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La limite des 21 millions n’était pas le but originel de Bitcoin

By: Ludovic Lars —

Lorsqu'une personne se renseigne à propos de Bitcoin, il faut peu de temps pour qu'elle apprenne que sa mise en circulation est réduite au cours du temps et que la quantité finale est plafonnée à 21 millions d'unités. Il lui est ensuite suggéré que si son utilisation croit, alors la rareté absolue des bitcoins fera que leur valeur explosera à la hausse. C'est cette logique spéculative qui a mené le prix du bitcoin à passer de 0,001 $ à 126 000 $ en moins de 20 ans.

Cependant, la limite emblĂ©matique des 21 millions, aujourd'hui mise Ă  l'honneur par les vendeurs de rĂȘve, ne constituait pas l'objectif principal du systĂšme de Nakamoto, et a Ă©tĂ© secondaire au cours de sa conception ; elle a longtemps Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme un moyen de rendre le bitcoin attractif, et pas comme une fin en soi. La preuve la plus Ă©clatante de ce fait est qu'Ă  l'origine, Bitcoin a Ă©tĂ© conçu pour avoir une crĂ©ation monĂ©taire constante. Satoshi Nakamoto n'a en effet ajoutĂ© les halvings et le plafond d'Ă©mission qu'aprĂšs la publication du livre blanc.

À l'heure oĂč la mystique saylorienne domine, oĂč les ETF se multiplient, et oĂč l'État le plus puissant de la planĂšte constitue une rĂ©serve stratĂ©gique de bitcoins, il semble essentiel de rappeler que le but originel de Bitcoin Ă©tait bien plus noble qu'attirer toute la cupiditĂ© du monde.

Les deux livres blancs

Le 31 octobre 2008, Satoshi Nakamoto inaugure sa découverte en envoyant le livre blanc de Bitcoin, intitulé Bitcoin : Un systÚme d'argent liquide électronique pair à pair, à la liste de diffusion de courrier électronique de Metdowd.com dédiée à la cryptographie. Ce document n'est cependant pas la seule version qui existe, et il en publiera une autre, mise à jour, le 24 mars 2009, qui est hébergée sur Bitcoin.org et à laquelle nous faisons généralement référence aujourd'hui. Le premier livre blanc diffÚre ainsi légÚrement du second.

En particulier, dans ce premier document, Satoshi ne fait pas mention des « frais de transaction » ou d'un « nombre prédéterminé d'unités », comme il fera plus tard. Pour récompenser les mineurs qui assurent le traitement des paiements, il prévoit une émission de monnaie constante, vraisemblablement de 100 bitcoins toutes les 15 minutes1. Dans le livre blanc, il écrit :

« L'ajout régulier d'une quantité constante de nouvelles unités s'apparente à l'action des mineurs d'or qui dépensent des ressources pour mettre de l'or en circulation. »

Il justifie ainsi le choix d'une « inflation naturelle » en comparant le bitcoin à l'or, qui a toujours connu une certaine création monétaire tout en conservant son pouvoir d'achat2. Avec une quantité constante de nouveaux bitcoins, le taux d'émission annuelle devrait diminuer au cours du temps : il passerait sous les 5 % aprÚs 20 ans, et sous les 2 % au bout de 50 ans. Outre la phrase du livre blanc, Satoshi précisera dans un courriel privé quelque jours plus tard :

« L'offre d'or augmente d'environ 2 à 3 % par an.  N'importe quelle monnaie fiat affiche généralement un taux d'inflation supérieur. »

La discussion avec Ray Dillinger

En novembre 2008, Satoshi discute de Bitcoin avec les membres de la liste. Il échange notamment avec Ray Dillinger, consultant indépendant dans les nouvelles technologies, qui s'intéresse aux protocoles de monnaie numérique. Dans un courriel envoyé dans la soirée du 5 novembre (PST), il reproche au bitcoin son « absence de valeur intrinsÚque », ne comprenant pas bien qu'il s'agit d'une politique monétaire définie, contrÎlée par un algorithme d'ajustement de la difficulté. Pour lui, tout le monde peut créer de nouvelles unités à l'infini (comme dans systÚme RPOW de Hal Finney), ce qui réduit considérablement la valeur de la monnaie. Il conclut faussement que la monnaie « présente une inflation d'environ 35 %, puisque c'est le taux annuel d'amélioration de la performance informatique ». Satoshi en discute en privé avec lui, avant de le corriger publiquement le 8 novembre :

« La difficulté augmente proportionnellement afin de maintenir constante la production supplémentaire totale.  On sait donc à l'avance combien de nouveaux bitcoins seront créés au cours des années futures.

La production de nouvelles unitĂ©s implique une augmentation planifiĂ©e de la masse monĂ©taire, mais celle-ci n'entraĂźne pas nĂ©cessairement de l'inflation.  Si la quantitĂ© de monnaie augmente au mĂȘme rythme que le nombre de personnes qui l'utilisent, les prix resteront stables.  Si elle n'augmente pas aussi vite que la demande, il y aura de la dĂ©flation et les premiers dĂ©tenteurs de la monnaie verront sa valeur augmenter.

Les unitĂ©s doivent ĂȘtre distribuĂ©es d'une maniĂšre ou d'une autre au dĂ©part, et un taux constant semble ĂȘtre la meilleure mĂ©thode. »

Satoshi confirmera l'existence de ce modÚle initial à Martti Malmi en mai 2009 dans un courriel incluant son débat en privé avec Ray :

« Cette discussion sur l'inflation a eu lieu avant la mise en place du mĂ©canisme de frais de transaction et du programme fixe des 21 millions d'unitĂ©s ; elle n'est donc peut-ĂȘtre plus tout Ă  fait d'actualitĂ©. »

Toutefois, ce modÚle s'avÚre défectueux, ce que ne manque pas de lui faire remarquer le premier détracteur de Bitcoin : James A. Donald.

L'échange avec James A. Donald

James A. Donald est un cypherpunk anonyme qui est le premier à avoir répondu publiquement à Satoshi, le 2 novembre, pour reprocher à Bitcoin sa faible capacité à passer à l'échelle. Les deux hommes échangent longuement sur la liste. Ce sont les remarques du cypherpunk sur le systÚme incitatif de Bitcoin qui vont pousser Satoshi à revoir sa politique monétaire et à intégrer des frais de transaction.

Dans la nuit du 8 au 9 novembre, James A. Donald blùme ainsi l'émission monétaire constante choisie par Satoshi pour inciter les mineurs à assurer le traitement des transactions. Il nuance néanmoins son propos en ajoutant que c'est mieux que les monnaies classiques sujettes aux aléas de la politique :

« Cette proposition ne peut pas ĂȘtre mise en Ɠuvre, car dans le systĂšme proposĂ©, le travail de suivi de la propriĂ©tĂ© des unitĂ©s est financĂ© par le seigneuriage, ce qui nĂ©cessite de l'inflation.

Ce n'est pas un défaut insurmontable : une inflation prévisible est moins choquante qu'une inflation qui est traficotée de temps en temps pour transférer les richesses d'un groupe électoral à un autre. »

Dans la journée du 9, James A. Donald émet un nouvelle critique, cette fois-ci sur le fait qu'un mineur n'est pas incité à inclure des transactions dans un bloc :

« Cette solution [
] ne rĂ©sout pas celui de l'enregistrement des dĂ©penses. Si un nƓud ignore toutes les dĂ©penses sans importance pour lui, il n'en subit aucune consĂ©quence nĂ©gative. »

Satoshi a alors l'idée d'ajouter un mécanisme des frais de transaction, qui aurait l'avantage de résoudre les deux problÚmes. Dans la soirée du 9 novembre, répondant à James A. Donald, il décrit ce mécanisme comme suit :

« Si tu as des difficultĂ©s avec la question de l'inflation, il est facile d'ajuster le systĂšme pour qu'il fonctionne avec des frais de transaction.  C'est trĂšs simple : il suffit que la valeur en sortie de toute transaction soit infĂ©rieure de 1 centime Ă  la valeur en entrĂ©e.  Soit le logiciel client construit automatiquement des transactions ayant un montant supĂ©rieur de 1 centime Ă  la valeur de paiement prĂ©vue, soit ce montant est prĂ©levĂ© du cĂŽtĂ© du bĂ©nĂ©ficiaire.  La rĂ©compense obtenue lorsqu'un nƓud trouve une preuve de travail pour un bloc correspondrait au total des frais contenus dans ce bloc. »

Le lendemain, Satoshi ajoute :

« GrĂące au systĂšme de rĂ©compense basĂ© sur les frais de transaction que j'ai rĂ©cemment prĂ©sentĂ©, les nƓuds seraient incitĂ©s Ă  inclure toutes les transactions payantes qu'ils reçoivent. »

Le code de novembre 2008

À la suite de sa discussion avec James A. Donald, Satoshi Nakamoto dĂ©cide de mettre en Ɠuvre le mĂ©canisme des frais de transaction au sein de son modĂšle. Il fait Ă©galement diminuer la crĂ©ation monĂ©taire au cours du temps, de façon Ă  limiter la quantitĂ© Ă  un montant prĂ©dĂ©fini. Le 14 novembre, dans une rĂ©ponse Ă  Ray Dillinger, il Ă©crit :

« Il y aura des frais de transaction, ce qui incitera les nƓuds Ă  recevoir et Ă  inclure autant de transactions que possible.  Les nƓuds finiront par ĂȘtre rĂ©munĂ©rĂ©s uniquement par ces frais lorsque le nombre total d'unitĂ©s créées atteindra le plafond prĂ©dĂ©terminĂ©. »

Le 16 novembre, il partage le code logiciel de Bitcoin avec certains membres de la liste, dont Ray Dillinger et James A. Donald. Les paramĂštres prĂ©sents dans cette version diffĂšrent du prototype de janvier 2009. Le temps entre chaque bloc, par exemple, est de 15 minutes (au lieu de 10). Chaque bitcoin (COIN) se divise en 100 centimes (CENT), qui sont eux-mĂȘmes divisibles en 10 000 unitĂ©s plus petites, si bien qu'un bitcoin correspond Ă  1 million d'unitĂ©s de base.

Satoshi y inclut surtout la mécanique de réduction de moitié (le fameux halving) qui divise par deux la création monétaire tous les 100 000 blocs, soit 2 ans et 10 mois environ. Dans cette version du code, il se crée 100 bitcoins durant la premiÚre période de 100 000 blocs, 50 durant la deuxiÚme période, etc. de sorte que la quantité totale de bitcoins converge vers 20 millions d'unités, qui sera atteinte 77 ans plus tard.

Fonction GetBlockValue qui donne le nombre de bitcoins créés par bloc.

Le lancement du réseau

Un mois et demi plus tard, le 8 janvier 2009, Satoshi Nakamoto publie la version 0.1 du logiciel. Cette derniĂšre inclut les paramĂštres qu'on connait bien : les 10 minutes entre chaque bloc, les 50 bitcoins par bloc, les 100 millions d'unitĂ©s de base (« satoshis ») par bitcoin, le halving tous les 4 ans, et le plafond des 21 millions de bitcoins. Comme il l'Ă©crira quelques mois plus tard Ă  Mike Hearn, le choix du nombre des 21 millions et de la granularitĂ© des unitĂ©s est une « estimation Ă©clairĂ©e », un « entre-deux » prenant en considĂ©ration le scĂ©nario oĂč Bitcoin resterait une « petite niche » et celui oĂč il serait utilisĂ© « pour une partie du commerce mondial ».

Outre le code, Satoshi décrit la politique monétaire définitive dans son courriel d'introduction :

« La circulation totale sera de 21 000 000 d'unitĂ©s.  Elles seront distribuĂ©es aux nƓuds du rĂ©seau lorsqu'ils crĂ©eront des blocs, la quantitĂ© Ă©mise Ă©tant divisĂ©e par deux tous les 4 ans. [
] Lorsque cela sera Ă©puisĂ©, le systĂšme pourra prendre en charge les frais de transaction si nĂ©cessaire. »

Le 10 janvier, Hal Finney, ingĂ©nieur amĂ©ricain connu pour son implication dans le mouvement cypherpunk et dans PGP, approuve cette façon de faire en s'enhtousiasmant du fait que « le systĂšme peut ĂȘtre configurĂ© pour n'autoriser qu'un nombre maximum certain d'unitĂ©s Ă  ĂȘtre gĂ©nĂ©rĂ©es ». Dans son courriel, il estime que si Bitcoin devient « le systĂšme de paiement dominant utilisĂ© dans le monde entier », chaque unitĂ© aura alors « une valeur d'environ 10 millions » de dollars.

Satoshi voit dans cette prĂ©diction un formidable moyen de communication pour donner envie aux gens d'essayer Bitcoin. Il utilise ainsi cet argument de vente Ă  plusieurs reprises, sur la liste de diffusion en janvier et sur le forum de la Fondation P2P en fĂ©vrier. Et il a son effet : Dustin Trammell, l'un des premiers mineurs aprĂšs Satoshi et Hal Finney, confiera au crĂ©ateur de Bitcoin que cette possibilitĂ© de gagner de l'argent est « l'une des raisons qui [l'ont] poussĂ© Ă  dĂ©marrer un nƓud si rapidement ».

Satoshi prend ensuite ses distances avec cet aspect spĂ©culatif, n'en parlant pratiquement jamais et toujours de maniĂšre trĂšs mesurĂ©e. En juin 2009, dans un courriel Ă  Martti Malmi, il Ă©crit qu'il n'est « pas Ă  l'aise avec le fait de dĂ©clarer explicitement » que le bitcoin devrait ĂȘtre considĂ©rĂ© « comme un investissement », jugeant que c'est une « affirmation dangereuse » (d'un point de vue lĂ©gal vraisemblablement). Il ajoute :

« Il n'y a pas de mal Ă  ce que les gens arrivent Ă  cette conclusion par eux-mĂȘmes, mais nous ne pouvons pas le prĂ©senter de cette façon. »

Mais l'imaginaire des gens est déjà irrémédiablement influencé, et les bulles successives qui se produiront en 2011 et en 2013 termineront de modifier la perception générale de Bitcoin par le public.

Bitcoin a été dévoyé

Satoshi Nakamoto n'Ă©tait donc pas opposĂ© Ă  ce que les gens utilisent le bitcoin comme une rĂ©serve de valeur, comme un vĂ©hicule d'« investissement Ă  long terme ». Mais il voyait cet aspect spĂ©culatif davantage comme un moyen d'amorcer Ă©conomiquement son systĂšme que comme une fin en soi. Le but principal de Satoshi Nakamoto, explicitement citĂ© dans l'introduction du livre blanc, Ă©tait de rĂ©soudre le problĂšme des paiements en ligne en crĂ©ant un « argent liquide Ă©lectronique » pouvant ĂȘtre utilisĂ© « sans avoir recours Ă  un tiers de confiance ».

S'il a jugĂ© que son systĂšme Ă©tait prĂȘt le 31 octobre 2008, c'est que l'objectif pouvait ĂȘtre rempli avec une crĂ©ation monĂ©taire constante. Il a revu cet Ă©lĂ©ment, car le modĂšle incluant des frais de transaction et une quantitĂ© limitĂ©e d'unitĂ©s Ă©tait simplement plus Ă©lĂ©gant : les frais incitaient les mineurs Ă  inclure les transactions dans leurs blocs tandis que « dĂ©flation naturelle » rĂ©compensait les commerçants qui conservaient les unitĂ©s reçues, limitant le change avec les monnaies classiques. Ce second modĂšle Ă©tait donc bien plus Ă  mĂȘme de remplir le but originel de Bitcoin.

Il est difficile de nier que la spĂ©culation liĂ©e Ă  la limite des 21 millions a Ă©tĂ© l'Ă©lĂ©ment qui a permis Ă  Bitcoin de perdurer jusqu'aujourd'hui. Entre autres, elle garantissait une demande minimale pour l'unitĂ© de compte et une utilisation plancher du rĂ©seau. Mais cet appĂąt du gain a dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© jusqu'Ă  ne plus vraiment servir le sain dĂ©veloppement de Bitcoin, dans le sens oĂč les gens n'assurent mĂȘme plus la garde de leurs propres bitcoins. Satoshi Nakamoto voulait initialement crĂ©er un « systĂšme d'argent liquide Ă©lectronique », pas une « marchandise numĂ©rique sans Ă©metteur » qui servirait d'adossement pour des instruments financiers institutionnels ou de garantie dans des prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s. Il pourrait ĂȘtre opportun de s'en rappeler.


Notes

Cet article est une version remaniée et augmentée de plusieurs sections du cours sur l'histoire de la création de Bitcoin publié sur PlanB Academy. L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5, sur la base du générique de 20th Century Fox ; l'idée vient de u/birth_of_bitcoin sur Reddit. Les traductions ont été réalisée grùce à DeepL. Le reste du texte a été rédigé intégralement sans LLM.

  1. Ce modĂšle rappelle inĂ©vitablement l'Ă©mission rĂ©siduelle de Monero, qui est de 0,6 XMR toutes les deux minutes. ↩
  2. MalgrĂ© la conception soutenue par certains Ă©conomistes autrichiens comme Ludwig von Mises, l'inflation monĂ©taire n'Ă©quivaut pas Ă  l'inflation des prix, car la croissance de l'Ă©conomie compense en partie la crĂ©ation monĂ©taire. Dans le cas d'une monnaie-marchandise soumise uniquement au marchĂ©, il n'y a pas d'inflation des prix, Ă  moins que les conditions de sa production ne changent drastiquement. ↩
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L’individu souverain, la technique et le nouveau Moyen Âge

By: Ludovic Lars —

J'ai rĂ©cemment participĂ© Ă  la traduction en français du livre The Sovereign Individual, qui sort ce vendredi 15 mai chez Konsensus Network sous le titre L'Individu souverain : Survivre et prospĂ©rer face Ă  l'effondrement de l'État-providence. Cet ouvrage, coĂ©crit en 1997 par William Rees-Mogg et James Dale Davidson, est un texte de prospective, emblĂ©matique par les prĂ©dictions qu'il faisait sur les consĂ©quences politiques de la rĂ©volution numĂ©rique, alors balbutiante Ă  l'Ă©poque. Riche en contexte historique et long de quatre-cents pages, il apporte des Ă©lĂ©ments de rĂ©flexion qui n'ont pas vieilli aujourd'hui.

William Rees-Mogg Ă©tait un lord anglais et avait Ă©tĂ© Ă©diteur du Times de 1967 Ă  1981. James Dale Davidson Ă©tait un investisseur amĂ©ricain. Au moment de la publication initiale du livre, les deux hommes gĂ©raient une lettre d'information financiĂšre depuis 1984. Ils avaient alors dĂ©jĂ  publiĂ© deux livres Ă  succĂšs (Blood in the Streets en 1987 et The Great Reckoning en 1993), oĂč ils formulaient dĂ©jĂ  des prĂ©dictions, notamment sur le monde financier et la gĂ©opolitique. L'Individu Souverain constituait pour eux un parachĂšvement de leur vision de l'avenir.

Dans cet ouvrage, ils soutenaient qu'une nouvelle phase de l'histoire de l'humanitĂ© s'ouvrait — l'Ăšre de l'information — et qu'elle allait permettre aux individus de s'Ă©manciper du joug des États-nations. Revenant sur l'histoire de l'humanitĂ©, du nĂ©olithique Ă  l'Ă©poque moderne en passant par le Moyen Âge, ils examinaient les dynamiques rĂ©gissant l'Ă©volution politico-Ă©conomique du monde. Ils mettaient en avant le caractĂšre libĂ©rateur du progrĂšs technique, et prĂ©disaient en particulier l'Ă©mergence d'une monnaie numĂ©rique Ă©chappant au contrĂŽle Ă©tatique, chose qui se matĂ©rialiserait avec Bitcoin au dĂ©but des annĂ©es 2010.

Aux États-Unis, le livre s'est rapidement popularisĂ© dans les cercles libertariens, grĂące au portrait peu flatteur qu'il faisait des États centralisĂ©s et des idĂ©ologies qui les soutenaient. Il s'est aussi diffusĂ© dans la Silicon Valley, en raison du point de vue techno-optimiste des auteurs. Il a plus tard connu un succĂšs croissant au sein de la communautĂ© de Bitcoin (et du milieu des cryptomonnaies en gĂ©nĂ©ral), inspirant notamment Francis Pouliot, Jameson Lopp ou Naval Ravikant. En France, il est aujourd'hui mis en avant par le mĂ©dia indĂ©pendant Le Bunker, par la plateforme Zone Franche, et par l'infopreneur Olivier Roland, qui a Ă©crit son propre livre sur le sujet.

À l'heure oĂč la stabilitĂ© de l'ordre mondial est remise en question et oĂč les États deviennent de plus en plus autoritaires, la thĂšse de l'individu souverain est plus que jamais d'actualitĂ©. Cet article constitue une analyse et une critique de cette thĂšse. Le progrĂšs technique va-t-il nous libĂ©rer et sommes-nous Ă  la veille du Moyen Âge ? C'est ce Ă  quoi nous allons tenter de rĂ©pondre ici.

La thĂšse de l'individu souverain

La thĂšse de l'ouvrage de Rees-Mogg et Davidson est que la rĂ©volution numĂ©rique (dite « de l'information ») va provoquer l'effondrement de l'État-providence moderne et conduire Ă  l'avĂšnement d'une souverainetĂ© individuelle rĂ©elle. Cette souverainetĂ© s'exercera par le renversement du rapport entretenu par les autoritĂ©s politiques et les individus : ces derniers ne seront plus considĂ©rĂ©s comme des sujets ou des citoyens, et comme des « vaches Ă  lait » (p. 238) pour les plus productifs, mais comme des « clients » (pp. 117–118). Et, comme le dit le dicton, le client est roi.

Le concept de « souverainetĂ© de l'individu » n'est pas tout rĂ©cent, puisqu'il a Ă©mergĂ© avec la pensĂ©e libĂ©rale anglo-saxonne (John Locke) et qu'il a Ă©tĂ© formulĂ© par John Stuart Mill en 1859, qui Ă©crivait : « Sur lui-mĂȘme, sur son corps et son esprit, l'individu est souverain1. » Le terme a ensuite Ă©tĂ© repris dans son acception la plus radicale par les anarchistes individualistes amĂ©ricains, comme Josiah Warren ou Benjamin Tucker, puis par les thĂ©oriciens du libertarianisme moderne, notamment Murray Rothbard.

LĂ  oĂč les auteurs se diffĂ©rencient de cette idĂ©ologie libĂ©rale est que leur discours n'est pas prescriptif (ou du moins pas explicitement), mais descriptif : ils veulent montrer que le sens de l'histoire va vers plus de libertĂ©. Le livre n'est donc pas un manifeste politique en tant que tel, mais un manuel de survie face Ă  la « grande transformation » (p. 234) qui est en train d'avoir lieu. Ils se basent (entre autres) sur les travaux d'un historien amĂ©ricain du XXe siĂšcle nommĂ© FrĂ©dĂ©ric Lane, qui Ă©tait spĂ©cialiste du bas Moyen Âge et qui avait dĂ©veloppĂ© une analyse Ă©conomique de la violence politique2.

Suivant les idĂ©es de Lane, les auteurs Ă©laborent leur propre modĂšle prĂ©dictif. Ils dĂ©crivent comment les « facteurs mĂ©gapolitiques » conditionnent la forme institutionnelle des États en faisant varier ce qu'ils appellent « les rendements de la violence » :

« En modifiant les coûts et les gains potentiels liés à la coercition, la mégapolitique détermine la capacité de certains à imposer leur volonté à autrui. » (p. 48)

Les facteurs qu'ils identifient appartiennent à quatre grandes catégories :

  1. Les conditions topographiques : les grandes plaines alluviales propices au développement de grands centres de civilisation, les montagnes jouant un rÎle protecteur, les littoraux fragmentés favorisant le commerce3, etc. ;
  2. Les causes climatiques : la tempĂ©rature gĂ©nĂ©rale qui affecte directement la production agricole, et donc la puissance politique de l'État qui domine la rĂ©gion ;
  3. Les agents infectieux : les bactéries et les virus derriÚre les épidémies, qui provoquent des fluctuations démographiques massives, limitant de ce fait la taille des grands empires ;
  4. Les innovations techniques : les outils qui permettent au pouvoir d'asseoir sa domination ou à l'inverse à l'individu de se défendre.

Pour les auteurs, la technologie — ou la technique, si l'on veut Ă©viter de faire un amĂ©ricanisme — constitue Ă  l'Ă©poque moderne le « facteur dĂ©terminant de l’équilibre entre le coĂ»t et les bĂ©nĂ©fices liĂ©s Ă  l’exercice du pouvoir » (p. 52). L'Ă©volution technique liĂ©e Ă  l'Ăšre de l'information (la micro-informatique, le cyberespace et la cryptographie) va libĂ©rer l'individu, en provoquant une baisse des rendements de la violence. Les États ne pourront plus contrĂŽler leurs citoyens comme ils l'ont fait jusqu'Ă  prĂ©sent, ce qui conduira Ă  l'Ă©mancipation des individus. Ce discours n'est d'ailleurs pas sans rappeler celui des cypherpunks, qui Ă©crivaient Ă  la mĂȘme Ă©poque.

La taille des entitĂ©s souveraines va ainsi grandement diminuer, pour ne parfois concerner qu'une poignĂ©e d'individus. On assistera Ă  la dĂ©sagrĂ©gation des grands États, pour donner une multitude de micro-juridictions. Le monde connaitra une nouvelle pĂ©riode de fĂ©odalitĂ© qui rappellera celle du Moyen Âge, tout en s'en distinguant fondamentalement. En effet, grĂące Ă  la gĂ©nĂ©ralisation d'Internet, les individus pourront davantage se rĂ©unir en « groupes d'affinité » (p. 157), chose qui existait sous forme embryonnaire dans les ordres religieux et militaires mĂ©diĂ©vaux comme les chevaliers de Malte. Cette dĂ©marche se retrouve aujourd'hui dans le concept de l'État-rĂ©seau de Balaji Srinivasan (ancien directeur technique de Coinbase et associĂ© gĂ©nĂ©ral chez Andreessen Horowitz), qui le dĂ©finit comme « une communautĂ© en ligne hautement alignĂ©e, dotĂ©e d'une capacitĂ© d'action collective, qui finance l'acquisition de territoires Ă  travers le monde et finit par obtenir la reconnaissance diplomatique d'États dĂ©jĂ  existants ».

L'Europe occidentale en 1444 (source : u/ratkatavobratka, 2021)

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les entitĂ©s souveraines se feront concurrence, et les personnes procĂšderont Ă  un arbitrage juridictionnel : elles choisiront oĂč elles voudront rĂ©sider et travailler en fonction des conditions offertes (fiscalitĂ©, sĂ©curitĂ©, infrastructures) par ces micro-États. Ce sera une application du « thĂ©orĂšme de non-Ă©quivalence4 » formulĂ© par les auteurs, qui affirme que les individus rĂ©agiront Ă  une hausse d'impĂŽt, non pas en rĂ©duisant leur consommation mais en dĂ©mĂ©nageant :

« À l’ùre de l’information, cependant, la rĂ©action du contribuable rationnel ne consistera plus Ă  Ă©pargner davantage pour absorber l’augmentation prĂ©visible de ses impĂŽts ; il choisira plutĂŽt de transfĂ©rer sa rĂ©sidence ou d’effectuer ses transactions ailleurs. De mĂȘme que les producteurs choisissent les fournisseurs les plus avantageux, la capacitĂ© Ă  sĂ©lectionner son prestataire de protection deviendra un levier bien plus dĂ©terminant pour prĂ©server ses revenus. » (p. 221)

Il s'agira d'un « vote avec ses pieds », d'une « dĂ©fection5 » (p. 218) affectant indirectement la politique de l'État. Les individus les plus productifs iront enrichir les juridictions fiscalement avantageuses et davantage focalisĂ©es sur les missions rĂ©galiennes, tandis que les grands États-providence s'appauvriront considĂ©rablement, et seront contraints Ă  revoir Ă  la baisse leurs politiques redistributives.

La révolution de l'information

Tout comme la dĂ©couverte de la poudre Ă  canon et celle de l'imprimerie ont mis fin Ă  la fĂ©odalitĂ© au moment de la Renaissance, la rĂ©volution de l'information va mettre un terme Ă  l'Ăšre de l'État-nation. Les anciens modes de production Ă©taient soumis Ă  la « tyrannie de l'endroit » (p. 174) : la rattachement de la production Ă  un bien foncier (terre ou usine) rendait les producteurs particuliĂšrement vulnĂ©rables Ă  l'impĂŽt et aux revendications sociales, et c'est pour cette raison que la crĂ©ation de richesse permise par la rĂ©volution industrielle a Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©e par l'État. À l'inverse, la rĂ©volution de l'information va permettre aux entreprises de dĂ©centraliser leur mode de production et de transcender cette tyrannie de l'endroit, en devenant davantage mobiles. Les auteurs le rĂ©sument bien : « Le gigantisme des usines a coĂŻncidĂ© avec l’ùre de l’État-providence. À l’inverse, la micro-informatique miniaturise les institutions. » (p. 135)

Internet joue un grand rĂŽle dans la thĂšse soutenue par les auteurs. À la suite de John Perry Barlow, auteur d'une DĂ©claration d'indĂ©pendance du cyberespace en 1996, ils professent que « le cyberespace, tel le royaume imaginaire des dieux d’HomĂšre, forme un univers distinct de notre monde terrestre familier, fait de fermes et d’usines » (p. 174). Ils considĂšrent que l'activitĂ© se fera dans le cadre de la « multinationale virtuelle » (p. 222), association d'individus souverains s'adaptant facilement aux conditions du marchĂ©. Ce type de production est devenu rĂ©alitĂ© aujourd'hui avec l'Ă©mergence des digital nomads, dont le modĂšle a Ă©tĂ© exposĂ© en 2007 par l'influenceur Tim Ferriss dans son best-seller de dĂ©veloppement personnel, La Semaine de quatre heures.

Rees-Mogg et Davidson soutiennent aussi que la rĂ©volution de l'information va mener Ă  la crĂ©ation d'une monnaie numĂ©rique, appelĂ©e « cybermonnaie », qui repose sur la cryptographie asymĂ©trique et Ă©chappe au contrĂŽle de l'État. Ils Ă©crivent :

« Avec l'Ă©mergence du commerce en ligne, l'apparition de la cybermonnaie est inĂ©luctable. Cette nouvelle forme de monnaie sapera la capacitĂ© des États Ă  dĂ©terminer qui pourra accĂ©der au statut d'individu souverain. Ce changement s'explique en grande partie par le rĂŽle de la technologie de l'information, qui affranchira les dĂ©tenteurs de patrimoine de la confiscation dĂ©guisĂ©e que constitue l'inflation. [...] Cette monnaie numĂ©rique est appelĂ©e Ă  jouer un rĂŽle central dans le cybercommerce. Elle se prĂ©sentera sous la forme de suites chiffrĂ©es de nombres premiers de plusieurs centaines de chiffres. Unique, anonyme et vĂ©rifiable, cette monnaie pourra ĂȘtre utilisĂ©e pour les transactions les plus importantes, mais aussi ĂȘtre fractionnĂ©e Ă  l'infini pour rĂ©gler des montants microscopiques. Elle s'Ă©changera instantanĂ©ment et sans aucune restriction sur un marchĂ© mondial pesant plusieurs milliers de milliards de dollars. » (p. 191)

À l'Ă©poque, le modĂšle eCash de David Chaum Ă©tait dĂ©ployĂ© de façon expĂ©rimentale dans certaines banques amĂ©ricaines depuis 1995. Les auteurs n'Ă©taient donc pas les seuls Ă  prĂ©dire l'Ă©mergence d'une monnaie numĂ©rique libre : le constat Ă©tait partagĂ© par Milton Friedman par exemple. Cet idĂ©al de monnaie numĂ©rique a fini par se matĂ©rialiser sous la forme de Bitcoin, conçu par Satoshi Nakamoto en 2008 : une monnaie rĂ©sistante Ă  la censure et rĂ©sistante Ă  l'inflation, confidentielle et programmable, adaptĂ©e aux gros transferts vers l'Ă©tranger comme aux petits paiements.

Une autre vision prophĂ©tique rĂ©alisĂ©e dans L'Individu souverain est l'adoption de l'intelligence artificielle au sein de la population gĂ©nĂ©rale. Les auteurs prĂ©voient en effet que les individus pourront augmenter leurs capacitĂ©s de façon surprenante grĂące Ă  des « serviteurs » ou « assistants numĂ©riques » (p. 150). Ils Ă©voquent notamment la cas de « juristes numĂ©riques » qui « automatiseront la sĂ©lection des clauses contractuelles, en utilisant des processus d’intelligence artificielle tels que les rĂ©seaux neuronaux, pour rĂ©diger des contrats privĂ©s personnalisĂ©s en fonction des conditions juridiques internationales » (p. 185). Certains individus pourraient ainsi devenir extrĂȘmement puissants : « Un gĂ©nie excentrique, Ă©paulĂ© par ses serviteurs numĂ©riques, pourrait thĂ©oriquement rivaliser avec l’influence d’un État-nation dans une guerre informatique. » (p. 169)

Cette prédiction rappelle inévitablement les agents d'IA, ces systÚmes qui effectuent des tùches de maniÚre autonome en concevant des flux opérationnels et en interagissant avec le monde réel à la place de l'utilisateur. L'intelligence artificielle, qui jusque-là était restée confinée à quelques utilisations précises (AlphaGo), s'est popularisée à partir de 2022 avec le succÚs de la premiÚre version ouverte de ChatGPT (basée sur GPT-3). Puis la pratique de l'IA agentique s'est développée à partir de cette base, pour se faire connaitre par le biais de Clawdbot/OpenClaw en 2025. Aujourd'hui, l'individu a désormais la possibilité de démultiplier ses capacités, en disposant d'outils puissants pour automatiser les tùches les plus redondantes, comme la programmation logicielle, la traduction, l'écriture d'articles ou la gestion des courriels.

Ainsi, nous ne pouvons que constater que Rees-Mogg et Davidson ont été visionnaires sur un certain nombre de sujets. Toutefois, on peut largement nuancer cette opinion, trop répandue parmi les défenseurs du livre et de la thÚse de l'individu souverain. Le discours des auteurs semble relever de la pensée désidérative au moins sur deux points : le rÎle libérateur de la technique et l'imminence de la décentralisation politique.

La technique, libératrice ou tyrannique ?

MĂȘme Rees-Mogg et Davidson se contentent de dĂ©crire les choses telles qu'elles sont censĂ©es se passer, on comprend qu'ils ont un point de vue positif sur la rĂ©volution numĂ©rique, ayant une bienveillance toute promĂ©thĂ©enne Ă  l'Ă©gard du progrĂšs technique rĂ©cent et Ă  venir. Ils Ă©ludent ainsi la perspective inverse : que le progrĂšs technique en cours amĂšne une plus grande servitude en mĂȘme temps qu'un plus grand confort. De leur propre aveu, c'est ce qui s'est passĂ© lors de la « rĂ©volution agricole » et de la rĂ©volution industrielle ; pourquoi serait-ce diffĂ©rent cette fois-ci ?

Une technique particuliĂšre n'est jamais neutre et influence la sociĂ©tĂ© entiĂšre dans un sens particulier. Dans le cadre politique, elle vient changer les « conditions mĂ©gapolitiques » de la rĂ©gion dans laquelle elle est adoptĂ©e. Une innovation peut donc apparaitre comme un outil d'indĂ©pendance pour l'individu, tout en favorisant en rĂ©alitĂ© la mainmise gĂ©nĂ©rale de l'État.

Les moyens de transport et de communication, par exemple, sont utiles aux individus pour se dĂ©placer entre les juridictions et pour Ă©changer des informations et des richesses. Mais ils permettent surtout la centralisation au niveau politique : les ordres peuvent ĂȘtre transmis plus rapidement aux gouverneurs de province et les troupes peuvent ĂȘtre envoyĂ©es plus facilement en cas de sĂ©cession. Le dĂ©veloppement des transports terrestres, maritimes, ferroviaires et aĂ©riens, ainsi que le dĂ©ploiement des communications modernes (tĂ©lĂ©graphe, tĂ©lĂ©phone, TCP/IP), ont favorisĂ© l'Ă©mergence d'États-continents centralisĂ©s comme la RĂ©publique populaire de Chine ou les États-Unis. Le cas d'Internet est emblĂ©matique : il a, de par son architecture distribuĂ©e, Ă©tĂ© un outil fantastique pour dĂ©mocratiser la connaissance de l'individu, mais il a aussi largement contribuĂ© Ă  la diffusion de propagande de masse, Ă  la surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e et Ă  l'abrutissement global.

La numĂ©risation de la monnaie peut aussi ĂȘtre examinĂ©e sous ce prisme. Elle a certes amenĂ© l'argent liquide Ă©lectronique qu'est Bitcoin (dont le potentiel est sous-exploitĂ© aujourd'hui), mais elle a Ă©tĂ© essentiellement l'occasion de dĂ©ployer la surveillance et le contrĂŽle financier Ă  des domaines qui ne l'Ă©taient pas avant, d'abord dans le systĂšme bancaire, et bientĂŽt directement par les États eux-mĂȘmes, par l'intermĂ©diaire de la monnaie numĂ©rique de banque centrale. Bitcoin constitue bien plus une rĂ©action Ă  cette numĂ©risation de la monnaie, une valorisation des propriĂ©tĂ©s de la « monnaie physique » et une opposition aux « institutions financiĂšres qui servent de tiers de confiance pour traiter les paiements Ă©lectroniques », qu'une volontĂ© de faire advenir une monnaie intĂ©gralement numĂ©rique. De mĂȘme, David Chaum avait en son temps dĂ©veloppĂ© ses mĂ©thodes cryptographiques (et son fameux systĂšme eCash) parce qu'il se catastrophait de l'informatisation de la sociĂ©tĂ©6.

L'intelligence artificielle est également concernée par ce coté double : elle est en effet particuliÚrement puissante dans un certain nombre de domaines (on regardera l'illustration de cet article pour s'en convaincre), mais demeure dans sa conception une chose trÚs centralisée et sensible à l'intervention étatique. L'entrainement des meilleurs modÚles d'IA (Claude, ChatGPT, Gemini) requiert une infrastructure informatique monstrueuse (datacenters), de sorte que ces derniers sont contrÎlés par des grandes sociétés plus ou moins soumises au pouvoir américain (OpenAI, Anthropic, Google). Du cÎté de l'inférence, on peut logiquement déployer localement des modÚles open source (comme Qwen ou Deepseek) à l'aide d'une carte graphique performante valant aujourd'hui une poignée de milliers d'euros. Toutefois, cette façon de faire est significativement moins efficace : les modÚles concernés sont moins bons et le coût de maintenance locale est non négligeable (sans parler du fait que les concurrents sont actuellement subventionnés). On peut donc aisément prédire aisément que l'essentiel de la production par IA se fera par le biais des modÚles propriétaires et hébergés de maniÚre centralisée.

Vue aérienne d'une site de datacenters dédiés à l'entrainement d'intelligence artificielle à Mount Pleasant, dans le Wisconsin, en 2025 (source : Microsoft)

Dans ce registre, il est intéressant de citer Peter Thiel, cofondateur controversé de PayPal et de Palantir, qui était l'auteur de la préface de la réédition de 2020 de The Sovereign Individual. Il écrit ainsi (en écho à une déclaration précédente) :

« L'intelligence artificielle laisse entrevoir la possibilitĂ© de rĂ©soudre enfin ce que les Ă©conomistes appellent le "problĂšme du calcul Ă©conomique" : l'IA pourrait thĂ©oriquement permettre de contrĂŽler de maniĂšre centralisĂ©e l'ensemble d'une Ă©conomie. Ce n'est pas un hasard si l'IA est la technologie prĂ©fĂ©rĂ©e du Parti communiste chinois. La cryptographie forte, Ă  l'autre extrĂȘme, laisse entrevoir la perspective d'un monde dĂ©centralisĂ© et individualisĂ©. Si l'IA est communiste, la crypto est libertarienne7. »

La rĂ©volution de l'information est bel et bien en train de bouleverser le monde, pour le meilleur et pour le pire. Si le progrĂšs technique est aujourd'hui en plein essor, il pourrait nous conduire Ă  la pire des dystopies, oĂč intelligence artificielle cĂŽtoierait identitĂ© informatisĂ©e, monnaie numĂ©rique de banque centrale, surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e et Ă©conomie planifiĂ©e — la technocratie. Il est donc avisĂ© d'avoir un certain discernement et de ne pas se rĂ©jouir bĂ©atement de toutes les nouvelles avancĂ©es techniques que nous propose sans cesse l'Ă©lite technologique, cette « élite cosmopolite de l’ùre de l’information » (p. 270).

Le nouveau Moyen Âge n'est pas pour tout de suite

Dans L'Individu souverain, ainsi que dans leurs autres ouvrages, Rees-Mogg et Davidson prĂ©sentent une conception cyclique de l'histoire, et se basent sur les Ă©vĂšnements passĂ©s pour prĂ©dire l'avenir. DĂšs le dĂ©but du livre, ils font ainsi remarquer que l'histoire occidentale est marquĂ©e un « mystĂ©rieux cycle de cinq siĂšcles » depuis la GrĂšce antique : Ă  chaque fois, un « grand bouleversement » provoque « l’apparition d'une nouvelle phase d’organisation sociale » (p. 33). En 508 avant JĂ©sus-Christ, c'Ă©taient les rĂ©formes dĂ©mocratiques de ClisthĂšne ; en l'an 1, la naissance du Christ marquant l'apogĂ©e Ă©conomique antique ; en 476 ap. J.-C., l'effondrement de l'Empire romain d'Occident et le dĂ©but de l'« Âge sombre » ; vers l'an mil, l'instauration de la fĂ©odalitĂ© en Europe occidentale initiant une restructuration ; et en 1492, le dĂ©but de l'Ă©poque moderne avec la dĂ©couverte de la poudre Ă  canon, la Renaissance et la RĂ©forme protestante. Dans cette logique, l'an 2000 devrait amener avec lui le dĂ©but d'une nouvelle Ăšre — l'Ăšre de l'information — oĂč l'organisation sociale reposerait sur une sorte de fĂ©odalitĂ© technologique, marquĂ©e par une division politique forte et par un dĂ©veloppement technique avancĂ©. Cette pĂ©riode nouvelle prendrait les atours d'un nouveau Moyen Âge, sans pour autant en prĂ©senter les inconvĂ©nients principaux.

Si cette façon de présenter les choses est séduisante, elle est peu méthodique en ce que la sélection des évÚnements est arbitraire et ne repose sur aucun critÚre précis, hormis le ressenti dans la mémoire collective8. L'intuition des auteurs sur les variations historiques est néanmoins bonne, et on peut percevoir un autre cycle : le cycle des civilisations, qui a notamment été mis en lumiÚre par l'historien et essayiste français Philippe Fabry. Depuis l'émergence des premiÚres civilisations au néolithique, le monde a connu des hauts et des bas, mesurés selon le niveau d'urbanisation, de commerce et d'unification politique.

Dans ce cadre, le « Moyen Âge » correspondait Ă  une pĂ©riode de transition entre deux Ăšres civilisationnelles : l'AntiquitĂ© grĂ©co-romaine et la ModernitĂ© europĂ©o-amĂ©ricaine. Il a permis une relative « concurrence entre les juridictions9 » prĂ©cisĂ©ment parce qu'il constituait l'aboutissement d'un long processus de dĂ©civilisation. Cette indĂ©pendance s'accompagnait ainsi d'une dominance du mode de vie rural et d'un bas niveau d'Ă©changes Ă©conomiques avec l'Ă©tranger.

Plus encore, le Moyen Âge n'Ă©tait pas la premiĂšre pĂ©riode de ce genre : en GrĂšce, la disparition de la civilisation mycĂ©nienne lors de l'effondrement de l'Ăąge du bronze au XIIe siĂšcle avant JĂ©sus-Christ a conduit Ă  des « siĂšcles obscurs » qui ont durĂ© plus de 400 ans. La reconstruction a eu lieu ensuite, lors de l'Ă©poque archaĂŻque, qui a donnĂ© la GrĂšce antique que nous connaissons, avec les citĂ©s-États d'AthĂšnes ou de Sparte. Il s'en est suivi un mouvement d'unification politique (Ă  l'Ă©chelle de l'Ă©poque), d'abord sous l'Ă©gide de la MacĂ©doine vers 330 av. J.-C. (Alexandre le Grand), puis de Rome au IIe siĂšcle avant notre Ăšre.

Essor et déclin civilisationnel dans le Levant méridional entre l'ùge du bronze et l'ùge de fer (source : Pierre de Miroschedji)

Le monde est donc soumis à des forces au long cours autrement plus immuables que l'innovation technique. Bien que celle-ci atteigne aujourd'hui un niveau inédit dans l'histoire de l'humanité (cybernétique, intelligence artificielle, manipulation génétique, neurotechnologie), elle n'en demeure pas moins assujettie au cycle civilisationnel, qui est une dynamique humaine10. La technique, en tant qu'elle constitue une extension de la vie humaine, a seulement pour effet de ralentir le cycle, pas d'y mettre un terme.

Le processus de dĂ©civilisation et de dĂ©centralisation du monde est un processus lent et graduel : il peut ĂȘtre ponctuĂ© par des Ă©vĂšnements spectaculaires, mais ceux-ci sont l'expression de mutations plus profondes. Rome ne s'est pas effondrĂ©e en un jour par exemple ; il lui a fallu un demi-millĂ©naire. Il parait de ce fait trĂšs illusoire de croire qu'un changement brutal va se produire, et ce d'autant plus que ce potentiel dĂ©clin n'a pas encore commencĂ©. Le monde n'a jamais Ă©tĂ© aussi riche qu'aujourd'hui. La tendance Ă  la centralisation politique (qui a dĂ©butĂ© autour de l'an mil en Europe) ne montre aucun signe d'inversement, malgrĂ© les conflits militaires qui marquent l'actualitĂ© de ces derniĂšres annĂ©es.

L'heure est donc aux grands empires, qui seuls peuvent exercer une souverainetĂ© concrĂšte : les États-Unis, l'Union europĂ©enne, la Chine, l'Inde. Les petites entitĂ©s soi-disant « souveraines » sont en rĂ©alitĂ© soumises au bon-vouloir de ces grands empires11. Elles persisteront probablement, ne serait-ce que pour permettre Ă  l'Ă©lite de jouir de son statut, mais ne constitueront pas de rĂ©elles solutions viables avant des siĂšcles.

La pratique comme maĂźtre-mot

On peut ainsi conclure que la thĂšse de l'individu souverain est intĂ©ressante, mais peine Ă  convaincre dans son entiĂšretĂ©. Rees-Mogg et Davidson sont beaucoup trop optimistes sur la possibilitĂ© de libertĂ© politique des individus. L'État est une institution de servitude qui orchestre la contrainte depuis des millĂ©naires, et qui ne sera pas renversĂ©e du jour au lendemain par un procĂ©dĂ© technique, fĂ»t-il aussi gĂ©nial que Bitcoin.

Toutefois, malgrĂ© ce postulat erronĂ©, le livre prĂ©sente une vĂ©ritable valeur en ce qu'il incite Ă  la pratique. S'il a eu le succĂšs qu'on lui connait, c'est parce qu'il a apportĂ© beaucoup Ă  ceux qui l'ont lu. MĂȘme si les auteurs ne donnent pas de conseils directs (hormis des investissements en lien avec leur lettre d'information, non reproduits dans la version en français), leurs analyses ouvrent la voie Ă  des actions dans le monde rĂ©el. Il pousse ainsi Ă  agir plutĂŽt que de se plaindre, Ă  anticiper plutĂŽt que de subir. Et, Ă  dĂ©faut de prĂ©dire l'effondrement de l'État-providence, il permettra Ă  l'individu d'ĂȘtre libre dans un monde qui ne l'est pas.

On sera ainsi amenĂ©s Ă  voir d'un bon Ɠil l'entrepreneuriat, notamment par le biais d'Internet, qui modifie le marchĂ© Ă  aller chercher. Avoir un flux de trĂ©sorerie issu du cyberespace nous rendra moins facilement saisissable et imposable. On voyagera et on profitera des disparitĂ©s entre les juridictions en dĂ©plaçant certains aspects de notre vie Ă  l'Ă©tranger, voire en s'expatriant dĂ©finitivement. On se regroupera en communautĂ©s basĂ©es sur des intĂ©rĂȘts communs. On filtrera notre flux d'information, en personnalisant nos sources documentaires, plutĂŽt qu'en s'abreuvant du discours gĂ©nĂ©ral des mĂ©dias de masse.

Certains trouveront Ă  redire de ce mode de vie nomade, mais la dĂ©marche a le mĂ©rite de pousser les gens Ă  se frotter Ă  la rĂ©alitĂ©, qualitĂ© trop peu rĂ©pandue de nos jours. La rĂ©flexion est, et a toujours Ă©tĂ©, censĂ©e nourrir l'action. Et ce sont nos actions qui dĂ©terminent ce Ă  quoi le monde de demain ressemblera. Pour citer Peter Thiel : « La lecture de L'Individu souverain en 2020 est un moyen de rĂ©flĂ©chir attentivement Ă  l’avenir que nos propres actions contribueront Ă  façonner. »


Références et notes

James Dale Davidson et William Rees-Mogg, L'Individu souverain : Survivre et prospĂ©rer face Ă  l'effondrement de l'État-providence. Konsensus Network, 2026. 411 pages. À retrouver sur la boutique en ligne de l'Ă©diteur (10 % de rĂ©duction avec le code promo lugaxker) et sur Amazon.

Illustration : image générée avec GPT Image 1.5, à partir du tableau Le Voyageur contemplant une mer de nuages peint en 1818 par Caspar David Friedrich. Texte : rédigé intégralement sans LLM. Traduction : sauf précision contraire, les traductions sont réalisées par l'auteur au moyen de DeepL.

  1. John Stuart Mill, De la libertĂ©, trad. Dupont-White (Guillaumin et Cie, 1860), p. 18. ↩
  2. Voir notamment Frederic C. Lane, « Economic Consequences of Organized Violence », The Journal of Economic History, vol. 18, n° 4 (dĂ©cembre 1958), pp. 402–417. ↩
  3. L'argument du littoral accidentĂ© qui favorise le commerce fait penser Ă  la thĂšse de la « thalassographie articulĂ©e » de David Cosandey, formulĂ©e la mĂȘme annĂ©e, en 1997. ↩
  4. Le thĂ©orĂšme de non-Ă©quivalence est appelĂ© ainsi en rĂ©fĂ©rence Ă  l'Ă©quivalence ricardienne, selon laquelle, lors d'une relance budgĂ©taire, les acteurs Ă©conomiques rĂ©duisent leur consommation par anticipation d'une future hausse d'impĂŽt. Ce thĂ©orĂšme de Rees-Mogg et Davidson est prĂ©sentĂ© dans The Bitcoin Handbook d'Anil Patel, traduit en français chez Konsensus Network. ↩
  5. Dans le livre Exit, Voice, and Loyalty Ă©crit 1969 par l'Ă©conomiste amĂ©ricain Albert Hirschmann, le terme « dĂ©fection » (exit) s'oppose Ă  la « prise de parole » (voice) et au « loyalisme » (loyalty) dans la gouvernance des organisations. Hirschmann Ă©crivait notamment : « Ce n'est que lorsque les pays commenceront Ă  vraiment se ressembler, grĂące Ă  la modernisation et Ă  l'Ă©volution des communications, que le danger des dĂ©fections prĂ©maturĂ©es et excessives se prĂ©sentera. » ↩
  6. En 1985, David Chaum Ă©crivait : « L'informatisation prive les individus de la capacitĂ© de surveiller et de contrĂŽler la façon dont les informations les concernant sont utilisĂ©es. (
) Nous sommes en train de jeter les bases d'une sociĂ©tĂ© du fichage, dans laquelle les ordinateurs pourraient ĂȘtre utilisĂ©s pour dĂ©duire le mode de vie, les habitudes, les dĂ©placements et les frĂ©quentations des individus Ă  partir de donnĂ©es collectĂ©es dans le cadre de transactions de consommation ordinaires. L'incertitude quant Ă  la sĂ©curitĂ© des donnĂ©es contre les abus de ceux qui les conservent ou les exploitent peut avoir un "effet paralysant", amenant les gens Ă  modifier leurs activitĂ©s observables. À mesure que l'informatisation se gĂ©nĂ©ralise, ces problĂšmes risquent de s'aggraver considĂ©rablement. » — Voir « Security without identification: transaction systems to make big brother obsolete », in Communications of the ACM, vol. 28, no. 10, octobre 1985, p. 1030. ↩
  7. Peter Thiel, « Preface », in James Dale Davidson et William Rees-Mogg, The Sovereign Individual (Touchstone, 2020), p. 6. ↩
  8. Pourquoi parler de l'instauration de la dĂ©mocratie athĂ©nienne et ignorer la rĂ©volution anglaise du XVIIe siĂšcle par exemple ? ↩
  9. Rees-Mogg et Davidson vantent notamment les « marches », ces « rĂ©gions frontaliĂšres mĂ©diĂ©vales » qui Ă©taient « le théùtre d’un enchevĂȘtrement de souverainetĂ©s » et avaient dĂ©veloppĂ© « des formes institutionnelles et juridiques singuliĂšres » (p. 166). ↩
  10. Philippe Fabry, citĂ© plus haut, affirme que le processus de dĂ©civilisation dĂ©coule d'un effondrement dĂ©mographique, dĂ» en partie Ă  la baisse de la natalitĂ©. Une sociĂ©tĂ© qui dĂ©cline dĂ©mographiquement a en effet tendance Ă  connaitre une dĂ©croissance Ă©conomique, ce qui diminue l'incitation Ă  la centralisation politique. ↩
  11. Dans sa prĂ©face de 2020, Peter Thiel a mis en perspective la thĂšse de l'individu souverain en mentionnant la prise de contrĂŽle de la Chine sur la citĂ©-État d'Hong Kong, qui correspondait, pour les auteurs, « au type de juridiction qui [...] prospĂ©rera Ă  l’ùre de l’information » (p. 303). ↩
☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

La pensĂ©e technocratique et l’abolition de la monnaie

By: Ludovic Lars —

Savez-vous ce qu'est un technocrate ? Lorsque le terme est évoqué, on pense vaguement à un bureaucrate bien nourri, fonctionnaire habitué de l'administration publique, dont les décisions politiques se basent sur des études statistiques plutÎt que sur des considérations sociales et humaines. Néanmoins cette image n'est qu'une version édulcorée de ce que représente l'idéologie technocratique originelle : le rÚgne absolu de la technique et de ses représentants (les scientifiques et les ingénieurs) aboutissant à une gestion rationnelle et planifiée de la société.

Cette philosophie politique est nĂ©e avec la rĂ©volution industrielle, et a culminĂ© avec le mouvement technocratique amĂ©ricain des annĂ©es 1930 menĂ© par Howard Scott. Si elle ne s'est jamais directement emparĂ©e du pouvoir oĂč que ce soit, elle a nĂ©anmoins profondĂ©ment influencĂ© la politique de l'Occident et continue de le faire de nos jours, d'Emmanuel Macron Ă  Donald Trump en passant par Jinping Xi. De plus, Ă  l'heure oĂč la technique est de plus en plus prĂ©sente dans nos vies avec la numĂ©risation accĂ©lĂ©rĂ©e de la sociĂ©tĂ©, l'effet de cette philosophie prend une toute autre dimension.

La pensée technocratique tient un discours dur sur l'économie : elle abhorre le marché libre, et prÎne la planification pure et simple. En particulier, elle propose d'abolir la monnaie telle que nous la connaissons pour lui substituer un systÚme de distribution centralisé. Dans cet article, je me propose de retracer les origines de cette pensée et d'examiner plus en détail son discours inquiétant sur le systÚme monétaire.

À l'origine de la technocratie : le saint-simonisme

La technocratie est, comme son nom l'indique, une forme de gouvernement oĂč le pouvoir est laissĂ© Ă  la technique, ou du moins Ă  ses reprĂ©sentants, c'est-Ă -dire les scientifiques et les ingĂ©nieurs. Elle recourt entre autres Ă  une planification de l'Ă©conomie, et refuse en cela de laisser faire le marchĂ©. Le terme a Ă©tĂ© créé en 1919 par l'ingĂ©nieur amĂ©ricain William H. Smyth, qui la dĂ©crivait comme une « dĂ©mocratie industrielle rationalisĂ©e », et il s'est par la suite popularisĂ© par le biais du mouvement technocratique amĂ©ricain au dĂ©but des annĂ©es 30.

À l'Ă©poque, il ne s'agissait pas d'une idĂ©e nouvelle. La pensĂ©e technocratique a Ă©mergĂ© avec le progrĂšs technique issu de la rĂ©volution industrielle. Certaines personnes, constatant que la science permettait de rĂ©soudre le problĂšme de la production des biens, voulaient appliquer cette mĂȘme science Ă  la politique, c'est-Ă -dire Ă  la distribution des richesses.

La pensĂ©e technocratique prend en particulier racine dans le saint-simonisme, courant de pensĂ©e nĂ© au dĂ©but du XIXe siĂšcle, fondĂ© par le philosophe, Ă©conomiste et militaire français Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon. Cette doctrine industrialiste prĂŽnait l'organisation rationnelle de la sociĂ©tĂ© afin de rĂ©partir le travail et la richesse produite : « à chacun selon sa capacitĂ©, Ă  chaque capacitĂ© selon ses Ɠuvres1 ». Cette doctrine avait Ă©galement un pan spirituel, se voulant ĂȘtre un « nouveau christianisme », une religion rationaliste sans dieu, censĂ©e dĂ©barrasser les hommes de leur Ă©goĂŻsme.

Saint-Simon, fondateur de la religion nouvelle, gravure de Gottfried Engelmann en 1825 (source : Wikimédia)

Concernant l'organisation économique, Saint-Simon s'est contenté de donner des principes généraux, et n'a pas eu de mot particulier sur la monnaie. Toutefois, ses disciples, menés par Prosper Enfantin et Armand Bazard, s'en sont chargés. Dans la Doctrine de Saint-Simon publiée en 1931, ils imaginaient ainsi un « systÚme général de banques » qui ferait circuler des « crédits », en les distribuant aux travailleurs :

« Ce systÚme comprendrait d'abord une banque centrale représentant le gouvernement, dans l'ordre matériel : cette banque serait dépositaire de toutes les richesses, du fonds entier de production, de tous les instrumens de travail, en un mot, de ce qui compose aujourd'hui la masse entiÚre des propriétés individuelles.

De cette banque centrale dépendraient des banques de second ordre qui n'en seraient que le prolongement, et au moyen desquelles elle se tiendrait en rapport avec les principales localités, pour en connaßtre les besoins et la puissance productrice ; celles-ci commanderaient encore, dans la circonscription territoriale qu'elles embrasseraient, à des banques de plus en plus spéciales, embrassant un champ moins étendu, des rameaux plus faibles de l'arbre de l'industrie.

Aux banques supérieures convergeraient tous les besoins ; d'elles divergeraient tous les efforts : la banque générale n'accorderait aux localités des crédits, c'est-à-dire ne leur livrerait des instruisons de travail, qu'aprÚs avoir balancé et combiné les opérations diverses ; et ces crédits seraient ensuite répartis entre les travailleurs par les banques spéciales, représentant les différentes branches de l'industrie. »

Ces idĂ©es ont aussi inspirĂ© un certain nombre de doctrines et d'expĂ©riences socialistes en France, mĂȘme si le socialisme (courant idĂ©ologique alors naissant) diffĂ©rait sensiblement par sa dĂ©marche Ă©galitaire et dĂ©mocratique. La vulgate saint-simonienne a ainsi influencĂ© le communisme de Louis Blanc, le mutuellisme de Pierre-Joseph Proudhon, et le « socialisme scientifique » de Marx et Engels.

Les clubs nationalistes d'Edward Bellamy

La pensĂ©e technocratique a connu un nouvel essor Ă  partir de la fin du XIXe siĂšcle. Les États-Unis ont en particulier Ă©tĂ© propices au foisonnement de ces idĂ©es, en raison de leur industrialisation rapide Ă  partir de la guerre de SĂ©cession. À titre d'illustration, le nombre d'ingĂ©nieurs dans le pays, qui n'Ă©tait de 7 000 en 1870, est passĂ© Ă  28 000 en 1890, puis 43 000 en 1900, pour finalement atteindre 226 000 en 1930. Cette Ă©volution a provoquĂ© une mutation idĂ©ologique profonde au tournant du XXe siĂšcle, faisant advenir ce qu'on a appelĂ© la Progressive Era, une pĂ©riode de rĂ©formes Ă©conomiques et sociales, s'opposant au laissez-faire et Ă  l'individualisme du Gilded Age qui la prĂ©cĂ©dait.

L'une des personnes qui Ă©mettaient alors des idĂ©es progressistes Ă©tait le journaliste et auteur amĂ©ricain Edward Bellamy. En 1888, alors qu'il n'avait que 27 ans, ce dernier a publiĂ© un roman d'anticipation utopique, intitulĂ© Looking Backward 2000–1887 (et traduit en français sous le nom Cent ans aprĂšs ou l'An 2000), dans lequel il dĂ©crivait une sociĂ©tĂ© future, ayant rompu avec le capitalisme et l'individualisme pour lui substituer la mĂ©ritocratie et l'Ă©galitĂ©. Dans ce monde, le commerce et la monnaie ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par un systĂšme de distribution contrĂŽlĂ© par l'État, oĂč les citoyens utilisent une « carte de crĂ©dit » (terme inĂ©dit Ă  l'Ă©poque) pour subvenir Ă  leurs besoins. Dans le roman, le docteur Leete (homme de l'an 2000) explique au protagoniste (projetĂ© dans le futur) le fonctionnement de ce systĂšme :

« Un crédit, correspondant à sa part du produit annuel de la nation, est ouvert à chaque citoyen, au commencement de l'année, et inscrit sur les livres de l'Etat. On lui délivre une carte de crédit, au moyen de laquelle il se procure, quand il veut, dans les magasins nationaux établis dans toutes les communes, tout ce qu'il peut désirer. Vous voyez que ce systÚme supprime toute transaction commerciale entre producteurs et consommateurs2. »

Couverture de l'édition illustrée de Looking Backward, 1890

Cet ouvrage de fiction a connu un succĂšs populaire retentissant aux États-Unis, Ă©tant vendu Ă  prĂšs de 400 000 exemplaires en l'espace d'une dĂ©cennie, ce qui en a fait le troisiĂšme roman le plus vendu du XIXe siĂšcle outre-Atlantique. Cet ouvrage a eu pour consĂ©quence de crĂ©er un vĂ©ritable mouvement intellectuel Ă  tendance socialiste, formĂ© des partisans de Bellamy, Ă  Boston d'abord, puis tout autour de l'AmĂ©rique du Nord. Les membres de ce mouvement se faisaient appeler les « nationalistes » en raison de leur revendication principale : la nationalisation des biens de production.

On a assistĂ© Ă  la formation de plus de 500 associations nommĂ©es « clubs nationalistes » aux quatre coins du continent. Une revue mensuelle, The Nationalist, a Ă©tĂ© lancĂ©e en 1889. Et Bellamy lui-mĂȘme s'est joint Ă  l'effort, publiant un « programme des nationalistes » en 1894, dans lequel il dĂ©crivait le nationalisme comme une « dĂ©mocratie Ă©conomique » qui visait « à instaurer l'Ă©galitĂ© Ă©conomique en appliquant le principe dĂ©mocratique Ă  la production et Ă  la rĂ©partition des richesses » et Ă  mettre les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques du pays entre les mains d'« organismes publics responsables Ɠuvrant pour le bien-ĂȘtre gĂ©nĂ©ral ». Le mouvement a cependant pĂ©riclitĂ© avec l'implication de ses membres dans la politique Ă©tasunienne (qui se sont notamment ralliĂ©s au jeune Parti populiste lors de l'Ă©lection prĂ©sidentielle de 1892) et Ă  cause d'un manque de financement. Il Ă©tait nĂ©anmoins avant-coureur du mouvement technocratique3, qui a pris son plein essor quelques dĂ©cennies plus tard.

Henry Gantt, Thorstein Veblen et la Technical Alliance

L'industrialisation de l'AmĂ©rique a poussĂ© Ă  une gestion de plus en plus rationnelle du travail au sein des usines. À la fin du XIXe siĂšcle, l'ingĂ©nieur amĂ©ricain FrĂ©dĂ©ric Taylor a mis au point un modĂšle d'organisation scientifique du travail, qui porterait plus tard son nom : le taylorisme. Cette mĂ©thode, formalisĂ©e dĂ©finitivement dans ses Principes d'organisation scientifique des usines en 1911, consistait Ă  donner une tĂąche Ă  chaque ouvrier Ă  exĂ©cuter dans un temps dĂ©terminĂ©, afin d'accroitre la productivitĂ© de l'entreprise.

Cette volonté d'optimisation rationnelle ne s'est toutefois pas limitée au secteur économique, et certains théoriciens ont tenté de l'appliquer à la politique. C'était le cas de l'ingénieur et consultant Henry Gantt, qui avait été l'assistant de Taylor pendant plus d'une décennie et qui s'était fait connaitre en mettant au point l'outil de gestion de projet qui porterait son nom, le « diagramme de Gantt », en 1910. Avec le déclenchement de la Grande Guerre en 1914, ce dernier a cherché à mettre en pratique les principes d'efficacité industriels dans les secteurs politique et militaire. En avril 1916, il écrivait :

« Il apparaĂźt de plus en plus clairement que les principes qui sous-tendent l'efficacitĂ© industrielle et militaire sont les mĂȘmes et qu'une nation, pour ĂȘtre efficace sur le plan militaire, doit d'abord l'ĂȘtre sur le plan industriel4. »

Henry L. Gantt en 1916 (source : Engineering Magazine via Wikimedia)

En dĂ©cembre 1916, lors de l'assemblĂ©e annuelle de l'American Society of Mechanical Engineers (ASME) Ă  New York, Gantt a inspirĂ© la formation d'un groupe de rĂ©flexion de 34 personnes appelĂ© The New Machine, qu'il a dirigĂ© avec un certain Charles Ferguson. Le groupe se focalisait sur l'Ă©limination des faiblesses qui, selon ses fondateurs, s'Ă©taient insinuĂ©es dans le systĂšme Ă©conomique. Il prĂ©conisait entre autres de « s'attaquer aux causes des frais gĂ©nĂ©raux excessifs et de la flambĂ©e des prix en remĂ©diant aux inefficacitĂ©s de la main-d'Ɠuvre et de la direction, en modifiant le climat de laxisme qui [rĂšgnait] dans le monde des affaires et de l'industrie, et en mettant fin Ă  la pratique consistant Ă  surĂ©valuer la valeur des biens immobiliers industriels5 ». Mais ces ambitions affichĂ©es n'ont pas portĂ© beaucoup de fruits, et le groupe s'est dissout aprĂšs la mort de Gantt en 1919.

Parmi les sources d'inspiration de Henry Gantt, on retrouvait les idĂ©es de Thorstein Veblen, Ă©conomiste et sociologue amĂ©ricain, Ă  l'origine des concepts de « rivalitĂ© pĂ©cuniaire » et de « consommation ostentatoire ». Veblen Ă©tait notamment l'auteur de The Theory of Business Enterprise (1904), oĂč il avait examinĂ© le conflit entre les intĂ©rĂȘts commerciaux axĂ©s sur le profit et les besoins sociĂ©taux plus larges. Voyant les efforts rĂ©alisĂ©s par Gantt avec The New Machine (ainsi que ceux de Morris Cooke, autre disciple de Taylor et dirigeant d'un groupe planiste au sein de l'ASME), Veblen s'est fortement intĂ©ressĂ© aux ingĂ©nieurs et Ă  leur potentiel de direction. Au cours de l'annĂ©e 1919, il a Ă©crit une sĂ©rie d'essais pour le magazine The Dial 6, oĂč il critiquait le « systĂšme des prix », affirmant que le systĂšme de marchĂ© Ă©tait inefficace car la recherche du profit faussait la production. Il spĂ©culait Ă  propos d'une prise de pouvoir par les ingĂ©nieurs, qui formeraient ce qu'il nommait le « soviet des techniciens », en rĂ©fĂ©rence Ă  la rĂ©volution bolchĂ©vique survenue quelques annĂ©es auparavant.

À la fin de l'annĂ©e 1919, Veblen a participĂ© Ă  la fondation de la New School for Social Research, universitĂ© privĂ©e new-yorkaise qui offrait un enseignement libre des sciences humaines et sociales. C'est dans cette derniĂšre que s'est formellement constituĂ©e la Technical Alliance, un groupe constituĂ© de d'ingĂ©nieurs, de mathĂ©maticiens, de scientifiques, de statisticiens et d'Ă©conomistes, dont beaucoup appartenaient Ă  l'Ă©cole. Les buts de cette association Ă©taient :

  • « de mettre en Ă©vidence les gaspillages et les dĂ©perditions du systĂšme industriel actuel » ;
  • « d'Ă©tablir une estimation des matiĂšres premiĂšres et de la main-d'Ɠuvre nĂ©cessaires pour garantir aux diffĂ©rents membres de la sociĂ©tĂ© un certain niveau de confort » ;
  • « de montrer schĂ©matiquement comment [fonctionnait] le systĂšme actuel de production et de distribution, et, parallĂšlement, d'Ă©laborer un modĂšle provisoire de production et de distribution entiĂšrement coordonnĂ©es ».

La Technical Alliance proposait de mener des recherches concernant le systÚme industriel, et en particulier sur ses inefficacités. Elle offrait aussi des services d'ingénierie appliquée pour les organisations publiques et les grands groupes industriels.

Organigramme de la Technical Alliance, vers 1920 (source : The Words and Wisdom of Howard Scott)

Outre Thorstein Veblen (qui n'était néanmoins presque pas impliqué, étant souffrant et ayant perdu sa femme à l'automne 1920), plusieurs personnalités en vogue dans le monde scientifique faisaient partie de l'association, dont l'ingénieur en électricité Charles Steinmetz, le physicien Richard C. Tolman et le statisticien Leland Olds. Mais un homme se détachait du reste du groupe, et en constituait le réel meneur idéologique : Howard Scott.

La technocratie d'Howard Scott

Howard Scott Ă©tait un AmĂ©ricain nĂ© en 1890 qui se prĂ©sentait comme un ingĂ©nieur. Il Ă©tait plutĂŽt Ă©nigmatique sur son passĂ©, Ă  tel point que son expertise technique serait plus tard remise en question. À la fin de l'annĂ©e 1919, il occupait la position d'ingĂ©nieur en chef de la Technical Alliance, dont il Ă©tait la tĂȘte pensante et le meneur idĂ©ologique. En particulier, il en avait rĂ©digĂ© le programme et se chargeait de rĂ©pondre Ă  la presse.

Il défendait un point de vue purement technocratique. En février 1921, dans une entrevue accordée au New York World, il affirmait :

« Les techniciens sont les seuls Ă  savoir comment les choses se font. Ils ne sont pas les seuls producteurs, mais ils sont les seuls Ă  savoir comment la production s'effectue. Les banquiers, eux, ne le savent pas. Les politiciens et les diplomates ne le savent pas. Si ces gens-lĂ  le savaient, ils auraient dĂ©jĂ  lancĂ© le processus. Ils sont tous favorables Ă  la production – tout le monde l’est ; mais ceux qui ont Ă©tĂ© aux commandes jusqu'Ă  prĂ©sent ne savent pas comment s'y prendre, tandis que ceux qui savent comment s'y prendre n'ont pas encore considĂ©rĂ© que cela relevait de leur compĂ©tence. »

Il poursuivait :

« On pourrait rĂ©sumer tout le problĂšme comme Ă©tant celui de l'Ă©limination du gaspillage. [
] L'ingĂ©nieur reconnaĂźt que l'oisivetĂ© est un gaspillage, que la duplication des efforts est un gaspillage, et que l'Ă©puisement inutile de toute ressource naturelle est un gaspillage. Si nous parvenons Ă  Ă©liminer l'oisivetĂ© et la duplication des efforts, nous pourrions connaĂźtre une prospĂ©ritĂ© immĂ©diate – une prospĂ©ritĂ© telle que le monde n'en a jamais connue. Si nous parvenons ensuite Ă  trouver un moyen de gĂ©rer nos ressources naturelles, nous pourrions rendre cette prospĂ©ritĂ© permanente. »

L'Alliance a Ă©tĂ© cependant dissoute au cours de l'annĂ©e 1921, Ă  cause d'une dissension interne liĂ©e notamment au tempĂ©rament de Scott. À la suite de cette brouille, Howard Scott a peaufinĂ© sa thĂ©orie, refusant d'abandonner sa vision et passant son temps libre Ă  Greenwich Village pour en discuter avec qui voulait l'Ă©couter. Il gĂ©rait en parallĂšle une petite manufacture de cire pour sols dans le New Jersey pour subvenir Ă  ses besoins.

À la fin de la dĂ©cennie, un Ă©vĂšnement est venu changer le cours des choses : le krach d'octobre 1929, dont les effets devaient se faire ressentir pendant plusieurs annĂ©es, au cours de ce que l'on a appelĂ© la Grande DĂ©pression. Beaucoup y ont vu un Ă©chec du systĂšme en place, et ont cherchĂ© des solutions, ce qui a inĂ©vitablement ravivĂ© l'idĂ©e technocratique. Howard Scott est ainsi revenu sur les devants de la scĂšne : en 1930, il a relancĂ© une enquĂȘte sur l'Ă©nergie Ă  l'universitĂ© Columbia (intitulĂ©e « Energy Survey of North America ») ; en 1931, il a remis sur pieds la Technical Alliance avec avec le gĂ©ophysicien M. King Hubbert (futur thĂ©oricien du pic pĂ©trolier) et quelques anciens membres de l'organisation ; et en 1932, il a commencĂ© Ă  communiquer les premiĂšres conclusions de sa recherche.

Howard Scott à l'hÎtel Morrison à Chicago le 29 juin 1933 ; il est entouré par (de gauche à droite) M. King Hubbert, William Knight et Ernest N. Howe (source : Associated Press via Technocracy Technate Picture Archive)

Étant donnĂ© le contexte Ă©conomique de l'Ă©poque, son ton Ă©tait volontiers catastrophique et prophĂ©tique, et il se prĂ©sentait comme un sauveur7. En aoĂ»t 1932, par l'entremise du professeur Walter Rautenstrauch (prĂ©sident du dĂ©partement gĂ©nie industriel de Columbia), un article concernant l'enquĂȘte sur l'Ă©nergie a Ă©tĂ© publiĂ© dans le New York Times. Howard Scott y prĂ©disait l'augmentation du chĂŽmage et « l'effondrement du systĂšme » si aucune dĂ©cision concernant la rĂ©partition de l'Ă©nergie n'Ă©tait prise. Ce mouvement naissant, qui a pris alors le nom de technocratie8, a attirĂ© l'attention du public et les articles se sont multipliĂ©s dans la presse, aboutissant Ă  une vĂ©ritable frĂ©nĂ©sie mĂ©diatique.

Nombre d'articles rédigés sur le mouvement technocratique, dans le New York Times dans les revues (source : David Adair)

Au plus haut de l'engouement, Howard Scott soutenait que l'effondrement du systÚme des prix était à la fois inéluctable et imminent. Dans un article publié en janvier 1933 dans le Harper's Magazine, il affirmait avec emphase :

« Une crise dans l'histoire de la civilisation amĂ©ricaine est imminente. La nation se trouve Ă  l'aube d'un Ă©vĂ©nement qui est Ă  la fois une opportunitĂ© et une catastrophe. L'opportunitĂ© porte sur le bien-ĂȘtre social, la catastrophe est l'Ă©chec du systĂšme des prix ; et il n'est possible d'Ă©chapper ni Ă  l'une ni Ă  l'autre. La meule des dieux a presque accompli son Ɠuvre, et elle a moulu la farine avec une finesse extrĂȘme. »

Mais l'enthousiasme du grand public pour la technocratie de Scott a été de courte durée. D'une part, l'accession de Franklin D. Roosevelt à la présidence et l'application de son New Deal ont eu pour effet de répondre partiellement aux revendications sociales. D'autre part, un discours d'Howard Scott donné à l'hÎtel Pierre 13 janvier 1933 (et retransmis à la radio) a profondément déçu l'élite industrielle, qui s'est aperçue de son amateurisme.

AprÚs cet apogée médiatique, le mouvement s'est scindé en plusieurs branches, dont celle de Harold Loeb, réformiste, qui durerait quelques années. Mais la principale branche restait celle d'Howard Scott, plus révolutionnaire, qui se concentrait autour de la société commerciale Technocracy Inc., enregistrée en 1934.

Le mouvement a alors pris des atours sectaires : il a adopté le symbole du yin et du yang comme emblÚme ; le rouge vermillon et le gris argenté ont été choisis comme couleurs officielles ; et ses membres se sont mis à porter des uniformes et à faire des saluts militaires. Un slogan a été trouvé : « la science appliquée à l'ordre social9 ». Technocracy Inc. a édité plusieurs ouvrages de propagande, dont le propre livre de Scott intitulé Science versus Chaos. Le programme politique du mouvement s'est clarifié, son but étant de faire advenir une « zone continentale soumise à un contrÎle technique » en Amérique du Nord : le « technat d'Amérique ». Les technocrates, comme l'explique David Adair, se voyaient davantage comme une élite, « et qui plus est une élite biologique ». Cette ambition radicale a notamment attiré des auteurs de science-fiction, comme Hugo Gernsback (l'inventeur du terme « scientific fiction »), T. Bruce Yerke, ou encore le jeune Ray Bradbury.

Technat d'Amérique, illustration de 1940 (source : Cornell)

Les certificats d'énergie de Technocracy Inc.

Howard Scott articulait son discours autour de la critique du systĂšme des prix, qu'il jugeait ĂȘtre la cause des maux de la sociĂ©tĂ©. Il lui opposait une conception Ă©nergĂ©tique de la valeur : en janvier 1933, il affirmait ainsi que le dollar Ă©tait une « unitĂ© purement arbitraire », et mettait en avant la « constance de l'unitĂ© d'Ă©nergie ». Il expliquait :

« L'Ă©nergie se prĂ©sente sous de nombreuses formes, mais il est possible de les mesurer en unitĂ©s de travail — l'erg et le joule — ou en unitĂ©s de chaleur — la calorie. C'est le fait que toutes les formes d'Ă©nergie, quelles qu'elles soient, puissent ĂȘtre mesurĂ©es en ergs, en joules ou en calories qui revĂȘt une importance capitale. La rĂ©solution des problĂšmes sociaux de notre Ă©poque dĂ©pend de la reconnaissance de ce fait. Un dollar peut valoir — en pouvoir d'achat — tant aujourd'hui et plus ou moins demain, mais une unitĂ© de travail ou de chaleur est la mĂȘme en 1900, 1929, 1933 ou en l'an 2000. »

Il prĂ©conisait donc l'abolition du systĂšme des prix, qui se matĂ©rialiserait par le remplacement de la monnaie par un « intermĂ©diaire de distribution ». Il dĂ©fendait la mise en place de certificats d'Ă©nergie attribuĂ©s Ă  chaque citoyen, qui seraient des parts de l'Ă©nergie totale produite et qui ne pourraient pas ĂȘtre Ă©changĂ©es ou prĂȘtĂ©es (mettant fin Ă  la spĂ©culation et aux bulles de crĂ©dit). En 1932, il expliquait :

« Toute unité de mesure sous contrÎle technologique constituerait une certification de l'énergie disponible convertie. Ces unités de certification n'auraient de validité que pendant la période d'équilibre de charge pour laquelle elles ont été émises. »

La vision d'Howard Scott a par la suite été affinée par ses disciples. En 1937, un technocrate appelé Harold Fezer a détaillé à quoi pouvait ressembler ce systÚme de certificats d'énergie. Il écrivait :

« Le nombre total de certificats qui seront Ă©mis correspondra Ă  la quantitĂ© totale d'Ă©nergie nette convertie lors de la fabrication de biens et de la prestation de services. Tous les coĂ»ts d'exploitation, de remplacement, d'entretien et d'extension (en Ă©nergie) du complexe continental, ainsi que tous les coĂ»ts liĂ©s aux services et prestations commerciaux (tels que les transports locaux, la santĂ© publique et la fourniture d'une surface habitable minimale pour chaque individu) sont dĂ©duits avant de calculer l'Ă©nergie nette. La conversion de l'Ă©nergie humaine n'entre pas dans ce calcul puisqu'elle reprĂ©sente moins de 2 % de l'Ă©nergie totale consommĂ©e. La part de chaque individu n'est pas basĂ©e sur sa contribution en termes de travail ou d'effort Ă  l'ensemble des opĂ©rations de la zone. La thĂ©orie de la "valeur" travail — ou de toute autre "valeur" — n'existe pas. [
] Le certificat sera dĂ©livrĂ© directement Ă  l'individu. Il est incessible et non nĂ©gociable, et ne peut donc ĂȘtre volĂ©, perdu, prĂȘtĂ©, empruntĂ© ou donnĂ©. Il n'est pas cumulable, ne peut donc pas ĂȘtre Ă©pargnĂ©, et ne porte pas d'intĂ©rĂȘts. Il n'est pas obligatoire de le dĂ©penser, mais il perd sa validitĂ© aprĂšs une pĂ©riode dĂ©terminĂ©e. »

Fezer dĂ©crivait ensuite l'aspect purement pratique de la chose. Le certificat serait « imprimĂ© sur du papier filigranĂ© et dĂ©livrĂ© sous forme de bandes pliĂ©es en carnets rectangulaires suffisamment petits pour ĂȘtre facilement transportĂ©s dans une poche ».

Exemple de certificat d'énergie (source : Harold Fezer)

Le systÚme défendu par les technocrates était un systÚme de surveillance économique total. Fezer décrivait comment ce systÚme pouvait fonctionner avec les techniques de l'époque :

« Les perforations prĂ©vues permettent l'utilisation d'une cellule photoĂ©lectrique. GrĂące Ă  ce dispositif, il sera possible d'enregistrer automatiquement et pratiquement instantanĂ©ment la date, l'heure, la quantitĂ© et le type d'achat, ainsi que les coordonnĂ©es complĂštes de la personne effectuant l'achat. Les totaux pour le continent ou toute partie du continent seront rapidement disponibles Ă  tout moment. On verra Ă  quel point ce systĂšme — la cellule photoĂ©lectrique et le certificat d'Ă©nergie — sera indispensable pour le maintien de calendriers de production adĂ©quats et de stocks suffisants. GrĂące Ă  lui, de nombreux types de vĂ©rifications pourront ĂȘtre effectuĂ©s rapidement. Si nĂ©cessaire, les dĂ©placements d'un individu pourront ĂȘtre retracĂ©s Ă  partir de ses achats Ă  travers le continent. »

Ainsi, le mouvement technocratique d'Howard Scott a théorisé l'ambition totalitaire par excellence : l'abolition de la monnaie et du systÚme économique tels que nous les connaissons, au profit d'un systÚme de distribution requérant la surveillance et le contrÎle de chaque citoyen.

Le nouvel ordre mondial de H. G. Wells

Un dernier idĂ©ologue de la pensĂ©e technocratique, contemporain du mouvement d'Howard Scott, est l'Ă©crivain de science-fiction britannique Herbert George Wells, qui, avant de connaitre le succĂšs littĂ©raire, avait Ă©tudiĂ© la science Ă  la Normal School of Science de Londres (et notamment la biologie auprĂšs de Thomas Huxley, le « bouledogue de Darwin »). L'Ă©crivain a exposĂ© sa vision du monde dans ses Ɠuvres, tant au sein de ses romans que ses essais : un point de vue planiste et socialiste, radicalement opposĂ© Ă  l'individualitĂ© et Ă  la confidentialitĂ©10. Il y anticipait rĂ©guliĂšrement l'avĂšnement d'un État mondial rationaliste, qui remĂ©dierait aux maux du libre-arbitre humain, comme la guerre11. Cette obsession technocratique, dĂ©jĂ  prĂ©sente dĂšs ses premiers romans, est devenue de plus en plus explicite au fur et Ă  mesure du temps.

H. G. Wells en 1920, portrait réalisé par George Charles Beresford (source : Wikimedia)

H.G. Wells a donné un aperçu de sa vision de la monnaie dans son roman The Shape of Things to Come, publié en 1933. Dans celui-ci, une longue récession économique a provoqué une guerre majeure qui a laissé l'Europe dévastée et menacée par la peste. Les nations dotées des forces aériennes les plus puissantes ont mis en place une dictature bienveillante : la « dictature aérienne », dominée par les techniciens, scientifiques et pilotes, dont la capitale se trouve à Bassorah en actuel Irak. Cette organisation amÚne la paix dans le monde en abolissant les divisions nationales, en faisant respecter l'anglais de base (le « basic » d'Ogden), en promouvant l'apprentissage scientifique et en interdisant la religion (qu'il s'agisse de l'islam ou du catholicisme).

ScĂšne de Things to Come (1836), adaptation cinĂ©matographique du livre de Wells, oĂč le rĂ©gime rationaliste de Bassorah soumet les « derniers vestiges sinistres d'anciens soldats prĂ©dateurs » (source : Youtube)

Wells y affirmait qu'« il ne pouvait y avoir de théorie de la monnaie qui ne soit pas, en réalité, une théorie complÚte de l'organisation sociale ». C'est pour cette raison qu'il imaginait une « monnaie entiÚrement abstraite », « dénuée de tout lien avec une substance matérielle », qui serait émise « de maniÚre à maintenir un indice des prix pratiquement constant », et qui serait « protégée par les lois les plus strictes contre toute forme de manipulation à but lucratif ». Dans le roman, celle-ci prend la forme du « dollar aérien », dont la valeur est indexée à l'énergie liée au transport de marchandises :

« Il ne s'agissait pas du tout d'une piÚce de monnaie métallique, mais d'une série de billets de papier représentant la distance, le poids, le volume et la vitesse. Chaque billet valait un certain nombre de kilogrammes dans un certain espace, pour un certain nombre de kilomÚtres à une certaine allure. La valeur d'un dollar aérien s'était stabilisée à peu prÚs à un mÚtre cube pesant dix kilogrammes et parcourant deux cents kilomÚtres à cent kilomÚtres à l'heure. Il s'agissait déjà d'une unité d'énergie et non d'une unité de matiÚre, comme l'avaient toujours été les anciennes normes mondiales. Ce changement indiquait trÚs clairement que les anciennes conceptions statiques de la vie humaine aux ressources limitées cédaient la place à des idées cinétiques d'une vie en expansion constante. Le dollar aérien était une unité d'énergie liée au transport, et sa transformation en dollar-énergie de notre vie quotidienne d'aujourd'hui avait déjà été clairement esquissée par les experts de Bassorah, bien que le changement effectif n'ait été accompli que dix ans plus tard. »

Tout comme le mouvement technocratique qui lui Ă©tait contemporain, H.G. Wells militait donc pour l'abolition de la monnaie. Mais son ambition Ă©tait mondiale et non continentale. C'est pourquoi il a cherchĂ© Ă  influencer la gĂ©opolitique de son temps par ses publications : en 1940, quelques annĂ©es avant sa mort, il a ainsi rĂ©digĂ© un essai intitulĂ© Le Nouvel ordre mondial, dans lequel il soutenait la formation d'un État mondial socialiste et scientifiquement planifiĂ©. Celui-ci s'inscrivait dans l'effort occidental de crĂ©er une gouvernance internationale durable dans le cadre de la crĂ©ation de l'ONU. Le texte contenait en particulier une « dĂ©claration des droits de l'homme », qui a fait partie des 18 textes consultatifs pour la rĂ©daction de la DĂ©claration universelle des droits de l'homme en 1948.

Les héritages du mouvement technocratique

AprĂšs les annĂ©es 1930, le mouvement technocratique a progressivement dĂ©clinĂ©. La commencement de la Seconde Guerre mondiale et l'entrĂ©e en guerre du Canada est venu bouleverser les choses. Scott s'y est d'abord opposĂ©, envoyant un tĂ©lĂ©gramme au premier ministre canadien en 1939 oĂč il affirmait que « Technocracy Inc. [s'opposait] catĂ©goriquement Ă  la mobilisation des effectifs canadiens pour toute guerre menĂ©e en dehors de ce continent », avant de plaider pour la « mobilisation totale » en juin 1940, alors que la France Ă©tait submergĂ©e par l'Allemagne nazie. À cause de cette volontĂ© d'interfĂ©rer dans les affaires publiques, l'État fĂ©dĂ©ral canadien a interdit le mouvement technocratique sur son territoire Ă  partir de 1940 (au mĂȘme titre que les TĂ©moins de JĂ©hovah et le Parti communiste), et des membres de Technocracy Inc. ont mĂȘme Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s par la Gendarmerie royale.

Le mouvement a continuĂ© de dĂ©cliner aprĂšs-guerre, et a presque disparu Ă  la suite de la mort de son meneur messianique, Howard Scott, en 1970. Toutefois, la pensĂ©e technocratique n'a pas pĂ©riclité : elle a mutĂ© et s'est insinuĂ©e dans les sphĂšres de pouvoir. DĂšs la dĂ©claration Schuman en 1950, la construction europĂ©enne Ă©tait dĂ©signĂ©e comme un « technocratisme superdirigiste international, discrĂ©tionnaire, et Ă©ternel » par Albert MĂ©tral, prĂ©sident du Syndicat gĂ©nĂ©ral des industries mĂ©caniques et transformatrices de mĂ©taux. De mĂȘme, le projet RAND aux États-Unis et le Club de Rome en Italie avaient tous les deux une composante technocratique forte.

Dans les annĂ©es 1960–1970, la pensĂ©e technocratique a connu un regain d'intĂ©rĂȘt auprĂšs du public, notamment en raison du dĂ©veloppement de la cybernĂ©tique, d'Internet et de l'intelligence artificielle, qui ont rendu plus envisageable la gestion planifiĂ©e de la sociĂ©tĂ©. Au Chili, c'est ce qui a poussĂ© le gouvernement de Salvador Allende Ă  dĂ©velopper le projet CyberSyn entre 1970 et 1973, un systĂšme informatique en temps rĂ©el qui avait pour but de gĂ©rer une Ă©conomie planifiĂ©e cybersocialiste.

Fréquence du terme « technocracy » dans les sources imprimées entre 1919 et 2022 (source : Ngram Viewer)

Plus rĂ©cemment, la technocratie est Ă  nouveau revenue dans l'actualitĂ© lors de la crise du covid de 2020–2022 (oĂč les concepts de « grande rĂ©initialisation » de Klaus Schwab et de « ville du quart d'heure » de Carlos Moreno ont Ă©tĂ© exposĂ©s au grand public). Puis, elle est a encore fait parler d'elle avec l'accession au pouvoir de Donald Trump en 2025 qui a mis en lumiĂšre des personnalitĂ©s comme Peter Thiel (Palantir) ou Elon Musk (DOGE12). Le cas d'Elon Musk est intĂ©ressant car son grand-pĂšre maternel, Joshua Norman Haldeman, a fait partie du mouvement technocratique originel entre 1936 et 1941 (et a mĂȘme Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© Ă  Vancouver en octobre 1940 en raison de son implication).

Concernant la monnaie, on peut trouver dans la pensée technocratique les prémices de concepts comme la « monnaie estampillée » de Silvio Gesell (aussi appelée monnaie fondante, qui perdrait en valeur lors de sa détention selon un taux de demeurage fixe), l'« économie distributive » de Jacques Duboin (qui fournirait un revenu de base à chaque citoyen), ou la « monnaie idéale » du mathématicien John Nash (dont la valeur serait ajustée par rapport à l'inflation des prix). Les projets de monnaie synthétique mondiale, comme le concept de bancor soutenu par Keynes à Bretton Woods en 1944, ou les droits de tirage spéciaux émis par le FMI en 1969, s'inscrivent aussi dans cette tendance. Enfin, les projets de monnaie numérique de banque centrale (tel que le projet d'euro numérique défendu aujourd'hui par la Banque centrale européenne) constituent des objets intrinsÚquement technocratiques, les MNBC étant par essence des systÚmes centralisés et programmables, permettant l'intervention directe et instantanée dans la vie économique des citoyens.

Combattre la dictature technicienne

Le projet technocratique est clair : assujettir les ĂȘtres humains Ă  une administration rationnelle et totalitaire. Bien qu'il soit sĂ©duisant pour les esprits scientifiques obtus, ce projet constitue un danger. C'est cette menace que se sont efforcĂ©s d'exposer des Ă©crivains comme Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes, 1932) ou George Orwell (1984, 1949). L'analyse rationnelle, aussi sĂ©duisante soit-elle, ne peut pas apprĂ©hender l'ensemble de la rĂ©alitĂ©, et l'application d'un tel projet mĂšnerait probablement Ă  un avenir dystopique.

Aujourd'hui, la prĂ©sence de la technique dans nos vies a atteint un niveau tel que cette menace semble imminente. L'identitĂ© numĂ©rique est dĂ©jĂ  en train d'ĂȘtre mise en place. La surveillance de masse, en ligne comme dans l'espace public, progresse Ă  vitesse grand V. Les monnaies numĂ©riques centralisĂ©es, qu'il s'agisse des MNBC ou des stablecoins, sont en voie de dĂ©ploiement. L'« intelligence artificielle » est portĂ©e aux nues, et certains thĂ©oriciens dĂ©sirent qu'elles prennent en charge le gouvernement des hommes, ce qui aboutirait Ă  une « technocratie directe » exempte d'« erreurs humaines » et de vicissitudes politiques. En bref, tous les ingrĂ©dients sont lĂ  pour permettre Ă  un rĂ©gime tyrannique mondial d'Ă©merger et de rĂ©duire l'humanitĂ© Ă  du bĂ©tail.

Si la tendance vers la technocratie existe, nous avons toujours la possibilitĂ© d'y rĂ©sister. Cette opposition peut ĂȘtre sociale ou politique, mais elle passe avant tout par un rĂ©sistance directe et quotidienne. En effet, c'est en refusant les outils du contrĂŽle numĂ©rique dans notre vie de tous les jours que nous pouvons nous prĂ©munir contre le danger technocratique de façon efficace et durable. Diverses mĂ©thodes existent ainsi pour prĂ©server notre libertĂ© et notre confidentialitĂ© face Ă  l'envahissement de la technique, dont quelques-unes sont les suivantes :

  • Utiliser des systĂšmes d'exploitation libres, comme Linux sur ordinateur ou GrapheneOS sur tĂ©lĂ©phone, en lieu et place de systĂšmes propriĂ©taires fermĂ©s comme Microsoft ou iOS ;
  • Passer par des applications de communication chiffrĂ©es pour interagir, comme Signal, plutĂŽt celles oĂč un tiers peut accĂ©der Ă  vos messages (Telegram, Whatsapp) ;
  • Utiliser des services de confidentialitĂ©, comme les VPN ou Tor, pour naviguer en ligne ;
  • PrĂ©fĂ©rer payer en argent liquide ou en cryptomonnaie (Bitcoin, Monero), plutĂŽt que de se servir d'une carte de crĂ©dit, de PayPal ou de Google Pay ;
  • Commander ses biens et services directement aux producteurs, plutĂŽt que de passer par des intermĂ©diaires comme les supermarchĂ©s et les plateformes en ligne (Amazon, etc.) ;
  • PrivilĂ©gier la « vie rĂ©elle » Ă  la « rĂ©alitĂ© virtuelle » pour limiter sa trace numĂ©rique.

La liberté sera décentralisée ou ne sera pas.


Références et notes

David Adair, The technocrats 1919-1967: A case study of conflict and change in a social movement (Simon Fraser University, 1970).
The Words and Wisdom of Howard Scott (Technocracy Inc., 1989)
Finn Brunton, « Speculating with Money », in Digital Cash: The Unknown History of the Anarchists, Utopians, and Technologists Who Created Cryptocurrency (Princeton University Press, 2019), pp. 6–20.

Illustration : « This is the Devouring Monster invented by Technocracy », illustration pleine page de Winsor McCay, parue le 2 avril 1933 dans le San Francisco Examiner (via le blog Yesterday's Papers). Texte : rédigé intégralement sans LLM. Traduction : sauf précision contraire, les traductions sont réalisées par l'auteur, au moyen de DeepL.

  1. Cet adage doctrinal apparait dans la Doctrine de Saint-Simon, rĂ©digĂ©e par les militants saint-simoniens Saint-Amand Bazard, Prosper Enfantin, Hippolyte Carnot, Henri Fournel et Charles Duveyrier et publiĂ©e en 1931. ↩
  2. Edward Bellamy, Cent ans aprĂšs ou l'An 2000, trad. Paul Rey (E. Dentu, 1891), pp. 54–55. ↩
  3. Howard Scott, le fondateur de Technocracy Inc., n'a lu le livre de Bellamy qu'aprĂšs avoir lancĂ© son mouvement, mais il l'a qualifiĂ© d'« ouvrage idĂ©aliste et imaginatif » en 1937. Il en faisait le commentaire suivant : « C'est une tentative sincĂšre qui mĂ©rite d'ĂȘtre lue, mais on ne pourrait pas concevoir un sous-marin Ă  partir de Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne, ni un systĂšme de contrĂŽle technique moderne Ă  partir de Looking Backward. » ↩
  4. CitĂ© dans Peter B. Petersen, « Henry Gantt and The New Machine (1916-1919) », Academy of Management Proceedings, 1986, pp. 128–132. ↩
  5. Peter B. Petersen, « Henry Gantt and The New Machine (1916-1919) », Academy of Management Proceedings, 1986, pp. 128–132. ↩
  6. Les essais de Veblen sur les ingĂ©nieurs ont Ă©tĂ© rassemblĂ©s en 1921 dans un ouvrage intitulĂ© The Engineers and the Price System, qui a Ă©tĂ© traduit en 1971 en français sous le titre Les IngĂ©nieurs et le capitalisme. ↩
  7. L'historien Henry Elsner dĂ©signe le mouvement technocratique de Scott comme un « scientisme messianique ». ↩
  8. Un « ComitĂ© sur la technocratie » a Ă©tĂ© créé durant l'annĂ©e 1932 : il Ă©tait dirigĂ© par Walter Rautenstrauch et largement influencĂ© par Howard Scott. ↩
  9. Le slogan est apparu dans Technocracy: Some Questions Answered, pamphlet Ă©ditĂ© en 1934 par Technocracy Inc. Il a Ă©tĂ© repris Ă  de nombreuses reprises dans la propagande technocratique. ↩
  10. Voir Gabriel Custodiet, « H. G. Wells, prophet of Centralism », in Privacy and Utopia: A History (Amazon KDP, 2024), pp. 61–74. ↩
  11. Par exemple, le roman Une Utopie moderne publiĂ© en 1905, dĂ©crit comment des nobles appelĂ©s les « SamouraĂŻs » gouvernent un État mondial « dynamique, et non statique », qui assure la « combinaison du progrĂšs et de la stabilitĂ© politique ». Voir Une Utopie moderne, trad. Henry-D. Davray et B. Kozakiewicz (Ă©ditions du Mercure de France, 1907), pp. 88, 295. ↩
  12. De nombreux libĂ©raux se sont rĂ©jouis de la crĂ©ation de ce Department of Governement Efficiency en 2025, qui a ƓuvrĂ© Ă  rĂ©duire les excĂšs de dĂ©pense publique dans l'administration fĂ©dĂ©rale, mais il faut garder en tĂȘte que son but premier Ă©tait l'efficacitĂ© de l'État fĂ©dĂ©ral, et non pas la rĂ©duction des effectifs ou la dĂ©centralisation du pouvoir. ↩
☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

Le désir mimétique, la monnaie et le bitcoin

By: Ludovic Lars —

La valeur de la monnaie est une question qui a fait couler beaucoup d'encre et qui, à l'heure de la numérisation générale, est devenue centrale. Alors que l'argent perd peu à peu sa forme physique, il est légitime de se demander si nous ne sommes pas en train de faire fausse route, en faisant de la monnaie une chose purement fiduciaire. N'a-t-on pas bùti un chùteau de cartes en abandonnant toute référence à l'or en 1971 ? N'est-on pas en train de construire sur du sable en payant de plus en plus de façon dématérialisée ?

Un élément de réponse est fourni par la théorie du désir mimétique, qui a été formulée par le philosophe français René Girard au début des années 1960. Cette théorie, qui fait jouer à l'imitation un rÎle central dans le mécanisme du désir, a ensuite été appliquée à l'économie et donc à la monnaie. En outre, elle permet d'expliquer l'existence de cet objet étrange qu'est Bitcoin, lequel vient remettre en question les grandes théories de l'origine de la valeur de la monnaie. C'est pourquoi nous nous y intéressons dans cet article.

Aussi disponible sur Substack : https://preuvesdetravail.substack.com/p/desir-mimetique-monnaie-bitcoin

Le mimétisme du désir

La thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique postule que le dĂ©sir humain, loin d'ĂȘtre une Ă©manation autonome, est entiĂšrement issu de l'imitation. Elle a Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e par le philosophe français RenĂ© Girard, auteur de renom devenu membre de l'AcadĂ©mie française Ă  la fin de sa vie. Ce dernier a fait toute sa carriĂšre aux États-Unis, oĂč il a enseignĂ© la littĂ©rature comparĂ©e dans plusieurs universitĂ©s (Johns-Hopkins, Buffalo, Stanford). Il a dĂ©veloppĂ© sa thĂšse centrale du dĂ©sir et du sacrifice dans les annĂ©es 60 et 70 au sein de trois ouvrages fondateurs : Mensonge romantique et VĂ©ritĂ© romanesque, publiĂ© en 1961, oĂč il dĂ©crivait ce qu'il appellerait plus tard le dĂ©sir mimĂ©tique ; La Violence et le SacrĂ©, publiĂ© en 1972, oĂč il avançait que le sacrifice humain constituait un mĂ©canisme rĂ©gulateur dans les sociĂ©tĂ©s archaĂŻques ; et Des choses cachĂ©es depuis la fondation du monde, publiĂ© en 1978, oĂč il soutenait que la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne avait permis de mettre au jour ce mĂ©canisme et de s'en dĂ©faire partiellement. C'est grĂące Ă  ce dernier livre que Girard s'est fait connaitre auprĂšs du grand public, passant notamment cette annĂ©e-lĂ  dans l'Ă©mission de tĂ©lĂ©vision Apostrophes animĂ©e par Bernard Pivot.

René Girard dans l'émission Apostrophes en juin 1978 (source : INA)

La thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique, ou plutĂŽt du « mimĂ©tisme du dĂ©sir », est exposĂ©e dans le livre Mensonge romantique et vĂ©ritĂ© romanesque. Dans ce livre, Girard rĂ©alise une exĂ©gĂšse comparĂ©e de diffĂ©rentes grandes Ɠuvres littĂ©raires1 pour montrer que le dĂ©sir n'est pas « spontané » ou autonome comme le prĂ©supposait le mouvement romantique (c'est le « mensonge romantique » du titre), mais « mĂ©taphysique » ou mimĂ©tique comme le dĂ©voilent les grands romanciers (d'oĂč le fait qu'il parle de « vĂ©ritĂ© romanesque »). Pour lui, le dĂ©sir n'est pas « linĂ©aire », dans le sens oĂč le sujet dĂ©sirerait l'objet sans ingĂ©rence extĂ©rieure, mais « triangulaire » : le sujet dĂ©sire un objet parce qu'il perçoit le dĂ©sir d'un autre pour cet objet. « À l’origine d’un dĂ©sir il y a toujours, dit-il, le spectacle d’un autre dĂ©sir, rĂ©el ou illusoire. » Les disputes d'enfants autour d'un jouet, les situations de triangle amoureux ou encore le phĂ©nomĂšne du snobisme, en sont les manifestations les plus visibles.

À l'exception des « besoins » fondamentaux qui sont purement instinctifs, le dĂ©sir de l'homme est strictement soumis Ă  cette loi : « Seul le dĂ©sir de l'Autre peut engendrer le dĂ©sir. » Le dĂ©sir dĂ©pend donc d'un modĂšle, que Girard appelle un « mĂ©diateur ». On dĂ©sire « selon l'Autre » et non « selon Soi ».

Le désir triangulaire selon René Girard (source : ggpphilo)

La seule distinction caractĂ©ristique que l'on puisse Ă©tablir est la proximitĂ© « spirituelle » du mĂ©diateur : cette distinction « ne porte pas sur l'essence du dĂ©sir mais sur la distance entre mĂ©diateur et sujet dĂ©sirant ». Il y a d'abord ce que Girard appelle la mĂ©diation externe : le modĂšle-mĂ©diateur est suffisamment Ă©loignĂ© du sujet pour que le dĂ©sir du second n'influence pas celui du premier. C'est typiquement ce qui se passe dans la relation entre un pĂšre et son fils : puisque l'enfant apprend par imitation, il copie le dĂ©sir de ses parents sans pour autant interfĂ©rer dans leur propre dĂ©sir, du moins la plupart du temps. On peut aussi penser au cas oĂč une personne admire quelqu'un appartenant Ă  un milieu social complĂštement diffĂ©rent, avec lequel elle n'interagira jamais. Un dernier exemple est celui que Girard cite dans son livre : Don Quichotte, qui a pris pour modĂšle Amadis de Gaule, personnage d'un roman de chevalerie publiĂ© un siĂšcle auparavant. Cette mĂ©diation Ă©loignĂ©e est gĂ©nĂ©ralement saine pour l'individu, car elle n'engendre pas de rivalitĂ©.

En revanche, il existe aussi ce que Girard nomme la mĂ©diation interne, et qui s'avĂšre bien plus dĂ©licate. Il s'agit d'une situation oĂč les deux personnes interagissent sur le mĂȘme plan socialement parlant, si bien que leurs dĂ©sirs s'influencent l'un l'autre. Dans ce cas, le mĂ©diateur devient lui aussi sujet dĂ©sirant en copiant le dĂ©sir du sujet initial. Cette situation crĂ©e une rivalitĂ© entre les deux personnes pour l'objet convoitĂ©, ce qui peut occasionner des passions communes comme l'envie, la jalousie ou la haine. Le ressentiment nietzschĂ©en tel que prĂ©sentĂ© en 1912 par Max Scheler dans L'Homme du ressentiment (dont Girard s'inspire beaucoup) est Ă©galement de cet acabit.

Comme par résonance, le désir est renforcé par la proximité entre les deux personnes : « Le désir se fait donc toujours plus intense à mesure que le médiateur se rapproche du sujet désirant. » Et plus la distance est faible, plus ce phénomÚne s'emballe, ce qui peut conduire à un conflit. Par exemple, la rivalité fraternelle au sein de la famille peut donner lieu à des violences, voire au meurtre comme l'illustre l'épisode d'Abel et Caïn dans la GenÚse.

Titien, Caïn et Abel, 1542–1544 (source : Wikimedia)

La nature mimétique du désir a de nombreuses conséquences sur le comportement humain, que René Girard s'est évertué à explorer tout au long de sa carriÚre. L'aspect qui nous intéresse ici est son application aux biens économiques et au fondement de la valeur.

L'effet Veblen

On présente parfois l'économie comme la science qui étudie la gestion de la rareté2. Sans cette insuffisance, sans cette « avarice de la nature », il n'y aurait pas besoin de s'interroger sur la production et l'échange des biens, car ces derniers seraient tous disponibles à profusion. La notion de rareté est ainsi indissociable de la discipline économique.

Plus encore, l'Ă©conomie traite en particulier des biens qui sont dits « rivaux », c'est-Ă -dire qui ne peuvent pas ĂȘtre dupliquĂ©s, et dont la consommation dĂ©prĂ©cie donc l'utilitĂ© apportĂ©e aux autres personnes. Les produits physiques en sont les exemples les plus parlants : la consommation d'une baguette de pain va diminuer l'utilitĂ© globale des baguettes de pain (il y en aura une de moins). À l'inverse, la tĂ©lĂ©vision hertzienne ou un fichier numĂ©rique dont le contenu appartient au domaine public ne constituent pas des biens rivaux. Cette propriĂ©tĂ© de rivalitĂ© Ă©conomique peut s'accompagner d'une rivalitĂ© comportementale dans le cas oĂč plusieurs acteurs convoitent la chose en question. C'est dans cette situation que le mĂ©canisme du dĂ©sir mimĂ©tique est le plus visible.

À la fin du XIXe siĂšcle, l'Ă©conomiste et sociologue amĂ©ricain Thorstein Veblen, darwiniste et technocrate, a Ă©tudiĂ© la « rivalitĂ© pĂ©cuniaire » (pecuniary emulation) qui existait au sein de la sociĂ©tĂ© de son temps, et les effets qu'elle avait sur les comportement des gens3. En 1899, dans un ouvrage intitulĂ© The Theory of the Leisure Class (qui serait traduit en français en 1970 sous le nom ThĂ©orie de la classe de loisir), il exposait les concepts de « loisir ostentatoire » et de « consommation ostentatoire », qui pouvaient s'observer dans les familles les plus aisĂ©es. Il remarquait que l'Ă©lite de son temps avait tendance Ă  privilĂ©gier les loisirs les moins productifs Ă©conomiquement, afin de dĂ©montrer sa supĂ©rioritĂ© par rapport au reste de la sociĂ©té : le « fait de s'abstenir ostensiblement de travailler » Ă©tait « le signe conventionnel d'une rĂ©ussite financiĂšre supĂ©rieure et l'indicateur usuel d'une bonne rĂ©putation ». De mĂȘme, cette Ă©lite cherchait Ă  consommer les biens les plus chers ou les plus inaccessibles — les biens de luxe — afin de se dĂ©marquer des classes infĂ©rieures : « La consommation de ces biens de meilleure qualitĂ© Ă©tant une preuve de richesse, elle revĂȘt un caractĂšre honorifique. » Cette pratique dĂ©rivait directement de l'origine prĂ©datrice de la noblesse, qui tirait sa richesse et son prestige de l'activitĂ© guerriĂšre, et pour qui l'activitĂ© « industrielle » Ă©tait rabaissante.

Thorstein Veblen en 1901 (source : MNopedia)

Ces effets sont trĂšs visibles dans les sociĂ©tĂ©s de castes persistantes, comme en Inde. Mais cela ne signifie pas qu'ils disparaissent Ă  mesure que l'« égalitarisme » progresse : ils se diffusent dans toute la sociĂ©tĂ©, une classe copiant celle du dessus, et ainsi de suite. On peut le voir avec le phĂ©nomĂšne du snobisme qui, dans son sens originel, dĂ©signe l'imitation de la classe noble par la classe bourgeoise « parvenue », cette derniĂšre lui enviant son prestige. Comme le fait remarquer Veblen : « Dans les sociĂ©tĂ©s modernes civilisĂ©es, les frontiĂšres entre les classes sociales sont devenues floues et Ă©phĂ©mĂšres, et partout oĂč cela se produit, la norme de respectabilitĂ© imposĂ©e par la classe supĂ©rieure Ă©tend son influence coercitive, sans rencontrer d’obstacles notables, Ă  travers toute la structure sociale jusqu'aux couches les plus basses. »

L'analyse de Thorstein Veblen est notamment connue grĂące Ă  l'effet Ă©conomique Ă  qui il a donnĂ© son nom, l'effet Veblen, selon lequel la consommation de certains biens (contrairement Ă  celle des biens normaux) augmente avec leur prix. Selon cet effet, plus ces biens sont chers (et donc rĂ©servĂ©s Ă  une Ă©lite), plus la demande est forte ; moins ils sont onĂ©reux (et donc accessibles au commun des mortels), moins la demande est Ă©levĂ©e. Cet effet concerne Ă©videmment les produits de luxe dans leur ensemble (mis en avant par Veblen) : les vins fins, la haute gastronomie, l'argenterie, les vĂȘtements de crĂ©ateurs, les bijoux, les voitures de luxe, les Ɠuvres d'art, etc. Il Ă©crit :

« La satisfaction supérieure que l'on tire de l'utilisation et de la contemplation de produits coûteux et prétendument beaux est, en général, dans une large mesure, une satisfaction de notre sens du luxe déguisée sous le nom de beauté. Notre appréciation plus élevée de l'objet de qualité supérieure est une appréciation de son caractÚre prestigieux, bien plus souvent qu'une simple appréciation de sa beauté. »

Illustration de l'effet Veblen sur la demande (source : Wikimedia)

Cet effet Veblen, qui a Ă©tĂ© dĂ©clinĂ© en plusieurs variantes comme l'« effet de snobisme » (snob effect) ou l'« effet de mode » (bandwagon effect), est une consĂ©quence directe du dĂ©sir mimĂ©tique. Le mimĂ©tisme du dĂ©sir fait que l'intĂ©rĂȘt que nous portons Ă  un bien dĂ©pend du dĂ©sir qu'Ă©prouvent nos modĂšles pour ce bien, d'oĂč ce comportement Ă  premiĂšre vue Ă©trange des consommateurs. RenĂ© Girard lui-mĂȘme faisait remarquer dans son premier livre que la notion de consommation ostentatoire de Veblen Ă©tait « dĂ©jĂ  triangulaire » ; lui n'a fait que gĂ©nĂ©raliser cette analyse Ă  toute la sociĂ©tĂ©, et Ă  tous les domaines de la vie humaine.

Le dĂ©sir mimĂ©tique explique en particulier le succĂšs de la publicitĂ©, qui met bien souvent en scĂšne une personne Ă  laquelle nous voudrions ressembler, parce qu'elle prĂ©sente des caractĂ©ristiques physiques que nous valorisons (comme un mannequin), ou bien parce qu'elle a des qualitĂ©s morales que nous apprĂ©cions (comme une cĂ©lĂ©britĂ©). Le placement de produit, qui s'est gĂ©nĂ©ralisĂ© avec le dĂ©veloppement des rĂ©seaux sociaux, accroit cet effet : la personne qui nous suivons — le mĂ©diateur — est plus proche et donc le dĂ©sir est d'autant plus intense. Ainsi, dans une sociĂ©tĂ© oĂč la mĂ©diation interne prend une place de plus en plus importante, la publicitĂ© devient omniprĂ©sente et indistincte des relations sociales normales.

La mĂ©diation interne gĂ©nĂ©ralisĂ©e a pour consĂ©quence de gĂ©nĂ©rer de vĂ©ritables vagues de dĂ©sir, que nous connaissons dans le domaine financier sous le nom de bulles spĂ©culatives. Une bulle est une situation oĂč le prix d'un bien sur le marchĂ© devient anormalement Ă©levĂ© par rapport Ă  son utilitĂ© « objective » ou « fondamentale », et augmente de façon exponentielle, jusqu'Ă  un Ă©ventuel Ă©clatement qui arrive si une telle utilitĂ© n'est pas apparue entretemps. L'Ă©clatement de la bulle est d'autant plus violent que le spectacle des gens se dĂ©tournant de l'objet annule le propre dĂ©sir du spĂ©culateur, qui se rĂ©sout Ă  vendre ce qu'il possĂšde (n'ayant jamais eu l'intention de le consommer lui-mĂȘme). Ce phĂ©nomĂšne d'engouement peut porter sur une marchandise (la bulle de l'argent lors de l'hiver 1979–1980), une action (la bulle Internet en 1999–2000 qui portait sur les « valeurs technologiques »), ou des biens de collection comme les cartes PokĂ©mon et les non-fungible tokens (qui se rappelle des cryptopunks ?)

On pourrait se dire que ces vagues de dĂ©sir sont strictement mauvaises. En effet, de nombreuses personnes profitent de ce type de bulle pour faire de l'argent sur le dos de personnes prisonniĂšres du dĂ©sir des autres. Mais il est un domaine oĂč la mĂ©diation interne contribue de façon bĂ©nĂ©fique : c'est la monnaie, qui constitue un phĂ©nomĂšne mimĂ©tique par nature.

La monnaie comme institution mimétique

De nombreuses personnes ont suivi le sillon de RenĂ© Girard en reprenant sa thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique au sein de diverses disciplines, aux États-Unis et ailleurs. Ç'a Ă©tĂ© le cas de l'Ă©conomiste français AndrĂ© OrlĂ©an, marxiste revendiquĂ©, promoteur de la thĂ©orie de la rĂ©gulation dans les annĂ©es 1970 et cofondateur du courant de l'« institutionnalisme monĂ©taire » dans les annĂ©es 1990. En 1982, il a utilisĂ© le modĂšle girardien pour l'appliquer Ă  la monnaie dans un livre intitulĂ© La Violence de la monnaie, corĂ©digĂ© avec son confrĂšre Michel Aglietta et prĂ©facĂ© par Jacques Attali. Il a poursuivi ses observations dans d'autres ouvrages, et en particulier dans L'Empire de la valeur, publiĂ© en 2011 Ă  la suite de la crise financiĂšre mondiale.

André Orléan en 2017 (source : Emmanuel Robert-Espalieu pour L'Humanité)

Le propos d'AndrĂ© OrlĂ©an dans ce dernier livre est de remettre en cause la « sĂ©paration marchande » de l'Ă©cole nĂ©oclassique (liĂ©e notamment Ă  l'Ă©conomiste LĂ©on Walras), selon laquelle le consommateur « sait avec certitude ce qu'il veut » si bien que « les autres sont sans influence sur ses choix ». Il se rĂ©fĂšre Ă  Girard et Ă  Veblen pour dĂ©crĂ©ter que « l'individu ne sait pas ce qu'il veut » et « n'est pas maĂźtre de ses attirances ». Certes, les prĂ©fĂ©rences Ă©conomiques apparaissent souvent comme exogĂšnes et fixes en raison de la mĂ©diation externe, situation oĂč « le modĂšle est en surplomb et son dĂ©sir est indĂ©pendant de celui du sujet » ; mais les situations de mĂ©diation interne compliquent considĂ©rablement les choses, engendrant les effets d'engouement et de rĂ©pulsion que nous avons Ă©voquĂ©s.

Au sujet de la monnaie, OrlĂ©an soutient qu'elle est le fait d'une « élection mimĂ©tique » et qu'elle est issue de la polarisation des dĂ©sirs des acteurs d'une sociĂ©tĂ©. Empruntant la mĂ©thodologie de Carl Menger (On the Origin of Money, 1892), l'Ă©conomiste français dresse ainsi une « genĂšse conceptuelle de la monnaie », oĂč il dĂ©crit le mĂ©canisme qui mĂšne Ă  l'apparition d'une seule monnaie au sein d'une communautĂ©. Ce n'est pas une description historique (OrlĂ©an dĂ©fend l'idĂ©e que c'est la monnaie qui fonde l'Ă©conomie marchande et non l'inverse), mais elle permet nĂ©anmoins de saisir ce qui constitue la soliditĂ© (et l'Ă©ventuelle faiblesse) de l'institution monĂ©taire.

Voici comment il la dĂ©crit : Dans une communautĂ© hypothĂ©tique, l'appropriation privĂ©e des biens engendre un dĂ©sir mimĂ©tique pour ces biens, et les biens les plus rares sont considĂ©rĂ©s comme particuliĂšrement enviables (ceux qui se les approprient attisent l'aviditĂ© en tant qu'obstacles). Ces biens ne sont pas essentiellement dĂ©sirĂ©s pour leur beautĂ© ou pour leurs propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques, mais parce qu'ils sont convoitĂ©s par les autres. Une polarisation s'effectue ainsi en plusieurs endroits de la communautĂ© autour de biens qui deviennent ainsi liquides, c'est-Ă -dire qu'ils sont demandĂ©s par un grand nombre de personnes dans l'Ă©change. Ces biens liquides, prenant le rĂŽle d'intermĂ©diaires d'Ă©change au fil du temps, en viennent Ă  se faire concurrence Ă  mesure que la communautĂ© devient une sociĂ©tĂ© marchande. Il s'ensuit une pĂ©riode de conflit oĂč chaque groupe essaie de faire accepter son intermĂ©diaire d'Ă©change Ă  l'autre. Une monnaie Ă©merge vainqueure et les autres intermĂ©diaires d'Ă©change sont abandonnĂ©s.

Cette genĂšse conceptuelle permet de se reprĂ©senter que l'institution monĂ©taire est profondĂ©ment mimĂ©tique. On veut de la monnaie parce que les autres en veulent, mĂȘme s'il elle constitue initialement un bien comme un autre. La « prime monĂ©taire4 » du bien en question, qui grandit Ă  mesure qu'il est adoptĂ© comme monnaie, est la manifestation de cet aspect mimĂ©tique. Il s'agit ainsi, en quelque sorte, d'une bulle spĂ©culative qui s'est institutionnalisĂ©e.

D'aprĂšs AndrĂ© OrlĂ©an, la monnaie est une « unitĂ© de compte Ă©lue par un collectif », collectif qu'il appelle la « communautĂ© de paiement », dont la valeur repose sur la confiance que lui portent les participants. Cette façon de voir les choses est ce qu'il nomme l'approche institutionnaliste de la monnaie, qu'on peut rĂ©sumer par la phrase « ni marchandise, ni État, ni contrat, mais confiance ». Selon cette approche, la monnaie n'a pas besoin d'ĂȘtre une marchandise qui aurait une « valeur intrinsĂšque », Ă  savoir une utilitĂ© objective, tel que le professent les partisans des mĂ©taux prĂ©cieux et une partie de l'Ă©cole autrichienne d'Ă©conomie. Elle ne nĂ©cessite pas d'un soutien coercitif de l'État, tel que le soutiennent les chartalistes et la Modern Monetary Theory  : le retour de l'or et de l'argent aprĂšs l'Ă©pisode des assignats lors de la rĂ©volution française l'illustre. Elle n'a pas non plus Ă  ĂȘtre du crĂ©dit ou de la dette, une conception exposĂ©e par Alfred Mitchell-Innes au dĂ©but du XXe siĂšcle.

Les trois types de « monnaie au sens strict » selon Ludwig von Mises, qui reflÚtent les trois grandes théories de l'origine de la valeur de la monnaie (source : Harold E. Batson dans The Theory of Money and Credit, 1953)

La fondation mimétique de la monnaie explique aussi sa chute violente, à savoir l'hyperinflation. En effet, l'hyperinflation n'est pas une lente destruction de valeur ; c'est un phénomÚne d'emballement, similaire à l'éclatement d'une bulle, qui ne se calme pas tant que la confiance n'est pas restaurée. Les gens se débarrassent de leur « monnaie » autant qu'ils le peuvent, se réfugiant vers d'autres objets monétaires en lesquels ils croient davantage. L'hyperinflation n'est plus la conséquence de l'impression monétaire démesurée ; mais la cause de celle-ci, les pouvoirs publics ayant du mal à ajuster la quantité de monnaie pour en maintenir la liquidité.

La menace de ce type de crise monĂ©taire explique les politiques des États et des banques centrales. Il ne faut surtout pas que le grand public commence Ă  douter de la valeur de la monnaie. D'oĂč l'injonction qui existe Ă  ne pas remettre en cause la soliditĂ© de la monnaie5.

Le bitcoin et la spéculation

L'émergence du bitcoin à partir de 2010 n'a pas manqué d'étonner les théoriciens de la monnaie. En effet, il n'avait aucune utilité objective hors de sa propension à servir d'intermédiaire d'échange, n'était imposé par aucune autorité politique et n'était pas lié à un autre bien par crédit ou adossement. Par conséquent, beaucoup de ces théoriciens lui ont dénié sa monétarité6, ou ont cherché à le faire rentrer de force dans leur classification7.

Cependant, le bitcoin Ă©tait quelque chose de nouveau, un instrument reposant sur la confiance accordĂ©e Ă  son rĂ©seau de commerçants (je l'ai qualifiĂ© de « monnaie fiduciaire distribuĂ©e » et de « monnaie rĂ©ticulaire » dans L'ÉlĂ©gance de Bitcoin). En cela, il reprĂ©sentait une preuve concrĂšte de la thĂ©orie d'AndrĂ© OrlĂ©an, ce que ce dernier n'a pas manquĂ© de faire remarquer dans un article de 2019 intitulĂ© « La communautĂ© Bitcoin », oĂč il Ă©crivait : « La monnaie est avant tout un lien social, dont le fondement n'est pas dans l'État, mais dans la communautĂ© de paiement, ce que confirme le bitcoin. »

La premiÚre monétisation du bitcoin a en particulier bénéficié de la spéculation financiÚre qui, comme on l'a dit, a un caractÚre profondément mimétique. Beaucoup de gens s'en sont procuré parce qu'ils pensaient pouvoir le revendre plus haut à quelqu'un qui le valoriserait comme tel. Cette caractéristique, largement amplifiée par la fameuse limite des 21 millions, était pressentie par Satoshi Nakamoto, qui écrivait en 2009 :

« À mesure que le nombre d'utilisateurs croĂźt, la valeur par piĂšce augmente. Cela est susceptible de crĂ©er une boucle de rĂ©troaction positive : plus les utilisateurs sont nombreux, plus la valeur augmente, ce qui peut attirer davantage d'utilisateurs dĂ©sireux de profiter de cette hausse. »

Cette « boucle de rétroaction positive » a créé un emballement qui s'est maintenu au fil des années, le taux de change contre le dollar étant passé de 0,001 $ en octobre 2009 à 126 000 $ en 2025. Comme le disait André Orléan en 2021, dans le documentaire René Girard, la vérité mimétique réalisé par KTO :

« Le bitcoin est entiÚrement un phénomÚne mimétique. Il est lié intégralement au fait que chacun pense que les autres vont accepter le bitcoin plus tard, et donc il est une pure croyance. J'y vois une espÚce de preuve empirique de la puissance du mimétisme sur les marchés financiers. »

Ainsi, ceux qui le qualifient de « bulle spĂ©culative » n'ont pas forcĂ©ment tort : en tant que monnaie (ou pseudomonnaie si l'on veut ĂȘtre pointilleux), le bitcoin est nĂ©cessairement une sorte de « bulle », en ce que sa valeur excĂšde largement son utilitĂ© objective non monĂ©taire, qui est quasi nulle. Il possĂšde une prime monĂ©taire provenant du fait que les gens lui accordent leur confiance en l'acceptant dans l'Ă©change.

En fait, la question est surtout de savoir si cette confiance accordĂ©e au bitcoin est stable et durable, ou si elle va s'effondrer brutalement, comme le sous-entendent ceux qui le dĂ©nigrent. Le bitcoin peut en effet « exploser », dans le sens oĂč les grands acteurs financiers qui l'utilisent aujourd'hui comme actif de rĂ©serve peuvent s'en dĂ©tourner du jour au lendemain, ne serait-ce pour des raisons lĂ©gales. Dans ce cas, les « dĂ©tenteurs du dimanche » en feraient de mĂȘme, et seuls les partisans les plus convaincus de la cryptomonnaie resteraient, le prix du bitcoin ne reprĂ©sentant qu'une infime fraction de ce qu'il Ă©tait auparavant.

Pour Ă©viter (ou du moins attĂ©nuer) ce genre de catastrophe, il serait nĂ©cessaire de faire en sorte de changer la vision qu'ont les gens du bitcoin. Actuellement, il est largement considĂ©rĂ© comme un actif spĂ©culatif permettant de s'enrichir, une conception qui a Ă©tĂ© bonne pour l'amorçage du systĂšme, mais qui est depuis devenue son talon d'Achille. Il serait ainsi judicieux de restaurer un Ă©quilibre : par exemple en faisant en sorte qu'il soit Ă©galement perçu comme un moyen d'Ă©change rĂ©sistant Ă  la censure, un outil servant Ă  effectuer des transactions sensibles. À l'heure oĂč la monnaie officielle se numĂ©rise davantage par le biais de l'euro numĂ©rique et des stablecoins et oĂč l'argent liquide physique disparait progressivement, il me semble crucial que cette vision d'un argent liquide Ă©lectronique se propage.

Un tel changement du discours demande un long travail de communication. Mais il se produira au cours du temps, l'incroyable ascension du pouvoir d'achat du bitcoin devant s'arrĂȘter un jour. En attendant, montrer l'exemple constitue une mĂ©thode efficace pour promouvoir la vision d'un argent liquide Ă©lectronique : puisque le dĂ©sir est mimĂ©tique, l'accepter et le dĂ©penser dans notre vie de tous les jours donnera envie aux autres de faire de mĂȘme. La pratique personnelle est aprĂšs tout la meilleure maniĂšre de changer le monde.


Références et notes

René Girard, Mensonge romantique et Vérité romanesque (Librairie ArthÚme Fayard, 2010)
Thorstein Veblen, The Theory of the Leisure Class: An Economic Study of Institutions (Oxford University Press, 2009)
AndrĂ© OrlĂ©an, L'Empire de la valeur : Refonder l'Ă©conomie (Éditions du Seuil, 2011)

Illustration : tirée du film The Double réalisé par en 2013 (via Metrograph). Texte : écrit intégralement sans LLM.

  1. Parmi les grandes Ɠuvres romanesques Ă©tudiĂ©es par Girard dans Mensonge romantique et vĂ©ritĂ© romanesque, on retrouve (entre autres) Don Quichotte de Miguel de CervantĂšs, Le Rouge et le Noir de Stendhal, Madame Bovary de Gustave Flaubert, La Recherche de Marcel Proust et Les Carnets du sous-sol de Fiodor DostoĂŻevski. ↩
  2. « L'Ă©conomie est la science qui Ă©tudie le comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares pouvant avoir plusieurs utilisations. » — Lionel Robbins dans An Essay on the Nature and Significance of Economic Science, publiĂ© en 1932 chez Macmillan & Co, p. 15. ↩
  3. Thorstein Veblen jugeait que la propension Ă  la rivalitĂ©, Ă  l'exception de l'instinct de prĂ©servation, reprĂ©sentait « le plus puissant, le plus constamment actif, le plus infatigable des moteurs de la vie Ă©conomique » (voir op.cit., p. 75). ↩
  4. La « prime monĂ©taire » est l'appellation utilisĂ©e par les bitcoineurs pour dĂ©signer la diffĂ©rence entre le pouvoir d'achat de la monnaie et son utilitĂ© non monĂ©taire. Voir Lyn Alden, Rupture monĂ©taire (Konsensus Network, 2025), pp. 22–23. ↩
  5. On peut penser Ă  l'article 1er de la loi du 18 aoĂ»t 1836 rĂ©primant les atteintes au crĂ©dit de la nation, qui punit jusqu'Ă  deux ans de prison et 9 000 euros d'amende quiconque qui, « par des voies ou des moyens quelconques, aura sciemment rĂ©pandu dans le public des faits faux ou des allĂ©gations mensongĂšres de nature Ă  Ă©branler directement ou indirectement sa confiance dans la soliditĂ© de la monnaie ». ↩
  6. Pour Brett Scott, partisan de la MMT, le bitcoin n'est qu'un « jeton » servant au « commerce de compensation ». Voir Cloud Money (Vintage, 2023), pp. 208–210. ↩
  7. Dans un article de 2014, Konrad S. Graf, partisan de l'Ă©cole autrichienne, affirme que le bitcoin est une « monnaie-marchandise » (commodity money). Cette classification comme commodity, bien que discutable, a Ă©tĂ© reprise aux États-Unis par les agences de rĂšglementation financiĂšre comme la CFTC et la SEC. ↩
☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

Tether, le cheval de Troie de l’asservissement financier

By: Ludovic Lars —

L'arrivĂ©e au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025 a marquĂ© un tournant majeur dans l'histoire amĂ©ricaine. AprĂšs avoir connu une persĂ©cution judiciaire et une tentative d'attentat, ce dernier s'est prĂ©sentĂ© comme une force inarrĂȘtable. Et bien qu'il ait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© prĂ©sident des États-Unis entre 2017 et 2021, il est indĂ©niable que son second mandat a dĂ©jĂ  une toute autre saveur : il n'est plus le mĂȘme Trump qu'en 2017, ses aspirations ont changĂ©.

On observe en particulier que son positionnement sur Bitcoin s'est inversé, passant de l'opposition butée à l'approbation enthousiaste. Courant 2019, à l'occasion de l'annonce du projet privé de monnaie numérique Libra par Facebook, il déclarait en effet qu'il n'était pas « un fervent partisan du bitcoin et des autres cryptomonnaies », qui pour lui n'étaient « pas des monnaies », dont la valeur était « trÚs volatile et basée sur du vent » et qui facilitaient « le trafic de drogues et d'autres activités illégales ». En revanche, cinq ans plus tard, à la conférence de Nashville sur Bitcoin de juillet 2024, il promettait au public qu'il serait « le président pro-innovation et pro-bitcoin dont l'Amérique a besoin » et qu'il formerait une « réserve nationale stratégique de bitcoins » avec les fonds saisis par les agences fédérales.

Comment expliquer ce revirement ? On pourrait l'attribuer au « comportement erratique » du président, une caractéristique réguliÚrement mise en avant par ses détracteurs. Mais ce changement d'opinion peut aussi s'expliquer par un élément demeuré constant chez lui : son attachement au dollar et au rÎle international du billet vert. La chose qui a évolué est qu'il voit désormais le secteur cryptoéconomique (la « crypto » comme il aime le dire) comme un moyen de soutenir la suprématie de la monnaie américaine, notamment par le biais des stablecoins indexés sur le dollar.

Les stablecoins sont des monnaies numĂ©riques adossĂ©es Ă  une monnaie peu volatile, dont le transfert se fait sur des chaines blocs dĂ©centralisĂ©es comme Bitcoin ou Ethereum. Le plus emblĂ©matique de ces stablecoins — le plus ancien et le plus important — est le Tether USD (ou USDT), qui est gĂ©rĂ© par la sociĂ©tĂ© Tether Ltd. et qui se base, comme son nom l'indique, sur le dollar amĂ©ricain. LancĂ© en 2014 sur la chaine de Bitcoin, il a connu une croissance phĂ©nomĂ©nale pour reprĂ©senter aujourd'hui plus de 185 milliards de dollars. Depuis 2025, il est devenu un Ă©lĂ©ment non nĂ©gligeable de la politique Ă©trangĂšre de l'actuelle administration fĂ©dĂ©rale amĂ©ricaine, aux cĂŽtĂ©s d'autres stablecoins comme l'USDC.

Cette intégration institutionnelle des stablecoins s'inscrit en opposition totale avec la philosophie de la cryptomonnaie. Bitcoin s'est, on le rappelle, construit comme une monnaie résistante à la censure et déflationniste, et le stablecoin de Tether est l'antithÚse de cette proposition : l'entreprise peut geler les comptes à volonté, et la monnaie est soumise à la dépréciation du dollar. En raison de son implication dans le destin de la cryptomonnaie, on peut qualifier Tether de cheval de Troie de l'asservissement financier : un cadeau empoisonné, dont on perçoit les avantages, mais qui nous mÚne à une défaite cuisante. C'est la thÚse que nous allons défendre dans cet article.

Le rÎle précurseur de Paypal

Avant d'aborder le sujet des stablecoins proprement dit, il convient d'Ă©voquer le cas de PayPal, qui constitue en quelque sorte leur prĂ©curseur. PayPal est un service de paiement qui a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© par l'entreprise Confinity Inc. Ă  la fin des annĂ©es 90. Il permettait d'effectuer des paiements faciles et sans frais entre adresses de courrier Ă©lectronique, et se destinait Ă  l'envoi de paiements simples entre particuliers (pay pal signifie littĂ©ralement « payer copain »). Construit en surcouche du systĂšme bancaire, le service se rĂ©munĂ©rait grĂące Ă  l'argent de ses utilisateurs, qui Ă©tait placĂ© Ă  intĂ©rĂȘts.

Confinity Inc. a Ă©tĂ© fondĂ©e en 1998 par Peter Thiel, diplĂŽmĂ© de philosophie Ă  l'universitĂ© Stanford, et Max Levchin, un informaticien juif ukrainien ayant Ă©migrĂ© aux États-Unis Ă  la suite de la chute de l'URSS. En tant que PDG, Peter Thiel assumait le rĂŽle d'idĂ©ologue de l'entreprise. Il se dĂ©crivait alors comme libertarien, conservateur et girardien1. Pour lui, PayPal Ă©tait un moyen de libĂ©ration, qui devait notamment permettre aux gens souffrant de l'hyperinflation dans des pays comme la Russie ou la Serbie de bĂ©nĂ©ficier des avantages apportĂ©s par une monnaie stable, et en particulier le dollar. En 1999, il expliquait ainsi Ă  son Ă©quipe :

« La plupart des gens ordinaires n'ont jamais l'occasion d'ouvrir un compte Ă  l'Ă©tranger ou de mettre la main sur plus de quelques billets d'une monnaie stable comme le dollar amĂ©ricain. Un jour, PayPal sera en mesure de changer cette situation. À l'avenir, lorsque notre service sera disponible en dehors des États-Unis et que la pĂ©nĂ©tration d'Internet continuera Ă  s'Ă©tendre Ă  tous les niveaux Ă©conomiques, PayPal permettra aux citoyens du monde entier d'exercer un contrĂŽle plus direct sur leurs monnaies qu'ils ne l'ont jamais fait auparavant2. »

Cette idée de remplacer les monnaies étrangÚres par le dollar pour mettre fin aux hyperinflations se retrouvait dans son discours donné à Oakland en Californie pour l'Independent Institute en octobre 1999. Il a par la suite confirmé (voire enjolivé) cette vision initiale, en déclarant en 2009 que « l'idée qui a présidé à la fondation de PayPal était la création d'une nouvelle monnaie mondiale, libre de toute dilution et de tout contrÎle étatique ».

Peter Thiel en 1999 (Youtube)

Toutefois, tout ne s'est pas passĂ© comme prĂ©vu. En l'an 2000, en raison de problĂšmes de financement, Confinity a dĂ» fusionner avec la sociĂ©tĂ© X.com d'Elon Musk pour former PayPal Inc. Puis, au fil des annĂ©es, l'entreprise s'est conformĂ©e Ă  des contraintes rĂšglementaires de plus en plus drastiques, y compris en dehors des États-Unis, ce qui a Ă©branlĂ© l'effet libĂ©rateur escomptĂ©. Elle procĂšde ainsi rĂ©guliĂšrement Ă  des gels de compte arbitraires, comme celui de WikiLeaks en 2010.

Le destin de Peter Thiel lui-mĂȘme est aussi intĂ©ressant, car le visionnaire de PayPal a Ă©voluĂ© et s'est depuis impliquĂ© dans l'appareil politique amĂ©ricain. En 2004, il a cofondĂ© la sociĂ©tĂ© de surveillance informatique Palantir Technologies, dont les logiciels sont utilisĂ©s (entre autres) par les services de renseignement, comme la NSA aux États-Unis, le GCHQ au Royaume-Uni ou la DGSI en France. Il a aussi largement soutenu la carriĂšre politique de J. D. Vance, l'actuel vice-prĂ©sident des États-Unis, en le prĂ©sentant Ă  Donald Trump en 2021 et en finançant sa campagne pour les Ă©lections sĂ©natoriales de 2022.

Peter Thiel est Ă©galement liĂ© Ă  David Sacks, entrepreneur sud-africain ayant aussi Ă©tudiĂ© Ă  Stanford, avec qui il a publiĂ© l'ouvrage The Diversity Myth en 1995, pour dĂ©noncer l'effet nĂ©faste du politiquement correct et du multiculturalisme sur les campus universitaires amĂ©ricains. David Sacks l'a accompagnĂ© dans l'aventure Confinity, oĂč il travaillait sur le marketing pour le produit PayPal, et il est devenu le directeur de l'exploitation aprĂšs la fusion. AprĂšs avoir rĂ©alisĂ© un certain nombre d'investissements fructueux dans la Silicon Valley, il s'est aussi impliquĂ© en politique, et il a fini par ĂȘtre nommĂ© « czar » chargĂ© de la cryptomonnaie et de l'intelligence artificielle auprĂšs de la Maison-Blanche en janvier 2025.

Les deux hommes font partie de la « mafia PayPal », surnom donné au groupe informel des anciens fondateurs ou employés de la société qui ont depuis fondé et développé des entreprises technologiques de la Silicon Valley.

Photographie de la « mafia PayPal » prise au Tosca Café à San Francisco en octobre 2007 (Robyn Twomey pour Fortune). Peter Thiel et Max Levchin y apparaissent au premier plan ; David Sacks est derriÚre Thiel sur sa gauche.

L'émergence des stablecoins

PayPal a ainsi échoué à devenir un moyen de libération financiÚre et s'est simplement transformé en un service de paiement classique. Toutefois, avec l'émergence de Bitcoin en 2010, un vent d'innovation a soufflé sur le secteur financier. L'absence de besoin d'autorisation permettait à n'importe qui de lancer un service sans se soucier de la rÚglementation en premier lieu. Et les stablecoins ont fait partie des premiers projets à se manifester.

Comme nous l'avons expliqué en introduction les stablecoins (ou « cryptomonnaies stables ») sont des jetons numériques arrimés à une monnaie peu volatile, le plus souvent au dollar américain. Ils sont transférés par le biais d'un ou de plusieurs systÚmes cryptoéconomiques décentralisés comme Bitcoin, Ethereum ou Solana. Leur premier avantage est de permettre à l'utilisateur d'échapper à la volatilité propre aux cryptomonnaies, de maniÚre simple et directe.

Le concept de stablecoin est apparu vers 2011–2012 avec le mouvement « Bitcoin 2.0 », une mouvance qui visait Ă  amĂ©liorer Bitcoin en lui adjoignant des fonctionnalitĂ©s supplĂ©mentaires. C'est de ce mouvement qu'ont Ă©mergĂ© les diffĂ©rents modĂšles de piĂšces colorĂ©es (ChromaWay, Open Assets, Colored Coins), les mĂ©taprotocoles Mastercoin et Counterparty, et les systĂšmes cryptoĂ©conomiques externes Ă  Bitcoin comme Bitshares, NXT et Ethereum.

L'idée du stablecoin a en particulier germé au sein du projet Mastercoin (qui serait rebaptisé Omni en 2015). Il s'agissait d'un systÚme bùti en surcouche de Bitcoin, sur lequel les utilisateurs pouvaient émettre leurs propres jetons, appelés user currencies, grùce à des commandes inscrites sur la chaine de Bitcoin et interprétées par un logiciel spécifique. Mastercoin a été imaginé en janvier 2012 par J. R. Willett, un développeur américain de 32 ans travaillant pour un fabricant d'équipements aéronautiques. On lui attribue également l'invention du concept de stablecoin, qu'il a formalisé dans le livre blanc de son projet, intitulé « The Second Bitcoin White Paper », en ces termes :

« Il est possible de concevoir des outils permettant aux utilisateurs finaux de créer des monnaies ayant une valeur stable, indexée sur une monnaie externe ou une marchandise extérieure. De cette maniÚre, les utilisateurs de ces monnaies peuvent posséder une monnaie virtuelle stabilisée, rattachée au dollar américain, à l'euro, à l'once d'or, au baril de pétrole, etc. »

User currencies présentées sur Mastercoin.org en septembre 2013

Le systÚme Mastercoin a été lancé au cours de l'été 2013, à la suite d'une ICO d'un mois, qui a recueilli 5 120 BTC soit un demi-million de dollars à l'époque ! Le montant obtenu (tout à fait inattendu) a motivé la création d'une organisation spéciale, la Fondation Mastercoin, pour que la gestion de l'argent puisse se faire. Les membres fondateurs étaient des investisseurs. On y trouvait notamment Brock Pierce, ancien enfant acteur pour Disney (Les Petits champions, Président junior), qui était devenu investisseur prolifique dans le jeu vidéo puis dans la cryptomonnaie.

Brock Pierce en 2013, interrogé lors de la UInvest Crowdfunding Conference (Youtube)

Il a fallu attendre 2014 pour que les stablecoins deviennent réalité. Les premiers jetons de ce type ont été les stablecoins « décentralisés » non collatéralisés, dont la valeur dépendait d'un systÚme de compensation algorithmique. Ils ont été émis sur des chaines de blocs alternatives : tel était le cas du bitUSD lancé sur BitShares en août 2014, et de l'USNBT déployé sur NuBits en septembre. Ces modÚles avaient leur utilité, mais ils étaient sujets à une forte instabilité, si bien que les gens ont préféré se tourner vers les stablecoins centralisés, comme le Tether USD (ayant pour sigle boursier USDT).

Le lancement de Tether

Le projet Tether (de l'anglais to tether signifiant « attacher ») a été annoncé le 8 juillet 2014 sous le nom de Realcoin : il s'agissait d'émettre des jetons stables par rapport au dollar sur le protocole Mastercoin. L'entreprise gérant le projet a été cofondée par trois personnes : Brock Pierce, dont on a déjà parlé ; Reeve Collins, entrepreneur dans le secteur de la publicité ; et Craig Sellars, développeur de logiciel qui occupait depuis février le poste de directeur technique de la Fondation Mastercoin. Le but affiché de Realcoin était d'« apporter les avantages de Bitcoin au dollar américain », en passant par le réseau Bitcoin pour effectuer des transactions à faible coût sans recourir à un tiers, et de constituer une « alternative non volatile » à la cryptomonnaie de Satoshi, dont la valeur était trÚs fluctante.

Capture du site de Realcoin en juillet 2014 (Coindesk)

La promesse de Realcoin, c'était que son stablecoin garde une valeur proche du dollar américain en étant garanti par des « réserves en dollars, toutes détenues dans des placements prudents », et auditées par une entité indépendante. En pratique, la convertibilité est assurée à parité par l'entreprise. Si le prix du stablecoin baisse, on peut en acheter sur le marché et céder cette monnaie pour un profit ; si son prix augmente, on peut s'en procurer auprÚs de la société et la vendre sur le marché pour un profit. La stabilité vis-à-vis du dollar est ainsi maintenue, pour autant que l'entreprise ne s'amuse pas à utiliser les dollars reçus pour investir dans des actifs risqués.

Les premiers jetons ont Ă©tĂ© Ă©mis sur Mastercoin le 6 octobre 2014, lançant ce qui deviendrait un rĂ©el phĂ©nomĂšne Ă  l'Ă©chelle mondiale. Le projet Realcoin a rapidement Ă©tĂ© renommĂ© Tether en novembre 2014, afin d'Ă©viter d'ĂȘtre associĂ© aux cryptomonnaies alternatives utilisant le suffixe « coin » comme Litecoin, Dogecoin ou Feathercoin. De plus, le nom « RealCoin » Ă©tait dĂ©jĂ  utilisĂ© par un altcoin alors inactif.

Logo de Tether en 2015 (Tether.to)

La relĂšve de Bitfinex

En novembre 2014, Tether a annoncé avoir conclu un partenariat avec la plateforme de trading sur marge Bitfinex. Cette derniÚre avait été fondée en octobre 2012 par un technicien informatique français du nom de Raphaël Nicolle, qui avait été vite rejoint par Giancarlo Devasini, un chirurgien esthétique italien reconverti en vendeur d'électronique, et Jean-Louis Van Der Velde, un entrepreneur néerlandais expatrié en Asie de l'Est.

Le projet Tether a dÚs le départ été étroitement lié à Bitfinex. D'aprÚs Philip Potter, directeur de la stratégie de Bitfinex, l'équipe était en effet en relation avec les membres de la Fondation Mastercoin au cours de l'année 2014 pour mettre au point le stablecoin. De plus, bien que les deux structures aient été présentées comme distinctes, les gens impliqués dans Bitfinex l'étaient aussi (plus ou moins secrÚtement) dans Tether. Comme l'ont révélé les Paradise Papers en 2017, la société Tether Holdings Ltd. a été enregistrée dans les ßles Vierges britanniques en septembre 2014 par Giancarlo Devasini et Philip Potter. On peut aussi citer le cas de Stuart Hoegner, qui a longtemps été conseiller pour les deux entreprises.

L'équipe de direction de Bitfinex en 2018 (Bitfinex.com)

Cette connivence a aidé Tether à se lancer sur le marché. Le 15 janvier 2015, L'USDT a été ajouté sur Bitfinex en tant que méthode de dépÎt et de retrait en dollars. Cette intégration a permis de garantir la convertibilité d'un point de vue pratique : l'utilisateur moyen pouvait ainsi envoyer de l'USDT sur Bitfinex, obtenir le montant équivalent en dollars, et les retirer par un autre moyen.

Peu à peu, les fondateurs officiels de Tether se sont retirés du projet (l'implication de Brock Pierce ayant cessé en 20153) et Bitfinex a pris le relai. En 2018, la société Tether Holdings Ltd. était ainsi contrÎlée à 86 % par quatre individus, tous impliqués dans la plateforme de change : Giancarlo Devasini (43 %), Jean-Louis van der Velde (15 %), Stuart Hoegner (15 %) et Christopher Harborne (12 %).

Les plateformes de change et la bulle de 2017

Le jeton de Tether constituait une aubaine pour les plateformes de change et leurs utilisateurs. D'une part, les plateformes avaient du mal Ă  se bancariser, et voyaient dans l'USDT un mode de dĂ©pĂŽt et de retrait fiable en dollars (Liberty Reserve Ă©tait fermĂ©e depuis mai 2013). D'autre part, Tether permettait aux utilisateurs de ne pas rĂ©aliser une cession contre une monnaie Ă©tatique, et par consĂ©quent de ne pas avoir Ă  payer la taxe sur les plus-values immĂ©diatement (cette Ă©chappatoire a Ă©tĂ© abrogĂ©e en 2018 aux États-Unis).

L'intĂ©gration aux principales plateformes de l'Ă©cosystĂšme s'est dĂ©roulĂ©e entre 2015 et 2017. La place de marchĂ© Poloniex (trĂšs populaire Ă  cette Ă©poque-lĂ ) a ajoutĂ© l'USDT Ă  son offre en fĂ©vrier 2015. La cotation au comptant créée a permis au jeton d'apparaitre sur CoinMarketCap le mĂȘme jour. Dans les deux annĂ©es qui ont suivi, la plupart des plateformes ont Ă©galement intĂ©grĂ© le stablecoin : ShapeShift en avril 2015, Cryptsy en mai, Bittrex en dĂ©cembre, Kraken en mars 2017 et la toute nouvelle Binance en aoĂ»t 2017.

En 2017, avec le marchĂ© haussier du prix du bitcoin, le phĂ©nomĂšne a commencĂ© Ă  prendre de l'ampleur. Le nombre d'USDT Ă©mis est passĂ© de 7 millions Ă  la fin de l'annĂ©e 2016 Ă  55 millions en mars 2017, puis Ă  445 millions en septembre. À la fin de l'annĂ©e, il y avait plus d'un milliard d'USDT en circulation !

Cette croissance du Tether USD ne s'est pas faite sans remontrances, dont certaines sont provenues d'un internaute se faisant appeler Bitfinex'ed, qui s'est spĂ©cialisĂ© dans la rĂ©vĂ©lation des manƓuvres parfois douteuses de Bitfinex et de Tether. Des doutes ont ainsi planĂ© sur le fait que la sociĂ©tĂ© Tether Ltd. conservait bien tout en rĂ©serve et n'en profitait pas pour faire des investissements risquĂ©s. On a suspectĂ© la sociĂ©tĂ© d'acheter du bitcoin en masse pour faire monter son prix et nourrir l'enthousiasme spĂ©culatif, de façon Ă  accroitre la demande pour les USDT sur les plateformes de change et Ă  acheter plus de BTC. On a aussi questionnĂ© la relation incestueuse qu'entretenait Tether avec Bitfinex, qui venait de subir un piratage catastrophique (120 000 bitcoins volĂ©s soit environ 70 millions de dollars) et qui rencontrait des problĂšmes de bancarisation.

Ces soupçons sont devenus réalité en 2021 lorsque la société a été condamnée à payer une amende de 41 millions de dollars par la CFTC, pour n'avoir détenu « des réserves fiduciaires suffisantes pour la garantie des jetons USDT en circulation que pendant 27,6 % du temps sur une période de référence de 26 mois comprise entre 2016 et 2018 ». Cependant, Tether a fini par se mettre en rÚgle en 2019, et elle a depuis adopté une stratégie de transparence, en publiant un bilan détaillé de ses avoirs à la fin de chaque trimestre.

La finance décentralisée

À partir de la fin de l'annĂ©e 2017, le Tether USD a commencĂ© Ă  ĂȘtre Ă©mis sur d'autres chaines de blocs, qui se prĂ©sentaient comme des plateformes dĂ©diĂ©es aux contrats autonomes. Le systĂšme Ethereum, qui venait de connaitre le succĂšs grĂące Ă  la « folie des ICO », a ainsi accueilli une premiĂšre Ă©mission d'USDT en novembre 2017. D'autres ont suivi : Tron en 2019, puis Solana et Avalanche en 2021.

Mais le phĂ©nomĂšne ne s'est pas arrĂȘtĂ© lĂ , et des concurrents Ă  Tether sont apparus. Le principal, l'USDC, a Ă©tĂ© lancĂ© en 2018 par la sociĂ©tĂ© Circle, et il est aujourd'hui 2,3 moins gros que l'USDT. On peut Ă©galement citer le dai, stablecoin collatĂ©ralisĂ© supposĂ©ment dĂ©centralisĂ©, qui a Ă©tĂ© lancĂ© en dĂ©cembre 2017, renommĂ© USDS en 2024, et qui est aujourd'hui garanti pour moitiĂ© par de l'USDC.

Cette construction a posĂ© les bases de la « finance dĂ©centralisĂ©e » (ou DeFi), qui se proposait de reproduire les outils du systĂšme financier traditionnel (comme le prĂȘt sur gages, l'Ă©change boursier ou les produits dĂ©rivĂ©s) de maniĂšre numĂ©rique, dĂ©centralisĂ©e, ouverte et transparente. Cette tendance a connu une grande popularitĂ© pendant l'Ă©tĂ© 2020, Ă  tel point que ce dernier a pris le surnom de « DeFi Summer ».

La vague de la finance dĂ©centralisĂ©e a largement fait les affaires de Tether, qui voyait son stablecoin ĂȘtre utilisĂ© au sein de protocoles divers en tant que garantie ou de moyen d'Ă©change. Le nombre d'USDT en circulation est ainsi passĂ© de 4,3 milliards en avril 2020 Ă  83 milliards en avril 2022, soit une multiplication par 19 en deux ans. La finance dĂ©centralisĂ©e a Ă©galement Ă©largi le modĂšle Ă©conomique des stablecoins : pour l'utilisation des protocoles de DeFi, la dĂ©tention de stablecoins devait se faire en propre, plutĂŽt que par le biais de plateformes de change centralisĂ©es. L'activitĂ© directe de ces jetons sur les chaines de blocs (jusqu'alors quasi inexistante) a ainsi connu une croissance prodigieuse : le volume mensuel d'USDT transfĂ©rĂ©s a ainsi dĂ©passĂ© les 600 milliards de dollars en avril 2021.

Évolution du volume on-chain mensuel de l'USDT (source : Paolo Ardoino)

Le dollar numérique pour le monde en développement

Un autre cas d'utilisation s'est dĂ©veloppĂ© durant la mĂȘme pĂ©riode : l'utilisation de Tether dans les pays en dĂ©veloppement, que ce soit en AmĂ©rique latine, en Asie du Sud-Est, au Proche-Orient ou en Afrique. Les habitants de certaines rĂ©gions du monde, et l'AmĂ©rique latine en particulier, utilisent souvent le dollar, de maniĂšre formelle ou informelle, en raison de sa volatilitĂ© rĂ©duite et de son acceptation mondiale. Dans les pays oĂč le taux d'inflation est Ă©levĂ©, les gens recherchent en effet une rĂ©serve de valeur fiable Ă  court terme, qui ne soit pas sujette Ă  des cycles spĂ©culatifs comme le bitcoin. Cela s'est vu en Argentine lorsque, dans les annĂ©es 2010, la forte inflation du peso couplĂ© Ă  un contrĂŽle des changes strict a provoquĂ© l'apparition d'une unitĂ© de compte parallĂšle appelĂ©e le « blue dollar », suivant le taux de change du marchĂ© noir, plus Ă©levĂ© que le taux de change officiel.

Au fur et Ă  mesure des annĂ©es, l'utilisation de l'USDT et des stablecoins dans ces pays s'est popularisĂ©e, notamment par le biais de solutions de transfert Ă  frais faibles, comme la blockchain Tron, la surcouche Polygon ou le systĂšme de transfert interne de Binance. On a ainsi pu voir Tether et les stablecoins ĂȘtre adoptĂ©s localement dans des pays variĂ©s comme l'Argentine, le BrĂ©sil, la Colombie, le Venezuela, la Bolivie, le Liban, la Turquie, le NigĂ©ria, les Philippines ou le Vietnam. Cette adoption se traduit en particulier par une demande forte sur les plateformes de change, oĂč le change entre les monnaies nationales et les stablecoins est beaucoup plus Ă©levĂ©.

Part du volume sur les plateformes en change en AmĂ©rique latine en 2023–2024 (source : Chainalysis)

À partir de 2022, la communication de Tether s'est davantage axĂ©e sur ce cas d'utilisation, pour mettre en avant son cĂŽtĂ© humanitaire. La sociĂ©tĂ© se prĂ©sente comme une bienfaitrice qui vient rĂ©soudre les problĂšmes que les gens rencontrent avec leurs systĂšmes monĂ©taires locaux. Tether rappelle ainsi rĂ©guliĂšrement que l'une de ses missions est d'apporter l'« inclusion financiĂšre » aux populations qui n'ont pas nĂ©cessairement accĂšs aux solutions occidentales. À cette fin symbolique, Tether a dĂ©placĂ© son siĂšge social au Salvador en janvier 2025.

Ce changement de communication coĂŻncide avec l'Ă©mergence de Paolo Ardoino Ă  la tĂȘte de la sociĂ©tĂ©. Paolo Ardoino est un programmeur et entrepreneur italien, qui se spĂ©cialisait Ă  l'origine dans la cybersĂ©curitĂ© et dans la fintech. Il a rejoint Bitfinex en tant que dĂ©veloppeur en 2014 et il en est devenu le directeur technique en 2016 (position qu'il occupait toujours en 2025). En parallĂšle, il a Ă©tĂ© nommĂ© directeur technique de Tether Ltd. en 2017. En 2023, Paolo Ardoino a commencĂ© Ă  s'exprimer au nom de l'entreprise, et il a finalement accĂ©dĂ© au poste de PDG en dĂ©cembre de la mĂȘme annĂ©e, succĂ©dant Ă  Jean-Louis Van Der Velde. Il a ainsi accompagnĂ© la troisiĂšme phase de la croissance de Tether qui s'est produite entre 2023 et aujourd'hui.

Le succĂšs de Tether

Ces diffĂ©rentes utilisations de l'USDT (plateformes de change, finance dĂ©centralisĂ©e, rĂ©serve de valeur dans les pays en dĂ©veloppement) se sont rĂ©vĂ©lĂ©es extrĂȘmement lucratives pour Tether. AprĂšs une annĂ©e 2022 difficile — lors de laquelle le prix des cryptomonnaies a fortement baissĂ©, ce qui a entrainĂ© des conversions en dollars, notamment Ă  la suite de l'effondrement du stablecoin algorithmique TerraUSD en mai — la quantitĂ© d'USDT en circulation a continuĂ© Ă  croitre, en doublant en l'espace de 3 ans. Elle est ainsi passĂ© de 83 milliards en avril 2022 Ă  174 milliards en septembre 2025.

Évolution du nombre d'USDT en circulation (source : Paolo Ardoino)

Ce succĂšs s'est rĂ©vĂ©lĂ© particuliĂšrement lucratif pour Tether, qui tire ses bĂ©nĂ©fices de ses placements : tout dĂ©pĂŽt est ainsi placĂ© sur un produit financier qui lui rapporte un intĂ©rĂȘt. Par exemple, les bons du TrĂ©sor Ă  Ă©chĂ©ance courte (la principale garantie derriĂšre l'USDT aujourd'hui) rapportent aujourd'hui 3,8 % par an, ce qui reprĂ©sente une coquette somme si le montant placĂ© s'Ă©lĂšve Ă  plusieurs dizaines de milliards de dollars (6,6 milliards d'intĂ©rĂȘts pour 174 milliards de principal). L'entreprise a relativement peu de charges (200 employĂ©s environ), si bien que ses bĂ©nĂ©fices approchent de son chiffre d'affaires. Entre octobre 2024 et septembre 2025, la sociĂ©tĂ© a ainsi gĂ©nĂ©rĂ© un bĂ©nĂ©fice net de plus de 10 milliards de dollars ! Par comparaison, le rĂ©sultat net de Blackrock ont Ă©tĂ© de 6,3 milliards de dollars en 2024.

Il semble inutile de préciser que les quelques personnes impliquées dans l'entreprise en ont profité grassement. Les quelques associés impliqués dans la société sont ainsi devenus milliardaires. C'est en particulier le cas de Giancarlo Devasini, dont la fortune est estimée à 22,4 milliards de dollars par Forbes, qui a été sacré l'« homme le plus riche du Tessin » en 2024. Paolo Ardoino possÚderait lui un patrimoine d'environ 9,5 milliards de dollars.

Cependant, la rĂ©ussite de Tether n'est pas seulement attribuable Ă  des objectifs qui seraient purement altruistes ; elle cache aussi des intĂ©rĂȘts autrement plus cyniques, relevant de l'impĂ©rialisme amĂ©ricain.

Un outil de l'impérialisme américain

Les États-Unis d’AmĂ©rique se sont construits sur un modĂšle expansionniste dĂšs leur crĂ©ation. AprĂšs avoir colonisĂ© un vaste territoire continental lors de la « ConquĂȘte de l'Ouest », ils ont commencĂ© Ă  exercer une influence de plus en plus grande Ă  l'Ă©tranger, en intervenant militairement si le besoin se faisait ressentir. En particulier, ils ont revendiquĂ© une domination croissante sur les AmĂ©riques (qu'ils appellent l'« hĂ©misphĂšre occidental »), conformĂ©ment au corollaire Roosevelt de la doctrine Monroe, formulĂ© par Theodore Roosevelt en 1904 et rappelĂ© dans la derniĂšre « stratĂ©gie de sĂ©curitĂ© nationale » publiĂ©e en dĂ©cembre 2025. Leur implication dans la PremiĂšre et surtout dans la Seconde Guerre mondiale leur a permis de former une vĂ©ritable armĂ©e permanente et d'accroitre leur influence militaire autour du monde, pour les mener Ă  leur situation d'aujourd'hui.

Cet impĂ©rialisme est aussi passĂ© par la monnaie. Le rĂŽle du dollar Ă  l'international est en effet dĂ©terminant pour financer l'État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain (grĂące au seigneuriage) et, ce qui est une caractĂ©ristique plus rĂ©cente, pour contrĂŽler les Ă©changes Ă©conomiques (censure). Les accords de Bretton Woods signĂ©s Ă  la fin de la Seconde Guerre mondiale ont par exemple constituĂ© une vassalisation monĂ©taire des États europĂ©ens aux États-Unis, un Ă©tat de fait constatĂ© en 1964 par ValĂ©ry Giscard d'Estaing et le gĂ©nĂ©ral de Gaulle (alors au pouvoir en France) qui dĂ©nonçaient le « privilĂšge exorbitant » du dollar. On peut aussi citer le rĂ©gime des pĂ©trodollars, instaurĂ© au dĂ©but des annĂ©es 70 par influence diplomatique, qui a obligĂ© les pays exportateurs de pĂ©trole du Moyen-Orient Ă  utiliser uniquement la monnaie amĂ©ricaine pour vendre leur production, assurant une demande certaine pour le billet vert.

Aujourd'hui, les stablecoins adossĂ©s au dollar forment une aubaine unique pour l'État fĂ©dĂ©ral. Alors que le rĂ©gime de pĂ©trodollars dĂ©cline et que le taux de change chute Ă  cause des droits de douane imposĂ©s par Donald Trump en dĂ©but d'annĂ©e4, il est devenu en effet vital pour les États-Unis de trouver d'autres moyens permettant de continuer Ă  financer leur train de vie, et les stablecoins en font partie. Tether en particulier est devenu l'un des principaux crĂ©anciers de l'État fĂ©dĂ©ral : depuis 2021, les rĂ©serves en instruments financiers sont conservĂ©es auprĂšs de la sociĂ©tĂ© de courtage Cantor Fitzgerald (dont le PDG et actionnaire majoritaire, Howard Lutnick, est devenu secrĂ©taire au commerce des États-Unis en 2025) et se composent principalement de bons du TrĂ©sor amĂ©ricain. En septembre 2025, les bons du TrĂ©sor reprĂ©sentaient 62 % des rĂ©serves totales de Tether Ltd., ce qui plaçait la sociĂ©tĂ© au niveau de la 17e position dans le classement des États dĂ©tenant de la dette amĂ©ricaine, au-dessus de la CorĂ©e du Sud.

En outre, Tether entretient des relations de plus en plus Ă©troites avec l'État fĂ©dĂ©ral, ce qui offre Ă  ce dernier une mainmise sur les opĂ©rations financiĂšres rĂ©alisĂ©es avec le stablecoin. En dĂ©cembre 2023, Paolo Ardoino dĂ©clarait ainsi que « Tether [aspirait] Ă  devenir un partenaire de classe mondiale pour les États-Unis, en continuant Ă  aider les forces de l'ordre et Ă  Ă©tendre l'hĂ©gĂ©monie du dollar Ă  l'Ă©chelle mondiale ». L'USDT constitue donc une arme de diffusion du dollar autour du monde, en Ă©tant transfĂ©rĂ© par le biais d'un systĂšme dĂ©centralisĂ©, qui Ă©chappe au contrĂŽle direct des États les plus faibles.

L'internĂ©tisation de la monnaie a pour effet d'accentuer la guerre monĂ©taire entre les États, car il devient plus aisĂ© de faire circuler sa monnaie sur un territoire Ă©tranger sans en contrĂŽler le cadre rĂšglementaire. C'est ce qui explique la rĂ©cente rĂ©action de l'oligarchie europĂ©enne, qui s'est largement opposĂ©e Ă  l'essor des stablecoins adossĂ©s au dollar. La lĂ©gislation de l'Union europĂ©enne a ainsi rĂ©cemment provoquĂ© un retrait de l'USDT des plateformes de change, Tether ayant refusĂ© de se conformer aux dispositions du rĂšglement MiCa entrĂ©es en vigueur en juin 2024, jugĂ©es trop restrictives. En parallĂšle, la BCE a repris le dĂ©veloppement de son euro numĂ©rique (MNBC), et un consortium composĂ© de dix banques europĂ©ennes a mis en chantier un nouveau projet de stablecoin adossĂ© Ă  l'euro.

De son cĂŽtĂ©, l'État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricaine a Ă©galement serrĂ© la vis : mĂȘme s'il veut pousser les stablecoins, il tient Ă  ce qu'ils ne soient pas arrimĂ©s Ă  une monnaie Ă©trangĂšre et qu'ils puissent ĂȘtre contrĂŽlĂ© sur son propre territoire. Le 18 juillet 2025, l'administration Trump a ainsi fait passer le GENIUS Act, qui a clarifiĂ© (et alourdi) la rĂšglementation autour des stablecoins. La loi, qui devrait rapidement entrer en vigueur, exige que les stablecoins circulant aux États-Unis soient adossĂ©s Ă  100 % par des actifs liquides liĂ©s au dollar amĂ©ricain, afin de « protĂ©ger les consommateurs » et de « gĂ©nĂ©rer une demande accrue pour la dette amĂ©ricaine et consolider le statut du dollar en tant que monnaie de rĂ©serve mondiale ». De plus, elle impose aux Ă©metteurs de stablecoins de « mettre en place des programmes efficaces de lutte contre le blanchiment d'argent et de conformitĂ© aux sanctions, comprenant les Ă©valuations des risques, la vĂ©rification des listes de sanctions et l'identification des clients ». Pour se conformer, Tether a annoncĂ© le lancement d'un nouveau jeton, l'USAT, qui suivra la lĂ©gislation amĂ©ricaine. La sociĂ©tĂ© a embauchĂ© Bo Hines, ancien conseiller sur les cryptomonnaies auprĂšs de la Maison-Blanche, pour gĂ©rer sa branche amĂ©ricaine.

Cette approbation officielle a provoquĂ© une nouvelle vague dans la crĂ©ation de stablecoins. On a ainsi vu PayPal Ă©mettre son propre stablecoin, le PYUSD, sur Ethereum en 2022. De mĂȘme, le service financier World Liberty Financial, cofondĂ© entre autres par les fils de Donald Trump (Eric, Donald Jr. et Barron), a lancĂ© un jeton de ce type appelĂ© USD1 le 28 janvier 2025. Les stablecoins ont donc un bel avenir devant eux aux États-Unis.

Le cheval de Troie : Bitcoin ou Tether ?

Un cheval de Troie est un cadeau qui s'avĂšre ĂȘtre un piĂšge. C'est une rĂ©fĂ©rence au mythique cheval de bois offert lors de la guerre de Troie par les MycĂ©niens, qui combattaient les Troyens. Les MycĂ©niens se cachaient en rĂ©alitĂ© Ă  l'intĂ©rieur, si bien que les Troyens ont provoquĂ© leur propre destruction en amenant le cheval entre les murs de leur citĂ©.

Cette métaphore est réguliÚrement utilisée dans l'écosystÚme des cryptomonnaies. Bitcoin est ainsi parfois désigné comme un « cheval de Troie de la liberté » : un actif alléchant offert au systÚme financier qui s'empresserait de l'adopter, ce qui conduirait à détruire la base sur laquelle il repose, c'est-à-dire le contrÎle sur la monnaie.

MÚme Internet présentant Bitcoin comme le cheval de Troie de la liberté (Alex Gladstein)

Une variante de cette mĂ©taphore est apparue plus rĂ©cemment pour impliquer le stablecoin : d'aprĂšs cette thĂ©orie, Tether serait le cheval de Troie de Bitcoin, en constituant une Ă©tape de transition entre la monnaie fiat et la monnaie libre. Cette vision est entre autres portĂ©e par Paolo Ardoino lui-mĂȘme, qui est un bitcoineur convaincu et qui voit l'USDT comme une solution temporaire, permettant de faciliter l'adoption de Bitcoin.

Capture de la présentation de Paolo Ardoino à la conférence Bitcoin 2025 à Las Vegas, intitulée « Why Tether Loves Bitcoin » (source : Bitcoin Magazine)

Tether constitue effectivement un atout pour Bitcoin, en tout cas à court terme. La société est l'un des plus gros détenteurs de bitcoin : dans son rapport de septembre, il est indiqué qu'elle possédait directement plus de 86 000 bitcoins en réserve, soit prÚs de 10 milliards de dollars. Elle contrÎle également 116 tonnes d'or, dont 12 servent à garantir son stablecoin indexé à l'once d'or, le Tether Gold (XAUT).

De plus, l'implication de Tether dans Bitcoin va plus loin qu'une simple détention : la société finance largement l'écosystÚme, en s'impliquant dans des levées de fonds d'entreprises liées de prÚs ou de loin à Bitcoin dont Bitrefill, BTCPayServer ou Synonym. Tether s'investit également dans l'éducation autour de la cryptomonnaie, en finançant l'université en ligne gratuite PlanB Network ou des évÚnements comme la conférence de Lugano.

Investissements de Tether entre 2020 et 2025 (source : Bennett Tomlin pour Protos)

Cette vision pour Tether est partagĂ©e par Saifedean Ammous, l'Ă©conomiste auteur de L'Étalon-bitcoin et maximaliste prĂ©sumĂ©. Ce dernier a fait l'apologie du stablecoin dans son intervention Ă  la confĂ©rence de Las Vegas en mai, oĂč il cherchait Ă  montrer que le succĂšs de Tether serait Ă©galement positif pour Bitcoin, concluant que l'USDT Ă©tait « un bon moyen de s'affranchir progressivement du dollar ». Dans son argumentaire, il admet que Tether absorbe une partie de la dette amĂ©ricaine, mais que cela ne suffit pas Ă  la faire diminuer ; Ă  terme, cette dette est vouĂ©e Ă  ĂȘtre supprimĂ©e, directement par le dĂ©faut de paiement ou indirectement par la dĂ©valuation du dollar. Face Ă  cette double menace, Tether est incitĂ© Ă  se couvrir en achetant d'autres actifs indĂ©pendants du dollar comme l'or et le bitcoin. Le dĂ©clin de la monnaie amĂ©ricaine ferait que l'USDT finirait par se dĂ©coupler du dollar Ă  la hausse, un USDT s'Ă©changeant contre plus d'un dollar. Le Tether deviendrait alors une monnaie privĂ©e adossĂ©e d'abord Ă  plusieurs actifs de rĂ©serves, et Ă  terme uniquement au bitcoin en raison de sa raretĂ© absolue.

Bref, cette vision correspond Ă  peu prĂšs au rĂȘve de Peter Thiel pour PayPal, qui voulait Ă  terme en faire « une nouvelle monnaie sur Internet qui supplante le dollar amĂ©ricain5 » comme nous l'avons vu au dĂ©but de cet article. Ainsi, bien qu'il existe des diffĂ©rences entre les deux, nous pouvons nous attendre Ă  ce que Tether connaisse le mĂȘme destin que PayPal.

Le cheval de Troie de l'asservissement financier

Tether est un service centralisĂ© qui, bien que son siĂšge se situe dans une juridiction hors des États-Unis, est directement liĂ© (comme son nom l'indique) au dollar. De ce fait, si la sociĂ©tĂ© voulait ignorer les lois amĂ©ricaines, l'État fĂ©dĂ©ral pourrait intervenir dans le cadre de l'« extraterritorialitĂ© du droit amĂ©ricain », comme il l'a fait pour Liberty Reserve en 2013. Tether Ltd. est donc contrainte de s'y soumettre, ce qu'elle est d'ailleurs en train de faire avec le GENIUS Act.

Aux États-Unis, le dĂ©ploiement d'une monnaie numĂ©rique de banque centrale a Ă©tĂ© interrompu par l'arrivĂ©e au pouvoir de Donald Trump. Toutefois, il ne s'agit pas d'un rejet d'une monnaie numĂ©rique centralisĂ©e, les stablecoins formant une « monnaie programmable et surveillable », pour reprendre l'expression de Mark Goodwin. Comme nous l'avons laissĂ© entendre, Tether gĂšle rĂ©guliĂšrement des comptes en suivant les directives amĂ©ricaines et en collaborant avec les agences de renseignement. En mars 2025, la sociĂ©tĂ© a par exemple aidĂ© le Secret Service Ă  bloquer 23 millions de dollars de fonds illicites liĂ©s Ă  des transactions sur la plateforme de change russe Garantex, soumise Ă  des sanctions. Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres, mĂȘme si les gels semblent pour l'instant se limiter aux opĂ©rations criminelles de grande envergure. Bien loin d'apporter la libertĂ© monĂ©taire tant espĂ©rĂ©e, le Tether USD porte ainsi en lui les germes de la censure financiĂšre. C'est en cela qu'il constitue un cheval de Troie de l'asservissement financier : c'est un piĂšge vouĂ© Ă  se refermer, nonobstant la bonne foi des acteurs impliquĂ©s.

À la diffĂ©rence de la monnaie numĂ©rique de banque centrale, la menace des stablecoins est plus subtile et insidieuse, car ils ont bel et bien une utilitĂ©, surtout dans le cas oĂč ils bĂ©nĂ©ficieraient d'une grande latitude comme c'est le cas aujourd'hui. De plus, ils sont issus par des sociĂ©tĂ©s privĂ©es, en thĂ©orie sĂ©parĂ©es du pouvoir central, ce qui ajoute une Ă©tape dans l'application de la censure. C'est pourquoi il est plus difficile de les critiquer, contrairement aux MNBC.

Le fait est que les stablecoins profitent principalement au dollar et Ă  l'empire amĂ©ricain, pas au bitcoin. Pourtant, la complaisance vis-Ă -vis de Tether est particuliĂšrement grande chez les partisans les plus zĂ©lĂ©s de Bitcoin, dont un bon nombre n'hĂ©sitent pourtant pas Ă  mĂ©priser ouvertement les cryptomonnaies alternatives parce qu'elles seraient des « shitcoins ». On peut par exemple penser Ă  Adam Back, qui est un soutien de longue date de Bitfinex et de Tether, notamment Ă  cause de leur implication dans la sidechain Liquid dĂ©veloppĂ©e par son entreprise, Blockstream. En effet, puisque Tether finance aujourd'hui une grande partie de l'Ă©cosystĂšme, les gens recevant des fonds sont incitĂ©s Ă  ne pas trop critiquer l'USDT, et mĂȘme Ă  ne pas s'autoriser Ă  penser que ce serait un problĂšme. Pour reprendre les mots d'Upton Sinclair, « il est difficile de faire comprendre quelque chose Ă  un homme lorsque son salaire dĂ©pend prĂ©cisĂ©ment du fait qu'il ne la comprenne pas ».

Cette situation est prĂ©occupante pour Bitcoin car l'USDT est clairement un concurrent direct de la cryptomonnaie. Le stablecoin de Tether est en train de devenir la monnaie d'Internet, alors que le bitcoin se transforme chaque jour un peu plus en un or d'investissement qu'il conviendrait de conserver dans un coffre. Le rĂȘve d'une adoption par la base est en train de lentement s'Ă©vanouir : la confidentialitĂ© sur la chaine de blocs est fĂ©rocement combattue, l'Ă©volution du protocole s'ossifie davantage, les dĂ©bats futiles se multiplient, les grandes confĂ©rences se sont transformĂ©es en sĂ©minaires politiques, etc.

Mais la guerre n'est pas perdue. Le prix devrait arrĂȘter de monter comme il l'a fait par le passĂ© — les rendements des cycles de hausse sont dĂ©croissants au cours du temps — ce qui devrait rĂ©tablir un Ă©quilibre entre les gens qui s'intĂ©ressent Ă  ce que Bitcoin apporte rĂ©ellement, et ceux qui sont lĂ  pour rĂ©aliser un gain financier rapide. Les rĂšglementations de plus en plus drastiques devraient pousser les acteurs Ă  opter pour une plus grande dĂ©centralisation, Ă  la fois pour la conservation, pour le minage et pour le commerce. Et dans le cas extrĂȘme oĂč l'instance BTC serait dĂ©finitivement capturĂ©e, nous pourrons profiter des autres mises en Ɠuvres du concept. Bitcoin est une trop bonne idĂ©e pour qu'on la laisse mourir.


Notes

Illustration : image gĂ©nĂ©rĂ©e avec Grok 4 / xAI. Texte : Ă©crit intĂ©gralement sans LLM. Un grand merci Ă  Édouard G. pour avoir relu cet article.

  1. Peter Thiel a Ă©tĂ© l'Ă©lĂšve du philosophe RenĂ© Girard Ă  Stanford, qui a laissĂ© une profonde empreinte sur lui comme en tĂ©moignent ses interventions publiques jusqu'Ă  aujourd'hui. ↩
  2. Propos rapportĂ©s par Eric M. Jackson dans The PayPal Wars (World Ahead Pub., 2012). ↩
  3. Brock Pierce s'est rattrapĂ© en fondant Block.one en 2017, sociĂ©tĂ© qui a rĂ©alisĂ© une ICO de plus de 4 milliards de dollars pour la plateforme de contrats EOS dans l'annĂ©e. ↩
  4. Cette dĂ©cision de Donald Trump, qui semble paradoxale Ă©tant donnĂ© qu'elle affaiblit le dollar, constitue une dĂ©marche que certains analystes ont qualifiĂ© de mercantiliste ou colbertiste, qui intervient dans un contexte de conflit mondial croissant. ↩
  5. Peter Thiel, De zĂ©ro Ă  Un (Lattes, 2016). Traduction de Johan-Frederik Hel Guedj. ↩
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Le sabotage de Bitcoin : une critique de Hijacking Bitcoin

By: Ludovic Lars —

En avril dernier, l'homme d'affaires amĂ©ricain Roger Ver, connu pour son implication dans les premiĂšres annĂ©es d'existence de Bitcoin, a publiĂ© un ouvrage pour le moins controversĂ©. Il s'agit de Hijacking Bitcoin: The Hidden History of BTC, dont le titre peut ĂȘtre traduit par « Le DĂ©tournement de Bitcoin : l'histoire cachĂ©e de BTC », qu'il a coĂ©crit avec Steve Patterson, philosophe et auteur professionnel. Ce livre, au ton pour le moins provocateur, revient sur l'Ă©volution qu'a connue la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto au fil du temps, pour montrer que le projet a Ă©tĂ© dĂ©tournĂ© de ses objectifs initiaux.

Roger Ver et Steve Patterson offrent en particulier un point de vue alternatif sur la guerre des blocs, le conflit qui a eu lieu dans la communautĂ© de Bitcoin entre 2015 et 2017 Ă  propos de la limite de taille des blocs (le paramĂštre qui restreint le nombre de transactions pouvant ĂȘtre effectuĂ©es sur le rĂ©seau) et qui a menĂ© Ă  la scission entre Bitcoin-BTC et Bitcoin Cash (BCH). Les auteurs font assez largement l'apologie de l'augmentation de la taille des blocs comme moyen de passer Ă  l'Ă©chelle, et se rangent de ce fait dans le camp des big blockers, qui ont Ă©chouĂ© Ă  faire appliquer leur volontĂ© sur le rĂ©seau principal de Bitcoin. Avec cet ouvrage, ils cherchent (entre autres) Ă  faire concurrence Ă  The Blocksize War, le rapport dĂ©taillĂ© de Jonathan Bier relatant cette « guerre civile », qui est sorti en 2021 et dont une traduction en français a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e en 2024. La publication de ce rĂ©cit alternatif est donc une tentative de faire en sorte que l'histoire ne soit pas « écrite par les gagnants » comme le dit l'adage.

Si la vision présentée par Hijacking Bitcoin a ses faiblesses (qui seront évoquées ici), j'ai la conviction que l'ouvrage ouvre un débat à propos d'un sujet primordial et c'est pourquoi j'écris le présent article. Ayant défendu Bitcoin Cash plus que de raison par le passé, et continuant de le faire dans une moindre mesure, je pense avoir une critique originale à faire, à mi-chemin entre le mépris automatique et l'éloge dithyrambique. J'expliquerai notamment en quoi la communauté de BTC a effectivement perdu une part de son ùme au cours du temps, et pourquoi, à l'inverse, les partisans invétérés de BCH se trompent quand ils prétendent que leur version de Bitcoin finira par remplacer la premiÚre.

Qui est Roger Ver ?

Hijacking Bitcoin est indissociable de son principal co-auteur, Roger Ver, qui est un personnage emblématique de l'histoire de Bitcoin. Celui-ci est en effet un influenceur de premier plan dans le secteur de la cryptomonnaie. Excellent orateur, il a su vanter les mérites de Bitcoin, répétant à l'envi que ce systÚme novateur permettait d'envoyer de l'argent à n'importe qui, à n'importe quel moment et à n'importe quel endroit dans le monde, sans avoir à demander l'autorisation.

Roger Ver est un homme d'affaires amĂ©ricain. À la fin des annĂ©es 90, il a fondĂ© l'entreprise MemoryDealers, une sociĂ©tĂ© de revente de composants informatiques en ligne, grĂące Ă  laquelle il est devenu millionnaire au bout de quelques annĂ©es. En parallĂšle, il a dĂ©veloppĂ© des convictions libertariennes, notamment en lisant Murray Rothbard. Il entretient Ă©galement une passion pour l'Ă©volution technique et le transhumanisme, ayant Ă©tĂ© influencĂ© par le futurologue Ray Kurzweil.

Il a dĂ©couvert Bitcoin Ă  la fin de l'annĂ©e 2010 grĂące Ă  un Ă©pisode de Free Talk Live, une Ă©mission de webradio libertarienne aux États-Unis. Il s'est rapidement pris de passion pour la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto, et s'est procurĂ© ses premiers bitcoins « pour moins d'un dollar chacun » (p. 2). Au printemps 2011, il a commencĂ© immĂ©diatement Ă  accepter les paiements en bitcoins avec sa sociĂ©tĂ© MemoryDealers. Il a investi dans les premiers projets liĂ©s Ă  Bitcoin comme le processeur de paiement BitPay, le portefeuille Blockchain.info ou le service de change BitInstant. En 2013, suite Ă  la hausse du cours du BTC, il a fait un don Ă  hauteur d'un million de dollars Ă  la Foundation for Economic Education, un think tank libertarien dĂ©diĂ© Ă  la promotion de la libertĂ© individuelle, de l'Ă©conomie de marchĂ© et de l'entrepreneuriat.

Entre 2012 et 2014, il a géré la plateforme BitcoinStore.com, qui vendait du matériel informatique en bitcoins. Depuis 2015, il est propriétaire de l'entreprise Bitcoin.com, qui héberge un site d'actualité et maintient un portefeuille mobile performant.

Il est devenu au fil du temps l'un des promoteurs les plus zélés de Bitcoin, ce qui lui a valu le surnom de « Bitcoin Jesus » : le « Jésus de Bitcoin ». Il est apparu dans le documentaire The Bitcoin Gospel diffusé le 1er novembre 2015 sur la chaßne Youtube du groupe audiovisuel néerlandais VPRO. Nombre de bitcoineurs le sont devenus grùce à lui.

En outre, Roger Ver a été un acteur influent dans la communauté au cours de la guerre des blocs. En 2016, aprÚs les tentatives infructueuses de Bitcoin XT et de Bitcoin Classic, il a soutenu l'initiative de Bitcoin Unlimited, qui voulait modifier la façon de calculer la limite de taille des blocs. En 2017, il a ensuite soutenu le plan de modification de SegWit2X qui visait à activer SegWit et à doubler la taille limite des blocs, contre l'avis des développeurs de Bitcoin Core et d'une partie de la communauté. AprÚs l'échec de ce plan en novembre 2017, il est devenu un fervent partisan de Bitcoin Cash, ce qu'il est resté jusqu'à aujourd'hui malgré les difficultés rencontrées par cette version alternative de Bitcoin.

Anarcho-capitaliste, Roger Ver a trĂšs vite entretenu une relation conflictuelle avec l'État. En 2002, il a passĂ© 5 mois en prison pour avoir vendu des feux d'artifice sans licence, et s'est par la suite expatriĂ© au Japon. En 2014, il a abandonnĂ© sa nationalitĂ© Ă©tasunienne, en vue d'arrĂȘter de financer l'État fĂ©dĂ©ral depuis l'Ă©tranger (ce Ă  quoi il Ă©tait contraint jusqu'alors, conformĂ©ment au principe de l'impĂŽt sur la nationalitĂ©). Il a pour cela acquis la citoyennetĂ© de Saint-Christophe-et-NiĂ©vĂšs, une petite Ăźle des CaraĂŻbes reconnue pour ĂȘtre un paradis fiscal.

Les États-Unis ne l'ont cependant pas oubliĂ©. À la fin du mois d'avril 2024, juste aprĂšs la publication de son livre, il a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© en Espagne en vue d'une extradition vers les États-Unis. Il a Ă©tĂ© accusĂ© de ne pas avoir dĂ©clarĂ© tous les bitcoins qu'il avait emportĂ© avec lui en 2014, pour lesquels il aurait dĂ» payer une taxe sur la plus-value (le « manque Ă  gagner » revendiquĂ© par l'IRS est estimĂ© Ă  48 millions de dollars). Il est vraisemblable que cette arrestation (dix ans aprĂšs les faits !) a un objectif politique, et qu'elle s'inscrit dans l'offensive rĂ©cente contre l'utilisation anonyme de la cryptomonnaie, ouverte par l'arrestation des fondateurs de Samourai Wallet le 24 avril dernier.

MĂȘme si l'engagement de Roger Ver dans ce livre est fort, il ne l'a — Ă  mon avis — pas rĂ©digĂ© lui-mĂȘme et a dĂ©lĂ©guĂ© la tĂąche Ă  Steve Patterson, dont le mĂ©tier est de produire du contenu sur Internet et ailleurs. Ce dernier, qui est un big blocker convaincu et qui a soutenu Bitcoin SV pendant un temps, a ainsi pu influencer fortement le texte et y inclure quelques-unes de ses conceptions.

L'altération de la vision originelle

L'ouvrage commence par présenter la vision originelle de Bitcoin telle qu'exposée par Satoshi Nakamoto lorsqu'il était encore là. Puis, les auteurs expliquent en quoi elle a été dévoyée au profit d'une vision centrée sur l'appùt du gain. Cette lente évolution s'est traduite par une intégration progressive dans le systÚme financier traditionnel et par une collaboration accrue avec les autorités, allant à l'encontre du caractÚre rebelle et anarchiste du Bitcoin initial.

Au dĂ©but, Bitcoin Ă©tait vantĂ© comme un moyen permettant de rĂ©aliser des paiements sans tiers de confiance. Le livre blanc, publiĂ© le 31 octobre 2008 par Satoshi Nakamoto, Ă©tait consacrĂ© au problĂšme des paiements en ligne, qui est Ă©voquĂ© dans le rĂ©sumĂ© et qui est le sujet de l'introduction. Au cours des quelques annĂ©es oĂč il a Ă©tĂ© actif, Satoshi a parlĂ© de ce sujet Ă  plusieurs reprises, allant mĂȘme jusqu'Ă  concevoir que Bitcoin pourrait finir par ĂȘtre utilisĂ© pour les micropaiements ! MĂȘme s'il a Ă©voquĂ© la notion d'investissement et la limite des 21 millions, cette propriĂ©tĂ© Ă©tait secondaire Ă  ses yeux, et Ă©tait plus un argument de vente pour amorcer le systĂšme qu'autre chose.

En 2011, alors que Satoshi disparaissait, cette idée d'un bitcoin qui servirait de moyen de paiement était claire. Les utilisateurs étaient principalement des technophiles et des libertariens, qui étaient intéressés pour réaliser des transactions. Les premiers portefeuilles légers, permettant de gérer des fonds sur mobile, faisaient leur apparition. On voyait aussi émerger des processeurs de paiement comme BitPay. Enfin, la place de marché du dark web Silk Road était en plein essor, et allait devenir le premier cas d'utilisation majeur de Bitcoin !

Ainsi, durant les premiĂšres annĂ©es d'existence de Bitcoin, c'Ă©tait bel et bien la fonction de moyen de paiement qui Ă©tait Ă  l'honneur, en paroles et en actions, mais la situation a peu Ă  peu changĂ© au cours du temps. À partir de 2013–2014, le discours a commencĂ© Ă  se transformer et Ă  se focaliser de plus de plus sur la fonction de rĂ©serve de valeur, Bitcoin devenant un « or numĂ©rique ». Cette vision est devenue majoritaire en 2017, suite Ă  quoi elle a Ă©tĂ© promue par des personnes comme Saifedean Ammous (l'auteur de L'Étalon-bitcoin), Tuur Demeester (analyste pour Adamant Research) ou encore Dan Held (directeur du marketing chez Kraken). Comme l'expliquent Roger Ver et Steve Patterson :

« Au sein de la communautĂ© de Bitcoin, le discours s'est peu Ă  peu Ă©loignĂ© du concept d'argent liquide numĂ©rique pour s'orienter vers la notion de rĂ©serve de valeur en l'espace de quelques annĂ©es. Encore en 2016, la majoritĂ© des bitcoineurs continuaient Ă  promouvoir le systĂšme en tant que monnaie en ligne – ou, comme ils aimaient l'appeler, "la monnaie magique d'Internet" – raison pour laquelle on se rĂ©jouissait chaque fois qu'une nouvelle entreprise annonçait qu'elle acceptait le bitcoin comme moyen de paiement. Avec chaque nouveau commerçant qui commençait Ă  l'accepter, Bitcoin gagnait en crĂ©dibilitĂ© et en utilitĂ©. Mais aprĂšs la flambĂ©e des frais fin 2017, les partisans les plus influents de BTC, plutĂŽt que d'admettre qu'il y avait un problĂšme, se sont clairement mis Ă  changer leur discours – car si Bitcoin n'Ă©tait qu'une rĂ©serve de valeur, alors les frais Ă©levĂ©s n'avaient pas d'importance aprĂšs tout. Ces derniĂšres annĂ©es, on a mĂȘme encouragĂ© les gens Ă  ne pas dĂ©penser leurs bitcoins dans le commerce, le BTC Ă©tant destinĂ© Ă  ĂȘtre achetĂ© et dĂ©tenu indĂ©finiment. » (p. 29)

Cette dĂ©rive dĂ©sole profondĂ©ment Roger Ver et Steve Patterson, qui lui reprochent notamment son manque d'ambition idĂ©ologique. PlutĂŽt que de dĂ©penser ses bitcoins, cette conception de Bitcoin incite les gens Ă  conserver leurs bitcoins et Ă  utiliser plutĂŽt leurs euros. Or, d'aprĂšs eux (p. 7), un tel rĂ©sultat se situe bien en dessous de l'objectif rĂ©volutionnaire initial. Dans cette situation, L'État pourrait garder son contrĂŽle sur l'Ă©conomie, tout en autorisant les individus Ă  « stocker de la valeur » dans un nouvel actif Ă  la mode, similaire Ă  l'or, Ă  condition qu'ils paient leurs impĂŽts Ă©videmment. Pour reprendre l'expression de John Ratcliff (citĂ©e dans le livre Ă  la page 168) : « l'État se fiche Ă©perdument de l'existence d'une nouvelle "classe d'actifs" [...] ce qui le prĂ©occupe, c'est le fait que les gens puissent transfĂ©rer cette valeur sans qu'il puisse la suivre et l'intercepter ».

Ce dĂ©voiement a menĂ© Ă  une intĂ©gration de plus en plus poussĂ©e dans le systĂšme financier traditionnel. Cette derniĂšre Ă©volution s'est manifestĂ©e en dĂ©but d'annĂ©e aux États-Unis par l'approbation des ETF au comptant par la SEC, qui permettent aux institutions de dĂ©tenir du bitcoin de maniĂšre simple, et par la rĂ©cente promesse faite par le prĂ©sident Ă©lu, Donald Trump, de mettre en place une rĂ©serve stratĂ©gique en bitcoin pour l'État fĂ©dĂ©ral. La tendance est Ă  l'autorisation de la conservation de bitcoin dans la limite des rĂ©glementations financiĂšres. Cette tendance, si elle se poursuivait, mĂšnerait le bitcoin Ă  n'ĂȘtre transfĂ©rĂ© qu'occasionnellement et Ă  servir principalement de garantie dans le cadre de prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s. Il ne s'agirait plus d'un concurrent au dollar comme on l'entendait dans ses premiĂšres annĂ©es d'existence, et c'est prĂ©cisĂ©ment le reproche fait par Roger Ver ici.

La question du passage à l'échelle

Dans un deuxiÚme temps, les auteurs mettent en relation cette lente évolution du discours avec la question du passage à l'échelle, c'est-à-dire de l'impact de l'utilisation de la chaßne sur la décentralisation du réseau. Comme nous l'avons laissé entendre, Roger Ver et Steve Patterson sont des big blockers, qui prÎnent l'accroissement de l'activité sur la chaßne pour répondre à la demande, ce qui passerait par l'augmentation significative (voire la suppression) de la taille limite des blocs. Cette conception correspond bien à leur vision de Bitcoin comme un systÚme de paiement avant tout.

C'est pourquoi ils prĂ©tendent que le maintien de la taille des blocs Ă  un niveau bas provient d'une volontĂ© de faire de Bitcoin une rĂ©serve de valeur, fonction qui ne requiert pas une capacitĂ© transactionnelle Ă©norme. Ils voient cette limitation comme une façon d'handicaper le rĂ©seau pour les paiements. En effet, en limitant la taille maximale des blocs, on fait augmenter les frais de transaction : plus l'espace de bloc est limitĂ© Ă  un niveau bien infĂ©rieur Ă  la demande, plus le prix pour l'inclusion dans un bloc est Ă©levĂ©. De ce fait, les transferts dĂ©plaçant peu de valeur ont tendance Ă  ĂȘtre exclus : en 2017, la hausse des frais liĂ©e Ă  l'atteinte de la limite a ainsi commencĂ© Ă  dĂ©courager les transactions courantes, poussant de nombreux commerçants Ă  ne plus recevoir de bitcoin, comme Steam en 2017. Ç'a Ă©tĂ© une tragĂ©die pour l'utilisation du bitcoin comme moyen de paiement.

Bien entendu, les small blockers ont un discours complĂštement diffĂ©rent. Pour eux, la restriction de la capacitĂ© du rĂ©seau vise Ă  minimiser le coĂ»t de fonctionnement des nƓuds, de sorte Ă  maximiser la dĂ©centralisation potentielle du rĂ©seau, et donc sa rĂ©sistance aux attaques. Durant la guerre des blocs ils n'Ă©taient pas nĂ©cessairement opposĂ©s Ă  son usage comme moyen de paiement courant, mais voyaient les effets nĂ©fastes d'une telle utilisation sur la chaĂźne. C'est pourquoi ils prĂŽnaient plutĂŽt le passage par des solutions de surcouche comme le rĂ©seau Lightning pour satisfaire cet usage, ce qui est devenu la vision majoritaire dans la communautĂ© de BTC aujourd'hui.

Roger Ver et Steve Patterson critiquent cette façon de voir les choses de façon acerbe. Ils pensent qu'il n'y a pas lieu de limiter la capacitĂ© transactionnelle Ă  ce point. Pour eux, les utilisateurs de BTC « paient des frais extrĂȘmement Ă©levĂ©s sans raison valable » (p. 30). Les auteurs rejettent notamment l'importance des nƓuds complets mise en avant par les small blockers, qualifiant leur argumentaire de « religion des nƓuds » (p. 52). Ils avancent (conformĂ©ment Ă  Brian Armstrong en 2016) que les mineurs dĂ©cident des rĂšgles du protocole de maniĂšre collective, mais qu'ils n'ont pas intĂ©rĂȘt Ă  modifier arbitrairement le protocole. Le rĂŽle des nƓuds non miniers est ainsi secondaire, n'intervenant que pour signaler un changement de rĂšgle aux utilisateurs.

De ce point de vue, les auteurs ignorent sciemment les enseignements qui ont pu émerger au cours des derniÚres années et conservent une vision grossiÚre des choses. Ils peinent à voir le compromis qui est réalisé à chaque bloc sur la chaßne de Bitcoin. De plus, ils continuent de soutenir que les mineurs décident des rÚgles, ce qui a été largement invalidé par la raison et par la pratique (annulation de SegWit2X) depuis la guerre des blocs.

Cette position est dommageable, car elle renforce le prĂ©jugĂ© nĂ©gatif contre les auteurs, rendant le reste du discours inaudible. En particulier, elle dĂ©tourne la rĂ©elle critique qu'il y aurait Ă  apporter Ă  l'endroit du niveau arbitraire choisi pour la taille des blocs. En effet, l'inflexibilitĂ© Ă  propos de ce critĂšre n'a en effet pas de raison d'ĂȘtre, hormis la stabilitĂ© Ă  long terme du systĂšme, et le niveau actuel n'a de toute Ă©vidence pas Ă©tĂ© dĂ©terminĂ© scientifiquement.

Une histoire alternative de la guerre des blocs

Outre ces deux prises de position concernant l'utilisation et le passage Ă  l'Ă©chelle de Bitcoin, Hijacking Bitcoin Ă  la mĂ©rite d'apporter une autre version de l'histoire de la guerre des blocs, Ă©manant du point de vue des big blockers. Roger Ver et Steve Patterson y dĂ©noncent les mĂ©thodes de communication des partisans des petits blocs, qu'ils jugent ĂȘtre de la « pure propagande » (p. 121), et les manƓuvres utilisĂ©es par les partisans des petits blocs pour parvenir Ă  leurs fins, qui n'ont pas (il faut le dire) toujours Ă©tĂ© honorables.

Les auteurs reviennent d'abord sur la modification du discours sur la taille des blocs, qui s'est produite à partir de 2013. Ils insistent sur le rÎle du développeur Peter Todd (récemment désigné comme étant Satoshi Nakamoto par Cullen Hoback dans son documentaire diffusé sur HBO) dans ce lent glissement. Peter Todd est en effet à l'origine d'une vidéo sortie en 2013 qui promouvait une restriction de la taille maximale des blocs à 1 Mo (p. 112). Il a également été le promoteur principal de Replace-by-Fee, une méthode de remplacement des transactions avant inclusion dans un bloc, qui affaiblit considérablement l'acception instantanée en 0-conf, viable pour les petits montants (p. 117). Les auteurs évoquent les échanges que Peter Todd a eu avec John Dillon, un personnage mystérieux qui le soutenait financiÚrement et qui a admis travailler pour une agence de renseignement (p.122).

Les auteurs laissent ainsi entendre qu'il y a eu un effort de l'establishment politique et financier pour neutraliser Bitcoin. Dans la mĂȘme veine, ils Ă©voquent aussi la crĂ©ation de Blockstream en 2014 et son financement par AXA et d'autres acteurs financiers du monde traditionnel (p. 130). Blockstream a Ă©tĂ© fondĂ©e pour mettre sur pied des solutions de seconde couche oĂč elle gagnerait de l'argent (Liquid) et avait tout intĂ©rĂȘt Ă  ce que Bitcoin ne soit pas efficace on-chain. De ce fait, en employant plusieurs dĂ©veloppeurs de Bitcoin Core (l'implĂ©mentation logicielle principale de Bitcoin), elle a pu influencer la direction prise par BTC (p. 141).

Les Ă©lĂ©ments sont sourcĂ©s et il serait Ă©tonnant que Bitcoin ait entiĂšrement Ă©chappĂ© Ă  certaines influences des autoritĂ©s en place. Toutefois, les auteurs ont tendance Ă  renverser la causalitĂ© et Ă  voir un complot oĂč il n'y en a pas forcĂ©ment. Dans le cas de Blockstream, ce n'est pas parce que la sociĂ©tĂ© dĂ©veloppait des solutions de seconde couche qu'elle a cherchĂ© Ă  « bloquer le flux » (block the stream) des transactions sur la chaĂźne ; c'est plutĂŽt parce que ses fondateurs Ă©taient convaincus que Bitcoin ne passe pas Ă  l'Ă©chelle qu'ils ont créé Blockstream pour mettre sur pied ces solutions.

Par la suite, les auteurs rappellent quelques-unes des mĂ©thodes malhonnĂȘtes employĂ©es pendant la guerre des blocs. Ils Ă©voquent la censure des discussions sur Reddit Ă  partir de 2015 (p. 164), les attaques par dĂ©ni de service contre les nƓuds de Bitcoin XT (pp. 168–170), la proposition de modifier le livre blanc en 2016 (pp. 193–194), l'utilisation du site Bitcoin.org dans le dĂ©bat sur SegWit2X en 2017 (pp. 207–209), l'envoi d'une lettre Ă  la SEC pour qu'elle prenne position dans ce mĂȘme dĂ©bat (pp. 210–211) et enfin l'emploi du terme pĂ©joratif « Bcash » pour dĂ©lĂ©gitimer Bitcoin Cash en tant que candidat au nom de Bitcoin (pp. 224–225). Il est salutaire que ce cĂŽtĂ© de l'histoire soit rappelé : toutes ces mĂ©thodes sont discutables et il est normal de rappeler qu'elles ont Ă©tĂ© employĂ©es, mĂȘme si l'objectif final pouvait ĂȘtre louable.

Bitcoin Cash, un remÚde ?

Dans la derniÚre partie du livre, Roger Ver et Steve Patterson abordent le sujet de Bitcoin Cash. Cette cryptomonnaie est préconisée comme remÚde, comme une façon de « reconquérir Bitcoin » (p. 217). Ce soutien n'est pas exclusif : de maniÚre générale, Roger Ver n'est pas maximaliste et promeut l'utilisation de « tout ce qui fonctionne », recommandant d'autres cryptomonnaies comme Monero, ZCash ou encore Zano. Cependant, Bitcoin Cash est le systÚme mis en avant dans le livre, en raison de sa filiation historique.

Bitcoin Cash a Ă©tĂ© créé le 1er aoĂ»t 2017 par un hard fork, en continuitĂ© de la chaĂźne de blocs de Bitcoin. Il diffĂ©rait de Bitcoin par le fait qu'il augmentait la taille maximale des blocs Ă  8 Mo et n'intĂ©grait pas SegWit. AprĂšs des dĂ©buts difficiles, il a connu son heure de gloire suite Ă  l'annulation du doublement de la capacitĂ© transactionnelle (SegWit2X) pour BTC en novembre 2017. À la fin de l'annĂ©e, le prix du BCH atteignait les 3 000 $ et reprĂ©sentait 20 % de la valeur d'Ă©change du BTC.

Pour dĂ©fendre Bitcoin Cash, les auteurs prĂ©tendent qu'il s'agit du « vrai Bitcoin » (p. 220) car il respecte davantage les objectifs initiaux de Satoshi Nakamoto. Si je suis sceptique sur le fait qu'il existe un « vrai Bitcoin », je peux au moins leur accorder qu'il est tout Ă  fait lĂ©gitime de rĂ©aliser une scission comme celle-ci, si l'on sent que la version principale a dĂ©viĂ© de ce qu'on considĂ©rait ĂȘtre le but de Bitcoin.

En plus de l'augmentation de la capacitĂ© transactionnelle, Bitcoin Cash a adoptĂ© un certain nombre de changements au cours des annĂ©es (p. 233–237) : l'augmentation de la taille d'inscription sur la chaĂźne (OP_RETURN), la rĂ©activation d'anciens codes opĂ©ration (OP_CAT, OP_MUL, etc.) ainsi que l'ajout de nouvelles instructions amĂ©liorant la flexibilitĂ© du langage de script (OP_CHECKDATASIG, Native Introspection Opcodes), l'intĂ©gration des signatures de Schnorr, l'amĂ©lioration de l'algorithme de difficultĂ© (aserti3-2d), le support de jetons natifs (CashTokens) et une taille limite des blocs adaptative (Adaptive Blocksize Limit Algorithm) ajoutĂ©e en mai 2024. Ces innovations ont soutenu l'apparition de services intĂ©ressants comme le module de mĂ©lange de piĂšces CashFusion et le service de finance dĂ©centralisĂ©e BCH Bull.

Toutefois, ces amĂ©liorations n'ont pas su attirer le public voulu. Bitcoin Cash n'a jamais pu retrouver l'exposition qu'il avait rĂ©ussi Ă  obtenir Ă  ses dĂ©buts et n'a pas connu le succĂšs escomptĂ©. Il a en particulier souffert de son effet de rĂ©seau moindre par rapport Ă  Bitcoin, qui a fait que les gens ont prĂ©fĂ©rĂ© Bitcoin par dĂ©faut, quand bien mĂȘme ce dernier convenait moins Ă  leurs besoins transactionnels.

De plus, la communautĂ© de Bitcoin Cash a Ă©tĂ© en proie Ă  une sĂ©rie de conflits internes (p. 239). L'ouverture du dĂ©bat et le fait que les hard forks Ă©taient relativement bien vus, ont menĂ© Ă  deux scissions majeures, dans lesquelles Roger Ver a jouĂ© un rĂŽle de premier plan. La premiĂšre a Ă©tĂ© celle avec BSV en 2018, la cryptomonnaie de Craig Wright (prĂ©tendant au titre de Satoshi Nakamoto), qui avait supprimĂ© la rĂšgle limitant la taille des blocs et dont la communautĂ© s'Ă©tait mis en tĂȘte d'inscrire tout sur la chaĂźne (MĂ©tanet). La seconde scission a Ă©tĂ© celle avec XEC en 2020, le systĂšme « eCash » d'Amaury SĂ©chet, le dĂ©veloppeur principal de Bitcoin ABC, l'implĂ©mentation de rĂ©fĂ©rence de Bitcoin Cash jusqu'Ă  cette date.

Les auteurs croient que le relatif Ă©chec de Bitcoin Cash peut ĂȘtre inversĂ© et qu'il peut remplacer BTC sur le trĂŽne de la premiĂšre cryptomonnaie. Pour eux, BTC n'a pas d'utilitĂ© et est un objet spĂ©culatif sans valeur. Cependant, il s'agit encore une fois d'une demi-vĂ©rité : certes, le prix du BTC est augmentĂ© par le phĂ©nomĂšne spĂ©culatif, mais cela ne veut pas dire qu'il y a pas d'utilisation non spĂ©culative. MĂȘme si les frais sont Ă©levĂ©s, l'utilisation de la chaĂźne de Bitcoin peut toujours se borner aux transferts dĂ©plaçant beaucoup de valeur : financements d'initiatives politiques, achats de biens onĂ©reux, paiements de salaires, Ă©changes contre de la monnaie fiat, ouvertures de canaux Lightning, etc. Bitcoin est un systĂšme d'« or numĂ©rique » dans le sens oĂč il est particuliĂšrement adaptĂ© aux grosses transactions.

Dans cet ordre des choses, Bitcoin Cash ne deviendra pas le protocole numéro 1. Mais il peut rester une cryptomonnaie complémentaire, dédiée aux transferts de petites sommes et aux smart contracts de tous les jours, une résurgence de l'argent ou du cuivre dans le numérique, si l'on reprend l'analogie avec les métaux précieux. Bitcoin Cash est le candidat idéal pour cela : il constitue en effet l'une des cryptomonnaies alternatives les moins corruptibles aujourd'hui avec Monero.

Un livre qui invite à la réflexion

Sans surprise, conformĂ©ment au ton tranchant de Roger Ver, Hijacking Bitcoin a le mĂ©rite d'ĂȘtre un livre entier, avec des forces et des faiblesses. On y retrouve l'essentiel de l'argumentaire tenu par les big blockers au cours des annĂ©es, sous une forme organisĂ©e et bien documentĂ©e. Le bitcoineur (mĂȘme s'il est maximaliste) y trouvera une source de rĂ©flexions sans pareille : si les critiques peuvent ĂȘtre partiellement invalidĂ©es, elles ne sont pas dĂ©nuĂ©es de fondement, et cela est bon pour Bitcoin.

Je crois que la principale conclusion Ă  tirer de cet ouvrage, c'est que Bitcoin peut ĂȘtre corrompu, et qu'il l'a bien Ă©tĂ© dans une certaine mesure, mĂȘme si cette corruption est plus subtile que Roger Ver et Steve Patterson ne l'imaginent. Les ĂȘtres humains sont profondĂ©ment faillibles et influençables, si bien qu'un mouvement social qui prend de l'ampleur va toujours se voir ĂȘtre « infiltrĂ© de l'intĂ©rieur ». Si Bitcoin reprĂ©sente bien une menace pour le pouvoir en place, alors il est logique qu'il soit « rĂ©cupĂ©ré », d'une façon ou d'une autre.

Aujourd'hui, le conflit majeur ne porte plus sur la taille des blocs. La question a Ă©tĂ© largement dĂ©battue, et mĂȘme si nous pouvons discuter du niveau de ce critĂšre, le principe de la limite n'est plus vraiment remis en question.

Ainsi, l'ennemi de BTC n'est pas le « big-blockisme », Bitcoin Cash ou Roger Ver, qui sont largement minoritaires. L'ennemi, c'est plutĂŽt le saylorisme, la doctrine soutenue par Michael Saylor, le patron de Microstrategy, qui veut faire du bitcoin un outil de conservation de valeur entiĂšrement rĂ©glementĂ© qui servirait de garantie dans les prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s. L'ennemi, c'est l'idĂ©e selon laquelle seul le prix compte, quitte Ă  revenir sur les principes fondateurs de Bitcoin pour le faire augmenter. L'ennemi, c'est la progression insidieuse de l'avarice dans la communautĂ©, qui nous coupe de nos inspirations initiales et qui dĂ©courage la bonne adoption. Mais nous en reparlerons une autre fois.

Merci à Édouard pour sa relecture.

☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

Bitcoin : un livre blanc, des livres blancs

By: Ludovic Lars —

Le livre blanc (ou white paper en anglais) est le document fondateur de Bitcoin publiĂ© le 31 octobre 2008 par Satoshi Nakamoto. Il s’agit d’un court document de 9 pages, prĂ©sentĂ© comme un article scientifique, qui dĂ©crit le fonctionnement technique du systĂšme. Le titre en fait « un systĂšme d’argent liquide Ă©lectronique pair-Ă -pair », c’est-Ă -dire une monnaie numĂ©rique pouvant ĂȘtre Ă©changĂ©e sans nĂ©cessiter de tiers de confiance sur Internet.

La version gĂ©nĂ©ralement partagĂ©e du livre blanc est celle qui est disponible actuellement Ă  l’adresse bitcoin.org/bitcoin.pdf, conformĂ©ment au lien donnĂ© par Satoshi dans son premier courriel public sur la liste de diffusion de Metzdowd.com dĂ©diĂ©e Ă  la cryptographie. Celle-ci est citĂ©e partout sur la toile, dans les livres blancs des autres cryptomonnaies et jusque dans les articles universitaires. Sauf ce que ce n’est pas la bonne version.

Le 31 octobre dernier, Ă  l’occasion du 14Ăšme anniversaire du livre blanc, je me suis en effet rendu compte que cette version n’était pas celle distribuĂ©e par Satoshi Nakamoto en 2008. En rĂ©alitĂ©, il existe au moins deux versions ayant Ă©tĂ© distribuĂ©es antĂ©rieurement : l’une prĂ©cĂ©dant la publication publique, et donnĂ©e Ă  Wei Dai ; l’autre, correspondant a priori Ă  la version partagĂ©e sur la liste de diffusion.

Livres blancs de Bitcoin

 

Une premiĂšre version

La premiĂšre version du papier a Ă©tĂ© donnĂ©e par Satoshi Ă  l’ancien cypherpunk Wei Dai, crĂ©ateur de b-money, un concept de monnaie numĂ©rique distribuĂ©e datant de 1998.

En aoĂ»t 2008, alors que son projet Ă©tait en voie d’ĂȘtre concrĂ©tisĂ©, Satoshi a contactĂ© Adam Back, le cryptographe britannique Ă  l’origine de Hashcash, la technologie utilisĂ©e pour calculer la preuve de travail. Adam Back l’a renvoyĂ© vers Wei Dai, que Satoshi a contactĂ© le 22 aoĂ»t en lui Ă©crivant qu’il se prĂ©parait « Ă  publier un document » qui Ă©tendrait ses idĂ©es « Ă  un systĂšme complĂštement fonctionnel » et qu’il aurait besoin de « l’annĂ©e de publication de [sa] page sur b-money » afin de citer le concept dans son papier.

Les courriels Ă©changĂ©s ont Ă©tĂ© partagĂ©s par Gwern Branwen en mars 2014, qui les avait reçus de Wei Dai lui-mĂȘme.

Le premier courriel de Satoshi Ă  Wei Dai contenait un lien vers le livre blanc, ainsi que son titre et son rĂ©sumĂ© (abstract). Le titre du document Ă©tait alors « Electronic Cash Without a Trusted Third Party » (« Un argent liquide Ă©lectronique sans tiers de confiance ») et ne faisait pas mention du nom de Bitcoin. D’aprĂšs le lien transmis, le nom du document Ă©tait ecash.pdf et non pas bitcoin.pdf comme c’est le cas aujourd’hui. On suppose que Satoshi hĂ©sitait encore sur le nom de son invention, car il avait alors rĂ©servĂ© (au moins) deux noms de domaine : netcoin.org le 17 aoĂ»t et bitcoin.org le 18 aoĂ»t.

Nous ne disposons nĂ©anmoins pas du document intĂ©gral, et n’en avons que le rĂ©sumĂ©, que je reproduis ici dans sa version originale (les passages en gras marquent les diffĂ©rences avec la version finale) :

« Abstract: A purely peer-to-peer version of electronic cash would allow online payments to be sent directly from one party to another without the burdens of going through a financial institution. Digital signatures offer part of the solution, but the main benefits are lost if a trusted party is still required to prevent double-spending. We propose a solution to the double-spending problem using a peer-to-peer network. The network timestamps transactions by hashing them into an ongoing chain of hash-based proof-of-work, forming a record that cannot be changed without redoing the proof-of-work. The longest chain not only serves as proof of the sequence of events witnessed, but proof that it came from the largest pool of CPU power. As long as honest nodes control the most CPU power on the network, they can generate the longest chain and outpace any attackers. The network itself requires minimal structure. Messages are broadcasted on a best effort basis, and nodes can leave and rejoin the network at will, accepting the longest proof-of-work chain as proof of what happened while they were gone. »

Ce qui peut ĂȘtre traduit par :

« RĂ©sumĂ© : Une version purement pair-Ă -pair d’argent liquide Ă©lectronique permettrait aux paiements en ligne d’ĂȘtre envoyĂ©s directement d’une partie Ă  l’autre sans avoir Ă  passer par une institution financiĂšre. Les signatures numĂ©riques offrent une partie de la solution, mais perdent leurs principaux avantages si une partie de confiance est nĂ©cessaire pour empĂȘcher la double dĂ©pense. Nous proposons une solution au problĂšme de la double dĂ©pense en utilisant un rĂ©seau pair-Ă -pair. Le rĂ©seau horodate les transactions en les hachant dans une chaĂźne continue de preuves de travail basĂ©es sur le hachage, formant un enregistrement qui ne peut ĂȘtre modifiĂ© sans reproduire la preuve de travail Ă©quivalente. La chaĂźne la plus longue sert non seulement de preuve du dĂ©roulement d’évĂ©nements constatĂ©s, mais aussi de preuve qu’elle provient du plus grand regroupement de puissance de calcul (CPU). Tant que les nƓuds honnĂȘtes contrĂŽlent la plus grande puissance de calcul du rĂ©seau, ils peuvent gĂ©nĂ©rer la chaĂźne la plus longue et devancer tous les attaquants. Le rĂ©seau lui-mĂȘme ne nĂ©cessite qu’une structure minimale. Les messages sont transmis au mieux, et les nƓuds peuvent quitter et rejoindre le rĂ©seau Ă  volontĂ©, en acceptant la plus longue chaĂźne de preuves de travail comme preuve de ce qui s’est passĂ© pendant leur absence. »

On note que certains mots et certaines tournures de phrase divergent mais que le sens global est préservé.

 

Une deuxiĂšme version

La deuxiÚme version du papier est la version partagée par Satoshi Nakamoto le 31 octobre 2008, comme le prouve le résumé reproduit dans son premier courriel public adressé à la liste de diffusion.

Cette version a Ă©tĂ© repartagĂ©e en janvier 2015 sur la liste de diffusion de Metzdowd.com, suite Ă  une requĂȘte d’un dĂ©nommĂ© James Evans qui Ă©crivait :

« Quelqu’un dispose-t-il de la version originale de 2008 du livre blanc qui a Ă©tĂ© publiĂ©e sur cette liste de diffusion le 31 octobre 2008 / le 1er novembre 2009 ? La version actuelle du livre blanc tĂ©lĂ©versĂ©e sur Sourceforge date du 24-03-2009. Il s’agit de la deuxiĂšme version du livre blanc. La premiĂšre version a Ă©tĂ© publiĂ©e le 31-10-2008. Elle a Ă©tĂ© tĂ©lĂ©versĂ©e sur www.bitcoin.org/bitcoin.pdf, oĂč se trouve Ă©galement la version actuelle. Est-ce que quelqu’un ici l’a tĂ©lĂ©chargĂ©e et enregistrĂ©e ? »

Un individu se faisant appeler StealthMonger a répondu le lendemain en disant :

« On dirait que je l’ai. Le texte ne contient pas de numĂ©ro de version ou de date, mais la date locale du fichier que j’ai est le 2 novembre 2008. »

DĂ©sirant rester anonyme, ce dernier a refusĂ© de partager ce document directement, et l’a transmis Ă  un certain David Johnson, qui l’a partagĂ© publiquement sur son site web. L’empreinte donnĂ©e dans l’échange et sur le site (427c63b364c6db914cf23072a09ffd53ee078397b7c6ab2d604e12865a982faa) correspond au document hĂ©bergĂ© par Gwern Branwen.

Aperçu du livre blanc de Bitcoin octobre 2008
Version du livre blanc de Bitcoin créée le 3 octobre 2008 et distribuée le 31

Ce document a Ă©tĂ© créé le 3 octobre 2008 Ă  13:49:58 UTC-7, si l’on en croit les mĂ©tadonnĂ©es du PDF (que l’on peut retrouver avec la commande pdftk bitcoin-20081003.pdf dump_data sur Linux).

Il s’agit d’une version diffĂ©rente de la premiĂšre version puisque le titre est cette fois-ci « Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System » (« Bitcoin : un systĂšme d’argent liquide Ă©lectronique pair-Ă -pair ») et que son rĂ©sumĂ© ne contient plus le mot « offer » (offrent) mais « provide » (fournissent). Mise Ă  part cette modification, le rĂ©sumĂ© reste le mĂȘme.

Le reste du document (qui est alors disponible) se distingue de la version finale par les éléments suivants :

  • L’adresse de courrier Ă©lectronique prĂ©sente est satoshi@vistomail.com et non pas satoshin@gmx.com.
  • Le paragraphe sur l’ajustement de la difficultĂ© se situe dans la section sur l’incitation des mineurs (Incentive) au lieu de se trouver dans la section sur la preuve de travail (Proof-of-Work).
  • Le terme broadcasted, variante incorrecte de broadcast (que je traduis ici dans les deux cas par « transmis »), est prĂ©sent dans la section sur le fonctionnement du rĂ©seau (Network).
  • Dans la section sur la vĂ©rification de paiement simplifiĂ©e (Simplified Payment Verification), Satoshi fait mention de la vulnĂ©rabilitĂ© des nƓuds complets Ă  un « renversement » (reversal) et emploie le terme « reported transactions » plutĂŽt que « alerted transactions » pour dĂ©signer les transactions signalĂ©es comme des doubles dĂ©penses.
  • Le document ne mentionne pas les frais de transactions, ni la potentielle substitution de la crĂ©ation monĂ©taire, Ă©lĂ©ments qui se trouvent normalement dans la section sur l’incitation (Incentive). Le code donnĂ© par Satoshi Nakamoto le 16 novembre Ă  Hal Finney, Ray Dillinger et James A. Donald, contient cependant ces caractĂ©ristiques fondatrices de Bitcoin, mĂȘme si les paramĂštres de la politique monĂ©taire Ă©taient diffĂ©rents. En effet, dans le code de 2008, la rĂ©duction de moitiĂ© de la subvention intervenait thĂ©oriquement tous les 2 ans et 312 jours et la limite d’émission maximale Ă©tait de 2 millions de bitcoins (COIN), chacun Ă©tant divisible en un million d’unitĂ©s de base.

 

Une troisiĂšme et derniĂšre version

La version finale du livre blanc est apparue plus tard. Selon les mĂ©tadonnĂ©es du PDF, elle a Ă©tĂ© créée le 24 mars 2009 Ă  11:33:15 UTC-6. On peut supposer que Satoshi l’a mise en ligne dans les jours qui ont suivi.

Aperçu du livre blanc de Bitcoin mars 2009
Version du livre blanc de Bitcoin créée le 24 mars 2009

L’empreinte du document par SHA-256 est b1674191a88ec5cdd733e4240a81803105dc412d6c6708d53ab94fc248f4f553. Une traduction est disponible ici.

Cette version a Ă©tĂ© lue et commentĂ©e par la grande majoritĂ© des personnes qui se sont intĂ©ressĂ©es Ă  l’origine de Bitcoin, de sorte qu’elle constitue aujourd’hui la version de rĂ©fĂ©rence, largement citĂ©e dans la communautĂ©. Elle contient notamment le passage relatif Ă  la politique monĂ©taire qui indique qu’« une fois qu’un nombre prĂ©dĂ©terminĂ© de piĂšces a Ă©tĂ© mis en circulation, l’incitation peut ĂȘtre entiĂšrement financĂ©e par les frais de transaction et ne plus requĂ©rir aucune inflation ». À l’époque, cet aspect Ă©tait dĂ©jĂ  mis en avant par Satoshi par sa description de l’émission des nouveaux bitcoins dans le courriel de lancement du 8 janvier 2009 et par ses interventions sur la liste de diffusion et sur le forum de la Fondation P2P, et on imagine qu’il voulait que cette possibilitĂ© de monnaie Ă  quantitĂ© fixe figure dans le livre blanc.

Toutefois, bien que ce document constitue la version finale du livre blanc, elle ne dĂ©crit pas toutes les caractĂ©ristiques de Bitcoin. Il manque d’abord l’aspect programmable des transactions (mis en Ɠuvre au travers des « scripts » dans les entrĂ©es et les sorties), une fonctionnalitĂ© dĂ©jĂ  prĂ©sente dans le code de novembre 2008, au sujet de laquelle Satoshi a dĂ©clarĂ© :

« La nature de Bitcoin est telle que, dĂšs la version 0.1 publiĂ©e, sa conception de base Ă©tait gravĂ©e dans le marbre pour le reste de son existence. C’est pourquoi je voulais le concevoir de maniĂšre Ă  ce qu’il prenne en charge tous les types de transactions auxquels je pouvais penser. Le problĂšme Ă©tait que chaque Ă©lĂ©ment nĂ©cessitait un code et des champs de donnĂ©es particuliers, que cet Ă©lĂ©ment soit utilisĂ© ou non, et ne couvrait qu’un seul cas particulier Ă  la fois. Ç’aurait Ă©tĂ© une explosion de cas particuliers. La solution Ă©tait script, qui gĂ©nĂ©ralisait le problĂšme de sorte que les parties transactantes pouvaient dĂ©crire leurs transactions comme des prĂ©dicats que le rĂ©seau de nƓuds Ă©valuait. Les nƓuds n’ont besoin de comprendre la transaction que dans la mesure oĂč ils Ă©valuent si les conditions de l’émetteur sont remplies. »

Il manque aussi des Ă©lĂ©ments Ă©conomiques relatifs Ă  Bitcoin comme la rĂ©sistance Ă  la censure, la dĂ©termination du protocole ou le modĂšle de sĂ©curitĂ©. Bitcoin constitue donc un concept qui dĂ©passe sa description dans le livre blanc, mĂȘme si l’essentiel s’y trouve.

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Le bloc de genĂšse de Bitcoin

By: Ludovic Lars —

Lorsqu'il a conçu le prototype de Bitcoin en janvier 2009, Satoshi Nakamoto a dû construire un premier bloc à partir duquel la chaßne s'est allongée. Ce bloc il l'a appelé le bloc de genÚse (« genesis block » en anglais) en référence au premier livre de la Torah et de la Bible, qui raconte la création du monde par Dieu.

Par convention, on considÚre qu'il s'agit du bloc de hauteur 0 (ou « bloc 0 ») au-dessus duquel les autres blocs sont successivement empilés. Examinons plus en détail ce que contient cet élément fondateur de Bitcoin en procédant à une dissection minutieuse !

 

Un bloc fondateur

Le bloc de genĂšse est une donnĂ©e essentielle du protocole Bitcoin car il constitue la base Ă  partir de laquelle on peut dĂ©terminer la chaĂźne la plus longue (c'est-Ă -dire celle ayant le plus de preuve de travail accumulĂ©e) et par consĂ©quent la validitĂ© des transactions du registre. Il est thĂ©oriquement le seul bloc Ă  devoir ĂȘtre inscrit en dur dans le protocole, mĂȘme si d'autres l'ont Ă©tĂ© par la suite.

Tel que l'écrivait Satoshi Nakamoto :

« La chaßne de blocs est une structure en forme d'arbre qui a pour racine le bloc de genÚse, chaque bloc pouvant avoir plusieurs candidats à sa suite. »

Bloc de genĂšse embranchements

Le code de novembre 2008 (fourni par Satoshi à Hal Finney, Ray Dillinger et James A. Donald notamment) contenait déjà une premiÚre version du bloc de genÚse, horodatée au 10 septembre 2008, 18:02:08 UTC. Néanmoins, un nouveau bloc a été construit en janvier 2009 spécialement pour le lancement du prototype.

Le bloc de genÚse que nous connaissons est ainsi présent dans la version 0.1 du logiciel de Bitcoin, publiée le 8 janvier 2009. Un commentaire au sein du code le décrit :

Genesis Block:
GetHash()      = 0x000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f
hashMerkleRoot = 0x4a5e1e4baab89f3a32518a88c31bc87f618f76673e2cc77ab2127b7afdeda33b
txNew.vin[0].scriptSig     = 486604799 4 0x736B6E616220726F662074756F6C69616220646E6F63657320666F206B6E697262206E6F20726F6C6C65636E61684320393030322F6E614A2F33302073656D695420656854
txNew.vout[0].nValue       = 5000000000
txNew.vout[0].scriptPubKey = 0x5F1DF16B2B704C8A578D0BBAF74D385CDE12C11EE50455F3C438EF4C3FBCF649B6DE611FEAE06279A60939E028A8D65C10B73071A6F16719274855FEB0FD8A6704 OP_CHECKSIG
block.nVersion = 1
block.nTime    = 1231006505
block.nBits    = 0x1d00ffff
block.nNonce   = 2083236893
CBlock(hash=000000000019d6, ver=1, hashPrevBlock=00000000000000, hashMerkleRoot=4a5e1e, nTime=1231006505, nBits=1d00ffff, nNonce=2083236893, vtx=1)
  CTransaction(hash=4a5e1e, ver=1, vin.size=1, vout.size=1, nLockTime=0)
    CTxIn(COutPoint(000000, -1), coinbase 04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73)
    CTxOut(nValue=50.00000000, scriptPubKey=0x5F1DF16B2B704C8A578D0B)
  vMerkleTree: 4a5e1e

Ce bloc pÚse trÚs exactement 285 octets. Le voici représenté en hexadécimal brut :

0100000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000003ba3edfd7a7b12b27ac72c3e67768f617fc81bc3888a51323a9fb8aa4b1e5e4a29ab5f49ffff001d1dac2b7c0101000000010000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000ffffffff4d04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73ffffffff0100f2052a01000000434104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac00000000

Le bloc de genĂšse est composĂ© d'un entĂȘte de 80 octets et d'une unique transaction, la transaction de rĂ©compense. Son identifiant (le rĂ©sultat du hachage de l'entĂȘte par double SHA-256) est 000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f. Les zĂ©ros qui dĂ©butent cet identifiant indiquent qu'une preuve de travail a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e.

Notez que les différentes informations contenues dans le bloc sont souvent transmises avec un ordre des octets inverse (dit « little-endian » ou « petit-boutiste »). Nous donnerons ici les informations dans l'ordre ordinaire (qu'on appelle « big-endian » ou « gros-boutiste ») à l'aide du préfixe 0x.

 

L'entĂȘte

Comme tous les blocs dans le protocole, le bloc de genĂšse possĂšde un entĂȘte donnant 6 informations diffĂ©rentes. Voici cet entĂȘte en dĂ©tail :

01000000 - version
0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000 - identifiant du bloc précédent
3ba3edfd7a7b12b27ac72c3e67768f617fc81bc3888a51323a9fb8aa4b1e5e4a - racine de Merkle
29ab5f49 - horodatage
ffff001d - valeur cible
1dac2b7c - nonce

 

La version du bloc

0x00000001

La version du bloc indique l'ensemble des rÚgles respectées par le bloc. Cette version 1 indiquait un respect des rÚgles du protocole originel défini par Satoshi. D'autres versions ont été introduites plus tard : la version 2 pour l'application du BIP-34 en mars 2013, la version 3 pour l'activation du BIP-66 en juillet 2015, et la version 4 pour celle du BIP-65 en décembre 2015. Le champ de version a par la suite été utilisé pour que les mineurs signalent leur intention d'appliquer un soft fork (conformément au BIP-9).

 

L'identifiant du bloc précédent

0x0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000

Puisqu'il s'agit du premier bloc de la chaßne, le champ utilisé pour donner l'identifiant du bloc précédent est fixé à zéro par convention.

 

La racine de Merkle

0x4a5e1e4baab89f3a32518a88c31bc87f618f76673e2cc77ab2127b7afdeda33b

La racine de Merkle correspond Ă  l'empreinte finale de l'arbre de Merkle des transactions. Puisqu'il n'y a qu'une seule transaction dans le bloc de genĂšse, il s'agit simplement de l'identifiant de cette transaction.

 

L'horodatage

0x495fab29

L'horodatage indique la date et l'heure à laquelle le mineur a trouvé le bloc. Il est donné par le nombre de secondes depuis le 1er janvier 1970 00:00:00 UTC. Ici, le nombre correspond à 1 231 006 505 secondes : le bloc de genÚse est donc horodaté au 3 janvier 2009 à 18:15:05 UTC.

Toutefois, il ne faut pas croire que cet horodatage indique l'instant précis du lancement effectif du réseau. Ce dernier a en effet été réalisé un peu plus tardivement : le bloc 1 est ainsi horodaté au 9 janvier 2009 à 02:54:25 UTC, soit 5 jours, 8 heures, 39 minutes et 20 secondes plus tard.

 

La valeur cible

0x1d00ffff

La valeur cible est la valeur minimale que l'identifiant du bloc peut avoir pour que ce dernier constitue une solution au problÚme de preuve de travail de Bitcoin. Moins cette valeur cible est haute, plus il est facile de trouver une solution et de miner un bloc. Elle est donc inversement proportionnelle à la difficulté du réseau.

La valeur cible du bloc de genĂšse correspond Ă  la plus grande valeur possible dans Bitcoin, ou la difficultĂ© la plus basse pour le dire autrement. Elle est encodĂ©e comme un nombre flottant oĂč le premier octet reprĂ©sente un exposant et oĂč la mantisse est dĂ©terminĂ©e par les 3 octets suivants. Ici, elle est Ă©gale Ă  0x00ffff × 256(0x1d - 3) c'est-Ă -dire 0x00000000ffff0000000000000000000000000000000000000000000000000000.

La preuve de travail du bloc est valide car l'identifiant est effectivement (largement) inférieur à cette valeur cible :

0x000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f ≀
0x00000000ffff0000000000000000000000000000000000000000000000000000

On définit la difficulté du minage comme l'inverse de la valeur cible multipliée par la valeur cible de base :

difficulté = cible_de_base / cible

La difficulté du bloc de genÚse est donc de 1.

AprÚs le lancement du réseau, la difficulté a stagné à ce niveau pendant prÚs d'un an avant d'enfin commencer à augmenter le 30 décembre 2009.

Au sein du code, le champ de la valeur cible est appelĂ© nBits, car ce paramĂštre dĂ©signait (avant que Satoshi n'en modifie le sens) le nombre de bits de tĂȘte Ă  mettre Ă  zĂ©ro pour que la solution soit valide. Dans la version de novembre 2008, le champ Ă©tait en effet fixĂ© Ă  20, ce qui correspondait Ă  5 zĂ©ros de tĂȘte en reprĂ©sentation hexadĂ©cimale, soit une valeur cible de 0x00000fffff....

 

Le nonce

0x7c2bac1d

Le nonce (mot qui provient de l'expression anglaise « for the nonce » signifiant « pour la circonstance, pour l'occasion ») désigne le nombre que le mineur fait varier pour calculer la preuve de travail. Il n'a aucune signification particuliÚre, étant déterminé au hasard.

 

L'ensemble des transactions

L'ensemble des transactions forme la seconde partie du bloc. Le voici en détail :

01 - nombre de transactions
01000000 - version
01 - nombre d'entrées
0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000 - identifiant de transaction de la sortie précédente
ffffffff - index de la sortie précédente
4d - taille du script de déverrouillage
04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73 - script de déverrouillage
ffffffff - numéro de séquence
01 - nombre de sorties
00f2052a01000000 - montant
43 - taille du script de verrouillage
4104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac - script de verrouillage
00000000 - temps de verrouillage

 

Le nombre de transactions

0x01

Le bloc contient une seule transaction : la transaction de rĂ©compense qui rĂ©munĂšre le mineur (ici Satoshi) pour la preuve de travail rĂ©alisĂ©e. Le bloc ne comporte ainsi aucune autre transaction, tout comme les blocs minĂ©s dans les premiers jours. Il a fallu attendre le 12 janvier et le bloc 170 pour voir la premiĂšre transaction effective du rĂ©seau ĂȘtre confirmĂ©e : celle entre Satoshi et Hal Finney.

Toutes les données restantes du bloc appartiennent à la transaction de récompense.

 

La version de la transaction

0x00000001

La version de la transaction indique comment celle-ci doit ĂȘtre interprĂ©tĂ©e. Elle est fixĂ©e Ă  1 conformĂ©ment au protocole initial. Aujourd'hui, il existe Ă©galement une version 2 qui autorise l'usage des verrous temporels relatifs (voir BIP-68).

 

Le nombre d'entrées de la transaction

0x01

La transaction contient une seule entrée : la base de piÚce, ou coinbase, qui permet de créer ex nihilo les nouveaux bitcoins et de recueillir les frais de transaction. Cette entrée est donc purement superflue, mais permet de conserver une certaine cohérence dans l'implémentation logicielle. Elle est constituée des champs identifiant la sortie précédente (théorique), d'un script de déverrouillage et d'un numéro de séquence.

 

L'identifiant de transaction de la sortie précédente

0x0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000

Ce champ est utilisé dans les transactions pour dire à quel sortie transactionnelle correspond une entrée, en donnant l'identifiant de la transaction qui a créé la sortie. Puisqu'il s'agit d'une transaction de récompense qui ne fait pas référence à une sortie transactionnelle précédente, ce champ est fixé à 0 par convention.

 

L'index de la sortie précédente

0xffffffff

Ce champ est utilisé dans les transactions pour dire à quel sortie transactionnelle correspond une entrée, en donnant la position de la sortie dans la transaction qui l'a créée. Puisqu'il s'agit d'une transaction de récompense qui ne fait pas référence à une sortie transactionnelle précédente, ce champ est fixé au maximum par convention.

 

Le script de déverrouillage (scriptSig)

0x04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73

Dans Bitcoin, le script de déverouillage est combiné à un script de verrouillage précédent et détermine la validité d'une dépense. Il contient généralement les signatures nécessaires à la dépense d'une piÚce et est par conséquent souvent appelé scriptSig. Dans le cas d'une transaction de récompense, l'entrée ne fait référence à aucune sortie transactionnelle existante et ce script peut donc contenir des données arbitraires.

Ici, le script se présente de la maniÚre suivante :

<valeur cible> <nonce supplémentaire> <chaßne de caractÚres>

Ainsi, il est constitué de trois informations :

  • Tout d'abord, la valeur cible du bloc, donnĂ©e en sens inverse, conformĂ©ment Ă  la façon dont elle est reprĂ©sentĂ©e dans le code : 0xffff001d
  • Ensuite, un nonce supplĂ©mentaire (0x04), ou extra nonce, mis en place par Satoshi dans le code du logiciel. Le nonce supplĂ©mentaire du bloc de genĂšse a pour valeur 4, et ceux des blocs suivants sont croissants : celui du bloc 1 est aussi Ă©gal Ă  4, celui du bloc 2 Ă  11, celui du bloc 3 Ă  14, etc. La variation de ce nonce supplĂ©mentaire au sein des blocs a permis de mettre en Ă©vidence un motif particulier, appelĂ© le « Patoshi Pattern », qui dĂ©termine prĂ©cisĂ©ment les blocs minĂ©s par Satoshi et qui dĂ©montre que sa fortune s'Ă©lĂšve Ă  plus de 1 125 150 bitcoins.
  • Enfin, une chaĂźne de caractĂšres aujourd'hui emblĂ©matique, encodĂ©e en UTF-8, qui est :
    The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks

    Cette courte phrase correspond à la une du Times du 3 janvier 2009, qui annonçait que le ministre des finances du Royaume-Uni était sur le point de renflouer les banques pour la deuxiÚme fois. Le Times étant un quotidien anglais, cela a mené à des spéculations quant à l'identité de Satoshi, qui écrivait également dans un anglais britannique.

The Times 3 janvier 2009 chancelier ministre des finances renflouement des banques

Cette phrase présente dans le script de la transaction de récompense possÚde un rÎle double :

  • PremiĂšrement, elle prohibe l'antidatage : sa prĂ©sence dans le premier bloc, Ă  partir duquel toute la chaĂźne est construite, prouve que le rĂ©seau de Bitcoin n'a pas Ă©tĂ© lancĂ© avant le 3 janvier 2009. Cependant, cela ne veut pas dire que le bloc de genĂšse date bien du 3 janvier : en effet, il a pu ĂȘtre construit entre le 3 janvier (date de l'horodatage dĂ©clarĂ©) et le 8 janvier (date de publication du code).
  • DeuxiĂšmement, elle indique symboliquement ce Ă  quoi Bitcoin s'oppose en faisant rĂ©fĂ©rence au contexte monĂ©taire et financier de l'Ă©poque : le renflouement des grandes banques d'investissement par les États et par les banques centrales suite Ă  la crise financiĂšre de 2007-2008. Il est d'ailleurs possible que Satoshi ait choisi cette date prĂ©cisĂ©ment pour sĂ©lectionner cette une.

Ce script de la base de piĂšce est encore utilisĂ© de nos jours par les mineurs pour de multiples raisons. À l'instar de Satoshi, ils peuvent inclure des informations arbitraires dans le bloc et faire passer un message public au monde. Ç'a Ă©tĂ© le cas de la coopĂ©rative F2Pool qui, le 11 mai 2020, a Ă©voquĂ© l'injection de liquiditĂ© de la RĂ©serve FĂ©dĂ©rale en rĂ©action Ă  la crise du covid-19 au sein du bloc 629 999 (le bloc prĂ©cĂ©dant le troisiĂšme halving) :

NYTimes 09/Apr/2020 With $2.3T Injection, Fed's Plan Far Exceeds 2008 Rescue

Les regroupements de mineurs peuvent Ă©galement s'identifier en indiquant leur nom, ce qui permet de juger de la dĂ©centralisation du rĂ©seau, mĂȘme si cette pratique reste purement dĂ©clarative.

Enfin, les mineurs se servent encore de ce champ pour faire varier un nonce supplĂ©mentaire, le nonce de l'entĂȘte ne permettant plus depuis 2012 d'essayer suffisamment de possibilitĂ©s par rapport Ă  la difficultĂ© Ă©levĂ©e du rĂ©seau.

 

Le numéro de séquence (nSequence)

0xffffffff

Le numéro de séquence de l'entrée est maximal, ce qui fait que la transaction est considérée comme finale.

À l'origine, le numĂ©ro de sĂ©quence dans les entrĂ©es avait pour objectif de permettre les Ă©changes rĂ©pĂ©tĂ©s au sein de contrats, tels que les canaux de paiement. Ce modĂšle imaginĂ© par Satoshi n'Ă©tait pas suffisamment sĂ©curisĂ© et a par consĂ©quent Ă©tĂ© abandonnĂ©. Cependant, la rĂšgle de finalitĂ©, qui fait que la transaction est considĂ©rĂ©e comme finale (pas de temps de verrouillage) si les numĂ©ros de sĂ©quence de toutes les entrĂ©es sont maximaux (comme ici), a Ă©tĂ© conservĂ©e.

Aujourd'hui, ce numéro de séquence est utilisé pour déterminer le temps de verrouillage relatif d'une entrée et pour signaler Replace-by-Fee.

 

Le nombre de sorties de la transaction

0x01

La transaction contient une seule sortie, celle créditant Satoshi de son revenu de minage. Cette sortie est constituée d'un montant et d'un script de verrouillage.

 

Le montant

0x000000012a05f200

Le montant de la sortie est donné dans la plus petite unité du systÚme, unité qu'on a appelé le satoshi en hommage au créateur de Bitcoin. Ce montant correspond ici à 5 milliards de satoshis, soit 50 bitcoins. Il s'agit de la limite maximale du taux de création monétaire de l'époque (50 bitcoins par bloc).

 

Le script de verrouillage (scriptPubKey)

0x4104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac

Le scrpt de verrouillage est l'ensemble des conditions à fournir pour pouvoir dépenser la piÚce correspondante. Ici, il possÚde la forme :

<clé publique> CHECKSIG

oĂč la clĂ© publique est 04678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5f. Il s'agit donc d'une sortie transactionnelle de type Pay to Public Key (P2PK), un schĂ©ma utilisĂ© dans les dĂ©buts de Bitcoin, qui demande une simple signature pour dĂ©bloquer les fonds. Cela explique le nom donnĂ© couramment Ă  ce script : scriptPubKey.

Bien souvent, cette sortie est rĂ©trospectivement attribuĂ©e Ă  l'adresse 1A1zP1eP5QGefi2DMPTfTL5SLmv7DivfNa, obtenue en prenant l'empreinte de la clĂ© publique. Cela est nĂ©anmoins purement esthĂ©tique car c'est bien la clĂ© publique elle-mĂȘme qui a servi Ă  recevoir les bitcoins, pas l'adresse.

Fait intĂ©ressant : cette sortie transactionnelle n'est pas considĂ©rĂ©e comme dĂ©pensable par le protocole en raison de la façon dont le bloc de genĂšse est exprimĂ© dans le code. Cette erreur de programmation pourrait ĂȘtre corrigĂ©e par un hard fork, mais cela ne serait ni utile (Satoshi n'a pas touchĂ© Ă  ses bitcoins depuis qu'il a disparu), ni mĂȘme souhaitable (incompatibilitĂ© du protocole). Les 50 premiers bitcoins créés sont donc probablement brĂ»lĂ©s Ă  tout jamais.

 

Le temps de verrouillage (nLocktime)

0x00000000

Le temps de verrouillage (donnĂ©e globale appartenant Ă  la transaction) dĂ©termine la date Ă  partir de laquelle cette transaction pourra ĂȘtre confirmĂ©e. En Ă©tant fixĂ© Ă  zĂ©ro, celui-ci est dĂ©sactivĂ©.

 

Les autres chaĂźnes

Si le bloc de genĂšse constitue un fondement du protocole Bitcoin, il sert Ă©galement de base aux diffĂ©rentes branches minoritaires de Bitcoin qui possĂšdent le mĂȘme historique jusqu'Ă  leurs scissions respectives : Bitcoin Cash, Bitcoin SV, Bitcoin Gold ou encore eCash/XEC. D'autres protocoles possĂšdent leur propre bloc de genĂšse et certains d'entre eux ont Ă©galement incorporĂ© la une d'un journal ou d'un magazine pour garantir que le lancement du rĂ©seau ne s'est pas rĂ©alisĂ© avant la date donnĂ©e. Ainsi, le bloc de genĂšse de Litecoin (datant du 7 octobre 2011) contient la phrase suivante :

NY Times 05/Oct/2011 Steve Jobs, Apple’s Visionary, Dies at 56

Celui de Dash (datant du 19 janvier 2014) inclut la une suivante :

Wired 09/Jan/2014 The Grand Experiment Goes Live: Overstock.com Is Now Accepting Bitcoins

 


Source

Bitcoin Wiki, Genesis block

☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

L’étalon-fiat, le systĂšme de servitude dont Bitcoin vient nous libĂ©rer

By: Ludovic Lars —

L'Ă©conomiste Saifedean Ammous a trĂšs rĂ©cemment publiĂ© un ouvrage intitulĂ© L'Étalon-fiat (The Fiat Standard), la suite directe de L'Étalon-bitcoin, paru en 2018, ouvrage qui constitue aujourd'hui une rĂ©fĂ©rence dans la communautĂ© de Bitcoin. Dans cette suite, l'auteur revient sur le fonctionnement du systĂšme monĂ©taire actuel, sur son apparition durant le XXĂšme siĂšcle et sur les consĂ©quences dĂ©sastreuses qu'il a amenĂ©es. Il nous dĂ©crit Ă©galement comment le bitcoin pourrait nous aider Ă  sortir de ce modĂšle de servitude.

Toutes les citations prĂ©sentes dans cet article sont traduites librement par moi-mĂȘme.

 

La monnaie fiat : l'esclavage par la dette

Saifedean Ammous commence son livre en nous racontant comment le systĂšme monĂ©taire mondial est passĂ© d'un Ă©talon-or classique, basĂ© sur des piĂšces d'or et des billets directement convertibles en or, Ă  un systĂšme de monnaies fiat, dont la valeur provient essentiellement du cours lĂ©gal imposĂ© par les États sur leur territoire. En se concentrant sur les exemples du Royaume-Uni et des États-Unis, il nous dĂ©crit les Ă©tapes de la transition entre 1914 et 1971. Tout d'abord, la convertibilitĂ© en or de la livre sterling a Ă©tĂ© suspendue temporairement en 1915 pour soutenir l'effort de guerre, suite Ă  quoi le Royaume-Uni est revenu Ă  un Ă©talon-or en 1922. Les accords de GĂȘnes signĂ©s cette annĂ©e-lĂ  ont instituĂ© un Ă©talon de change-or donnant Ă  la livre sterling et au dollar Ă©tasunien un statut de devise de rĂ©serve aux cĂŽtĂ©s de l'or. Puis la convertibilitĂ© a Ă©tĂ© de nouveau suspendue en 1931 pour faire face aux effets de la Grande DĂ©pression et la livre a Ă©tĂ© dĂ©valuĂ©e de 25 %. Ensuite est venue la Seconde Guerre mondiale qui a rebattu les cartes au profit des États-Unis : les accords de Bretton Woods signĂ©s en 1944 ont donnĂ© naissance Ă  un nouvel Ă©talon de change-or strict basĂ© uniquement sur le dollar, oĂč le dollar Ă©tait (thĂ©oriquement) adossĂ© Ă  l'or et les autres monnaies au dollar. Enfin, le systĂšme d'Ă©talon a dĂ©finitivement disparu en 1971 Ă  la suite du choc Nixon.

AprĂšs avoir rappelĂ© les Ă©lĂ©ments historiques de l'apparition des monnaies fiat, Saifedean Ammous dĂ©crit comment le systĂšme fiat fonctionne en se basant sur le vocabulaire et les concepts propres Ă  Bitcoin comme le minage, les nƓuds, etc. Il dĂ©finit ainsi la monnaie fiat (du latin fiat, « qu’il soit fait ») comme une « implĂ©mentation obligatoire de la technologie du registre centralisĂ©, basĂ©e sur la dette, qui monopolise les services financiers et monĂ©taires du monde entier » (p. 29). Dans sa dĂ©finition, il inclut non seulement l'argent liquide et les rĂ©serves des banques commerciales dĂ©tenues auprĂšs de la banque centrale, mais aussi le crĂ©dit Ă©mis par le systĂšme bancaire sous la forme de dĂ©pĂŽts, insistant sur la monĂ©tisation du crĂ©dit :

« NĂ© du dĂ©faut de l'État, la caractĂ©ristique essentielle de l'Ă©talon-fiat est qu'il utilise un dĂ©cret gouvernemental comme symbole de valeur sur son rĂ©seau monĂ©taire et financier. Puisque l'État peut dĂ©crĂ©ter une valeur sur le rĂ©seau, il fait de son propre crĂ©dit effectivement une monnaie. Comme l'État soutient l'ensemble du systĂšme bancaire, tout le crĂ©dit Ă©mis par les banques devient effectivement du crĂ©dit Ă©tatique, et fait donc partie de la masse monĂ©taire. » (p. 30)

Pour Saifedean Ammous, le systĂšme fiat est un rĂ©seau composĂ© des banques centrales des 190 États-membres du FMI, ainsi que des dizaines de milliers de banques privĂ©es. Il se base sur plusieurs couches de compensations et de rĂšglements qui ont lieu Ă  plusieurs Ă©chelles, dont l'Ă©lĂ©ment principal est le systĂšme central qui s'occupe du paiement international : SWIFT. Celui-ci est dominĂ© poltiquement par les États-Unis., ce qui fait qu'on peut considĂ©rer que, dans ce systĂšme de rĂšglement, l'unitĂ© de compte est le dollar, la monnaie de rĂ©serve mondiale.

Le minage, Ă  savoir la crĂ©ation de nouvelles unitĂ©s, se fait par le prĂȘt, selon un taux nominal dĂ©cidĂ© par les banques centrales :

« La nouvelle monnaie n'est pas créée lorsque des billets de banque sont imprimés, mais plutÎt lorsque de nouvelles dettes sont émises. » (p. 44)

La banque centrale prĂȘte aux banques commerciales ainsi qu'aux États (en rachetant leurs obligations), et les banques commerciales prĂȘtent Ă  leurs clients. Plus l'emprunteur est proche de la source de la crĂ©ation monĂ©taire (c'est-Ă -dire la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale), moins le taux appliquĂ© est Ă©levĂ©.

Ce systĂšme d'argent-dette fait que tout le monde est encouragĂ© Ă  emprunter, devenant dĂ©pendant du crĂ©dit qu'il doit rembourser, « la rĂ©ussite [consistant] Ă  pouvoir s'endetter de plus en plus au fur et Ă  mesure que l'on franchit les Ă©tapes de la vie » (p. 62). Avec la crĂ©ation de monnaie et les effets inflationnistes de cette crĂ©ation, plus personne ne peut Ă©pargner en passant simplement par la monnaie et doit trouver d'autres moyens de prĂ©server sa valeur, ce qui provoque une demande accrue pour des actifs comme les actions, les biens immobiliers, les Ɠuvres d'art, etc., dans le but de « battre l'inflation ». L'Ă©talon-fiat nous rend ainsi totalement dĂ©pendant du systĂšme financier Ă  l'opposĂ© de l'Ă©talon-or.

Dans la deuxiÚme partie de son livre, Saifedean Ammous va plus loin en décrivant en détails les effets de l'étalon-fiat sur notre monde. Il explique comment ce systÚme permet à une minorité privilégiée de profiter de la création monétaire et de créer des distorsions sur divers domaines de la vie humaine, comme la famille, la nourriture, l'éducation, la science, l'énergie ou la géopolitique. Dans son réquisitoire, il dresse ainsi le portrait d'un monde largement sclérosé par sa base monétaire, et appelle donc à l'adoption de Bitcoin pour corriger cela.

 

Pourquoi Bitcoin corrige-t-il cela ?

Dans la troisiÚme partie de son livre, Saifedean Ammous décrit comment Bitcoin pourrait assainir le systÚme financier mondial.

Par conception, Bitcoin est un systĂšme d'argent liquide numĂ©rique, dans le sens oĂč il permet d'avoir une propriĂ©tĂ© rĂ©elle et souveraine de ses fonds. Tel que l'explique l'auteur :

« Le bitcoin est une forme d'argent liquide car seul le porteur est en mesure de s'en séparer, et il peut le faire sans avoir besoin de l'accord ou de l'autorisation d'un intermédiaire tiers. » (p. 245)

NĂ©anmoins, Bitcoin ne passe pas bien Ă  l'Ă©chelle et possĂšde une capacitĂ© transactionnelle limitĂ©e. De ce fait, Saifedean Ammous considĂšre que Bitcoin doit ĂȘtre consacrĂ© aux transferts de sommes Ă©levĂ©es, c'est-Ă -dire pas aux paiements classiques mais aux rĂšglements (settlements) :

« Ceux qui s'attendent à ce que le bitcoin se développe en remplaçant les paiements intermédiaires se sont complÚtement mépris sur sa nature fondamentale. Si le bitcoin doit continuer à croßtre, il le fera principalement par une augmentation de la valeur des paiements liquides ou des rÚglements finaux qu'il effectue. » (p. 245)

Et le rĂšglement international est en effet la grande force de Bitcoin par rapport Ă  l'or et Ă  la monnaie fiat : il possĂšde en effet un coĂ»t relatif beaucoup plus faible que l'or et il offre une finalitĂ© incontestable contrairement au rĂšglement en monnaie crĂ©dit qui est toujours dĂ©pendant d'un tiers de confiance (les États-Unis pour SWIFT). Les rĂšglements se font en moins d'une heure pour des frais nĂ©gligeables par rapport au montant dĂ©placĂ© (de l'ordre de 1 $ aujourd'hui sur le rĂ©seau BTC), ce qui reprĂ©sente un avantage compĂ©titif Ă©norme.

Pour Saifedean Ammous, la cessibilitĂ© spatiale, c'est-Ă -dire la facilitĂ© avec laquelle une monnaie peut ĂȘtre Ă©changĂ©e dans l'espace avec le moins de perte de temps et de valeur possible pour son dĂ©tenteur, est la raison principale derriĂšre la transition vers les monnaies fiat. L'or, malgrĂ© une cessibilitĂ© spatiale correcte, Ă©tait trop coĂ»teux pour rĂ©gler les dettes sur de longues distances (0,05 Ă  0,5 % de la valeur transportĂ©e) et a fini par ĂȘtre remplacĂ© par un systĂšme de confiance.

Cela explique la vision de l'auteur vis-Ă -vis du passage Ă  l'Ă©chelle. Pour lui, la chaĂźne doit, en raison de la limitation de la capacitĂ© transactionnelle, ĂȘtre de plus en plus rĂ©servĂ©e aux rĂšglements internationaux au dĂ©triment de tous les autres types de paiement :

« Bitcoin commence à peine à acquérir la taille et les liquidités qui lui permettront d'effectuer de tels paiements en toute confiance et en toute sécurité. Mais à mesure qu'il grandira, il est probable qu'il attirera davantage de transactions de ce type, qui évinceront de nombreux autres cas d'utilisation et les pousseront hors de la chaßne. » (p. 248)

Dans ce modĂšle, l'essentiel des transactions devra se faire en dehors de la chaĂźne, par l'intermĂ©diaire plus ou moins direct de banques. Des procĂ©dĂ©s rĂ©duisant la confiance comme de solutions de garde basĂ©es sur la multisignature ou le rĂ©seau Lightning peuvent ĂȘtre mis en place, mais ils ne feront jamais disparaĂźtre complĂštement les intermĂ©diaires. À propos du rĂ©seau Lightning, l'auteur considĂšre en effet que sa conception mĂšnera inĂ©vitablement Ă  la centralisation du rĂ©seau autour de fournisseurs de liquiditĂ©s et reprĂ©sentera toujours un compromis pour l'utilisateur par rapport Ă  la chaĂźne :

« La possibilitĂ© de tirer profit de l'apport d'une liquiditĂ© et d'un routage fiables aux utilisateurs laisse penser que si le rĂ©seau Lightning devait poursuivre sa croissance, la fourniture de liquiditĂ© deviendrait rapidement une activitĂ© rentable et trĂšs sophistiquĂ©e. L'efficacitĂ© Ă©conomique suggĂšre que le rĂ©seau serait beaucoup plus robuste si la liquiditĂ© devenait un service professionnel fourni par des entreprises aux consommateurs. Dans un tel scĂ©nario, on pourrait s'attendre Ă  un agencement en Ă©toile oĂč un rĂ©seau mondial de nƓuds spĂ©cialisĂ©s disposant de grandes liquiditĂ©s ouvrirait des canaux les uns avec les autres, tandis que les utilisateurs moyens n'auraient que quelques canaux ouverts avec ces nƓuds Ă  grande liquiditĂ©. » (p. 254)

Cela mĂšnera le bitcoin Ă  devenir pleinement une monnaie de rĂ©serve, utilisĂ©e par les banques, les corporations et les États, thĂšse dĂ©jĂ  soutenue par Saifedean Ammous dans l'Étalon-bitcoin et confirmĂ©e par l'Ă©volution des plateformes d'Ă©change, et par les exemples de MicroStrategy (qui possĂšde aujourd'hui plus de 125 000 BTC) et de l'État du Salvador.

Cette adoption permettrait d'améliorer la situation financiÚre mondiale notamment en apportant les bénéfices suivants :

  • Le retour d'une dĂ©limitation claire entre la monnaie (de base) et le crĂ©dit ;
  • L'assainissement du mĂ©canisme d'Ă©pargne ;
  • Le retour Ă  une monnaie de rĂ©serve mondiale neutre, contrairement au dollar fiduciaire qui avantage les États-Unis ;
  • Une utilisation optimisĂ©e des Ă©nergies de surplus grĂące au minage.

Ainsi, la transition d'un étalon-fiat à un étalon-bitcoin constituerait, sur le papier, un avantage net pour le monde.

 

La thĂšse discutable de Saifedean Ammous

La vision de Saifedean Ammous rencontre depuis 2018 un trÚs grand succÚs au sein de la communauté de Bitcoin. TrÚs claire, elle met en avant un certain nombre d'arguments économiques qui rendent inéluctables l'adoption généralisée du bitcoin par les insitutions financiÚres et la hausse de son prix qu'elle provoquerait. Néanmoins, cette thÚse reste discutable.

Dans les deux premiĂšres parties du livre, Saifedean Ammous dresse un portrait passionnant du systĂšme fiat et des retombĂ©es qu'il a chaque jour sur notre monde. En particulier, il raconte Ă  la perfection comment l'Ă©talon-or a Ă©tĂ© graduellement abandonnĂ© par le Royaume-Uni et par les États-Unis, et s'efforce tout au long de l'ouvrage de nous montrer les consĂ©quences dĂ©sastreuses provoquĂ©es par la monopolisation de la crĂ©ation monĂ©taire. Sa description du systĂšme fiat utilisant des termes relatifs Ă  Bitcoin est amusante, mĂȘme si elle manque parfois de pertinence et de prĂ©cision.

La troisiÚme partie du livre est consacrée à Bitcoin et à la façon dont il pourrait se substituer au systÚme de rÚglement de l'étalon-fiat, partie qui est également trÚs intéressante par les sujets qu'elle aborde (scalabilité, banque, énergie), mais qui souffre, à mon avis, d'un défaut conceptuel majeur.

Le principal problĂšme de la thĂšse de Saifedean Ammous est qu'elle prĂ©suppose que Bitcoin constitue un protocole immuable qu'il serait impossible de changer, et ignore que celui-ci est dĂ©terminĂ© par les personnes qui l'utilisent et que seuls les nƓuds du rĂ©seau ayant une activitĂ© Ă©conomique non nĂ©gligeable ont un rĂ©el pouvoir sur lui. Une adoption rĂ©alisĂ©e par l'intermĂ©diaire de banques rĂ©glementĂ©es (c'est-Ă -dire dĂ©jĂ  entiĂšrement soumises aux États) conduirait, in fine, Ă  ce que nous avons aujourd'hui : un accord dĂ©terminĂ© de maniĂšre gĂ©opolitique, c'est-Ă -dire issu du rapport de force entre les États. Dans un contexte gĂ©opolitique spĂ©cifique crĂ©ant une relative dĂ©centralisation du pouvoir, il est possible que Bitcoin puisse ĂȘtre utilisĂ© comme protocole de rĂšglement pendant un temps, mais nous savons bien que les États s'influencent et coopĂšrent pour protĂ©ger leurs monnaies.

Bitcoin est un accord et, comme tout accord, il peut ĂȘtre modifiĂ© ou abrogĂ© par ses signataires. Dans le cas oĂč les intermĂ©diaires principaux (les banques) se soumettent corps et Ăąme aux rĂ©glementations, Bitcoin reste sensible Ă  la menace des dĂ©crets Ă©tatiques. Ainsi, Ă  l'instar des accords de GĂȘnes ou des accords de Bretton Woods, la mise en place d'un Ă©talon-bitcoin ne pourrait pas ĂȘtre viable Ă  long terme.

Bitcoin est un outil dont la sĂ©curitĂ© repose sur un ensemble distribuĂ© de participants indĂ©pendants qui prennent des risques et qui sont prĂȘts Ă  dĂ©sobĂ©ir. Sa raison d'ĂȘtre est prĂ©cisĂ©ment de contourner le politique par l'Ă©conomique, pas de revenir Ă  ce qui n'a pas fonctionnĂ© en premier lieu. Bitcoin n'est pas que la proposition d'un modĂšle de sociĂ©tĂ© : c'est la rĂ©alisation ici et maintenant de ce modĂšle de sociĂ©tĂ©, malgrĂ© l'antagonisme des États ; c'est la possibilitĂ© de refuser le modĂšle qu'on nous impose par l'action, plutĂŽt que la nĂ©gociation diplomatique.

Saifedean Ammous pressent lui-mĂȘme les faiblesses de sa thĂšse dans le dernier chapitre de son ouvrage, oĂč il se livre Ă  une auto-critique en examinant les menaces qui pĂšsent sur Bitcoin. Il admet par exemple que « les pays comme la Chine, la Russie, l'Iran, la CorĂ©e du Nord et d'autres peuvent dĂ©tester le systĂšme financier mondial basĂ© sur le dollar Ă©tasunien » mais « aiment disposer de leurs monnaies fiat bien plus qu'ils ne dĂ©testent le dollar » (p. 323) et que c'est pour cette raison que ces États n'ont pas adoptĂ© l'Ă©talon-or.

De plus, de maniĂšre trĂšs intĂ©ressante, il conclue son livre par une section consacrĂ©e aux monnaies numĂ©riques de banque centrale (MNBC) dont le dĂ©veloppement s'est accĂ©lĂ©rĂ© en 2020, section oĂč il effleure alors la vĂ©ritable proposition de valeur de Bitcoin. Il Ă©crit :

« Vous pouvez imaginer que deux Ă©conomies mondiales Ă©mergent dans le monde. D'une part, il y aura l'Ă©conomie planifiĂ©e centralisĂ©e utilisant la monnaie facile, vantĂ©e par le gouvernement, les mĂ©dias et le monde universitaire de sorte Ă  ce que vous en fassiez partie. Elle offrira des emplois confortables Ă  l'abri de la concurrence et un contrĂŽle des prix afin de garantir que chacun reçoive les rations faites de soja, d'insectes et de glucose-fructose recommandĂ©es par le gouvernement, que chacun vive dans une petite maison, consomme peu d'Ă©nergie et ait peu ou pas d'enfants pour Ă©viter d'accabler la planĂšte d'une pression inflationniste gĂȘnante. D'un autre cĂŽtĂ©, il y aura une Ă©conomie en pleine croissance, innovante et apolitique qui attirera les personnes les plus ambitieuses, crĂ©atives et productives du monde pour qu'elles travaillent dur Ă  fournir des biens de valeur aux autres.

Puisque le processus de minage de la monnaie fiat sera de plus en plus centralisé et monopolisé par les gouvernements centraux, le pouvoir économique et politique suivra. Ceux qui seront bien placés par rapport à l'imprimante numérique seront probablement les seuls à pouvoir s'offrir les biens hautement désirables dont les prix augmentent le plus rapidement, tandis que la grande majorité verra son pouvoir d'achat, ses salaires et ses investissements ne pas suivre l'inflation. L'inflation centralisée créera un systÚme de castes monétaires similaire à celui qui existe dans les sociétés socialistes : une classe dominante disposant d'une abondance de biens désirables, et une majorité survivant grùce au marché noir.

Dans ce monde dystopique, le marché noir c'est Bitcoin. » (pp. 336-337)

Dans le contexte dĂ©crit (le marchĂ© noir), ses analyses trouvent toute leur pertinence. Bitcoin est notre canot de sauvetage face Ă  la centralisation Ă  l'extrĂȘme du pouvoir, nous permettant d'Ă©chapper au contrĂŽle panoptique et Ă  l'inflation certaine des MNBC.

Ainsi, tout comme L'Étalon-bitcoin, L'Étalon-fiat est un ouvrage qui vaut la peine d'ĂȘtre lu, malgrĂ© les quelques dĂ©fauts que je peux lui trouver, ne serait-ce que pour ĂȘtre confrontĂ© aux idĂ©es de son auteur qui rencontrent un franc succĂšs dans la communautĂ© de Bitcoin.


Si vous souhaitez vous procurer le livre, vous pouvez l'acheter (en BTC ou en fiat) sur le site de Saifedean Ammous ou précommander (en BTC) la traduction française sur le site de Konsensus.network (je suis partenaire donc vous pouvez obtenir une réduction de 10 % grùce au code promo lugaxker).

 

Étalon-fiat livre konsensus network

 


Sources

Saifedean Ammous, The Fiat Standard: The Debt Slavery Alternative to Human Civilization, 2021
Traduction française : L’Étalon-fiat : l'esclavage par la dette comme alternative à la civilisation humaine, 2022

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La prophétie auto-réalisatrice : comment le bitcoin a acquis une valeur

By: Ludovic Lars —

Comme nous l'avons vu au sein d'un précédent article, la création de Bitcoin a invalidé le théorÚme de régression de Ludwig von Mises, en prouvant qu'une monnaie pouvait émerger du marché sans posséder de valeur d'usage antérieure à son utilisation comme intermédiaire d'échange. Lors de son amorçage, le bitcoin n'avait en effet aucune utilité individuelle, n'était adossé à aucun autre bien, et ne bénéficiait de la promesse de personne ni d'une quelconque mémoire d'une monnaie passée. La valeur du bitcoin semble avoir surgi de nulle part, remettant en cause les conceptions erronées qu'on pouvait avoir de la monnaie.

Bitcoin ne constitue pas la premiĂšre tentative de crĂ©er un « argent liquide numĂ©rique » et fait suite Ă  de nombreuses expĂ©riences infructueuses, qui se sont notamment dĂ©roulĂ©es lors des annĂ©es 1990. Bitcoin a ainsi rĂ©ussi lĂ  oĂč de nombreux autres projets avaient Ă©chouĂ© : persister dans le temps en tant que systĂšme de monnaie entiĂšrement numĂ©rique. AprĂšs plus de 12 ans d'existence, il est toujours lĂ  et continuera probablement de fonctionner pendant des annĂ©es et des annĂ©es.

Dans cet article nous allons voir comment la prouesse de la premiÚre valorisation du bitcoin a été possible.

 

La valeur de la monnaie

Comme l'a montré l'école autrichienne d'économie, la valeur est subjective et dépend de ce fait du point de vue individuel. Cette conception s'oppose en particulier à la théorie de la valeur-travail qui postule que le travail donne sa valeur à un bien. Tel que l'écrivait Carl Menger dans ses Principes d'économie politique, « la valeur n'existe pas en dehors de la conscience des hommes ».

La monnaie ne fait pas exception à cette rÚgle : les gens valorisent un bien servant de monnaie selon l'évaluation subjective qu'ils font du bien, évaluation qui peut varier d'un individu à un autre. Néanmoins, il est possible de dégager quelques considérations qui s'appliquent spécifiquement à ce bien.

PremiĂšrement, il faut prĂ©ciser que la monnaie est un phĂ©nomĂšne intersubjectif : bien qu'elle puisse ĂȘtre acquise pour ses qualitĂ©s intrinsĂšques, elle est gĂ©nĂ©ralement valorisĂ©e sur la base sur sa capacitĂ© Ă  acheter d'autres biens, donc sur ce que va penser autrui. Les gens vont accepter une monnaie dans le commerce s'ils pensent qu'ils peuvent la dĂ©penser ailleurs. Cela fait qu'on peut mettre en Ă©vidence une valeur d'Ă©change objective, le pouvoir d'achat basĂ© sur les taux des Ă©changes du marchĂ©, qui sert d'Ă©talon pour l'individu pour valoriser subjectivement le bien. Puisque la monnaie lui sert Ă  se procurer d'autres biens, l'individu ne peut en effet l'Ă©valuer en tant que monnaie que par rapport aux prix pratiquĂ©s sur le marchĂ©.

DeuxiÚmement, comme on l'a déjà suggéré, il est possible de décomposer la valeur de la monnaie en deux parties mutuellement exclusives :

  • Sa valeur non monĂ©taire, qui fait qu'un individu va valoriser le bien pour l'utilitĂ© industrielle, esthĂ©tique, etc. qu'il peut en retirer. Cette valeur est spĂ©cifique au consommateur final.
  • Sa valeur monĂ©taire, qui dĂ©coule de l'avantage qu'un individu va retirer de l'utilisation du bien comme intermĂ©diaire d'Ă©change. Cette valeur dĂ©pend du nombre de personnes qui l'utilisent comme intermĂ©diaire d'Ă©change et Ă©volue de maniĂšre superlinĂ©aire.

Pour les monnaies-marchandises, on peut ainsi distinguer la demande intrinsÚque de la demande monétaire : l'or ne tire pas sa valeur uniquement de sa demande esthétique (bijoux) et industrielle (microprocesseurs), mais aussi de sa demande en tant qu'intermédiaire d'échange, demande venant notamment des banques centrales.

TroisiĂšmement, une monnaie peut ĂȘtre exclusivement valorisĂ©e pour ses fonctions monĂ©taires, comme le montre l'existence des monnaies fiat. L'euro, par exemple, tire sa valeur de son adoption comme intermĂ©diaire d'Ă©change, et n'a pas d'utilitĂ© intrinsĂšque en dehors de celle des matĂ©riaux constituant les piĂšces et les billets. La valeur non monĂ©taire d'une monnaie peut donc ĂȘtre nĂ©gligeable voire nulle.

Pour que ceci soit possible, il faut juste obtenir un effet de réseau suffisant pour que les gens aient confiance dans son utilisation comme monnaie. Dans le cas de l'euro, l'usage comme argent repose sur le décret étatique qui contraint les commerçants à l'accepter (cours légal) et qui oblige les citoyens à payer l'impÎt et à rÚgler leurs dettes avec. Dans le cas du bitcoin, cet usage est volontaire et ne repose sur aucune contrainte de ce type : rien n'oblige personne à l'utiliser.

Il s'agit donc d'une question de coordination. Dans le cas des monnaies-marchandises, le fait que le bien utilisé ait valeur d'usage initiale aide énormément à l'amorçage : puisque les gens dégagent déjà une utilité du bien, ils auront moins de mal à l'accepter comme moyen d'échange. Mais dans le cas du bitcoin, cela est plus compliqué : comment des individus ont-ils pu se coordonner pour faire émerger la valeur de cette monnaie numérique ?

 

Le regroupement autour d'un idéal

Comme on l'a dit, Bitcoin fait suite Ă  de nombreuses tentatives infructueuses de crĂ©er une monnaie entiĂšrement numĂ©rique, comme le Haxthorne Exchange, Magic Money ou encore eCash. Cette sĂ©rie d'Ă©checs a amenĂ© progressivement les membres de la communautĂ© cypherpunk Ă  renoncer Ă  ce rĂȘve. Tel que le disait Satoshi Nakamoto dans un courriel du 13 janvier 2009 adressĂ© Ă  Dustin Trammell :

Vous savez, je pense qu'il y avait beaucoup plus de gens qui étaient intéressés [par la monnaie électronique] dans les années 90, mais aprÚs plus d'une décennie d'échecs de systÚmes basés sur des tiers de confiance (Digicash, etc.), ils voient cela comme une cause perdue. J'espÚre qu'ils sauront distinguer que c'est la premiÚre fois, à ma connaissance, que nous essayons un systÚme qui n'est pas fondé sur la confiance.

Bitcoin a donc innovĂ© par rapport Ă  ces projets par son fonctionnement dĂ©centralisĂ© ne nĂ©cessitant pas d'autoritĂ© centrale, qui faisait qu'il ne pouvait pas ĂȘtre arrĂȘtĂ© par la fermeture d'un simple serveur. Et c'est sur cette base qu'il a pu acquĂ©rir la valeur qu'il a aujourd'hui.

Ross Ulbricht, le célÚbre opérateur de la place de marché Silk Road entre 2011 et 2013, expliquait dans un essai rédigé en 2019 :

C'est comme par magie que le bitcoin a pu en quelque sorte provenir de rien et, sans valeur prĂ©alable ni dĂ©cret autoritaire, devenir une monnaie. Mais Bitcoin n'a pas Ă©mergĂ© du vide. C'Ă©tait la solution d'un problĂšme sur lequel les cryptographes buttaient depuis de nombreuses annĂ©es : Comment crĂ©er une monnaie numĂ©rique sans autoritĂ© centrale qui ne puisse pas ĂȘtre contrefaite et qui soit digne de confiance.

Ce problĂšme a persistĂ© si longtemps que certains ont laissĂ© la solution Ă  d'autres et ont rĂȘvĂ© Ă  la place de ce que serait notre avenir si la monnaie numĂ©rique dĂ©centralisĂ©e devenait rĂ©alitĂ© d'une maniĂšre ou d'une autre. Ils rĂȘvaient d'un avenir oĂč le pouvoir Ă©conomique du monde est accessible Ă  tous, oĂč la valeur peut ĂȘtre transfĂ©rĂ©e n'importe oĂč en appuyant sur un bouton. Ils rĂȘvaient de prospĂ©ritĂ© et de libertĂ©, qui ne dĂ©pendraient uniquement que des mathĂ©matiques du chiffrement fort.

C'est donc sur le rĂȘve d'une monnaie numĂ©rique libre que s'est fondĂ©e la valorisation initiale du bitcoin. L'objectif Ă©tait, dĂšs le dĂ©but, de crĂ©er une monnaie, et le bitcoin a Ă©tĂ© valorisĂ© pour sa propension Ă  devenir un intermĂ©diaire d'Ă©change.

En novembre 2008, sur la liste de diffusion dĂ©diĂ©e Ă  la cryptographie oĂč Satoshi Nakamoto a originellement publiĂ© le livre blanc, les participants Ă©taient loin d'ĂȘtre Ă©tonnĂ©s par l'idĂ©e de Bitcoin. En effet, la liste regroupaient des gens comme James A. Donald, Hal Finney, Perry Metzger et Zooko Wilcox-O’Hearn, qui avaient assistĂ© aux expĂ©riences des cypherpunks et qui avaient constatĂ© qu'un systĂšme de monnaie numĂ©rique pouvait ĂȘtre effectivement amorcĂ© sans valeur intrinsĂšque. Leurs prĂ©occupations concernaient plutĂŽt la pĂ©rennitĂ© d'un tel systĂšme : Ă©tait-il fiable ? passait-il Ă  l'Ă©chelle ?

Seul Dustin Trammell, alors ingénieur en sécurité informatique du Texas, semblait s'inquiéter de cette question de la premiÚre valorisation. Dans un courriel du 14 janvier 2009 adressé à Satoshi, il disait :

Le vrai truc sera d'amener les gens à valoriser réellement les BitCoins afin qu'ils deviennent une monnaie. Actuellement, ce ne sont que des collections de bits...

Satoshi, bien conscient que cela pouvait poser problÚme conceptuels pour certaines personnes, lui a répondu le 15 janvier en évoquant les cas d'usage que Bitcoin permettrait s'il acquérait une valeur :

MĂȘme s'il ne dĂ©colle pas tout de suite, il sera dĂ©sormais disponible pour le prochain gars qui imaginera un projet nĂ©cessitant une sorte de jeton ou de monnaie Ă©lectronique. Cela pourrait commencer comme un systĂšme fermĂ© ou comme une niche restreinte comme des points de rĂ©compense, des jetons de don, de la monnaie pour un jeu ou des micropaiements pour des sites pour adultes. Une fois le systĂšme amorcĂ©, il y a un certain nombre d'applications si vous pouvez facilement payer quelques centimes Ă  un site web aussi facilement que vous dĂ©posez des piĂšces dans un distributeur automatique.

Ici, Satoshi ne parlait pas de l'usage (alors inexistant) de Bitcoin, mais des possibilités qu'il laissait entrevoir.

Ainsi, c'est le potentiel de Bitcoin qui a poussĂ© les gens Ă  valoriser son unitĂ© de compte en premier lieu et qui leur a permis de se coordonner. Les individus intĂ©ressĂ©s par Bitcoin se regroupaient autour d'un idĂ©al de monnaie numĂ©rique Ă©chappant au contrĂŽle des banques et des États, qui ne puisse pas ĂȘtre censurĂ©e ou contrĂŽlĂ©e, et c'est sur cela que le projet a pu connaĂźtre le succĂšs.

Tel que le disait un dénommé Tyler Gillies le 15 août 2009 dans la liste de diffusion officielle :

je viens de télécharger bitcoin, un logiciel épique. l'Úre de l'argent liquide numérique est arrivée

 

La rareté infalsifiable du bitcoin

Lors de son apparition, Bitcoin a ainsi ravivĂ© l'idĂ©e chĂšre aux cypherpunks d'une monnaie numĂ©rique fonctionnant de maniĂšre indĂ©pendante sur internet. Mais cela allait mĂȘme plus loin, et Bitcoin proposait quelque chose que personne n'avait vu jusqu'alors pour une unitĂ© de compte numĂ©rique : une raretĂ© que l'on ne puisse pas altĂ©rer. Bitcoin se passait en effet de tiers de confiance et pouvait par consĂ©quent maintenir une politique monĂ©taire fixe, sans qu'il soit possible pour une entreprise ou un État d'arrĂȘter le systĂšme.

Lors de la sortie de la premiÚre version du logiciel le 8 janvier 2009, Satoshi Nakamoto décrivait l'émission monétaire du bitcoin comme suit :

La circulation totale sera de 21 000 000 de piĂšces. Elle sera distribuĂ© aux nƓuds du rĂ©seau lorsqu'ils crĂ©eront des blocs, le montant Ă©tant divisĂ© par deux tous les 4 ans.

les 4 premiÚres années: 10 500 000 piÚces
les 4 années suivantes : 5 250 000 piÚces
les 4 années suivantes : 2 625 000 piÚces
les 4 années suivantes : 1 312 500 piÚces
etc...

Lorsque cela est épuisé, le systÚme peut prendre en charge des frais de transaction si nécessaire.

Le bitcoin devait donc tendre à devenir au fil du temps une monnaie à quantité fixe. Cette caractéristique unique a bouleversé l'imagination des gens : s'il y avait un nombre limité de bitcoins et que l'utilité monétaire du réseau augmentait, alors leur prix unitaire subirait une forte hausse.

Hal Finney a été le premier à évoquer cette idée, et a initié par là ce qui deviendrait par la suite un élément central (et vital) de Bitcoin, qui est la spéculation autour du prix. Dans un courriel du 11 janvier, il écrivait :

Il est intĂ©ressant de noter que le systĂšme peut ĂȘtre configurĂ© pour n'autoriser qu'un nombre maximum certain de piĂšces Ă  gĂ©nĂ©rer. Je suppose que l'idĂ©e est que le travail nĂ©cessaire pour gĂ©nĂ©rer une nouvelle piĂšce deviendra plus difficile avec le temps.

Un des problĂšmes immĂ©diats avec n’importe quelle nouvelle devise est de savoir comment la valoriser. MĂȘme en ignorant le problĂšme pratique liĂ© au fait que quasiment personne ne l’acceptera au dĂ©but, il est toujours difficile de trouver un argument raisonnable en faveur d’une valeur particuliĂšre non nulle pour les piĂšces.

Comme expĂ©rience de pensĂ©e amusante, imaginez que Bitcoin rĂ©ussisse et devienne le systĂšme de paiement dominant utilisĂ© dans le monde entier. Alors, la valeur totale de la devise devrait ĂȘtre Ă©gale Ă  la valeur totale de toutes les richesses du monde. Les estimations actuelles que j'ai trouvĂ©es de la richesse totale des mĂ©nages dans le monde varient de 100 Ă  300 milliards de dollars. Avec 20 millions de piĂšces, cela donne Ă  chaque piĂšce une valeur d'environ 10 millions.

Ainsi, la possibilitĂ© de gĂ©nĂ©rer des piĂšces aujourd'hui avec l'Ă©quivalent de quelques centimes de temps de calcul peut ĂȘtre un bon pari.

Le calcul était plus que constestable (la monnaie n'est pas censée représenter toute la richesse du monde), mais cette idée a joué un rÎle non négligeable dans l'adoption de bitcoin comme monnaie. Ainsi, dÚs le 15 janvier, la théorie de Finney est intervenue dans la correspondance entre Satoshi Nakamoto et Dustin Trammell, lorsque le créateur de Bitcoin a déclaré :

Hal a en quelque sorte fait allusion Ă  la possibilitĂ© qu'il puisse ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un investissement Ă  long terme. Je serais surpris que dans 10 ans nous n'utilisions pas la monnaie Ă©lectronique d'une maniĂšre ou d'une autre, maintenant que nous connaissons un moyen de faire qui ne sera pas inĂ©vitablement nivelĂ© par le bas lorsque le [tiers de confiance] se dĂ©gonflera.

Suite à cela, Dustin Trammell a répondu :

Oui, j'ai vu ce message et c'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai dĂ©marrĂ© un nƓud si rapidement. Mes systĂšmes ne font pas grand-chose d'autre lorsqu'ils sont inactifs, alors pourquoi ne pas crĂ©er des BitCoins ? Et s'ils valent quelque chose un jour ... ? Ce sera un bonus !

Cela ne s'est pas arrĂȘtĂ© lĂ . Le lendemain, Satoshi a publiĂ© une version arrangĂ©e de son courriel Ă  Dustin Trammell, approuvant ainsi publiquement cette façon de voir les choses :

Il pourrait ĂȘtre judicieux d’en avoir au cas oĂč cela prendrait. Si suffisamment de gens pensent la mĂȘme chose, cela devient une prophĂ©tie auto-rĂ©alisatrice.

Et, un mois plus tard, sur le forum de la P2P Foundation, il a réitéré cette conception dans un commentaire sous sa présentation de Bitcoin :

À mesure que le nombre d'utilisateurs augmente, la valeur par piĂšce augmente. Cela a le potentiel de devenir une boucle de rĂ©troaction positive ; Ă  mesure que les utilisateurs augmentent en nombre, la valeur augmente, ce qui pourrait attirer davantage d'utilisateurs dĂ©sireux de profiter de la valeur croissante.

Enfin, cet élément narratif est apparu sur l'une des premiÚres version de la page Sourceforge (bitcoin.sourceforge.net), dans une présentation écrite par Martti Malmi, un jeune développeur finlandais qui aidait Satoshi depuis mai :

La valeur du bitcoin est susceptible d'augmenter Ă  mesure que la croissance de l'Ă©conomie utilisant Bitcoin dĂ©passe le taux d'inflation [monĂ©taire] - considĂ©rez le bitcoin comme un investissement et commencez Ă  faire tourner un nƓud dĂšs aujourd'hui !

Le bitcoin était donc vendu dÚs ses débuts comme un moyen opportuniste de gagner de l'argent, ce qui a contribué à sa premiÚre valorisation mais aussi à son succÚs comme on le sait. Cela préfigurait les bulles spéculatives qui se produiraient des années plus tard, attireraient les foules mais aussi les individus authentiquement intéressés par Bitcoin.

 

L'émergence de la valeur du bitcoin

Tous ces Ă©lĂ©ments (le caractĂšre subjectif de la valeur, le rĂȘve d'une monnaie numĂ©rique indĂ©pendante, la raretĂ© infalsifiable) ont fait que le bitcoin a pu Ă©merger du marchĂ© en tant que monnaie, et en vertu de sa fonction de monnaie. Ses utilisateurs se sont coordonnĂ©s par le biais de courriels, de listes de diffusions, de forums et de messages directs, dans le but de construire la monnaie numĂ©rique qu'on connaĂźt aujourd'hui. Il n'Ă©taient pas trĂšs nombreux mais formaient un cercle restreint autour duquel pouvaient par la suite se greffer les nouveaux arrivants. L'important c'Ă©tait qu'ils contribuaient Ă  faire de Bitcoin une rĂ©alitĂ©.

Hal Finney a jouĂ© un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant dans l'Ă©mergence de Bitcoin. En effet, celui-ci occupait une place centrale dans l'histoire des monnaies numĂ©riques, ce qui faisait qu'il disposait de l'expĂ©rience nĂ©cessaire pour lancer le systĂšme. Comme on l'a vu, il avait participĂ© Ă  la plupart des expĂ©riences des monnaies numĂ©riques des annĂ©es 1990. Par la suite, il s'Ă©tait intĂ©ressĂ© aux idĂ©es de b-money et de bit gold dĂ©veloppĂ©es respectivement par Wei Dai et Nick Szabo. Et en 2004, il avait mĂȘme tentĂ© de crĂ©er son propre modĂšle d'unitĂ© monĂ©taire numĂ©rique : le systĂšme preuves de travail rĂ©utilisables (RPOW).

En 2008, il Ă©tait donc tout Ă  fait en mesure de reconnaĂźtre l'innovation qu'apportait Bitcoin lorsque Satoshi Nakamoto a publiĂ© le livre blanc sur la Cryptography Mailing List de metzdowd.com. Tou d'abord, Hal Finney, qui Ă©tait actif sur cette liste de diffusion, a Ă©tĂ© l'un des premiers Ă  rĂ©pondre Ă  Satoshi. Puis, il a Ă©tĂ© Ă  l'origine de la thĂ©orie spĂ©culative qui permettrait Ă  la valeur du bitcoin d'Ă©merger. Ensuite, il l'a aidĂ© Ă  amĂ©liorer le code de Bitcoin avant et aprĂšs son lancement. Et enfin, il a Ă©tĂ© l'un des premiers Ă  faire fonctionner un nƓud, a minĂ© le bloc 78 le 11 janvier 2009 et a reçu 10 bitcoins de la part de Satoshi Nakamoto au sein de la premiĂšre transaction effective du rĂ©seau le 12 janvier.

Malgré son omniprésence, Hal Finney n'a heureusement pas été le seul à participer à cet amorçage. On peut par exemple noter l'engagement de Dustin Trammell, qui a également miné des blocs trÚs tÎt, et qui a, lui aussi, reçu une transaction de la part de Satoshi Nakamoto le 14 janvier.

Pendant 9 mois, le bitcoin n'a Ă©tĂ© Ă©changĂ© contre rien, et n'avait par consĂ©quent aucun prix. Cependant, en octobre 2009, un utilisateur dĂ©sireux de monter un service d'Ă©change, se faisant appeler NewLibertyStandard, a eu l'idĂ©e d'estimer la valeur des bitcoins selon le coĂ»t Ă©nergĂ©tique nĂ©cessaire pour en obtenir. À l'Ă©poque la difficultĂ© Ă©tait de 1, ce qui imposait Ă  tous les nƓuds du rĂ©seau de rĂ©aliser environ 4,3 millions de calculs pour miner un bloc, ce qui n'Ă©tait pas rien pour un processeur. Ainsi, sur son site personnel, il publiait ses taux dĂ©pendant du coĂ»t de l'Ă©lectricitĂ© Ă  son emplacement ainsi que de la frĂ©quence de sa production personnelle. Il proposait d'acheter et de vendre du bitcoin Ă  ces taux via PayPal, moyennant des frais d'Ă©change.

 

Bitcoin NewLibertyStandard exchange rates 2009

 

C'est Martti Malmi qui, le 12 octobre 2009, a scellĂ© le premier Ă©change rĂ©alisĂ© avec le bitcoin en vendant 5050 bitcoins Ă  NewLibertyStandard pour 5,02 $ virĂ©s sur son compte PayPal. Cela Ă©tablissait le premier prix Ă  environ 0,1 centime de dollar. Les Ă©changes se sont par la suite intensifiĂ©s avec la crĂ©ation du service d'Ă©change Bitcoin Market en mars 2010 et surtout de Mt. Gox en juillet de la mĂȘme annĂ©e.

Le premier échange de bitcoins contre une marchandise physique a eu lieu en mai 2010. Le 18 mai, Laszlo Hanecz, un développeur américain d'origine hongroise de 28 ans, a publié un message sur le forum annonçant qu'il souhaitait se procurer de la pizza avec du bitcoin :

Je paierai 10 000 bitcoins pour deux ou trois pizzas... genre peut-ĂȘtre 2 grandes pour qu'il m'en reste le lendemain. J'aime avoir des restes de pizza Ă  grignoter pour plus tard. Vous pouvez faire la pizza vous-mĂȘme et l'amener jusqu'Ă  chez moi ou la commander pour moi dans un service de livraison, mais mon objectif c'est de me faire livrer de la nourriture en l'Ă©change de bitcoins que je n'ai pas Ă  commander ou Ă  prĂ©parer moi-mĂȘme.

AprÚs quelques jours sans réponse, il a réitéré sa demande et, le 22 mai, Jeremy Sturdivant (jercos sur IRC) a accepté son offre et lui a fait livrer 2 pizzas à son domicile contre 10 000 bitcoins (représentant environ 41 $ au moment de l'échange).

 

Pizzas bitcoin 2010 Laszlo Hanecz Jeremy Sturdivant

 

Le soir mĂȘme, Martti Malmi a rĂ©agi Ă  cet Ă©change fructueux par un commentaire enthousiaste :

FĂ©licitations Laszlo, une grande Ă©tape atteinte 😁

C'était en effet une étape cruciale dans l'amorçage et cet échange commercial montrait qu'il était possible de se procurer des biens dans le monde réel grùce à cette unité numérique.

Ainsi, la valeur du bitcoin provient d'une prophétie auto-réalisatrice : des individus ont décidé que le bitcoin serait une monnaie et en ont fait une monnaie par leurs pensées, par leurs paroles et par leurs actes. Sans ces individus, le bitcoin n'aurait jamais pu acquérir une valeur pérenne.

Le 27 août 2010, Satoshi Nakamoto décrivait ce qui était déjà en train de se produire avec le bitcoin :

Peut-ĂȘtre qu'il pourrait obtenir une valeur initiale circulaire [...], par le biais de personnes prĂ©voyant son utilitĂ© potentielle pour l'Ă©change. (J'en voudrais certainement) Peut-ĂȘtre que les collectionneurs, ou n'importe quelle raison arbitraire, pourraient le lancer.

La suite est connue. Bitcoin a rĂ©ellement dĂ©collĂ© en 2011, avec la mise en ligne de la plateforme Silk Road en janvier (qui montrait au monde pourquoi Bitcoin Ă©tait unique) et la paritĂ© avec le dollar atteinte par le prix en fĂ©vrier (qui tĂ©moignait d'un attrait spĂ©culatif). À ce moment-lĂ , il Ă©tait impossible de revenir en arriĂšre. La machine Ă©tait lancĂ©e.

 


Sources

Nathaniel Popper, Digital Gold: Bitcoin and the Inside Story of the Misfits and Millionaires Trying to Reinvent Money, 2016.
William J. Luther, Getting Off the Ground: The Case of Bitcoin, 8 août 2017.
Ross Ulbricht, Bitcoin Equals Freedom, 25 septembre 2019.

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Avant Bitcoin : l’amorçage des premiers systĂšmes d’argent liquide numĂ©rique

By: Ludovic Lars —

Le concept de Bitcoin a fait son apparition dans le monde le 31 octobre 2008. Dans un court document technique de 9 pages, le livre blanc, le mystérieux Satoshi Nakamoto décrivait les principes de base de ce qui deviendrait par la suite un phénomÚne économique d'envergure mondiale. Le titre de ce livre blanc ? « Bitcoin : un systÚme d'argent liquide électronique pair-à-pair ». Ce projet s'inscrivait donc dans une lignée bien définie : celle des tentatives de créer une monnaie numérique fonctionnant de maniÚre indépendante sur internet.

L'idĂ©e de monnaie numĂ©rique n'est pas une idĂ©e particuliĂšrement nouvelle. Celle-ci remonte en effet au dĂ©veloppement des moyens de communication modernes et est Ă©voquĂ©e dans de nombreuses Ɠuvres de science-fiction, notamment sous la forme de « crĂ©dits ». Avec l'Ă©mergence d'internet dans les annĂ©es 1980, cette idĂ©e devenait rĂ©alisable. De mĂȘme qu'il existait un courrier Ă©lectronique (e-mail), il pouvait y avoir une monnaie Ă©lectronique (e-money). NĂ©anmoins, une interrogation subsistait : la question de savoir s'il Ă©tait possible de transposer les propriĂ©tĂ©s de l'argent liquide au cyberespace. Pouvait-on construire une monnaie entiĂšrement numĂ©rique qui pouvait se transmettre facilement, de personne Ă  personne et de maniĂšre anonyme ? Ou devait-on se rĂ©signer Ă  simplement Ă©tendre le fonctionnement du systĂšme bancaire Ă  internet ?

Le concept d'argent liquide numérique a été formalisé pour la premiÚre fois en 1982 par le cryptographe américain David Chaum dans son papier académique intitulé « Blind signatures for untraceable payments ». Dans ce papier il décrivait un procédé de signatures aveugles qui permettait théoriquement d'envoyer des paiements de maniÚre anonyme. David Chaum a par la suite étoffé cette idée et a travaillé à l'implémenter par le biais de sa société DigiCash, créée en 1989 pour l'occasion.

L'idée a ensuite été reprise par le mouvement cypherpunk, formé en 1992, dont le but était d'établir une forme d'anarchie dans le cyberespace grùce à la cryptographie et à la technologie. Pour réaliser leur objectif, un argent liquide numérique constituait un élément central, car c'était lui qui pouvait permettre le développement de marchés indépendants en ligne. Eric Hughes, l'un des fondateurs du mouvement, écrivait par exemple dans son Manifeste d'un cypherpunk en mars 1993 :

Nous, les cypherpunks, nous consacrons à construire des systÚmes anonymes. Nous défendons notre confidentialité avec la cryptographie, avec les systÚmes anonymes de transfert de courriels, avec les signatures numériques, et avec la monnaie électronique.

Cependant, pour qu'une telle monnaie soit vraiment indĂ©pendante, il fallait qu'elle possĂšde une valeur sans ĂȘtre adossĂ©e Ă  un autre bien. En effet, adosser sa monnaie Ă  des rĂ©serves prĂ©sentes Ă  un endroit donnĂ© revenait Ă  jouer le rĂŽle d'une banque, ce qui Ă©tait trĂšs peu compatible avec l'idĂ©al des cypherpunks. C'est dans ce contexte qu'ont eu lieu les premiĂšres tentatives d'amorçage de systĂšmes d'argent liquide numĂ©rique.

 

Le Hawthorne Exchange : un systÚme de réputation basé sur le Thorne

La premiÚre expérience que l'on peut citer n'est pas un systÚme de monnaie numérique à proprement parler puisque son rÎle initial n'était pas l'échange commercial. Il s'agit du Hawthorne Exchange, un systÚme de jetons de réputation utilisé pour la liste de diffusion extropienne.

Les extropiens Ă©taient des futuristes transhumanistes optimistes qui envisageaient l'Ă©volution technologique comme un moyen de libĂ©ration de l'individu. Ils avaient avait donc des centres intĂ©rĂȘts en commun avec les cypherpunks (le mouvement extropien avait Ă©tĂ© fondĂ© 4 ans aurapavant), et beaucoup de personnes faisaient partie des deux mouvements comme Timothy C. May, Nick Szabo ou encore Hal Finney. La liste de diffusion extropienne Ă©tait une liste de distribution de courrier Ă©lectronique privĂ©e, par laquelle les extropiens communiquaient sur internet et pouvaient discuter de nombreux sujets.

Logo extropianisme extropie

Le Hawthorne Exchange (couramment abrĂ©gĂ© en HEx) a Ă©tĂ© lancĂ© le 24 mars 1993 par un individu du nom de Brian Holt Hawthorne comme un marchĂ© de rĂ©putation pour les membres de la liste de diffusion. Le systĂšme se basait sur un serveur qui gĂ©rait les courriels de maniĂšre automatique. Chaque membre de la liste de diffusion pouvait s'incrire pour acquĂ©rir des parts liĂ©es Ă  son identitĂ©, ainsi que des parts de la plateforme possĂ©dant le sigle boursier HEX. Chaque part pouvait ensuite ĂȘtre Ă©changĂ©e sur le marchĂ© selon l'offre et la demande, ce qui permettait thĂ©oriquement d'Ă©valuer la rĂ©putation des membres de la liste. Le principe de base Ă©tait que si un membre considĂ©rait que quelqu'un avait contribuĂ© positivement Ă  la liste de diffusion, il achetait des parts de cette personne, et que dans le cas inverse il revendait ces parts.

L'unité native pour effectuer ces échanges était le Thorne, et avait pour symbole ð ou p. La quantité monétaire émise au tout début était d'un million de Thornes et était détenue par le serveur. La distribution initiale se faisait lors de l'inscription : au moment de leur entrée dans le systÚme, les participants recevait, en plus de leurs parts représentant leur réputation, 100 HEX chacun (les parts du systÚme d'échange) qu'ils pouvaient vendre au serveur pour un prix de 100 Thornes piÚce, et donc obtenir au moins 10 000 Thornes chacun.

Le systĂšme Ă©tait trĂšs expĂ©rimental et beaucoup de membres de la liste de diffusion Ă©taient sceptiques (Ă  raison) sur sa pĂ©rennitĂ©. NĂ©anmoins, certains se sont tout de mĂȘme inscrits comme Hal Finney (il Ă©tait l'un des premiers Ă  s'inscrire et possĂ©dait la part HFINN), Perry E. Metzger (P) ou Nick Szabo (N) qui disait essayer pour « le plaisir du jeu » malgrĂ© ses rĂ©ticences.

AprÚs une période de développement plus longue que prévue, les échanges ont pu débuter le 28 juin 1993. Les opérations étaient rares mais elles avaient lieu. Voici à quoi ressemblaient le cours des différentes parts dans le rapport du 22 juillet :

Cours parts Hawthorne Exchange 1993

Plusieurs problĂšmes ont Ă©tĂ© Ă©voquĂ©s dĂšs le dĂ©but. Le premier Ă©tait le manque de liquiditĂ© du marchĂ©. Un groupe restreint de personnes possĂ©dait la majeure partie des Thornes et ne les faisaient pas bouger, ce qui n'aidait pas les autres Ă  s'en procurer. Des propositions ont Ă©tĂ© faites pour amĂ©liorer les choses. Ainsi, le 6 juillet, un membre de la liste nommĂ© Derek Zahn proposait d'augmenter drastiquement la quantitĂ© de Thrones en circulation. Suite Ă  cette proposition, Perry Metzger rĂ©torquait que les gens oubliaient que « la taille de la masse monĂ©taire [n'avait] pas d'importance » et que « les valeurs [pouvaient] augmenter indĂ©finiment mĂȘme avec une masse monĂ©taire fixe ». NĂ©anmoins, il fallait pour cela que l'unitĂ© soit rendu divisible, chose qu'a faite Brian Hawthorne le 16 juillet en ajoutant deux chiffres aprĂšs la virgule dans la reprĂ©sentation des Thornes.

Le deuxiÚme problÚme était la valorisation du Thorne et des jetons de réputation. Certaines personnes montraient en effet un certain scepticisme à propos de la mise en route du systÚme, à l'instar de Hal Finney qui déclarait le 27 juillet :

De nombreuses personnes ont observĂ© que les parts Hex ont peu ou pas de valeur intrinsĂšque. Cela remet en question toute la prĂ©misse de la place de marchĂ©, Ă  savoir que les valeurs des parts sont censĂ©es reprĂ©senter d'une maniĂšre ou d'une autre la rĂ©putation des gens. Mais il n'y a aucune raison pour que la valeur des parts corresponde de quelque maniĂšre que ce soit Ă  la rĂ©putation des gens, si ce n'est le fait qu'on se dit qu'il devrait en ĂȘtre ainsi. Il s'agit d'une tentative de crĂ©er une prophĂ©tie auto-rĂ©alisatrice, oĂč si tout le monde croit X, alors tout le monde agit comme si X Ă©tait vrai, et cela rend X vrai. [...] Il est important de comprendre que les Thornes ne sont pas comme les dollars. À moins que les parts HeX ne puissent recevoir une base autre que le caprice de leurs propriĂ©taires, le marchĂ© s'effondrera sĂ»rement, car il n'y a rien pour le soutenir.

Plusieurs personnes ont réagi à cette conception. Ainsi, Dave Krieger a répondu à Hal Finney que les dollars fonctionnaient déjà comme cela. Perry Metzger, lui, a été plus loin en invoquant la conception subjective de la valeur :

L'une des grandes avancĂ©es de la thĂ©orie Ă©conomique autrichienne est la notion que toute valeur est complĂštement subjective - c'est tout simplement ce que les gens sont prĂȘts Ă  payer pour la chose valorisĂ©e. [...] Toute monnaie est psychologique.

HEx n'a jamais rĂ©ellement fonctionnĂ© en tant que systĂšme de rĂ©putation car il n'y avait pas de sens Ă  Ă©valuer la rĂ©putation comme cela, et l'activitĂ© Ă©tait de toute maniĂšre trop timide. NĂ©anmoins, le Thorne lui a commencĂ© Ă  ĂȘtre utilisĂ© comme monnaie d'Ă©change. Par consĂ©quent, bien que Brian Hawthorne lui-mĂȘme avait dĂ©clarĂ© que HEx n'Ă©tait pas « un systĂšme d'argent liquide numĂ©rique » et n'avait « aucune prĂ©tention Ă  l'ĂȘtre », les personnes prĂ©sentes sur la liste se sont mises naturellement Ă  effectuer des Ă©changes contre du Thorne.

Le premier achat d'un service a eu lieu le 31 août 1993 lorsque Dave Krieger a proposé à John McPherson de lui donner 1000 Thornes s'il recopiait et publiait une présentation de Vernor Vinge réalisée par The San Diego Union-Tribune. John McPherson a accepté dans la soirée, heure de Californie, concluant ainsi l'échange.

Nick Szabo vendait quelques services contre du Thorne, et avait été jusqu'à mettre au point son propre catalogue de textes en tous genres, appelé « Nick's Catalog ».

Catalogue de Nick Szabo Thorne Hawthorne Exchange 1993

Quelques paris étaient réalisés sur la liste de diffusion. De son cÎté, Tim May mettait à disposition des dossiers d'informations contre des Thornes, dans le cadre de son projet de BlackNet.

Au cours du temps, le Thorne a aussi acquis un prix en dollars. Brian Hawthorne vendait du Thorne à un prix de 0,01 $ piÚce. Cependant, la demande pour le Thorne était moins forte que cela et la plupart des gens acceptaient d'acheter du Thorne un prix de 0,001 $. Tim May en particulier cherchait à se procurer plus de Thornes : il a par exemple acheté 10 000 Thornes à Edgar W. Swank pour 10 $ en liquide. Le but de Tim May était d'« accumuler plus de Thornes » dans l'espoir que le systÚme persiste et que Brian Hawthorne n'ait pas « l'intention de dévaloriser le Thorne en imprimant plus », chose que ce dernier confirmera :

Je vais répéter ce que j'ai déclaré publiquement auparavant. Il y a exactement un million de Thornes en circulation. Je n'en imprimerai pas plus.

Cet amorçage du Thorne a étonné certains membres de la liste, et ce d'autant plus que cette utilisation n'était pas la vocation initiale du systÚme. Ainsi, David Murray expliquait le 28 septembre :

Quand HEX a débuté, je ne pensais pas que le thorn[e] pouvait spontanément acquérir de la valeur. Je n'en suis plus si sûr maintenant. Les thorn[e]s offrent un avantage distinct par rapport aux dollars ici sur la toile : ils sont électroniques et échangeables électroniquement. Cette marge d'efficacité peut suffire à leur permettre d'acquérir de la valeur, avec un peu d'aide (spontanée).

Cela a Ă©galement inquiĂ©tĂ© Brian Hawthorne, qui voyait son systĂšme ĂȘtre utilisĂ© comme monnaie, et qui ne voulait pas subir les poursuites Ă©tatiques que subissait Ă  l'Ă©poque le crĂ©ateur de PGP, Philip Zimmermann :

Avertissement officiel, de sorte Ă  ce que je ne me retrouve pas dans la mĂȘme situation que Phil Zimmermann : Le Hawthorne Exchange est un marchĂ© de rĂ©putation, pas un marchĂ© d'actions, de matiĂšres premiĂšres, de devises ou d'obligations. Le Thorne est un jeton avec lequel Ă©changer des rĂ©putations. Le Hawthorne Exchange dĂ©cline toute responsabilitĂ© quant Ă  l'utilisation de Thornes comme monnaie rĂ©elle par ses clients.

Toutefois, cette expérience est lentement tombée dans l'oubli et l'activité a commencé à décliner vers la fin de l'année 1993. Le 21 janvier 1994, Brian Hawthorne a mis le Hawthorne Exchange en vente, n'ayant plus le temps de s'en occuper. Il avait en effet lancé la chose de maniÚre plus ou moins ironique et ne s'attendait pas à ce que les gens la prennent autant au sérieux. La plateforme a été rachetée par Bill Garland, qui a déclaré par la suite que « HEx [avait été mis] en sommeil et qu'il le resterait encore un peu » (HEx is now dormant and will be for a little while yet). Le Hawthorne Exchange n'a jamais réapparu et par conséquent le Thorne a fini par perdre sa valeur.

 

Magic Money et les Tacky Tokens

À l'instar de la liste extropienne, la mailing list cypherpunk a Ă©galement connu son expĂ©rience d'argent liquide numĂ©rique. Il s'agissait du protocole Magic Money qui permettait Ă  chacun de crĂ©er sa propre devise numĂ©rique. Celui-ci a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© sur la liste de diffusion cypherpunk le 4 fĂ©vrier 1994, par un anonyme qui utilisait PGP pour s'identifier. Le crĂ©ateur de Magic Money, Pr0duct Cypher, dĂ©crivait son systĂšme comme suit :

Magic Money est un systĂšme d'argent liquide numĂ©rique conçu pour ĂȘtre utilisĂ© par courrier Ă©lectronique. Le systĂšme est en ligne et intraçable. « En ligne » signifie que chaque transaction implique un Ă©change avec un serveur, pour Ă©viter les doubles dĂ©penses. « Intraçable » signifie qu'il est impossible pour quiconque de retracer les transactions, de faire correspondre un retrait avec un dĂ©pĂŽt, ou de faire correspondre deux piĂšces de quelque maniĂšre que ce soit.

Tout comme le Hawthorne Exchange, Magic Money nĂ©cessitait par un serveur qui analysait des courriels pour faire fonctionner la chose. Magic Money Ă©tait un protocole et par consĂ©quent nĂ©cessitait que la personne qui dĂ©sirait crĂ©er une nouvelle devise numĂ©rique fasse fonctionner son propre serveur. Pour ĂȘtre intraçable, le systĂšme se fondait sur les signatures aveugles de David Chaum, une technologie brevetĂ©e, ce qui faisait que Magic Money Ă©tait avant tout un prototype expĂ©rimental.

À la fin de sa prĂ©sentation initiale, Pr0duct Cypher ajoutait la remarque suivante Ă  propos de la valorisation des jetons créés avec son systĂšme :

Maintenant, si vous ĂȘtes toujours rĂ©veillĂ©, vient la partie amusante : comment introduire une valeur rĂ©elle dans votre systĂšme digicash ? Comment, d'ailleurs, faites-vous mĂȘme en sorte que les gens jouent avec ?

Qu'est-ce qui rend l'or précieux ? Il a quelques propriétés utiles : c'est un bon conducteur, il résiste à la corrosion et aux produits chimiques, etc. Mais celles-ci ne sont devenus importantes que récemment. Pourquoi l'or a-t-il été précieux pendant des milliers d'années ? C'est joli, c'est brillant et surtout, c'est rare.

Digicash est joli et brillant. Les gens en parlent depuis des années, mais peu l'ont utilisé. Vous pouvez rendre votre cash plus intéressant en donnant à votre serveur un nom provocateur. Le faire passer par un service de repostage pourrait lui donner une touche « underground » qui attirerait les gens.

Votre digicash devrait ĂȘtre rare. Ne le donnez pas en grande quantitĂ©. Demandez Ă  certaines personnes de jouer avec votre serveur, en vous faisant passer des piĂšces. Organisez un concours - la premiĂšre personne qui casse ce code, rĂ©pond Ă  cette question, etc. gagne de l'argent numĂ©rique. Une fois que les gens commenceront Ă  s'y intĂ©resser, votre monnaie numĂ©rique sera demandĂ©e. Assurez-vous que la demande dĂ©passe toujours l'offre.

 

Magic internet Money Bitcoin brouillon
Bitcoin n'est-il pas le digne héritier de Magic Money ?

 

Suite à cette présentation, les réactions ont été enthousiastes. Hal Finney a répondu dans la foulée : « Wow ! Génial ! ». Francis Barrett, lui, affirmait que c'était « la chose la plus géniale [qu'il avait] lue depuis longtemps ».

Le premier serveur a été mis en place par Mike Duvos le 25 février 1994. Ses piÚces étaient appelés les « Tacky Tokens », ou « jetons poisseux », et elles étaient émises en dénominations de 1, 2, 5, 10, 20, 50, et 100 unités. En guise d'incitation à essayer le systÚme, il distribuait 100 Tacky Tokens aux 10 premiÚres personnes qui envoyaient un courriel au serveur.

Quelques tentatives d'utiliser les Tacky Tokens comme monnaie d'échange sont apparues comme la proposition de vente d'un GIF de qualité contre 5 Tacky Tokens, mais cependant cela n'a pas pris comme les cypherpunks l'imaginaient. Cet échec a fait réfléchir certains d'entre eux sur le problÚme de l'amorçage.

Dans son essai Why Digital Cash is Not Being Used, Tim May relevait diffĂ©rentes raisons pour lesquelles Magic Money / Tacky Tokens ne gagnait pas en traction, dont les trois principales Ă©taient qu'il n'y avait quasiment rien Ă  acheter, que l'utilisation Ă©tait difficile techniquement et que le systĂšme n'offrait aucun intĂ©rĂȘt particulier. May recommandait donc une liste de marchĂ©s qui pourraient ĂȘtre avantageux pour les systĂšme d'argent liquide numĂ©rique comme les cartes de tĂ©lĂ©phone, les routes Ă  pĂ©age, les marchĂ©s illĂ©gaux, les marchĂ©s de paris et les services numĂ©riques de repostage.

Pr0duct Cypher, dans un texte intitulé Giving Value to Digital Cash, écrivait :

Quelqu'un m'a rĂ©cemment rappelĂ© mes mots de l'intro de Magic Money, dans laquelle j'ai prĂ©dit que l'argent liquide numĂ©rique pouvait prendre de la valeur par lui-mĂȘme. Je savais quand j'ai Ă©crit le programme que donner la valeur au systĂšme serait la partie la plus difficile. [...] La plupart des grandes Ă©conomies utilisent aujourd'hui une monnaie fiduciaire, il est donc clair que la monnaie fiduciaire fonctionnera. Mais vous ne pouvez pas crĂ©er une nouvelle Ă©conomie avec de la monnaie fiduciaire. La monnaie doit commencer par avoir une valeur et une convertibilitĂ© dans le monde rĂ©el. AprĂšs avoir Ă©tĂ© en circulation pendant un certain temps, elle peut ĂȘtre « dĂ©couplĂ©e » des Ă©talons extĂ©rieurs.

Il y a trois problĂšmes qui interviennent.

1> Faire en sorte que les gens s'y mettent, de l'ignorance totale à la présence d'un client Magic Money opérationnel sur leurs systÚmes.

2> Distribuer vos piÚces numériques.

3> Échanger vos piĂšces numĂ©riques contre quelque chose ayant de la valeur.

On note qu'il revenait alors sur sa position initiale, pour rejoindre la conclusion du théorÚme de régression de Mises : la valeur de la monnaie devait remonter à une valeur d'usage non monétaire, si besoin par le biais d'adossements successifs.

À la suite de ces discussions, d'autres implĂ©mentations de Magic Money ont vu le jour : les GhostMarks ou « marks fantĂŽmes » ; les DigiFrancs ou « francs numĂ©riques », prĂ©tendument adossĂ©s Ă  10 caisses de Cola-Cola Light conservĂ©s dans un coffre ; ou encore les NexusBucks ou « dollars de liaison », créés par un dĂ©nommĂ© Sameer qui souhaitait rĂ©munĂ©rer du travail de dĂ©veloppement informatique grĂące Ă  ces jetons.

Cependant, toutes ces unitĂ©s numĂ©riques Ă  l'utilitĂ© trĂšs limitĂ©e ont disparu progressivement. À la mi-aoĂ»t 1994, Mike Duvos, l'opĂ©rateur du serveur gĂ©rant les Tacky Tokens, dĂ©clarait :

Je n'ai pas vu de Tacky Token depuis des mois, bien qu'il y avait pas mal d'activité lorsque j'ai rendu mon serveur disponible au début.

La cause de cette désertion était l'apparition d'un autre systÚme d'argent liquide numérique : eCash et ses cyberbucks.

 

eCash : l'expérience des cyberbucks

Comme on l'a dit en introduction, David Chaum est l'un des fondateurs de l'argent liquide numérique. C'est donc tout naturellement qu'il a essayé de mettre en application son idée, par l'intermédiaire de eCash. AprÚs avoir fondé sa société (DigiCash) en 1989, et avoir travaillé sur le sujet pendant plusieurs années, il a fini par mettre au point un prototype et à le présenter au monde le 27 mai 1994 lors de la premiÚre conférence internationale sur le World Wide Web au CERN à GenÚve.

eCash a par la suite mis en route, sous la forme d'un essai réalisé avec la participation de volontaires. Cet essai a été annoncé en juillet et a débuté le 19 octobre. Les unités émises pour l'occasion étaient appelés les cyberbucks, ou « dollars d'internet », et avaient pour symbole cb$, c$ ou e$ selon les individus. Puisqu'il s'agissait d'un test, les cyberbucks ne bénéficiaient d'aucun adossement au dollar et possédait donc un prix flottant.

L'avantage que possédait eCash est que le systÚme était développé par une entreprise reconnue, qui savait communiquer et qui savait comment démarrer un nouveau projet. La distribution initiale a ainsi été mise à profit pour encourager l'utilisation du systÚme : 100 cyberbucks étaient en effet distribués à chaque nouvel utilisateur. Cela fait que l'expérience des cyberbucks s'est retrouvé avec des centaines d'utilisateurs et des dizaines de commerçants dÚs ses débuts.

Commerçants essai eCash cyberbucks

En janvier 1995, l'essai jusqu'alors rĂ©servĂ© aux États-Unis s'Ă©tendait au monde entier.

Le premier échange en cyberbucks aurait eu lieu dÚs octobre : ils s'agissait de l'achat d'une carte postale par Marcel van der Peijl, un employé de DigiCash, auprÚs de la société Global-X-Change.

eCash connaissait Ă©galement un certain succĂšs dans la communautĂ© cypherpunk, et Ă©tait souvent Ă©voquĂ© sur la liste de diffusion. Certains cypherpunks ont mĂȘme fini par travailler pour DigiCash, comme Nick Szabo.

Le cyberbuck a lui aussi acquis un prix. Il existait une liste de diffusion spĂ©cialisĂ©e qui servait Ă  rĂ©aliser des Ă©changes : appelĂ©e ECM (pour Electronic Cash Market), celle-ci avait Ă©tĂ© dĂ©marrĂ©e le 24 juin 1995 par Rich Lethin. Il y avait Ă©galement d'autres endroits oĂč Ă©changer des dollars contre des cyberbucks et inversement, comme l'Eshop de FireCloud Solutions (voir l'image ci-dessous). En 1995, le prix du cyberbuck Ă©tait de quelques centimes de dollar.

Place de marché eCash EShop FireCloud Solutions 1995

Bien que rare, l'utilisation des cyberbucks Ă©tait bien rĂ©elle. Hal Finney offrait un prix en cyberbucks pour son concours de programmation (problĂšme rĂ©solu par Damien Doligez). Adam Back proposait Ă  la vente des t-shirts sur lesquels Ă©tait imprimĂ© du code d'un algorithme de chiffrement (algorithmes alors considĂ©rĂ©s comme des munitions par l'État fĂ©dĂ©ral des États-Unis), dont un exemplaire a Ă©tĂ© achetĂ© par Mark Grant le 17 aoĂ»t 1995. Bryce Wilcox (devenu aujourd'hui Zooko Wilcox-O'Hearn) proposait de vendre son logiciel facilitant l'utilisation de PGP pour 10 cyberbucks.

Jim Crawley résumait l'état des lieux le 11 juillet 1995, dans une courte chronique pour la revue en ligne The Computists' Weekly :

Pouvez-vous crĂ©er de la valeur rĂ©elle sur la toile simplement en Ă©mettant une monnaie Ă©trange ? Apparemment oui. Digicash a distribuĂ© 1 M d'ecash, 100 e$ par utilisateur. Quelques marchands ont acceptĂ© les cyberbucks pour des partagiciels ou des produits d'information, et Adam Back en Grande-Bretagne vous vendra un T-shirt cryptographique "export-interdit" pour 250 e$ (ou 8 ÂŁ, qui met en place un taux de change diffĂ©rent). Le premier Ă©change connu vers la devise amĂ©ricaine a eu lieu lorsque Lucky Green a acceptĂ© le mois dernier de vendre ses 100 e$ pour 5 $. Cela Ă©tablit un prix de vente de 50 000 $ pour l'Ă©mission de Digicash, bien qu'il soit possible que l'Ă©dition limitĂ©e ait une valeur beaucoup plus Ă©levĂ©e en tant qu'article de collection. Selon l'analyste du commerce en ligne, Robert Hettinga, « le prix dont nous parlons ici est la valeur marginale du concept d'e$ lui-mĂȘme : anonymat, fluiditĂ© de transfert, commoditĂ©, ce que vous voulez. »

Cependant, tout n'était pas parfait pour les utilisateurs de cyberbucks et certains se posaient des question sur la pérennité du systÚme, à l'instar de Nathan Loofbourrow qui évoquait dans un courriel du 23 août la dépendance du systÚme vis-à-vis de DigiCash :

Je n'ai pas encore vu de date, mais Digicash déclare à plusieurs reprises dans ses communiqués de presse que les Cyberbucks ne sont qu'une monnaie d'essai et qu'à un moment donné dans le futur, l'essai prendra fin. Est-ce que cela signera le fin du marché pour les c$ à ce moment-là ? Sans Digicash pour authentifier la monnaie, il semblerait impossible d'échanger les piÚces de c$. [...] Afin de préserver la valeur de la nouvelle monnaie électronique, [...] nous avons besoin de l'assurance que la masse monétaire ne connaßtra pas une croissance déraisonnable. L'essai de ecash bénéficie de la promesse de Digicash d'un plafond de 1 million de c$ ; cette confiance a-t-elle un poids suffisant pour que le Cyberbuck ou son successeur garde une quelconque valeur pour l'utilisateur ?

Malheureusement, sa prĂ©diction est rapidement devenue rĂ©alitĂ©. En octobre 1995, la Mark Twain Bank lançait sa propre version de eCash en partenariat avec DigiCash, et, contrairement Ă  l'essai prĂ©cĂ©dant, l'unitĂ© Ă©changĂ©e Ă©tait adossĂ©e au dollar Ă©tasunien. Bien que l'expĂ©rience des cyberbucks ne se soit pas arrĂȘtĂ©e lĂ , leur valeur s'est effondrĂ©e Ă  cause de cette nouvelle. Le sort des cyberbucks a finalement Ă©tĂ© scellĂ© lorsque Digicash a fait faillite en septembre 1998.

 

Conclusion

Ainsi, que ce soit avec le Hawthorne Exchange, Magic Money ou eCash, on a pu voir des unitĂ©s numĂ©riques ĂȘtre valorisĂ©es sans ĂȘtre adossĂ©e Ă  une monnaie existante. Pourquoi ? Parce que leur fonction -- transfĂ©rer de la valeur sur internet -- Ă©tait trĂšs demandĂ©e, notamment par les cypherpunks dans le but de rĂ©aliser leur idĂ©al. NĂ©anmoins, toutes ces expĂ©riences reposaient sur un tiers de confiance, et se sont dĂ©finitivement arrĂȘtĂ©es lorsque le tiers en question a cessĂ© ses activitĂ©s. Le Thorne, le Tacky Token et le cyberbuck n'Ă©taient ni durables ni rares, et ne pouvaient donc pas devenir des monnaies plus largement acceptĂ©es.

Satoshi Nakamoto le reconnaissait lui-mĂȘme. Dans un courriel adressĂ© Ă  la liste de diffusion p2p-research, il rĂ©agissait Ă  la comparaison entre Bitcoin et eCash en disant :

Bien sûr, la plus grande différence est l'absence de serveur central. C'était le talon d'Achille des systÚmes chaumiens ; lorsque l'entreprise centrale fermait ses portes, la monnaie disparaissait.

À la suite des expĂ©riences des annĂ©es 1990, l'idĂ©e de crĂ©er un argent liquide numĂ©rique sans valeur intrinsĂšque s'est faite plus rare, pour laisser la place Ă  des systĂšmes oĂč les unitĂ©s Ă©taient indexĂ©es sur l'or (e-gold) ou le dollar (Liberty Reserve). Quelques cypherpunks ont bien tentĂ© d'imaginer des systĂšmes dĂ©centralisĂ©s, comme b-money, bit gold ou RPOW, mais ceux-ci ont Ă©tĂ© immĂ©diatement jugĂ©s trop peu robustes. Ce n'est qu'avec l'apparition de Bitcoin en 2008 que la malĂ©diction a Ă©tĂ© levĂ©e et qu'un vrai argent liquide numĂ©rique a pu voir le jour.

 


Sources

John Paul Koning, The bootstrapping of Thorne, Magic Money, and Cyberbucks: three pre-Bitcoin monetary experiments, 6 novembre 2017.
Extropians (mailing list), 1993 - 1994.
Cyperpunks (mailing list), 1992 - 1998.

☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

Bitcoin, le contre-exemple au théorÚme de régression de Mises

By: Ludovic Lars —

Bitcoin est un systÚme décentralisé qui gÚre l'émission et les transferts d'une unité de compte numérique, appelée le bitcoin. Cette unité s'échange librement sur Internet et possÚde donc un prix, qui fluctue selon l'offre et la demande et qui a connu au cours de la derniÚre décennie une hausse fulgurante. En effet, celui-ci est passé de 0,001 $ en octobre 2009 à 1 $ en 2011, puis 1000 $ en 2013 et enfin plus de 50 000 $ aujourd'hui.

Le prix du bitcoin est une composante est trÚs connue du grand public puisqu'elle est discutée dans les différents médias à chaque fois qu'un fort mouvement spéculatif a lieu. C'est lui qui pousse les gens à s'intéresser plus en profondeur à Bitcoin, constituant ainsi une force de recrutement non négligeable. Mais surtout, il remet au goût du jour la question cruciale de l'origine de la valeur, impactant au passage une position de l'école autrichienne d'économie : le théorÚme de régression.

 

Le problÚme de l'amorçage

Le bitcoin n'a pas vraiment de valeur intrinsĂšque, dans le sens oĂč il n'est pas valorisĂ© pour des propriĂ©tĂ©s objectives, comme le sel peut l'ĂȘtre pour ses caractĂ©ristiques d'assaisonnement et de conservation des aliments, ou l'or pour sa rĂ©sistance Ă  la corrosion et Ă  l'oxydation. De plus, il n'est indexĂ© sur aucun autre bien et n'a jamais reprĂ©sentĂ© autre chose que lui-mĂȘme. La valeur du bitcoin est donc extrinsĂšque et ne provient que de son utilisation en tant que monnaie : les gens le valorisent uniquement parce qu'ils savent que d'autres l'accepteront en l'Ă©change de quelque chose d'autre.

Cependant, ceci pose un problÚme philosophique : comment a-t-il été valorisé en premier lieu, lorsqu'il n'y avait aucun utilisateur ? En d'autres termes : comment Bitcoin a-t-il été amorcé ?

Le problĂšme de l'amorçage a Ă©tĂ© Ă©noncĂ© dĂšs les dĂ©but de Bitcoin par Hal Finney, l'une des premiĂšres personnes Ă  avoir fait fonctionner un nƓud aprĂšs Satoshi Nakamoto. Le 11 janvier 2009, dans un courriel rĂ©pondant Ă  l'annonce de la premiĂšre version du logiciel, il dĂ©clarait :

Un des problĂšmes immĂ©diats avec n'importe quelle nouvelle devise est de savoir comment la valoriser. MĂȘme en ignorant le problĂšme pratique liĂ© au fait que quasiment personne ne l'acceptera au dĂ©but, il est toujours difficile de trouver un argument raisonnable en faveur d'une valeur particuliĂšre non nulle pour les piĂšces.

La question Ă  l'Ă©poque Ă©tait donc de savoir s'il Ă©tait possible de lancer avec succĂšs une nouvelle monnaie numĂ©rique sans qu'elle n'ait de valeur prĂ©dĂ©finie, et surtout de savoir si cela pouvait ĂȘtre pĂ©renne.

 

Le théorÚme de régression

La premiĂšre valorisation de la monnaie est loin d'ĂȘtre quelque chose d'Ă©vident. Il va de soi que dans un contexte antagoniste, les ĂȘtres humains ne pouvaient pas choisir n'importe quoi pour servir d'instrument d'Ă©change entre tribus par exemple. Ainsi, toutes les proto-monnaies prĂ©cĂ©dant le dĂ©veloppement de l'État se sont basĂ©es en premier lieu sur des biens ayant une valeur d'usage non monĂ©taire : des coquillages pour leur attrait esthĂ©tique, du sel pour son usage alimentaire, du bĂ©tail ou du blĂ© pour leur valeur nutritive, ou des mĂ©taux prĂ©cieux pour leur beautĂ©. Comme l'expliquait l'Ă©conomiste autrichien Carl Menger dans son essai de 1892 sur l'origine de la monnaie, ces biens ont ensuite Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©s selon leur cessibilitĂ©, c’est-Ă -dire la facilitĂ© avec laquelle ils pouvaient ĂȘtre Ă©changĂ©s sur le marchĂ©, que cette cessibilitĂ© s'applique dans l'espace (portabilitĂ©), dans le temps (durabilitĂ©, raretĂ©) ou Ă  l'Ă©chelle (divisibilitĂ©, fongibilitĂ©). C'est pourquoi, de tous les biens qui se concurrençaient, ce sont les mĂ©taux prĂ©cieux qui ont Ă©tĂ© finalement utilisĂ©s comme monnaie : parce qu'ils avaient la plus grande cessibilitĂ©.

De cette observation sur l'origine de la monnaie, Ludwig von Mises en a tiré un théorÚme, le théorÚme de régression, qui affirme que toute monnaie généralement acceptée par la population a dû avoir en premier lieu une valeur d'usage non monétaire. Tel qu'il l'écrivait dans sa Théorie de la monnaie et du crédit publiée en 1912 :

Si la valeur d'Ă©change objective de la monnaie doit toujours ĂȘtre reliĂ©e Ă  un rapport d'Ă©change du marchĂ© prĂ©existant entre la monnaie et les autres biens Ă©conomiques (car, sinon, les individus ne pourraient estimer la valeur de la monnaie), il s'ensuit qu'un objet ne peut ĂȘtre utilisĂ© comme monnaie s'il ne possĂšde pas dĂ©jĂ , au moment oĂč il commence Ă  ĂȘtre utilisĂ© comme monnaie, une valeur d'Ă©change objective basĂ©e sur un autre usage. Ceci fournit Ă  la fois une rĂ©futation des thĂ©ories qui font dĂ©couler l'origine de la monnaie d'un accord gĂ©nĂ©ral qui aurait attribuĂ© des valeurs fictives Ă  des choses intrinsĂšquement sans valeur, et une confirmation des hypothĂšses de Menger sur l'origine de l'utilisation de la monnaie.

Il poursuivait en disant qu'il était de cette maniÚre possible de faire remonter la valeur de la monnaie à une valeur intrinsÚque originelle :

La thĂ©orie de la valeur de la monnaie en tant que telle peut faire remonter la valeur d'Ă©change objective seulement jusqu'au point oĂč elle cesse d'ĂȘtre la valeur de la monnaie et devient uniquement la valeur d'une marchandise. [...] Si de cette façon nous retournons de façon continuelle en arriĂšre, nous devons arriver Ă  un point oĂč nous ne trouvons plus aucune composante dans la valeur d'Ă©change objective qui provienne des Ă©valuations basĂ©es sur la fonction de la monnaie comme moyen d'Ă©change commun ; un point oĂč la valeur de la monnaie n'est rien d'autre que la valeur de l'objet qui est utile d'une autre façon que comme monnaie.

Ainsi, on peut retracer l'histoire de la monnaie actuellement utilisĂ©e en Occident Ă  l'or. Autrefois l'or et l'argent Ă©taient utilisĂ©s comme moyen d'Ă©change de main Ă  main. Puis avec l'Ă©volution bancaire, les gens ont commencĂ© Ă  utiliser des billets Ă©changeables en or pour leur facilitĂ© d'usage : l'or Ă©tait conservĂ© dans un coffre et les billets jouaient le rĂŽle de monnaie reprĂ©sentative. Ensuite, au cours du XIXĂšme siĂšcle, les États ont commencĂ© Ă  imposer des restrictions plus strictes et ont imposĂ© un Ă©talon-or contrĂŽlĂ© par leurs banques nationales respectives. Enfin, comme on le sait tous, cette convertibilitĂ© a Ă©tĂ© suspendue Ă  de multiples reprises dans diffĂ©rents pays (cours forcĂ©), avant d'ĂȘtre dĂ©finitivement suspendue par les États-Unis en 1971 avec la fin des accords de Bretton Woods.

 

Billet de 100 francs merson 1908
Billet de 100 francs de 1908, échangeable contre 29 grammes d'or.

 

Depuis 1971, les monnaies Ă©tatiques n'ont donc plus de valeur d'usage (en dehors de l'utilitĂ© nĂ©gligeable du papier des billets) et leur valeur repose sur le fait que les États imposent leur cours lĂ©gal sur leurs territoires. Cependant, la croyance que la monnaie est toujours garantie par l'or persiste au sein de la population, ce qui tĂ©moigne de cette Ă©volution historique. Selon Mises, les gens n'auraient jamais acceptĂ© la monnaie actuelle si elle n'avait pas Ă©tĂ© en premier lieu indexĂ©e sur l'or.

 

Pourquoi Bitcoin contredit Mises

Le théorÚme de régression est bien un théorÚme, pas une simple observation historique - une presciption et non une description, conformément à l'école autrichienne. Comme Ludwig von Mises le précisait dans L'action humaine en 1949 :

Nul bien ne peut ĂȘtre employĂ© comme instrument d'Ă©change si, au moment oĂč l'on a commencĂ© Ă  s'en servir comme tel, il n'avait pas une valeur d'Ă©change en raison d'autres emplois. Et toutes ces affirmations impliquĂ©es dans le thĂ©orĂšme de rĂ©gression sont Ă©noncĂ©es apodictiquement conformĂ©ment Ă  la nature aprioriste de la praxĂ©ologie. Cela doit se produire ainsi. Personne ne peut ni ne pourra parvenir Ă  construire un cas hypothĂ©tique dans lequel les choses se produiraient diffĂ©remment.

C'est pourquoi il a embĂȘtĂ© intellectuellement beaucoup de gens qui s'intĂ©ressaient Ă  Bitcoin. Ceux-ci pouvaient avoir lu Mises et se demandaient par consĂ©quent d'oĂč pouvait provenir la valeur intrinsĂšque originelle de l'unitĂ© de compte. Mais, de toute Ă©vidence, le bitcoin n'avait pas de valeur d'usage prĂ©cĂ©dant l'Ă©mergence de sa valeur monĂ©taire.

Certains ont suggéré que Bitcoin avait une valeur d'usage en tant que « systÚme de paiement », parce qu'il offrait un moyen d'envoyer des fonds à l'étranger sans requérir de permission particuliÚre. D'autres ont avancé que la valeur originelle de Bitcoin provenait de sa capacité d'horodater des données et de garantir leur authenticité.

NĂ©anmoins, sans valeur initiale ces usages n'ont aucune raison d'exister : Bitcoin est en effet un systĂšme Ă©conomique par essence et il faut que son unitĂ© de compte ait une valeur avant que le systĂšme puisse avoir une utilitĂ©. On ne peut pas s'en servir comme service d'horodatage de donnĂ©es si sa sĂ©curitĂ© est nulle (cet usage Ă©tait d'ailleurs inexistant avant que le bitcoin acquiĂšre un prix). De mĂȘme, on ne peut pas utiliser Bitcoin comme un moyen de transfert de valeur si l'unitĂ© n'est valorisĂ©e par personne.

Satoshi Nakamoto a lui-mĂȘme reconnu cette importance de la premiĂšre valorisation du bitcoin. Dans un message d'aoĂ»t 2010 sur le thĂ©orĂšme de rĂ©gression, il expliquait qu'il fallait lui donner une valeur « pour une raison ou pour une autre » pour que le systĂšme soit utile pour l'envoi de fonds Ă  l'Ă©tranger :

Comme expérience de pensée, imaginez qu'il existe un métal de base aussi rare que l'or, mais avec les propriétés suivantes :
- de couleur grise et terne ;
- pas de bonne conductivité électrique ;
- pas particuliÚrement solide, mais pas non plus ductile ou facilement malléable ;
- inutile pour un but pratique ou ornemental ;

et avec une propriété magique et spéciale :
- peut ĂȘtre transportĂ© par un canal de communication.

Si, d'une maniÚre ou d'une autre, il acquérait une quelconque valeur pour une raison ou pour une autre, alors n'importe qui désirant transférer de la richesse sur une longue distance pourrait en acheter, le transmettre, et faire en sorte que le destinataire le vende.

À l'Ă©poque, Satoshi dĂ©crivait ce qui s'Ă©tait dĂ©jĂ  passĂ© : le bitcoin avait acquis une valeur. Il Ă©tait Ă©changĂ© contre des monnaies traditionnelles et servait dĂ©jĂ  Ă  acheter des biens physiques. À partir de lĂ , son usage s'est dĂ©veloppĂ© jusqu'Ă  la situation qu'on connaĂźt aujourd'hui.

Par son amorçage, Bitcoin a prouvé qu'une unité numérique pouvait acquérir de la valeur sans posséder de valeur d'usage non monétaire originelle. Néanmoins, ce n'était pas la premiÚre fois qu'une telle tentative avait lieu, et c'est ce dont nous parlerons dans un prochain article...

☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

La guerre réglementaire contre Bitcoin

By: Ludovic Lars —

Absence d’autoritĂ© centrale, pas de tiers de confiance, rĂ©sistance Ă  la censure, aucune permission requise : voici des mots qui surgissent souvent lorsqu’on parle de Bitcoin. Il s’agit en effet d’un concept de monnaie numĂ©rique indĂ©pendante des banques et des États, et c’est cette indĂ©pendance qui explique sa rĂ©silience et son succĂšs.

Dans le livre blanc fondateur, Bitcoin est dĂ©crit comme un « systĂšme d’argent liquide Ă©lectronique pair-Ă -pair » permettant aux paiements en ligne d’ĂȘtre « envoyĂ©s directement d’une partie Ă  l’autre sans passer par une institution financiĂšre ». En janvier 2010, le site web contrĂŽlĂ© par Satoshi Nakamoto prĂ©sentait Bitcoin comme une « devise numĂ©rique anonyme basĂ©e sur un rĂ©seau pair-Ă -pair ». L’un des buts de Bitcoin est donc d’importer les propriĂ©tĂ©s de l’argent liquide dans le cyberespace : possession souveraine, transactions de personne Ă  personne et relatif anonymat.

Outre cela, le bitcoin est rare, Ă  l’instar d’un mĂ©tal prĂ©cieux : il ne peut ĂȘtre créé que selon un plan d’émission prĂ©dĂ©fini qui limite la quantitĂ© d’unitĂ©s Ă  21 millions. Cette propriĂ©tĂ© de rĂ©sistance Ă  l’inflation (comme on l’appelle) est Ă©galement essentielle, et est en symbiose totale avec la propriĂ©tĂ© de rĂ©sistance Ă  la censure. En effet, le bitcoin n’est rare que parce qu’il ne dĂ©pend pas d’une autoritĂ© centrale chargĂ©e de valider les transactions, et il n’est rĂ©sistant Ă  la censure que parce que des spĂ©culateurs acceptent de lui donner de la valeur. Retirez l’une des deux propriĂ©tĂ©s et vous dĂ©truisez le tout.

Bitcoin est donc l’incarnation de la monnaie libre et souveraine. Cependant, si le caractĂšre incontrĂŽlable de Bitcoin passionne les amoureux de la libertĂ©, c’est loin d’ĂȘtre le cas des partisans de l’autoritĂ©. Les personnes dont le mĂ©tier consiste Ă  renforcer le contrĂŽle sur la population (lĂ©gislateurs, administrateurs et politiciens en tous genres) ressentent ainsi toujours un certain malaise, voire un dĂ©goĂ»t profond, lorsqu’ils Ă©voquent Bitcoin, et se demandent comment ce dernier pourrait ĂȘtre intĂ©grĂ© au cadre lĂ©gal existant. Et ceci explique l’apparition des multiples rĂ©glementations ayant pour but de limiter la libertĂ© d’action et la confidentialitĂ© des utilisateurs. Gouverner l’ingouvernable : voilĂ  l’objectif que nos dirigeants se sont fixĂ©s.

Aujourd’hui, la tendance est claire : les restrictions autour des cryptomonnaies prolifĂšrent, que ce soit en France, en Europe, aux États-Unis et dans le reste du monde. MalgrĂ© les avertissements des acteurs de l’écosystĂšme, les dĂ©cideurs politiques ne reculent pas, et il semble donc que nous nous dirigions vers une vĂ©ritable guerre rĂ©glementaire contre Bitcoin qui pourrait durer des annĂ©es, voire des dĂ©cennies.

 

Pourquoi les États ne laisseront pas faire

Lorsque j’ai dĂ©couvert Bitcoin en 2013, je n’ai pas Ă©tĂ© saisi par l’enthousiasme immĂ©diatement. Bien qu’intĂ©ressĂ© par cette monnaie numĂ©rique innovante, je peinais Ă  comprendre comment le systĂšme fonctionnait rĂ©ellement et en quoi cette chose pouvait ĂȘtre rĂ©volutionnaire. AprĂšs l’avoir essayĂ© rĂ©ellement en 2015, j’ai lĂąchĂ© l’affaire, me disant plus ou moins inconsciemment que ça ne marcherait jamais et que l’État pourrait facilement intervenir de toute maniĂšre.

Puis est arrivĂ©e l’annĂ©e 2017 durant laquelle j’ai pu consacrer plus de temps Ă  cette chose Ă©trange qu’on appelle la cryptomonnaie : c’est alors que j’ai compris que Bitcoin Ă©tait inarrĂȘtable par conception, qu’il pouvait fonctionner hors de la lĂ©galitĂ© et qu’il existait indĂ©pendamment des dĂ©cisions Ă©tatiques Ă  son Ă©gard. NĂ©anmoins, Ă  cette Ă©poque, j’étais naĂŻvement persuadĂ© que les États renonceraient Ă  mener un guerre contre Bitcoin et je nĂ©gligeais tout le mal qu’ils pouvaient rĂ©ellement lui faire. Il a fallu attendre plusieurs annĂ©es pour que je me rende Ă  l’évidence : les États ne laisseront jamais se dĂ©velopper une telle monnaie sans rien faire.

Lowwit midwit topwit interdiction bitcoin

Il y a une raison pour laquelle toutes les monnaies privĂ©es et toutes les monnaies numĂ©riques prĂ©cĂ©dentes ont Ă©chouĂ© : c’est que l’État, l’autoritĂ© qui s’exerce sur un territoire dĂ©terminĂ© et sur un peuple qu’elle prĂ©tend reprĂ©senter, n’aime pas la concurrence. L’État impose en effet un monopole monĂ©taire, monopole qui lui permet de tirer son revenu. Par le contrĂŽle des capitaux et la surveillance financiĂšre offerts par sa monnaie, il s’assure de prĂ©lever l’impĂŽt de maniĂšre efficace. Par le seigneuriage et l’endettement, il s’assure profiter de la crĂ©ation monĂ©taire. L’idĂ©e d’une monnaie qui Ă©chappe Ă  son contrĂŽle est donc intolĂ©rable pour un État, dont la tendance naturelle est de grossir le plus possible.

L’histoire des États-Unis est peut-ĂȘtre l’illustration la plus parfaite de cette tendance que possĂšdent les États Ă  contrĂŽler la monnaie qui s’échange sur leur territoire. Alors mĂȘme que la libertĂ© Ă©tait le concept central de la fondation de la nation1, l’État fĂ©dĂ©ral Ă©tasunien n’a pas su rester un État limitĂ© et a fini par consolider le contrĂŽle sur le dollar avec l’abandon du systĂšme des banques libres en 1863 et la fin de l’étalon-or en 1971.

Cela s’est traduit par une intolĂ©rance envers les monnaies alternatives. La dĂ©tention d’or physique, longtemps utilisĂ© comme monnaie, a Ă©tĂ© tout simplement interdite pour les particuliers entre 1933 et 1974 par l’Executive Order 6102. Le Liberty Dollar, une monnaie privĂ©e basĂ©e sur l’or et l’argent créée en 1998, a Ă©tĂ© bloquĂ©e en 2009 par la poursuite pĂ©nale de son crĂ©ateur, Bernard von NotHaus, condamnĂ© en 2011 pour frappe illicite de piĂšces de monnaie et pour faux-monnayage. Du cĂŽtĂ© d’Internet, les systĂšmes de monnaie numĂ©rique e-gold (1996-2008) et Liberty Reserve (2006-2013) ont tous les deux Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s par le dĂ©partement de la Justice Ă©tasunien.

C’est pourquoi il est peu probable que les États occidentaux laissent prospĂ©rer Bitcoin : il s’agit d’un systĂšme qui se propose de leur retirer leur contrĂŽle sur la monnaie et il serait antinaturel pour eux de l’accueillir Ă  bras ouverts. En rĂ©alitĂ©, ils ont dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  lutter activement contre lui, et ceci par le biais de ce qu’on appelle la rĂ©glementation.

 

La réglementation contre Bitcoin

La rĂ©glementation, parfois dĂ©signĂ©e par l’anglicisme « rĂ©gulation », est l’acte d’assujettir une activitĂ© sociale Ă  un rĂšglement, une prescription ou une loi. Cette rĂ©glementation est gĂ©nĂ©ralement le fruit d’une contrainte lĂ©gale appliquĂ©e par l’État. La rĂ©glementation intervient dans de nombreux domaines, mais le domaine financier est probablement le plus concernĂ© que ce soit en France, aux États-Unis ou dans d’autres pays.

Bitcoin n’échappe pas Ă  la rĂšgle : tant qu’il y aura des États dĂ©sireux d’imposer un monopole monĂ©taire, ceux-ci tenteront de rĂ©glementer l’usage de Bitcoin et cette rĂ©glementation sera d’autant plus drastique que Bitcoin leur retirera leur possibilitĂ© de se financer, ce qui pourra dĂ©boucher sur une interdiction pure et simple. Peu importe l’effort rĂ©alisĂ© pour nĂ©gocier des conditions plus libĂ©rales, l’État cherchera naturellement Ă  se protĂ©ger, sans hĂ©siter Ă  invoquer au passage des prĂ©textes plus ou moins valides comme le blanchiment d’argent, le trafic de stupĂ©fiants, le financement du terrorisme, la consommation d’énergie, la spirale dĂ©flationniste ou la protection des Ă©pargnants.

Dans l’histoire de Bitcoin, on constate dĂ©jĂ  une tendance continue Ă  la rĂ©glementation. Au dĂ©part, Bitcoin Ă©tait un projet de niche et ne faisait pas de bruit, mais Ă  partir de 2010, il a commencĂ© Ă  attirer l’attention des gens. Les agences gouvernementales s’y sont probablement intĂ©ressĂ©es en 2011, soit Ă  cause de l’intention de WikiLeaks d’accepter les donations en bitcoin2, soit en rĂ©action au dĂ©veloppement de la place de marchĂ© Silk Road Ă  partir de fĂ©vrier. Le 27 avril 2011, le dĂ©veloppeur principal Gavin Andresen a ainsi annoncĂ© avoir Ă©tĂ© invitĂ© par la CIA pour parler de Bitcoin, rĂ©union qui s’est dĂ©roulĂ©e le 15 juin de la mĂȘme annĂ©e.

Cet intĂ©rĂȘt des agences gouvernementales a coĂŻncidĂ© avec la disparition de Satoshi Nakamoto, un dĂ©part soudain qu’on peut expliquer (au moins partiellement) par son avant-dernier message public, dans lequel il disait :

Il aurait Ă©tĂ© bon d’attirer cette attention dans un tout autre contexte. WikiLeaks a donnĂ© un coup de pied dans le nid de frelons, et l’essaim se dirige vers nous.

Deux annĂ©es plus tard, en 2013, le regain d’attrait de Bitcoin et l’explosion de son prix a poussĂ© les autoritĂ©s rĂ©gulatrices Ă  s’y intĂ©resser plus en profondeur. Le 18 mars le FinCEN (Financial Crimes Enforcement Network) a ainsi publiĂ© un document clarifiant sa position sur les monnaies numĂ©riques. Au sein de ce document, il Ă©tait spĂ©cifiĂ© que les plateformes d’échange Ă©taient des entreprises de services financiers et devaient par consĂ©quent obtenir une licence et se soumettre aux rĂ©glementations correspondantes pour exercer aux États-Unis.

Ce premier pas a permis l’introduction de nombreuses rĂ©glementations autour des plateformes d’échange. La plus connue de ces rĂ©glementations est la procĂ©dure de connaissance du client (appelĂ©e en anglais Know Your Customer ou KYC) qui impose aux plateformes supportant une monnaie traditionnelle de vĂ©rifier l’identitĂ© de leurs clients pour qu’ils puissent accĂ©der Ă  leurs services. En quelques annĂ©es, toutes les plateformes concernĂ©es se sont adaptĂ©es, Ă  tel point qu’il est devenu Ă  ce jour trĂšs difficile de se procurer du bitcoin de maniĂšre anonyme. Cette obligation de connaissance du client crĂ©e une situation particuliĂšrement alarmante dans laquelle une majoritĂ© d’utilisateurs sont dĂ©sormais fichĂ©s et oĂč leurs bitcoins sont probablement liĂ©s Ă  leur identitĂ© grĂące Ă  l’analyse de chaĂźne.

PNJ KYC

Une autre rĂ©glementation entravant aujourd’hui le fonctionnement de Bitcoin est la lĂ©gislation autour des plus-values. En France par exemple, l’utilisateur est lĂ©galement contraint de dĂ©clarer ses plus-values rĂ©alisĂ©es lors des « cessions Ă  titre onĂ©reux d’actifs numĂ©riques » et de payer un impĂŽt de 30 % sur celles-ci, si le total reprĂ©sente plus de 305 € sur l’annĂ©e. Ceci revient plus ou moins Ă  une interdiction lĂ©gale de l’utilisation rĂ©guliĂšre du bitcoin en tant que monnaie d’échange, puisque la volatilitĂ© (Ă  la hausse) du cours ferait que beaucoup de personnes se retrouverait Ă  devoir dĂ©clarer leurs plus-values (et leurs moins-values) lors de chaque achat rĂ©alisĂ© dans le commerce.

 

Quel avenir réglementaire ?

L’envolĂ©e du cours du bitcoin Ă  la fin de l’annĂ©e 2020 a poussĂ© les autoritĂ©s Ă  s’intĂ©resser de nouveau aux cryptomonnaies et Ă  leur statut lĂ©gal, si bien qu’elles parlent aujourd’hui de durcir la rĂ©glementation existante. Comme on l’a dit, plus Bitcoin prend d’importance et nuit au financement public, plus l’intervention Ă©tatique se justifie, et le fait que les particuliers y investissent leurs Ă©conomies n’est pas bien vu par tout le monde.

Une bonne illustration de l’actuelle agitation des rĂ©gulateurs est la dĂ©claration du 13 janvier 2021 de Christine Lagarde, actuellement prĂ©sidente de la Banque centrale europĂ©enne (BCE) et ancienne directrice gĂ©nĂ©rale du Fonds monĂ©taire international (FMI). Dans une entrevue avec Reuters, elle a en effet appelĂ© de ses vƓux une rĂ©glementation mondiale de Bitcoin et des cryptomonnaies :

Il doit y avoir une rĂ©glementation. Elle doit ĂȘtre appliquĂ©e et convenue. Il s’agit d’un sujet sur lequel nous devons nous mettre d’accord au niveau mondial, car s’il y a une Ă©chappatoire, cette Ă©chappatoire sera utilisĂ©e. [
] Si cela montre quoi que ce soit, c’est que la coopĂ©ration mondiale (l’action multilatĂ©rale) est absolument nĂ©cessaire. Que celle-ci soit initiĂ©e par le G7, intĂ©grĂ©e par le G20 et Ă©largie par la suite, mais c’est quelque chose qui doit ĂȘtre rĂ©solu.

La volontĂ© de restriction est claire et se retrouve dans les discours et les actes de tous les dirigeants politiques. En France par exemple, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a proposĂ©, le 9 dĂ©cembre dernier, une ordonnance visant Ă  « renforcer la lutte contre l’anonymat des transactions en crypto-actifs » sous prĂ©texte d’assĂ©cher les circuits de financement du terrorisme. Il semble donc que la rĂ©glementation est inĂ©luctable et qu’une raison justificative (valide ou non) pourra toujours ĂȘtre trouvĂ©e pour mystifier le grand public.

Bienvenue en enfer avec Bruno Le Maire

Ceci nous amĂšne donc Ă  la question qui nous intĂ©resse : Quelles rĂ©glementations pourraient ĂȘtre mises en place par les États dans les annĂ©es Ă  venir ? La tĂąche prĂ©dictive n’est pas aisĂ©e, mais on peut nĂ©anmoins dresser une liste de ces potentielles mesures en regardant comment se sont comportĂ©s les États au cours des annĂ©es passĂ©es. Notez que cette liste n’est pas exhaustive, car elle ne peut pas reflĂ©ter pleinement le gĂ©nie impĂ©nĂ©trable des lĂ©gislateurs quand il s’agit de mettre des bĂątons dans les roues de leurs compatriotes.

Tout d’abord, la connaissance du client (KYC) et les normes d’anti-blanchiment (AML) des plateformes d’échange pourraient ĂȘtre renforcĂ©es. Une maniĂšre de faire serait d’appliquer la « rĂšgle du voyage » (« travel rule ») Ă  la dĂ©tention de cryptomonnaie en imposant aux plateformes de vĂ©rifier l’adresse de retrait de leurs clients. PortĂ©e par le Groupe d’action financiĂšre (GAFI), cette rĂšgle a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© reprise depuis quelques temps par la FINMA en Suisse. Fin 2020, elle a Ă©tĂ© poussĂ©e aux États-Unis par le FiNCEN et par l’administration Trump, ce qui a provoquĂ© l’indignation de la communautĂ©, et notamment de Brian Armstrong.

Puis, une taxe Ă  taux fixe sur la cession de bitcoin pourrait ĂȘtre mise en place, dans le but d’annihiler sa propension Ă  servir de monnaie d’échange. C’est par exemple aujourd’hui le cas de l’or physique en France, qui est taxĂ© Ă  11,5 % Ă  chaque revente. À cĂŽtĂ© de cette flat tax des Ă©changes, on pourrait Ă©galement voir d’autres prĂ©lĂšvement apparaĂźtre, comme un impĂŽt direct sur la fortune possĂ©dĂ©e en bitcoin.

Ensuite, une rĂ©glementation des diffĂ©rents services utilisant Bitcoin, y compris les commerçants, pourrait se faire. Les mĂȘmes conditions de conformitĂ© (compliance), comme la connaissance du client, seraient demandĂ©es Ă  chaque processeur de paiement, Ă  chaque plateforme de jeu en ligne, Ă  chaque boutique physique, etc. C’est d’ailleurs dĂ©jĂ  le cas de BitPay qui, depuis le dĂ©but de l’annĂ©e 2021, demande Ă  ses clients europĂ©ens de s’incrire et de vĂ©rifier leur identitĂ© avant de pouvoir effectuer un achat. On peut aussi le service BottlePay qui refuse de traiter les bitcoins « anonymisĂ©s » issus de mĂ©langes avec d’autres utilisateurs.

Enfin, la rĂ©glementation du minage pourrait ĂȘtre considĂ©rablement resserrĂ©e. Aujourd’hui, les mineurs sont assez libres et peuvent traiter toutes les transactions. NĂ©anmoins, Ă  l’avenir, ils pourraient recevoir une liste noire de transactions Ă  ne pas miner, comme les transactions qui bougent les bitcoins dits « sales », provenant d’activitĂ©s illicites assimilĂ©es. Cette interdiction de miner certaines transactions pourrait par la suite se transformer en une interdiction d’accepter les blocs contenant ces transactions, ce qui serait alors une censure active. On voit dĂ©jĂ  les prĂ©misses d’une telle rĂ©glementation Ă©merger avec le « minage de blocs propres » proposĂ© par une association des mineurs nords-amĂ©ricains. Dans certains pays, cela va mĂȘme plus loin : le Venezuela a par exemple interdit le minage se faisant hors de sa coopĂ©rative nationale.

À terme cela pourrait mener les États et les institutions internationales Ă  mener une guerre directe contre Bitcoin. La dĂ©tention, l’utilisation ou le minage pourraient tout simplement ĂȘtre rendus hors-la-loi, tel que cela a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fait dans plusieurs pays, dont l’Égypte, le NĂ©pal ou la Bolivie.

Cette interdiction pourrait s’étendre Ă  la plupart des pays dĂ©veloppĂ©s. Ces États coopĂ©reraient par l’intermĂ©diaire du FMI, dont le but est d’assurer la stabilitĂ© du systĂšme monĂ©taire mondial, ou bien du GAFI, qui lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Les États refusant d’appliquer les mesures pourraient devenir des « États voyous » qui subiraient des sanctions Ă©conomiques de la part des premiers. Une telle coopĂ©ration s’est dĂ©jĂ  vue, comme par exemple contre l’Iran aujourd’hui : le 21 fĂ©vrier 2021, le GAFI a appelĂ© ses 39 États-membres Ă  « appliquer des contre-mesures » contre ce pays qui refuse d’appliquer les normes de lutte contre le terrorisme, ce qui a renforcĂ© au passage les sanctions dĂ©jĂ  appliquĂ©es des États-Unis.

En parallĂšle, une version « acceptable » du protocole pourrait voir le jour. D’abord, cela se ferait de maniĂšre discrĂšte : l’État pourrait par exemple prohiber les transactions de mĂ©lange (dites « CoinJoin ») au nom de la lutte contre le blanchiment des capitaux et du financement du terrorisme. Puis, il lui viendrait peut-ĂȘtre l’idĂ©e de prĂ©lever l’impĂŽt directement au niveau du protocole en imposant une taxe fixe sur toutes les transactions (sorte de TVA) et une taxe sur les montants ne bougeant pas (demeurage). À ce stade, ceux qui resteraient se diraient « pragmatiques » en se racontant qu’au moins la politique monĂ©taire du bitcoin aurait tenu. NĂ©anmoins, jouissant d’une emprise totale, l’État n’hĂ©siterait pas alors Ă  transformer « Bitcoin » dĂ©finitivement en imposant que toute transaction nĂ©cessite sa signature (censure) et en s’autorisant Ă  crĂ©er de nouveaux bitcoins (seigneuriage), brisant ainsi la rĂšgle des 21 millions et privant Bitcoin de sa substantifique moelle.

Ce scĂ©nario pessimiste est hypothĂ©tique, mais dĂ©coule des actions qu’ont rĂ©alisĂ© les États par le passĂ©. Si l’on imagine parfois que certains États ne tomberont pas dans la « rĂ©glementation punitive » et profiteront de cette « innovation technologique », on n’a pas conscience de ce que ceci implique : un État faisant ceci perdrait non seulement sa capacitĂ© Ă  se financer convenablement, mais aussi son aptitude Ă  faire du commerce autour du monde, subissant alors les sanctions du conglomĂ©rat Ă©tatique opposĂ©.

Toutefois, cela ne veut pas dire que Bitcoin n’a aucune chance, au contraire. Bitcoin est spĂ©cifiquement conçu pour rĂ©sister Ă  l’intervention des États et constitue une tentative de construire une alternative robuste au systĂšme monĂ©taire actuel. Il faudra donc qu’il se frotte Ă  la rĂ©glementation lente et pernicieuse qui tentera de l’immobiliser, et qu’il sorte gagnant de la bataille qui se dĂ©roule aujourd’hui.

 

Bitcoin peut-il résister ?

Bitcoin est un concept qui permet de transfĂ©rer de la valeur « sans passer par une institution financiĂšre ». Il s’oppose donc par nature Ă  la rĂ©glementation, qui n’est que l’introduction de tiers de confiance dans le processus. La rĂ©glementation est l’antithĂšse de ce qu’est Bitcoin et, en tant que telle, ne peut que lui nuire Ă  long terme.

Il y a un jeu du chat et de la souris qui se dĂ©roule et ne s’arrĂȘtera probablement jamais. Les reprĂ©sentants de l’autoritĂ© Ă©tatique ne seront jamais satisfaits de la rĂ©glementation et en demanderont toujours plus ; et les partisans les plus zĂ©lĂ©s de la libertĂ© s’opposeront toujours aux restrictions et chercheront Ă  les contourner par diffĂ©rentes mĂ©thodes. Puisque l’État est une Ă©norme machine dotĂ©e d’une grande inertie, ses opposants auront toujours une longueur d’avance. NĂ©anmoins, l’État peut frapper trĂšs fort et toute rĂ©sistance doit ĂȘtre d’autant plus ferme si elle veut triompher.

Bitcoin est un outil permettant aux individus de s’opposer Ă  la tendance au contrĂŽle de la monnaie. Par des actions individuelles bien prĂ©cises, il est possible de faire en sorte que le systĂšme survive Ă  toute tentative de rĂ©glementation : Bitcoin est conçu de telle sorte que les individus peuvent accepter et miner du bitcoin de maniĂšre anonyme. Le problĂšme est de faire comprendre la situation Ă  ces individus et de les mobiliser : plus d’individus participent, moins le risque de participer est grand.

Aujourd’hui, nous assistons malheureusement Ă  un dĂ©litement de la communautĂ© dans la complaisance. Alors que le prix du bitcoin monte, son Ă©thos originel s’affaiblit. Les mĂšmes sur la montĂ©e du prix pullulent (« to the moon », « number go up », « have fun staying poor »), tandis que ceux qui valorisent la rĂ©volution monĂ©taire de Bitcoin pĂ©riclitent, n’étant pas compris par la masse.

Morpheus Neo Bitcoin millions

La rĂ©glementation a bonne presse et beaucoup y voient une maniĂšre de lĂ©gitimiser Bitcoin, d’amĂ©liorer son image auprĂšs du grand public. Michael Saylor, qui a achetĂ© prĂšs de 100 000 bitcoins par le biais de son entreprise, est prĂ©sentĂ© comme un hĂ©ros et est devenu en quelques mois un meneur idĂ©ologique trĂšs Ă©coutĂ© dans la communautĂ©, alors mĂȘme qu’il s’oppose ouvertement Ă  la rĂ©sistance Ă  la censure et Ă  l’anonymat3. De mĂȘme, il y a un enthousiasme autour des institutionnels qui achĂštent du bitcoin (millionnaires, fonds d’investissement, banques, États), alors que ceux-ci mĂ©prisent en partie la proposition de valeur de Bitcoin, y voyant seulement un « actif financier non corrĂ©lĂ© », une « valeur refuge contre la dĂ©valuation de la monnaie » ou un « or numĂ©rique » devant rester dans des coffres sĂ©curisĂ©s.

Il ne s’agit pas d’une chose nouvelle : le tendance remonte au moins Ă  2012, annĂ©e durant laquelle les frĂšres Winklevoss ont investi Ă©normĂ©ment. Si elle pose souci aujourd’hui, c’est Ă  cause de son importance.

Il s’agit en effet d’une question d’équilibre. Tant qu’une majoritĂ© de la communautĂ© reste fidĂšle aux principes de base de Bitcoin, il n’y a pas de problĂšme Ă  voir des gens investir des millions : au contraire, cela a apportĂ© de la richesse Ă  ceux qui ont Ă©tĂ© assez fous pour se procurer du bitcoin Ă  ses dĂ©buts. NĂ©anmoins, un dĂ©sĂ©quilibre trop grand pourrait mener Ă  des perturbations majeures, ce qui nuirait Ă  Bitcoin de maniĂšre considĂ©rable.

On peut ainsi tout Ă  fait imaginer qu’en cas de conflit les millionnaires et les fonds d’invetsissement se rangeraient derriĂšre la lĂ©gislation, ceux-ci n’ayant pas les mĂȘmes valeurs que les bitcoineurs authentiques. Dans le cas d’une scission entre un « Bitcoin » lĂ©gal (mais altĂ©rĂ©) et d’un Bitcoin illĂ©gal (mais prĂ©servĂ©), alors tous ces investisseurs institutionnels n’hĂ©siteraient pas Ă  vendre leurs bitcoins illĂ©gaux durant la transition, rendant majoritaire la version lĂ©gale de « Bitcoin » au niveau du prix et du taux de hachage, qui pourrait alors devenir le « Bitcoin » valide aux yeux du grand public.

Si l’on veut que Bitcoin rĂ©siste Ă  la rĂ©glementation, il faut cultiver la rĂ©silience des marchands et des mineurs et Ă©duquer la communautĂ© sur la question. C’est pour cela qu’il est recommandĂ© aux utilisateurs de dĂ©tenir leur propre cryptomonnaie (« not your keys, not your coins »), de faire attention Ă  leur vie privĂ©e, et si possible de faire tourner leur propre nƓud (« don’t trust, verify »). C’est aussi pour cela que l’accent est tant mis sur la dĂ©centralisation et la souverainetĂ©, et qu’il existe tant de suspicion Ă  l’encontre des plateformes d’échange et des coopĂ©ratives de minage, qui forment des points d’agrĂ©gation trĂšs sensible aux directives imposĂ©es par les États. Si l’on veut que Bitcoin reste dominant, les nouveaux arrivants doivent ĂȘtre convertis Ă  l’esprit du projet originel.

Il est enfin nĂ©cessaire de bien dĂ©finir Bitcoin, au cas oĂč la corruption deviendrait trop importante. Il n’est en effet pas impossible que le Bitcoin que vous dĂ©fendez aujourd’hui soit un jour minoritaire du point de vue du prix. Le dĂ©finir Ă  partir du protocole actuel (BTC) n’est pas une bonne solution : si une amĂ©lioration de Bitcoin est implĂ©mentĂ©e (Ă  l’instar de Taproot par exemple), ne reste-t-il pas Bitcoin ? Tout comme le bateau de ThĂ©sĂ©e reste lui-mĂȘme alors que toutes ses parties ont Ă©tĂ© remplacĂ©es, Bitcoin reste lui-mĂȘme par la prĂ©servation de ses propriĂ©tĂ©s principales, pas des dĂ©tails de son protocole.

C’est pourquoi Bitcoin gagnerait Ă  ĂȘtre dĂ©crit comme un concept (ou un ensemble de principes) dĂ©fini dans le livre blanc, qui fait autoritĂ© dans le milieu et qui contient toutes les propriĂ©tĂ©s fondamentales comme la preuve de travail ou la quantitĂ© fixe d’unitĂ©s4. Une telle dĂ©finition attĂ©nuerait en effet toute capture du protocole par un État, en donnant au grand public une dĂ©finition claire de Bitcoin pour qu’il soit moins influencĂ© par la propagande Ă  l’avenir.

 

Conclusion

Ainsi, la tendance actuelle Ă  la rĂ©glementation constitue un risque pour Bitcoin et il ne faut pas le nĂ©gliger. Si les États n’ont pas trop rĂ©agi pour le moment, c’est que leur financement via l’impĂŽt et l’inflation, n’a pas encore Ă©tĂ© assez menacĂ©. C’est pour cela que nous devrions nous prĂ©parer Ă  la guerre rĂ©glementaire contre Bitcoin qui s’annonce.

Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas aujourd’hui au point de non-retour et je reste persuadĂ© que Bitcoin peut sortir victorieux de cette guerre. MĂȘme si la tendance Ă  tolĂ©rer la rĂ©glementation au sein de la communautĂ© est forte, il y a encore beaucoup d’individus rĂ©silients prĂȘts Ă  faire les efforts nĂ©cessaires pour que Bitcoin ne sombre pas dans l’apathie. Le rĂȘve de libertĂ© monĂ©taire, lui, ne mourra jamais.

 


Notes

1. ↑ Dans la DĂ©claration unanime des treize États unis d’AmĂ©rique, il est Ă©crit :

Nous tenons pour Ă©videntes pour elles-mĂȘmes les vĂ©ritĂ©s suivantes : tous les hommes sont créés Ă©gaux ; ils sont douĂ©s par leur CrĂ©ateur de certains droits inaliĂ©nables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la libertĂ© et la recherche du bonheur.

La Constitution des États-Unis d’AmĂ©rique, elle, a pour prĂ©ambule la phrase suivante :

Nous, Peuple des États-Unis, en vue de former une Union plus parfaite, d’établir la justice, de faire rĂ©gner la paix intĂ©rieure, de pourvoir Ă  la dĂ©fense commune, de dĂ©velopper le bien-ĂȘtre gĂ©nĂ©ral et d’assurer les bienfaits de la libertĂ© Ă  nous-mĂȘmes et Ă  notre postĂ©ritĂ©, nous dĂ©crĂ©tons et Ă©tablissons cette Constitution pour les États-Unis d’AmĂ©rique.

2. ↑ À partir de juillet 2010, les documents confidentiels rĂ©vĂ©lĂ©s de WikiLeaks ont commencĂ© Ă  ĂȘtre relayĂ©s par les grands mĂ©dias et Ă  impacter l’opinion publique. Suite Ă  cela, l’organisation a rencontrĂ© des problĂšmes avec PayPal et d’autres services financiers, problĂšmes qui ont conduit en dĂ©cembre 2010 Ă  un blocus financier de la part de Bank of America, Visa, Mastercard, PayPal et Western Union. Il lui a Ă©tĂ© suggĂ©rĂ© d’accepter le bitcoin pour les donations, ce qu’elle a fait le 15 juin 2011, aprĂšs mĂ»re rĂ©flexion.

3. ↑ Michael Saylor, le PDG de Microstrategy, a en effet exprimĂ© Ă  de multiples reprises son mĂ©pris pour la rĂ©sistance Ă  la censure et la confidentialitĂ©, notamment en dĂ©clarant que « c’étaient des mauvaises idĂ©es ». Il considĂšre ainsi le bitcoin comme une rĂ©serve de valeur et non comme une devise ou un moyen de paiement qu’il faut rĂ©glementer.

Il n’est pas le seul investisseur dans ce cas, et Raoul Pal, PDG de Real Vision Group et Global Macro Investor, a par exemple tenu des propos similaires :

Si vous pensez que le secret vis-Ă -vis des États et l’absence de KYC est l’avenir des bitcoins, vous ne comprenez pas Ă  quoi ressemble l’adoption. Ils le rĂ©glementeront. Vous allez le dĂ©clarer. Vous devrez procĂ©der Ă  un KYC et c’est trĂšs bien. Cela ne retire pas sa [fonction de] rĂ©serve de valeur, mais ne fait que l’intĂ©grer.

4. ↑ Selon cette dĂ©finition, les protocoles alternatifs comme Litecoin, Monero, Bitcoin Cash ou mĂȘme Bitcoin SV sont des implĂ©mentations plus ou moins fidĂšles de Bitcoin. BTC reste bien entendu la version dominante du concept et peut donc ĂȘtre appelĂ©e Bitcoin sans qu’il n’y ait d’ambigĂŒitĂ©.


Sources

Dustin Dreifuerst, The Coming Bitcoin War, 22 septembre 2020.
Eric Voskuil, Cryptoeconomics, 2021.

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[PODCAST] Bitcoin : comprendre la révolte monétaire du siÚcle

By: Ludovic Lars —

Je suis rĂ©cemment intervenu dans le podcast de Contrepoints pour parler de Bitcoin et de cryptomonnaie avec Pierre Schweitzer. Au-delĂ  de l’évolution du prix du bitcoin (prix qui se situait autour des 51 000 $ / 42 000 € au moment de l’enregistrement), il y a en effet beaucoup Ă  dire sur le sujet.

Les thÚmes suivants y sont abordés :

  • La rĂ©sistance Ă  la censure
  • L’origine politique de Bitcoin
  • Le problĂšme de l’amorçage
  • Le dĂ©veloppement du protocole
  • Le dĂ©bat sur la scalabilitĂ© et Bitcoin Cash
  • La religiositĂ© dans Bitcoin
  • Le rĂ©seau Lightning
  • La crĂ©ation monĂ©taire des banques centrales et le risque d’inflation
  • La potentielle rĂ©ponse des États Ă  Bitcoin
  • La confidentialitĂ© dans les cryptomonnaies
  • Les autres usages de la blockchain

Voici l’épisode du podcast :

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Description et références sur Contrepoints

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Qu’est-ce qui sĂ©curise Bitcoin ?

By: Ludovic Lars —

Bitcoin est un concept de monnaie numĂ©rique fonctionnant sur Internet qui a Ă©tĂ© créé en 2008 par Satoshi Nakamoto. Mis en application Ă  partir du 3 janvier 2009, il a parcouru un long chemin qui l’a menĂ© Ă  devenir ce qu’il est aujourd’hui, Ă  la fois d’un point de vue technique, Ă©conomique et social. NĂ©anmoins, il existe toujours des incomprĂ©hensions Ă  son Ă©gard, y compris chez ceux qui pensent avoir saisi ses principes de base. C’est en particulier le cas de son modĂšle de sĂ©curitĂ© qui reste flou pour beaucoup de personens.

Dans Bitcoin, une foule de notions interviennent. Le systĂšme est fondĂ© sur un rĂ©seau public et dĂ©centralisĂ© de nƓuds qui font tourner un logiciel open source. Ces nƓuds vĂ©rifient des opĂ©rations cryptographiques et entretiennent un registre distribuĂ© et horodatĂ© appelĂ© la chaĂźne de blocs, registre oĂč sont enregistrĂ©es toutes les transactions d’une unitĂ© de compte, le bitcoin. Au sein de ce rĂ©seau, un certain nombre d’acteurs, appelĂ©s des mineurs, utilisent la puissance de calcul de leurs machines afin de valider les transactions effectuĂ©es par le rĂ©seau, et reçoivent en Ă©change une rĂ©munĂ©ration en bitcoins. Tout cela forme un tout harmonique qui permet Ă  Bitcoin d’exister depuis quasiment douze ans.

Cependant, ce qui sĂ©curise Bitcoin, ce n’est pas la cryptographie, la chaĂźne de blocs, le logiciel libre, la dĂ©centralisation ou la puissance de calcul. Ce qui sĂ©curise Bitcoin, c’est l’action combinĂ©e d’individus, de personnes de chair et d’os mues par leurs intĂ©rĂȘts, de gens qui prennent des dĂ©cisions et qui s’exposent Ă  des risques personnels. Bitcoin est en effet un systĂšme Ă©conomique et, en tant que tel, base sa sĂ©curitĂ© sur le comportement intĂ©ressĂ© des ĂȘtres humains1.

 

Qu’est-ce qui prĂ©serve la qualitĂ© de l’infrastructure logicielle ?

Bitcoin est un protocole de communication qui permet l’existence et la circulation d’une unitĂ© de compte numĂ©rique, le bitcoin. Ce protocole est un ensemble de rĂšgles et ne peut donc pas directement ĂȘtre utilisĂ© par un individu : il faut pour cela qu’il existe une implĂ©mentation logicielle, Ă  savoir un programme qui respecte et vĂ©rifie ces rĂšgles.

L’écosystĂšme autour de Bitcoin repose donc sur ces implĂ©mentations logicielles, qui peuvent ĂȘtre complĂštes (nƓuds du rĂ©seau) ou partielles (portefeuilles lĂ©gers). Bien Ă©videmment, les implĂ©mentations complĂštes sont les plus essentielles Ă  la sĂ©curitĂ© de Bitcoin, puisque ce sont elles qui servent Ă  valider les transactions et Ă  miner les blocs. En particulier, Bitcoin Core, l’implĂ©mentation de rĂ©fĂ©rence de Bitcoin (BTC), joue un rĂŽle central dans l’infrastructure du rĂ©seau.

Comme tous les programmes informatiques complexes, Bitcoin Core n’est pas exempt de faiblesses, ce qui au cours de son histoire s’est matĂ©rialisĂ© par deux incidents majeurs :

  • En aoĂ»t 2010, une faille dans le systĂšme des transactions (value overflow) avait permis Ă  une personne de crĂ©er plus de 184 milliards de bitcoins Ă  partir de rien ! Cet incident avait heureusement pu ĂȘtre corrigĂ© dans les heures qui avaient suivi grĂące Ă  la mobilisation des mineurs qui avaient appliquĂ© un patch correctif. À l’époque, cela n’avait pas Ă©tĂ© dommageable pour Bitcoin, qui ne gĂ©rait que peu de valeur.
  • En mars 2013, un dĂ©faut contenu dans la mise Ă  jour du code avait provoquĂ© la sĂ©paration accidentelle du rĂ©seau pendant plusieurs heures. Bitcoin Ă©tait alors beaucoup plus utilisĂ© et cette sĂ©paration momentanĂ©e avait notamment entraĂźnĂ© la rĂ©alisation d’une double dĂ©pense par un utilisateur.

C’est pour cela qu’il est crucial que le logiciel derriĂšre Bitcoin soit bien maintenu, optimisĂ©, amĂ©liorĂ©. Bitcoin reprĂ©sente aujourd’hui prĂšs de 300 milliards de dollars et dĂ©place des dizaines de milliards de dollars chaque jour, et par consĂ©quent il serait dĂ©sastreux qu’un dysfonctionnement majeur survienne.

Pour assurer la sĂ©curitĂ© du logiciel, il existe donc des dizaines de personnes, identifiĂ©es ou anonymes, qui s’attellent Ă  scruter et Ă  perfectionner le code, Ă  temps plein ou Ă  temps partiel. Puisque Bitcoin Core est un logiciel libre disponible en source ouverte sur Internet, n’importe qui peut consulter le code, vĂ©rifier qu’il est conforme au rĂ©sultat attendu ou mĂȘme proposer de le modifier pour l’amĂ©liorer ! Tel que l’expliquait Satoshi Nakamoto en dĂ©cembre 2009 :

Être accessible en source ouverte signifie que n’importe qui peut examiner le code de maniĂšre indĂ©pendante. S’il s’agissait d’une source fermĂ©e, personne ne pourrait vĂ©rifier la sĂ©curitĂ©. Je pense qu’il est essentiel pour un programme de cette nature d’ĂȘtre open source.

Cette ouverture, couplĂ©e Ă  une dette technique limitĂ©e, donne Ă  Bitcoin une sĂ»retĂ© plus grande que de nombreux systĂšmes informatiques. En effet, au vu des sommes en jeu, la rĂ©compense pour l’exploitation rĂ©ussie d’une faille dans le code serait Ă©norme, ce qui renforce la confiance qu’on peut avoir dans le logiciel au cours du temps (effet Lindy).

De plus, les failles dans le code sont, outre leur raretĂ©, le plus souvent trĂšs subtiles, ce qui fait que ce sont les dĂ©veloppeurs bienveillants qui les dĂ©couvrent et qui les rapportent. On peut par exemple citer le bogue d’inflation trouvĂ© et rĂ©vĂ©lĂ© en septembre 2018 par Awemany, dĂ©veloppeur pour Bitcoin Unlimited, ou la faille permettant des attaques par dĂ©ni de service rapportĂ©e en juin 2018 par Braydon Fuller, dĂ©veloppeur pour Bcoin, et rĂ©vĂ©lĂ©e publiquement plus deux ans plus tard, en septembre 2020.

Enfin, il faut spĂ©cifier que l’infrastructure logicielle n’est pas maintenue gratuitement et qu’elle est soutenue financiĂšrement par les organisations et les individus dont l’activitĂ© dĂ©pend de la qualitĂ© du fonctionnement du rĂ©seau. C’est ainsi que des entreprises impliquĂ©es dans Bitcoin acceptent de rĂ©munĂ©rer les principaux dĂ©veloppeurs de Bitcoin Core, pas par charitĂ©, mais parce qu’elles ont quelque chose Ă  gagner.

Tout ceci fait que la sĂ©cuitĂ© du logiciel s’amĂ©liore au cours du temps, que les vulnĂ©rabilitĂ©s sont dĂ©tectĂ©es et maĂźtrisĂ©es et que, en presque douze ans d’existence, seules deux d’entre elles ont provoquĂ© un incident majeur. Bitcoin ne repose donc pas sur des logiciels magiques qui fonctionneraient parfaitement bien, mais sur l’action des dĂ©veloppeurs qui maintiennent des implĂ©mentations faillibles et sur l’aide des mĂ©cĂšnes qui financent ce dĂ©veloppement.

 

Qu’est-ce qui assure le bon traitement des transactions ?

Bitcoin permet Ă  quiconque d’envoyer des fonds Ă  n’importe qui d’autre, quel que soit le moment, oĂč que se trouve le destinataire dans le monde pourvu qu’il dispose d’un accĂšs Ă  Internet. Il est ainsi rĂ©sistant Ă  la censure, c’est-Ă -dire qu’il est trĂšs difficile pour une entitĂ© d’empĂȘcher arbitrairement une transaction d’ĂȘtre rĂ©alisĂ©e.

La rĂ©sistance Ă  la censure est trĂšs importante car si Bitcoin n’avait pas cette propriĂ©tĂ©, il ne pourrait tout simplement pas survivre. Il deviendrait en effet un systĂšme bancaire comme un autre, soumis aux rĂ©glementations invasives des États : il devrait s’adapter Ă  l’instar de PayPal, ou mourir sous les coups des interventions Ă©tatiques, destin funeste qu’ont connu e-gold ou Liberty Reserve en leur temps.

Le bon traitement des transactions dans Bitcoin implique donc deux garanties qui le distinguent des systĂšmes bancaires traditionnels :

  • Toute transaction qui paie un montant correct de frais ne peut pas ĂȘtre dĂ©laissĂ©e (sĂ©curitĂ© a priori) ;
  • Toute transaction qui a Ă©tĂ© confirmĂ©e doit demeurer dans le registre et ne peut pas faire l’objet d’une double dĂ©pense (sĂ©curitĂ© a posteriori).

Ce bon traitement est assurĂ© par ce qu’on appelle le minage. Les mineurs, qui font partie du rĂ©seau, reçoivent les transactions des utilisateurs et les incluent dans des blocs. Ils rattachent ces blocs Ă  la chaĂźne par la rĂ©solution d’un problĂšme mathĂ©matique nĂ©cessitant une dĂ©pense d’énergie Ă©lectrique (preuve de travail) et sont en Ă©change rĂ©compensĂ©s par les bitcoins nouvellement créés (6,25 bitcoins par bloc actuellement) et par les frais payĂ©s par les transactions. Pour dĂ©terminer la chaĂźne valide les nƓuds suivent le principe de la chaĂźne la plus longue, c’est-Ă -dire qu’ils considĂšrent que la chaĂźne contenant le plus de preuve de travail (grosso modo celle avec le plus de blocs) est la chaĂźne valide. Cela permet au rĂ©seau d’arriver Ă  un consensus sur l’état du systĂšme.

Bitcoin repose donc sur la dĂ©pense d’énergie pour fonctionner, car c’est elle qui dĂ©termine le caractĂšre infalsifiable de la chaĂźne et des bitcoins créés. Le taux de hachage, qui dĂ©signe le nombre de calculs par seconde rĂ©alisĂ©s par le rĂ©seau, atteint aujourd’hui les 130 EH/s, Ă  savoir 130 milliards de milliards de calculs par seconde. Cette considĂ©rable force de calcul consomme aujourd’hui, selon certaines estimations, plus de 82 TWh par an, soit une dĂ©pense Ă©nergĂ©tique Ă©galant la consommation d’électricitĂ© de pays comme la Belgique ou la Finlande.

 

Taux de hachage Bitcoin BTC 2010 2020
Évolution du taux de hachage de Bitcoin entre 2010 et 2020 (Bitcoin.com Charts)

 

NĂ©anmoins, en dĂ©pit de son rĂŽle central, ce n’est pas sur cette Ă©nergie que se fonde la sĂ©curitĂ© du minage. En effet, la sĂ©curitĂ© vient de la concurrence entre les mineurs, et pas de l’énergie totale dĂ©pensĂ©e. Comme l’écrivait Satoshi Nakamoto dans le livre blanc de Bitcoin en 2008 :

Le systĂšme est sĂ©curisĂ© tant que les nƓuds honnĂȘtes contrĂŽlent collectivement plus de puissance de calcul qu’un groupe de nƓuds qui coopĂ©reraient pour rĂ©aliser une attaque.

L’important ce n’est pas que le taux de hachage de Bitcoin soit le plus haut possible, c’est que les mineurs disposant d’une puissance de calcul non nĂ©gligeable soient « honnĂȘtes », c’est-Ă -dire qui soient prĂȘts Ă  miner systĂ©matiquement toutes les transactions payant un montant correct de frais (pas de censure a priori) et Ă  toujours construire leurs blocs Ă  partir de la plus longue chaĂźne (pas de rĂ©organisation de chaĂźne).

Imaginons (cas pessimiste) que les États membres de l’ONU se mettent d’accord sur la dangerositĂ© de Bitcoin et dĂ©crĂštent l’interdiction de certaines transactions sur Bitcoin, les transactions de mĂ©lange de piĂšces au nom de la lutte contre le blanchiment d’argent par exemple. Dans ce cas, les mineurs pourraient ĂȘtre soumis Ă  de fortes pressions de la part de leurs autoritĂ©s respectives, et devraient faire le choix de continuer Ă  ĂȘtre honnĂȘtes en se dĂ©plaçant dans un pays non concernĂ© ou en minant illĂ©galement, ce qui constitue dans les deux cas un risque, ou de devenir des attaquants en suivant la loi. Cette rĂ©glementation des mineurs par les États permettrait, si leur matĂ©riel reprĂ©sentaient plus de la moitiĂ© de la puissance de calcul du rĂ©seau, d’empĂȘcher toute confirmation d’une transaction illĂ©gale par le biais d’une attaque des 51 % mondiale.

La solution au problĂšme proviendrait des individus et des groupes d’individus qui seraient prĂȘts Ă  miner des transactions dĂ©clarĂ©es comme illĂ©gales, et qui resteraient donc honnĂȘtes du point de vue de Bitcoin. Le risque pris par ces mineurs pourrait alors ĂȘtre compensĂ© par les frais des transactions censurĂ©es, qui pourraient s’avĂ©rer ĂȘtre trĂšs Ă©levĂ©s, surtout si des montants astronomiques Ă©taient en jeu.

C’est pour cela que la bon fonctionnement des transactions vient du comportement des mineurs, pas uniquement de la puissance de calcul du rĂ©seau. Pour que Bitcoin soit correctement sĂ©curisĂ©, il faut donc que les mineurs soient nombreux (partage du risque) et se trouvent Ă  des endroits diffĂ©rents du monde (dĂ©centralisation).

 

Carte de localisation des mineurs avril 2020
Répartition géographique des mineurs utilisant les coopératives BTC.com, Poolin et ViaBTC en avril 2020 (Cambridge Center for Alternative Finance)

 

 

Qu’est-ce qui garantit la limite des 21 millions de bitcoins ?

Lorsqu’on entend parler du bitcoin, il ne faut pas attendre longtemps avant que sa politique monĂ©taire singuliĂšre soit Ă©voquĂ©e. Le bitcoin suit en effet un processus d’émission trĂšs prĂ©cis qui limite sa quantitĂ© d’unitĂ©s en circulation Ă  21 000 000 : les fameux 21 millions de bitcoins.

Bien que le principe soit briĂšvement dĂ©crit dans le livre blanc, cette politique monĂ©taire n’a Ă©tĂ© dĂ©finie rigoureusement par Satoshi Nakamoto que le 8 janvier 2009 dans son annonce du lancement de Bitcoin :

La circulation totale sera de 21 000 000 de piĂšces. Elle sera distribuĂ© aux nƓuds du rĂ©seau lorsqu’ils crĂ©eront des blocs, le montant Ă©tant divisĂ© par deux tous les 4 ans.

les 4 premiÚres années : 10 500 000 piÚces
les 4 années suivantes : 5 250 000 piÚces
les 4 années suivantes : 2 625 000 piÚces
les 4 années suivantes : 1 312 500 piÚces
etc


Cela fait du bitcoin une monnaie dure Ă  produire Ă  l’inverse des monnaies fiat imposĂ©es par les États, comme l’euro ou le dollar, dont la gestion de la masse monĂ©taire est dĂ©lĂ©guĂ©e Ă  des banques centrales. Bitcoin donne ainsi aux individus la possibilitĂ© d’épargner une monnaie qui ne perd pas en valeur au cours du temps, et qui empĂȘche au passage les acteurs financiers proches du pouvoir de profiter de l’effet Cantillon.

La politique monĂ©taire du bitcoin constitue donc une propriĂ©tĂ© rĂ©volutionnaire qui n’a mĂȘme pas Ă©tĂ© appliquĂ©e par le passĂ© et beaucoup la mettent en valeur comme une propriĂ©tĂ© gravĂ©e dans le marbre qui ne pourrait absolument pas ĂȘtre modifiĂ©e. NĂ©anmoins ce n’est pas le cas, et cette « rĂ©sistance Ă  l’inflation » doit ĂȘtre, tout comme la rĂ©sistance Ă  la censure, sĂ©curisĂ©e par des individus qui agissent en ce sens.

Bitcoin est un protocole de communication, un ensemble de rĂšgles qui permettent Ă  des gens de transfĂ©rer de la valeur entre eux, et en cela il peut Ă©voluer. Les rĂšgles de consensus qui dĂ©finissent Bitcoin ne sont en effet pas figĂ©es et peuvent faire l’objet de changements, comme l’ont montrĂ© les diffĂ©rentes amĂ©liorations qui ont jalonnĂ© l’existence de Bitcoin telles que P2SH, les verrous temporels ou SegWit.

De plus, l’évolution du protocole peut se faire dans un sens non prĂ©vu originellement, ce qui a eu lieu Ă  de multiples reprises dans l’histoire des cryptomonnaies.

En juin 2016, Ethereum a ainsi violĂ© l’immuabilitĂ© de sa propre chaĂźne en annulant le piratage d’un contrat autonome (TheDAO) oĂč 3,6 millions d’éthers, qui reprĂ©sentaient plus de 45 millions d’euros. Cette somme dĂ©robĂ©e reprĂ©sentait 4,4 % de la quantitĂ© totale d’éthers en circulation, et une majoritĂ© Ă©conomique (Ă  commencer par Vitalik Buterin) a donc dĂ©cidĂ© de revenir sur ce transfert le 20 juin. Un groupe dissident a refusĂ©, ce qui a créé une autre chaĂźne oĂč le piratage Ă©tait toujours prĂ©sent, qui s’appelle aujourd’hui Ethereum Classic.

De mĂȘme, Bitcoin a changĂ© depuis ses dĂ©buts et n’est plus le mĂȘme qu’en 2011. Le principal changement n’est pas un modification du protocole en soi, mais un changement de vision : les visions d’une monnaie d’échange et d’un moyen de transfert anonyme, qui Ă©taient prĂ©dominantes aux dĂ©buts de Bitcoin, se sont estompĂ©es au profit de la vision d’un or numĂ©rique qui servirait de monnaie de rĂ©serve. MĂȘme si les premiĂšres visions subsistent au travers du projet Lightning et des logiciels dĂ©diĂ©s Ă  la confidentialitĂ© (Wasabi, Samourai, JoinMarket), elles sont devenues nĂ©anmoins minoritaires dans la communautĂ© de Bitcoin. En effet, les gens s’enthousiasment plus aujourd’hui pour les investissements de grandes entreprises comme MicroStrategy et Square, ou pour l’intĂ©gration 100 % custodiale du bitcoin dans PayPal, que pour l’échange commercial ou pour l’usage rĂ©alisĂ© sur le dark web.

 

Visions de Bitcoin Nic Carter Hasu
Visions de Bitcoin (Nic Carter et Hasu).

 

Ce changement de narration s’est accompagnĂ© d’un maintien conservateur du protocole, notamment par le biais d’une restriction de sa capacitĂ© transactionnelle. Cette restriction a pour effet de prĂ©server la dĂ©centralisation du minage donc la sĂ©curitĂ© de la chaĂźne, mais aussi d’accroĂźtre considĂ©rablement les frais de transaction payĂ©s par les utilisateurs, qui peuvent actuellement ĂȘtre de plusieurs euros en moyenne pour un traitement rapide par le rĂ©seau2.

Face Ă  ces changements, nous sommes donc en droit de nous demander quelle est la force qui empĂȘche la politique monĂ©taire de Bitcoin d’ĂȘtre modifiĂ©e, ce qui nous amĂšne naturellement Ă  la question plus gĂ©nĂ©rale de la gouvernance de Bitcoin, c’est-Ă -dire la maniĂšre dont il est dirigĂ©. Qui dĂ©cide de l’avenir du protocole ?

D’une part, certains pensent que la gouvernance est la prĂ©rogative des dĂ©veloppeurs du protocole, que ceux-ci sont en charge de ce qui doit ou non ĂȘtre intĂ©grĂ©. Pour Bitcoin, ce serait le cas de l’implĂ©mentation de rĂ©fĂ©rence, Bitcoin Core, et de son mainteneur principal, Wladimir van der Laan, qui possĂšdent les droits sur le dĂ©pĂŽt GitHub. Il est en effet vrai que les dĂ©veloppeurs ont une certaine influence sur le protocole en acceptant ou en refusant d’inclure une modification : par effet d’inertie, ils ont un poids dans les choix qui vont ĂȘtre faits, car tout changement non consenti par eux devrait ĂȘtre implĂ©mentĂ© par une nouvelle Ă©quipe peut-ĂȘtre moins expĂ©rimentĂ©e et moins bien financĂ©e. NĂ©anmoins, si un changement majeur et controversĂ© en venait Ă  ĂȘtre proposĂ© (comme le serait probablement une violation de la politique monĂ©taire du bitcoin), les dĂ©veloppeurs n’auraient aucune chance de voir leur modification ĂȘtre acceptĂ©e. C’est notamment ce qui s’est passĂ© pour Bitcoin ABC, l’implĂ©mentation principale du protocole Bitcoin Cash, qui se voit aujourd’hui ĂȘtre exclue pour avoir tentĂ© de rediriger 8 % de la rĂ©compense de bloc Ă  ses fins.

D’autre part, une opinion assez rĂ©pandue suppose que ce sont les mineurs qui doivent dĂ©cider de l’évolution du protocole, notamment par le biais de votes proportionnĂ©s Ă  leur puissance de calcul. Ces mineurs sont en effet garants de l’intĂ©gritĂ© de la chaĂźne de blocs et possĂšdent un rĂŽle majeur dans Bitcoin. Il est donc Ă©vident qu’une version de Bitcoin privilĂ©giĂ©e par les mineurs a plus de chances de prospĂ©rer qu’une version concurrente qui serait plus sensible Ă  la censure. Cependant, ce ne sont pas les mineurs qui possĂšdent le rĂ©el pouvoir sur le protocole, pour la simple et bonne raison que ce ne sont pas eux qui contribuent Ă  valoriser l’unitĂ© de compte. En raisonnant par l’absurde, on pourrait dire que si les mineurs Ă©taient rĂ©ellement en charge du protocole, le systĂšme Ă©conomique de Bitcoin serait vouĂ© Ă  l’échec : ils seraient en effet incitĂ©s Ă  augmenter leurs revenus par la crĂ©ation monĂ©taire Ă  l’instar des banques centrales.

Tout ceci nous amĂšne Ă  la troisiĂšme catĂ©gorie d’acteurs impliquĂ©s dans Bitcoin : les utilisateurs, ou plutĂŽt les marchands, c’est-Ă -dire les personnes qui acceptent le bitcoin comme moyen de paiement pour un bien ou un service. Cette catĂ©gorie des marchands est Ă  prendre au sens large et inclut, outre les commerçants classiques, les Ă©pargnants et les spĂ©culateurs qui Ă©changent de l’euro contre du bitcoin. Le fait est que ce sont ces utilisateurs qui, par l’usage direct ou indirect d’un nƓud complet, dĂ©cident rĂ©ellement de la direction dans laquelle Bitcoin doit aller, car ce sont eux qui apportent de la valeur au bitcoin.

Lorsqu’en novembre 2017 il a Ă©tĂ© question de doubler la capacitĂ© transactionnelle de Bitcoin par le biais d’une mise Ă  niveau appelĂ©e SegWit2X, les utilisateurs ont refusĂ©. Cette proposition, soutenue par la majoritĂ© des mineurs et par une grande part des entreprises du milieu, a Ă©tĂ© annulĂ©e avant son activation au vu de l’impopularitĂ© de celle-ci. Ainsi, c’est le sectarisme des utilisateurs et des dĂ©tenteurs de bitcoins, attisĂ© par un certain nombre d’influenceurs, qui a prĂ©valu dans l’affaire, chose que pressentait Satoshi Nakamoto dĂšs dĂ©cembre 2010 :

Les utilisateurs de Bitcoin pourraient devenir de plus en plus sectaires à propos de la limitation de la taille de la chaüne pour que son accùs reste facile pour beaucoup d’utilisateurs et pour les petits appareils.

Le modĂšle Ă©conomique de Bitcoin est ainsi protĂ©gĂ© par ces marchands qui, par le biais d’une conservation plus ou moins longue, sont incitĂ©s Ă  faire en sorte que la valeur du bitcoin ne baisse pas, et mĂȘme qu’elle augmente. Il est donc dans leur intĂ©rĂȘt de ne pas modifier la politique monĂ©taire dĂ©flationniste du bitcoin. De plus, la limite des 21 millions de bitcoins est un point de Schelling fort qui dĂ©vantagerait toute tentative de changement.

NĂ©anmoins, ce modĂšle n’est pas magique et, tout comme le minage, repose essentiellement sur la rĂ©sistance individuelle des marchands aux pressions, qu’elles soient intĂ©rieures (la proposition d’une Ă©mission monĂ©taire pour protĂ©ger la chaĂźne par exemple) ou extĂ©rieures.

Le cas d’une pression extĂ©rieure est le plus parlant. De maniĂšre pessimiste, on pourrait imaginer qu’un dĂ©cret appliquĂ© par les États membres de l’ONU impose par la loi une crĂ©ation monĂ©taire qui reviendrait Ă  une banque centrale mondiale, et qui rendrait illĂ©gale la version dĂ©flationniste de Bitcoin. Dans ce dernier cas, le destin de Bitcoin serait entre les mains aux marchands, qui devraient faire preuve de courage en refusant ce dĂ©cret et en acceptant le bitcoin interdit, soit en toute illĂ©galitĂ© dans leur pays, soit dans un pays non concernĂ©.

Ainsi, Ă  l’instar du bon traitement des transactions qui est garanti par les mineurs et renforcĂ© par la dĂ©centralisation du minage, la dĂ©fense de la politique monĂ©taire est assurĂ©e par les marchands et affermie grĂące Ă  leur degrĂ© d’indĂ©pendance : moins il y a de marchands capables de continuer leur activitĂ© dans l’illĂ©galitĂ© ou depuis des lieux non rĂ©glementĂ©s, notamment par la gestion de leur propre nƓud complet, moins le bitcoin est rĂ©sistant Ă  l’inflation.

 

Conclusion

Bitcoin est un systĂšme Ă©conomique basĂ© sur l’action d’individus libres. Sa sĂ©curitĂ© ne provient donc pas des concepts sous-jacents Ă  son fonctionnement comme la cryptographie, la chaĂźne de blocs, le logiciel libre, la dĂ©centralisation ou la puissance de calcul, mais de la volontĂ© humaine des personnes qui Ɠuvrent chaque jour Ă  sa survie. Bitcoin ne serait pas lĂ  sans ses dĂ©veloppeurs bienveillants, ses mineurs soucieux de la rĂ©sistance de la chaĂźne et ses marchands prĂȘts Ă  tout pour conserver un protocole sain.

Bitcoin peut ainsi ĂȘtre dĂ©nigrĂ©, rĂ©glementĂ©, interdit, attaquĂ©, combattu, mais il ne pourra pas ĂȘtre dĂ©truit dans son principe tant qu’il y aura des gens derriĂšre lui. C’est pourquoi sa communautĂ© est si cruciale : mĂȘme dans les pires moments de doute, il y aura toujours des personnes prĂȘtes Ă  programmer, Ă  miner et Ă  valoriser le bitcoin. Ainsi, malgrĂ© les restrictions imposĂ©es par les États et les efforts des banques centrales pour le singer, Bitcoin est lĂ  pour rester. Et c’est tant mieux.

 


Notes

1. ↑ Je tire cette rĂ©flexion de la thĂ©orie d’Eric Voskuil et en particulier de son texte sur le principe du partage du risque dans lequel il observe que le risque individuel d’accepter ou de miner le bitcoin dĂ©pend du nombre de gens qui le prennent.

2. ↑ Ces deux changements, relatifs Ă  Bitcoin et Ă  Ethereum, ne sont pas forcĂ©ment de mauvaises Ă©volutions : le monde a probablement besoin d’une rĂ©serve de valeur Ă  hauts frais trĂšs sĂ©curisĂ©e et trĂšs stable (surtout lorsqu’on constate les derniers agissements des États et des banques centrales) et d’une plateforme de contrats autonomes qui puisse ĂȘtre modifiĂ©e socialement dans le cas oĂč 5 % des fonds sont concernĂ©s. NĂ©anmoins, ces changements indiquent que certains principes peuvent s’éroder et que les protocoles peuvent effectivement Ă©voluer dans un sens non prĂ©vu originellement.

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