Des montres de luxe, des liasses de billets et un bout de papier. En Irlande, des organisations criminelles louent des coffres auprĂšs de sociĂ©tĂ©s privĂ©es pour y entreposer les clĂ©s privĂ©es et les phrases de rĂ©cupĂ©ration donnant accĂšs Ă leurs wallets, aux cĂŽtĂ©s dâespĂšces, de montres, de sacs de luxe ou de passeports. Le phĂ©nomĂšne a Ă©tĂ© signalĂ© au comitĂ© gouvernemental chargĂ© de prĂ©parer le pays aux nouvelles rĂšgles europĂ©ennes contre le blanchiment. Michael Gubbins, directeur du Criminal Assets Bureau (CAB), lâagence irlandaise chargĂ©e de saisir les avoirs criminels, a expliquĂ© au Sunday Independent que cette pratique avait Ă©tĂ© observĂ©e au cours des enquĂȘtes menĂ©es par son service.
Points clés
- Le Criminal Assets Bureau irlandais constate que des gangs louent des coffres privés pour y stocker clés privées et seed phrases, aux cÎtés du cash et des montres de luxe.
- Son chef Michael Gubbins juge lâusage des cryptos par le crime organisĂ© « encore assez basique » : le liquide domine toujours le trafic de drogue.
- Des opérateurs de hawala facturent environ 6 % de commission pour déplacer des fonds sans trace bancaire, quand un transfert on-chain coûte quelques euros mais reste public.
- Plus de 130 des 360 millions dâeuros issus des 6 000 BTC saisis Ă un producteur de cannabis ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s, aprĂšs le dĂ©blocage du premier des douze wallets.

Des clés privées rangées avec le liquide et les passeports
« Il peut sâagir de clĂ©s de cryptomonnaies, dâespĂšces, de montres ou mĂȘme de passeports. »
Michael Gubbins, directeur du Criminal Assets Bureau â Source : Sunday Independent
Michael Gubbins prĂ©cise que ce constat repose sur lâexpĂ©rience directe du CAB. Les coffres privĂ©s permettent aux criminels de disperser leurs avoirs et de limiter les consĂ©quences dâune Ă©ventuelle saisie menĂ©e Ă leur domicile.
Ces observations ont Ă©tĂ© transmises Ă lâAnti-Money Laundering Steering Committee. Ce comitĂ© prĂ©pare notamment lâapplication du nouveau rĂšglement europĂ©en contre le blanchiment, prĂ©vue Ă partir du 10 juillet 2027. Le texte interdira les paiements en espĂšces supĂ©rieurs Ă 10 000 euros dans le cadre dâune activitĂ© commerciale et imposera des contrĂŽles dâidentitĂ© pour certaines transactions en liquide atteignant au moins 3 000 euros.
Les prestataires de services sur cryptoactifs, les vendeurs de biens de luxe et dâautres professions exposĂ©es seront soumis Ă des obligations renforcĂ©es. La nouvelle autoritĂ© europĂ©enne AMLA, installĂ©e Ă Francfort, coordonnera les superviseurs nationaux et contrĂŽlera directement certains Ă©tablissements transfrontaliers considĂ©rĂ©s comme particuliĂšrement risquĂ©s.

Le liquide reste dominant dans le crime organisé
Si certains gangs utilisent les cryptomonnaies pour rĂ©partir leurs avoirs et profiter de lâanonymat quâils leur prĂȘtent, Michael Gubbins juge cette utilisation « encore assez basique ». La volatilitĂ© des cours et le risque de perdre les identifiants donnant accĂšs aux wallets limiteraient Ă©galement leur adoption.
De plus, « le trafic de drogue reste une activité reposant sur le liquide », affirme Michael Gubbins, tordant au passage le cou aux idées reçues sur la crypto et le grand banditisme.
Le CAB observe surtout le dĂ©veloppement de blanchisseurs professionnels, notamment des opĂ©rateurs de hawala. Ce systĂšme informel permet Ă une personne de dĂ©poser de lâargent dans un pays afin quâun correspondant verse une somme Ă©quivalente ailleurs, sans transfert bancaire international direct. Selon Michael Gubbins, ces intermĂ©diaires prĂ©lĂšvent une commission proche de 6 %.
Dans lâune de ses enquĂȘtes, le CAB a ainsi saisi 230 000 euros en espĂšces dans un coffre louĂ© auprĂšs dâune sociĂ©tĂ© privĂ©e.

6 000 bitcoins et un Ă©tui de canne Ă pĂȘche disparu
Le CAB travaille parallÚlement sur la plus importante saisie de cryptomonnaies de son histoire. En 2019, les autorités avaient confisqué 6 000 BTC appartenant à Clifton Collins, condamné pour production de cannabis.
Ce dernier avait rĂ©parti ses bitcoins entre douze wallets et imprimĂ© les clĂ©s privĂ©es sur des feuilles de papier, ensuite dissimulĂ©es dans un Ă©tui de canne Ă pĂȘche conservĂ© dans une maison louĂ©e Ă Farnaught, dans le comtĂ© de Galway. Pendant son incarcĂ©ration, le logement aurait Ă©tĂ© vidĂ© par son propriĂ©taire et lâĂ©tui envoyĂ© dans une dĂ©charge. Il nâa jamais Ă©tĂ© retrouvĂ© et son sort exact demeure inconnu.
En mars 2026, les enquĂȘteurs sont nĂ©anmoins parvenus, avec lâaide dâEuropol, Ă accĂ©der au premier des douze wallets, qui contenait environ 500 BTC. Dâautres rĂ©cupĂ©rations ont suivi. DâaprĂšs Michael Gubbins, plus de 130 millions dâeuros ont dĂ©sormais Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s sur un portefeuille global estimĂ© Ă environ 360 millions dâeuros.
Le CAB avait reversĂ© prĂšs de 15 millions dâeuros au TrĂ©sor irlandais lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente. Les sommes dĂ©jĂ rĂ©cupĂ©rĂ©es dans le dossier Clifton Collins reprĂ©sentent donc prĂšs de neuf fois ce montant annuel. Cette affaire rappelle surtout une rĂ©alitĂ© fondamentale : un wallet peut contenir des millions, mais celui qui dĂ©tient sa clĂ© privĂ©e en conserve le contrĂŽle, mĂȘme lorsque cette clĂ© prend la forme dâune simple feuille de papier enfermĂ©e dans un coffre.

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