La valeur de la monnaie est une question qui a fait couler beaucoup dâencre et qui, Ă lâheure de la numĂ©risation gĂ©nĂ©rale, est devenue centrale. Alors que lâargent perd peu Ă peu sa forme physique, il est lĂ©gitime de se demander si nous ne sommes pas en train de faire fausse route, en faisant de la monnaie une chose purement fiduciaire. Nâa-t-on pas bĂąti un chĂąteau de cartes en abandonnant toute rĂ©fĂ©rence Ă lâor en 1971 ? Nâest-on pas en train de construire sur du sable en payant de plus en plus de façon dĂ©matĂ©rialisĂ©e ?
Un Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse est fourni par la thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique, qui a Ă©tĂ© formulĂ©e par le philosophe français RenĂ© Girard au dĂ©but des annĂ©es 1960. Cette thĂ©orie, qui fait jouer Ă lâimitation un rĂŽle central dans le mĂ©canisme du dĂ©sir, a ensuite Ă©tĂ© appliquĂ©e Ă lâĂ©conomie et donc Ă la monnaie. En outre, elle permet dâexpliquer lâexistence de cet objet Ă©trange quâest Bitcoin, lequel vient remettre en question les grandes thĂ©ories de lâorigine de la valeur de la monnaie. Câest pourquoi nous nous y intĂ©ressons dans cet article.
Aussi disponible sur Substack : https://preuvesdetravail.substack.com/p/desir-mimetique-monnaie-bitcoin
Le mimétisme du désir
La thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique postule que le dĂ©sir humain, loin dâĂȘtre une Ă©manation autonome, est entiĂšrement issu de lâimitation. Elle a Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e par le philosophe français RenĂ© Girard, auteur de renom devenu membre de lâAcadĂ©mie française Ă la fin de sa vie. Ce dernier a fait toute sa carriĂšre aux Ătats-Unis, oĂč il a enseignĂ© la littĂ©rature comparĂ©e dans plusieurs universitĂ©s (Johns-Hopkins, Buffalo, Stanford). Il a dĂ©veloppĂ© sa thĂšse centrale du dĂ©sir et du sacrifice dans les annĂ©es 60 et 70 au sein de trois ouvrages fondateurs : Mensonge romantique et VĂ©ritĂ© romanesque, publiĂ© en 1961, oĂč il dĂ©crivait ce quâil appellerait plus tard le dĂ©sir mimĂ©tique ; La Violence et le SacrĂ©, publiĂ© en 1972, oĂč il avançait que le sacrifice humain constituait un mĂ©canisme rĂ©gulateur dans les sociĂ©tĂ©s archaĂŻques ; et Des choses cachĂ©es depuis la fondation du monde, publiĂ© en 1978, oĂč il soutenait que la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne avait permis de mettre au jour ce mĂ©canisme et de sâen dĂ©faire partiellement. Câest grĂące Ă ce dernier livre que Girard sâest fait connaitre auprĂšs du grand public, passant notamment cette annĂ©e-lĂ dans lâĂ©mission de tĂ©lĂ©vision Apostrophes animĂ©e par Bernard Pivot.

La thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique, ou plutĂŽt du « mimĂ©tisme du dĂ©sir », est exposĂ©e dans le livre Mensonge romantique et vĂ©ritĂ© romanesque. Dans ce livre, Girard rĂ©alise une exĂ©gĂšse comparĂ©e de diffĂ©rentes grandes Ćuvres littĂ©raires1 pour montrer que le dĂ©sir nâest pas « spontané » ou autonome comme le prĂ©supposait le mouvement romantique (câest le « mensonge romantique » du titre), mais « mĂ©taphysique » ou mimĂ©tique comme le dĂ©voilent les grands romanciers (dâoĂč le fait quâil parle de « vĂ©ritĂ© romanesque »). Pour lui, le dĂ©sir nâest pas « linĂ©aire », dans le sens oĂč le sujet dĂ©sirerait lâobjet sans ingĂ©rence extĂ©rieure, mais « triangulaire » : le sujet dĂ©sire un objet parce quâil perçoit le dĂ©sir dâun autre pour cet objet. « à lâorigine dâun dĂ©sir il y a toujours, dit-il, le spectacle dâun autre dĂ©sir, rĂ©el ou illusoire. » Les disputes dâenfants autour dâun jouet, les situations de triangle amoureux ou encore le phĂ©nomĂšne du snobisme, en sont les manifestations les plus visibles.
Ă lâexception des « besoins » fondamentaux qui sont purement instinctifs, le dĂ©sir de lâhomme est strictement soumis Ă cette loi : « Seul le dĂ©sir de lâAutre peut engendrer le dĂ©sir. » Le dĂ©sir dĂ©pend donc dâun modĂšle, que Girard appelle un « mĂ©diateur ». On dĂ©sire « selon lâAutre » et non « selon Soi ».

La seule distinction caractĂ©ristique que lâon puisse Ă©tablir est la proximitĂ© « spirituelle » du mĂ©diateur : cette distinction « ne porte pas sur lâessence du dĂ©sir mais sur la distance entre mĂ©diateur et sujet dĂ©sirant ». Il y a dâabord ce que Girard appelle la mĂ©diation externe : le modĂšle-mĂ©diateur est suffisamment Ă©loignĂ© du sujet pour que le dĂ©sir du second nâinfluence pas celui du premier. Câest typiquement ce qui se passe dans la relation entre un pĂšre et son fils : puisque lâenfant apprend par imitation, il copie le dĂ©sir de ses parents sans pour autant interfĂ©rer dans leur propre dĂ©sir, du moins la plupart du temps. On peut aussi penser au cas oĂč une personne admire quelquâun appartenant Ă un milieu social complĂštement diffĂ©rent, avec lequel elle nâinteragira jamais. Un dernier exemple est celui que Girard cite dans son livre : Don Quichotte, qui a pris pour modĂšle Amadis de Gaule, personnage dâun roman de chevalerie publiĂ© un siĂšcle auparavant. Cette mĂ©diation Ă©loignĂ©e est gĂ©nĂ©ralement saine pour lâindividu, car elle nâengendre pas de rivalitĂ©.
En revanche, il existe aussi ce que Girard nomme la mĂ©diation interne, et qui sâavĂšre bien plus dĂ©licate. Il sâagit dâune situation oĂč les deux personnes interagissent sur le mĂȘme plan socialement parlant, si bien que leurs dĂ©sirs sâinfluencent lâun lâautre. Dans ce cas, le mĂ©diateur devient lui aussi sujet dĂ©sirant en copiant le dĂ©sir du sujet initial. Cette situation crĂ©e une rivalitĂ© entre les deux personnes pour lâobjet convoitĂ©, ce qui peut occasionner des passions communes comme lâenvie, la jalousie ou la haine. Le ressentiment nietzschĂ©en tel que prĂ©sentĂ© en 1912 par Max Scheler dans LâHomme du ressentiment (dont Girard sâinspire beaucoup) est Ă©galement de cet acabit.
Comme par rĂ©sonance, le dĂ©sir est renforcĂ© par la proximitĂ© entre les deux personnes : « Le dĂ©sir se fait donc toujours plus intense Ă mesure que le mĂ©diateur se rapproche du sujet dĂ©sirant. » Et plus la distance est faible, plus ce phĂ©nomĂšne sâemballe, ce qui peut conduire Ă un conflit. Par exemple, la rivalitĂ© fraternelle au sein de la famille peut donner lieu Ă des violences, voire au meurtre comme lâillustre lâĂ©pisode dâAbel et CaĂŻn dans la GenĂšse.

La nature mimĂ©tique du dĂ©sir a de nombreuses consĂ©quences sur le comportement humain, que RenĂ© Girard sâest Ă©vertuĂ© Ă explorer tout au long de sa carriĂšre. Lâaspect qui nous intĂ©resse ici est son application aux biens Ă©conomiques et au fondement de la valeur.
Lâeffet Veblen
On prĂ©sente parfois lâĂ©conomie comme la science qui Ă©tudie la gestion de la raretĂ©2. Sans cette insuffisance, sans cette « avarice de la nature », il nây aurait pas besoin de sâinterroger sur la production et lâĂ©change des biens, car ces derniers seraient tous disponibles Ă profusion. La notion de raretĂ© est ainsi indissociable de la discipline Ă©conomique.
Plus encore, lâĂ©conomie traite en particulier des biens qui sont dits « rivaux », câest-Ă -dire qui ne peuvent pas ĂȘtre dupliquĂ©s, et dont la consommation dĂ©prĂ©cie donc lâutilitĂ© apportĂ©e aux autres personnes. Les produits physiques en sont les exemples les plus parlants : la consommation dâune baguette de pain va diminuer lâutilitĂ© globale des baguettes de pain (il y en aura une de moins). Ă lâinverse, la tĂ©lĂ©vision hertzienne ou un fichier numĂ©rique dont le contenu appartient au domaine public ne constituent pas des biens rivaux. Cette propriĂ©tĂ© de rivalitĂ© Ă©conomique peut sâaccompagner dâune rivalitĂ© comportementale dans le cas oĂč plusieurs acteurs convoitent la chose en question. Câest dans cette situation que le mĂ©canisme du dĂ©sir mimĂ©tique est le plus visible.
Ă la fin du XIXe siĂšcle, lâĂ©conomiste et sociologue amĂ©ricain Thorstein Veblen, darwiniste et technocrate, a Ă©tudiĂ© la « rivalitĂ© pĂ©cuniaire » (pecuniary emulation) qui existait au sein de la sociĂ©tĂ© de son temps, et les effets quâelle avait sur les comportement des gens3. En 1899, dans un ouvrage intitulĂ© The Theory of the Leisure Class (qui serait traduit en français en 1970 sous le nom ThĂ©orie de la classe de loisir), il exposait les concepts de « loisir ostentatoire » et de « consommation ostentatoire », qui pouvaient sâobserver dans les familles les plus aisĂ©es. Il remarquait que lâĂ©lite de son temps avait tendance Ă privilĂ©gier les loisirs les moins productifs Ă©conomiquement, afin de dĂ©montrer sa supĂ©rioritĂ© par rapport au reste de la sociĂ©té : le « fait de sâabstenir ostensiblement de travailler » Ă©tait « le signe conventionnel dâune rĂ©ussite financiĂšre supĂ©rieure et lâindicateur usuel dâune bonne rĂ©putation ». De mĂȘme, cette Ă©lite cherchait Ă consommer les biens les plus chers ou les plus inaccessibles â les biens de luxe â afin de se dĂ©marquer des classes infĂ©rieures : « La consommation de ces biens de meilleure qualitĂ© Ă©tant une preuve de richesse, elle revĂȘt un caractĂšre honorifique. » Cette pratique dĂ©rivait directement de lâorigine prĂ©datrice de la noblesse, qui tirait sa richesse et son prestige de lâactivitĂ© guerriĂšre, et pour qui lâactivitĂ© « industrielle » Ă©tait rabaissante.

Ces effets sont trĂšs visibles dans les sociĂ©tĂ©s de castes persistantes, comme en Inde. Mais cela ne signifie pas quâils disparaissent Ă mesure que lâ« égalitarisme » progresse : ils se diffusent dans toute la sociĂ©tĂ©, une classe copiant celle du dessus, et ainsi de suite. On peut le voir avec le phĂ©nomĂšne du snobisme qui, dans son sens originel, dĂ©signe lâimitation de la classe noble par la classe bourgeoise « parvenue », cette derniĂšre lui enviant son prestige. Comme le fait remarquer Veblen : « Dans les sociĂ©tĂ©s modernes civilisĂ©es, les frontiĂšres entre les classes sociales sont devenues floues et Ă©phĂ©mĂšres, et partout oĂč cela se produit, la norme de respectabilitĂ© imposĂ©e par la classe supĂ©rieure Ă©tend son influence coercitive, sans rencontrer dâobstacles notables, Ă travers toute la structure sociale jusquâaux couches les plus basses. »
Lâanalyse de Thorstein Veblen est notamment connue grĂące Ă lâeffet Ă©conomique Ă qui il a donnĂ© son nom, lâeffet Veblen, selon lequel la consommation de certains biens (contrairement Ă celle des biens normaux) augmente avec leur prix. Selon cet effet, plus ces biens sont chers (et donc rĂ©servĂ©s Ă une Ă©lite), plus la demande est forte ; moins ils sont onĂ©reux (et donc accessibles au commun des mortels), moins la demande est Ă©levĂ©e. Cet effet concerne Ă©videmment les produits de luxe dans leur ensemble (mis en avant par Veblen) : les vins fins, la haute gastronomie, lâargenterie, les vĂȘtements de crĂ©ateurs, les bijoux, les voitures de luxe, les Ćuvres dâart, etc. Il Ă©crit :
« La satisfaction supĂ©rieure que lâon tire de lâutilisation et de la contemplation de produits coĂ»teux et prĂ©tendument beaux est, en gĂ©nĂ©ral, dans une large mesure, une satisfaction de notre sens du luxe dĂ©guisĂ©e sous le nom de beautĂ©. Notre apprĂ©ciation plus Ă©levĂ©e de lâobjet de qualitĂ© supĂ©rieure est une apprĂ©ciation de son caractĂšre prestigieux, bien plus souvent quâune simple apprĂ©ciation de sa beautĂ©. »

Cet effet Veblen, qui a Ă©tĂ© dĂ©clinĂ© en plusieurs variantes comme lâ« effet de snobisme » (snob effect) ou lâ« effet de mode » (bandwagon effect), est une consĂ©quence directe du dĂ©sir mimĂ©tique. Le mimĂ©tisme du dĂ©sir fait que lâintĂ©rĂȘt que nous portons Ă un bien dĂ©pend du dĂ©sir quâĂ©prouvent nos modĂšles pour ce bien, dâoĂč ce comportement Ă premiĂšre vue Ă©trange des consommateurs. RenĂ© Girard lui-mĂȘme faisait remarquer dans son premier livre que la notion de consommation ostentatoire de Veblen Ă©tait « dĂ©jĂ triangulaire » ; lui nâa fait que gĂ©nĂ©raliser cette analyse Ă toute la sociĂ©tĂ©, et Ă tous les domaines de la vie humaine.
Le dĂ©sir mimĂ©tique explique en particulier le succĂšs de la publicitĂ©, qui met bien souvent en scĂšne une personne Ă laquelle nous voudrions ressembler, parce quâelle prĂ©sente des caractĂ©ristiques physiques que nous valorisons (comme un mannequin), ou bien parce quâelle a des qualitĂ©s morales que nous apprĂ©cions (comme une cĂ©lĂ©britĂ©). Le placement de produit, qui sâest gĂ©nĂ©ralisĂ© avec le dĂ©veloppement des rĂ©seaux sociaux, accroit cet effet : la personne qui nous suivons â le mĂ©diateur â est plus proche et donc le dĂ©sir est dâautant plus intense. Ainsi, dans une sociĂ©tĂ© oĂč la mĂ©diation interne prend une place de plus en plus importante, la publicitĂ© devient omniprĂ©sente et indistincte des relations sociales normales.
La mĂ©diation interne gĂ©nĂ©ralisĂ©e a pour consĂ©quence de gĂ©nĂ©rer de vĂ©ritables vagues de dĂ©sir, que nous connaissons dans le domaine financier sous le nom de bulles spĂ©culatives. Une bulle est une situation oĂč le prix dâun bien sur le marchĂ© devient anormalement Ă©levĂ© par rapport Ă son utilitĂ© « objective » ou « fondamentale », et augmente de façon exponentielle, jusquâĂ un Ă©ventuel Ă©clatement qui arrive si une telle utilitĂ© nâest pas apparue entretemps. LâĂ©clatement de la bulle est dâautant plus violent que le spectacle des gens se dĂ©tournant de lâobjet annule le propre dĂ©sir du spĂ©culateur, qui se rĂ©sout Ă vendre ce quâil possĂšde (nâayant jamais eu lâintention de le consommer lui-mĂȘme). Ce phĂ©nomĂšne dâengouement peut porter sur une marchandise (la bulle de lâargent lors de lâhiver 1979â1980), une action (la bulle Internet en 1999â2000 qui portait sur les « valeurs technologiques »), ou des biens de collection comme les cartes PokĂ©mon et les non-fungible tokens (qui se rappelle des cryptopunks ?)
On pourrait se dire que ces vagues de dĂ©sir sont strictement mauvaises. En effet, de nombreuses personnes profitent de ce type de bulle pour faire de lâargent sur le dos de personnes prisonniĂšres du dĂ©sir des autres. Mais il est un domaine oĂč la mĂ©diation interne contribue de façon bĂ©nĂ©fique : câest la monnaie, qui constitue un phĂ©nomĂšne mimĂ©tique par nature.
La monnaie comme institution mimétique
De nombreuses personnes ont suivi le sillon de RenĂ© Girard en reprenant sa thĂ©orie du dĂ©sir mimĂ©tique au sein de diverses disciplines, aux Ătats-Unis et ailleurs. Ăâa Ă©tĂ© le cas de lâĂ©conomiste français AndrĂ© OrlĂ©an, marxiste revendiquĂ©, promoteur de la thĂ©orie de la rĂ©gulation dans les annĂ©es 1970 et cofondateur du courant de lâ« institutionnalisme monĂ©taire » dans les annĂ©es 1990. En 1982, il a utilisĂ© le modĂšle girardien pour lâappliquer Ă la monnaie dans un livre intitulĂ© La Violence de la monnaie, corĂ©digĂ© avec son confrĂšre Michel Aglietta et prĂ©facĂ© par Jacques Attali. Il a poursuivi ses observations dans dâautres ouvrages, et en particulier dans LâEmpire de la valeur, publiĂ© en 2011 Ă la suite de la crise financiĂšre mondiale.

Le propos dâAndrĂ© OrlĂ©an dans ce dernier livre est de remettre en cause la « sĂ©paration marchande » de lâĂ©cole nĂ©oclassique (liĂ©e notamment Ă lâĂ©conomiste LĂ©on Walras), selon laquelle le consommateur « sait avec certitude ce quâil veut » si bien que « les autres sont sans influence sur ses choix ». Il se rĂ©fĂšre Ă Girard et Ă Veblen pour dĂ©crĂ©ter que « lâindividu ne sait pas ce quâil veut » et « nâest pas maĂźtre de ses attirances ». Certes, les prĂ©fĂ©rences Ă©conomiques apparaissent souvent comme exogĂšnes et fixes en raison de la mĂ©diation externe, situation oĂč « le modĂšle est en surplomb et son dĂ©sir est indĂ©pendant de celui du sujet » ; mais les situations de mĂ©diation interne compliquent considĂ©rablement les choses, engendrant les effets dâengouement et de rĂ©pulsion que nous avons Ă©voquĂ©s.
Au sujet de la monnaie, OrlĂ©an soutient quâelle est le fait dâune « élection mimĂ©tique » et quâelle est issue de la polarisation des dĂ©sirs des acteurs dâune sociĂ©tĂ©. Empruntant la mĂ©thodologie de Carl Menger (On the Origin of Money, 1892), lâĂ©conomiste français dresse ainsi une « genĂšse conceptuelle de la monnaie », oĂč il dĂ©crit le mĂ©canisme qui mĂšne Ă lâapparition dâune seule monnaie au sein dâune communautĂ©. Ce nâest pas une description historique (OrlĂ©an dĂ©fend lâidĂ©e que câest la monnaie qui fonde lâĂ©conomie marchande et non lâinverse), mais elle permet nĂ©anmoins de saisir ce qui constitue la soliditĂ© (et lâĂ©ventuelle faiblesse) de lâinstitution monĂ©taire.
Voici comment il la dĂ©crit : Dans une communautĂ© hypothĂ©tique, lâappropriation privĂ©e des biens engendre un dĂ©sir mimĂ©tique pour ces biens, et les biens les plus rares sont considĂ©rĂ©s comme particuliĂšrement enviables (ceux qui se les approprient attisent lâaviditĂ© en tant quâobstacles). Ces biens ne sont pas essentiellement dĂ©sirĂ©s pour leur beautĂ© ou pour leurs propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques, mais parce quâils sont convoitĂ©s par les autres. Une polarisation sâeffectue ainsi en plusieurs endroits de la communautĂ© autour de biens qui deviennent ainsi liquides, câest-Ă -dire quâils sont demandĂ©s par un grand nombre de personnes dans lâĂ©change. Ces biens liquides, prenant le rĂŽle dâintermĂ©diaires dâĂ©change au fil du temps, en viennent Ă se faire concurrence Ă mesure que la communautĂ© devient une sociĂ©tĂ© marchande. Il sâensuit une pĂ©riode de conflit oĂč chaque groupe essaie de faire accepter son intermĂ©diaire dâĂ©change Ă lâautre. Une monnaie Ă©merge vainqueure et les autres intermĂ©diaires dâĂ©change sont abandonnĂ©s.
Cette genĂšse conceptuelle permet de se reprĂ©senter que lâinstitution monĂ©taire est profondĂ©ment mimĂ©tique. On veut de la monnaie parce que les autres en veulent, mĂȘme sâil elle constitue initialement un bien comme un autre. La « prime monĂ©taire4 » du bien en question, qui grandit Ă mesure quâil est adoptĂ© comme monnaie, est la manifestation de cet aspect mimĂ©tique. Il sâagit ainsi, en quelque sorte, dâune bulle spĂ©culative qui sâest institutionnalisĂ©e.
DâaprĂšs AndrĂ© OrlĂ©an, la monnaie est une « unitĂ© de compte Ă©lue par un collectif », collectif quâil appelle la « communautĂ© de paiement », dont la valeur repose sur la confiance que lui portent les participants. Cette façon de voir les choses est ce quâil nomme lâapproche institutionnaliste de la monnaie, quâon peut rĂ©sumer par la phrase « ni marchandise, ni Ătat, ni contrat, mais confiance ». Selon cette approche, la monnaie nâa pas besoin dâĂȘtre une marchandise qui aurait une « valeur intrinsĂšque », Ă savoir une utilitĂ© objective, tel que le professent les partisans des mĂ©taux prĂ©cieux et une partie de lâĂ©cole autrichienne dâĂ©conomie. Elle ne nĂ©cessite pas dâun soutien coercitif de lâĂtat, tel que le soutiennent les chartalistes et la Modern Monetary Theory  : le retour de lâor et de lâargent aprĂšs lâĂ©pisode des assignats lors de la rĂ©volution française lâillustre. Elle nâa pas non plus Ă ĂȘtre du crĂ©dit ou de la dette, une conception exposĂ©e par Alfred Mitchell-Innes au dĂ©but du XXe siĂšcle.

La fondation mimĂ©tique de la monnaie explique aussi sa chute violente, Ă savoir lâhyperinflation. En effet, lâhyperinflation nâest pas une lente destruction de valeur ; câest un phĂ©nomĂšne dâemballement, similaire Ă lâĂ©clatement dâune bulle, qui ne se calme pas tant que la confiance nâest pas restaurĂ©e. Les gens se dĂ©barrassent de leur « monnaie » autant quâils le peuvent, se rĂ©fugiant vers dâautres objets monĂ©taires en lesquels ils croient davantage. Lâhyperinflation nâest plus la consĂ©quence de lâimpression monĂ©taire dĂ©mesurĂ©e ; mais la cause de celle-ci, les pouvoirs publics ayant du mal Ă ajuster la quantitĂ© de monnaie pour en maintenir la liquiditĂ©.
La menace de ce type de crise monĂ©taire explique les politiques des Ătats et des banques centrales. Il ne faut surtout pas que le grand public commence Ă douter de la valeur de la monnaie. DâoĂč lâinjonction qui existe Ă ne pas remettre en cause la soliditĂ© de la monnaie5.
Le bitcoin et la spéculation
LâĂ©mergence du bitcoin Ă partir de 2010 nâa pas manquĂ© dâĂ©tonner les thĂ©oriciens de la monnaie. En effet, il nâavait aucune utilitĂ© objective hors de sa propension Ă servir dâintermĂ©diaire dâĂ©change, nâĂ©tait imposĂ© par aucune autoritĂ© politique et nâĂ©tait pas liĂ© Ă un autre bien par crĂ©dit ou adossement. Par consĂ©quent, beaucoup de ces thĂ©oriciens lui ont dĂ©niĂ© sa monĂ©taritĂ©6, ou ont cherchĂ© Ă le faire rentrer de force dans leur classification7.
Cependant, le bitcoin Ă©tait quelque chose de nouveau, un instrument reposant sur la confiance accordĂ©e Ă son rĂ©seau de commerçants (je lâai qualifiĂ© de « monnaie fiduciaire distribuĂ©e » et de « monnaie rĂ©ticulaire » dans LâĂlĂ©gance de Bitcoin). En cela, il reprĂ©sentait une preuve concrĂšte de la thĂ©orie dâAndrĂ© OrlĂ©an, ce que ce dernier nâa pas manquĂ© de faire remarquer dans un article de 2019 intitulĂ© « La communautĂ© Bitcoin », oĂč il Ă©crivait : « La monnaie est avant tout un lien social, dont le fondement nâest pas dans lâĂtat, mais dans la communautĂ© de paiement, ce que confirme le bitcoin. »
La premiĂšre monĂ©tisation du bitcoin a en particulier bĂ©nĂ©ficiĂ© de la spĂ©culation financiĂšre qui, comme on lâa dit, a un caractĂšre profondĂ©ment mimĂ©tique. Beaucoup de gens sâen sont procurĂ© parce quâils pensaient pouvoir le revendre plus haut Ă quelquâun qui le valoriserait comme tel. Cette caractĂ©ristique, largement amplifiĂ©e par la fameuse limite des 21 millions, Ă©tait pressentie par Satoshi Nakamoto, qui Ă©crivait en 2009 :
« à mesure que le nombre dâutilisateurs croĂźt, la valeur par piĂšce augmente. Cela est susceptible de crĂ©er une boucle de rĂ©troaction positive : plus les utilisateurs sont nombreux, plus la valeur augmente, ce qui peut attirer davantage dâutilisateurs dĂ©sireux de profiter de cette hausse. »
Cette « boucle de rĂ©troaction positive » a créé un emballement qui sâest maintenu au fil des annĂ©es, le taux de change contre le dollar Ă©tant passĂ© de 0,001 $ en octobre 2009 Ă 126 000 $ en 2025. Comme le disait AndrĂ© OrlĂ©an en 2021, dans le documentaire RenĂ© Girard, la vĂ©ritĂ© mimĂ©tique rĂ©alisĂ© par KTO :
« Le bitcoin est entiĂšrement un phĂ©nomĂšne mimĂ©tique. Il est liĂ© intĂ©gralement au fait que chacun pense que les autres vont accepter le bitcoin plus tard, et donc il est une pure croyance. Jây vois une espĂšce de preuve empirique de la puissance du mimĂ©tisme sur les marchĂ©s financiers. »
Ainsi, ceux qui le qualifient de « bulle spĂ©culative » nâont pas forcĂ©ment tort : en tant que monnaie (ou pseudomonnaie si lâon veut ĂȘtre pointilleux), le bitcoin est nĂ©cessairement une sorte de « bulle », en ce que sa valeur excĂšde largement son utilitĂ© objective non monĂ©taire, qui est quasi nulle. Il possĂšde une prime monĂ©taire provenant du fait que les gens lui accordent leur confiance en lâacceptant dans lâĂ©change.
En fait, la question est surtout de savoir si cette confiance accordĂ©e au bitcoin est stable et durable, ou si elle va sâeffondrer brutalement, comme le sous-entendent ceux qui le dĂ©nigrent. Le bitcoin peut en effet « exploser », dans le sens oĂč les grands acteurs financiers qui lâutilisent aujourdâhui comme actif de rĂ©serve peuvent sâen dĂ©tourner du jour au lendemain, ne serait-ce pour des raisons lĂ©gales. Dans ce cas, les « dĂ©tenteurs du dimanche » en feraient de mĂȘme, et seuls les partisans les plus convaincus de la cryptomonnaie resteraient, le prix du bitcoin ne reprĂ©sentant quâune infime fraction de ce quâil Ă©tait auparavant.
Pour Ă©viter (ou du moins attĂ©nuer) ce genre de catastrophe, il serait nĂ©cessaire de faire en sorte de changer la vision quâont les gens du bitcoin. Actuellement, il est largement considĂ©rĂ© comme un actif spĂ©culatif permettant de sâenrichir, une conception qui a Ă©tĂ© bonne pour lâamorçage du systĂšme, mais qui est depuis devenue son talon dâAchille. Il serait ainsi judicieux de restaurer un Ă©quilibre : par exemple en faisant en sorte quâil soit Ă©galement perçu comme un moyen dâĂ©change rĂ©sistant Ă la censure, un outil servant Ă effectuer des transactions sensibles. Ă lâheure oĂč la monnaie officielle se numĂ©rise davantage par le biais de lâeuro numĂ©rique et des stablecoins et oĂč lâargent liquide physique disparait progressivement, il me semble crucial que cette vision dâun argent liquide Ă©lectronique se propage.
Un tel changement du discours demande un long travail de communication. Mais il se produira au cours du temps, lâincroyable ascension du pouvoir dâachat du bitcoin devant sâarrĂȘter un jour. En attendant, montrer lâexemple constitue une mĂ©thode efficace pour promouvoir la vision dâun argent liquide Ă©lectronique : puisque le dĂ©sir est mimĂ©tique, lâaccepter et le dĂ©penser dans notre vie de tous les jours donnera envie aux autres de faire de mĂȘme. La pratique personnelle est aprĂšs tout la meilleure maniĂšre de changer le monde.
Références et notes
René Girard, Mensonge romantique et Vérité romanesque (Librairie ArthÚme Fayard, 2010)
Thorstein Veblen, The Theory of the Leisure Class: An Economic Study of Institutions (Oxford University Press, 2009)
AndrĂ© OrlĂ©an, LâEmpire de la valeur : Refonder lâĂ©conomie (Ăditions du Seuil, 2011)
Illustration : tirée du film The Double réalisé par en 2013 (via Metrograph). Texte : écrit intégralement sans LLM.
- Parmi les grandes Ćuvres romanesques Ă©tudiĂ©es par Girard dans Mensonge romantique et vĂ©ritĂ© romanesque, on retrouve (entre autres) Don Quichotte de Miguel de CervantĂšs, Le Rouge et le Noir de Stendhal, Madame Bovary de Gustave Flaubert, La Recherche de Marcel Proust et Les Carnets du sous-sol de Fiodor DostoĂŻevski. â©ïž
- « LâĂ©conomie est la science qui Ă©tudie le comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares pouvant avoir plusieurs utilisations. » â Lionel Robbins dans An Essay on the Nature and Significance of Economic Science, publiĂ© en 1932 chez Macmillan & Co, p. 15. â©ïž
- Thorstein Veblen jugeait que la propension Ă la rivalitĂ©, Ă lâexception de lâinstinct de prĂ©servation, reprĂ©sentait « le plus puissant, le plus constamment actif, le plus infatigable des moteurs de la vie Ă©conomique » (voir op.cit., p. 75). â©ïž
- La « prime monĂ©taire » est lâappellation utilisĂ©e par les bitcoineurs pour dĂ©signer la diffĂ©rence entre le pouvoir dâachat de la monnaie et son utilitĂ© non monĂ©taire. Voir Lyn Alden, Rupture monĂ©taire (Konsensus Network, 2025), pp. 22â23. â©ïž
- On peut penser Ă lâarticle 1er de la loi du 18 aoĂ»t 1836 rĂ©primant les atteintes au crĂ©dit de la nation, qui punit jusquâĂ deux ans de prison et 9 000 euros dâamende quiconque qui, « par des voies ou des moyens quelconques, aura sciemment rĂ©pandu dans le public des faits faux ou des allĂ©gations mensongĂšres de nature Ă Ă©branler directement ou indirectement sa confiance dans la soliditĂ© de la monnaie ». â©ïž
- Pour Brett Scott, partisan de la MMT, le bitcoin nâest quâun « jeton » servant au « commerce de compensation ». Voir Cloud Money (Vintage, 2023), pp. 208â210. â©ïž
- Dans un article de 2014, Konrad S. Graf, partisan de lâĂ©cole autrichienne, affirme que le bitcoin est une « monnaie-marchandise » (commodity money). Cette classification comme commodity, bien que discutable, a Ă©tĂ© reprise aux Ătats-Unis par les agences de rĂšglementation financiĂšre comme la CFTC et la SEC. â©ïž