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Le sabotage de Bitcoin : une critique de Hijacking Bitcoin

By: Ludovic Lars —

En avril dernier, l’homme d’affaires amĂ©ricain Roger Ver, connu pour son implication dans les premiĂšres annĂ©es d’existence de Bitcoin, a publiĂ© un ouvrage pour le moins controversĂ©. Il s’agit de Hijacking Bitcoin: The Hidden History of BTC, dont le titre peut ĂȘtre traduit par « Le DĂ©tournement de Bitcoin : l’histoire cachĂ©e de BTC », qu’il a coĂ©crit avec Steve Patterson, philosophe et auteur professionnel. Ce livre, au ton pour le moins provocateur, revient sur l’évolution qu’a connue la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto au fil du temps, pour montrer que le projet a Ă©tĂ© dĂ©tournĂ© de ses objectifs initiaux.

Roger Ver et Steve Patterson offrent en particulier un point de vue alternatif sur la guerre des blocs, le conflit qui a eu lieu dans la communautĂ© de Bitcoin entre 2015 et 2017 Ă  propos de la limite de taille des blocs (le paramĂštre qui restreint le nombre de transactions pouvant ĂȘtre effectuĂ©es sur le rĂ©seau) et qui a menĂ© Ă  la scission entre Bitcoin-BTC et Bitcoin Cash (BCH). Les auteurs font assez largement l’apologie de l’augmentation de la taille des blocs comme moyen de passer Ă  l’échelle, et se rangent de ce fait dans le camp des big blockers, qui ont Ă©chouĂ© Ă  faire appliquer leur volontĂ© sur le rĂ©seau principal de Bitcoin. Avec cet ouvrage, ils cherchent (entre autres) Ă  faire concurrence Ă  The Blocksize War, le rapport dĂ©taillĂ© de Jonathan Bier relatant cette « guerre civile », qui est sorti en 2021 et dont une traduction en français a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e en 2024. La publication de ce rĂ©cit alternatif est donc une tentative de faire en sorte que l’histoire ne soit pas « écrite par les gagnants » comme le dit l’adage.

Si la vision prĂ©sentĂ©e par Hijacking Bitcoin a ses faiblesses (qui seront Ă©voquĂ©es ici), j’ai la conviction que l’ouvrage ouvre un dĂ©bat Ă  propos d’un sujet primordial et c’est pourquoi j’écris le prĂ©sent article. Ayant dĂ©fendu Bitcoin Cash plus que de raison par le passĂ©, et continuant de le faire dans une moindre mesure, je pense avoir une critique originale Ă  faire, Ă  mi-chemin entre le mĂ©pris automatique et l’éloge dithyrambique. J’expliquerai notamment en quoi la communautĂ© de BTC a effectivement perdu une part de son Ăąme au cours du temps, et pourquoi, Ă  l’inverse, les partisans invĂ©tĂ©rĂ©s de BCH se trompent quand ils prĂ©tendent que leur version de Bitcoin finira par remplacer la premiĂšre.

Qui est Roger Ver ?

Hijacking Bitcoin est indissociable de son principal co-auteur, Roger Ver, qui est un personnage emblĂ©matique de l’histoire de Bitcoin. Celui-ci est en effet un influenceur de premier plan dans le secteur de la cryptomonnaie. Excellent orateur, il a su vanter les mĂ©rites de Bitcoin, rĂ©pĂ©tant Ă  l’envi que ce systĂšme novateur permettait d’envoyer de l’argent Ă  n’importe qui, Ă  n’importe quel moment et Ă  n’importe quel endroit dans le monde, sans avoir Ă  demander l’autorisation.

Roger Ver est un homme d’affaires amĂ©ricain. À la fin des annĂ©es 90, il a fondĂ© l’entreprise MemoryDealers, une sociĂ©tĂ© de revente de composants informatiques en ligne, grĂące Ă  laquelle il est devenu millionnaire au bout de quelques annĂ©es. En parallĂšle, il a dĂ©veloppĂ© des convictions libertariennes, notamment en lisant Murray Rothbard. Il entretient Ă©galement une passion pour l’évolution technique et le transhumanisme, ayant Ă©tĂ© influencĂ© par le futurologue Ray Kurzweil.

Il a dĂ©couvert Bitcoin Ă  la fin de l’annĂ©e 2010 grĂące Ă  un Ă©pisode de Free Talk Live, une Ă©mission de webradio libertarienne aux États-Unis. Il s’est rapidement pris de passion pour la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto, et s’est procurĂ© ses premiers bitcoins « pour moins d’un dollar chacun » (p. 2). Au printemps 2011, il a commencĂ© immĂ©diatement Ă  accepter les paiements en bitcoins avec sa sociĂ©tĂ© MemoryDealers. Il a investi dans les premiers projets liĂ©s Ă  Bitcoin comme le processeur de paiement BitPay, le portefeuille Blockchain.info ou le service de change BitInstant. En 2013, suite Ă  la hausse du cours du BTC, il a fait un don Ă  hauteur d’un million de dollars Ă  la Foundation for Economic Education, un think tank libertarien dĂ©diĂ© Ă  la promotion de la libertĂ© individuelle, de l’économie de marchĂ© et de l’entrepreneuriat.

Entre 2012 et 2014, il a gĂ©rĂ© la plateforme BitcoinStore.com, qui vendait du matĂ©riel informatique en bitcoins. Depuis 2015, il est propriĂ©taire de l’entreprise Bitcoin.com, qui hĂ©berge un site d’actualitĂ© et maintient un portefeuille mobile performant.

Il est devenu au fil du temps l’un des promoteurs les plus zĂ©lĂ©s de Bitcoin, ce qui lui a valu le surnom de « Bitcoin Jesus » : le « JĂ©sus de Bitcoin ». Il est apparu dans le documentaire The Bitcoin Gospel diffusĂ© le 1er novembre 2015 sur la chaĂźne Youtube du groupe audiovisuel nĂ©erlandais VPRO. Nombre de bitcoineurs le sont devenus grĂące Ă  lui.

En outre, Roger Ver a Ă©tĂ© un acteur influent dans la communautĂ© au cours de la guerre des blocs. En 2016, aprĂšs les tentatives infructueuses de Bitcoin XT et de Bitcoin Classic, il a soutenu l’initiative de Bitcoin Unlimited, qui voulait modifier la façon de calculer la limite de taille des blocs. En 2017, il a ensuite soutenu le plan de modification de SegWit2X qui visait Ă  activer SegWit et Ă  doubler la taille limite des blocs, contre l’avis des dĂ©veloppeurs de Bitcoin Core et d’une partie de la communautĂ©. AprĂšs l’échec de ce plan en novembre 2017, il est devenu un fervent partisan de Bitcoin Cash, ce qu’il est restĂ© jusqu’à aujourd’hui malgrĂ© les difficultĂ©s rencontrĂ©es par cette version alternative de Bitcoin.

Anarcho-capitaliste, Roger Ver a trĂšs vite entretenu une relation conflictuelle avec l’État. En 2002, il a passĂ© 5 mois en prison pour avoir vendu des feux d’artifice sans licence, et s’est par la suite expatriĂ© au Japon. En 2014, il a abandonnĂ© sa nationalitĂ© Ă©tasunienne, en vue d’arrĂȘter de financer l’État fĂ©dĂ©ral depuis l’étranger (ce Ă  quoi il Ă©tait contraint jusqu’alors, conformĂ©ment au principe de l’impĂŽt sur la nationalitĂ©). Il a pour cela acquis la citoyennetĂ© de Saint-Christophe-et-NiĂ©vĂšs, une petite Ăźle des CaraĂŻbes reconnue pour ĂȘtre un paradis fiscal.

Les États-Unis ne l’ont cependant pas oubliĂ©. À la fin du mois d’avril 2024, juste aprĂšs la publication de son livre, il a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© en Espagne en vue d’une extradition vers les États-Unis. Il a Ă©tĂ© accusĂ© de ne pas avoir dĂ©clarĂ© tous les bitcoins qu’il avait emportĂ© avec lui en 2014, pour lesquels il aurait dĂ» payer une taxe sur la plus-value (le « manque Ă  gagner » revendiquĂ© par l’IRS est estimĂ© Ă  48 millions de dollars). Il est vraisemblable que cette arrestation (dix ans aprĂšs les faits !) a un objectif politique, et qu’elle s’inscrit dans l’offensive rĂ©cente contre l’utilisation anonyme de la cryptomonnaie, ouverte par l’arrestation des fondateurs de Samourai Wallet le 24 avril dernier.

MĂȘme si l’engagement de Roger Ver dans ce livre est fort, il ne l’a — Ă  mon avis — pas rĂ©digĂ© lui-mĂȘme et a dĂ©lĂ©guĂ© la tĂąche Ă  Steve Patterson, dont le mĂ©tier est de produire du contenu sur Internet et ailleurs. Ce dernier, qui est un big blocker convaincu et qui a soutenu Bitcoin SV pendant un temps, a ainsi pu influencer fortement le texte et y inclure quelques-unes de ses conceptions.

L’altĂ©ration de la vision originelle

L’ouvrage commence par prĂ©senter la vision originelle de Bitcoin telle qu’exposĂ©e par Satoshi Nakamoto lorsqu’il Ă©tait encore lĂ . Puis, les auteurs expliquent en quoi elle a Ă©tĂ© dĂ©voyĂ©e au profit d’une vision centrĂ©e sur l’appĂąt du gain. Cette lente Ă©volution s’est traduite par une intĂ©gration progressive dans le systĂšme financier traditionnel et par une collaboration accrue avec les autoritĂ©s, allant Ă  l’encontre du caractĂšre rebelle et anarchiste du Bitcoin initial.

Au dĂ©but, Bitcoin Ă©tait vantĂ© comme un moyen permettant de rĂ©aliser des paiements sans tiers de confiance. Le livre blanc, publiĂ© le 31 octobre 2008 par Satoshi Nakamoto, Ă©tait consacrĂ© au problĂšme des paiements en ligne, qui est Ă©voquĂ© dans le rĂ©sumĂ© et qui est le sujet de l’introduction. Au cours des quelques annĂ©es oĂč il a Ă©tĂ© actif, Satoshi a parlĂ© de ce sujet Ă  plusieurs reprises, allant mĂȘme jusqu’à concevoir que Bitcoin pourrait finir par ĂȘtre utilisĂ© pour les micropaiements ! MĂȘme s’il a Ă©voquĂ© la notion d’investissement et la limite des 21 millions, cette propriĂ©tĂ© Ă©tait secondaire Ă  ses yeux, et Ă©tait plus un argument de vente pour amorcer le systĂšme qu’autre chose.

En 2011, alors que Satoshi disparaissait, cette idĂ©e d’un bitcoin qui servirait de moyen de paiement Ă©tait claire. Les utilisateurs Ă©taient principalement des technophiles et des libertariens, qui Ă©taient intĂ©ressĂ©s pour rĂ©aliser des transactions. Les premiers portefeuilles lĂ©gers, permettant de gĂ©rer des fonds sur mobile, faisaient leur apparition. On voyait aussi Ă©merger des processeurs de paiement comme BitPay. Enfin, la place de marchĂ© du dark web Silk Road Ă©tait en plein essor, et allait devenir le premier cas d’utilisation majeur de Bitcoin !

Ainsi, durant les premiĂšres annĂ©es d’existence de Bitcoin, c’était bel et bien la fonction de moyen de paiement qui Ă©tait Ă  l’honneur, en paroles et en actions, mais la situation a peu Ă  peu changĂ© au cours du temps. À partir de 2013–2014, le discours a commencĂ© Ă  se transformer et Ă  se focaliser de plus de plus sur la fonction de rĂ©serve de valeur, Bitcoin devenant un « or numĂ©rique ». Cette vision est devenue majoritaire en 2017, suite Ă  quoi elle a Ă©tĂ© promue par des personnes comme Saifedean Ammous (l’auteur de L’Étalon-bitcoin), Tuur Demeester (analyste pour Adamant Research) ou encore Dan Held (directeur du marketing chez Kraken). Comme l’expliquent Roger Ver et Steve Patterson :

« Au sein de la communautĂ© de Bitcoin, le discours s’est peu Ă  peu Ă©loignĂ© du concept d’argent liquide numĂ©rique pour s’orienter vers la notion de rĂ©serve de valeur en l’espace de quelques annĂ©es. Encore en 2016, la majoritĂ© des bitcoineurs continuaient Ă  promouvoir le systĂšme en tant que monnaie en ligne – ou, comme ils aimaient l’appeler, « la monnaie magique d’Internet » – raison pour laquelle on se rĂ©jouissait chaque fois qu’une nouvelle entreprise annonçait qu’elle acceptait le bitcoin comme moyen de paiement. Avec chaque nouveau commerçant qui commençait Ă  l’accepter, Bitcoin gagnait en crĂ©dibilitĂ© et en utilitĂ©. Mais aprĂšs la flambĂ©e des frais fin 2017, les partisans les plus influents de BTC, plutĂŽt que d’admettre qu’il y avait un problĂšme, se sont clairement mis Ă  changer leur discours – car si Bitcoin n’était qu’une rĂ©serve de valeur, alors les frais Ă©levĂ©s n’avaient pas d’importance aprĂšs tout. Ces derniĂšres annĂ©es, on a mĂȘme encouragĂ© les gens Ă  ne pas dĂ©penser leurs bitcoins dans le commerce, le BTC Ă©tant destinĂ© Ă  ĂȘtre achetĂ© et dĂ©tenu indĂ©finiment. » (p. 29)

Cette dĂ©rive dĂ©sole profondĂ©ment Roger Ver et Steve Patterson, qui lui reprochent notamment son manque d’ambition idĂ©ologique. PlutĂŽt que de dĂ©penser ses bitcoins, cette conception de Bitcoin incite les gens Ă  conserver leurs bitcoins et Ă  utiliser plutĂŽt leurs euros. Or, d’aprĂšs eux (p. 7), un tel rĂ©sultat se situe bien en dessous de l’objectif rĂ©volutionnaire initial. Dans cette situation, L’État pourrait garder son contrĂŽle sur l’économie, tout en autorisant les individus Ă  « stocker de la valeur » dans un nouvel actif Ă  la mode, similaire Ă  l’or, Ă  condition qu’ils paient leurs impĂŽts Ă©videmment. Pour reprendre l’expression de John Ratcliff (citĂ©e dans le livre Ă  la page 168) : « l’État se fiche Ă©perdument de l’existence d’une nouvelle « classe d’actifs » [
] ce qui le prĂ©occupe, c’est le fait que les gens puissent transfĂ©rer cette valeur sans qu’il puisse la suivre et l’intercepter ».

Ce dĂ©voiement a menĂ© Ă  une intĂ©gration de plus en plus poussĂ©e dans le systĂšme financier traditionnel. Cette derniĂšre Ă©volution s’est manifestĂ©e en dĂ©but d’annĂ©e aux États-Unis par l’approbation des ETF au comptant par la SEC, qui permettent aux institutions de dĂ©tenir du bitcoin de maniĂšre simple, et par la rĂ©cente promesse faite par le prĂ©sident Ă©lu, Donald Trump, de mettre en place une rĂ©serve stratĂ©gique en bitcoin pour l’État fĂ©dĂ©ral. La tendance est Ă  l’autorisation de la conservation de bitcoin dans la limite des rĂ©glementations financiĂšres. Cette tendance, si elle se poursuivait, mĂšnerait le bitcoin Ă  n’ĂȘtre transfĂ©rĂ© qu’occasionnellement et Ă  servir principalement de garantie dans le cadre de prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s. Il ne s’agirait plus d’un concurrent au dollar comme on l’entendait dans ses premiĂšres annĂ©es d’existence, et c’est prĂ©cisĂ©ment le reproche fait par Roger Ver ici.

La question du passage Ă  l’échelle

Dans un deuxiĂšme temps, les auteurs mettent en relation cette lente Ă©volution du discours avec la question du passage Ă  l’échelle, c’est-Ă -dire de l’impact de l’utilisation de la chaĂźne sur la dĂ©centralisation du rĂ©seau. Comme nous l’avons laissĂ© entendre, Roger Ver et Steve Patterson sont des big blockers, qui prĂŽnent l’accroissement de l’activitĂ© sur la chaĂźne pour rĂ©pondre Ă  la demande, ce qui passerait par l’augmentation significative (voire la suppression) de la taille limite des blocs. Cette conception correspond bien Ă  leur vision de Bitcoin comme un systĂšme de paiement avant tout.

C’est pourquoi ils prĂ©tendent que le maintien de la taille des blocs Ă  un niveau bas provient d’une volontĂ© de faire de Bitcoin une rĂ©serve de valeur, fonction qui ne requiert pas une capacitĂ© transactionnelle Ă©norme. Ils voient cette limitation comme une façon d’handicaper le rĂ©seau pour les paiements. En effet, en limitant la taille maximale des blocs, on fait augmenter les frais de transaction : plus l’espace de bloc est limitĂ© Ă  un niveau bien infĂ©rieur Ă  la demande, plus le prix pour l’inclusion dans un bloc est Ă©levĂ©. De ce fait, les transferts dĂ©plaçant peu de valeur ont tendance Ă  ĂȘtre exclus : en 2017, la hausse des frais liĂ©e Ă  l’atteinte de la limite a ainsi commencĂ© Ă  dĂ©courager les transactions courantes, poussant de nombreux commerçants Ă  ne plus recevoir de bitcoin, comme Steam en 2017. Ç’a Ă©tĂ© une tragĂ©die pour l’utilisation du bitcoin comme moyen de paiement.

Bien entendu, les small blockers ont un discours complĂštement diffĂ©rent. Pour eux, la restriction de la capacitĂ© du rĂ©seau vise Ă  minimiser le coĂ»t de fonctionnement des nƓuds, de sorte Ă  maximiser la dĂ©centralisation potentielle du rĂ©seau, et donc sa rĂ©sistance aux attaques. Durant la guerre des blocs ils n’étaient pas nĂ©cessairement opposĂ©s Ă  son usage comme moyen de paiement courant, mais voyaient les effets nĂ©fastes d’une telle utilisation sur la chaĂźne. C’est pourquoi ils prĂŽnaient plutĂŽt le passage par des solutions de surcouche comme le rĂ©seau Lightning pour satisfaire cet usage, ce qui est devenu la vision majoritaire dans la communautĂ© de BTC aujourd’hui.

Roger Ver et Steve Patterson critiquent cette façon de voir les choses de façon acerbe. Ils pensent qu’il n’y a pas lieu de limiter la capacitĂ© transactionnelle Ă  ce point. Pour eux, les utilisateurs de BTC « paient des frais extrĂȘmement Ă©levĂ©s sans raison valable » (p. 30). Les auteurs rejettent notamment l’importance des nƓuds complets mise en avant par les small blockers, qualifiant leur argumentaire de « religion des nƓuds » (p. 52). Ils avancent (conformĂ©ment Ă  Brian Armstrong en 2016) que les mineurs dĂ©cident des rĂšgles du protocole de maniĂšre collective, mais qu’ils n’ont pas intĂ©rĂȘt Ă  modifier arbitrairement le protocole. Le rĂŽle des nƓuds non miniers est ainsi secondaire, n’intervenant que pour signaler un changement de rĂšgle aux utilisateurs.

De ce point de vue, les auteurs ignorent sciemment les enseignements qui ont pu émerger au cours des derniÚres années et conservent une vision grossiÚre des choses. Ils peinent à voir le compromis qui est réalisé à chaque bloc sur la chaßne de Bitcoin. De plus, ils continuent de soutenir que les mineurs décident des rÚgles, ce qui a été largement invalidé par la raison et par la pratique (annulation de SegWit2X) depuis la guerre des blocs.

Cette position est dommageable, car elle renforce le prĂ©jugĂ© nĂ©gatif contre les auteurs, rendant le reste du discours inaudible. En particulier, elle dĂ©tourne la rĂ©elle critique qu’il y aurait Ă  apporter Ă  l’endroit du niveau arbitraire choisi pour la taille des blocs. En effet, l’inflexibilitĂ© Ă  propos de ce critĂšre n’a en effet pas de raison d’ĂȘtre, hormis la stabilitĂ© Ă  long terme du systĂšme, et le niveau actuel n’a de toute Ă©vidence pas Ă©tĂ© dĂ©terminĂ© scientifiquement.

Une histoire alternative de la guerre des blocs

Outre ces deux prises de position concernant l’utilisation et le passage Ă  l’échelle de Bitcoin, Hijacking Bitcoin Ă  la mĂ©rite d’apporter une autre version de l’histoire de la guerre des blocs, Ă©manant du point de vue des big blockers. Roger Ver et Steve Patterson y dĂ©noncent les mĂ©thodes de communication des partisans des petits blocs, qu’ils jugent ĂȘtre de la « pure propagande » (p. 121), et les manƓuvres utilisĂ©es par les partisans des petits blocs pour parvenir Ă  leurs fins, qui n’ont pas (il faut le dire) toujours Ă©tĂ© honorables.

Les auteurs reviennent d’abord sur la modification du discours sur la taille des blocs, qui s’est produite Ă  partir de 2013. Ils insistent sur le rĂŽle du dĂ©veloppeur Peter Todd (rĂ©cemment dĂ©signĂ© comme Ă©tant Satoshi Nakamoto par Cullen Hoback dans son documentaire diffusĂ© sur HBO) dans ce lent glissement. Peter Todd est en effet Ă  l’origine d’une vidĂ©o sortie en 2013 qui promouvait une restriction de la taille maximale des blocs Ă  1 Mo (p. 112). Il a Ă©galement Ă©tĂ© le promoteur principal de Replace-by-Fee, une mĂ©thode de remplacement des transactions avant inclusion dans un bloc, qui affaiblit considĂ©rablement l’acception instantanĂ©e en 0-conf, viable pour les petits montants (p. 117). Les auteurs Ă©voquent les Ă©changes que Peter Todd a eu avec John Dillon, un personnage mystĂ©rieux qui le soutenait financiĂšrement et qui a admis travailler pour une agence de renseignement (p.122).

Les auteurs laissent ainsi entendre qu’il y a eu un effort de l’establishment politique et financier pour neutraliser Bitcoin. Dans la mĂȘme veine, ils Ă©voquent aussi la crĂ©ation de Blockstream en 2014 et son financement par AXA et d’autres acteurs financiers du monde traditionnel (p. 130). Blockstream a Ă©tĂ© fondĂ©e pour mettre sur pied des solutions de seconde couche oĂč elle gagnerait de l’argent (Liquid) et avait tout intĂ©rĂȘt Ă  ce que Bitcoin ne soit pas efficace on-chain. De ce fait, en employant plusieurs dĂ©veloppeurs de Bitcoin Core (l’implĂ©mentation logicielle principale de Bitcoin), elle a pu influencer la direction prise par BTC (p. 141).

Les Ă©lĂ©ments sont sourcĂ©s et il serait Ă©tonnant que Bitcoin ait entiĂšrement Ă©chappĂ© Ă  certaines influences des autoritĂ©s en place. Toutefois, les auteurs ont tendance Ă  renverser la causalitĂ© et Ă  voir un complot oĂč il n’y en a pas forcĂ©ment. Dans le cas de Blockstream, ce n’est pas parce que la sociĂ©tĂ© dĂ©veloppait des solutions de seconde couche qu’elle a cherchĂ© Ă  « bloquer le flux » (block the stream) des transactions sur la chaĂźne ; c’est plutĂŽt parce que ses fondateurs Ă©taient convaincus que Bitcoin ne passe pas Ă  l’échelle qu’ils ont créé Blockstream pour mettre sur pied ces solutions.

Par la suite, les auteurs rappellent quelques-unes des mĂ©thodes malhonnĂȘtes employĂ©es pendant la guerre des blocs. Ils Ă©voquent la censure des discussions sur Reddit Ă  partir de 2015 (p. 164), les attaques par dĂ©ni de service contre les nƓuds de Bitcoin XT (pp. 168–170), la proposition de modifier le livre blanc en 2016 (pp. 193–194), l’utilisation du site Bitcoin.org dans le dĂ©bat sur SegWit2X en 2017 (pp. 207–209), l’envoi d’une lettre Ă  la SEC pour qu’elle prenne position dans ce mĂȘme dĂ©bat (pp. 210–211) et enfin l’emploi du terme pĂ©joratif « Bcash » pour dĂ©lĂ©gitimer Bitcoin Cash en tant que candidat au nom de Bitcoin (pp. 224–225). Il est salutaire que ce cĂŽtĂ© de l’histoire soit rappelé : toutes ces mĂ©thodes sont discutables et il est normal de rappeler qu’elles ont Ă©tĂ© employĂ©es, mĂȘme si l’objectif final pouvait ĂȘtre louable.

Bitcoin Cash, un remÚde ?

Dans la derniĂšre partie du livre, Roger Ver et Steve Patterson abordent le sujet de Bitcoin Cash. Cette cryptomonnaie est prĂ©conisĂ©e comme remĂšde, comme une façon de « reconquĂ©rir Bitcoin » (p. 217). Ce soutien n’est pas exclusif : de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, Roger Ver n’est pas maximaliste et promeut l’utilisation de « tout ce qui fonctionne », recommandant d’autres cryptomonnaies comme Monero, ZCash ou encore Zano. Cependant, Bitcoin Cash est le systĂšme mis en avant dans le livre, en raison de sa filiation historique.

Bitcoin Cash a Ă©tĂ© créé le 1er aoĂ»t 2017 par un hard fork, en continuitĂ© de la chaĂźne de blocs de Bitcoin. Il diffĂ©rait de Bitcoin par le fait qu’il augmentait la taille maximale des blocs Ă  8 Mo et n’intĂ©grait pas SegWit. AprĂšs des dĂ©buts difficiles, il a connu son heure de gloire suite Ă  l’annulation du doublement de la capacitĂ© transactionnelle (SegWit2X) pour BTC en novembre 2017. À la fin de l’annĂ©e, le prix du BCH atteignait les 3 000 $ et reprĂ©sentait 20 % de la valeur d’échange du BTC.

Pour dĂ©fendre Bitcoin Cash, les auteurs prĂ©tendent qu’il s’agit du « vrai Bitcoin » (p. 220) car il respecte davantage les objectifs initiaux de Satoshi Nakamoto. Si je suis sceptique sur le fait qu’il existe un « vrai Bitcoin », je peux au moins leur accorder qu’il est tout Ă  fait lĂ©gitime de rĂ©aliser une scission comme celle-ci, si l’on sent que la version principale a dĂ©viĂ© de ce qu’on considĂ©rait ĂȘtre le but de Bitcoin.

En plus de l’augmentation de la capacitĂ© transactionnelle, Bitcoin Cash a adoptĂ© un certain nombre de changements au cours des annĂ©es (p. 233–237) : l’augmentation de la taille d’inscription sur la chaĂźne (OP_RETURN), la rĂ©activation d’anciens codes opĂ©ration (OP_CAT, OP_MUL, etc.) ainsi que l’ajout de nouvelles instructions amĂ©liorant la flexibilitĂ© du langage de script (OP_CHECKDATASIG, Native Introspection Opcodes), l’intĂ©gration des signatures de Schnorr, l’amĂ©lioration de l’algorithme de difficultĂ© (aserti3-2d), le support de jetons natifs (CashTokens) et une taille limite des blocs adaptative (Adaptive Blocksize Limit Algorithm) ajoutĂ©e en mai 2024. Ces innovations ont soutenu l’apparition de services intĂ©ressants comme le module de mĂ©lange de piĂšces CashFusion et le service de finance dĂ©centralisĂ©e BCH Bull.

Toutefois, ces amĂ©liorations n’ont pas su attirer le public voulu. Bitcoin Cash n’a jamais pu retrouver l’exposition qu’il avait rĂ©ussi Ă  obtenir Ă  ses dĂ©buts et n’a pas connu le succĂšs escomptĂ©. Il a en particulier souffert de son effet de rĂ©seau moindre par rapport Ă  Bitcoin, qui a fait que les gens ont prĂ©fĂ©rĂ© Bitcoin par dĂ©faut, quand bien mĂȘme ce dernier convenait moins Ă  leurs besoins transactionnels.

De plus, la communautĂ© de Bitcoin Cash a Ă©tĂ© en proie Ă  une sĂ©rie de conflits internes (p. 239). L’ouverture du dĂ©bat et le fait que les hard forks Ă©taient relativement bien vus, ont menĂ© Ă  deux scissions majeures, dans lesquelles Roger Ver a jouĂ© un rĂŽle de premier plan. La premiĂšre a Ă©tĂ© celle avec BSV en 2018, la cryptomonnaie de Craig Wright (prĂ©tendant au titre de Satoshi Nakamoto), qui avait supprimĂ© la rĂšgle limitant la taille des blocs et dont la communautĂ© s’était mis en tĂȘte d’inscrire tout sur la chaĂźne (MĂ©tanet). La seconde scission a Ă©tĂ© celle avec XEC en 2020, le systĂšme « eCash » d’Amaury SĂ©chet, le dĂ©veloppeur principal de Bitcoin ABC, l’implĂ©mentation de rĂ©fĂ©rence de Bitcoin Cash jusqu’à cette date.

Les auteurs croient que le relatif Ă©chec de Bitcoin Cash peut ĂȘtre inversĂ© et qu’il peut remplacer BTC sur le trĂŽne de la premiĂšre cryptomonnaie. Pour eux, BTC n’a pas d’utilitĂ© et est un objet spĂ©culatif sans valeur. Cependant, il s’agit encore une fois d’une demi-vĂ©rité : certes, le prix du BTC est augmentĂ© par le phĂ©nomĂšne spĂ©culatif, mais cela ne veut pas dire qu’il y a pas d’utilisation non spĂ©culative. MĂȘme si les frais sont Ă©levĂ©s, l’utilisation de la chaĂźne de Bitcoin peut toujours se borner aux transferts dĂ©plaçant beaucoup de valeur : financements d’initiatives politiques, achats de biens onĂ©reux, paiements de salaires, Ă©changes contre de la monnaie fiat, ouvertures de canaux Lightning, etc. Bitcoin est un systĂšme d’« or numĂ©rique » dans le sens oĂč il est particuliĂšrement adaptĂ© aux grosses transactions.

Dans cet ordre des choses, Bitcoin Cash ne deviendra pas le protocole numĂ©ro 1. Mais il peut rester une cryptomonnaie complĂ©mentaire, dĂ©diĂ©e aux transferts de petites sommes et aux smart contracts de tous les jours, une rĂ©surgence de l’argent ou du cuivre dans le numĂ©rique, si l’on reprend l’analogie avec les mĂ©taux prĂ©cieux. Bitcoin Cash est le candidat idĂ©al pour cela : il constitue en effet l’une des cryptomonnaies alternatives les moins corruptibles aujourd’hui avec Monero.

Un livre qui invite à la réflexion

Sans surprise, conformĂ©ment au ton tranchant de Roger Ver, Hijacking Bitcoin a le mĂ©rite d’ĂȘtre un livre entier, avec des forces et des faiblesses. On y retrouve l’essentiel de l’argumentaire tenu par les big blockers au cours des annĂ©es, sous une forme organisĂ©e et bien documentĂ©e. Le bitcoineur (mĂȘme s’il est maximaliste) y trouvera une source de rĂ©flexions sans pareille : si les critiques peuvent ĂȘtre partiellement invalidĂ©es, elles ne sont pas dĂ©nuĂ©es de fondement, et cela est bon pour Bitcoin.

Je crois que la principale conclusion Ă  tirer de cet ouvrage, c’est que Bitcoin peut ĂȘtre corrompu, et qu’il l’a bien Ă©tĂ© dans une certaine mesure, mĂȘme si cette corruption est plus subtile que Roger Ver et Steve Patterson ne l’imaginent. Les ĂȘtres humains sont profondĂ©ment faillibles et influençables, si bien qu’un mouvement social qui prend de l’ampleur va toujours se voir ĂȘtre « infiltrĂ© de l’intĂ©rieur ». Si Bitcoin reprĂ©sente bien une menace pour le pouvoir en place, alors il est logique qu’il soit « rĂ©cupĂ©ré », d’une façon ou d’une autre.

Aujourd’hui, le conflit majeur ne porte plus sur la taille des blocs. La question a Ă©tĂ© largement dĂ©battue, et mĂȘme si nous pouvons discuter du niveau de ce critĂšre, le principe de la limite n’est plus vraiment remis en question.

Ainsi, l’ennemi de BTC n’est pas le « big-blockisme », Bitcoin Cash ou Roger Ver, qui sont largement minoritaires. L’ennemi, c’est plutĂŽt le saylorisme, la doctrine soutenue par Michael Saylor, le patron de Microstrategy, qui veut faire du bitcoin un outil de conservation de valeur entiĂšrement rĂ©glementĂ© qui servirait de garantie dans les prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s. L’ennemi, c’est l’idĂ©e selon laquelle seul le prix compte, quitte Ă  revenir sur les principes fondateurs de Bitcoin pour le faire augmenter. L’ennemi, c’est la progression insidieuse de l’avarice dans la communautĂ©, qui nous coupe de nos inspirations initiales et qui dĂ©courage la bonne adoption. Mais nous en reparlerons une autre fois.

Merci à Édouard pour sa relecture.

☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

La guerre réglementaire contre Bitcoin

By: Ludovic Lars —

Absence d’autoritĂ© centrale, pas de tiers de confiance, rĂ©sistance Ă  la censure, aucune permission requise : voici des mots qui surgissent souvent lorsqu’on parle de Bitcoin. Il s’agit en effet d’un concept de monnaie numĂ©rique indĂ©pendante des banques et des États, et c’est cette indĂ©pendance qui explique sa rĂ©silience et son succĂšs.

Dans le livre blanc fondateur, Bitcoin est dĂ©crit comme un « systĂšme d’argent liquide Ă©lectronique pair-Ă -pair » permettant aux paiements en ligne d’ĂȘtre « envoyĂ©s directement d’une partie Ă  l’autre sans passer par une institution financiĂšre ». En janvier 2010, le site web contrĂŽlĂ© par Satoshi Nakamoto prĂ©sentait Bitcoin comme une « devise numĂ©rique anonyme basĂ©e sur un rĂ©seau pair-Ă -pair ». L’un des buts de Bitcoin est donc d’importer les propriĂ©tĂ©s de l’argent liquide dans le cyberespace : possession souveraine, transactions de personne Ă  personne et relatif anonymat.

Outre cela, le bitcoin est rare, Ă  l’instar d’un mĂ©tal prĂ©cieux : il ne peut ĂȘtre créé que selon un plan d’émission prĂ©dĂ©fini qui limite la quantitĂ© d’unitĂ©s Ă  21 millions. Cette propriĂ©tĂ© de rĂ©sistance Ă  l’inflation (comme on l’appelle) est Ă©galement essentielle, et est en symbiose totale avec la propriĂ©tĂ© de rĂ©sistance Ă  la censure. En effet, le bitcoin n’est rare que parce qu’il ne dĂ©pend pas d’une autoritĂ© centrale chargĂ©e de valider les transactions, et il n’est rĂ©sistant Ă  la censure que parce que des spĂ©culateurs acceptent de lui donner de la valeur. Retirez l’une des deux propriĂ©tĂ©s et vous dĂ©truisez le tout.

Bitcoin est donc l’incarnation de la monnaie libre et souveraine. Cependant, si le caractĂšre incontrĂŽlable de Bitcoin passionne les amoureux de la libertĂ©, c’est loin d’ĂȘtre le cas des partisans de l’autoritĂ©. Les personnes dont le mĂ©tier consiste Ă  renforcer le contrĂŽle sur la population (lĂ©gislateurs, administrateurs et politiciens en tous genres) ressentent ainsi toujours un certain malaise, voire un dĂ©goĂ»t profond, lorsqu’ils Ă©voquent Bitcoin, et se demandent comment ce dernier pourrait ĂȘtre intĂ©grĂ© au cadre lĂ©gal existant. Et ceci explique l’apparition des multiples rĂ©glementations ayant pour but de limiter la libertĂ© d’action et la confidentialitĂ© des utilisateurs. Gouverner l’ingouvernable : voilĂ  l’objectif que nos dirigeants se sont fixĂ©s.

Aujourd’hui, la tendance est claire : les restrictions autour des cryptomonnaies prolifĂšrent, que ce soit en France, en Europe, aux États-Unis et dans le reste du monde. MalgrĂ© les avertissements des acteurs de l’écosystĂšme, les dĂ©cideurs politiques ne reculent pas, et il semble donc que nous nous dirigions vers une vĂ©ritable guerre rĂ©glementaire contre Bitcoin qui pourrait durer des annĂ©es, voire des dĂ©cennies.

 

Pourquoi les États ne laisseront pas faire

Lorsque j’ai dĂ©couvert Bitcoin en 2013, je n’ai pas Ă©tĂ© saisi par l’enthousiasme immĂ©diatement. Bien qu’intĂ©ressĂ© par cette monnaie numĂ©rique innovante, je peinais Ă  comprendre comment le systĂšme fonctionnait rĂ©ellement et en quoi cette chose pouvait ĂȘtre rĂ©volutionnaire. AprĂšs l’avoir essayĂ© rĂ©ellement en 2015, j’ai lĂąchĂ© l’affaire, me disant plus ou moins inconsciemment que ça ne marcherait jamais et que l’État pourrait facilement intervenir de toute maniĂšre.

Puis est arrivĂ©e l’annĂ©e 2017 durant laquelle j’ai pu consacrer plus de temps Ă  cette chose Ă©trange qu’on appelle la cryptomonnaie : c’est alors que j’ai compris que Bitcoin Ă©tait inarrĂȘtable par conception, qu’il pouvait fonctionner hors de la lĂ©galitĂ© et qu’il existait indĂ©pendamment des dĂ©cisions Ă©tatiques Ă  son Ă©gard. NĂ©anmoins, Ă  cette Ă©poque, j’étais naĂŻvement persuadĂ© que les États renonceraient Ă  mener un guerre contre Bitcoin et je nĂ©gligeais tout le mal qu’ils pouvaient rĂ©ellement lui faire. Il a fallu attendre plusieurs annĂ©es pour que je me rende Ă  l’évidence : les États ne laisseront jamais se dĂ©velopper une telle monnaie sans rien faire.

Lowwit midwit topwit interdiction bitcoin

Il y a une raison pour laquelle toutes les monnaies privĂ©es et toutes les monnaies numĂ©riques prĂ©cĂ©dentes ont Ă©chouĂ© : c’est que l’État, l’autoritĂ© qui s’exerce sur un territoire dĂ©terminĂ© et sur un peuple qu’elle prĂ©tend reprĂ©senter, n’aime pas la concurrence. L’État impose en effet un monopole monĂ©taire, monopole qui lui permet de tirer son revenu. Par le contrĂŽle des capitaux et la surveillance financiĂšre offerts par sa monnaie, il s’assure de prĂ©lever l’impĂŽt de maniĂšre efficace. Par le seigneuriage et l’endettement, il s’assure profiter de la crĂ©ation monĂ©taire. L’idĂ©e d’une monnaie qui Ă©chappe Ă  son contrĂŽle est donc intolĂ©rable pour un État, dont la tendance naturelle est de grossir le plus possible.

L’histoire des États-Unis est peut-ĂȘtre l’illustration la plus parfaite de cette tendance que possĂšdent les États Ă  contrĂŽler la monnaie qui s’échange sur leur territoire. Alors mĂȘme que la libertĂ© Ă©tait le concept central de la fondation de la nation1, l’État fĂ©dĂ©ral Ă©tasunien n’a pas su rester un État limitĂ© et a fini par consolider le contrĂŽle sur le dollar avec l’abandon du systĂšme des banques libres en 1863 et la fin de l’étalon-or en 1971.

Cela s’est traduit par une intolĂ©rance envers les monnaies alternatives. La dĂ©tention d’or physique, longtemps utilisĂ© comme monnaie, a Ă©tĂ© tout simplement interdite pour les particuliers entre 1933 et 1974 par l’Executive Order 6102. Le Liberty Dollar, une monnaie privĂ©e basĂ©e sur l’or et l’argent créée en 1998, a Ă©tĂ© bloquĂ©e en 2009 par la poursuite pĂ©nale de son crĂ©ateur, Bernard von NotHaus, condamnĂ© en 2011 pour frappe illicite de piĂšces de monnaie et pour faux-monnayage. Du cĂŽtĂ© d’Internet, les systĂšmes de monnaie numĂ©rique e-gold (1996-2008) et Liberty Reserve (2006-2013) ont tous les deux Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s par le dĂ©partement de la Justice Ă©tasunien.

C’est pourquoi il est peu probable que les États occidentaux laissent prospĂ©rer Bitcoin : il s’agit d’un systĂšme qui se propose de leur retirer leur contrĂŽle sur la monnaie et il serait antinaturel pour eux de l’accueillir Ă  bras ouverts. En rĂ©alitĂ©, ils ont dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  lutter activement contre lui, et ceci par le biais de ce qu’on appelle la rĂ©glementation.

 

La réglementation contre Bitcoin

La rĂ©glementation, parfois dĂ©signĂ©e par l’anglicisme « rĂ©gulation », est l’acte d’assujettir une activitĂ© sociale Ă  un rĂšglement, une prescription ou une loi. Cette rĂ©glementation est gĂ©nĂ©ralement le fruit d’une contrainte lĂ©gale appliquĂ©e par l’État. La rĂ©glementation intervient dans de nombreux domaines, mais le domaine financier est probablement le plus concernĂ© que ce soit en France, aux États-Unis ou dans d’autres pays.

Bitcoin n’échappe pas Ă  la rĂšgle : tant qu’il y aura des États dĂ©sireux d’imposer un monopole monĂ©taire, ceux-ci tenteront de rĂ©glementer l’usage de Bitcoin et cette rĂ©glementation sera d’autant plus drastique que Bitcoin leur retirera leur possibilitĂ© de se financer, ce qui pourra dĂ©boucher sur une interdiction pure et simple. Peu importe l’effort rĂ©alisĂ© pour nĂ©gocier des conditions plus libĂ©rales, l’État cherchera naturellement Ă  se protĂ©ger, sans hĂ©siter Ă  invoquer au passage des prĂ©textes plus ou moins valides comme le blanchiment d’argent, le trafic de stupĂ©fiants, le financement du terrorisme, la consommation d’énergie, la spirale dĂ©flationniste ou la protection des Ă©pargnants.

Dans l’histoire de Bitcoin, on constate dĂ©jĂ  une tendance continue Ă  la rĂ©glementation. Au dĂ©part, Bitcoin Ă©tait un projet de niche et ne faisait pas de bruit, mais Ă  partir de 2010, il a commencĂ© Ă  attirer l’attention des gens. Les agences gouvernementales s’y sont probablement intĂ©ressĂ©es en 2011, soit Ă  cause de l’intention de WikiLeaks d’accepter les donations en bitcoin2, soit en rĂ©action au dĂ©veloppement de la place de marchĂ© Silk Road Ă  partir de fĂ©vrier. Le 27 avril 2011, le dĂ©veloppeur principal Gavin Andresen a ainsi annoncĂ© avoir Ă©tĂ© invitĂ© par la CIA pour parler de Bitcoin, rĂ©union qui s’est dĂ©roulĂ©e le 15 juin de la mĂȘme annĂ©e.

Cet intĂ©rĂȘt des agences gouvernementales a coĂŻncidĂ© avec la disparition de Satoshi Nakamoto, un dĂ©part soudain qu’on peut expliquer (au moins partiellement) par son avant-dernier message public, dans lequel il disait :

Il aurait Ă©tĂ© bon d’attirer cette attention dans un tout autre contexte. WikiLeaks a donnĂ© un coup de pied dans le nid de frelons, et l’essaim se dirige vers nous.

Deux annĂ©es plus tard, en 2013, le regain d’attrait de Bitcoin et l’explosion de son prix a poussĂ© les autoritĂ©s rĂ©gulatrices Ă  s’y intĂ©resser plus en profondeur. Le 18 mars le FinCEN (Financial Crimes Enforcement Network) a ainsi publiĂ© un document clarifiant sa position sur les monnaies numĂ©riques. Au sein de ce document, il Ă©tait spĂ©cifiĂ© que les plateformes d’échange Ă©taient des entreprises de services financiers et devaient par consĂ©quent obtenir une licence et se soumettre aux rĂ©glementations correspondantes pour exercer aux États-Unis.

Ce premier pas a permis l’introduction de nombreuses rĂ©glementations autour des plateformes d’échange. La plus connue de ces rĂ©glementations est la procĂ©dure de connaissance du client (appelĂ©e en anglais Know Your Customer ou KYC) qui impose aux plateformes supportant une monnaie traditionnelle de vĂ©rifier l’identitĂ© de leurs clients pour qu’ils puissent accĂ©der Ă  leurs services. En quelques annĂ©es, toutes les plateformes concernĂ©es se sont adaptĂ©es, Ă  tel point qu’il est devenu Ă  ce jour trĂšs difficile de se procurer du bitcoin de maniĂšre anonyme. Cette obligation de connaissance du client crĂ©e une situation particuliĂšrement alarmante dans laquelle une majoritĂ© d’utilisateurs sont dĂ©sormais fichĂ©s et oĂč leurs bitcoins sont probablement liĂ©s Ă  leur identitĂ© grĂące Ă  l’analyse de chaĂźne.

PNJ KYC

Une autre rĂ©glementation entravant aujourd’hui le fonctionnement de Bitcoin est la lĂ©gislation autour des plus-values. En France par exemple, l’utilisateur est lĂ©galement contraint de dĂ©clarer ses plus-values rĂ©alisĂ©es lors des « cessions Ă  titre onĂ©reux d’actifs numĂ©riques » et de payer un impĂŽt de 30 % sur celles-ci, si le total reprĂ©sente plus de 305 € sur l’annĂ©e. Ceci revient plus ou moins Ă  une interdiction lĂ©gale de l’utilisation rĂ©guliĂšre du bitcoin en tant que monnaie d’échange, puisque la volatilitĂ© (Ă  la hausse) du cours ferait que beaucoup de personnes se retrouverait Ă  devoir dĂ©clarer leurs plus-values (et leurs moins-values) lors de chaque achat rĂ©alisĂ© dans le commerce.

 

Quel avenir réglementaire ?

L’envolĂ©e du cours du bitcoin Ă  la fin de l’annĂ©e 2020 a poussĂ© les autoritĂ©s Ă  s’intĂ©resser de nouveau aux cryptomonnaies et Ă  leur statut lĂ©gal, si bien qu’elles parlent aujourd’hui de durcir la rĂ©glementation existante. Comme on l’a dit, plus Bitcoin prend d’importance et nuit au financement public, plus l’intervention Ă©tatique se justifie, et le fait que les particuliers y investissent leurs Ă©conomies n’est pas bien vu par tout le monde.

Une bonne illustration de l’actuelle agitation des rĂ©gulateurs est la dĂ©claration du 13 janvier 2021 de Christine Lagarde, actuellement prĂ©sidente de la Banque centrale europĂ©enne (BCE) et ancienne directrice gĂ©nĂ©rale du Fonds monĂ©taire international (FMI). Dans une entrevue avec Reuters, elle a en effet appelĂ© de ses vƓux une rĂ©glementation mondiale de Bitcoin et des cryptomonnaies :

Il doit y avoir une rĂ©glementation. Elle doit ĂȘtre appliquĂ©e et convenue. Il s’agit d’un sujet sur lequel nous devons nous mettre d’accord au niveau mondial, car s’il y a une Ă©chappatoire, cette Ă©chappatoire sera utilisĂ©e. [
] Si cela montre quoi que ce soit, c’est que la coopĂ©ration mondiale (l’action multilatĂ©rale) est absolument nĂ©cessaire. Que celle-ci soit initiĂ©e par le G7, intĂ©grĂ©e par le G20 et Ă©largie par la suite, mais c’est quelque chose qui doit ĂȘtre rĂ©solu.

La volontĂ© de restriction est claire et se retrouve dans les discours et les actes de tous les dirigeants politiques. En France par exemple, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a proposĂ©, le 9 dĂ©cembre dernier, une ordonnance visant Ă  « renforcer la lutte contre l’anonymat des transactions en crypto-actifs » sous prĂ©texte d’assĂ©cher les circuits de financement du terrorisme. Il semble donc que la rĂ©glementation est inĂ©luctable et qu’une raison justificative (valide ou non) pourra toujours ĂȘtre trouvĂ©e pour mystifier le grand public.

Bienvenue en enfer avec Bruno Le Maire

Ceci nous amĂšne donc Ă  la question qui nous intĂ©resse : Quelles rĂ©glementations pourraient ĂȘtre mises en place par les États dans les annĂ©es Ă  venir ? La tĂąche prĂ©dictive n’est pas aisĂ©e, mais on peut nĂ©anmoins dresser une liste de ces potentielles mesures en regardant comment se sont comportĂ©s les États au cours des annĂ©es passĂ©es. Notez que cette liste n’est pas exhaustive, car elle ne peut pas reflĂ©ter pleinement le gĂ©nie impĂ©nĂ©trable des lĂ©gislateurs quand il s’agit de mettre des bĂątons dans les roues de leurs compatriotes.

Tout d’abord, la connaissance du client (KYC) et les normes d’anti-blanchiment (AML) des plateformes d’échange pourraient ĂȘtre renforcĂ©es. Une maniĂšre de faire serait d’appliquer la « rĂšgle du voyage » (« travel rule ») Ă  la dĂ©tention de cryptomonnaie en imposant aux plateformes de vĂ©rifier l’adresse de retrait de leurs clients. PortĂ©e par le Groupe d’action financiĂšre (GAFI), cette rĂšgle a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© reprise depuis quelques temps par la FINMA en Suisse. Fin 2020, elle a Ă©tĂ© poussĂ©e aux États-Unis par le FiNCEN et par l’administration Trump, ce qui a provoquĂ© l’indignation de la communautĂ©, et notamment de Brian Armstrong.

Puis, une taxe Ă  taux fixe sur la cession de bitcoin pourrait ĂȘtre mise en place, dans le but d’annihiler sa propension Ă  servir de monnaie d’échange. C’est par exemple aujourd’hui le cas de l’or physique en France, qui est taxĂ© Ă  11,5 % Ă  chaque revente. À cĂŽtĂ© de cette flat tax des Ă©changes, on pourrait Ă©galement voir d’autres prĂ©lĂšvement apparaĂźtre, comme un impĂŽt direct sur la fortune possĂ©dĂ©e en bitcoin.

Ensuite, une rĂ©glementation des diffĂ©rents services utilisant Bitcoin, y compris les commerçants, pourrait se faire. Les mĂȘmes conditions de conformitĂ© (compliance), comme la connaissance du client, seraient demandĂ©es Ă  chaque processeur de paiement, Ă  chaque plateforme de jeu en ligne, Ă  chaque boutique physique, etc. C’est d’ailleurs dĂ©jĂ  le cas de BitPay qui, depuis le dĂ©but de l’annĂ©e 2021, demande Ă  ses clients europĂ©ens de s’incrire et de vĂ©rifier leur identitĂ© avant de pouvoir effectuer un achat. On peut aussi le service BottlePay qui refuse de traiter les bitcoins « anonymisĂ©s » issus de mĂ©langes avec d’autres utilisateurs.

Enfin, la rĂ©glementation du minage pourrait ĂȘtre considĂ©rablement resserrĂ©e. Aujourd’hui, les mineurs sont assez libres et peuvent traiter toutes les transactions. NĂ©anmoins, Ă  l’avenir, ils pourraient recevoir une liste noire de transactions Ă  ne pas miner, comme les transactions qui bougent les bitcoins dits « sales », provenant d’activitĂ©s illicites assimilĂ©es. Cette interdiction de miner certaines transactions pourrait par la suite se transformer en une interdiction d’accepter les blocs contenant ces transactions, ce qui serait alors une censure active. On voit dĂ©jĂ  les prĂ©misses d’une telle rĂ©glementation Ă©merger avec le « minage de blocs propres » proposĂ© par une association des mineurs nords-amĂ©ricains. Dans certains pays, cela va mĂȘme plus loin : le Venezuela a par exemple interdit le minage se faisant hors de sa coopĂ©rative nationale.

À terme cela pourrait mener les États et les institutions internationales Ă  mener une guerre directe contre Bitcoin. La dĂ©tention, l’utilisation ou le minage pourraient tout simplement ĂȘtre rendus hors-la-loi, tel que cela a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fait dans plusieurs pays, dont l’Égypte, le NĂ©pal ou la Bolivie.

Cette interdiction pourrait s’étendre Ă  la plupart des pays dĂ©veloppĂ©s. Ces États coopĂ©reraient par l’intermĂ©diaire du FMI, dont le but est d’assurer la stabilitĂ© du systĂšme monĂ©taire mondial, ou bien du GAFI, qui lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Les États refusant d’appliquer les mesures pourraient devenir des « États voyous » qui subiraient des sanctions Ă©conomiques de la part des premiers. Une telle coopĂ©ration s’est dĂ©jĂ  vue, comme par exemple contre l’Iran aujourd’hui : le 21 fĂ©vrier 2021, le GAFI a appelĂ© ses 39 États-membres Ă  « appliquer des contre-mesures » contre ce pays qui refuse d’appliquer les normes de lutte contre le terrorisme, ce qui a renforcĂ© au passage les sanctions dĂ©jĂ  appliquĂ©es des États-Unis.

En parallĂšle, une version « acceptable » du protocole pourrait voir le jour. D’abord, cela se ferait de maniĂšre discrĂšte : l’État pourrait par exemple prohiber les transactions de mĂ©lange (dites « CoinJoin ») au nom de la lutte contre le blanchiment des capitaux et du financement du terrorisme. Puis, il lui viendrait peut-ĂȘtre l’idĂ©e de prĂ©lever l’impĂŽt directement au niveau du protocole en imposant une taxe fixe sur toutes les transactions (sorte de TVA) et une taxe sur les montants ne bougeant pas (demeurage). À ce stade, ceux qui resteraient se diraient « pragmatiques » en se racontant qu’au moins la politique monĂ©taire du bitcoin aurait tenu. NĂ©anmoins, jouissant d’une emprise totale, l’État n’hĂ©siterait pas alors Ă  transformer « Bitcoin » dĂ©finitivement en imposant que toute transaction nĂ©cessite sa signature (censure) et en s’autorisant Ă  crĂ©er de nouveaux bitcoins (seigneuriage), brisant ainsi la rĂšgle des 21 millions et privant Bitcoin de sa substantifique moelle.

Ce scĂ©nario pessimiste est hypothĂ©tique, mais dĂ©coule des actions qu’ont rĂ©alisĂ© les États par le passĂ©. Si l’on imagine parfois que certains États ne tomberont pas dans la « rĂ©glementation punitive » et profiteront de cette « innovation technologique », on n’a pas conscience de ce que ceci implique : un État faisant ceci perdrait non seulement sa capacitĂ© Ă  se financer convenablement, mais aussi son aptitude Ă  faire du commerce autour du monde, subissant alors les sanctions du conglomĂ©rat Ă©tatique opposĂ©.

Toutefois, cela ne veut pas dire que Bitcoin n’a aucune chance, au contraire. Bitcoin est spĂ©cifiquement conçu pour rĂ©sister Ă  l’intervention des États et constitue une tentative de construire une alternative robuste au systĂšme monĂ©taire actuel. Il faudra donc qu’il se frotte Ă  la rĂ©glementation lente et pernicieuse qui tentera de l’immobiliser, et qu’il sorte gagnant de la bataille qui se dĂ©roule aujourd’hui.

 

Bitcoin peut-il résister ?

Bitcoin est un concept qui permet de transfĂ©rer de la valeur « sans passer par une institution financiĂšre ». Il s’oppose donc par nature Ă  la rĂ©glementation, qui n’est que l’introduction de tiers de confiance dans le processus. La rĂ©glementation est l’antithĂšse de ce qu’est Bitcoin et, en tant que telle, ne peut que lui nuire Ă  long terme.

Il y a un jeu du chat et de la souris qui se dĂ©roule et ne s’arrĂȘtera probablement jamais. Les reprĂ©sentants de l’autoritĂ© Ă©tatique ne seront jamais satisfaits de la rĂ©glementation et en demanderont toujours plus ; et les partisans les plus zĂ©lĂ©s de la libertĂ© s’opposeront toujours aux restrictions et chercheront Ă  les contourner par diffĂ©rentes mĂ©thodes. Puisque l’État est une Ă©norme machine dotĂ©e d’une grande inertie, ses opposants auront toujours une longueur d’avance. NĂ©anmoins, l’État peut frapper trĂšs fort et toute rĂ©sistance doit ĂȘtre d’autant plus ferme si elle veut triompher.

Bitcoin est un outil permettant aux individus de s’opposer Ă  la tendance au contrĂŽle de la monnaie. Par des actions individuelles bien prĂ©cises, il est possible de faire en sorte que le systĂšme survive Ă  toute tentative de rĂ©glementation : Bitcoin est conçu de telle sorte que les individus peuvent accepter et miner du bitcoin de maniĂšre anonyme. Le problĂšme est de faire comprendre la situation Ă  ces individus et de les mobiliser : plus d’individus participent, moins le risque de participer est grand.

Aujourd’hui, nous assistons malheureusement Ă  un dĂ©litement de la communautĂ© dans la complaisance. Alors que le prix du bitcoin monte, son Ă©thos originel s’affaiblit. Les mĂšmes sur la montĂ©e du prix pullulent (« to the moon », « number go up », « have fun staying poor »), tandis que ceux qui valorisent la rĂ©volution monĂ©taire de Bitcoin pĂ©riclitent, n’étant pas compris par la masse.

Morpheus Neo Bitcoin millions

La rĂ©glementation a bonne presse et beaucoup y voient une maniĂšre de lĂ©gitimiser Bitcoin, d’amĂ©liorer son image auprĂšs du grand public. Michael Saylor, qui a achetĂ© prĂšs de 100 000 bitcoins par le biais de son entreprise, est prĂ©sentĂ© comme un hĂ©ros et est devenu en quelques mois un meneur idĂ©ologique trĂšs Ă©coutĂ© dans la communautĂ©, alors mĂȘme qu’il s’oppose ouvertement Ă  la rĂ©sistance Ă  la censure et Ă  l’anonymat3. De mĂȘme, il y a un enthousiasme autour des institutionnels qui achĂštent du bitcoin (millionnaires, fonds d’investissement, banques, États), alors que ceux-ci mĂ©prisent en partie la proposition de valeur de Bitcoin, y voyant seulement un « actif financier non corrĂ©lĂ© », une « valeur refuge contre la dĂ©valuation de la monnaie » ou un « or numĂ©rique » devant rester dans des coffres sĂ©curisĂ©s.

Il ne s’agit pas d’une chose nouvelle : le tendance remonte au moins Ă  2012, annĂ©e durant laquelle les frĂšres Winklevoss ont investi Ă©normĂ©ment. Si elle pose souci aujourd’hui, c’est Ă  cause de son importance.

Il s’agit en effet d’une question d’équilibre. Tant qu’une majoritĂ© de la communautĂ© reste fidĂšle aux principes de base de Bitcoin, il n’y a pas de problĂšme Ă  voir des gens investir des millions : au contraire, cela a apportĂ© de la richesse Ă  ceux qui ont Ă©tĂ© assez fous pour se procurer du bitcoin Ă  ses dĂ©buts. NĂ©anmoins, un dĂ©sĂ©quilibre trop grand pourrait mener Ă  des perturbations majeures, ce qui nuirait Ă  Bitcoin de maniĂšre considĂ©rable.

On peut ainsi tout Ă  fait imaginer qu’en cas de conflit les millionnaires et les fonds d’invetsissement se rangeraient derriĂšre la lĂ©gislation, ceux-ci n’ayant pas les mĂȘmes valeurs que les bitcoineurs authentiques. Dans le cas d’une scission entre un « Bitcoin » lĂ©gal (mais altĂ©rĂ©) et d’un Bitcoin illĂ©gal (mais prĂ©servĂ©), alors tous ces investisseurs institutionnels n’hĂ©siteraient pas Ă  vendre leurs bitcoins illĂ©gaux durant la transition, rendant majoritaire la version lĂ©gale de « Bitcoin » au niveau du prix et du taux de hachage, qui pourrait alors devenir le « Bitcoin » valide aux yeux du grand public.

Si l’on veut que Bitcoin rĂ©siste Ă  la rĂ©glementation, il faut cultiver la rĂ©silience des marchands et des mineurs et Ă©duquer la communautĂ© sur la question. C’est pour cela qu’il est recommandĂ© aux utilisateurs de dĂ©tenir leur propre cryptomonnaie (« not your keys, not your coins »), de faire attention Ă  leur vie privĂ©e, et si possible de faire tourner leur propre nƓud (« don’t trust, verify »). C’est aussi pour cela que l’accent est tant mis sur la dĂ©centralisation et la souverainetĂ©, et qu’il existe tant de suspicion Ă  l’encontre des plateformes d’échange et des coopĂ©ratives de minage, qui forment des points d’agrĂ©gation trĂšs sensible aux directives imposĂ©es par les États. Si l’on veut que Bitcoin reste dominant, les nouveaux arrivants doivent ĂȘtre convertis Ă  l’esprit du projet originel.

Il est enfin nĂ©cessaire de bien dĂ©finir Bitcoin, au cas oĂč la corruption deviendrait trop importante. Il n’est en effet pas impossible que le Bitcoin que vous dĂ©fendez aujourd’hui soit un jour minoritaire du point de vue du prix. Le dĂ©finir Ă  partir du protocole actuel (BTC) n’est pas une bonne solution : si une amĂ©lioration de Bitcoin est implĂ©mentĂ©e (Ă  l’instar de Taproot par exemple), ne reste-t-il pas Bitcoin ? Tout comme le bateau de ThĂ©sĂ©e reste lui-mĂȘme alors que toutes ses parties ont Ă©tĂ© remplacĂ©es, Bitcoin reste lui-mĂȘme par la prĂ©servation de ses propriĂ©tĂ©s principales, pas des dĂ©tails de son protocole.

C’est pourquoi Bitcoin gagnerait Ă  ĂȘtre dĂ©crit comme un concept (ou un ensemble de principes) dĂ©fini dans le livre blanc, qui fait autoritĂ© dans le milieu et qui contient toutes les propriĂ©tĂ©s fondamentales comme la preuve de travail ou la quantitĂ© fixe d’unitĂ©s4. Une telle dĂ©finition attĂ©nuerait en effet toute capture du protocole par un État, en donnant au grand public une dĂ©finition claire de Bitcoin pour qu’il soit moins influencĂ© par la propagande Ă  l’avenir.

 

Conclusion

Ainsi, la tendance actuelle Ă  la rĂ©glementation constitue un risque pour Bitcoin et il ne faut pas le nĂ©gliger. Si les États n’ont pas trop rĂ©agi pour le moment, c’est que leur financement via l’impĂŽt et l’inflation, n’a pas encore Ă©tĂ© assez menacĂ©. C’est pour cela que nous devrions nous prĂ©parer Ă  la guerre rĂ©glementaire contre Bitcoin qui s’annonce.

Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas aujourd’hui au point de non-retour et je reste persuadĂ© que Bitcoin peut sortir victorieux de cette guerre. MĂȘme si la tendance Ă  tolĂ©rer la rĂ©glementation au sein de la communautĂ© est forte, il y a encore beaucoup d’individus rĂ©silients prĂȘts Ă  faire les efforts nĂ©cessaires pour que Bitcoin ne sombre pas dans l’apathie. Le rĂȘve de libertĂ© monĂ©taire, lui, ne mourra jamais.

 


Notes

1. ↑ Dans la DĂ©claration unanime des treize États unis d’AmĂ©rique, il est Ă©crit :

Nous tenons pour Ă©videntes pour elles-mĂȘmes les vĂ©ritĂ©s suivantes : tous les hommes sont créés Ă©gaux ; ils sont douĂ©s par leur CrĂ©ateur de certains droits inaliĂ©nables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la libertĂ© et la recherche du bonheur.

La Constitution des États-Unis d’AmĂ©rique, elle, a pour prĂ©ambule la phrase suivante :

Nous, Peuple des États-Unis, en vue de former une Union plus parfaite, d’établir la justice, de faire rĂ©gner la paix intĂ©rieure, de pourvoir Ă  la dĂ©fense commune, de dĂ©velopper le bien-ĂȘtre gĂ©nĂ©ral et d’assurer les bienfaits de la libertĂ© Ă  nous-mĂȘmes et Ă  notre postĂ©ritĂ©, nous dĂ©crĂ©tons et Ă©tablissons cette Constitution pour les États-Unis d’AmĂ©rique.

2. ↑ À partir de juillet 2010, les documents confidentiels rĂ©vĂ©lĂ©s de WikiLeaks ont commencĂ© Ă  ĂȘtre relayĂ©s par les grands mĂ©dias et Ă  impacter l’opinion publique. Suite Ă  cela, l’organisation a rencontrĂ© des problĂšmes avec PayPal et d’autres services financiers, problĂšmes qui ont conduit en dĂ©cembre 2010 Ă  un blocus financier de la part de Bank of America, Visa, Mastercard, PayPal et Western Union. Il lui a Ă©tĂ© suggĂ©rĂ© d’accepter le bitcoin pour les donations, ce qu’elle a fait le 15 juin 2011, aprĂšs mĂ»re rĂ©flexion.

3. ↑ Michael Saylor, le PDG de Microstrategy, a en effet exprimĂ© Ă  de multiples reprises son mĂ©pris pour la rĂ©sistance Ă  la censure et la confidentialitĂ©, notamment en dĂ©clarant que « c’étaient des mauvaises idĂ©es ». Il considĂšre ainsi le bitcoin comme une rĂ©serve de valeur et non comme une devise ou un moyen de paiement qu’il faut rĂ©glementer.

Il n’est pas le seul investisseur dans ce cas, et Raoul Pal, PDG de Real Vision Group et Global Macro Investor, a par exemple tenu des propos similaires :

Si vous pensez que le secret vis-Ă -vis des États et l’absence de KYC est l’avenir des bitcoins, vous ne comprenez pas Ă  quoi ressemble l’adoption. Ils le rĂ©glementeront. Vous allez le dĂ©clarer. Vous devrez procĂ©der Ă  un KYC et c’est trĂšs bien. Cela ne retire pas sa [fonction de] rĂ©serve de valeur, mais ne fait que l’intĂ©grer.

4. ↑ Selon cette dĂ©finition, les protocoles alternatifs comme Litecoin, Monero, Bitcoin Cash ou mĂȘme Bitcoin SV sont des implĂ©mentations plus ou moins fidĂšles de Bitcoin. BTC reste bien entendu la version dominante du concept et peut donc ĂȘtre appelĂ©e Bitcoin sans qu’il n’y ait d’ambigĂŒitĂ©.


Sources

Dustin Dreifuerst, The Coming Bitcoin War, 22 septembre 2020.
Eric Voskuil, Cryptoeconomics, 2021.

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