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☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

La mystique de Michael Saylor

By: Ludovic Lars —

Michael Saylor, le PDG de Microstrategy, est devenu extrĂȘmement populaire au sein de la communautĂ© de Bitcoin au cours des annĂ©es. Comme je l’ai expliquĂ© dans le premier article de ce diptyque, il a su se faire une place parmi les bitcoineurs, passant dans des podcasts Ă  large audience, intervenant lors des grandes confĂ©rences, attirant l’attention des mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s — si bien qu’il est devenu, en quelque sorte, une Ă©gĂ©rie de la monnaie orange.

MalgrĂ© tout, cette fascination gĂ©nĂ©rale pour le personnage m’a profondĂ©ment surpris. Je trouvais en effet mystĂ©rieux que des gens qui aimaient sincĂšrement Bitcoin, c’est-Ă -dire au-delĂ  du simple gain financier, puissent prendre cet homme au sĂ©rieux. Je m’opposais Ă©videmment Ă  ses prises de position les plus pĂ©remptoires, exprimĂ©es dans certains courts extraits d’entrevues que j’avais entendus Ă  contrecƓur. Et pourtant, n’ayant jamais fait l’effort d’écouter ses longues interventions, je me persuadais que sa perspective sur la monnaie et sur Bitcoin devait prĂ©senter des qualitĂ©s insoupçonnĂ©es ; qu’elle Ă©tait semblable Ă  la pensĂ©e de Saifedean Ammous qui, malgrĂ© ses dĂ©fauts, avait le mĂ©rite de ne pas nier en bloc la proposition de valeur de l’argent liquide Ă©lectronique.

C’est pour combler ce manque de connaissance sur le discours saylorien que j’ai lu, il y a peu, The Treasury of Michael Saylor1. Il s’agit d’une anthologie publiĂ©e en 2025 qui compile les paroles les plus marquantes de Saylor prononcĂ©es dans des podcasts ou des confĂ©rences. Le contenu a Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ© et rĂ©organisĂ© par l’investisseur et Ă©ducateur Anil Patel, dĂ©jĂ  auteur d’un Manuel du Bitcoin en 2023.

Ma premiĂšre impression, en parcourant ce livre, a Ă©tĂ© un sentiment de vide. Certes, le texte provenait d’interventions orales, et il fallait par consĂ©quent s’attendre Ă  ce que le message de fond soit dissĂ©minĂ© au fil de l’eau. Mais il m’a semblĂ© que la pensĂ©e profonde de Saylor sur Bitcoin (censĂ©e ĂȘtre mise en Ă©vidence dans cette compilation) Ă©tait peu cohĂ©rente, parfois dĂ©nuĂ©e de sens, voire complĂštement improvisĂ©e
 Lorsqu’il reste dans son domaine d’expertise, Ă  savoir la finance et la gestion d’entreprise, le PDG amĂ©ricain fait preuve de pertinence et peut nous enseigner des choses. En revanche, son discours sur la cryptomonnaie s’apparente Ă  du technobabillage : il utilise un pseudo-langage technique pour vendre ses produits, n’ayant en rĂ©alitĂ© qu’une maigre connaissance du fonctionnement du protocole Bitcoin2.

MalgrĂ© ce qu’il dĂ©sire afficher, Saylor n’est pas un ingĂ©nieur ou un idĂ©ologue ; c’est un magicien. Il se sert d’un flou artistique pour crĂ©er une sorte d’aura autour de lui, source de son charisme. Tel un numĂ©rologue de la kabbale, il joue avec les chiffres pour stupĂ©fier son public3. Tel un alchimiste, il transforme la crĂ©dulitĂ© des gens en actifs sur le bilan financier de sa sociĂ©tĂ©.

Le saylorisme n’est donc pas vraiment une doctrine solidement dĂ©finie, mais bien plutĂŽt une mystique, Ă  savoir un « systĂšme d’affirmations se rapportant Ă  un objet [
] auquel on attribue une sorte de vertu magique ». Et force est de constater que cette mystique saylorienne fascine les foules. C’est pourquoi il me semble essentiel de la dĂ©crypter ici, non pas pour prouver que l’homme est stupide et qu’il raconte n’importe quoi, mais pour montrer que l’esprit de ses propos est indubitablement antithĂ©tique Ă  ce que Bitcoin reprĂ©sente.

Une vision prométhéenne de la vie

La mystique saylorienne semble compliquĂ©e par ses circonvolutions, mais elle s’éclaircit une fois qu’on comprend la logique qui la sous-tend. En particulier, elle s’appuie sur un courant philosophique trĂšs ancien qui rencontre de plus en plus de succĂšs de nos jours. Ce courant, c’est le promĂ©thĂ©isme, pour lequel la technologie est une force libĂ©ratrice qui permet aux individus de s’émanciper de leur condition. Il tire son nom du titan de la mythologie grecque PromĂ©thĂ©e, qui aurait dĂ©robĂ© le feu sacrĂ© aux dieux de l’Olympe pour en faire don aux hommes, leur enseignant par ce biais l’intĂ©gralitĂ© des arts et des techniques, et qui aurait Ă©tĂ© condamnĂ© par Zeus Ă  la torture perpĂ©tuelle en consĂ©quence Ă  cet acte4.

PromĂ©thĂ©e apportant le feu Ă  l’humanitĂ©, tableau (recadrĂ©) de Heinrich FĂŒger, 1817.

Michael Saylor adhĂšre tout Ă  fait Ă  cette conception de la vie, voyant d’un bon Ɠil l’accroissement des moyens techniques. Et cette perspective se manifeste dans sa vision de Bitcoin. Par exemple, il considĂšre que le progrĂšs de la civilisation a dĂ©coulĂ© dans l’histoire de sa capacitĂ© Ă  canaliser l’énergie — de la domestication du feu Ă  la maitrise de la fission nuclĂ©aire, en passant par l’exploitation du pĂ©trole — et que la cryptomonnaie comme une amĂ©lioration de cette capacitĂ©.

Saylor va ainsi jusqu’à comparer directement Satoshi Nakamoto, le crĂ©ateur de Bitcoin, au titan PromĂ©thĂ©e. Pour lui, Satoshi a « offert un cadeau » au monde en mettant au point son systĂšme, et doit par consĂ©quent ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un demi-dieu. Il dit ouvertement :

« Satoshi est une figure spirituelle au sein de la communautĂ© Bitcoin ; il est l’équivalent de PromĂ©thĂ©e. PromĂ©thĂ©e nous a donnĂ© le feu ; Satoshi nous a donnĂ© la monnaie. Bitcoin est la premiĂšre monnaie parfaite de l’histoire de l’humanitĂ©. »

Au-delĂ  de cette rĂ©vĂ©rence envers PromĂ©thĂ©e, Saylor s’inspire de pensĂ©es qui sont trĂšs clairement promĂ©thĂ©ennes dans leur nature. La mystique saylorienne s’incrit ainsi dans l’objectivisme, philosophie de la romanciĂšre libĂ©rale Ayn Rand, qui exalte l’hĂ©roĂŻsme, l’égoĂŻsme rationnel et l’entrepreneuriat capitaliste. Le promĂ©thĂ©isme transparait clairement dans les Ɠuvres de l’autrice, oĂč on retrouve des rĂ©fĂ©rences directes au titan5.

Le PDG de MicroStrategy a particuliĂšrement Ă©tĂ© marquĂ© par La GrĂšve, roman publiĂ© en 1957 aux États-Unis sous le titre Atlas Shrugged. Ce livre met en scĂšne des ingĂ©nieurs qui font sĂ©cession de la collectivitĂ© socialiste sclĂ©rosĂ©e dont ils supportent la charge, en se rĂ©unissant dans le « Canyon de Galt », une vallĂ©e situĂ©e au milieu des montagnes Rocheuses et dissimulĂ©e par un dispositif technique de rĂ©fraction lumineuse. Saylor, lors de son discours inaugural au gala annuel de l’Atlas Society6 en 2022, a ainsi rendu hommage Ă  l’Ɠuvre :

« Les histoires d’Ayn Rand traitent de la lutte de l’individu contre le collectif, et elles sont captivantes. Quand j’ai lu La GrĂšve pour la premiĂšre fois, je n’ai pas pu lĂącher le livre. J’y ai consacrĂ© 12 heures par jour, puis 14, et puis 16. La nature humaine ne change pas : cette lutte existait il y a 100 000 ans ; elle existe encore aujourd’hui. Ce qui change, c’est la technologie. »

Michael Saylor lors de son discours inaugural au gala annuel de l’Atlas Society en 2022 (source : The Atlas Society)

Enfin, Michael Saylor a aussi Ă©tĂ© largement influencĂ© par l’auteur de science-fiction Robert Heinlein, qui est connu pour avoir Ă©crit Starship Troopers et dont la vision du monde est proche du promĂ©thĂ©isme7. Le PDG de MicroStrategy en a lu tous les romans, dont RĂ©volte sur la Lune (1966) qu’il a dĂ©clarĂ© ĂȘtre « l’un de ses livres prĂ©fĂ©rĂ©s ». Ce dernier livre raconte la guerre d’indĂ©pendance menĂ©e par la colonie lunaire de Luna contre la Terre, qui est remportĂ©e Ă  l’aide d’un systĂšme balistique gĂ©rĂ© par une intelligence artificielle (nommĂ©e Mike). Heinlein y prĂ©sente des idĂ©es trĂšs libertariennes : on y retrouve notamment l’adage selon lequel « un repas gratuit ça n’existe pas8 », c’est-Ă -dire que la plupart des choses prĂ©sentĂ©es comme « gratuites » sont en rĂ©alitĂ© payĂ©es par quelqu’un d’autre, comme les services publics. Et Ă  nouveau il y a cette idĂ©e que la maitrise technique permet de retrouver sa libertĂ© en faisant sĂ©cession.

Pour Michael Saylor, Bitcoin correspond ainsi trĂšs exactement au projet promĂ©thĂ©en, ce que des bitcoineurs hellĂ©nisants ont remarquĂ© bien avant lui, comme Andreas Antonopoulos (dĂšs 2013) ou Jacques Favier. Mais contrairement Ă  Antonopoulos, Saylor a son interprĂ©tation particuliĂšre de la façon dont Bitcoin doit libĂ©rer le monde du joug de Zeus


L’énergie et la thermodynamique

ConformĂ©ment Ă  sa philosophie promĂ©thĂ©enne et Ă  son court passĂ© d’ingĂ©nieur, Michael Saylor voit le monde sous l’angle de la science et de la thermodynamique. La notion d’énergie, qui est centrale en physique, revient constamment dans son discours, y compris concernant la cryptomonnaie. Entre autres, il considĂšre que le bitcoin constitue de l’« énergie numĂ©rique », Ă  l’instar de l’acier qui est une « forme mĂ©tallique d’énergie » et du pĂ©trole qui reprĂ©sente une « forme liquide d’énergie ».

Cette affirmation est plus une image qu’autre chose, car le bitcoin n’a aucun lien direct avec l’énergie. Certes, le rĂ©seau est sĂ©curisĂ© par un procĂ©dĂ© impliquant une consommation d’électricitĂ© dans le monde rĂ©el ; mais l’unitĂ© de compte n’a jamais Ă©tĂ© adossĂ©e d’une quelconque maniĂšre Ă  l’énergie consommĂ©e pour la crĂ©er. Satoshi Nakamoto avait d’ailleurs dĂ©jĂ  rĂ©futĂ© cette idĂ©e Ă  son Ă©poque, expliquant que le bitcoin n’était pas « stable par rapport Ă  l’énergie ».

Bien entendu, on pourra argĂŒer que cette mĂ©taphore permet d’expliquer les bonnes propriĂ©tĂ©s monĂ©taires que les marchandises possĂšdent habituellement en tant que produits standardisĂ©s (et que le bitcoin prĂ©sente). Sauf qu’elle prend une place prĂ©pondĂ©rante dans ses propos, et qu’elle justifie toutes les aberrations. Par exemple, Saylor considĂšre qu’il ne peut pas y avoir de monnaie sans dĂ©pense Ă©nergĂ©tique et que (faisant Ă©cho au bon mot du banquier J. P. Morgan sur l’or) tout le reste constitue du crĂ©dit. Pour lui :

« Une monnaie sans Ă©nergie, c’est du crĂ©dit. Des marchandises sans Ă©nergie, ce sont des bons d’achat. Dans le cyberespace, un objet sans Ă©nergie est une reprĂ©sentation. Si on a un objet et qu’il n’y a pas d’énergie, c’est comme l’ombre dans la caverne de Platon. Une personne sans Ă©nergie est un fantĂŽme. »

Dans ce cadre, seul le bitcoin peut constituer une rĂ©elle monnaie numĂ©rique, car la monnaie des banques centrales ne nĂ©cessite aucun travail pour ĂȘtre produite9. L’invocation de l’énergie sert Ă  lĂ©gitimer Bitcoin en tant que futur fondement du systĂšme Ă©conomique10.

Michael Saylor se repose aussi beaucoup sur la thermodynamique, et sur les trois lois qui la composent : la conservation de l’énergie, la croissance inĂ©luctable de l’entropie et l’émergence de structures dissipatives. Dans son discours, il assimile Bitcoin Ă  un systĂšme physique stable, insensible aux perturbations extĂ©rieures. Cette allĂ©gorie l’amĂšne Ă  prĂ©senter la hausse du prix du bitcoin comme une nĂ©cessitĂ© quasi scientifique. Il explique que miser sur le bitcoin Ă©quivaut Ă  placer son argent sur le second principe de la thermodynamique, et donc que c’est un pari sĂ»r :

« Quand on place son argent Ă  la banque et qu’on le garde sous forme de monnaie fiduciaire, on le prĂȘte Ă  un État. Quand on investit son argent dans une action, on le prĂȘte Ă  l’équipe de direction d’une entreprise. Quand on met son argent dans un immeuble, on le prĂȘte au maire d’une ville. Quand on utilise son argent pour acquĂ©rir une Ɠuvre d’art, on le prĂȘte et on l’investit dans une culture. Quand on achĂšte effectivement du bitcoin, on prĂȘte son argent aux seigneurs de l’Entropie et aux dieux du Chaos. Sur quoi parie-t-on ? On parie que le chaos surpassera les villes, les entreprises, les pays et les cultures. »

Une certaine conception de l’inflation

Toute la dĂ©marche de Michael Saylor vis-Ă -vis de Bitcoin est, comme on l’a vu dans le premier article de ce diptyque, de parvenir Ă  conserver sa richesse malgrĂ© les Ă©vĂšnements extĂ©rieurs. Et l’un des Ă©lĂ©ments qui l’ont amenĂ© Ă  la cryptomonnaie est la menace de la hausse gĂ©nĂ©ralisĂ©e des prix, ou la baisse de la valeur de la monnaie courante, alias l’inflation. Toutefois, il a une conception particuliĂšre de ce phĂ©nomĂšne.

D’abord, il dĂ©finit l’inflation comme un « vecteur » et pas un « scalaire », une maniĂšre mathĂ©matique de dire qu’il s’agit d’une variation Ă  plusieurs dimensions. Comme il l’explique :

« Lorsqu’on imprime plus d’argent, l’inflation ne se rĂ©partit pas de façon uniforme. On ne peut pas vraiment la rĂ©duire Ă  un simple chiffre ; il s’agit plutĂŽt d’un vecteur. »

Il est en effet incorrect de rĂ©sumer l’inflation Ă  un seul paramĂštre, comme le fait le monde officiel avec l’indice des prix Ă  la consommation (IPC), qui prend en compte le prix moyen d’un panier de marchandises. Le prix des pommes varie diffĂ©remment de celui des composants informatiques ou de celui du logement dans une grande ville. De cette maniĂšre, l’inflation rĂ©elle est largement sous-estimĂ©e, ce qui est une aubaine pour ceux qui sont proches de l’émission de nouvelle monnaie.

LĂ  oĂč Saylor pĂšche dans son analyse, c’est lorsqu’il assimile le gonflement des prix Ă  la crĂ©ation monĂ©taire. À ses yeux en effet, « la monnaie courante perd 7 % de sa valeur par an », chiffre qui correspond au taux annualisĂ© d’émission monĂ©taire dans les pays occidentaux et Ă  l’augmentation moyenne du S&P500, l’un des trois principaux indices boursiers amĂ©ricains. Par consĂ©quent, pour lui, « si on gagne moins de 7 % sur ses investissements, on s’appauvrit ».

Saylor fait ainsi abstraction de la croissance Ă©conomique, qui compense en partie la perte de pouvoir d’achat qui aurait lieu si la richesse totale restait la mĂȘme. Certes, les banquiers centraux profitent largement de leur statut d’émetteur, mais ça ne veut pas dire que l’émission de nouvelle monnaie se rĂ©percute toujours sur les prix. Dans l’hypothĂšse oĂč on crĂ©erait Ă  la fois deux fois plus d’argent et deux fois plus de biens et services dans une Ă©conomie, les prix resteraient Ă  peu prĂšs les mĂȘmes.

Cette erreur tĂ©moigne nĂ©anmoins d’une chose importante chez Michael Saylor : sa mentalitĂ© de compĂ©titeur. On devine qu’il estime, en un sens, que stagner c’est rĂ©gresser. Sa philosophie correspond Ă  une transcription en Ă©conomie de l’hypothĂšse de la Reine rouge, hypothĂšse biologique qui postule que l’évolution permanente d’une espĂšce est nĂ©cessaire pour maintenir son aptitude face aux Ă©volutions des espĂšces avec lesquelles elle coĂ©volue11. Saylor se trouve dans un monde effrĂ©nĂ© oĂč il faut sans cesse progresser pour ne pas se faire distancer par les autres. Il veut non seulement prĂ©server sa richesse, mais aussi son rang dans la sociĂ©tĂ©.

Le bitcoin comme capital numérique

Le capital est un bien qu’on emploie Ă  la production d’un autre bien. Lorsqu’il s’agit d’une somme d’argent, il faut que l’investissement de cette somme gĂ©nĂšre un intĂ©rĂȘt. Le capital est de cette maniĂšre une façon de crĂ©er de la valeur. Et il constitue ainsi un atout majeur pour conserver sa position Ă©conomique.

Michael Saylor a une conception multiple de Bitcoin. À ses yeux, ce n’est pas une monnaie courante (currency) qui serve de moyen de paiement dans la vie de tous les jours ; il rĂ©serve cette fonction au dollar et Ă  ses dĂ©rivĂ©s. C’est, en revanche, Ă  la fois un genre de marchandise, un type de propriĂ©tĂ©, une forme d’énergie et, surtout, une sorte de capital. Il pense que le bitcoin constitue du capital numĂ©rique vouĂ© Ă  gĂ©nĂ©rer un revenu qui ressemble Ă  un intĂ©rĂȘt, issu de son apprĂ©ciation en prix qu’il estime ĂȘtre de 29 % par an, et ceci pour toujours.

RĂ©plique emblĂ©matique de Michael Saylor Ă  Laura Shin : « Ça va monter pour toujours, Laura  » (source : Youtube)

Selon lui, l’achat de bitcoins est un jeu Ă  somme positive contrairement aux jeux d’argent : « Bitcoin est le seul jeu du casino oĂč l’on peut tous gagner. » De cette maniĂšre, une baisse est un contretemps, voire mĂȘme une opportunitĂ©. Dans son esprit, la volatilitĂ© est en effet un signe de vitalité ; plus encore, c’est « un cadeau fait aux fidĂšles ».

Cette conviction presque mĂ©canique dans la rente perpĂ©tuelle issue du bitcoin l’amĂšne logiquement Ă  prĂ©coniser non seulement d’en acheter, mais aussi d’emprunter de l’argent pour en acheter. Il le dit clairement :

« Ce qu’on veut, c’est emprunter de l’argent pour une durĂ©e de 10 ans ou plus, et on aimerait obtenir un taux d’intĂ©rĂȘt infĂ©rieur Ă  10 %. [
] Si on a eu l’intelligence de contracter un crĂ©dit immobilier sur 30 ou 20 ans Ă  3 ou 4 % pour acheter du bitcoin, on est un gĂ©nie de la finance. Ce n’est pas compliqué : on Ă©change un coĂ»t du capital de 3 ou 4 % contre un rendement de 29 % sur ce capital. »

Saylor considĂšre que l’invention de Bitcoin a ouvert une brĂšche dans le systĂšme financier traditionnel. Par l’intermĂ©diaire de l’effet de levier, n’importe qui peut ainsi profiter des avantages de l’ancien monde reposant sur la monnaie fiat et le crĂ©dit, tout en ayant un pied dans le nouveau monde reposant sur le « capital numĂ©rique ». Il s’agit de la thĂšse d’investissement derriĂšre l’activitĂ© de MicroStrategy (renommĂ©e Strategy₿ depuis lors), qui s’est endettĂ©e considĂ©rablement pour se construire un trĂ©sor en bitcoins reprĂ©sentant 55 milliards de dollars aujourd’hui.

Toutefois, cette conception du bitcoin comme capital est un sophisme Ă©conomique. Peu importe combien de fois Saylor le rĂ©pĂšte, le bitcoin n’a rien d’un capital : c’est une monnaie de base. Sa premiĂšre monĂ©tisation a certes provoquĂ© une rĂ©guliĂšre croissance du prix (au rythme des diffĂ©rents halvings), mais le pouvoir d’achat du bitcoin n’a aucune raison d’augmenter comme il l’a fait par le passĂ©. À terme, il se stabilisera, et seule la « dĂ©flation naturelle » persistera. Comme l’expliquait Satoshi Nakamoto Ă  son Ă©poque :

« Les bitcoins ne rapportent aucun dividende et n’offrent aucune perspective de dividende futur ; ils ne s’apparentent donc pas Ă  des actions. Ils ressemblent plus Ă  des objets de collection ou Ă  des marchandises. »

Michael Saylor est un homme insensĂ© qui a bĂąti sa maison sur du sable, dont les fondations s’effondreront lorsque la tempĂȘte arrivera. Comme pendant la bulle Internet, il mise tout sur l’engouement suscitĂ© par son charisme ; une fois l’envoutement dissipĂ©, la chute sera vertigineuse.

La conservation personnelle et confidentielle

Un autre Ă©lĂ©ment de la mystique saylorienne est la position ambigĂŒe entretenue Ă  l’égard de la conservation personnelle (self-custody) et de la confidentialitĂ© (privacy). Saylor prĂ©tend respecter ces valeurs, mais dans les faits ne prend jamais leur parti : ni en paroles, ni en actes.

D’une part, il est naturellement partisan de l’intermĂ©diation par les institutions financiĂšres. Son discours est le symptĂŽme du retournement qui s’est lentement fait depuis la publication du livre blanc en 2008. Dans la premiĂšre phrase du document fondateur, Satoshi Nakamoto rĂ©sumait la raison d’ĂȘtre de Bitcoin Ă  la possibilitĂ© pour les paiements en ligne « d’ĂȘtre envoyĂ©s directement d’une partie Ă  l’autre sans passer par une institution financiĂšre ». Aujourd’hui, les grands financiers comme Michael Saylor et Larry Fink prĂŽnent une conservation par l’intermĂ©diaire d’une institution, relĂ©guant la conservation personnelle au second plan.

On peut supposer que Saylor est de bonne foi, croyant que Bitcoin ne peut plus ĂȘtre attaquĂ© frontalement. Ainsi, lorsque la podcasteuse nĂ©ozĂ©landaise Madison Malone lui parle de la possibilitĂ© d’une confiscation des bitcoins par les autoritĂ©s (comme l’Ordre exĂ©cutif 6102 l’avait fait pour l’or aux États-Unis en 1933), il qualifie cet argument de « mythe » et de « cliché » propagĂ© par les « crypto-anarchistes paranoĂŻaques ». De plus, il rejette la faute sur ces derniers jugeant qu’ils accroissent le risque de saisie par leur existence mĂȘme, car ils « nient l’autoritĂ© de l’État », « refusent de payer des impĂŽts » et « ne respectent pas les obligations dĂ©claratives ». Il prĂ©cise :

« En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, le risque est plus Ă©levĂ© lorsqu’on considĂšre que ceux qui dĂ©tiennent l’actif sont des entitĂ©s privĂ©es non rĂšglementĂ©es. En revanche, quand ce sont des entitĂ©s rĂšglementĂ©es cotĂ©es en bourse comme BlackRock, Fidelity, JP Morgan et State Street Bank qui dĂ©tiennent l’actif, [
] il est impossible que l’intĂ©gralitĂ© des sĂ©nateurs et des dĂ©putĂ©s saisissent les actifs de Fidelity, BlackRock ou Vanguard, car c’est lĂ  que sont placĂ©s tous leurs fonds de retraite. »

D’autre part, Michael Saylor s’oppose complĂštement Ă  la confidentialitĂ© sur la chaine de Bitcoin, qui est pourtant un Ă©lĂ©ment essentiel de la cryptomonnaie12, le rĂ©servant aux rĂ©seaux construits en surcouche. Il explique ainsi :

« Si Bitcoin consacrait toute son Ă©nergie Ă  dĂ©velopper sa confidentialitĂ© et qu’il se faisait connaitre comme un rĂ©seau offrant l’anonymat le plus total, ça risquerait de lui ĂȘtre prĂ©judiciable. En effet, il ne faudrait pas que l’État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain considĂšre que Bitcoin offre une confidentialitĂ© totale : Ă  ce moment-lĂ , il deviendrait l’outil parfait pour le blanchiment d’argent, serait considĂ©rĂ© comme un ennemi, et devrait ĂȘtre arrĂȘtĂ©. [
] Il n’y a aucune chance que cent mille milliards de dollars affluent dans le bitcoin si son utilisation va directement Ă  l’encontre des intĂ©rĂȘts d’un État qui y participe. On ne souhaite pas ĂȘtre aussi efficace. »

Saylor a confirmĂ© cette position en 2024 en restant silencieux vis-Ă -vis de l’arrestation des fondateurs de Samourai Wallet par l’État fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain. Ces derniers proposaient une solution de mĂ©lange de piĂšces, appelĂ©e Whirlpool, qui permettait aux utilisateurs d’accroitre la confidentialitĂ© de leurs bitcoins. Elle servait Ă  des particuliers soucieux de leur vie privĂ©e, mais aussi (Ă©videmment) Ă  des criminels purs et simples. Les fondateurs de Samourai Wallet — par leur dĂ©sobĂ©issance informelle, puis par leur arrestation et leur condamnation — ont, en quelque sorte, Ă©tĂ© des martyrs de la libertĂ© financiĂšre : ils ont tĂ©moignĂ© qu’il Ă©tait possible d’avoir une utilisation souveraine de Bitcoin.

Mais Saylor ne mange pas de ce pain-lĂ . Il veut gagner au change, au sens le plus matĂ©rialiste du terme, ce qui implique de ne surtout pas se sacrifier. Lors de son discours inaugural au gala annuel de l’Atlas Society, il exprime nettement ne pas vouloir ĂȘtre un martyr, mais un gagnant. Ainsi, il ne fera probablement jamais d’effort pour favoriser cet aspect de Bitcoin pourtant essentiel.

L’essaim de frelons

Comme nous l’avons vu, Michael Saylor n’est pas avare de mĂ©taphores, et la mystique saylorienne regorge de ce fait d’images en tous genres. L’une des plus frappantes de ces images est celle de l’essaim de frelons cybernĂ©tiques, qu’il a longtemps mise en avant sur Twitter et qu’il a Ă©voquĂ©e Ă  plusieurs occasions. Elle lui est venue le 18 septembre 2020, Ă  la suite d’une « rĂ©vĂ©lation » Ă  propos de Bitcoin. Il s’est alors prĂ©cipitĂ© sur le rĂ©seau social pour Ă©crire la phrase suivante :

« Bitcoin est un essaim de frelons cybernĂ©tiques au service de la dĂ©esse de la sagesse, se nourrissant du feu de la vĂ©ritĂ©, devenant exponentiellement plus intelligent, plus rapide et plus fort Ă  l’abri d’une muraille d’énergie cryptĂ©e13. »

On peut croire qu’il rendait par lĂ  une sorte d’hommage poĂ©tique Ă  Bitcoin et Ă  sa communautĂ© mais, comme il l’a ensuite expliquĂ©, il Ă©tait trĂšs sĂ©rieux. En effet, il ne voit pas cette image comme une « mĂ©taphore amusante » ; pour lui, « c’est littĂ©ralement un essaim de frelons cybernĂ©tiques qui ne cessent de gagner en puissance, qu’on ne peut pas Ă©liminer, [
] qui vont devenir de plus en plus intelligents, puissants et rapides », et qui « finiront par dĂ©vorer ceux qui tenteront de les arrĂȘter ». C’est le systĂšme immunitaire du rĂ©seau, qui garantit son antifragilité :

« L’antifragilitĂ© de Bitcoin rĂ©sulte donc du fait que tous les acteurs de l’écosystĂšme ressentent pareillement la mĂȘme douleur. Si le cours du bitcoin baisse, chaque dĂ©tenteur de bitcoin le ressent. Si Bitcoin est piratĂ© et tombe Ă  zĂ©ro, chaque utilisateur de Bitcoin perd toute son Ă©nergie vitale. Nous formons une sorte de ruche, oĂč nous sommes tous intimement liĂ©s les uns aux autres. Et lorsqu’une douleur est infligĂ©e, elle se propage trĂšs rapidement Ă  travers tout l’écosystĂšme. L’information circule Ă  toute vitesse. »

Illustration gĂ©nĂ©rĂ©e par IA reprise par Michael Saylor pour illustrer son tweet sur les frelons cybernĂ©tiques (source : Atlas Hodl’d sur Twitter)

Cependant, cette mĂ©taphore interpelle quelque peu. L’image de l’essaim, qui symbolise le caractĂšre inĂ©luctable d’une force dĂ©centralisĂ©e, n’est pas vraiment rassurante, et sonne mĂȘme comme une menace aux oreilles non averties. Saylor le sait : il connait la terreur qu’inspire cette image, qui est par ailleurs trĂšs ancienne14. Dans un podcast ultĂ©rieur, il affirme ainsi (dans une discussion sur la technologie militaire) que « ce qu’il y a de plus terrifiant » n’est pas « une crĂ©ature qui nous attaque » ou encore « une armĂ©e », mais « un essaim de frelons bioniques ».

De plus, et c’est lĂ  un Ă©lĂ©ment Ă©nigmatique, la mĂ©taphore de l’essaim de frelons avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© utilisĂ©e en relation Ă  Bitcoin par le passĂ©, et ceci par nul autre que Satoshi Nakamoto lui-mĂȘme ! En dĂ©cembre 2010, ce dernier se dĂ©solait de l’attention que WikiLeaks avait attirĂ© sur Bitcoin, estimant que Bitcoin n’était qu’une « petite communautĂ© expĂ©rimentale encore naissante ». Dans son avant-dernier message public sur le forum, il Ă©crivait :

« Il aurait Ă©tĂ© bon d’attirer cette attention dans un tout autre contexte. WikiLeaks a donnĂ© un coup de pied dans le nid de frelons, et l’essaim se dirige maintenant vers nous. »

Par l’essaim de frelons, il dĂ©signait l’ensemble de l’appareil institutionnel, constituĂ© des responsables politiques, des reprĂ©sentants parlementaires, des magistrats, des chefs de police, des journalistes des grands mĂ©dias, etc. Ainsi, il en avait une apprĂ©ciation nĂ©gative. Si Saylor vĂ©nĂšre les frelons, Satoshi les craignait profondĂ©ment. Et le fait que le premier ait inconsciemment rĂ©pondu au second une dĂ©cennie plus tard en dit long sur l’évolution de Bitcoin au cours de cette pĂ©riode.

« Bitcoin est destiné à tous »

L’implication dans Bitcoin des financiers de la Silicon Valley et de Wall Street Ă  partir de 2013 a fait grincer des dents dans la communauté : pour un certain nombre de membres historiques, cette intrusion n’était pas de bonne augure, et allait faire perdre Ă  la cryptomonnaie son caractĂšre rebelle. D’oĂč les rĂ©actions Ă©pidermiques qui s’en sont suivies. En juin 2018, par exemple, CĂžbra (le gestionnaire du site Bitcoin.org) appelait sur Twitter Ă  « repousser loin de Bitcoin ces porcs de capital-risqueurs Ă©tatistes venus de la Silicon Valley, de peur qu’ils en fassent un nouvel outil au service de l’élite mondialiste ». Toutefois, une part grandissante des bitcoineurs voyait dans cette ouverture une Ă©volution naturelle et inĂ©luctable du secteur, nĂ©cessaire pour que l’adoption de Bitcoin se diffuse au grand public. L’influenceur Vortex rĂ©pondait ainsi Ă  CĂžbra :

« Bitcoin est un mouvement pacifique qui rendra la monnaie fiat obsolĂšte ; il n’y a pas lieu de dĂ©tester tous les capital-risqueurs, car beaucoup d’entre eux sont honnĂȘtes. Bitcoin est destinĂ© Ă  tous ceux qui souhaitent l’utiliser, et pas seulement aux anarchistes. »

Cette idĂ©e s’est rapidement transformĂ©e en formule — « Bitcoin is for everyone », que nous traduisons ici par « Bitcoin est destinĂ© Ă  tous » — qui a servi Ă  lĂ©gitimer l’inclusion des financiers. De nombreux faiseurs d’opinion l’ont invoquĂ©e, dont entre autres StopAndDecrypt (alias Beautyon), Parker Lewis, Cory Klippsten et MrHodl15. Une expression apparentĂ©e est Ă©galement apparue en 2018 sous la plume de Pierre Rochard pour signifier que le systĂšme est ouvert Ă  tout le monde, y compris aux adversaires idĂ©ologiques et gĂ©opolitiques : « Bitcoin est destinĂ© aux ennemis ».

L’idĂ©e a ensuite Ă©tĂ© reprise par Michael Saylor lui-mĂȘme, qui a fait sienne la maxime « Bitcoin is for everyone » en l’utilisant comme titre de sa prĂ©sentation Ă  Bitcoin Atlantis en mars 2024. Il concluait son intervention par les paroles suivantes (qui lui ont valu une standing ovation du public) :

« La transformation numĂ©rique du capital, de l’énergie et de la propriĂ©tĂ© permet Ă  chaque individu, chaque famille, chaque entreprise, chaque État et chaque mouvement de tirer le meilleur parti de sa situation et de rĂ©aliser ses plus grandes aspirations. [
] Bitcoin est destinĂ© Ă  tous. »

Logo de l’association « Bitcoin is for Everyone » installĂ©e Ă  Portland (source : bitcoinisforeveryone.com)

L’argument de l’ouverture se dĂ©fend : il est vrai qu’on voit parfois d’un mauvais Ɠil le fait que les personnes qu’on n’aime pas s’impliquent dans le mĂȘme rĂ©seau que nous, et cet aspect a tendance Ă  crĂ©er des tensions (comme en tĂ©moigne l’actuel conflit autour de l’inscription de donnĂ©es, ou bien le clivage gauche-droite dans la communautĂ© francophone). En rappelant que Bitcoin s’adresse Ă  tout le monde, on indique que le systĂšme ne fait pas de discrimination, malgrĂ© les animositĂ©s qui existent. On prend de la distance par rapport Ă  nos propres affects.

Et pourtant, cet argument est un piĂšge. Bitcoin est ce que les gens en font : les rĂšgles de consensus Ă©manent de la communautĂ© de personnes qui s’en servent. En accueillant de plus en plus d’institutionnels qui font passer le message que le bitcoin est titre financier numĂ©rique et qui poussent les nouveaux arrivants Ă  passer par leur intermĂ©diaire plutĂŽt que de conserver leurs propres clĂ©s privĂ©es, on affaiblit Bitcoin. La formule « Bitcoin is for everyone » est instrumentalisĂ©e pour faire passer la pilule.

Ce n’est pas parce que tout un chacun peut participer qu’il faille pour autant accueillir tout le monde Ă  bras ouverts. Quand un loup entre dans la bergerie, les moutons ne devraient-ils pas ĂȘtre mĂ©fiants16 ?

Or, dans ce contexte, Michael Saylor est bel et bien un loup. Il promeut une vision faussĂ©e de Bitcoin, le considĂ©rant comme du capital et non comme un intermĂ©diaire d’échange. Il relĂšgue la conservation personnelle au second plan, ne daignant mĂȘme pas la mettre en place pour sa propre sociĂ©tĂ©. Il s’oppose frontalement Ă  la confidentialitĂ© sur la chaine de blocs pourtant essentielle Ă  la sĂ©curitĂ© des utilisateurs. Il bloque consciemment tous les changements de protocole, pourtant nĂ©cessaires au dĂ©veloppement de la programmabilitĂ©. Il appelle de ses vƓux une rĂšglementation financiĂšre stricte, Ă  base de connaissance du client et de vĂ©rifications en tous genres. Tout ce qu’il dit et fait mĂšne donc Ă  la complĂšte neutralisation de Bitcoin.

Saylor envoute les bitcoineurs en les faisant rĂȘver. Il leur explique que Bitcoin va rĂ©ussir Ă  contaminer le systĂšme de l’intĂ©rieur tel un cheval de Troie, sans que l’adoption institutionnelle ne l’affecte en retour. Il prĂ©voit que le prix va continuer encore et encore, et qu’il atteindra mĂȘme 21 millions de dollars en 2046. Pour lui, Bitcoin a dĂ©jĂ  gagné ; il ne reste plus qu’à faire confiance aux banques pour assurer sa croissance.

Par cette maniĂšre de fasciner son auditoire, Michael Saylor ressemble Ă  s’y mĂ©prendre Ă  Craig Wright, l’individu charismatique qui s’était fait passer pour Satoshi Nakamoto Ă  partir de 2015 et qui avait rĂ©ussi Ă  crĂ©er un culte autour de sa propre version de Bitcoin (BSV). La mystique saylorienne rentre dans cette catĂ©gorie, Ă  l’exception qu’elle est autrement plus subtile, et donc beaucoup plus efficace.

Une bonne leçon sur le compromis et la compromission

Voyant les ravages que fait le discours de Michael Saylor sur la façon dont les nouveaux arrivants perçoivent Bitcoin, on peut ĂȘtre tentĂ© de rejeter la faute sur l’homme, qui n’hĂ©site pas Ă  utiliser son charme pour parvenir Ă  ses fins. On pourrait aussi en imputer la responsabilitĂ© Ă  ceux qui lui ont donnĂ© du crĂ©dit, Ă  commencer par les podcasteurs amĂ©ricains et les organisateurs de confĂ©rences. Il serait Ă©galement possible, selon un raisonnement moins manichĂ©en, d’expliquer que le succĂšs de la mystique saylorienne parmi les bitcoineurs est le symptĂŽme d’une maladie qui s’est insinuĂ©e depuis longtemps au sein de la communauté : l’amour de l’argent. Mais cette dĂ©nonciation n’aurait probablement que peu d’influence sur le cours des choses. Les gens entendent ce qu’ils ont envie d’entendre, et seul un retour brutal Ă  la rĂ©alitĂ© leur fait comprendre la vĂ©ritĂ©, comme toujours.

La diffusion du saylorisme dans Bitcoin est nĂ©anmoins une bonne illustration de la diffĂ©rence entre le compromis et la compromission. Les deux sont des formes de renonciation, mais se distinguent par leur esprit. Le compromis est, avant tout, un acte extĂ©rieur : il consiste Ă  adapter nos exigences Ă  celles des autres, faire des concessions dans le but d’arriver Ă  un accord commun. La compromission est, quant Ă  elle, une dĂ©mission intĂ©rieure : elle implique de modifier nos convictions profondes, de revenir sur nos principes moraux, afin de soulager la dissonance cognitive qui rĂ©sulte d’une inadĂ©quation entre nos actions et nos valeurs.

L’histoire de Bitcoin est marquĂ©e par le compromis. Satoshi Nakamoto lui-mĂȘme, pour qui Bitcoin Ă©tait une façon de « conquĂ©rir un nouveau territoire de liberté » sur le plan politique, n’avait pas une attitude profondĂ©ment hostile Ă  l’autoritĂ©. MĂȘme s’il connaissait l’importance de la confidentialitĂ©, il a renoncĂ© Ă  prĂ©senter Bitcoin comme « monnaie numĂ©rique anonyme » pour ne pas rebuter le grand public ou fĂącher le pouvoir en place. C’est dans le mĂȘme esprit qu’il a confiĂ© les rĂȘnes du projet Ă  Gavin Andresen, homme du compromis par excellence, qui aurait notamment une attitude trĂšs mesurĂ©e vis-Ă -vis de la place de marchĂ© du dark web Silk Road17.

Mais ce compromis a progressivement mutĂ© en compromission, dont Saylor est devenu l’incarnation la plus Ă©clatante. Le dĂ©bat sur la pertinence de la conservation personnelle n’aurait jamais pu avoir lieu Ă  l’époque de Satoshi, la conservation par un tiers Ă©tant vue comme un pis-aller, « pour la petite monnaie ». Aujourd’hui, ce qui Ă©tait vu comme un compromis est en train de devenir la normalitĂ©, avec les ETF indexĂ©s au bitcoin et les produits financiers de MicroStrategy.

Comment donc combattre la compromission ? Puisque le compromis est inĂ©vitable, il y a toujours une tentation de trahir nos principes pour accroitre notre confort mental. La seule maniĂšre de s’opposer Ă  cette dĂ©mission intĂ©rieure est ainsi de se souvenir, de nous rappeler pourquoi nous sommes lĂ  en premier lieu. Certes, notre position peut Ă©voluer, mais elle n’a pas Ă  ĂȘtre antithĂ©tique Ă  tout ce que Bitcoin promettait.

« Ce dont nous avons besoin, c’est d’un systĂšme de paiement Ă©lectronique basĂ© sur des preuves cryptographiques plutĂŽt que sur la confiance, qui permettrait Ă  deux parties volontaires de rĂ©aliser directement des transactions entre elles sans avoir recours Ă  un tiers de confiance. » — Satoshi Nakamoto


Notes

Cet article a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© intĂ©gralement sans LLM, hormis les traductions qui ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es grĂące Ă  DeepL et dont certaines sont inspirĂ©es de celle de Jacques-Edouard Tiberghien pour Le TrĂ©sor de Michael Saylor(Ă  paraitre). L’illustration a Ă©tĂ© produite avec GPT Image 1.5, sur la base d’une photographie de Michael Saylor prise par Jason Koerner en 2023.

  1. Anil Patel, The Treasury of Michael Saylor: How Bitcoin Powers Cultures, Corporations, and Countries in the 21st Century, Yaletown Press, septembre 2025. Cette compilation remaniĂ©e devrait prochainement faire l’objet d’une traduction chez Konsensus par Jacques-Édouard de la chaine BTC Touchpoint. ↩
  2. Il a en particulier une vision floue sur la menace quantique. En 2025, au micro de Jordan Peterson, il comparait Bitcoin aux autres protocoles que sont la langue anglaise et le systĂšme dĂ©cimal, et affirmait que « si on dispose d’un programme informatique et qu’il devient vulnĂ©rable, il faut le mettre Ă  niveau », sous-entendant que c’est le logiciel qu’il faudrait modifier en cas d’attaque quantique et pas le protocole lui-mĂȘme. ↩
  3. À Prague en 2025, il prĂ©disait par exemple que le prix unitaire du bitcoin serait de « 21 millions de dollars dans 21 ans ». ↩
  4. Dans la piĂšce d’Eschyle, PromĂ©thĂ©e enchaĂźnĂ©, la titan Ă©numĂšre les bienfaits qu’il a apportĂ© aux mortels : la charpente, l’astrologie, la mathĂ©matique, l’écriture, la domestication, le char Ă  deux roues, la navigation maritime, la mĂ©decine, la divination, la mĂ©tallurgie. Il conclut cette liste en disant : « En un mot, tous les arts, chez les humains, sont dus Ă  PromĂ©thĂ©e. » (vv. 505–506) Son chĂątiment est dĂ©crit par le dieu HĂ©phaĂŻstos qui, mandatĂ© par Zeus, se charge d’exĂ©cuter la peine : « Fils trop entreprenant de la sage ThĂ©mis, malgrĂ© moi, malgrĂ© toi, je vais t’attacher, avec des chaĂźnes d’airain que rien ne pourra briser, sur ce mont inhabitĂ©, oĂč tu n’entendras la voix, ni ne verras le visage d’aucun mortel ; oĂč, brĂ»lĂ© lentement par les rayons ardents du soleil, ton corps brunira. LĂ , toujours trop tard Ă  ton grĂ©, la nuit parsemĂ©e d’étoiles obscurcira le jour, et trop tard le soleil sĂ©chera la rosĂ©e du matin ; car la douleur du mal prĂ©sent t’accablera sans cesse, et ton libĂ©rateur n’est pas nĂ©. » (vv. 18–27) Traduction de François-Jean-Gabriel de La Porte du Theil. ↩
  5. Dans la nouvelle Anthem : Hymne (1938), qui se dĂ©roule dans un monde futuriste oĂč l’individualitĂ© a disparu pour laisser la place au groupe et oĂč les gens n’ont plus de nom distinctif, le hĂ©ros (immatriculĂ© « ÉgalitĂ© 7-2521 ») finit par prendre le nom « PromĂ©thĂ©e ». ↩
  6. L’Atlas Society est une organisation Ă  but non lucratif, qui promeut la philosophie d’Ayn Rand aux États-Unis. ↩
  7. Les Enfants de Mathusalem (1941), qui dĂ©peint des personnages ayant acquis une longĂ©vitĂ© par l’eugĂ©nisme et qui sont persĂ©cutĂ©s pour cette raison, constitue en quelque sorte une apologie du transhumanisme par exemple. ↩
  8. En anglais : There Ain’t No Such Thing As A Free Lunch (TANSTAAFL). ↩
  9. Dans l’entrevue citĂ©e, Saylor dit clairement qu’« il n’existe pas de monnaie numĂ©rique » hormis le bitcoin et que le dollar et l’euro « forment du crĂ©dit et [
] ne sont pas adossĂ©s Ă  de l’énergie ». Pourtant, la monnaie numĂ©rique Ă©mise par les banques centrales et dĂ©tenue en rĂ©serve par les banques commerciales constitue bel et bien de la monnaie de base strictement numĂ©rique, n’étant pas basĂ©e sur une relation de crĂ©dit. Le systĂšme des taux directeurs tente de reproduire le mĂ©canisme en imposant des « taux d’intĂ©rĂȘt » sur la monnaie nouvellement produite, mais il s’agit d’un dispositif de rĂ©gulation de la crĂ©ation monĂ©taire, pas d’une crĂ©ance quelconque. ↩
  10. Cette vision rappelle un peu l’argumentaire dĂ©veloppĂ© par Pierre Noizat dans son ouvrage L’Énergie, face cachĂ©e de la monnaie, publiĂ© chez Konsensus en 2024. ↩
  11. L’hypothĂšse de la Reine rouge tire son nom d’un Ă©pisode du deuxiĂšme volet d’Alice au pays des merveilles, dans lequel Alice et le personnage de la Reine rouge se mettent Ă  faire la course, et oĂč Alice remarque que les objets qui les entourent ne bougent pas. La Reine rouge lui explique alors que la physique du Pays du miroir n’est pas la mĂȘme : « Ici, vois-tu, on est obligĂ© de courir tant qu’on peut pour rester au mĂȘme endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! » (Lewis Carroll, De l’autre cĂŽtĂ© du miroir (1871), traduction libre) Cette derniĂšre citation a trĂšs judicieusement Ă©tĂ© incorporĂ©e par Anil Patel dans son anthologie des dires de Saylor. ↩
  12. La confidentialitĂ©, dĂ©crite dans la section 10 du livre blanc, est indissociable d’une conservation personnelle sereine. La liaison d’une adresse Ă  l’identitĂ© de son propriĂ©taire facilite non seulement l’application des rĂšglementations et la perception des taxes par l’État, mais aussi le vol par les criminels communs, comme la vague de sĂ©questrations de 2025–2026 en France l’a amplement dĂ©montrĂ©. ↩
  13. Ce tweet est longtemps restĂ© Ă©pinglĂ© sur son profil, jusqu’à ĂȘtre remplacĂ© en avril 2026. ↩
  14. « Je sĂšmerai devant toi ma terreur, je jetterai la confusion chez tous les peuples oĂč tu pĂ©nĂ©treras, et je ferai dĂ©taler tous tes ennemis. J’enverrai devant toi des frelons qui chasseront les Hivvites, les CananĂ©ens et les Hittites devant toi. » — Ex 23:27–28. On peut aussi penser Ă  l’infestation des moustiques, Ă  l’envahissement par les taons ou aux nuĂ©es de sauterelles qui font partie des 10 plaies d’Égypte. ↩
  15. La formule a aussi Ă©tĂ© utilisĂ©e comme titre d’un livre Ă©crit par la podcasteuse Natalie Brunell en 2025. ↩
  16. « MĂ©fiez-vous des faux prophĂštes, qui viennent Ă  vous dĂ©guisĂ©s en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces. C’est Ă  leurs fruits que vous les reconnaĂźtrez. Cueille-t-on des raisins sur des Ă©pines ? Ou des figues sur des chardons ? » — Mt 7:15–16. ↩
  17. Sans ĂȘtre favorable Ă  Silk Road, Gavin Andresen a dĂ©fendu l’utilisation anonyme de Bitcoin. En juin 2011, Ă  la suite de l’intervention du sĂ©nateur Chuck Schumer accusant la cryptomonnaie de faciliter le blanchiment d’argent et le trafic de drogue, il Ă©crivait sur son blog : « Personne ne peut contrĂŽler ce qui est achetĂ© avec les bitcoins, tout comme ma banque locale ne peut contrĂŽler ce que je fais des espĂšces que je retire du distributeur de billets. » Cette attitude diffĂšre d’une part de la dĂ©marche anarchiste d’un Amir Taaki, qui dĂ©fendait bec et ongles l’usage de Bitcoin par WikiLeaks et par Silk Road, et d’autre part de la posture collaborationniste d’un Jeff Garzik, qui expliquait qu’il Ă©tait « tout Ă  fait stupide de tenter d’effectuer des transactions illicites importantes avec des bitcoins ». ↩
☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

Le succĂšs du saylorisme et la corruption de Bitcoin

By: Ludovic Lars —

Étant impliquĂ© dans le secteur de la cryptomonnaie depuis longtemps, j’ai assistĂ© en 2020 Ă  l’arrivĂ©e d’un personnage singulier sur les devants de la scĂšne : Michael Saylor, le PDG de la sociĂ©tĂ© MicroStrategy. Je l’ai vu acheter du bitcoin de maniĂšre frĂ©nĂ©tique avec son entreprise, accumulant prĂšs de 850 000 unitĂ©s en l’espace de six ans, soit 55 milliards de dollars aujourd’hui. J’ai observĂ© son influence croitre au sein de la communautĂ© de Bitcoin, auprĂšs de mes camarades et parmi les nouveaux arrivants, ainsi que dans les mĂ©dias amĂ©ricains et sur les rĂ©seaux sociaux.

Mais ce succĂšs ne m’enchantait guĂšre : mĂȘme si je ne l’écoutais que d’une oreille, j’ai rapidement remarquĂ© que le discours de Michael Saylor s’opposait aux valeurs fondamentales de Bitcoin. Ainsi, sa popularitĂ© parmi les bitcoineurs n’était pas tant le signe d’une rĂ©ussite auprĂšs des hautes sphĂšres financiĂšres, mais bien plutĂŽt le symptĂŽme d’une corruption avancĂ©e de Bitcoin. D’oĂč l’idĂ©e, dans ce diptyque, de revenir sur les origines et les arguments de la doctrine saylorienne.

Michael Saylor et les débuts de MicroStrategy

Michael J. Saylor est nĂ© en 1965 dans le Nebraska, au cƓur des Grandes Plaines amĂ©ricaines. Son pĂšre Ă©tait sergent-chef dans l’armĂ©e de l’air, si bien que sa famille a Ă©tĂ© contrainte de beaucoup dĂ©mĂ©nager durant son enfance. En 1983, Ă  l’ñge de 18 ans, il a intĂ©grĂ© le MIT grĂące Ă  une bourse militaire, oĂč il a Ă©tudiĂ© l’ingĂ©nierie aĂ©ronautique et spatiale et l’histoire des sciences. Il souhaitait devenir pilote de ligne ou astronaute, mais en a Ă©tĂ© empĂȘchĂ© par un problĂšme de santĂ© bĂ©nin.

Une fois diplĂŽmĂ©, il a occupĂ© un poste de consultant dans un cabinet de conseil, puis a travaillĂ© chez le groupe industriel DuPont. Il y a acquis une expertise en simulation informatique et en prĂ©vision Ă©conomique. C’est ce qui l’a amenĂ© Ă  cofonder MicroStrategy avec un camarade du MIT en 1989, alors qu’il n’avait que 24 ans : une sociĂ©tĂ© d’informatique dĂ©cisionnelle qui se spĂ©cialisait dans le dĂ©veloppement d’un logiciel permettant aux entreprises clientes d’utiliser leurs donnĂ©es pour obtenir des informations sur leurs activitĂ©s.

MicroStrategy a largement bĂ©nĂ©ficiĂ© de la bulle Internet qui a marquĂ© la fin du millĂ©naire. La sociĂ©tĂ© a ainsi Ă©tĂ© introduite en bourse en juin 1998, et le cours de l’action (MSTR) a explosĂ© Ă  la hausse un an aprĂšs, Ă©tant multipliĂ© par plus de 28 par rapport au prix de l’offre initiale. En mars 2000, au sommet, la capitalisation de la firme atteignait prĂšs de 12 milliards de dollars, ce qui faisait de Michael Saylor un milliardaire sur le papier. Il Ă©tait alors plĂ©biscitĂ© par la presse techno-Ă©conomique comme un entrepreneur hors pair1.

Cours de l’action MSTR, ajustĂ© pour tenir compte des fractionnements (source : Jesse Colombo sur Twitter)

Toutefois, cette rĂ©putation dorĂ©e s’est ternie assez rapidement. Le lundi 20 mars 2000, Ă  l’issue d’un examen de ses pratiques comptables par PwC, MicroStrategy a annoncĂ© qu’elle allait rĂ©viser les rĂ©sultats financiers des annĂ©es prĂ©cĂ©dentes2. Cette nouvelle a dĂ©clenchĂ© une chute brutale du cours dans la journĂ©e, l’action perdant prĂšs de 62 % de sa valeur en une seule sĂ©ance boursiĂšre. Le lendemain, l’affaire a fait les gros titres, Ă©tant relatĂ©e dans le New York Times et dans le Washington Post). Les mĂ©dias insistaient alors sur le fait que la fortune de Michael Saylor avait diminuĂ© de 6 milliards de dollars en une seule matinĂ©e !

Page de une du New York Daily News du 21 mars 2000 (source : Fortune)

Le 23 mars, le journaliste de gauche David Plotz a rĂ©alisĂ© un portrait Ă  charge du PDG pour Slate. Saylor y Ă©tait appelĂ© « le gourou de MicroStrategy ». Il Ă©tait dĂ©crit comme la fusion de Bill Gates et Steve Jobs : constituant Ă  la fois « un geek froid et intimidant » Ă  l’instar du fondateur de Microsoft, et « un orateur envoĂ»tant » tel le directeur emblĂ©matique d’Apple. Pour Plotz, Saylor Ă©tait un homme obsĂ©dĂ© par le fait de « changer le monde », se comparant aux grands inventeurs et industriels amĂ©ricains comme Edison, Ford, Carnegie et Rockefeller : une « star », un « philosophe roi », un « visionnaire ». Le journaliste ajoutait :

« Son intensitĂ© et son zĂšle sont Ă©blouissants. Il fascine les gens. Les grandes idĂ©es de Saylor sont tout Ă  fait crĂ©dibles, mais elles n’ont rien de nouveau ; on les a dĂ©jĂ  lues une dizaine de fois dans Wired. Qu’importe : grĂące Ă  son Champ de distorsion de la rĂ©alitĂ©, Saylor a transformĂ© MicroStrategy, une entreprise respectable spĂ©cialisĂ©e dans l’exploration de donnĂ©es, en une sorte de « mĂ©gacorporation ». »

L’éclatement de la bulle Internet a conduit Michael Saylor Ă  subir une longue traversĂ©e du dĂ©sert. Les krachs boursiers se sont enchainĂ©s pendant deux ans. Le cours de l’action a lourdement chutĂ©, atteignant en juillet 2002 un point bas correspondant Ă  une division par 20 du prix (-95 %) par rapport Ă  l’entrĂ©e en bourse. Mais le navire, avec Saylor Ă  la barre, s’en est sorti.

Le retour et l’adoption de Bitcoin

Au dĂ©but des annĂ©es 2010, Michael Saylor a pressenti l’avĂšnement de la dĂ©matĂ©rialisation et du cloud. En 2012, il a Ă©crit un livre intitulĂ© The Mobile Wave, dans lequel il expliquait comment l’utilisation des appareils mobiles (ordinateurs, tĂ©lĂ©phones, liseuses, consoles, etc.) allait influencer le commerce, la santĂ©, l’éducation et les pays en voie de dĂ©veloppement. Le succĂšs du smartphone, le tĂ©lĂ©phone multifonction tactile inaugurĂ© par la sortie de l’iPhone en 2007, en Ă©tait une des manifestations les plus Ă©videntes. Dans son livre, Saylor mettait en avant l’importance des rĂ©seaux. Il confierait la chose suivante dans un podcast en 2021 :

« Lorsque j’ai Ă©crit The Mobile Wave, j’ai observĂ© que les rĂ©seaux informatiques dĂ©matĂ©rialisaient tout dans le monde : la monnaie, l’identité ; et tout ce qui tient dans la main : l’appareil photo, la camĂ©ra, le magnĂ©tophone, le magnĂ©toscope. »

Il appliquerait plus tard cette analyse Ă  Bitcoin, mais il n’était alors pas encore convaincu par l’invention de Satoshi Nakamoto. Il a ainsi dĂ©nigrĂ© publiquement la cryptomonnaie en 2013, lui prĂ©disant « le mĂȘme sort que le jeu d’argent en ligne », c’est-Ă -dire un arrĂȘt dĂ©crĂ©tĂ© par les autoritĂ©s3.

En 2020, un Ă©vĂšnement lui a cependant fait changer d’avis Ă  ce sujet : la pandĂ©mie de covid-19. En mars, alors que les mesures de confinement se multipliaient autour du monde et que l’économie s’écroulait en consĂ©quence, Michael Saylor a refusĂ© de fermer les bureaux de son entreprise en l’absence d’une injonction lĂ©gale et a justifiĂ© ce choix au sein d’un long mĂ©morandum distribuĂ© par courriel Ă  ses employĂ©s. Dans celui-ci (qui avait fuitĂ© sur Reddit et dans la presse), il Ă©claircissait sa position vis-Ă -vis du coronavirus, et Ă©crivait en particulier : « adopter la notion de distanciation sociale et d’hibernation Ă©conomique nous prive de notre Ăąme et nous affaiblit ».

À partir du mois d’avril, les banques centrales ont recouru Ă  des plans de relance massifs via Ă©mission monĂ©taire, laissant prĂ©sager le retour d’une forte inflation. Saylor s’est alors demandĂ© comment prĂ©server la valeur de ses liquiditĂ©s en trĂ©sorerie. InfluencĂ© par son ami Eric Weiss, il a lu L’Étalon-bitcoin de Saifedean Ammous, et a alors envisagĂ© d’acheter du bitcoin. Lors d’une confĂ©rence tĂ©lĂ©phonique ayant eu lieu le 28 juillet 2020, il a expliquĂ© aux actionnaires de MicroStrategy pourquoi la sociĂ©tĂ© avait besoin de « maintenir une assise financiĂšre solide » et devait investir ses rĂ©serves dans des actifs complĂ©mentaires, notamment « des actions, des obligations, des matiĂšres premiĂšres telles que l’or, des actifs numĂ©riques comme le bitcoin ». Le 11 aoĂ»t, cette dĂ©cision est devenue officielle : la sociĂ©tĂ© a annoncĂ© adopter le bitcoin comme « principal actif de rĂ©serve pour sa trĂ©sorerie » et en avoir achetĂ© 21 454 pour 250 millions de dollars.

L’accueil par la communautĂ©

Cette nouvelle a rĂ©joui un certain nombre de bitcoineurs, qui y voyaient les prĂ©mices d’un phĂ©nomĂšne d’adoption massive par les sociĂ©tĂ©s cotĂ©es en bourse. Par la suite, Michael Saylor est intervenu dans de multiples podcasts consacrĂ©s Ă  Bitcoin ou aux cryptomonnaies : il a discutĂ© avec Anthony Pompliano et Stephane Livera en septembre, a participĂ© Ă  l’émission What Bitcoin Did de Peter McCormack en octobre, a parlĂ© avec John Vallis et Robert Breedlove en novembre, est passĂ© chez Preston Pysh en dĂ©cembre, et enfin chez Laura Shin en janvier 2021. Il s’est intĂ©grĂ© Ă  la culture de Bitcoin en adoptant ses codes, notamment en affichant les fameux yeux laser sur son profil Twitter en avril 2021. Au cours de l’annĂ©e, il a Ă©tĂ© choisi par Saifedean Ammous pour Ă©crire une nouvelle prĂ©face pour L’Étalon-bitcoin, en lieu et place de Nassim Taleb, dĂ©savouĂ© pour ses positions alarmistes sur le covid.

Photo de profil de Michael Saylor depuis 20214 (source : Twitter)

Peu Ă  peu, Michael Saylor est ainsi devenu un relai d’opinion majeur au sein de la communautĂ©. On l’a invitĂ© Ă  intervenir dans les grandes confĂ©rences consacrĂ©es Ă  Bitcoin, que ce soit aux États-Unis (avec Bitcoin Miami dĂšs 2021) ou en Europe (notamment avec BTC Prague en 2023). Il attirait du public et se faisait acclamer par la foule, comme par exemple durant l’évĂšnement Bitcoin Atlantis Ă  MadĂšre. En outre, Saylor a rapidement acquis le statut de porte-parole de Bitcoin hors du cercle restreint des maximalistes, participant Ă  des podcasts Ă  large audience tels que celui de Lex Fridman en 2022, ou l’émission de Jordan Peterson en 2025.

Michael Saylor devant la foule à Nashville en 2024 (source : Youtube)

Son entreprise MicroStrategy a Ă©tĂ© un acheteur majeur de bitcoins, contribuant Ă  l’explosion Ă  la hausse du cours. En l’espace de six ans, elle a ainsi accumulĂ© 843 775 bitcoins Ă  un prix moyen de 75 653 $ (d’aprĂšs les chiffres du 21 juillet 2026). Pour ce faire, elle a largement recouru Ă  l’effet de levier en contractant de la dette, ce qui a inspirĂ© le phĂ©nomĂšne des Bitcoin Treasury Companies. Mais surtout, elle a ouvert la voie aux institutions financiĂšres, ce qui a facilitĂ© l’acceptation des ETF en 2024.

Aujourd’hui, l’influence de Saylor est de grande envergure. Ses tweets, ses entrevues et ses discours touchent une audience massive, dont les vues se comptent en centaines de milliers quand ce n’est pas en millions. Les mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s parlent de lui en permanence, voyant que la simple Ă©vocation de son nom capte l’attention de l’internaute. Saylor sĂ©duit en particulier le public jeune, qui voit en lui un modĂšle de rĂ©ussite Ă  l’instar d’un Warren Buffet ou d’un Elon Musk. Ses paroles sont reprises dans des formats courts percutants, et ont mĂȘme fait l’objet de morceaux de meaningwave que sont les « cryptomĂ©ditations » disponibles sur Youtube.

Le danger de la doctrine saylorienne

Michael Saylor dispose donc d’un charme Ă©vident qui fascine les foules. Son discours est souvent trĂšs bien ficelĂ©, et constitue du miel pour les oreilles de ses adeptes. Cependant, cette harmonie apparente cache une rĂ©alitĂ© bien plus sombre.

Michael Saylor reste avant tout un financier. Quiconque sait Ă©couter attentivement remarquera ainsi que son discours rentre rĂ©guliĂšrement en contradiction avec la proposition de valeur centrale de Bitcoin, Ă  savoir le fait d’ĂȘtre propriĂ©taire de son argent sans que personne ne puisse nous le prendre. En effet, le PDG de MicroStrategy se soumet volontiers Ă  toutes les rĂšglementations du secteur, et approuve pleinement les pratiques de surveillance financiĂšre comme la connaissance du client. Il met un point d’honneur Ă  rejeter l’utilisation du bitcoin comme moyen d’échange direct, rĂ©servant ce rĂŽle au dollar qui a cours lĂ©gal. Il relĂšgue ainsi la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto Ă  une fonction d’actif financier. Il ne trouve aucun inconvĂ©nient Ă  la conservation par un dĂ©positaire, qualifiant ceux qui le font de « crypto-anarchistes paranoĂŻaques », alors mĂȘme que la raison d’ĂȘtre de la cryptomonnaie est la dĂ©sintermĂ©diation.

Il peut ainsi sembler Ă©trange que quelqu’un d’aussi hostile aux valeurs fondamentales de Bitcoin ait rĂ©ussi Ă  en devenir une Ă©gĂ©rie. Mais ce paradoxe s’explique assez facilement : il s’agit d’un cas pur et simple de corruption, c’est-Ă -dire d’une renonciation Ă  une valeur morale en l’échange d’une valeur pĂ©cuniaire. Beaucoup d’entre nous avons laissĂ© faire le mouvement en appliquant la politique de l’autruche, car l’arrivĂ©e de Saylor et des financiers augmentaient le pouvoir d’achat de nos bitcoins. En effet, non seulement ils s’en procuraient par centaines, mais ils apportaient aussi une certaine lĂ©gitimitĂ©, accroissant le nombre de personnes susceptibles d’en acquĂ©rir. En un sens, nous croyions que nous les laissions acheter notre monnaie, alors que c’est notre silence qu’ils achetaient.

Le discours de Saylor a ainsi prolifĂ©rĂ© parmi les utilisateurs de Bitcoin, rendant les remontrances des puristes incroyablement marginales. Aujourd’hui par exemple, l’adage « pas vos clĂ©s, pas vos bitcoins » d’Andreas Antonopoulos n’est plus accueilli avec le mĂȘme enthousiasme, les gens remettant en cause le principe mĂȘme de la conservation personnelle. C’est pour cette raison que nous allons revenir en dĂ©tail, dans un second article, sur les Ă©lĂ©ments qui composent la doctrine saylorienne. Pour ceux qui viendront aprĂšs.


Notes

Cet article a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© intĂ©gralement sans LLM, hormis les traductions qui ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es grĂące Ă  DeepL. L’illustration a Ă©tĂ© produite avec GPT Image 1.5.

  1. Michael Saylor a Ă©tĂ© nommĂ© « Entrepreneur de l’annĂ©e dans le secteur des hautes technologies » par KPMG Washington en 1996 et « Entrepreneur de l’annĂ©e dans le secteur des logiciels » par Ernst & Young en 1997. Il Ă©tait prĂ©sentĂ© comme l’un des 10 meilleurs entrepreneurs de 1998 par le magazine Red Herring. Il faisait partie de la liste des « inventeurs de moins de 35 ans » du MIT Technology Review en 1999. ↩
  2. La sociĂ©tĂ© a Ă©tĂ© poursuivie par la SEC, et ses dirigeants ont Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  payer chacun une amende de 350 000 $. ↩
  3. Le jeu d’argent en ligne aux États-Unis a Ă©normĂ©ment souffert de l’application de l’Unlawful Internet Gambling Enforcement Act, loi adoptĂ©e en 2006 qui interdisait aux banques de valider les virements Ă  destination des plateformes du domaine. En particulier, le poker en ligne en a subi les consĂ©quences le vendredi 15 avril 2011 lorsque les trois principaux sites consacrĂ©s Ă  ce jeu (PokerStars, Full Tilt Poker et Absolute Poker) ont Ă©tĂ© fermĂ©s par le FBI. ↩
  4. On remarquera l’aurĂ©ole dorĂ©e derriĂšre lui, habituellement rĂ©servĂ©e aux saints dans la tradition chrĂ©tienne. ↩
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