J'ai rĂ©cemment participĂ© Ă la traduction en français du livre The Sovereign Individual, qui sort ce vendredi 15 mai chez Konsensus Network sous le titre L'Individu souverain : Survivre et prospĂ©rer face Ă l'effondrement de l'Ătat-providence. Cet ouvrage, coĂ©crit en 1997 par William Rees-Mogg et James Dale Davidson, est un texte de prospective, emblĂ©matique par les prĂ©dictions qu'il faisait sur les consĂ©quences politiques de la rĂ©volution numĂ©rique, alors balbutiante Ă l'Ă©poque. Riche en contexte historique et long de quatre-cents pages, il apporte des Ă©lĂ©ments de rĂ©flexion qui n'ont pas vieilli aujourd'hui.
William Rees-Mogg Ă©tait un lord anglais et avait Ă©tĂ© Ă©diteur du Times de 1967 Ă 1981. James Dale Davidson Ă©tait un investisseur amĂ©ricain. Au moment de la publication initiale du livre, les deux hommes gĂ©raient une lettre d'information financiĂšre depuis 1984. Ils avaient alors dĂ©jĂ publiĂ© deux livres Ă succĂšs (Blood in the Streets en 1987 et The Great Reckoning en 1993), oĂč ils formulaient dĂ©jĂ des prĂ©dictions, notamment sur le monde financier et la gĂ©opolitique. L'Individu Souverain constituait pour eux un parachĂšvement de leur vision de l'avenir.
Dans cet ouvrage, ils soutenaient qu'une nouvelle phase de l'histoire de l'humanitĂ© s'ouvrait â l'Ăšre de l'information â et qu'elle allait permettre aux individus de s'Ă©manciper du joug des Ătats-nations. Revenant sur l'histoire de l'humanitĂ©, du nĂ©olithique Ă l'Ă©poque moderne en passant par le Moyen Ăge, ils examinaient les dynamiques rĂ©gissant l'Ă©volution politico-Ă©conomique du monde. Ils mettaient en avant le caractĂšre libĂ©rateur du progrĂšs technique, et prĂ©disaient en particulier l'Ă©mergence d'une monnaie numĂ©rique Ă©chappant au contrĂŽle Ă©tatique, chose qui se matĂ©rialiserait avec Bitcoin au dĂ©but des annĂ©es 2010.
Aux Ătats-Unis, le livre s'est rapidement popularisĂ© dans les cercles libertariens, grĂące au portrait peu flatteur qu'il faisait des Ătats centralisĂ©s et des idĂ©ologies qui les soutenaient. Il s'est aussi diffusĂ© dans la Silicon Valley, en raison du point de vue techno-optimiste des auteurs. Il a plus tard connu un succĂšs croissant au sein de la communautĂ© de Bitcoin (et du milieu des cryptomonnaies en gĂ©nĂ©ral), inspirant notamment Francis Pouliot, Jameson Lopp ou Naval Ravikant. En France, il est aujourd'hui mis en avant par le mĂ©dia indĂ©pendant Le Bunker, par la plateforme Zone Franche, et par l'infopreneur Olivier Roland, qui a Ă©crit son propre livre sur le sujet.
Ă l'heure oĂč la stabilitĂ© de l'ordre mondial est remise en question et oĂč les Ătats deviennent de plus en plus autoritaires, la thĂšse de l'individu souverain est plus que jamais d'actualitĂ©. Cet article constitue une analyse et une critique de cette thĂšse. Le progrĂšs technique va-t-il nous libĂ©rer et sommes-nous Ă la veille du Moyen Ăge ? C'est ce Ă quoi nous allons tenter de rĂ©pondre ici.
La thĂšse de l'individu souverain
La thĂšse de l'ouvrage de Rees-Mogg et Davidson est que la rĂ©volution numĂ©rique (dite « de l'information ») va provoquer l'effondrement de l'Ătat-providence moderne et conduire Ă l'avĂšnement d'une souverainetĂ© individuelle rĂ©elle. Cette souverainetĂ© s'exercera par le renversement du rapport entretenu par les autoritĂ©s politiques et les individus : ces derniers ne seront plus considĂ©rĂ©s comme des sujets ou des citoyens, et comme des « vaches Ă lait » (p. 238) pour les plus productifs, mais comme des « clients » (pp. 117â118). Et, comme le dit le dicton, le client est roi.
Le concept de « souverainetĂ© de l'individu » n'est pas tout rĂ©cent, puisqu'il a Ă©mergĂ© avec la pensĂ©e libĂ©rale anglo-saxonne (John Locke) et qu'il a Ă©tĂ© formulĂ© par John Stuart Mill en 1859, qui Ă©crivait : « Sur lui-mĂȘme, sur son corps et son esprit, l'individu est souverain1. » Le terme a ensuite Ă©tĂ© repris dans son acception la plus radicale par les anarchistes individualistes amĂ©ricains, comme Josiah Warren ou Benjamin Tucker, puis par les thĂ©oriciens du libertarianisme moderne, notamment Murray Rothbard.
LĂ oĂč les auteurs se diffĂ©rencient de cette idĂ©ologie libĂ©rale est que leur discours n'est pas prescriptif (ou du moins pas explicitement), mais descriptif : ils veulent montrer que le sens de l'histoire va vers plus de libertĂ©. Le livre n'est donc pas un manifeste politique en tant que tel, mais un manuel de survie face Ă la « grande transformation » (p. 234) qui est en train d'avoir lieu. Ils se basent (entre autres) sur les travaux d'un historien amĂ©ricain du XXe siĂšcle nommĂ© FrĂ©dĂ©ric Lane, qui Ă©tait spĂ©cialiste du bas Moyen Ăge et qui avait dĂ©veloppĂ© une analyse Ă©conomique de la violence politique2.
Suivant les idĂ©es de Lane, les auteurs Ă©laborent leur propre modĂšle prĂ©dictif. Ils dĂ©crivent comment les « facteurs mĂ©gapolitiques » conditionnent la forme institutionnelle des Ătats en faisant varier ce qu'ils appellent « les rendements de la violence » :
« En modifiant les coûts et les gains potentiels liés à la coercition, la mégapolitique détermine la capacité de certains à imposer leur volonté à autrui. » (p. 48)
Les facteurs qu'ils identifient appartiennent à quatre grandes catégories :
- Les conditions topographiques : les grandes plaines alluviales propices au développement de grands centres de civilisation, les montagnes jouant un rÎle protecteur, les littoraux fragmentés favorisant le commerce3, etc. ;
- Les causes climatiques : la tempĂ©rature gĂ©nĂ©rale qui affecte directement la production agricole, et donc la puissance politique de l'Ătat qui domine la rĂ©gion ;
- Les agents infectieux : les bactéries et les virus derriÚre les épidémies, qui provoquent des fluctuations démographiques massives, limitant de ce fait la taille des grands empires ;
- Les innovations techniques : les outils qui permettent au pouvoir d'asseoir sa domination ou à l'inverse à l'individu de se défendre.
Pour les auteurs, la technologie â ou la technique, si l'on veut Ă©viter de faire un amĂ©ricanisme â constitue Ă l'Ă©poque moderne le « facteur dĂ©terminant de lâĂ©quilibre entre le coĂ»t et les bĂ©nĂ©fices liĂ©s Ă lâexercice du pouvoir » (p. 52). L'Ă©volution technique liĂ©e Ă l'Ăšre de l'information (la micro-informatique, le cyberespace et la cryptographie) va libĂ©rer l'individu, en provoquant une baisse des rendements de la violence. Les Ătats ne pourront plus contrĂŽler leurs citoyens comme ils l'ont fait jusqu'Ă prĂ©sent, ce qui conduira Ă l'Ă©mancipation des individus. Ce discours n'est d'ailleurs pas sans rappeler celui des cypherpunks, qui Ă©crivaient Ă la mĂȘme Ă©poque.
La taille des entitĂ©s souveraines va ainsi grandement diminuer, pour ne parfois concerner qu'une poignĂ©e d'individus. On assistera Ă la dĂ©sagrĂ©gation des grands Ătats, pour donner une multitude de micro-juridictions. Le monde connaitra une nouvelle pĂ©riode de fĂ©odalitĂ© qui rappellera celle du Moyen Ăge, tout en s'en distinguant fondamentalement. En effet, grĂące Ă la gĂ©nĂ©ralisation d'Internet, les individus pourront davantage se rĂ©unir en « groupes d'affinité » (p. 157), chose qui existait sous forme embryonnaire dans les ordres religieux et militaires mĂ©diĂ©vaux comme les chevaliers de Malte. Cette dĂ©marche se retrouve aujourd'hui dans le concept de l'Ătat-rĂ©seau de Balaji Srinivasan (ancien directeur technique de Coinbase et associĂ© gĂ©nĂ©ral chez Andreessen Horowitz), qui le dĂ©finit comme « une communautĂ© en ligne hautement alignĂ©e, dotĂ©e d'une capacitĂ© d'action collective, qui finance l'acquisition de territoires Ă travers le monde et finit par obtenir la reconnaissance diplomatique d'Ătats dĂ©jĂ existants ».

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les entitĂ©s souveraines se feront concurrence, et les personnes procĂšderont Ă un arbitrage juridictionnel : elles choisiront oĂč elles voudront rĂ©sider et travailler en fonction des conditions offertes (fiscalitĂ©, sĂ©curitĂ©, infrastructures) par ces micro-Ătats. Ce sera une application du « thĂ©orĂšme de non-Ă©quivalence4 » formulĂ© par les auteurs, qui affirme que les individus rĂ©agiront Ă une hausse d'impĂŽt, non pas en rĂ©duisant leur consommation mais en dĂ©mĂ©nageant :
« à lâĂšre de lâinformation, cependant, la rĂ©action du contribuable rationnel ne consistera plus Ă Ă©pargner davantage pour absorber lâaugmentation prĂ©visible de ses impĂŽts ; il choisira plutĂŽt de transfĂ©rer sa rĂ©sidence ou dâeffectuer ses transactions ailleurs. De mĂȘme que les producteurs choisissent les fournisseurs les plus avantageux, la capacitĂ© Ă sĂ©lectionner son prestataire de protection deviendra un levier bien plus dĂ©terminant pour prĂ©server ses revenus. » (p. 221)
Il s'agira d'un « vote avec ses pieds », d'une « dĂ©fection5 » (p. 218) affectant indirectement la politique de l'Ătat. Les individus les plus productifs iront enrichir les juridictions fiscalement avantageuses et davantage focalisĂ©es sur les missions rĂ©galiennes, tandis que les grands Ătats-providence s'appauvriront considĂ©rablement, et seront contraints Ă revoir Ă la baisse leurs politiques redistributives.
La révolution de l'information
Tout comme la dĂ©couverte de la poudre Ă canon et celle de l'imprimerie ont mis fin Ă la fĂ©odalitĂ© au moment de la Renaissance, la rĂ©volution de l'information va mettre un terme Ă l'Ăšre de l'Ătat-nation. Les anciens modes de production Ă©taient soumis Ă la « tyrannie de l'endroit » (p. 174) : la rattachement de la production Ă un bien foncier (terre ou usine) rendait les producteurs particuliĂšrement vulnĂ©rables Ă l'impĂŽt et aux revendications sociales, et c'est pour cette raison que la crĂ©ation de richesse permise par la rĂ©volution industrielle a Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©e par l'Ătat. Ă l'inverse, la rĂ©volution de l'information va permettre aux entreprises de dĂ©centraliser leur mode de production et de transcender cette tyrannie de l'endroit, en devenant davantage mobiles. Les auteurs le rĂ©sument bien : « Le gigantisme des usines a coĂŻncidĂ© avec lâĂšre de lâĂtat-providence. Ă lâinverse, la micro-informatique miniaturise les institutions. » (p. 135)
Internet joue un grand rĂŽle dans la thĂšse soutenue par les auteurs. Ă la suite de John Perry Barlow, auteur d'une DĂ©claration d'indĂ©pendance du cyberespace en 1996, ils professent que « le cyberespace, tel le royaume imaginaire des dieux dâHomĂšre, forme un univers distinct de notre monde terrestre familier, fait de fermes et dâusines » (p. 174). Ils considĂšrent que l'activitĂ© se fera dans le cadre de la « multinationale virtuelle » (p. 222), association d'individus souverains s'adaptant facilement aux conditions du marchĂ©. Ce type de production est devenu rĂ©alitĂ© aujourd'hui avec l'Ă©mergence des digital nomads, dont le modĂšle a Ă©tĂ© exposĂ© en 2007 par l'influenceur Tim Ferriss dans son best-seller de dĂ©veloppement personnel, La Semaine de quatre heures.
Rees-Mogg et Davidson soutiennent aussi que la rĂ©volution de l'information va mener Ă la crĂ©ation d'une monnaie numĂ©rique, appelĂ©e « cybermonnaie », qui repose sur la cryptographie asymĂ©trique et Ă©chappe au contrĂŽle de l'Ătat. Ils Ă©crivent :
« Avec l'Ă©mergence du commerce en ligne, l'apparition de la cybermonnaie est inĂ©luctable. Cette nouvelle forme de monnaie sapera la capacitĂ© des Ătats Ă dĂ©terminer qui pourra accĂ©der au statut d'individu souverain. Ce changement s'explique en grande partie par le rĂŽle de la technologie de l'information, qui affranchira les dĂ©tenteurs de patrimoine de la confiscation dĂ©guisĂ©e que constitue l'inflation. [...] Cette monnaie numĂ©rique est appelĂ©e Ă jouer un rĂŽle central dans le cybercommerce. Elle se prĂ©sentera sous la forme de suites chiffrĂ©es de nombres premiers de plusieurs centaines de chiffres. Unique, anonyme et vĂ©rifiable, cette monnaie pourra ĂȘtre utilisĂ©e pour les transactions les plus importantes, mais aussi ĂȘtre fractionnĂ©e Ă l'infini pour rĂ©gler des montants microscopiques. Elle s'Ă©changera instantanĂ©ment et sans aucune restriction sur un marchĂ© mondial pesant plusieurs milliers de milliards de dollars. » (p. 191)
à l'époque, le modÚle eCash de David Chaum était déployé de façon expérimentale dans certaines banques américaines depuis 1995. Les auteurs n'étaient donc pas les seuls à prédire l'émergence d'une monnaie numérique libre : le constat était partagé par Milton Friedman par exemple. Cet idéal de monnaie numérique a fini par se matérialiser sous la forme de Bitcoin, conçu par Satoshi Nakamoto en 2008 : une monnaie résistante à la censure et résistante à l'inflation, confidentielle et programmable, adaptée aux gros transferts vers l'étranger comme aux petits paiements.
Une autre vision prophĂ©tique rĂ©alisĂ©e dans L'Individu souverain est l'adoption de l'intelligence artificielle au sein de la population gĂ©nĂ©rale. Les auteurs prĂ©voient en effet que les individus pourront augmenter leurs capacitĂ©s de façon surprenante grĂące Ă des « serviteurs » ou « assistants numĂ©riques » (p. 150). Ils Ă©voquent notamment la cas de « juristes numĂ©riques » qui « automatiseront la sĂ©lection des clauses contractuelles, en utilisant des processus dâintelligence artificielle tels que les rĂ©seaux neuronaux, pour rĂ©diger des contrats privĂ©s personnalisĂ©s en fonction des conditions juridiques internationales » (p. 185). Certains individus pourraient ainsi devenir extrĂȘmement puissants : « Un gĂ©nie excentrique, Ă©paulĂ© par ses serviteurs numĂ©riques, pourrait thĂ©oriquement rivaliser avec lâinfluence dâun Ătat-nation dans une guerre informatique. » (p. 169)
Cette prédiction rappelle inévitablement les agents d'IA, ces systÚmes qui effectuent des tùches de maniÚre autonome en concevant des flux opérationnels et en interagissant avec le monde réel à la place de l'utilisateur. L'intelligence artificielle, qui jusque-là était restée confinée à quelques utilisations précises (AlphaGo), s'est popularisée à partir de 2022 avec le succÚs de la premiÚre version ouverte de ChatGPT (basée sur GPT-3). Puis la pratique de l'IA agentique s'est développée à partir de cette base, pour se faire connaitre par le biais de Clawdbot/OpenClaw en 2025. Aujourd'hui, l'individu a désormais la possibilité de démultiplier ses capacités, en disposant d'outils puissants pour automatiser les tùches les plus redondantes, comme la programmation logicielle, la traduction, l'écriture d'articles ou la gestion des courriels.
Ainsi, nous ne pouvons que constater que Rees-Mogg et Davidson ont été visionnaires sur un certain nombre de sujets. Toutefois, on peut largement nuancer cette opinion, trop répandue parmi les défenseurs du livre et de la thÚse de l'individu souverain. Le discours des auteurs semble relever de la pensée désidérative au moins sur deux points : le rÎle libérateur de la technique et l'imminence de la décentralisation politique.
La technique, libératrice ou tyrannique ?
MĂȘme Rees-Mogg et Davidson se contentent de dĂ©crire les choses telles qu'elles sont censĂ©es se passer, on comprend qu'ils ont un point de vue positif sur la rĂ©volution numĂ©rique, ayant une bienveillance toute promĂ©thĂ©enne Ă l'Ă©gard du progrĂšs technique rĂ©cent et Ă venir. Ils Ă©ludent ainsi la perspective inverse : que le progrĂšs technique en cours amĂšne une plus grande servitude en mĂȘme temps qu'un plus grand confort. De leur propre aveu, c'est ce qui s'est passĂ© lors de la « rĂ©volution agricole » et de la rĂ©volution industrielle ; pourquoi serait-ce diffĂ©rent cette fois-ci ?
Une technique particuliĂšre n'est jamais neutre et influence la sociĂ©tĂ© entiĂšre dans un sens particulier. Dans le cadre politique, elle vient changer les « conditions mĂ©gapolitiques » de la rĂ©gion dans laquelle elle est adoptĂ©e. Une innovation peut donc apparaitre comme un outil d'indĂ©pendance pour l'individu, tout en favorisant en rĂ©alitĂ© la mainmise gĂ©nĂ©rale de l'Ătat.
Les moyens de transport et de communication, par exemple, sont utiles aux individus pour se dĂ©placer entre les juridictions et pour Ă©changer des informations et des richesses. Mais ils permettent surtout la centralisation au niveau politique : les ordres peuvent ĂȘtre transmis plus rapidement aux gouverneurs de province et les troupes peuvent ĂȘtre envoyĂ©es plus facilement en cas de sĂ©cession. Le dĂ©veloppement des transports terrestres, maritimes, ferroviaires et aĂ©riens, ainsi que le dĂ©ploiement des communications modernes (tĂ©lĂ©graphe, tĂ©lĂ©phone, TCP/IP), ont favorisĂ© l'Ă©mergence d'Ătats-continents centralisĂ©s comme la RĂ©publique populaire de Chine ou les Ătats-Unis. Le cas d'Internet est emblĂ©matique : il a, de par son architecture distribuĂ©e, Ă©tĂ© un outil fantastique pour dĂ©mocratiser la connaissance de l'individu, mais il a aussi largement contribuĂ© Ă la diffusion de propagande de masse, Ă la surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e et Ă l'abrutissement global.
La numĂ©risation de la monnaie peut aussi ĂȘtre examinĂ©e sous ce prisme. Elle a certes amenĂ© l'argent liquide Ă©lectronique qu'est Bitcoin (dont le potentiel est sous-exploitĂ© aujourd'hui), mais elle a Ă©tĂ© essentiellement l'occasion de dĂ©ployer la surveillance et le contrĂŽle financier Ă des domaines qui ne l'Ă©taient pas avant, d'abord dans le systĂšme bancaire, et bientĂŽt directement par les Ătats eux-mĂȘmes, par l'intermĂ©diaire de la monnaie numĂ©rique de banque centrale. Bitcoin constitue bien plus une rĂ©action Ă cette numĂ©risation de la monnaie, une valorisation des propriĂ©tĂ©s de la « monnaie physique » et une opposition aux « institutions financiĂšres qui servent de tiers de confiance pour traiter les paiements Ă©lectroniques », qu'une volontĂ© de faire advenir une monnaie intĂ©gralement numĂ©rique. De mĂȘme, David Chaum avait en son temps dĂ©veloppĂ© ses mĂ©thodes cryptographiques (et son fameux systĂšme eCash) parce qu'il se catastrophait de l'informatisation de la sociĂ©tĂ©6.
L'intelligence artificielle est également concernée par ce coté double : elle est en effet particuliÚrement puissante dans un certain nombre de domaines (on regardera l'illustration de cet article pour s'en convaincre), mais demeure dans sa conception une chose trÚs centralisée et sensible à l'intervention étatique. L'entrainement des meilleurs modÚles d'IA (Claude, ChatGPT, Gemini) requiert une infrastructure informatique monstrueuse (datacenters), de sorte que ces derniers sont contrÎlés par des grandes sociétés plus ou moins soumises au pouvoir américain (OpenAI, Anthropic, Google). Du cÎté de l'inférence, on peut logiquement déployer localement des modÚles open source (comme Qwen ou Deepseek) à l'aide d'une carte graphique performante valant aujourd'hui une poignée de milliers d'euros. Toutefois, cette façon de faire est significativement moins efficace : les modÚles concernés sont moins bons et le coût de maintenance locale est non négligeable (sans parler du fait que les concurrents sont actuellement subventionnés). On peut donc aisément prédire aisément que l'essentiel de la production par IA se fera par le biais des modÚles propriétaires et hébergés de maniÚre centralisée.

Dans ce registre, il est intéressant de citer Peter Thiel, cofondateur controversé de PayPal et de Palantir, qui était l'auteur de la préface de la réédition de 2020 de The Sovereign Individual. Il écrit ainsi (en écho à une déclaration précédente) :
« L'intelligence artificielle laisse entrevoir la possibilitĂ© de rĂ©soudre enfin ce que les Ă©conomistes appellent le "problĂšme du calcul Ă©conomique" : l'IA pourrait thĂ©oriquement permettre de contrĂŽler de maniĂšre centralisĂ©e l'ensemble d'une Ă©conomie. Ce n'est pas un hasard si l'IA est la technologie prĂ©fĂ©rĂ©e du Parti communiste chinois. La cryptographie forte, Ă l'autre extrĂȘme, laisse entrevoir la perspective d'un monde dĂ©centralisĂ© et individualisĂ©. Si l'IA est communiste, la crypto est libertarienne7. »
La rĂ©volution de l'information est bel et bien en train de bouleverser le monde, pour le meilleur et pour le pire. Si le progrĂšs technique est aujourd'hui en plein essor, il pourrait nous conduire Ă la pire des dystopies, oĂč intelligence artificielle cĂŽtoierait identitĂ© informatisĂ©e, monnaie numĂ©rique de banque centrale, surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e et Ă©conomie planifiĂ©e â la technocratie. Il est donc avisĂ© d'avoir un certain discernement et de ne pas se rĂ©jouir bĂ©atement de toutes les nouvelles avancĂ©es techniques que nous propose sans cesse l'Ă©lite technologique, cette « élite cosmopolite de lâĂšre de lâinformation » (p. 270).
Le nouveau Moyen Ăge n'est pas pour tout de suite
Dans L'Individu souverain, ainsi que dans leurs autres ouvrages, Rees-Mogg et Davidson prĂ©sentent une conception cyclique de l'histoire, et se basent sur les Ă©vĂšnements passĂ©s pour prĂ©dire l'avenir. DĂšs le dĂ©but du livre, ils font ainsi remarquer que l'histoire occidentale est marquĂ©e un « mystĂ©rieux cycle de cinq siĂšcles » depuis la GrĂšce antique : Ă chaque fois, un « grand bouleversement » provoque « lâapparition d'une nouvelle phase dâorganisation sociale » (p. 33). En 508 avant JĂ©sus-Christ, c'Ă©taient les rĂ©formes dĂ©mocratiques de ClisthĂšne ; en l'an 1, la naissance du Christ marquant l'apogĂ©e Ă©conomique antique ; en 476 ap. J.-C., l'effondrement de l'Empire romain d'Occident et le dĂ©but de l'« Ăge sombre » ; vers l'an mil, l'instauration de la fĂ©odalitĂ© en Europe occidentale initiant une restructuration ; et en 1492, le dĂ©but de l'Ă©poque moderne avec la dĂ©couverte de la poudre Ă canon, la Renaissance et la RĂ©forme protestante. Dans cette logique, l'an 2000 devrait amener avec lui le dĂ©but d'une nouvelle Ăšre â l'Ăšre de l'information â oĂč l'organisation sociale reposerait sur une sorte de fĂ©odalitĂ© technologique, marquĂ©e par une division politique forte et par un dĂ©veloppement technique avancĂ©. Cette pĂ©riode nouvelle prendrait les atours d'un nouveau Moyen Ăge, sans pour autant en prĂ©senter les inconvĂ©nients principaux.
Si cette façon de présenter les choses est séduisante, elle est peu méthodique en ce que la sélection des évÚnements est arbitraire et ne repose sur aucun critÚre précis, hormis le ressenti dans la mémoire collective8. L'intuition des auteurs sur les variations historiques est néanmoins bonne, et on peut percevoir un autre cycle : le cycle des civilisations, qui a notamment été mis en lumiÚre par l'historien et essayiste français Philippe Fabry. Depuis l'émergence des premiÚres civilisations au néolithique, le monde a connu des hauts et des bas, mesurés selon le niveau d'urbanisation, de commerce et d'unification politique.
Dans ce cadre, le « Moyen Ăge » correspondait Ă une pĂ©riode de transition entre deux Ăšres civilisationnelles : l'AntiquitĂ© grĂ©co-romaine et la ModernitĂ© europĂ©o-amĂ©ricaine. Il a permis une relative « concurrence entre les juridictions9 » prĂ©cisĂ©ment parce qu'il constituait l'aboutissement d'un long processus de dĂ©civilisation. Cette indĂ©pendance s'accompagnait ainsi d'une dominance du mode de vie rural et d'un bas niveau d'Ă©changes Ă©conomiques avec l'Ă©tranger.
Plus encore, le Moyen Ăge n'Ă©tait pas la premiĂšre pĂ©riode de ce genre : en GrĂšce, la disparition de la civilisation mycĂ©nienne lors de l'effondrement de l'Ăąge du bronze au XIIe siĂšcle avant JĂ©sus-Christ a conduit Ă des « siĂšcles obscurs » qui ont durĂ© plus de 400 ans. La reconstruction a eu lieu ensuite, lors de l'Ă©poque archaĂŻque, qui a donnĂ© la GrĂšce antique que nous connaissons, avec les citĂ©s-Ătats d'AthĂšnes ou de Sparte. Il s'en est suivi un mouvement d'unification politique (Ă l'Ă©chelle de l'Ă©poque), d'abord sous l'Ă©gide de la MacĂ©doine vers 330 av. J.-C. (Alexandre le Grand), puis de Rome au IIe siĂšcle avant notre Ăšre.

Le monde est donc soumis à des forces au long cours autrement plus immuables que l'innovation technique. Bien que celle-ci atteigne aujourd'hui un niveau inédit dans l'histoire de l'humanité (cybernétique, intelligence artificielle, manipulation génétique, neurotechnologie), elle n'en demeure pas moins assujettie au cycle civilisationnel, qui est une dynamique humaine10. La technique, en tant qu'elle constitue une extension de la vie humaine, a seulement pour effet de ralentir le cycle, pas d'y mettre un terme.
Le processus de dĂ©civilisation et de dĂ©centralisation du monde est un processus lent et graduel : il peut ĂȘtre ponctuĂ© par des Ă©vĂšnements spectaculaires, mais ceux-ci sont l'expression de mutations plus profondes. Rome ne s'est pas effondrĂ©e en un jour par exemple ; il lui a fallu un demi-millĂ©naire. Il parait de ce fait trĂšs illusoire de croire qu'un changement brutal va se produire, et ce d'autant plus que ce potentiel dĂ©clin n'a pas encore commencĂ©. Le monde n'a jamais Ă©tĂ© aussi riche qu'aujourd'hui. La tendance Ă la centralisation politique (qui a dĂ©butĂ© autour de l'an mil en Europe) ne montre aucun signe d'inversement, malgrĂ© les conflits militaires qui marquent l'actualitĂ© de ces derniĂšres annĂ©es.
L'heure est donc aux grands empires, qui seuls peuvent exercer une souverainetĂ© concrĂšte : les Ătats-Unis, l'Union europĂ©enne, la Chine, l'Inde. Les petites entitĂ©s soi-disant « souveraines » sont en rĂ©alitĂ© soumises au bon-vouloir de ces grands empires11. Elles persisteront probablement, ne serait-ce que pour permettre Ă l'Ă©lite de jouir de son statut, mais ne constitueront pas de rĂ©elles solutions viables avant des siĂšcles.
La pratique comme maĂźtre-mot
On peut ainsi conclure que la thĂšse de l'individu souverain est intĂ©ressante, mais peine Ă convaincre dans son entiĂšretĂ©. Rees-Mogg et Davidson sont beaucoup trop optimistes sur la possibilitĂ© de libertĂ© politique des individus. L'Ătat est une institution de servitude qui orchestre la contrainte depuis des millĂ©naires, et qui ne sera pas renversĂ©e du jour au lendemain par un procĂ©dĂ© technique, fĂ»t-il aussi gĂ©nial que Bitcoin.
Toutefois, malgrĂ© ce postulat erronĂ©, le livre prĂ©sente une vĂ©ritable valeur en ce qu'il incite Ă la pratique. S'il a eu le succĂšs qu'on lui connait, c'est parce qu'il a apportĂ© beaucoup Ă ceux qui l'ont lu. MĂȘme si les auteurs ne donnent pas de conseils directs (hormis des investissements en lien avec leur lettre d'information, non reproduits dans la version en français), leurs analyses ouvrent la voie Ă des actions dans le monde rĂ©el. Il pousse ainsi Ă agir plutĂŽt que de se plaindre, Ă anticiper plutĂŽt que de subir. Et, Ă dĂ©faut de prĂ©dire l'effondrement de l'Ătat-providence, il permettra Ă l'individu d'ĂȘtre libre dans un monde qui ne l'est pas.
On sera ainsi amenĂ©s Ă voir d'un bon Ćil l'entrepreneuriat, notamment par le biais d'Internet, qui modifie le marchĂ© Ă aller chercher. Avoir un flux de trĂ©sorerie issu du cyberespace nous rendra moins facilement saisissable et imposable. On voyagera et on profitera des disparitĂ©s entre les juridictions en dĂ©plaçant certains aspects de notre vie Ă l'Ă©tranger, voire en s'expatriant dĂ©finitivement. On se regroupera en communautĂ©s basĂ©es sur des intĂ©rĂȘts communs. On filtrera notre flux d'information, en personnalisant nos sources documentaires, plutĂŽt qu'en s'abreuvant du discours gĂ©nĂ©ral des mĂ©dias de masse.
Certains trouveront Ă redire de ce mode de vie nomade, mais la dĂ©marche a le mĂ©rite de pousser les gens Ă se frotter Ă la rĂ©alitĂ©, qualitĂ© trop peu rĂ©pandue de nos jours. La rĂ©flexion est, et a toujours Ă©tĂ©, censĂ©e nourrir l'action. Et ce sont nos actions qui dĂ©terminent ce Ă quoi le monde de demain ressemblera. Pour citer Peter Thiel : « La lecture de L'Individu souverain en 2020 est un moyen de rĂ©flĂ©chir attentivement Ă lâavenir que nos propres actions contribueront Ă façonner. »
Références et notes
James Dale Davidson et William Rees-Mogg, L'Individu souverain : Survivre et prospĂ©rer face Ă l'effondrement de l'Ătat-providence. Konsensus Network, 2026. 411 pages. Ă retrouver sur la boutique en ligne de l'Ă©diteur (10 % de rĂ©duction avec le code promo lugaxker) et sur Amazon.
Illustration : image générée avec GPT Image 1.5, à partir du tableau Le Voyageur contemplant une mer de nuages peint en 1818 par Caspar David Friedrich. Texte : rédigé intégralement sans LLM. Traduction : sauf précision contraire, les traductions sont réalisées par l'auteur au moyen de DeepL.
- John Stuart Mill, De la libertĂ©, trad. Dupont-White (Guillaumin et Cie, 1860), p. 18. â©ïž
- Voir notamment Frederic C. Lane, « Economic Consequences of Organized Violence », The Journal of Economic History, vol. 18, n° 4 (dĂ©cembre 1958), pp. 402â417. â©ïž
- L'argument du littoral accidentĂ© qui favorise le commerce fait penser Ă la thĂšse de la « thalassographie articulĂ©e » de David Cosandey, formulĂ©e la mĂȘme annĂ©e, en 1997. â©ïž
- Le thĂ©orĂšme de non-Ă©quivalence est appelĂ© ainsi en rĂ©fĂ©rence Ă l'Ă©quivalence ricardienne, selon laquelle, lors d'une relance budgĂ©taire, les acteurs Ă©conomiques rĂ©duisent leur consommation par anticipation d'une future hausse d'impĂŽt. Ce thĂ©orĂšme de Rees-Mogg et Davidson est prĂ©sentĂ© dans The Bitcoin Handbook d'Anil Patel, traduit en français chez Konsensus Network. â©ïž
- Dans le livre Exit, Voice, and Loyalty Ă©crit 1969 par l'Ă©conomiste amĂ©ricain Albert Hirschmann, le terme « dĂ©fection » (exit) s'oppose Ă la « prise de parole » (voice) et au « loyalisme » (loyalty) dans la gouvernance des organisations. Hirschmann Ă©crivait notamment : « Ce n'est que lorsque les pays commenceront Ă vraiment se ressembler, grĂące Ă la modernisation et Ă l'Ă©volution des communications, que le danger des dĂ©fections prĂ©maturĂ©es et excessives se prĂ©sentera. » â©ïž
- En 1985, David Chaum Ă©crivait : « L'informatisation prive les individus de la capacitĂ© de surveiller et de contrĂŽler la façon dont les informations les concernant sont utilisĂ©es. (âŠ) Nous sommes en train de jeter les bases d'une sociĂ©tĂ© du fichage, dans laquelle les ordinateurs pourraient ĂȘtre utilisĂ©s pour dĂ©duire le mode de vie, les habitudes, les dĂ©placements et les frĂ©quentations des individus Ă partir de donnĂ©es collectĂ©es dans le cadre de transactions de consommation ordinaires. L'incertitude quant Ă la sĂ©curitĂ© des donnĂ©es contre les abus de ceux qui les conservent ou les exploitent peut avoir un "effet paralysant", amenant les gens Ă modifier leurs activitĂ©s observables. Ă mesure que l'informatisation se gĂ©nĂ©ralise, ces problĂšmes risquent de s'aggraver considĂ©rablement. » â Voir « Security without identification: transaction systems to make big brother obsolete », in Communications of the ACM, vol. 28, no. 10, octobre 1985, p. 1030. â©ïž
- Peter Thiel, « Preface », in James Dale Davidson et William Rees-Mogg, The Sovereign Individual (Touchstone, 2020), p. 6. â©ïž
- Pourquoi parler de l'instauration de la dĂ©mocratie athĂ©nienne et ignorer la rĂ©volution anglaise du XVIIe siĂšcle par exemple ? â©ïž
- Rees-Mogg et Davidson vantent notamment les « marches », ces « rĂ©gions frontaliĂšres mĂ©diĂ©vales » qui Ă©taient « le théùtre dâun enchevĂȘtrement de souverainetĂ©s » et avaient dĂ©veloppĂ© « des formes institutionnelles et juridiques singuliĂšres » (p. 166). â©ïž
- Philippe Fabry, citĂ© plus haut, affirme que le processus de dĂ©civilisation dĂ©coule d'un effondrement dĂ©mographique, dĂ» en partie Ă la baisse de la natalitĂ©. Une sociĂ©tĂ© qui dĂ©cline dĂ©mographiquement a en effet tendance Ă connaitre une dĂ©croissance Ă©conomique, ce qui diminue l'incitation Ă la centralisation politique. â©ïž
- Dans sa prĂ©face de 2020, Peter Thiel a mis en perspective la thĂšse de l'individu souverain en mentionnant la prise de contrĂŽle de la Chine sur la citĂ©-Ătat d'Hong Kong, qui correspondait, pour les auteurs, « au type de juridiction qui [...] prospĂ©rera Ă lâĂšre de lâinformation » (p. 303). â©ïž


























































