucune chance de voir leur modification ĂȘtre acceptĂ©e. C’est notamment ce qui s’est passĂ© pour Bitcoin ABC, l’implĂ©mentation principale du protocole Bitcoin Cash, qui se voit aujourd’hui ĂȘtre exclue pour avoir tentĂ© de rediriger 8 % de la rĂ©compense de bloc Ă  ses fins.

D’autre part, une opinion assez rĂ©pandue suppose que ce sont les mineurs qui doivent dĂ©cider de l’évolution du protocole, notamment par le biais de votes proportionnĂ©s Ă  leur puissance de calcul. Ces mineurs sont en effet garants de l’intĂ©gritĂ© de la chaĂźne de blocs et possĂšdent un rĂŽle majeur dans Bitcoin. Il est donc Ă©vident qu’une version de Bitcoin privilĂ©giĂ©e par les mineurs a plus de chances de prospĂ©rer qu’une version concurrente qui serait plus sensible Ă  la censure. Cependant, ce ne sont pas les mineurs qui possĂšdent le rĂ©el pouvoir sur le protocole, pour la simple et bonne raison que ce ne sont pas eux qui contribuent Ă  valoriser l’unitĂ© de compte. En raisonnant par l’absurde, on pourrait dire que si les mineurs Ă©taient rĂ©ellement en charge du protocole, le systĂšme Ă©conomique de Bitcoin serait vouĂ© Ă  l’échec : ils seraient en effet incitĂ©s Ă  augmenter leurs revenus par la crĂ©ation monĂ©taire Ă  l’instar des banques centrales.

Tout ceci nous amĂšne Ă  la troisiĂšme catĂ©gorie d’acteurs impliquĂ©s dans Bitcoin : les utilisateurs, ou plutĂŽt les marchands, c’est-Ă -dire les personnes qui acceptent le bitcoin comme moyen de paiement pour un bien ou un service. Cette catĂ©gorie des marchands est Ă  prendre au sens large et inclut, outre les commerçants classiques, les Ă©pargnants et les spĂ©culateurs qui Ă©changent de l’euro contre du bitcoin. Le fait est que ce sont ces utilisateurs qui, par l’usage direct ou indirect d’un nƓud complet, dĂ©cident rĂ©ellement de la direction dans laquelle Bitcoin doit aller, car ce sont eux qui apportent de la valeur au bitcoin.

Lorsqu’en novembre 2017 il a Ă©tĂ© question de doubler la capacitĂ© transactionnelle de Bitcoin par le biais d’une mise Ă  niveau appelĂ©e SegWit2X, les utilisateurs ont refusĂ©. Cette proposition, soutenue par la majoritĂ© des mineurs et par une grande part des entreprises du milieu, a Ă©tĂ© annulĂ©e avant son activation au vu de l’impopularitĂ© de celle-ci. Ainsi, c’est le sectarisme des utilisateurs et des dĂ©tenteurs de bitcoins, attisĂ© par un certain nombre d’influenceurs, qui a prĂ©valu dans l’affaire, chose que pressentait Satoshi Nakamoto dĂšs dĂ©cembre 2010 :

Les utilisateurs de Bitcoin pourraient devenir de plus en plus sectaires à propos de la limitation de la taille de la chaüne pour que son accùs reste facile pour beaucoup d’utilisateurs et pour les petits appareils.

Le modĂšle Ă©conomique de Bitcoin est ainsi protĂ©gĂ© par ces marchands qui, par le biais d’une conservation plus ou moins longue, sont incitĂ©s Ă  faire en sorte que la valeur du bitcoin ne baisse pas, et mĂȘme qu’elle augmente. Il est donc dans leur intĂ©rĂȘt de ne pas modifier la politique monĂ©taire dĂ©flationniste du bitcoin. De plus, la limite des 21 millions de bitcoins est un point de Schelling fort qui dĂ©vantagerait toute tentative de changement.

NĂ©anmoins, ce modĂšle n’est pas magique et, tout comme le minage, repose essentiellement sur la rĂ©sistance individuelle des marchands aux pressions, qu’elles soient intĂ©rieures (la proposition d’une Ă©mission monĂ©taire pour protĂ©ger la chaĂźne par exemple) ou extĂ©rieures.

Le cas d’une pression extĂ©rieure est le plus parlant. De maniĂšre pessimiste, on pourrait imaginer qu’un dĂ©cret appliquĂ© par les États membres de l’ONU impose par la loi une crĂ©ation monĂ©taire qui reviendrait Ă  une banque centrale mondiale, et qui rendrait illĂ©gale la version dĂ©flationniste de Bitcoin. Dans ce dernier cas, le destin de Bitcoin serait entre les mains aux marchands, qui devraient faire preuve de courage en refusant ce dĂ©cret et en acceptant le bitcoin interdit, soit en toute illĂ©galitĂ© dans leur pays, soit dans un pays non concernĂ©.

Ainsi, Ă  l’instar du bon traitement des transactions qui est garanti par les mineurs et renforcĂ© par la dĂ©centralisation du minage, la dĂ©fense de la politique monĂ©taire est assurĂ©e par les marchands et affermie grĂące Ă  leur degrĂ© d’indĂ©pendance : moins il y a de marchands capables de continuer leur activitĂ© dans l’illĂ©galitĂ© ou depuis des lieux non rĂ©glementĂ©s, notamment par la gestion de leur propre nƓud complet, moins le bitcoin est rĂ©sistant Ă  l’inflation.

 

Conclusion

Bitcoin est un systĂšme Ă©conomique basĂ© sur l’action d’individus libres. Sa sĂ©curitĂ© ne provient donc pas des concepts sous-jacents Ă  son fonctionnement comme la cryptographie, la chaĂźne de blocs, le logiciel libre, la dĂ©centralisation ou la puissance de calcul, mais de la volontĂ© humaine des personnes qui Ɠuvrent chaque jour Ă  sa survie. Bitcoin ne serait pas lĂ  sans ses dĂ©veloppeurs bienveillants, ses mineurs soucieux de la rĂ©sistance de la chaĂźne et ses marchands prĂȘts Ă  tout pour conserver un protocole sain.

Bitcoin peut ainsi ĂȘtre dĂ©nigrĂ©, rĂ©glementĂ©, interdit, attaquĂ©, combattu, mais il ne pourra pas ĂȘtre dĂ©truit dans son principe tant qu’il y aura des gens derriĂšre lui. C’est pourquoi sa communautĂ© est si cruciale : mĂȘme dans les pires moments de doute, il y aura toujours des personnes prĂȘtes Ă  programmer, Ă  miner et Ă  valoriser le bitcoin. Ainsi, malgrĂ© les restrictions imposĂ©es par les États et les efforts des banques centrales pour le singer, Bitcoin est lĂ  pour rester. Et c’est tant mieux.

 


Notes

1. ↑ Je tire cette rĂ©flexion de la thĂ©orie d’Eric Voskuil et en particulier de son texte sur le principe du partage du risque dans lequel il observe que le risque individuel d’accepter ou de miner le bitcoin dĂ©pend du nombre de gens qui le prennent.

2. ↑ Ces deux changements, relatifs Ă  Bitcoin et Ă  Ethereum, ne sont pas forcĂ©ment de mauvaises Ă©volutions : le monde a probablement besoin d’une rĂ©serve de valeur Ă  hauts frais trĂšs sĂ©curisĂ©e et trĂšs stable (surtout lorsqu’on constate les derniers agissements des États et des banques centrales) et d’une plateforme de contrats autonomes qui puisse ĂȘtre modifiĂ©e socialement dans le cas oĂč 5 % des fonds sont concernĂ©s. NĂ©anmoins, ces changements indiquent que certains principes peuvent s’éroder et que les protocoles peuvent effectivement Ă©voluer dans un sens non prĂ©vu originellement.

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