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☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

La mystique de Michael Saylor

By: Ludovic Lars

Michael Saylor, le PDG de Microstrategy, est devenu extrêmement populaire au sein de la communauté de Bitcoin au cours des années. Comme je l'ai expliqué dans le premier article de ce diptyque, il a su se faire une place parmi les bitcoineurs, passant dans des podcasts à large audience, intervenant lors des grandes conférences, attirant l'attention des médias spécialisés — si bien qu'il est devenu, en quelque sorte, une égérie de la monnaie orange.

Malgré tout, cette fascination générale pour le personnage m'a profondément surpris. Je trouvais en effet mystérieux que des gens qui aimaient sincèrement Bitcoin, c'est-à-dire au-delà du simple gain financier, puissent prendre cet homme au sérieux. Je m'opposais évidemment à ses prises de position les plus péremptoires, exprimées dans certains courts extraits d'entrevues que j'avais entendus à contrecœur. Et pourtant, n'ayant jamais fait l'effort d'écouter ses longues interventions, je me persuadais que sa perspective sur la monnaie et sur Bitcoin devait présenter des qualités insoupçonnées ; qu'elle était semblable à la pensée de Saifedean Ammous qui, malgré ses défauts, avait le mérite de ne pas nier en bloc la proposition de valeur de l'argent liquide électronique.

C'est pour combler ce manque de connaissance sur le discours saylorien que j'ai lu, il y a peu, The Treasury of Michael Saylor1. Il s'agit d'une anthologie publiée en 2025 qui compile les paroles les plus marquantes de Saylor prononcées dans des podcasts ou des conférences. Le contenu a été sélectionné et réorganisé par l'investisseur et éducateur Anil Patel, déjà auteur d'un Manuel du Bitcoin en 2023.

Ma première impression, en parcourant ce livre, a été un sentiment de vide. Certes, le texte provenait d'interventions orales, et il fallait par conséquent s'attendre à ce que le message de fond soit disséminé au fil de l'eau. Mais il m'a semblé que la pensée profonde de Saylor sur Bitcoin (censée être mise en évidence dans cette compilation) était peu cohérente, parfois dénuée de sens, voire complètement improvisée… Lorsqu'il reste dans son domaine d'expertise, à savoir la finance et la gestion d'entreprise, le PDG américain fait preuve de pertinence et peut nous enseigner des choses. En revanche, son discours sur la cryptomonnaie s'apparente à du technobabillage : il utilise un pseudo-langage technique pour vendre ses produits, n'ayant en réalité qu'une maigre connaissance du fonctionnement du protocole Bitcoin2.

Malgré ce qu'il désire afficher, Saylor n'est pas un ingénieur ou un idéologue ; c'est un magicien. Il se sert d'un flou artistique pour créer une sorte d'aura autour de lui, source de son charisme. Tel un numérologue de la kabbale, il joue avec les chiffres pour stupéfier son public3. Tel un alchimiste, il transforme la crédulité des gens en actifs sur le bilan financier de sa société.

Le saylorisme n'est donc pas vraiment une doctrine solidement définie, mais bien plutôt une mystique, à savoir un « système d'affirmations se rapportant à un objet […] auquel on attribue une sorte de vertu magique ». Et force est de constater que cette mystique saylorienne fascine les foules. C'est pourquoi il me semble essentiel de la décrypter ici, non pas pour prouver que l'homme est stupide et qu'il raconte n'importe quoi, mais pour montrer que l'esprit de ses propos est indubitablement antithétique à ce que Bitcoin représente.

Une vision prométhéenne de la vie

La mystique saylorienne semble compliquée par ses circonvolutions, mais elle s'éclaircit une fois qu'on comprend la logique qui la sous-tend. En particulier, elle s'appuie sur un courant philosophique très ancien qui rencontre de plus en plus de succès de nos jours. Ce courant, c'est le prométhéisme, pour lequel la technologie est une force libératrice qui permet aux individus de s'émanciper de leur condition. Il tire son nom du titan de la mythologie grecque Prométhée, qui aurait dérobé le feu sacré aux dieux de l'Olympe pour en faire don aux hommes, leur enseignant par ce biais l'intégralité des arts et des techniques, et qui aurait été condamné par Zeus à la torture perpétuelle en conséquence à cet acte4.

Prométhée apportant le feu à l'humanité, tableau (recadré) de Heinrich Füger, 1817.

Michael Saylor adhère tout à fait à cette conception de la vie, voyant d'un bon œil l'accroissement des moyens techniques. Et cette perspective se manifeste dans sa vision de Bitcoin. Par exemple, il considère que le progrès de la civilisation a découlé dans l'histoire de sa capacité à canaliser l'énergie — de la domestication du feu à la maitrise de la fission nucléaire, en passant par l'exploitation du pétrole — et que la cryptomonnaie comme une amélioration de cette capacité.

Saylor va ainsi jusqu'à comparer directement Satoshi Nakamoto, le créateur de Bitcoin, au titan Prométhée. Pour lui, Satoshi a « offert un cadeau » au monde en mettant au point son système, et doit par conséquent être considéré comme un demi-dieu. Il dit ouvertement :

« Satoshi est une figure spirituelle au sein de la communauté Bitcoin ; il est l'équivalent de Prométhée. Prométhée nous a donné le feu ; Satoshi nous a donné la monnaie. Bitcoin est la première monnaie parfaite de l'histoire de l'humanité. »

Au-delà de cette révérence envers Prométhée, Saylor s'inspire de pensées qui sont très clairement prométhéennes dans leur nature. La mystique saylorienne s'incrit ainsi dans l'objectivisme, philosophie de la romancière libérale Ayn Rand, qui exalte l'héroïsme, l'égoïsme rationnel et l'entrepreneuriat capitaliste. Le prométhéisme transparait clairement dans les œuvres de l'autrice, où on retrouve des références directes au titan5.

Le PDG de MicroStrategy a particulièrement été marqué par La Grève, roman publié en 1957 aux États-Unis sous le titre Atlas Shrugged. Ce livre met en scène des ingénieurs qui font sécession de la collectivité socialiste sclérosée dont ils supportent la charge, en se réunissant dans le « Canyon de Galt », une vallée située au milieu des montagnes Rocheuses et dissimulée par un dispositif technique de réfraction lumineuse. Saylor, lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society6 en 2022, a ainsi rendu hommage à l'œuvre :

« Les histoires d'Ayn Rand traitent de la lutte de l'individu contre le collectif, et elles sont captivantes. Quand j'ai lu La Grève pour la première fois, je n'ai pas pu lâcher le livre. J'y ai consacré 12 heures par jour, puis 14, et puis 16. La nature humaine ne change pas : cette lutte existait il y a 100 000 ans ; elle existe encore aujourd'hui. Ce qui change, c'est la technologie. »

Michael Saylor lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society en 2022 (source : The Atlas Society)

Enfin, Michael Saylor a aussi été largement influencé par l'auteur de science-fiction Robert Heinlein, qui est connu pour avoir écrit Starship Troopers et dont la vision du monde est proche du prométhéisme7. Le PDG de MicroStrategy en a lu tous les romans, dont Révolte sur la Lune (1966) qu'il a déclaré être « l'un de ses livres préférés ». Ce dernier livre raconte la guerre d'indépendance menée par la colonie lunaire de Luna contre la Terre, qui est remportée à l'aide d'un système balistique géré par une intelligence artificielle (nommée Mike). Heinlein y présente des idées très libertariennes : on y retrouve notamment l'adage selon lequel « un repas gratuit ça n'existe pas8 », c'est-à-dire que la plupart des choses présentées comme « gratuites » sont en réalité payées par quelqu'un d'autre, comme les services publics. Et à nouveau il y a cette idée que la maitrise technique permet de retrouver sa liberté en faisant sécession.

Pour Michael Saylor, Bitcoin correspond ainsi très exactement au projet prométhéen, ce que des bitcoineurs hellénisants ont remarqué bien avant lui, comme Andreas Antonopoulos (dès 2013) ou Jacques Favier. Mais contrairement à Antonopoulos, Saylor a son interprétation particulière de la façon dont Bitcoin doit libérer le monde du joug de Zeus…

L'énergie et la thermodynamique

Conformément à sa philosophie prométhéenne et à son court passé d'ingénieur, Michael Saylor voit le monde sous l'angle de la science et de la thermodynamique. La notion d'énergie, qui est centrale en physique, revient constamment dans son discours, y compris concernant la cryptomonnaie. Entre autres, il considère que le bitcoin constitue de l'« énergie numérique », à l'instar de l'acier qui est une « forme métallique d'énergie » et du pétrole qui représente une « forme liquide d'énergie ».

Cette affirmation est plus une image qu'autre chose, car le bitcoin n'a aucun lien direct avec l'énergie. Certes, le réseau est sécurisé par un procédé impliquant une consommation d'électricité dans le monde réel ; mais l'unité de compte n'a jamais été adossée d'une quelconque manière à l'énergie consommée pour la créer. Satoshi Nakamoto avait d'ailleurs déjà réfuté cette idée à son époque, expliquant que le bitcoin n'était pas « stable par rapport à l'énergie ».

Bien entendu, on pourra argüer que cette métaphore permet d'expliquer les bonnes propriétés monétaires que les marchandises possèdent habituellement en tant que produits standardisés (et que le bitcoin présente). Sauf qu'elle prend une place prépondérante dans ses propos, et qu'elle justifie toutes les aberrations. Par exemple, Saylor considère qu'il ne peut pas y avoir de monnaie sans dépense énergétique et que (faisant écho au bon mot du banquier J. P. Morgan sur l'or) tout le reste constitue du crédit. Pour lui :

« Une monnaie sans énergie, c'est du crédit. Des marchandises sans énergie, ce sont des bons d'achat. Dans le cyberespace, un objet sans énergie est une représentation. Si on a un objet et qu'il n'y a pas d'énergie, c'est comme l'ombre dans la caverne de Platon. Une personne sans énergie est un fantôme. »

Dans ce cadre, seul le bitcoin peut constituer une réelle monnaie numérique, car la monnaie des banques centrales ne nécessite aucun travail pour être produite9. L'invocation de l'énergie sert à légitimer Bitcoin en tant que futur fondement du système économique10.

Michael Saylor se repose aussi beaucoup sur la thermodynamique, et sur les trois lois qui la composent : la conservation de l'énergie, la croissance inéluctable de l'entropie et l'émergence de structures auto-dissipatives. Dans son discours, il assimile Bitcoin à un système physique stable, insensible aux perturbations extérieures. Cette allégorie l'amène à présenter la hausse du prix du bitcoin comme une nécessité quasi scientifique. Il explique que miser sur le bitcoin équivaut à placer son argent sur le second principe de la thermodynamique, et donc que c'est un pari sûr :

« Quand on place son argent à la banque et qu'on le garde sous forme de monnaie fiduciaire, on le prête à un État. Quand on investit son argent dans une action, on le prête à l'équipe de direction d'une entreprise. Quand on met son argent dans un immeuble, on le prête au maire d'une ville. Quand on utilise son argent pour acquérir une œuvre d'art, on le prête et on l'investit dans une culture. Quand on achète effectivement du bitcoin, on prête son argent aux seigneurs de l'Entropie et aux dieux du Chaos. Sur quoi parie-t-on ? On parie que le chaos surpassera les villes, les entreprises, les pays et les cultures. »

Une certaine conception de l'inflation

Toute la démarche de Michael Saylor vis-à-vis de Bitcoin est, comme on l'a vu dans le premier article de ce diptyque, de parvenir à conserver sa richesse malgré les évènements extérieurs. Et l'un des éléments qui l'ont amené à la cryptomonnaie est la menace de la hausse généralisée des prix, ou la baisse de la valeur de la monnaie courante, alias l'inflation. Toutefois, il a une conception particulière de ce phénomène.

D'abord, il définit l'inflation comme un « vecteur » et pas un « scalaire », une manière mathématique de dire qu'il s'agit d'une variation à plusieurs dimensions. Comme il l'explique :

« Lorsqu'on imprime plus d'argent, l'inflation ne se répartit pas de façon uniforme. On ne peut pas vraiment la réduire à un simple chiffre ; il s'agit plutôt d'un vecteur. »

Il est en effet incorrect de résumer l'inflation à un seul paramètre, comme le fait le monde officiel avec l'indice des prix à la consommation (IPC), qui prend en compte le prix moyen d'un panier de marchandises. Le prix des pommes varie différemment de celui des composants informatiques ou de celui du logement dans une grande ville. De cette manière, l'inflation réelle est largement sous-estimée, ce qui est une aubaine pour ceux qui sont proches de l'émission de nouvelle monnaie.

Là où Saylor pèche dans son analyse, c'est lorsqu'il assimile le gonflement des prix à la création monétaire. À ses yeux en effet, « la monnaie courante perd 7 % de sa valeur par an », chiffre qui correspond au taux annualisé d'émission monétaire dans les pays occidentaux et à l'augmentation moyenne du S&P500, l'un des trois principaux indices boursiers américains. Par conséquent, pour lui, « si on gagne moins de 7 % sur ses investissements, on s'appauvrit ».

Saylor fait ainsi abstraction de la croissance économique, qui compense en partie la perte de pouvoir d'achat qui aurait lieu si la richesse totale restait la même. Certes, les banquiers centraux profitent largement de leur statut d'émetteur, mais ça ne veut pas dire que l'émission de nouvelle monnaie se répercute toujours sur les prix. Dans l'hypothèse où on créerait à la fois deux fois plus d'argent et deux fois plus de biens et services dans une économie, les prix resteraient à peu près les mêmes.

Cette erreur témoigne néanmoins d'une chose importante chez Michael Saylor : sa mentalité de compétiteur. On devine qu'il estime, en un sens, que stagner c'est régresser. Sa philosophie correspond à une transcription en économie de l'hypothèse de la Reine rouge, hypothèse biologique qui postule que l'évolution permanente d'une espèce est nécessaire pour maintenir son aptitude face aux évolutions des espèces avec lesquelles elle coévolue11. Saylor se trouve dans un monde effréné où il faut sans cesse progresser pour ne pas se faire distancer par les autres. Il veut non seulement préserver sa richesse, mais aussi son rang dans la société.

Le bitcoin comme capital numérique

Le capital est un bien qu'on emploie à la production d'un autre bien. Lorsqu'il s'agit d'une somme d'argent, il faut que l'investissement de cette somme génère un intérêt. Le capital est de cette manière une façon de créer de la valeur. Et il constitue ainsi un atout majeur pour conserver sa position économique.

Michael Saylor a une conception multiple de Bitcoin. À ses yeux, ce n'est pas une monnaie courante (currency) qui serve de moyen de paiement dans la vie de tous les jours ; il réserve cette fonction au dollar et à ses dérivés. C'est, en revanche, à la fois un genre de marchandise, un type de propriété, une forme d'énergie et, surtout, une sorte de capital. Il pense que le bitcoin constitue du capital numérique voué à générer un revenu qui ressemble à un intérêt, issu de son appréciation en prix qu'il estime être de 29 % par an, et ceci pour toujours.

Réplique emblématique de Michael Saylor à Laura Shin : « Ça va monter pour toujours, Laura… » (source : Youtube)

Selon lui, l'achat de bitcoins est un jeu à somme positive contrairement aux jeux d'argent : « Bitcoin est le seul jeu du casino où l'on peut tous gagner. » De cette manière, une baisse est un contretemps, voire même une opportunité. Dans son esprit, la volatilité est en effet un signe de vitalité ; plus encore, c'est « un cadeau fait aux fidèles ».

Cette conviction presque mécanique dans la rente perpétuelle issue du bitcoin l'amène logiquement à préconiser non seulement d'en acheter, mais aussi d'emprunter de l'argent pour en acheter. Il le dit clairement :

« Ce qu'on veut, c'est emprunter de l'argent pour une durée de 10 ans ou plus, et on aimerait obtenir un taux d'intérêt inférieur à 10 %. […] Si on a eu l'intelligence de contracter un crédit immobilier sur 30 ou 20 ans à 3 ou 4 % pour acheter du bitcoin, on est un génie de la finance. Ce n'est pas compliqué : on échange un coût du capital de 3 ou 4 % contre un rendement de 29 % sur ce capital. »

Saylor considère que l'invention de Bitcoin a ouvert une brèche dans le système financier traditionnel. Par l'intermédiaire de l'effet de levier, n'importe qui peut ainsi profiter des avantages de l'ancien monde reposant sur la monnaie fiat et le crédit, tout en ayant un pied dans le nouveau monde reposant sur le « capital numérique ». Il s'agit de la thèse d'investissement derrière l'activité de MicroStrategy (renommée Strategy depuis lors), qui s'est endettée considérablement pour se construire un trésor en bitcoins représentant 55 milliards de dollars aujourd'hui.

Toutefois, cette conception du bitcoin comme capital est un sophisme économique. Peu importe combien de fois Saylor le répète, le bitcoin n'a rien d'un capital : c'est une monnaie de base. Sa première monétisation a certes provoqué une régulière croissance du prix (au rythme des différents halvings), mais le pouvoir d'achat du bitcoin n'a aucune raison d'augmenter comme il l'a fait par le passé. À terme, il se stabilisera, et seule la « déflation naturelle » persistera. Comme l'expliquait Satoshi Nakamoto à son époque :

« Les bitcoins ne rapportent aucun dividende et n'offrent aucune perspective de dividende futur ; ils ne s'apparentent donc pas à des actions. Ils ressemblent plus à des objets de collection ou à des marchandises. »

Michael Saylor est un homme insensé qui a bâti sa maison sur du sable, dont les fondations s'effondreront lorsque la tempête arrivera. Comme pendant la bulle Internet, il mise tout sur l'engouement suscité par son charisme ; une fois l'envoutement dissipé, la chute sera vertigineuse.

La conservation personnelle et confidentielle

Un autre élément de la mystique saylorienne est la position ambigüe entretenue à l'égard de la conservation personnelle (self-custody) et de la confidentialité (privacy). Saylor prétend respecter ces valeurs, mais dans les faits ne prend jamais leur parti : ni en paroles, ni en actes.

D'une part, il est naturellement partisan de l'intermédiation par les institutions financières. Son discours est le symptôme du retournement qui s'est lentement fait depuis la publication du livre blanc en 2008. Dans la première phrase du document fondateur, Satoshi Nakamoto résumait la raison d'être de Bitcoin à la possibilité pour les paiements en ligne « d'être envoyés directement d'une partie à l'autre sans passer par une institution financière ». Aujourd'hui, les grands financiers comme Michael Saylor et Larry Fink prônent une conservation par l'intermédiaire d'une institution, reléguant la conservation personnelle au second plan.

On peut supposer que Saylor est de bonne foi, croyant que Bitcoin ne peut plus être attaqué frontalement. Ainsi, lorsque la podcasteuse néozélandaise Madison Malone lui parle de la possibilité d'une confiscation des bitcoins par les autorités (comme l'Ordre exécutif 6102 l'avait fait pour l'or aux États-Unis en 1933), il qualifie cet argument de « mythe » et de « cliché » propagé par les « crypto-anarchistes paranoïaques ». De plus, il rejette la faute sur ces derniers jugeant qu'ils accroissent le risque de saisie par leur existence même, car ils « nient l'autorité de l'État », « refusent de payer des impôts » et « ne respectent pas les obligations déclaratives ». Il précise :

« En règle générale, le risque est plus élevé lorsqu'on considère que ceux qui détiennent l'actif sont des entités privées non règlementées. En revanche, quand ce sont des entités règlementées cotées en bourse comme BlackRock, Fidelity, JP Morgan et State Street Bank qui détiennent l'actif, […] il est impossible que l'intégralité des sénateurs et des députés saisissent les actifs de Fidelity, BlackRock ou Vanguard, car c'est là que sont placés tous leurs fonds de retraite. »

D'autre part, Michael Saylor s'oppose complètement à la confidentialité sur la chaine de Bitcoin, qui est pourtant un élément essentiel de la cryptomonnaie12, le réservant aux réseaux construits en surcouche. Il explique ainsi :

« Si Bitcoin consacrait toute son énergie à développer sa confidentialité et qu'il se faisait connaitre comme un réseau offrant l'anonymat le plus total, ça risquerait de lui être préjudiciable. En effet, il ne faudrait pas que l'État fédéral américain considère que Bitcoin offre une confidentialité totale : à ce moment-là, il deviendrait l'outil parfait pour le blanchiment d'argent, serait considéré comme un ennemi, et devrait être arrêté. […] Il n'y a aucune chance que cent mille milliards de dollars affluent dans le bitcoin si son utilisation va directement à l'encontre des intérêts d'un État qui y participe. On ne souhaite pas être aussi efficace. »

Saylor a confirmé cette position en 2024 en restant silencieux vis-à-vis de l'arrestation des fondateurs de Samourai Wallet par l'État fédéral américain. Ces derniers proposaient une solution de mélange de pièces, appelée Whirlpool, qui permettait aux utilisateurs d'accroitre la confidentialité de leurs bitcoins. Elle servait à des particuliers soucieux de leur vie privée, mais aussi (évidemment) à des criminels purs et simples. Les fondateurs de Samourai Wallet — par leur désobéissance informelle, puis par leur arrestation et leur condamnation — ont, en quelque sorte, été des martyrs de la liberté financière : ils ont témoigné qu'il était possible d'avoir une utilisation souveraine de Bitcoin.

Mais Saylor ne mange pas de ce pain-là. Il veut gagner au change, au sens le plus matérialiste du terme, ce qui implique de ne surtout pas se sacrifier. Lors de son discours inaugural au gala annuel de l'Atlas Society, il exprime nettement ne pas vouloir être un martyr, mais un gagnant. Ainsi, il ne fera probablement jamais d'effort pour favoriser cet aspect de Bitcoin pourtant essentiel.

L'essaim de frelons

Comme nous l'avons vu, Michael Saylor n'est pas avare de métaphores, et la mystique saylorienne regorge de ce fait d'images en tous genres. L'une des plus frappantes de ces images est celle de l'essaim de frelons cybernétiques, qu'il a longtemps mise en avant sur Twitter et qu'il a évoquée à plusieurs occasions. Elle lui est venue le 18 septembre 2020, à la suite d'une « révélation » à propos de Bitcoin. Il s'est alors précipité sur le réseau social pour écrire la phrase suivante :

« Bitcoin est un essaim de frelons cybernétiques au service de la déesse de la sagesse, se nourrissant du feu de la vérité, devenant exponentiellement plus intelligent, plus rapide et plus fort à l'abri d'une muraille d'énergie cryptée13. »

On peut croire qu'il rendait par là une sorte d'hommage poétique à Bitcoin et à sa communauté mais, comme il l'a ensuite expliqué, il était très sérieux. En effet, il ne voit pas cette image comme une « métaphore amusante » ; pour lui, « c'est littéralement un essaim de frelons cybernétiques qui ne cessent de gagner en puissance, qu'on ne peut pas éliminer, […] qui vont devenir de plus en plus intelligents, puissants et rapides », et qui « finiront par dévorer ceux qui tenteront de les arrêter ». C'est le système immunitaire du réseau, qui garantit son antifragilité :

« L'antifragilité de Bitcoin résulte donc du fait que tous les acteurs de l'écosystème ressentent pareillement la même douleur. Si le cours du bitcoin baisse, chaque détenteur de bitcoin le ressent. Si Bitcoin est piraté et tombe à zéro, chaque utilisateur de Bitcoin perd toute son énergie vitale. Nous formons une sorte de ruche, où nous sommes tous intimement liés les uns aux autres. Et lorsqu'une douleur est infligée, elle se propage très rapidement à travers tout l'écosystème. L'information circule à toute vitesse. »

Illustration générée par IA reprise par Michael Saylor pour illustrer son tweet sur les frelons cybernétiques (source : Atlas Hodl'd sur Twitter)

Cependant, cette métaphore interpelle quelque peu. L'image de l'essaim, qui symbolise le caractère inéluctable d'une force décentralisée, n'est pas vraiment rassurante, et sonne même comme une menace aux oreilles non averties. Saylor le sait : il connait la terreur qu'inspire cette image, qui est par ailleurs très ancienne14. Dans un podcast ultérieur, il affirme ainsi (dans une discussion sur la technologie militaire) que « ce qu'il y a de plus terrifiant » n'est pas « une créature qui nous attaque » ou encore « une armée », mais « un essaim de frelons bioniques ».

De plus, et c'est là un élément énigmatique, la métaphore de l'essaim de frelons avait déjà été utilisée en relation à Bitcoin par le passé, et ceci par nul autre que Satoshi Nakamoto lui-même ! En décembre 2010, ce dernier se désolait de l'attention que WikiLeaks avait attiré sur Bitcoin, estimant que Bitcoin n'était qu'une « petite communauté expérimentale encore naissante ». Dans son avant-dernier message public sur le forum, il écrivait :

« Il aurait été bon d'attirer cette attention dans un tout autre contexte. WikiLeaks a donné un coup de pied dans le nid de frelons, et l'essaim se dirige maintenant vers nous. »

Par l'essaim de frelons, il désignait l'ensemble de l'appareil institutionnel, constitué des responsables politiques, des représentants parlementaires, des magistrats, des chefs de police, des journalistes des grands médias, etc. Ainsi, il en avait une appréciation négative. Si Saylor vénère les frelons, Satoshi les craignait profondément. Et le fait que le premier ait inconsciemment répondu au second une décennie plus tard en dit long sur l'évolution de Bitcoin au cours de cette période.

« Bitcoin est destiné à tous »

L'implication dans Bitcoin des financiers de la Silicon Valley et de Wall Street à partir de 2013 a fait grincer des dents dans la communauté : pour un certain nombre de membres historiques, cette intrusion n'était pas de bonne augure, et allait faire perdre à la cryptomonnaie son caractère rebelle. D'où les réactions épidermiques qui s'en sont suivies. En juin 2018, par exemple, Cøbra (le gestionnaire du site Bitcoin.org) appelait sur Twitter à « repousser loin de Bitcoin ces porcs de capital-risqueurs étatistes venus de la Silicon Valley, de peur qu'ils en fassent un nouvel outil au service de l'élite mondialiste ». Toutefois, une part grandissante des bitcoineurs voyait dans cette ouverture une évolution naturelle et inéluctable du secteur, nécessaire pour que l'adoption de Bitcoin se diffuse au grand public. L'influenceur Vortex répondait ainsi à Cøbra :

« Bitcoin est un mouvement pacifique qui rendra la monnaie fiat obsolète ; il n'y a pas lieu de détester tous les capital-risqueurs, car beaucoup d'entre eux sont honnêtes. Bitcoin est destiné à tous ceux qui souhaitent l'utiliser, et pas seulement aux anarchistes. »

Cette idée s'est rapidement transformée en formule — « Bitcoin is for everyone », que nous traduisons ici par « Bitcoin est destiné à tous » — qui a servi à légitimer l'inclusion des financiers. De nombreux faiseurs d'opinion l'ont invoquée, dont entre autres StopAndDecrypt (alias Beautyon), Parker Lewis, Cory Klippsten et MrHodl15. Une expression apparentée est également apparue en 2018 sous la plume de Pierre Rochard pour signifier que le système est ouvert à tout le monde, y compris aux adversaires idéologiques et géopolitiques : « Bitcoin est destiné aux ennemis ».

L'idée a ensuite été reprise par Michael Saylor lui-même, qui a fait sienne la maxime « Bitcoin is for everyone » en l'utilisant comme titre de sa présentation à Bitcoin Atlantis en mars 2024. Il concluait son intervention par les paroles suivantes (qui lui ont valu une standing ovation du public) :

« La transformation numérique du capital, de l'énergie et de la propriété permet à chaque individu, chaque famille, chaque entreprise, chaque État et chaque mouvement de tirer le meilleur parti de sa situation et de réaliser ses plus grandes aspirations. […] Bitcoin est destiné à tous. »

Logo de l'association « Bitcoin is for Everyone » installée à Portland (source : bitcoinisforeveryone.com)

L'argument de l'ouverture se défend : il est vrai qu'on voit parfois d'un mauvais œil le fait que les personnes qu'on n'aime pas s'impliquent dans le même réseau que nous, et cet aspect a tendance à créer des tensions (comme en témoigne l'actuel conflit autour de l'inscription de données, ou bien le clivage gauche-droite dans la communauté francophone). En rappelant que Bitcoin s'adresse à tout le monde, on indique que le système ne fait pas de discrimination, malgré les animosités qui existent. On prend de la distance par rapport à nos propres affects.

Et pourtant, cet argument est un piège. Bitcoin est ce que les gens en font : les règles de consensus émanent de la communauté de personnes qui s'en servent. En accueillant de plus en plus d'institutionnels qui font passer le message que le bitcoin est titre financier numérique et qui poussent les nouveaux arrivants à passer par leur intermédiaire plutôt que de conserver leurs propres clés privées, on affaiblit Bitcoin. La formule « Bitcoin is for everyone » est instrumentalisée pour faire passer la pilule.

Ce n'est pas parce que tout un chacun peut participer qu'il faille pour autant accueillir tout le monde à bras ouverts. Quand un loup entre dans la bergerie, les moutons ne devraient-ils pas être méfiants16 ?

Or, dans ce contexte, Michael Saylor est bel et bien un loup. Il promeut une vision faussée de Bitcoin, le considérant comme du capital et non comme un intermédiaire d'échange. Il relègue la conservation personnelle au second plan, ne daignant même pas la mettre en place pour sa propre société. Il s'oppose frontalement à la confidentialité sur la chaine de blocs pourtant essentielle à la sécurité des utilisateurs. Il bloque consciemment tous les changements de protocole, pourtant nécessaires au développement de la programmabilité. Il appelle de ses vœux une règlementation financière stricte, à base de connaissance du client et de vérifications en tous genres. Tout ce qu'il dit et fait mène donc à la complète neutralisation de Bitcoin.

Saylor envoute les bitcoineurs en les faisant rêver. Il leur explique que Bitcoin va réussir à contaminer le système de l'intérieur tel un cheval de Troie, sans que l'adoption institutionnelle ne l'affecte en retour. Il prévoit que le prix va continuer encore et encore, et qu'il atteindra même 21 millions de dollars en 2046. Pour lui, Bitcoin a déjà gagné ; il ne reste plus qu'à faire confiance aux banques pour assurer sa croissance.

Par cette manière de fasciner son auditoire, Michael Saylor ressemble à s'y méprendre à Craig Wright, l'individu charismatique qui s'était fait passer pour Satoshi Nakamoto à partir de 2015 et qui avait réussi à créer un culte autour de sa propre version de Bitcoin (BSV). La mystique saylorienne rentre dans cette catégorie, à l'exception qu'elle est autrement plus subtile, et donc beaucoup plus efficace.

Une bonne leçon sur le compromis et la compromission

Voyant les ravages que fait le discours de Michael Saylor sur la façon dont les nouveaux arrivants perçoivent Bitcoin, on peut être tenté de rejeter la faute sur l'homme, qui n'hésite pas à utiliser son charme pour parvenir à ses fins. On pourrait aussi en imputer la responsabilité à ceux qui lui ont donné du crédit, à commencer par les podcasteurs américains et les organisateurs de conférences. Il serait également possible, selon un raisonnement moins manichéen, d'expliquer que le succès de la mystique saylorienne parmi les bitcoineurs est le symptôme d'une maladie qui s'est insinuée depuis longtemps au sein de la communauté : l'amour de l'argent. Mais cette dénonciation n'aurait probablement que peu d'influence sur le cours des choses. Les gens entendent ce qu'ils ont envie d'entendre, et seul un retour brutal à la réalité leur fait comprendre la vérité, comme toujours.

La diffusion du saylorisme dans Bitcoin est néanmoins une bonne illustration de la différence entre le compromis et la compromission. Les deux sont des formes de renonciation, mais se distinguent par leur esprit. Le compromis est, avant tout, un acte extérieur : il consiste à adapter nos exigences à celles des autres, faire des concessions dans le but d'arriver à un accord commun. La compromission est, quant à elle, une démission intérieure : elle implique de modifier nos convictions profondes, de revenir sur nos principes moraux, afin de soulager la dissonance cognitive qui résulte d'une inadéquation entre nos actions et nos valeurs.

L'histoire de Bitcoin est marquée par le compromis. Satoshi Nakamoto lui-même, pour qui Bitcoin était une façon de « conquérir un nouveau territoire de liberté » sur le plan politique, n'avait pas une attitude profondément hostile à l'autorité. Même s'il connaissait l'importance de la confidentialité, il a renoncé à présenter Bitcoin comme « monnaie numérique anonyme » pour ne pas rebuter le grand public ou fâcher le pouvoir en place. C'est dans le même esprit qu'il a confié les rênes du projet à Gavin Andresen, homme du compromis par excellence, qui aurait notamment une attitude très mesurée vis-à-vis de la place de marché du dark web Silk Road17.

Mais ce compromis a progressivement muté en compromission, dont Saylor est devenu l'incarnation la plus éclatante. Le débat sur la pertinence de la conservation personnelle n'aurait jamais pu avoir lieu à l'époque de Satoshi, la conservation par un tiers étant vue comme un pis-aller, « pour la petite monnaie ». Aujourd'hui, ce qui était vu comme un compromis est en train de devenir la normalité, avec les ETF indexés au bitcoin et les produits financiers de MicroStrategy.

Comment donc combattre la compromission ? Puisque le compromis est inévitable, il y a toujours une tentation de trahir nos principes pour accroitre notre confort mental. La seule manière de s'opposer à cette démission intérieure est ainsi de se souvenir, de nous rappeler pourquoi nous sommes là en premier lieu. Certes, notre position peut évoluer, mais elle n'a pas à être antithétique à tout ce que Bitcoin promettait.

« Ce dont nous avons besoin, c'est d'un système de paiement électronique basé sur des preuves cryptographiques plutôt que sur la confiance, qui permettrait à deux parties volontaires de réaliser directement des transactions entre elles sans avoir recours à un tiers de confiance. » — Satoshi Nakamoto


Notes

Cet article a été rédigé intégralement sans LLM, hormis les traductions qui ont été réalisées grâce à DeepL et dont certaines sont inspirées de celle de Jacques-Edouard Tiberghien pour Le Trésor de Michael Saylor(à paraitre). L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5, sur la base d'une photographie de Michael Saylor prise par Jason Koerner en 2023.

  1. Anil Patel, The Treasury of Michael Saylor: How Bitcoin Powers Cultures, Corporations, and Countries in the 21st Century, Yaletown Press, septembre 2025. Cette compilation remaniée devrait prochainement faire l'objet d'une traduction chez Konsensus par Jacques-Édouard de la chaine BTC Touchpoint. ↩︎
  2. Il a en particulier une vision floue sur la menace quantique. En 2025, au micro de Jordan Peterson, il comparait Bitcoin aux autres protocoles que sont la langue anglaise et le système décimal, et affirmait que « si on dispose d'un programme informatique et qu'il devient vulnérable, il faut le mettre à niveau », sous-entendant que c'est le logiciel qu'il faudrait modifier en cas d'attaque quantique et pas le protocole lui-même. ↩︎
  3. À Prague en 2025, il prédisait par exemple que le prix unitaire du bitcoin serait de « 21 millions de dollars dans 21 ans ». ↩︎
  4. Dans la pièce d'Eschyle, Prométhée enchaîné, la titan énumère les bienfaits qu'il a apporté aux mortels : la charpente, l'astrologie, la mathématique, l'écriture, la domestication, le char à deux roues, la navigation maritime, la médecine, la divination, la métallurgie. Il conclut cette liste en disant : « En un mot, tous les arts, chez les humains, sont dus à Prométhée. » (vv. 505–506) Son châtiment est décrit par le dieu Héphaïstos qui, mandaté par Zeus, se charge d'exécuter la peine : « Fils trop entreprenant de la sage Thémis, malgré moi, malgré toi, je vais t'attacher, avec des chaînes d'airain que rien ne pourra briser, sur ce mont inhabité, où tu n'entendras la voix, ni ne verras le visage d'aucun mortel ; où, brûlé lentement par les rayons ardents du soleil, ton corps brunira. Là, toujours trop tard à ton gré, la nuit parsemée d'étoiles obscurcira le jour, et trop tard le soleil séchera la rosée du matin ; car la douleur du mal présent t'accablera sans cesse, et ton libérateur n'est pas né. » (vv. 18–27) Traduction de François-Jean-Gabriel de La Porte du Theil. ↩︎
  5. Dans la nouvelle Anthem : Hymne (1938), qui se déroule dans un monde futuriste où l'individualité a disparu pour laisser la place au groupe et où les gens n'ont plus de nom distinctif, le héros (immatriculé « Égalité 7-2521 ») finit par prendre le nom « Prométhée ». ↩︎
  6. L'Atlas Society est une organisation à but non lucratif, qui promeut la philosophie d'Ayn Rand aux États-Unis. ↩︎
  7. Les Enfants de Mathusalem (1941), qui dépeint des personnages ayant acquis une longévité par l'eugénisme et qui sont persécutés pour cette raison, constitue en quelque sorte une apologie du transhumanisme par exemple. ↩︎
  8. En anglais : There Ain't No Such Thing As A Free Lunch (TANSTAAFL). ↩︎
  9. Dans l'entrevue citée, Saylor dit clairement qu'« il n'existe pas de monnaie numérique » hormis le bitcoin et que le dollar et l'euro « forment du crédit et […] ne sont pas adossés à de l'énergie ». Pourtant, la monnaie numérique émise par les banques centrales et détenue en réserve par les banques commerciales constitue bel et bien de la monnaie de base strictement numérique, n'étant pas basée sur une relation de crédit. Le système des taux directeurs tente de reproduire le mécanisme en imposant des « taux d'intérêt » sur la monnaie nouvellement produite, mais il s'agit d'un dispositif de régulation de la création monétaire, pas d'une créance quelconque. ↩︎
  10. Cette vision rappelle un peu l'argumentaire développé par Pierre Noizat dans son ouvrage L'Énergie, face cachée de la monnaie, publié chez Konsensus en 2024. ↩︎
  11. L'hypothèse de la Reine rouge tire son nom d'un épisode du deuxième volet d'Alice au pays des merveilles, dans lequel Alice et le personnage de la Reine rouge se mettent à faire la course, et où Alice remarque que les objets qui les entourent ne bougent pas. La Reine rouge lui explique alors que la physique du Pays du miroir n'est pas la même : « Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu'on peut pour rester au même endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! » (Lewis Carroll, De l'autre côté du miroir (1871), traduction libre) Cette dernière citation a très judicieusement été incorporée par Anil Patel dans son anthologie des dires de Saylor. ↩︎
  12. La confidentialité, décrite dans la section 10 du livre blanc, est indissociable d'une conservation personnelle sereine. La liaison d'une adresse à l'identité de son propriétaire facilite non seulement l'application des règlementations et la perception des taxes par l'État, mais aussi le vol par les criminels communs, comme la vague de séquestrations de 2025–2026 en France l'a amplement démontré. ↩︎
  13. Ce tweet est longtemps resté épinglé sur son profil, jusqu'à être remplacé en avril 2026. ↩︎
  14. « Je sèmerai devant toi ma terreur, je jetterai la confusion chez tous les peuples où tu pénétreras, et je ferai détaler tous tes ennemis. J'enverrai devant toi des frelons qui chasseront les Hivvites, les Cananéens et les Hittites devant toi. » — Ex 23:27–28. On peut aussi penser à l'infestation des moustiques, à l'envahissement par les taons ou aux nuées de sauterelles qui font partie des 10 plaies d'Égypte. ↩︎
  15. La formule a aussi été utilisée comme titre d'un livre écrit par la podcasteuse Natalie Brunell en 2025. ↩︎
  16. « Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces. C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur des épines ? Ou des figues sur des chardons ? » — Mt 7:15–16. ↩︎
  17. Sans être favorable à Silk Road, Gavin Andresen a défendu l'utilisation anonyme de Bitcoin. En juin 2011, à la suite de l'intervention du sénateur Chuck Schumer accusant la cryptomonnaie de faciliter le blanchiment d'argent et le trafic de drogue, il écrivait sur son blog : « Personne ne peut contrôler ce qui est acheté avec les bitcoins, tout comme ma banque locale ne peut contrôler ce que je fais des espèces que je retire du distributeur de billets. » Cette attitude diffère d'une part de la démarche anarchiste d'un Amir Taaki, qui défendait bec et ongles l'usage de Bitcoin par WikiLeaks et par Silk Road, et d'autre part de la posture collaborationniste d'un Jeff Garzik, qui expliquait qu'il était « tout à fait stupide de tenter d'effectuer des transactions illicites importantes avec des bitcoins ». ↩︎
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Le succès du saylorisme et la corruption de Bitcoin

By: Ludovic Lars

Étant impliqué dans le secteur de la cryptomonnaie depuis longtemps, j'ai assisté en 2020 à l'arrivée d'un personnage singulier sur les devants de la scène : Michael Saylor, le PDG de la société MicroStrategy. Je l'ai vu acheter du bitcoin de manière frénétique avec son entreprise, accumulant près de 850 000 unités en l'espace de six ans, soit 55 milliards de dollars aujourd'hui. J'ai observé son influence croitre au sein de la communauté de Bitcoin, auprès de mes camarades et parmi les nouveaux arrivants, ainsi que dans les médias américains et sur les réseaux sociaux.

Mais ce succès ne m'enchantait guère : même si je ne l'écoutais que d'une oreille, j'ai rapidement remarqué que le discours de Michael Saylor s'opposait aux valeurs fondamentales de Bitcoin. Ainsi, sa popularité parmi les bitcoineurs n'était pas tant le signe d'une réussite auprès des hautes sphères financières, mais bien plutôt le symptôme d'une corruption avancée de Bitcoin. D'où l'idée, dans ce diptyque, de revenir sur les origines et les arguments de la doctrine saylorienne.

Michael Saylor et les débuts de MicroStrategy

Michael J. Saylor est né en 1965 dans le Nebraska, au cœur des Grandes Plaines américaines. Son père était sergent-chef dans l'armée de l'air, si bien que sa famille a été contrainte de beaucoup déménager durant son enfance. En 1983, à l'âge de 18 ans, il a intégré le MIT grâce à une bourse militaire, où il a étudié l'ingénierie aéronautique et spatiale et l'histoire des sciences. Il souhaitait devenir pilote de ligne ou astronaute, mais en a été empêché par un problème de santé bénin.

Une fois diplômé, il a occupé un poste de consultant dans un cabinet de conseil, puis a travaillé chez le groupe industriel DuPont. Il y a acquis une expertise en simulation informatique et en prévision économique. C'est ce qui l'a amené à cofonder MicroStrategy avec un camarade du MIT en 1989, alors qu'il n'avait que 24 ans : une société d'informatique décisionnelle qui se spécialisait dans le développement d'un logiciel permettant aux entreprises clientes d'utiliser leurs données pour obtenir des informations sur leurs activités.

MicroStrategy a largement bénéficié de la bulle Internet qui a marqué la fin du millénaire. La société a ainsi été introduite en bourse en juin 1998, et le cours de l'action (MSTR) a explosé à la hausse un an après, étant multiplié par plus de 28 par rapport au prix de l'offre initiale. En mars 2000, au sommet, la capitalisation de la firme atteignait près de 12 milliards de dollars, ce qui faisait de Michael Saylor un milliardaire sur le papier. Il était alors plébiscité par la presse techno-économique comme un entrepreneur hors pair1.

Cours de l'action MSTR, ajusté pour tenir compte des fractionnements (source : Jesse Colombo sur Twitter)

Toutefois, cette réputation dorée s'est ternie assez rapidement. Le lundi 20 mars 2000, à l'issue d'un examen de ses pratiques comptables par PwC, MicroStrategy a annoncé qu'elle allait réviser les résultats financiers des années précédentes2. Cette nouvelle a déclenché une chute brutale du cours dans la journée, l'action perdant près de 62 % de sa valeur en une seule séance boursière. Le lendemain, l'affaire a fait les gros titres, étant relatée dans le New York Times et dans le Washington Post). Les médias insistaient alors sur le fait que la fortune de Michael Saylor avait diminué de 6 milliards de dollars en une seule matinée !

Page de une du New York Daily News du 21 mars 2000 (source : Fortune)

Le 23 mars, le journaliste de gauche David Plotz a réalisé un portrait à charge du PDG pour Slate. Saylor y était appelé « le gourou de MicroStrategy ». Il était décrit comme la fusion de Bill Gates et Steve Jobs : constituant à la fois « un geek froid et intimidant » à l'instar du fondateur de Microsoft, et « un orateur envoûtant » tel le directeur emblématique d'Apple. Pour Plotz, Saylor était un homme obsédé par le fait de « changer le monde », se comparant aux grands inventeurs et industriels américains comme Edison, Ford, Carnegie et Rockefeller : une « star », un « philosophe roi », un « visionnaire ». Le journaliste ajoutait :

« Son intensité et son zèle sont éblouissants. Il fascine les gens. Les grandes idées de Saylor sont tout à fait crédibles, mais elles n'ont rien de nouveau ; on les a déjà lues une dizaine de fois dans Wired. Qu'importe : grâce à son Champ de distorsion de la réalité, Saylor a transformé MicroStrategy, une entreprise respectable spécialisée dans l'exploration de données, en une sorte de "mégacorporation". »

L'éclatement de la bulle Internet a conduit Michael Saylor à subir une longue traversée du désert. Les krachs boursiers se sont enchainés pendant deux ans. Le cours de l'action a lourdement chuté, atteignant en juillet 2002 un point bas correspondant à une division par 20 du prix (-95 %) par rapport à l'entrée en bourse. Mais le navire, avec Saylor à la barre, s'en est sorti.

Le retour et l'adoption de Bitcoin

Au début des années 2010, Michael Saylor a pressenti l'avènement de la dématérialisation et du cloud. En 2012, il a écrit un livre intitulé The Mobile Wave, dans lequel il expliquait comment l'utilisation des appareils mobiles (ordinateurs, téléphones, liseuses, consoles, etc.) allait influencer le commerce, la santé, l'éducation et les pays en voie de développement. Le succès du smartphone, le téléphone multifonction tactile inauguré par la sortie de l'iPhone en 2007, en était une des manifestations les plus évidentes. Dans son livre, Saylor mettait en avant l'importance des réseaux. Il confierait la chose suivante dans un podcast en 2021 :

« Lorsque j'ai écrit The Mobile Wave, j'ai observé que les réseaux informatiques dématérialisaient tout dans le monde : la monnaie, l'identité ; et tout ce qui tient dans la main : l'appareil photo, la caméra, le magnétophone, le magnétoscope. »

Il appliquerait plus tard cette analyse à Bitcoin, mais il n'était alors pas encore convaincu par l'invention de Satoshi Nakamoto. Il a ainsi dénigré publiquement la cryptomonnaie en 2013, lui prédisant « le même sort que le jeu d'argent en ligne », c'est-à-dire un arrêt décrété par les autorités3.

En 2020, un évènement lui a cependant fait changer d'avis à ce sujet : la pandémie de covid-19. En mars, alors que les mesures de confinement se multipliaient autour du monde et que l'économie s'écroulait en conséquence, Michael Saylor a refusé de fermer les bureaux de son entreprise en l'absence d'une injonction légale et a justifié ce choix au sein d'un long mémorandum distribué par courriel à ses employés. Dans celui-ci (qui avait fuité sur Reddit et dans la presse), il éclaircissait sa position vis-à-vis du coronavirus, et écrivait en particulier : « adopter la notion de distanciation sociale et d'hibernation économique nous prive de notre âme et nous affaiblit ».

À partir du mois d'avril, les banques centrales ont recouru à des plans de relance massifs via émission monétaire, laissant présager le retour d'une forte inflation. Saylor s'est alors demandé comment préserver la valeur de ses liquidités en trésorerie. Influencé par son ami Eric Weiss, il a lu L'Étalon-bitcoin de Saifedean Ammous, et a alors envisagé d'acheter du bitcoin. Lors d'une conférence téléphonique ayant eu lieu le 28 juillet 2020, il a expliqué aux actionnaires de MicroStrategy pourquoi la société avait besoin de « maintenir une assise financière solide » et devait investir ses réserves dans des actifs complémentaires, notamment « des actions, des obligations, des matières premières telles que l'or, des actifs numériques comme le bitcoin ». Le 11 août, cette décision est devenue officielle : la société a annoncé adopter le bitcoin comme « principal actif de réserve pour sa trésorerie » et en avoir acheté 21 454 pour 250 millions de dollars.

L'accueil par la communauté

Cette nouvelle a réjoui un certain nombre de bitcoineurs, qui y voyaient les prémices d'un phénomène d'adoption massive par les sociétés cotées en bourse. Par la suite, Michael Saylor est intervenu dans de multiples podcasts consacrés à Bitcoin ou aux cryptomonnaies : il a discuté avec Anthony Pompliano et Stephane Livera en septembre, a participé à l'émission What Bitcoin Did de Peter McCormack en octobre, a parlé avec John Vallis et Robert Breedlove en novembre, est passé chez Preston Pysh en décembre, et enfin chez Laura Shin, Unchained en janvier 2021. Il s'est intégré à la culture de Bitcoin en adoptant ses codes, notamment en affichant les fameux yeux laser sur son profil Twitter en avril 2021. Au cours de l'année, il a été choisi par Saifedean Ammous pour écrire une nouvelle préface pour L'Étalon-bitcoin, en lieu et place de Nassim Taleb, désavoué pour ses positions alarmistes sur le covid.

Photo de profil de Michael Saylor depuis 20214 (source : Twitter)

Peu à peu, Michael Saylor est ainsi devenu un relai d'opinion majeur au sein de la communauté. On l'a invité à intervenir dans les grandes conférences consacrées à Bitcoin, que ce soit aux États-Unis (avec Bitcoin Miami dès 2021) ou en Europe (notamment avec BTC Prague en 2023). Il attirait du public et se faisait acclamer par la foule, comme par exemple durant l'évènement Bitcoin Atlantis à Madère. En outre, Saylor a rapidement acquis le statut de porte-parole de Bitcoin hors du cercle restreint des maximalistes, participant à des podcasts à large audience tels que celui de Lex Fridman en 2022, ou l'émission de Jordan Peterson en 2025.

Michael Saylor devant la foule à Nashville en 2024 (source : Youtube)

Son entreprise MicroStrategy a été un acheteur majeur de bitcoins, contribuant à l'explosion à la hausse du cours. En l'espace de six ans, elle a ainsi accumulé 843 775 bitcoins à un prix moyen de 75 653 $ (d'après les chiffres du 21 juillet 2026). Pour ce faire, elle a largement recouru à l'effet de levier en contractant de la dette, ce qui a inspiré le phénomène des Bitcoin Treasury Companies. Mais surtout, elle a ouvert la voie aux institutions financières, ce qui a facilité l'acceptation des ETF en 2024.

Aujourd'hui, l'influence de Saylor est de grande envergure. Ses tweets, ses entrevues et ses discours touchent une audience massive, dont les vues se comptent en centaines de milliers quand ce n'est pas en millions. Les médias spécialisés parlent de lui en permanence, voyant que la simple évocation de son nom capte l'attention de l'internaute. Saylor séduit en particulier le public jeune, qui voit en lui un modèle de réussite à l'instar d'un Warren Buffet ou d'un Elon Musk. Ses paroles sont reprises dans des formats courts percutants, et ont même fait l'objet de morceaux de meaningwave que sont les « cryptoméditations » disponibles sur Youtube.

Le danger de la doctrine saylorienne

Michael Saylor dispose donc d'un charme évident qui fascine les foules. Son discours est souvent très bien ficelé, et constitue du miel pour les oreilles de ses adeptes. Cependant, cette harmonie apparente cache une réalité bien plus sombre.

Michael Saylor reste avant tout un financier. Quiconque sait écouter attentivement remarquera ainsi que son discours rentre régulièrement en contradiction avec la proposition de valeur centrale de Bitcoin, à savoir le fait d'être propriétaire de son argent sans que personne ne puisse nous le prendre. En effet, le PDG de MicroStrategy se soumet volontiers à toutes les règlementations du secteur, et approuve pleinement les pratiques de surveillance financière comme la connaissance du client. Il met un point d'honneur à rejeter l'utilisation du bitcoin comme moyen d'échange direct, réservant ce rôle au dollar qui a cours légal. Il relègue ainsi la création de Satoshi Nakamoto à une fonction d'actif financier. Il ne trouve aucun inconvénient à la conservation par un dépositaire, qualifiant ceux qui le font de « crypto-anarchistes paranoïaques », alors même que la raison d'être de la cryptomonnaie est la désintermédiation.

Il peut ainsi sembler étrange que quelqu'un d'aussi hostile aux valeurs fondamentales de Bitcoin ait réussi à en devenir une égérie. Mais ce paradoxe s'explique assez facilement : il s'agit d'un cas pur et simple de corruption, c'est-à-dire d'une renonciation à une valeur morale en l'échange d'une valeur pécuniaire. Beaucoup d'entre nous avons laissé faire le mouvement en appliquant la politique de l'autruche, car l'arrivée de Saylor et des financiers augmentaient le pouvoir d'achat de nos bitcoins. En effet, non seulement ils s'en procuraient par centaines, mais ils apportaient aussi une certaine légitimité, accroissant le nombre de personnes susceptibles d'en acquérir. En un sens, nous croyions que nous les laissions acheter notre monnaie, alors que c'est notre silence qu'ils achetaient.

Le discours de Saylor a ainsi proliféré parmi les utilisateurs de Bitcoin, rendant les remontrances des puristes incroyablement marginales. Aujourd'hui par exemple, l'adage « pas vos clés, pas vos bitcoins » d'Andreas Antonopoulos n'est plus accueilli avec le même enthousiasme, les gens remettant en cause le principe même de la conservation personnelle. C'est pour cette raison que nous allons revenir en détail, dans un second article, sur les éléments qui composent la doctrine saylorienne. Pour ceux qui viendront après.


Notes

Cet article a été rédigé intégralement sans LLM, hormis les traductions qui ont été réalisées grâce à DeepL. L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5.

  1. Michael Saylor a été nommé « Entrepreneur de l'année dans le secteur des hautes technologies » par KPMG Washington en 1996 et « Entrepreneur de l'année dans le secteur des logiciels » par Ernst & Young en 1997. Il était présenté comme l'un des 10 meilleurs entrepreneurs de 1998 par le magazine Red Herring. Il faisait partie de la liste des « inventeurs de moins de 35 ans » du MIT Technology Review en 1999. ↩︎
  2. La société a été poursuivie par la SEC, et ses dirigeants ont été condamnés à payer chacun une amende de 350 000 $. ↩︎
  3. Le jeu d'argent en ligne aux États-Unis a énormément souffert de l'application de l'Unlawful Internet Gambling Enforcement Act, loi adoptée en 2006 qui interdisait aux banques de valider les virements à destination des plateformes du domaine. En particulier, le poker en ligne en a subi les conséquences le vendredi 15 avril 2011 lorsque les trois principaux sites consacrés à ce jeu (PokerStars, Full Tilt Poker et Absolute Poker) ont été fermés par le FBI. ↩︎
  4. On remarquera l'auréole dorée derrière lui, habituellement réservée aux saints dans la tradition chrétienne. ↩︎
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La limite des 21 millions n’était pas le but originel de Bitcoin

By: Ludovic Lars

Lorsqu'une personne se renseigne à propos de Bitcoin, il faut peu de temps pour qu'elle apprenne que sa mise en circulation est réduite au cours du temps et que la quantité finale est plafonnée à 21 millions d'unités. Il lui est ensuite suggéré que si son utilisation croit, alors la rareté absolue des bitcoins fera que leur valeur explosera à la hausse. C'est cette logique spéculative qui a mené le prix du bitcoin à passer de 0,001 $ à 126 000 $ en moins de 20 ans.

Cependant, la limite emblématique des 21 millions, aujourd'hui mise à l'honneur par les vendeurs de rêve, ne constituait pas l'objectif principal du système de Nakamoto, et a été secondaire au cours de sa conception ; elle a longtemps été considérée comme un moyen de rendre le bitcoin attractif, et pas comme une fin en soi. La preuve la plus éclatante de ce fait est qu'à l'origine, Bitcoin a été conçu pour avoir une création monétaire constante. Satoshi Nakamoto n'a en effet ajouté les halvings et le plafond d'émission qu'après la publication du livre blanc.

À l'heure où la mystique saylorienne domine, où les ETF se multiplient, et où l'État le plus puissant de la planète constitue une réserve stratégique de bitcoins, il semble essentiel de rappeler que le but originel de Bitcoin était bien plus noble qu'attirer toute la cupidité du monde.

Les deux livres blancs

Le 31 octobre 2008, Satoshi Nakamoto inaugure sa découverte en envoyant le livre blanc de Bitcoin, intitulé Bitcoin : Un système d'argent liquide électronique pair à pair, à la liste de diffusion de courrier électronique de Metdowd.com dédiée à la cryptographie. Ce document n'est cependant pas la seule version qui existe, et il en publiera une autre, mise à jour, le 24 mars 2009, qui est hébergée sur Bitcoin.org et à laquelle nous faisons généralement référence aujourd'hui. Le premier livre blanc diffère ainsi légèrement du second.

En particulier, dans ce premier document, Satoshi ne fait pas mention des « frais de transaction » ou d'un « nombre prédéterminé d'unités », comme il fera plus tard. Pour récompenser les mineurs qui assurent le traitement des paiements, il prévoit une émission de monnaie constante, vraisemblablement de 100 bitcoins toutes les 15 minutes1. Dans le livre blanc, il écrit :

« L'ajout régulier d'une quantité constante de nouvelles unités s'apparente à l'action des mineurs d'or qui dépensent des ressources pour mettre de l'or en circulation. »

Il justifie ainsi le choix d'une « inflation naturelle » en comparant le bitcoin à l'or, qui a toujours connu une certaine création monétaire tout en conservant son pouvoir d'achat2. Avec une quantité constante de nouveaux bitcoins, le taux d'émission annuelle devrait diminuer au cours du temps : il passerait sous les 5 % après 20 ans, et sous les 2 % au bout de 50 ans. Outre la phrase du livre blanc, Satoshi précisera dans un courriel privé quelque jours plus tard :

« L'offre d'or augmente d'environ 2 à 3 % par an.  N'importe quelle monnaie fiat affiche généralement un taux d'inflation supérieur. »

La discussion avec Ray Dillinger

En novembre 2008, Satoshi discute de Bitcoin avec les membres de la liste. Il échange notamment avec Ray Dillinger, consultant indépendant dans les nouvelles technologies, qui s'intéresse aux protocoles de monnaie numérique. Dans un courriel envoyé dans la soirée du 5 novembre (PST), il reproche au bitcoin son « absence de valeur intrinsèque », ne comprenant pas bien qu'il s'agit d'une politique monétaire définie, contrôlée par un algorithme d'ajustement de la difficulté. Pour lui, tout le monde peut créer de nouvelles unités à l'infini (comme dans système RPOW de Hal Finney), ce qui réduit considérablement la valeur de la monnaie. Il conclut faussement que la monnaie « présente une inflation d'environ 35 %, puisque c'est le taux annuel d'amélioration de la performance informatique ». Satoshi en discute en privé avec lui, avant de le corriger publiquement le 8 novembre :

« La difficulté augmente proportionnellement afin de maintenir constante la production supplémentaire totale.  On sait donc à l'avance combien de nouveaux bitcoins seront créés au cours des années futures.

La production de nouvelles unités implique une augmentation planifiée de la masse monétaire, mais celle-ci n'entraîne pas nécessairement de l'inflation.  Si la quantité de monnaie augmente au même rythme que le nombre de personnes qui l'utilisent, les prix resteront stables.  Si elle n'augmente pas aussi vite que la demande, il y aura de la déflation et les premiers détenteurs de la monnaie verront sa valeur augmenter.

Les unités doivent être distribuées d'une manière ou d'une autre au départ, et un taux constant semble être la meilleure méthode. »

Satoshi confirmera l'existence de ce modèle initial à Martti Malmi en mai 2009 dans un courriel incluant son débat en privé avec Ray :

« Cette discussion sur l'inflation a eu lieu avant la mise en place du mécanisme de frais de transaction et du programme fixe des 21 millions d'unités ; elle n'est donc peut-être plus tout à fait d'actualité. »

Toutefois, ce modèle s'avère défectueux, ce que ne manque pas de lui faire remarquer le premier détracteur de Bitcoin : James A. Donald.

L'échange avec James A. Donald

James A. Donald est un cypherpunk anonyme qui est le premier à avoir répondu publiquement à Satoshi, le 2 novembre, pour reprocher à Bitcoin sa faible capacité à passer à l'échelle. Les deux hommes échangent longuement sur la liste. Ce sont les remarques du cypherpunk sur le système incitatif de Bitcoin qui vont pousser Satoshi à revoir sa politique monétaire et à intégrer des frais de transaction.

Dans la nuit du 8 au 9 novembre, James A. Donald blâme ainsi l'émission monétaire constante choisie par Satoshi pour inciter les mineurs à assurer le traitement des transactions. Il nuance néanmoins son propos en ajoutant que c'est mieux que les monnaies classiques sujettes aux aléas de la politique :

« Cette proposition ne peut pas être mise en œuvre, car dans le système proposé, le travail de suivi de la propriété des unités est financé par le seigneuriage, ce qui nécessite de l'inflation.

Ce n'est pas un défaut insurmontable : une inflation prévisible est moins choquante qu'une inflation qui est traficotée de temps en temps pour transférer les richesses d'un groupe électoral à un autre. »

Dans la journée du 9, James A. Donald émet un nouvelle critique, cette fois-ci sur le fait qu'un mineur n'est pas incité à inclure des transactions dans un bloc :

« Cette solution […] ne résout pas celui de l'enregistrement des dépenses. Si un nœud ignore toutes les dépenses sans importance pour lui, il n'en subit aucune conséquence négative. »

Satoshi a alors l'idée d'ajouter un mécanisme des frais de transaction, qui aurait l'avantage de résoudre les deux problèmes. Dans la soirée du 9 novembre, répondant à James A. Donald, il décrit ce mécanisme comme suit :

« Si tu as des difficultés avec la question de l'inflation, il est facile d'ajuster le système pour qu'il fonctionne avec des frais de transaction.  C'est très simple : il suffit que la valeur en sortie de toute transaction soit inférieure de 1 centime à la valeur en entrée.  Soit le logiciel client construit automatiquement des transactions ayant un montant supérieur de 1 centime à la valeur de paiement prévue, soit ce montant est prélevé du côté du bénéficiaire.  La récompense obtenue lorsqu'un nœud trouve une preuve de travail pour un bloc correspondrait au total des frais contenus dans ce bloc. »

Le lendemain, Satoshi ajoute :

« Grâce au système de récompense basé sur les frais de transaction que j'ai récemment présenté, les nœuds seraient incités à inclure toutes les transactions payantes qu'ils reçoivent. »

Le code de novembre 2008

À la suite de sa discussion avec James A. Donald, Satoshi Nakamoto décide de mettre en œuvre le mécanisme des frais de transaction au sein de son modèle. Il fait également diminuer la création monétaire au cours du temps, de façon à limiter la quantité à un montant prédéfini. Le 14 novembre, dans une réponse à Ray Dillinger, il écrit :

« Il y aura des frais de transaction, ce qui incitera les nœuds à recevoir et à inclure autant de transactions que possible.  Les nœuds finiront par être rémunérés uniquement par ces frais lorsque le nombre total d'unités créées atteindra le plafond prédéterminé. »

Le 16 novembre, il partage le code logiciel de Bitcoin avec certains membres de la liste, dont Ray Dillinger et James A. Donald. Les paramètres présents dans cette version diffèrent du prototype de janvier 2009. Le temps entre chaque bloc, par exemple, est de 15 minutes (au lieu de 10). Chaque bitcoin (COIN) se divise en 100 centimes (CENT), qui sont eux-mêmes divisibles en 10 000 unités plus petites, si bien qu'un bitcoin correspond à 1 million d'unités de base.

Satoshi y inclut surtout la mécanique de réduction de moitié (le fameux halving) qui divise par deux la création monétaire tous les 100 000 blocs, soit 2 ans et 10 mois environ. Dans cette version du code, il se crée 100 bitcoins durant la première période de 100 000 blocs, 50 durant la deuxième période, etc. de sorte que la quantité totale de bitcoins converge vers 20 millions d'unités, qui sera atteinte 77 ans plus tard.

Fonction GetBlockValue qui donne le nombre de bitcoins créés par bloc.

Le lancement du réseau

Un mois et demi plus tard, le 8 janvier 2009, Satoshi Nakamoto publie la version 0.1 du logiciel. Cette dernière inclut les paramètres qu'on connait bien : les 10 minutes entre chaque bloc, les 50 bitcoins par bloc, les 100 millions d'unités de base (« satoshis ») par bitcoin, le halving tous les 4 ans, et le plafond des 21 millions de bitcoins. Comme il l'écrira quelques mois plus tard à Mike Hearn, le choix du nombre des 21 millions et de la granularité des unités est une « estimation éclairée », un « entre-deux » prenant en considération le scénario où Bitcoin resterait une « petite niche » et celui où il serait utilisé « pour une partie du commerce mondial ».

Outre le code, Satoshi décrit la politique monétaire définitive dans son courriel d'introduction :

« La circulation totale sera de 21 000 000 d'unités.  Elles seront distribuées aux nœuds du réseau lorsqu'ils créeront des blocs, la quantité émise étant divisée par deux tous les 4 ans. […] Lorsque cela sera épuisé, le système pourra prendre en charge les frais de transaction si nécessaire. »

Le 10 janvier, Hal Finney, ingénieur américain connu pour son implication dans le mouvement cypherpunk et dans PGP, approuve cette façon de faire en s'enhtousiasmant du fait que « le système peut être configuré pour n'autoriser qu'un nombre maximum certain d'unités à être générées ». Dans son courriel, il estime que si Bitcoin devient « le système de paiement dominant utilisé dans le monde entier », chaque unité aura alors « une valeur d'environ 10 millions » de dollars.

Satoshi voit dans cette prédiction un formidable moyen de communication pour donner envie aux gens d'essayer Bitcoin. Il utilise ainsi cet argument de vente à plusieurs reprises, sur la liste de diffusion en janvier et sur le forum de la Fondation P2P en février. Et il a son effet : Dustin Trammell, l'un des premiers mineurs après Satoshi et Hal Finney, confiera au créateur de Bitcoin que cette possibilité de gagner de l'argent est « l'une des raisons qui [l'ont] poussé à démarrer un nœud si rapidement ».

Satoshi prend ensuite ses distances avec cet aspect spéculatif, n'en parlant pratiquement jamais et toujours de manière très mesurée. En juin 2009, dans un courriel à Martti Malmi, il écrit qu'il n'est « pas à l'aise avec le fait de déclarer explicitement » que le bitcoin devrait être considéré « comme un investissement », jugeant que c'est une « affirmation dangereuse » (d'un point de vue légal vraisemblablement). Il ajoute :

« Il n'y a pas de mal à ce que les gens arrivent à cette conclusion par eux-mêmes, mais nous ne pouvons pas le présenter de cette façon. »

Mais l'imaginaire des gens est déjà irrémédiablement influencé, et les bulles successives qui se produiront en 2011 et en 2013 termineront de modifier la perception générale de Bitcoin par le public.

Bitcoin a été dévoyé

Satoshi Nakamoto n'était donc pas opposé à ce que les gens utilisent le bitcoin comme une réserve de valeur, comme un véhicule d'« investissement à long terme ». Mais il voyait cet aspect spéculatif davantage comme un moyen d'amorcer économiquement son système que comme une fin en soi. Le but principal de Satoshi Nakamoto, explicitement cité dans l'introduction du livre blanc, était de résoudre le problème des paiements en ligne en créant un « argent liquide électronique » pouvant être utilisé « sans avoir recours à un tiers de confiance ».

S'il a jugé que son système était prêt le 31 octobre 2008, c'est que l'objectif pouvait être rempli avec une création monétaire constante. Il a revu cet élément, car le modèle incluant des frais de transaction et une quantité limitée d'unités était simplement plus élégant : les frais incitaient les mineurs à inclure les transactions dans leurs blocs tandis que « déflation naturelle » récompensait les commerçants qui conservaient les unités reçues, limitant le change avec les monnaies classiques. Ce second modèle était donc bien plus à même de remplir le but originel de Bitcoin.

Il est difficile de nier que la spéculation liée à la limite des 21 millions a été l'élément qui a permis à Bitcoin de perdurer jusqu'aujourd'hui. Entre autres, elle garantissait une demande minimale pour l'unité de compte et une utilisation plancher du réseau. Mais cet appât du gain a dégénéré jusqu'à ne plus vraiment servir le sain développement de Bitcoin, dans le sens où les gens n'assurent même plus la garde de leurs propres bitcoins. Satoshi Nakamoto voulait initialement créer un « système d'argent liquide électronique », pas une « marchandise numérique sans émetteur » qui servirait d'adossement pour des instruments financiers institutionnels ou de garantie dans des prêts collatéralisés. Il pourrait être opportun de s'en rappeler.


Notes

Cet article est une version remaniée et augmentée de plusieurs sections du cours sur l'histoire de la création de Bitcoin publié sur PlanB Academy. L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5, sur la base du générique de 20th Century Fox ; l'idée vient de u/birth_of_bitcoin sur Reddit. Les traductions ont été réalisée grâce à DeepL. Le reste du texte a été rédigé intégralement sans LLM.

  1. Ce modèle rappelle inévitablement l'émission résiduelle de Monero, qui est de 0,6 XMR toutes les deux minutes. ↩︎
  2. Malgré la conception soutenue par certains économistes autrichiens comme Ludwig von Mises, l'inflation monétaire n'équivaut pas à l'inflation des prix, car la croissance de l'économie compense en partie la création monétaire. Dans le cas d'une monnaie-marchandise soumise uniquement au marché, il n'y a pas d'inflation des prix, à moins que les conditions de sa production ne changent drastiquement. ↩︎
☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

L’avarice et Bitcoin : une relation ambigüe

By: Ludovic Lars

Le 5 décembre dernier, le cours boursier du bitcoin a dépassé le niveau emblématique des 100 000 dollars, un évènement attendu de longue date par de nombreuses personnes. Cette hausse a été portée (entre autres) par l'arrivée des ETF au comptant aux États-Unis en janvier 2024, par le halving de l'émission des bitcoins en avril, et par l'élection de Donald Trump à la présidences des États-Unis en novembre, lui qui avait promis au préalable la mise en place d'une « réserve stratégique » en BTC. Les détenteurs de bitcoins, devenus tout à coup un peu plus riches, se sont particulièrement réjouis de cette augmentation, allant jusqu'à organiser des soirées spéciales pour l'occasion. Depuis, le cours oscille autour 100 000 $ sans parvenir s'élever beaucoup plus haut, mais les prévisions pour 2025 n'en sont pas moins extrêmement optimistes : certains s'attendent à voir un prix de 250 000 $ d'ici la fin de l'année, tandis que d'autres visent plutôt les 700 000 $.

Ce nouvel engouement spéculatif constitue une circonstance idéale pour évoquer un phénomène particulièrement répandu dans le secteur de la cryptomonnaie : celui de l'attachement excessif à la richesse matérielle, communément appelé l'avarice. Dans un premier temps, nous reviendrons ainsi sur le rôle qu'a joué la spéculation dans l'amorçage de Bitcoin et sur la place de plus en plus grande que la thésaurisation a pris dans le discours des bitcoineurs au cours du temps. Puis dans un second temps, nous parlerons des conséquences de la prédominance de cette passion dans la communauté de Bitcoin, en reprenant notamment la critique faite par la tradition chrétienne. Précisons qu'il s'agit ici de parler d'un excès, dont tout le monde peut faire preuve (moi-même compris), et non de remettre en cause le bienfondé de l'intérêt financier, qui est à la base du fonctionnement du système de Nakamoto.

La spéculation sur le bitcoin

Il existe trois raisons principales de s'intéresser à Bitcoin : la première est la curiosité technique ; la deuxième est la motivation idéologique ; la troisième est l'intérêt spéculatif. Ces trois aspects étaient présents dès les débuts de la cryptomonnaie et existent toujours dans la communauté sous des formes diverses. Toutefois, c'est le troisième qui est désormais dominant, si bien que le prix de l'unité de compte est devenu un sujet immanquable dans les conversations concernant Bitcoin.

À l'origine, la spéculation (du latin spĕcŭlor, « observer », « regarder d'en haut », « surveiller ») désigne l'acte de réfléchir profondément aux conséquences d'une hypothèse. Mais aujourd'hui, le mot a surtout tendance à se rapporter à la spéculation financière, c'est-à-dire l'activité d'anticiper l'évolution du prix d'un actif à court, moyen ou long terme, dans le but d'en tirer un bénéfice. C'est dans ce sens que nous l'employons ici.

Même si le terme présente un caractère péjoratif dans la bouche de certains (dont les nombreux contempteurs de Bitcoin), la spéculation peut être une action tout à fait banale et anodine. En un sens, nous sommes tous des spéculateurs : chacun réfléchit à son avenir et à celui de ses proches, en essayant de prédire l'avenir et de réaliser des opérations financières en conséquence. Par exemple, le Français moyen, qui conserve de l'euro à moyen terme, spécule : il fait le pari que la monnaie européenne ne connaitra pas une inflation élevée entretemps. Le caractère néfaste de la spéculation est plutôt à chercher dans l'obsession qu'on peut retrouver chez certains boursicoteurs compulsifs, dont l'activité se rapproche plus du jeu d'argent que de la gestion de patrimoine saine et dépassionnée.

Le bitcoin, en tant qu'unité de compte numérique étant échangée librement sur Internet, est soumis à la loi de l'offre et de la demande et possède un prix qui varie en fonction du temps. De ce fait, il est sujet à la spéculation financière des acteurs du marché, pour toutes sortes de raisons et à des horizons temporels multiples. Mais le principal argument derrière la spéculation à moyen-long terme sur le bitcoin est généralement celui de sa première monétisation, c'est-à-dire de son adoption initiale comme intermédiaire d'échange par un nombre plus ou moins élevé d'utilisateurs.

Le bitcoin est présenté comme une monnaie en devenir depuis ses débuts, et il parait naturel de miser sur le fait qu'il va devenir un intermédiaire d'échange plus ou moins répandu. La valeur agrégée d'une monnaie dépend de son utilité (c'est-à-dire la quantité de choses qu'elle permet de se procurer), et doit donc théoriquement augmenter à mesure que son adoption grandit. Puisque la quantité de bitcoins est en principe limitée à long terme à 21 millions d'unités, l'accroissement de la valeur agrégée doit se traduire par une hausse du prix unitaire. D'où l'idée qu'on s'en fait d'un « investissement1 » : acheter du bitcoin permet de miser sur son potentiel d'adoption futur.

Cette spéculation est indissociable de l'histoire de Bitcoin. Elle a en effet émergé dès le lancement du réseau en janvier 2009. À ce moment-là, la réflexion portait sur le fait d'amorcer économiquement le système, et la spéculation représentait l'un des facteurs initiaux qui a poussé les gens à donner une valeur au bitcoin2.

C'est le cypherpunk Hal Finney, premier destinataire d'une transaction sur le réseau, qui a initialement suggéré cette idée dans un courriel adressé à la liste de diffusion de Metzdowd.com, la fameuse Cryptography Mailing List. Le 11 janvier 2009, en réponse à la publication de la politique monétaire par Satoshi Nakamoto, il a ainsi décrit comment le minage de bitcoins pouvait constituer « un très bon pari », étant donné le potentiel de hausse du pouvoir d'achat. Voici son courriel, dans son intégralité :

« Il est intéressant de noter que le système peut être configuré de manière à n'autoriser qu'un certain nombre maximum d'unités à être générées. Je suppose que l'idée est que la quantité de travail nécessaire pour générer une nouvelle unité deviendra de plus en plus importante avec le temps.

Un des problèmes immédiats avec n'importe quelle nouvelle monnaie est de savoir comment lui donner une valeur. Même en ignorant le problème pratique lié au fait que quasi personne ne l'acceptera au début, il est toujours difficile de trouver un argument raisonnable justifiant l'attribution d'une valeur non nulle pour les unités.

En guise d'expérience de pensée amusante, imaginons que Bitcoin soit un succès et devienne le système de paiement dominant utilisé dans le monde entier. Alors, la valeur totale de la monnaie devrait être égale à la valeur totale de toutes les richesses du monde. Les estimations actuelles du patrimoine total des ménages dans le monde que j'ai trouvées varient entre 100 et 300 milliers de milliards de dollars. Pour un nombre d'unités de 20 millions, cette prévision donnerait à chaque unité une valeur d'environ 10 millions de dollars.

La possibilité de générer des unités aujourd'hui avec l'équivalent de quelques centimes de temps de calcul peut donc constituer un très bon pari, dont la cote serait d'environ 100 millions contre 1 ! Même si les chances que Bitcoin atteigne un tel niveau de réussite sont minces, ces chances sont-elles vraiment de 100 millions contre 1 ? Il y a là matière à réflexion… »

Le 15 janvier, soit quelques jours plus tard, Satoshi Nakamoto et l'ingénieur Dustin Trammell (qui venait de découvrir l'existence de Bitcoin) ont discuté en privé de ce message de Hal Finney. Satoshi a évoqué la « possibilité » que le bitcoin « soit considéré comme un investissement à long terme », et Trammell a approuvé en écrivant que c'était « l'une des raisons pour lesquelles [il avait] démarré un nœud si rapidement ». Le lendemain, Satoshi a envoyé un courriel à la liste de diffusion qui retranscrivait ce dont il avait parlé avec Trammell. Il écrivait alors :

« Il pourrait être judicieux de s'en procurer au cas où le phénomène prendrait de l'ampleur. Si suffisamment de gens pensent la même chose, on pourra assister à une prophétie autoréalisatrice. »

Il a confirmé ce point de vue sur le forum de la Fondation P2P où il expliquait qu'il pouvait se former une « boucle de rétroaction positive », dans le sens où « plus les utilisateurs [étaient] nombreux, plus la valeur [augmentait], ce qui [pouvait] attirer davantage d'utilisateurs désireux de profiter de cette hausse ».

Cette conception s'est par la suite retrouvée dans la FAQ et sur la page SourceForge en mai 2009, sous la plume de Martti Malmi, le jeune étudiant finlandais qui deviendrait le bras droit de Satoshi :

« La valeur du bitcoin est susceptible d'augmenter à mesure que la croissance de l'économie de Bitcoin dépasse le taux d'inflation – considérez le bitcoin comme un investissement et commencez à faire fonctionner un nœud aujourd'hui ! »

L'aspect spéculatif prenait donc une place importante dans la présentation de Bitcoin auprès des nouveaux utilisateurs. Toutefois, cette communication avait surtout pour but d'amorcer le système. L'objectif de Nakamoto n'était pas de créer un objet ultraspéculatif, mais de façonner une nouvelle monnaie pouvant être utilisée dans le cadre de paiements en ligne. Rappelons à ce titre que la fameuse limite des 21 millions n'a été ajoutée par Satoshi qu'en novembre 2008, à la suite de discussions avec des membres de la liste de diffusion, donc après la publication du livre blanc initial.

Par la suite, le créateur de Bitcoin a pris ses distances avec la spéculation financière. Il a rapidement été très mesuré avec la notion d'investissement mise en valeur par Martti Malmi, vraisemblablement pour des raisons légales. Dans un courriel adressé au jeune Finlandais en juin 2009, il écrivait :

« Je ne suis pas à l'aise avec le fait de déclarer explicitement : "considérez-le comme un investissement". C'est une affirmation dangereuse et tu devrais supprimer ce point. Il n'y a pas de mal à ce que les gens arrivent à cette conclusion par eux-mêmes, mais nous ne pouvons pas le présenter de cette façon. »

Puis il a cessé totalement de parler du sujet, évoquant plutôt les aspects techniques ou l'utilisation du bitcoin comme moyen de paiement.

L'évolution mémétique de BTC

Cette propension à la spéculation s'est peu à peu développée au sein de la communauté des utilisateurs de Bitcoin. Initialement minoritaire, elle s'est progressivement élargie au fil des bulles successives qu'a connues le prix du bitcoin. Chaque engouement ramenait plus de spéculateurs, qui participaient à contribuer à l'engouement suivant, et ainsi de suite. Si ce phénomène a permis de faire connaitre la création de Satoshi Nakamoto au monde entier, il a aussi eu un effet dévastateur sur la culture entourant Bitcoin, c'est-à-dire l'ensemble des discours, des représentations, des valeurs et des pratiques pouvant se retrouver chez les gens qui l'utilisent.

Cette évolution s'est en particulier manifestée par l'intermédiaire de mèmes3 circulant dans la communauté, qui se sont propagés d'abord sur le forum BitcoinTalk, puis sur Reddit et enfin sur Twitter. Ces mèmes sont généralement des courtes formules répétées à l'envi, des représentations visuelles à portée symbolique ou des conceptions simplificatrices sur la nature de Bitcoin. Ils forment les blocs de base de la culture de Bitcoin, notamment dans la mesure où celle-ci se développe majoritairement sur Internet, où l'on est habitué aux contenus courts et frappants.

Comme nous l'avons suggéré, jusqu'en 2011, le bitcoin était principalement vu comme un moyen de paiement, comme un « argent liquide électronique » pour reprendre les termes du titre du livre blanc. Il était vanté pour ses propriétés liées aux transferts : la possibilité d'envoyer des paiements quand on le souhaite, l'absence d'exigence d'identification, la non-limitation par les frontières, les frais minimes, etc. Les achats en bitcoins étaient célébrés comme des actions montrant que l'économie était en train de grandir. C'était le cas des fameuses pizzas de Laszlo Hanyecz, achetées en mai 2010 pour 10 000 bitcoins, qui ont été une « grande étape » dans l'adoption progressive du bitcoin.

Publicité parodique de Bitcoin, le comparant à Western Union (token_dave, 2014)

Mais alors que la financiarisation progressait, le bitcoin a été de plus en plus perçu comme une « réserve de valeur » ou un « or numérique ». On a vu les financiers professionnels entrer dans la danse, à l'instar des frères Winklevoss, qui avaient récupéré une belle somme après avoir gagné un procès contre Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook. S'en est suivie la double bulle de 2013 : le prix est passé de 13 $ à 1 150 $ en l'espace d'un an. À partir de là, le discours a changé. La hausse du prix est devenue un facteur de réussite. Les médias généralistes ont davantage abordé le sujet sous cet angle, attirant encore plus de spéculateurs. Dorénavant, une grande partie des nouveaux mèmes étaient liés à l'aspect spéculatif.

La limite des 21 millions est devenue pour ainsi dire sacrée, conférant au nombre 21 une signification particulière. Ce dernier s'est ainsi retrouvé un peu partout, et notamment dans les noms donnés à des œuvres diverses : un livre (21 Leçons), un magazine (Citadelle21), une newsletter (21 Millions) ou un discours de conférence (« 21 rules of Bitcoin »). Un fonds d'investissement (21Shares) a intégré le nombre 21 dans son nom pour sponsoriser un ETF. On peut aussi citer le cas de la formule « ∞/21M » de Knut Svanholm (2020), qui s'est propagée au sein de la communauté pour indiquer que si le bitcoin était amené à avaler la croissance économique mondiale, son potentiel de hausse était infini.

Un autre symbole qui a pris en importance dans l'imaginaire des bitcoineurs au cours des années est le taureau. Dans le monde financier, cet animal est lié au marché haussier en raison de son nom anglais, bull market4. C'est tout naturellement qu'il a pris une place à part dans les créations bitcoiniennes, représentant l'espoir d'une hausse prodigieuse du pouvoir d'achat. Il figure ainsi dans le logo et le nom de la plateforme de change Bull Bitcoin, fondée par Francis Pouliot et David Bradley en 2018. Il est présent sur la couverture du livre de Vijay Boyapati, A Bullish Case for Bitcoin, publié en 2021 (et traduit chez Konsensus Network sous le titre Un scénario optimiste pour Bitcoin). On peut aussi mentionner qu'une statue de taureau aux yeux laser, appelée le « Miami Bull », a été installée à Miami à l'occasion de la conférence Bitcoin 2022.

Bitcoin Bull from Boyapati
Le taureau présent en couverture du livre de Vijay Boyapati Un scénario optimiste pour Bitcoin (A Bullish Case for Bitcoin)

L'injonction à accumuler du bitcoin et à le thésauriser s'est renforcée en conséquence. Le bitcoineur était appelé à « conserver » (hold) ses bitcoins dans le temps (Zhou Tonged, 2013) de façon à tirer parti de leur appréciation, un encouragement qui s'est retranscrit dans le mème « HODL » (GameKyuubi, 2013), déformation orthographique de hold, qui est ensuite devenu le rétroacronyme de Hold on for Dear Life (« tenez bon pour votre vie »). Dans une représentation plus extrême de cette injonction, l'utilisateur était poussé à garder jalousement ses bitcoins, malgré la disparité des richesses, quitte à se retrancher dans une « citadelle » (Luka Magnotta, 2013) pour protéger sa richesse des hordes de voleurs.

Dans sa vie de tous les jours, l'individu est encouragé à « dépenser sa monnaie fiat et accumuler des satoshis » ("spend fiat, stack sats", Matt Odell, 2019). Il ne devrait pas chercher à payer en bitcoins en raison de la loi de Gresham (« la mauvaise monnaie chasse la bonne »). De plus, il est devenu commun d'exprimer toute dépense faite en bitcoins à leur valeur du cours actuel, les pizzas de Laszlo valant aujourd'hui (selon cette conception) près d'un milliard de dollars5 !

Bitcoin a de moins en moins été présenté comme un moyen d'échange numérique, mais davantage une « technologie d'épargne » (Pierre Rochard, 2019), dont l'attrait central était « le nombre qui monte » ("Number Go Up", Saifedean Ammous, 2020). En guise de signe de ralliement pour faire augmenter le prix jusqu'à 100 000 $, il fallait ajouter des « yeux laser » à sa photo de profil (GregZaj, 2021). Les sceptiques opposés à Bitcoin qui choisissent de ne pas avoir de bitcoin en connaissance de cause devaient être traités avec mépris, à l'instar du gold bug Peter Schiff, et on pouvait se moquer d'eux pour car ils manquaient de réaliser les profits associés ("have fun staying poor", Udi Wertheimer, 2020).

L'objectif perçu de Bitcoin a dérivé vers quelque chose qui n'avait pas été envisagé par Satoshi Nakamoto. La vision d'un « argent liquide numérique », que chaque individu conserverait et utiliserait individuellement, s'est progressivement faite plus timide au profit de la notion de « monnaie de réserve » (Hal Finney, 2010). Dans cette dernière conception, les bitcoins seraient principalement détenus par des entités (des banques) pour le compte de clients qui devraient passer par des applications dépositaires et n'auraient donc pas directement la propriété de leurs fonds. C'est cette vision qui a inspiré la thèse de l'« étalon-bitcoin » (Saifedean Ammous, 2018), un système monétaire calqué sur le modèle de l'étalon-or classique (1873–1914) où le bitcoin jouerait le même que l'or en tant que monnaie de base6. Bitcoin pourrait ainsi devenir un système de « monnaie de réserve mondiale » (Gavin Andresen, 2011), surpassant toutes les autres devises dans la pyramide monétaire.

Dès 2014, les bitcoineurs se sont mis à envisager une « hyperbitcoinisation » (Daniel Krawisz, 2014), c'est-à-dire une rapide démonétisation des devises fiat au profit du bitcoin. Le bitcoin étant un actif déflationniste, son prix monterait « pour toujours » (Michael Saylor, 2021), « jusqu'à la lune » (ToTheMoonGuy, 2013). Cette évolution inéluctable pousserait certains acteurs à procéder à une « attaque spéculative » (Pierre Rochard, 2014) en empruntant de l'argent pour acheter du bitcoin, ce qui accélérerait la chute de la monnaie étatique. Bitcoin constituerait ainsi un « cheval de Troie » (u/sovereignlife, 2015), qui servirait à infiltrer le système étatico-bancaire et à le purifier de l'intérieur grâce aux incitations économiques qu'il apporterait supposément.

La culture de Bitcoin a donc connu une évolution majeure, qui s'est traduite par le développement de mèmes qui, même s'ils ne sont pas nécessairement compatibles entre eux, véhiculent tous la notion d'un bitcoin qu'il faut acquérir et conserver jalousement. Ce changement est devenu de plus en plus prononcé avec la financiarisation de l'utilisation, si bien que ce qui était à l'origine une simple spéculation a dégénéré chez certains bitcoineurs en une passion bien connue : l'avarice.

La critique traditionnelle de l'avarice

L'avarice, au sens traditionnel du terme, désigne l'attachement excessif à la richesse matérielle et en particulier à l'argent. Le terme provient du mot latin du même sens, avaritia, lui-même dérivé de ăvĕo, signifiant « désirer vivement ». En ce sens, l'avarice peut se manifester par une volonté d'accumuler plus de richesse (ce qu'on nomme en français la cupidité) ou la réticence à s'en séparer (à savoir la radinerie).

L'avarice est unanimement condamnée par toutes les religions traditionnelles, et en particulier par le christianisme. Dans la tradition catholique romaine, elle forme l'un des sept péchés capitaux listés par l'évêque Grégoire le Grand. Dans la tradition orthodoxe grecque, elle est appelée l'« amour de l'argent » (Φιλαργυρία, philarguría) et constitue l'une des huit pensées tentatrices (logismoï) mises en avant par le moine Évagre le Pontique.

Pour la doctrine chrétienne, l'avarice a pour effet de détourner l'individu de Dieu, en le poussant à se préoccuper de sa richesse matérielle plutôt que de son salut spirituel. Elle le conduit à poursuivre l'argent au détriment de ses relations avec les autres. L'avare a tendance à négliger ses proches, à ne pas aider ses amis, à rechigner à faire des dépenses essentielles, à ne pas pratiquer l'aumône ; ce qui l'éloigne de plus en plus des gens qui l'aiment. Cet enseignement est résumé dans les mots de saint Paul, qui écrivait dans sa Première épitre à Timothée :

« [L]a racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent. Pour s'y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont transpercé l'âme de tourments sans noms. » (1 Tm 6:10)

Le Nouveau Testament illustre le comportement de l'avare par l'exemple de Judas Iscariote, le disciple de Jésus-Christ qui l'a trahi en le dénonçant aux autorités. Judas était en effet le trésorier parmi les douze apôtres, mais n'hésitait pas à prendre dans la bourse commune, car il « était voleur » (Jn 12:6). De plus, il a dénoncé le Christ au Sanhédrin pour « trente pièces d'argent » (Mt 26:15). Il a fini par se suicider en se pendant à un arbre.

Le christianisme rejette en particulier la thésaurisation, c'est-à-dire la tendance à épargner son argent sans chercher à le faire fructifier. D'après Jésus-Christ lui-même, « celui qui thésaurise pour lui-même » au lieu de « s'enrichir en vue de Dieu » est un « insensé » (Lc 12:21). Cette critique de la conservation maladive peut aussi se retrouver (en premier niveau de lecture) dans la parabole des talents (Mt 25:14–30), où est racontée l'histoire d'un maitre qui, partant en voyage, laisse des fonds à ses serviteurs en son absence et qui, à son retour, décide de rétribuer ceux qui ont investi cet argent dans une activité productive et de punir celui qui n'a « point semé ».

La tradition chrétienne voit également d'un mauvais œil l'usure (c'est-à-dire le prêt à intérêt), cette dernière ayant été condamnée par le concile de Nicée de 325 et par les Pères de l'Église. Durant le Moyen Âge, le prêt à intérêt a ainsi été régulièrement interdit dans de nombreuses nations, notamment en Europe. Ce n'est qu'à la Renaissance, avec l'apparition de la banque moderne et du protestantisme, que cette interdiction a été allégée.

L'avarice est par ailleurs représentée de façon figurée dans la Bible. On l'associe ainsi à la figure du veau d'or, qui était originairement un symbole d'idolâtrie, mais qui est progressivement devenue la représentation de la puissance corruptrice de la richesse matérielle. Cette figure provient d'un épisode de l'Exode (Ex 32), durant lequel les Hébreux se sont mis à adorer une statue de « veau » en or, moulée à partir de leurs bijoux, alors qu'ils attendaient que Moïse descende du mont Sinaï, où il resté 40 jours et 40 nuits pour recevoir les Tables de la Loi. Détail intéressant : si cette statue est appelée un « veau » (עֵגֶל, 'egel), il s'agit en réalité d'un taureau, à l'image de certaines divinités qui étaient alors vénérées en Égypte (Apis) ou à Canaan (El) ; l'appellation de « veau » est en effet censée jeter le ridicule sur les idoles.

L'Adoration du Veau d'or (Nicolas Poussin, 1634)

Une autre figure mise en avant par la tradition chrétienne est celle de Mammon. Il s'agit d'une personnification de l'argent (Mammon vient de l'araméen מָמוֹנָא, māmōnā signifiant « richesse »), à qui les hommes sont susceptibles de vouer leur vie. C'est contre cette possibilité de corruption que Jésus-Christ a averti ses disciples dans le Sermon sur la Montagne :

« Nul ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent [μαμωνᾷ, mamōnâ]. » (Mt 6:24)

The Worship of Mammon (Evelyn De Morgan, 1909)

L'avarice est donc une forme particulière d'idolâtrie, et en est probablement une des plus visibles. Elle se manifeste dans notre monde moderne par la place que nous donnons à la richesse dans nos objectifs de vie. Nous nous imaginons ainsi que l'accumulation d'argent nous apportera une sécurité pour l'avenir, voire une « liberté financière » qui nous permettrait de « sortir de la rat race », conformément à ce qu'enseignent les apôtres du développement personnel.

Bitcoin n'échappe pas à l'idolâtrie, faisant lui-même l'objet d'une pseudo-religion, et l'amour de l'argent joue un rôle de premier plan dans cette adoration. Beaucoup de personnes affirment ainsi que Bitcoin les a « sauvées », non pas par sa caractéristique de résistance à la censure, mais parce que la hausse drastique du pouvoir d'achat de l'unité de compte les a libérées de la contrainte de travailler. En les rendant riches, Bitcoin a abaissé leur préférence temporelle et les a fait se focaliser sur les choses qui comptent vraiment pour elles. Il n'est donc pas étonnant que la culture dominante dans la communauté se soit concentrée autour l'intérêt financier : les plus anciens bitcoineurs ont été récompensés pour avoir conservé leurs bitcoins, et ont donc encouragé les gens (au moins par l'exemple) à faire de même.

Les conséquences de l'avarice sur Bitcoin

Les enseignements de la tradition chrétienne peuvent nous paraitre désuets, démodés. Néanmoins, le sujet de l'avarice est tout à fait d'actualité dans notre société moderne, et en particulier dans la communauté de Bitcoin comme nous l'avons vu. Il convient ainsi de s'interroger pourquoi une telle opposition à l'amour de l'argent existe et comment l'avarice des utilisateurs peut influer sur Bitcoin dans son ensemble.

Il va de soi que Bitcoin se fonde sur l'intérêt économique. Son fonctionnement repose sur les incitations des différents acteurs qui assurent sa sécurité. Les mineurs ajoutent des blocs à la chaine parce qu'ils sont rémunérés par la création monétaire et par les frais de transaction. Les commerçants acceptent l'unité de compte parce qu'ils bénéficient de sa résistance à la censure ou de sa déflation naturelle. Les développeurs contribuent au projet parce qu'ils reçoivent un salaire des utilisateurs les plus importants. Ainsi, la viabilité de Bitcoin est, dans une certaine mesure, assurée par les incitations économiques qui le soutiennent.

C'est pour cette raison que les bitcoineurs s'imaginent parfois que Bitcoin est un être indépendant, ne pouvant pas être affecté par le monde, et que son succès ne nécessite aucune action de leur part. Ils pensent que la « théorie des jeux » assurera seule sa progressive élévation au rang de monnaie mondiale, amenant son prix au million de dollars, voire au-delà. Cependant, ils se trompent.

L'intérêt économique ne fait pas tout. De manière générale, la liberté est un moyen, pas une fin en soi. Dans le domaine économique, elle permet de faire concorder l'offre et la demande, d'accomplir le plus possible les volontés des individus, sans nécessairement aboutir à un ordre social harmonique. Ce qui est produit dans l'économie dépend des préférences des personnes qui la composent : le marché va entrainer la création des biens et des services auxquels elles accordent de la valeur. La liberté économique totale peut ainsi aboutir à un paradis sur Terre, peuplé de personnes vertueuses et attentionnées ; mais elle pourrait tout aussi bien dégénérer en une sorte d'enfer cyberpunk libertarien plongé dans le vice et la méfiance (d'ailleurs, un tel désordre social est tellement intolérable qu'il se conclut généralement par l'avènement d'un pouvoir autoritaire).

Le sort de Bitcoin est entre les mains des bitcoineurs. Le système est ce que les gens en font ; il n'est rien sans ses utilisateurs. C'est pourquoi l'avarice, qui se manifeste chez les utilisateurs, peut avoir un certain nombre de conséquences sur Bitcoin.

La première conséquence est la dégradation de l'image de la cryptomonnaie. À l'origine, Bitcoin était vu comme un système libérateur, un intermédiaire d'échange résistant à la censure, une monnaie anonyme utilisée sur le marché noir. Cette vision pouvait poser problème, mais elle est devenue minoritaire au profit de la conception de réserve de valeur, encourageant la spéculation. Aujourd'hui, l'image de Bitcoin auprès du grand public est celle d'un objet spéculatif qu'il conviendrait d'acheter sur une plateforme de change centralisée, et de revendre plus tard dans le but de gagner un peu d'argent (fiat). Il a même tendance à devenir un memecoin , dans le sens où on ne s'en procurerait qu'en raison de ce qu'il représente culturellement, pas pour son utilisation économique réelle. Ainsi, on peut comprendre pourquoi certains accusent le bitcoin d'être une « bulle spéculative », un phénomène sans fondement, qui serait similaire à la tulipomanie du XVIIe siècle7. On peut aussi entendre les gens qui le voient comme une « arnaque », comme une « pyramide de Ponzi » reposant sur l'arrivée de plus en plus d'« investisseurs », attirés par les anciens détenteurs.

Cette image dégradée a pour effet de tenir éloignées les personnes qui pourraient vouloir utiliser Bitcoin pour ses propriétés de résistance à la censure, et en particulier les activistes et les gens de gauche qui se méfient initialement de la finance. En parallèle, les spéculateurs se multiplient au fur et à mesure du temps, encouragés par la culture du gain. Et le phénomène s'amplifie, formant un cercle vicieux : les utilisateurs-spéculateurs font plus de bruit et en attirent d'autres, ce qui isole de plus en plus les utilisateurs authentiques qui doivent faire des efforts considérables pour trier les informations qu'ils reçoivent. En d'autres termes, les mauvais utilisateurs chassent les bons.

La deuxième conséquence générale, apparentée à la première, est l'accentuation de la volatilité. Puisque les gens voient le bitcoin comme un objet spéculatif, ils s'en procurent pour gagner de l'argent rapidement. Ainsi, lors des marchés haussiers, ils ont tendance à seulement acheter et à ne pas vendre (laisser courir leurs gains), ce qui fait monter le taux de change considérablement. À l'inverse, lors des marchés baissiers, les spéculateurs à court terme ont tendance à vendre pour éviter de risquer de perdre trop (en coupant leurs pertes), ce qui contribue à la chute et résulte souvent en une vente panique générale.

Si nous voyions le bitcoin comme un instrument d'échange, les choses ne seraient probablement pas ainsi. Nous serions obligés d'encaisser des paiements sur la durée, peu importe le taux de change du moment. De même, nous devrions le dépenser régulièrement, malgré des taux de change défavorables. De plus, nous pourrions précisément en dépenser plus lorsqu'il vaudrait plus, car nous nous sentirions plus riches. Il y aurait toujours une variation et des spéculateurs à court terme, mais la volatilité serait réduite. Le pouvoir d'achat du bitcoin serait plus stable, de sorte qu'il pourrait devenir une véritable unité de compte.

Une troisième conséquence de l'avarice sur Bitcoin est qu'elle constitue un frein à l'adoption décentralisée. L'adoption repose en premier lieu sur les commerçants, ceux qui acceptent le bitcoin en échange de biens et de services (ou de monnaies dans le cas des changeurs). Les gens susceptibles de dépenser leurs bitcoins dans le commerce de détail (surtout quand cette activité est, peu ou prou, confinée à l'illégalité) sont les bitcoineurs convaincus. Ainsi, les boutiquiers indépendants et les changeurs de rue, qui reposent sur ce réseau de bitcoineurs, ne feront quasi aucune vente si les bitcoineurs en question refusent de dépenser leurs bitcoins. Ils seront découragés de maintenir leur capacité à accepter le bitcoin, qui peut reposer sur des facteurs comme l'utilisation d'un logiciel spécifique, la formation du personnel ou la gestion (individuelle ou collective) d'un nœud. Ainsi, l'avarice fragilise l'utilisation entre particuliers de Bitcoin, au profit de son adoption centralisée, c'est-à-dire l'échange sur des plateformes de change réglementées comme Coinbase et Binance, fréquentées par de nombreux spéculateurs opportunistes.

Pour aller plus loin, si le but est seulement de faire en sorte que « le nombre monte », alors cette adoption centralisée et contrôlée est le chemin le plus court pour y parvenir. Il n'y a pas lieu de s'opposer à la surveillance financière si on essaie simplement de maximiser son gain spéculatif à court ou moyen terme. Au contraire, chacun est incité à être le plus passif possible, pour que les régulateurs acceptent que le bitcoin soit détenu en tant qu'actif par les individus, par les sociétés cotées en bourse et par les États.

Une quatrième conséquence de la culture de l'avarice est son effet sur l'innovation technique. Les spéculateurs ont intérêt à préserver leur pouvoir d'achat et offrent une force d'opposition aux changements de règles de consensus. De ce fait, plus il y a d'utilisateurs-spéculateurs, plus la prudence est mise à l'honneur : peu de risques sont pris pour ne pas bouleverser le système dans son ensemble. Ce conservatisme a clairement des vertus pour assurer la stabilité du système (c'est pourquoi les soft forks sont préférés aux hard forks sur BTC), mais il peut aussi être néfaste s'il est trop excessif. Ainsi, si la communauté est remplie de spéculateurs, c'est-à-dire de personnes qui se procurent du bitcoin uniquement pour le revendre plus tard et réaliser un bénéfice, alors il n'y a presque personne qui valorise Bitcoin pour son caractère confidentiel ou pour son aspect programmable (essentiel pour développer des solutions de seconde couche décentralisées). Dans ce cas, il n'y pas lieu de prendre un risque pour modifier les règles de consensus pour améliorer le système. C'est dans ce cadre que certaines personnes, comme Jameson Lopp, parlent d'« ossification prématurée du protocole ».

Jusqu'en 2021, le projet était encore considéré comme expérimental et incomplet. Le logiciel (Bitcoin Core) était ainsi en bêta, les numéros de versions ayant la forme 0.x.y (0.21.1 par exemple). Des mises à niveau avaient régulièrement lieu : OP_CHECKLOCKTIMEVERIFY en 2015, OP_CHECKSEQUENCEVERIFY en 2016, SegWit en 2017 et Taproot en 2021. Mais depuis cette dernière mise à niveau, les choses ont changé : le numéro de version du logiciel se présente désormais sous la forme x.y (22.0 par exemple), et il ne semble pas y avoir de volonté marquée de modifier à nouveau les règles de consensus. Les propositions existantes de modification (SIGHASH_ANYPREVOUT, CISA, OP_CHECKTEMPLATEVERIFY, OP_CAT, Drivechain) peinent à se faire une place en dehors de la sphère des développeurs, celles-ci n'intéressant que peu les utilisateurs-spéculateurs, et il semble ainsi possible qu'aucune d'entre elles ne soit adoptée.

Enfin, chose qui peut sembler paradoxale par rapport au précédent problème, une cinquième et dernière conséquence de l'avarice est de faciliter l'altération des propriétés fondamentales du système, et en particulier de sa résistance à la censure. Comme nous l'avons dit, Bitcoin dépend de l'utilisation qui en est faite, et ne constitue donc pas un « cadre mathématique exempt de politique et d’erreur humaine » (pour reprendre l'expression de Tyler Winklevoss) qui serait indépendant des actions des gens. Ainsi, une attitude concentrée sur le gain spéculatif à court-moyen terme (et non sur le gain de liberté) pourrait amener la communauté à accepter un soft fork de censure, qui interdirait à certaines transactions d'être confirmées, en vue de se conformer aux réglementations internationales.

Nous n'en sommes pas encore là heureusement, mais un haut degré de corruption peut conduire à ce type de modification. C'est cet esprit d'avarice qui a poussé une bonne partie de la communauté d'Ethereum à faire appliquer des changements pourtant primordiaux dans le protocole : l'EIP-1559 (qui intégrait le brûlage des frais de transaction versés aux mineurs) et le passage en preuve d'enjeu (qui supprimait le minage et réduisait le montant d'éthers créés). Le but avoué de cette démarche n'était pas tant de résoudre les problèmes des frais élevés et de la consommation électrique de la preuve de travail, que de créer une « monnaie ultrasaine » (« ultrasound money », référence calembourdesque à la monnaie saine, de l'anglais sound money), qui serait déflationniste et dont le pouvoir d'achat croitrait en conséquence. Ces changements, qui ont altéré la sécurité du système, n'ont toutefois pas abouti au résultat espéré, les utilisateurs s'étant reporté sur des alternatives (encore moins sûres) comme Solana.

Vers le saylorisme ?

Nous constatons ainsi que la communauté de Bitcoin a fait une place de plus en plus grande à la spéculation et a laissé l'avarice gagner du terrain au cours du temps, au détriment de son utilisation comme argent liquide électronique. Cette culture a modifié l'image qu'en a le grand public : de monnaie du dark web, le bitcoin est devenu à ses yeux un moyen de gagner de l'argent rapidement. Cette image a renforcé la présence des spéculateurs au sein des utilisateurs, ce qui s'est reflétée par la centralisation progressive de l'activité économique sur les plateformes de change. Tout cela affecte aussi le système en lui-même, en avantageant la hausse du prix de l'unité de compte et en empêchant les autres aspects (comme la confidentialité et la programmabilité) de se développer.

En particulier, cette évolution a fait émerger une figure majeure au sommet de la communauté : Michael Saylor. Arrivé en 2020, ce dernier a su se construire une audience massive composée de millions de personnes, et constitue aujourd'hui l'un des relais d'opinion les plus influents. Il voit Bitcoin comme une monnaie de réserve, devant respecter le cadre réglementaire dressé par les régulateurs financiers et servant avant tout de base au nouveau système financier (conservation en trésorerie d'entreprise, adossement des monnaies étatiques, garantie dans les prêts collatéralisés, etc.) – une conception contraire à tous les principes de Bitcoin, et en particulier à la désintermédiation.

La communauté de Bitcoin, au lieu de rejeter ses propos comme elle le devrait, l'a accueilli à bras ouvert, lui offrant la possibilité de rédiger des préfaces, d'apparaitre dans des podcasts et allant jusqu'à l'acclamer lors de conférences. Pourquoi ? Parce qu'il annonce que le prix du bitcoin va monter énormément et parce qu'il joint le geste à la parole en achetant beaucoup de bitcoins avec la société dont il est PDG, Microstrategy.

La cupidité nous amène ainsi aujourd'hui à applaudir des gens qui, par leur action dans le monde, s'opposent drastiquement à l'émergence d'une monnaie libre, mais font néanmoins monter le pouvoir d'achat du bitcoin. C'est le cas de Michael Saylor, mais aussi de Larry Fink (PDG de BlackRock) et de Donald Trump. Il arrivera néanmoins un moment où le fait de laisser les loups rentrer dans la bergerie commencera à poser des problèmes.


  1. Le terme « investissement » est maladroit car la thésaurisation de bitcoins, au même titre que la conservation d'or, n'est pas un investissement au sens traditionnel du terme (aucune création de richesse directe associée). ↩︎
  2. Pour une analyse plus poussée de la valorisation initiale du bitcoin, voir la section « L’émergence de la valeur du bitcoin » dans le chapitre 3 de L'Élégance de Bitcoin. ↩︎
  3. Au sens dawkinien du terme, un mème est un élément culturel reconnaissable reproduit et transmis par l'imitation. ↩︎
  4. Le marché haussier est appelé bull market car le taureau (bull) attaque du bas vers le haut avec ses cornes. À l'inverse, l'ours (bear) représente le marché baissier car il attaque du haut vers le bas avec ses pattes. Le lien fort du symbole du taureau avec la finance est symbolisé par le Taureau de Wall Street, sculpture située non loin de la bourse de New York (NYSE). ↩︎
  5. Cette façon de donner le prix actuel des 10 000 bitcoins de Laszlo ayant servi à acheter les pizzas était, au début, une blague, mais a depuis été pris au sérieux. Les médias s'en donnent régulièrement à cœur-joie, comme RTBF qui titrait en décembre dernier « Cryptomonnaies : les pizzas qui valaient 1 milliard de dollars ». Ce phénomène a pour effet de renforcer l'idée laquelle on ne pourrait pas utiliser ses bitcoins sans le regretter, alors qu'il suffit de les remplacer après la dépense. ↩︎
  6. « Si le bitcoin continue à prendre de la valeur et que les institutions financières sont de plus en plus nombreuses à l'utiliser, il deviendra une monnaie de réserve sur laquelle s'appuieront des banques centrales d'un nouveau genre. » — Saifedean Ammous, The Bitcoin Standard, Wiley, 2018, p. 210 (ma traduction). ↩︎
  7. Sur la comparaison entre la spéculation sur le bitcoin et la bulle des bulbes de tulipe de 1637, on pourra lire l'excellent ouvrage de Jacques Favier, La Monnaie à pétales. ↩︎
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