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155 - L'ire leur

By: Jacques Favier

Un sondage récent indiquant que les enfants ne savaient plus lire l'heure sur un cadran a provoqué une de ces avalanches de jugements péremptoires qui pris séparément, n'ont pas grand intérêt et qui, vus de loin, donnent le ton de l'époque. Celle-ci étant souvent colère (d'où le titre de ce billet) on a vu les habituelles déplorations des anciens et les non moins usuels et malveillants ricanements des je-sais-tout qui ne savent rien mais ont une appli qui sait pour eux.

L'heure qui trotte et qui sonne, le temps qui passe, que l'on investit ou que l'on perd et qui serait de l'argent, ce sont des sujets que j'ai déjà plusieurs fois abordés sur ce blog (*) et sur lesquels j'ai donné en juin 2024 une conférence à La-Chaux-de-Fonds (**) intitulée :  Avez-vous l'or ? 

Avant d'y revenir, il m'est venu l'idée de faire sur le réseau X un petit sondage sur la question. Pour éviter l'effet radio-trottoir j'ai demandé que seuls y répondent les bitcoineurs. Précaution qui n'est pas d'un effet garanti, quoique les profils qui ont laissé des commentaires soient largement ceux de bitcoineurs, et qui va orienter ce que je vais écrire ici.

J'ai proposé le vote sous la forme : est-il utile de savoir lire l'heure sur un cadran à aiguilles ? en le laissant ouvert sur deux jours, pour donner du temps au temps, comme on dit. Le résultat final est assez net, il l'a été dès les premiers votes (quoiqu'on soit plutôt parti de 75/25, les réponses "non" paraissant plus impulsives). J'ai obtenu 68 votes, et 46 commentaires, dont 40 sous le premier message (donc peut-être des gens qui n'ont pas voté) et 6 sous celui qui portait le sondage.

Commençons par les commentaires négatifs
Tous ceux qui disent non ou mouais et les critiques ironiques que j'interprète comme tels. J'enlève les innombrables émoji et quelques fautes de frappe.

  •  Non. Ma belle sœur n'y arrive pas (37 ans) mais elle a une vie tout à fait normale me dit l'un qui est bien sûr de lui et de la qualité de vie de sa belle-sœur.
  •  2026 ça fait des débats sur les horloges…… me dit un autre, avec le vieil argument (ici implicitement formulé) : on n'est plus au Moyen Âge, c'est à dire du temps de Pappy.
  •  Aussi important que de savon lire les chiffres romains. . Le mot savon étant ici sans doute pour savoir, prouve que l'auteur se relit peu, mais on l'imagine plutôt ironique. Ensuite, je peux retourner la chose positivement, car la gymnastique sur les chiffres romains n'est pas non plus sans intérêt.
  •  Importance : faible. Effort pour l'apprendre si on en a la nécessité = 5 mn. Donc problème ultra mineur. Je ne comprends pas pourquoi tant de gens sont en PLS là-dessus et font un tel foin  me dit un optimiste : qui se souvient d'avoir compris cela en 5 minutes ?
  •  Peut être pas pour les homo numeris  dit un sceptique qui est néanmoins fin latiniste.
  •  Le temps n'existe pas, c'est une invention humaine qui reproduit les cycles astraux, rien de plus  me dit un demi-malin à qui j'ai répondu  appelle-le histoire, fatigue ou entropie. Réfléchis. 

Je mets à part le solutionniste le plus drôle de mon échantillon.
Pour lui, ce qui n'est pas important, c'est, je cite texto :
- savoir lire l'heure sur un cadran à aiguilles
- savoir faire ses lacets (scratchs)
- savoir cuisiner (congelés)
- savoir conduire (transports en commun)
- savoir lire (livres audio)
- savoir écrire (IAs)
- savoir baiser (ta femme te fait cocu)

Cet inconséquent a oublié la poupée gonflable dans son monde parfait.

            * * *

Au total bien moins d'ironie que je n'aurais pu le craindre.

Les bitcoineurs restent des gens exigeants et l'argument DYOR suppose tout de même une certaine capacité à s'extraire un peu de jus de crâne quand cela est nécessaire. Ce que plusieurs ont souligné, demandant  pourquoi se passer de cette petite gymnastique intellectuelle de base ? et ajoutant parfois des considérations un peu ronchonnes comme quoi  à tout vouloir simplifier, l'heure et l'aurtograffe... on simplifie la pensée et le raisonnement  ou, plus joliment :  c'est le micro effort mental de base qui sert de ping pour savoir si le cerveau est toujours là .

Citons les "anti-solutionnistes'' (dont je serais volontiers) :

  •  C’est utile de savoir décoder l’information selon plusieurs clés de lecture pour prendre du recul sur la mesure .
  •  Cela informe sur la capacité des individus à chercher, découvrir, comprendre .
  •  Si tu ne sais pas lire l’heure sur un cadran à aiguilles, tu n’es pas capable de gérer ta clé privée .
  •  Il faut lutter contre l'obésité mentale à tout prix ! .

Citons les métaphysiciens (dont je suis aussi, un peu) :

  • Comme toute chose inutile, c'est primordial .
  • Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre , argument admis, parce qu'il est de Louis Jouvet, une célébrité du temps de mes grands parents !
  •  Pas tant l'utilité au quotidien mais plutôt pour démontrer une capacité à s'intéresser aux choses qui nous entourent .
  •  Ça rend les sophistiqués mécanismes horlogers moins superfétatoires même si l'idéal est de parvenir à une situation de vie où lire l'heure n'est plus une nécessité. Plus sérieusement la mécanique du temps c'est comme du proof of work cognitif souverain .
  •  Oui, car même en Cybèrie les hash font une ronde dans le bloc en attente, retournant tous les temps qui ont précédé  : ça c'est le meilleur, d'un auteur déjà loué sur ce blog.

Mais quel rapport avec Bitcoin ?

Ils sont quelques uns à se l'être demandé, et quelques autres à l'avoir pressenti : non, il ne s'agissait pas de me dire qu'il était  toujours l'heure de Buy Bitcoin  ni même de dire que  sur un cadran solaire, des aiguilles ou mon smartphone c'est l'heure de buy & hodl  et que quand t'as acheté assez tôt tu t'en fous de l'heure toute façon  ni même que l'horloge quelle qu'elle soit est désormais inutile du fait de la timechain.

Il ne s'agissait pas non plus de citer la montre à aiguilles comme une couverture pour  quand la grande tempête solaire mondiale qui mettra le système Bitcoin à terre arrivera (et qu'on) ne pourra plus lire l’heure sur nos smartphones .

Bitcoin est sécurisé par une chose qui n'est pas facile à expliquer : une fonction mathématique irréversible.

Pas simple de parler à ses proches de la recherche du logarithme discret. Il y a d'autres fonctions irréversibles : le mélange des couleurs par exemple, mais c'est beaucoup plus technique que ça n'en a l'air de prime abord.

La lecture de l'heure au cadran offre un exemple bien plus intuitif. Car si, pour passer de l'état 1 à l'état 2, il existe un mouvement naturel (ici : laisser s'écouler 7 heures et 13 minutes) et un mouvement optimal (ici : reculer de 4 heures et 47 minutes) dans la pratique il y a une infinité de mouvements possibles, du moins si l'on n'est pas pressé et que l'on a l'énergie nécessaire pour tourner ensuite la molette suffisamment pour faire faire à l'aiguille autant de tours complets du cadran (et dans les deux sens) que l'on voudra.

Cette opération (calcul modulo 12 en ce qui concerne les heures et modulo 60 en ce qui concerne les minutes) est donc  irréversible  en ce sens que, étant donné les positions de départ et d'arrivée, on ne peut deviner le nombre de tours de cadrans effectués, alors que en donnant le départ et le nombre de tours de cadrans, le résultat est absolument déterminé.

Le calcul modulo qui est un bon entraînement mental a servi à bien des choses qu'un bitcoineur doit connaître, à commencer par certains procédés cryptographiques (le chiffre de Vigenère fonctionnait modulo 26 et le RSA intègre également du calcul modulo) jusqu'à l'informatique elle-même. L'arithmétique modulaire est une science ancienne aux ramifications nombreuses et qui me dépasse infiniment. J'y songe avec respect quand je remets ma montre à l'heure, car comme tous ceux qui refusent le solutionnisme quartz/métaux lourds je donne l'heure à ma montre bien plus souvent qu'elle ne me la donne à moi. Avec un zest d'élégante indifférence à l'exactitude, évidemment.




(*) Ceux qui veulent approfondir pourront donc relire :

mais aussi :

(**) La conférence de La-Chaux-de-Fonds a été enregistrée :

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147 - L'historien croco et le crypto saurien

By: Jacques Favier

Bien sûr mes amis bitcoineurs pourront être surpris de découvrir ma nouvelle production, même si le totem saurien en orne malicieusement le titre.

Ceux qui suivent ce blog savent cependant que Napoléon y apparaît dans plusieurs billets (en réalité dans plus de 25 et j’en ai été surpris moi-même en les comptant) et notamment dans Napoléon et nous et Un bon croquis, vraiment ? Comme l’a dit un de nos amis : « Jacques Favier, vous prononcez trois fois son nom devant une bibliothèque, il apparaît et il vous fait un cours sur Napoléon ».

Enfin, évidemment, j’ai prévu pour les crypto-curieux la possibilité d’acquérir Aigle, crocodile & faucon en bitcoin. Ce n’est pas chose facile, du fait de la loi sur le prix unique du livre, mais cela pourra se faire lors d’événements communautaires. Je ne me cache pas, et le mot  Bitcoin  apparaît même sur la page 4 de couverture, comme le nom de Tintin.


Mais venons-en à l'essentiel : pas plus qu'en écrivant sur Tintin, je n’ai pas rédigé ce livre sur Napoléon avec ma main gauche, ni avec d’autres lobes de mon cerveau que pour les livres consacrés à Bitcoin.

Ou, pour parler comme Satoshi, I had a few other things on my mind mais I’ve not moved on to other things.

Quinze ans avant le white paper, voyant mon père qui durant quelque congé s’agitait sur sa tondeuse autoportée au lieu de se reposer à l’ombre de son marronnier, je le taquinai en comparant cette frénésie jardinière à l’activité de Napoléon sur sa minuscule île d’Elbe et lui posai soudain la question : que se serait-il passé s’il y était resté tranquillement en février 1815 au lieu d’enchaîner un pari fou, une épopée jamais vue, un désastre sans précédent et un calvaire à l’autre bout du monde ? Nous en avions devisé : était-il forcé de s’agiter, pouvait-il ne rien faire ?

On reconnaît là mon fond de taoïsme, dont le nom La voie du Bitcoin atteste déjà. Lao-Tseu l'a dit : « la voie du Sage est d’agir sans lutter »…

Au-delà de l’anecdotique (le tracteur paternel à l’heure de la sieste) mon intérêt pour l’année 1815 a sa rationalité. C’est une année critique à tous égards, avec deux « alternances » spectaculaires (trois même, si l’on prend la période avril 1814-juin 1815) autour d’un épisode sans égal dans l’histoire, ces « Cent Jours » qui sont moins le dernier éclat de l’Empire que la première révolution du 19ème siècle. Des alternances dont les monnaies gardent la trace !

C’est aussi le moment de vérité pour le personnage politique de Napoléon, en attendant la terrible sanction qui attend le stratège. Après une longue décennie de dérive monarchique, il s’aperçoit sur l'île d'Elbe et vérifie à son retour qu’il n’a plus comme soutiens, en réalité, que l'armée, des vieux jacobins et quelques jeunes libéraux. Lesquels n’en sont pas moins surpris que lui. C'est cette double surprise qui me parait offrir un objet de réflexion.

Aujourd’hui les diatribes contre Napoléon viennent très majoritairement « de gauche » tout en reprenant – il faut le noter – la panoplie complète des calomnies forgées par les émigrés et surtout par le gouvernement tory de Londres, et tout en ignorant les jugements bien plus pertinents de Marx ou d’historiens marxistes comme Antoine Casanova. Il m’a paru intéressant, en contre-point, de saisir ce moment historique où le camp de gauche redécouvre un Bonaparte que ses ennemis de droite ont, eux, toujours considéré, selon le mot de l’autrichien réactionnaire Metternich, comme un « Robespierre à cheval ».

Voilà pour expliquer le choix de 1815 pour y placer mon point de divergence et y tester l’idée d’une non-action, d’une histoire alternative à développer dans un univers virtuel. Les nombreuses uchronies qui se fondent sur l’idée d’un triomphe en Russie ou d’une victoire à Waterloo ne m’intéressent pas, les hypothèses de base en étant (sauf improbable intervention divine !) historiquement irréalistes. Il m’a semblé que, le 26 février 1815, au contraire, Napoléon aurait pu décider (seul) de rester sur son île. La suite du récit m'appartenait-elle, pour autant, en toute liberté ? Cette rêverie m’a accompagné durant près de 30 ans.

Entre temps, j’avais rencontré Satoshi. Dans ma famille, on n’est pas assez formaté pour me pinailler sur les fonctions aristotemiques de la monnaie ou sur le fait que Bitcoin n’ait pas de « réalité tangible » : la formule canonique pour me charrier c’est « ta monnaie qui n’existe pas » et cette boutade me plait bien, parce que cela pose des questions bien plus vastes que de savoir si l’on peut mordiller une pièce ou froisser un bout de papier entre ses doigts. Qu'est-ce qui existe ?

Toutes les réflexions menées ou partagées sur cette monnaie gravée par une idée et battue par des calculs, cette monnaie céleste pour employer un mot de Mark Alizart, déployant son propre espace numérique dans lequel elle a bien toutes les propriétés d’un objet tangible et toutes les qualités d’une monnaie sui generis, je ne les ai pas cantonnées dans un coin hermétique de mon crâne quand, à partir du confinement – situation obsidionale très appropriée au sujet – j’ai entrepris de faire enfin vivre « mon » Napoléon dans son nouveau royaume.

A vrai dire, partant de Satoshi et de la grande question de sa « disparition » j’avais déjà, quatre ans plus tôt, évoqué un mot de Napoléon selon qui « les hommes de génie sont des météores destinées à brûler pour éclairer leur siècle ». J'y abordais surtout le personnage tel que l’imaginait Simon Leys en 1988, dans une autre uchronie où il montrait comment et pourquoi l’empereur évadé de Sainte-Hélène refusait ensuite de se manifester.

Partant, en sens inverse, de Napoléon, et même si je sais bien que le chiffre napoléonien était dans la pratique d'assez faible qualité, il y a des mots de lui qui m’ont fait penser à Satoshi. Ainsi de « je lis toujours utile » car j’ai toujours pensé que l’assembleur de Bitcoin avait dû beaucoup amasser de savoir avant de les assembler. De même pour « rien ne se fait que par calcul » et mieux encore « je calcule au pire » qui me semble convenir à l’inventeur d’un système qui tient non sur nos vices (toute l’économie le fait) mais sur une plus faible rémunération de l’action vicieuse que de l’action conforme.

J'ai souri aussi en lisant « Il n’y a pas nécessité de dire ce que l’on a l’intention de faire dans le moment même où on le fait » et me suis demandé si le jugement porté sur l'un par le général Bernard (le futur Vauban du nouveau monde) ne s'appliquerait pas aussi bien à l'autre : « C'est peut-être la meilleure tête du siècle, la mieux organisée. Il n'était étranger à rien, faisait tout par lui même, il ne s'était jamais confié à personne qu'au moment de l'exécution, ayant toujours lui seul délibéré et décidé de ce qui convenait le mieux ».

Au-delà de ces quelques clignotants (car il ne s’agit pas pour moi, évidemment, de comparer l’un des hommes les plus connus de l’histoire avec celui qui a effacé presque toute trace de son existence terrestre) j’ai poursuivi ma propre expérience de pensée. Le bitcoineur qui aura le courage de me suivre entre 1815 et 1827 (j’ai donné quelques années de vie supplémentaires à mon héros par vraisemblance et parce que c'était utile à mon récit) retrouvera au fil des pages bien des histoires déjà traitées ici : le thaler de Marie-Thérèse, la monnaie qui n’existait pas mais qui fit si peur au roi, la fantaisie obstinée de trois ou quatre faquins qui ont privé le Louvre de trésors d’art égyptien. Il y trouvera une pique concernant l'économie d'Aristote et des idées qui peuvent être les nôtres : le mépris des billets sans encaisse ou le financement communautaire par exemple.

Le lecteur trouvera surtout dans mon récit des réflexions qui peuvent être cruciales pour nous : sur la temporalité, sur la mass adoption et d'abord sur la souveraineté et les limites d’une souveraineté « personnelle » qui préoccupe tant de bitcoineurs à tendance féodale. Napoléon, d’après le Traité passé avec ses vainqueurs en avril 1814 restait « empereur » mais il ne s’agissait plus que d’un titre honorifique viager. Concrètement il n’était plus « souverain » et de manière pareillement viagère que de l’île d’Elbe. Petite robinsonnade : il « régnait » sur un territoire 30 fois plus grand que le Liberland mais presqu’aussi dépourvu des infrastructures concrètes qui permettent l’exercice efficace de la souveraineté.

Il se trouvait donc dans la situation inverse de celle qui faisait fantasmer Andrew Howard en décembre dernier quand il imaginait des bitcoiners tellement riches qu’ils en deviendraient souverains de larges étendues de terre. Napoléon restait souverain (et, même vaincu, il conservait selon les notes de police un poids politique considérable en France et en Italie) mais il n’avait plus sous les bottes qu’une sous-préfecture 16 fois plus pauvre que la Corse voisine et un pécule (4 millions de francs-or) qui lui filait entre les doigts.

Or la souveraineté ne consiste ni à se pavaner sur un trône qui « n'est qu'une planche garnie de velours » (mot apocryphe) ni à s’épargner les ingérences étrangères (en se faisant oublier sur l’île d’Elbe ou sur quelque île artificielle) mais à agir souverainement, concrètement, efficacement, sur le théâtre du monde. Il avait un exemple : le pape Pie VII, son ancien prisonnier, restauré dans ses États sans tirer un seul coup de feu et dont on disait, à Londres même, qu’aucun général ne l’avait combattu aussi efficacement que le pape à la tête de son Église.

Napoléon dira à Sainte-Hélène qu’il aurait pu sur l'île d'Elbe « inventer une souveraineté d’un genre nouveau » et je me suis longuement interrogé sur ce que ces mots pouvaient signifier. Il choisit finalement d’en revenir à la forme antérieure et en perdit en cent jours toute apparence.

Ayant décidé que, dans mon récit, il n’irait pas se faire écraser à Waterloo, je ne pensais pas qu’une courte sagesse consistant à jardiner tranquillement sur son île après l’avoir un peu mieux fortifiée fournirait une matière suffisante à mon livre. Il fallait d’abord que, sans rentrer en France, il pose un acte souverain de nature à desserrer les contraintes (financières) et les menaces (militaires) qui pesaient sur sa misérable principauté et puis ensuite qu’il continue d’agir à la mesure, jusque-là prodigieuse, de son imagination et de son activité.

Plus facile à dire qu’à écrire. Les historiens normaux, universitaires, méprisaient traditionnellement les « uchronies » jusqu’à ce que certains ne confessent que « l’histoire contrefactuelle » est aussi un puissant outil pour comprendre l’histoire tout court. Car tout, si l’on est honnête et factuel, ramène à la contrainte de réalité qui est incommensurable par rapport à ce que l’on appelle pompeusement le « volontarisme politique » et qui est bien plus proche de l’imagination romanesque que ne le croient les « dirigeants ».

Admettons donc que Napoléon ne bouge pas de sa « petite bicoque », toléré dans son coin de Méditerranée et qu’il trouve le moyen de s’y fortifier, de s’y défendre, d’y vivre en petit prince et d’y poursuivre ses rêves. Ce n’est pas donné (et tout le début de mon ouvrage vise en gros à tracer les manœuvres qui le lui ont permis dans mon univers virtuel) mais une fois ceci obtenu le reste du monde change-t-il ? Oui et non. Notez que la question se pose aussi pour Bitcoin : admettons qu’il arrive à un point où nul ne peut le détruire, l’interdire ou le contraindre, et qu’il soit reconnu comme une monnaie « comme les autres » : le reste du monde change-t-il radicalement ou seulement à la marge ?

Personne, donc, ne va mourir à Waterloo, ni même errer comme Fabrice Del Dongo sur ce champ de bataille qui va hanter durablement l'âme française. Il n’y aura ni « terreur blanche » ni « chambre introuvable » ; des centaines d’hommes politiques ne feront pas les girouettes, les anciens régicides ne seront pas exilés et Nathan Rothschild ne fera pas de bon coup en Bourse sur ce coup-là.

La France en restera au Traité de Paris signé en 1814, une paix entre rois qui sent encore l'ancien régime, et ne sera pas acculée au désastreux Traité de Paris de 1815 qui annonce bien davantage les paix des vainqueurs que connaîtra le siècle suivant ; elle ne versera pas 2 milliards de francs-or d’indemnité, Nice et la Savoie resteront françaises, comme quelques places fortes sur les frontières belge et allemande, que nous ne récupérerons jamais celles-là. Plus de 2000 tableaux resteront suspendus aux cimaises du Louvre et les Chevaux de Saint-Marc perchés sur l'Arc du Carrousel.

La légitimité du régime politique de la Restauration ne sera pas si sauvagement compromise ni la séculaire prétention française à la suprématie européenne si tragiquement enterrée. La démographie française ne plongera pas.

Pourtant la contrainte du réel restera forte et continuera de s’imposer à Napoléon sur son île méditerranéenne comme à l’auteur sur son clavier : Metternich et Castlereagh ont toujours un agenda réactionnaire, les Italiens veulent toujours chasser les Autrichiens, que les Prussiens regardent toujours comme un obstacle à leurs ambitions, les Américains et les Anglais sont toujours décidés à corriger les Barbaresques et ceux-ci sèment toujours la terreur en Méditerranée, l’Amérique du Sud veut toujours se libérer de l’Espagne. Et puis, bien sûr, le Tambora explose à la même minute dans l’histoire et dans mon récit, qui connaissent tous deux une année sans été.

Pour construire ce que j’ai appelé un « récit » plutôt qu’un roman, j’ai donc d’abord essayé d’imaginer le moins possible. J'ai voulu partir des faits, des situations, des coïncidences. J’ai moins relu les historiens (qui expliquent ce qui s’est passé tellement finement qu’on en conclut que cela ne pouvait que se passer) que les témoins : correspondances et mémoires livrent les « petits faits vrais » dont parlait Stendhal, des coïncidences, des traces d’événements oubliés. J’ai aussi passé des heures dans les catalogues de ventes publiques consacrées aux autographes ou aux reliques napoléoniennes. Mes lecteurs connaissent mon goût des reliques, ces objets fétiches.

Après cela (osons le dire) j'ai, comme Satoshi, moi-même agencé. Parce que le problème posé à Napoléon enfermé, appauvri et menacé sur son île évoque un peu un triangle d’incompatibilité.

Comme je le dis en introduction de mon livre, tous les faits précisément datés et antérieurs au 26 février 1815 à dix-huit heures sont exacts et de façon surprenante, bon nombre de faits ultérieurs le sont également. Tous les personnages nommés ou seulement désignés par un nom de lieu ont réellement existé, même si certains sont demeurés parfaitement inconnus. Enfin de nombreux propos et écrits, empruntés à des sources crédibles, sont littéralement reproduits même si je les ai réagencés dans le temps pour les besoins de mon récit.

Contrairement à tous les historiens qui accumulent les faits pour montrer que Napoléon était pris au piège – ou plutôt aux pièges – et que seul demeure encore obscur le point de savoir si ceux qui avaient tendu ces rets ne furent pas eux-mêmes un peu surpris de l’événement, j’ai montré qu’un certain agencement de faits et d’effets lui offrait l’occasion des « soudaines inspirations qui déconcertent par des ressources inespérées les plus savantes combinaisons de l’ennemi » comme on l’avait dit une vingtaine d’années plus tôt en Italie.

Une fois réussies la sortie de l’histoire et l’entré dans le récit, j’ai tenu à ce que celui-ci demeure historiquement crédible, donc sans odyssée conquérante à travers l'Orient, l'Asie et jusqu'à la Chine comme dans ce qui est considéré comme la première uchronie de l’histoire, celle de Geoffroy-Château en 1836). J'ai voulu aussi que mon récit s’inscrive dans une temporalité réaliste, dans une temporalité du post hoc ergo propter hoc que connaissent bien ceux qui comprennent la blockchain.

Le système de contraintes a été desserré, mais elles demeurent. Inversement le geste de Napoléon au point de divergence crée une première onde de choc, différente de celle suscitée par son retour, mais non négligeable : il ne fait pas rien, mais autre chose. Il agit sans lutter. L’onde de l’événement alternatif se propage dans le temps du récit, avec les réactions des divers acteurs. Elle est suivie d’autres initiatives de Napoléon, anticipant ou réagissant à d’autres faits historiques : la piraterie des barbaresques, l’insurrection de l’Amérique latine, la revendication dans de nombreux pays d'un gouvernement constitutionnel, etc.

Ce second temps du récit est, pour qui tente d’imaginer l’histoire, aussi difficile que pour qui tente de deviner le futur (chose que l’on demande toujours niaisement à l’historien). Comme je l’avais fait pour Bitcoin, j’ai réfléchi en termes de métamorphoses. Napoléon est un caméléon, les peintres l’ont bien montré et de son vivant même on a dit qu’il y avait plusieurs hommes, ou qu’un grenadier avait pris sa place après sa mort en Russie.

J’ai fait un choix. Saisissant Napoléon au moment où il est désarmé, les plus hauts faits que j’aborde sont ceux qui n’auront pas lieu. Parce que délibérément « mon » Napoléon est un être de raison qui renonce à l’aventure. Il l’avait dit à Caulaincourt en 1812, qu'il n'était pas « un Don Quichotte qui a besoin de quêter les aventures ». Il décide de revenir à son personnage, le seul qui puisse « dépasser Napoléon » : Bonaparte, le pacificateur et législateur. Mon Napoléon est donc conforme à ce que l’on disait de lui avant le Sacre, le « plus civil des généraux ». Et pour dire les choses crûment, il penche non seulement pour la paix mais aussi pour les « idées du siècle » et non vers les fastes et « les préjugés gothiques ».

Cette évolution n’est pas totalement un choix arbitraire ou complaisant de ma part. C’est celle que le prisonnier de Sainte-Hélène a réussi à suggérer, posant au Messie de la Révolution. Seulement, au lieu de dire ce qu’il « aurait pu » ou ce qu’il « voulait » faire, il le fait dans la mesure de ses moyens. Au lieu de céder à ce que l’historien contemporain Emmanuel de Waresquiel décrit comme « la tentation de l’impossible » en 1815, il tente ce qui est possible de 1815 à sa mort.

Évidemment, il y a la tâche du rétablissement de l’esclavage. S'intéresser à Napoléon est-il dès lors une faute morale ?

À Sainte-Hélène, peut-être du fait de la fréquentation de l'esclave Toby qu'il voulut racheter, comme dans mon récit, Napoléon est conscient de la tâche, et moi aussi, bien sûr. Insuffisamment évoquée jadis (on lui a bien plus reproché l’exécution du duc d’Enghien) elle obnubile aujourd’hui pratiquement toute l’épopée et condamne le héros au bannissement en 140 signes : on ne peut pas, on ne doit pas s’intéresser à quelqu’un qui a commis cela. L'acte est nul : le personnage doit l'être également.

Brisons l'idole... mais cela a déjà été fait, et pas qu'un peu. Et toujours en vain.

L’une de ses plus violentes ennemies, la reine de Sicile (sœur de Marie-Antoinette) le considérait pourtant à la fois comme « l’Attila, le fléau de l’Italie » et comme « le plus grand homme que les siècles aient jamais produit ». Nous ne semblons plus capables d’ambivalence : Ridley Scott le présente comme un minus, l’œil vide, dominé par sa femme ou par les événements. C'est peu crédible, mais un autoritaire belliqueux ne méritent guère d'égards posthumes. C’est ainsi l’opinion courante sur X, hors quelques chapelles bonapartistes dont les dévots caricaturaux ne perçoivent la lumière qu’au travers de vitraux trop chamarrés. Il faut échapper à ces courtes vues.

Je me demande souvent (et on a senti un petit frisson au moment du récent teasing de HBO) ce que les bitcoineurs diraient de Satoshi s’ils apprenaient qu’il battait sa femme, séquestrait sa domestique philippine ou avait violé son neveu ? Le Bitcoin fonctionnerait-il moins bien si Satoshi n'était pas un smart guy ou seulement s'il n'était pas adepte de l'économie autrichienne ?

Passant ainsi, par posture morale, à côté du « plus grand homme du plus grand peuple » comme l’écrivit plus tard son frère aîné, le risque est grand de passer aussi à côté de ces très grands hommes que furent ceux qui le servirent. Car presque tous le servirent, comme le remarqua tout de suite l’impertinent Rivarol (mort en 1801) : « ils le servent au lieu de s’en défaire ». Et pas seulement des sabreurs : depuis l’incroyable entreprise scientifique que fut l’expédition d’Égypte jusqu’aux dernières heures après Waterloo, il fut entouré de savants comme Monge, Conté, Laplace, Chaptal, Lacépède, Fourier.


Ce dernier joue un certain rôle dans mon récit. Imaginerait-on, aujourd’hui, un préfet capable d’inventer un outil mathématique, de travailler sur la théorie analytique de la chaleur, de formuler, le premier, l’hypothèse de l’effet de serre tout en recevant la belle société et en protégeant le jeune génie qui allait déchiffrer les hiéroglyphes ?

Oublier volontairement Napoléon, c’est oublier les Français durant 15 ans. Et même, puisqu’on ne va pas non plus célébrer les rois qui le suivirent, on en vient à se réveiller miraculeusement en 1848 (avec enfin l’abolition de l’esclavage) sans trop s’appesantir sur le destin qui conduit de nouveau la République et la France sous la coupe d’un Bonaparte. Décidément, mieux vaut lire l’histoire dans Marx que sur X. En arrêtant à Brumaire (voire à Thermidor) la marche de l’Histoire telle qu’on rêverait (aujourd’hui) qu’elle ait été, on fait passer à la trappe un demi-siècle de la vie des Français et l’aventure de la plus étonnante génération de nos ancêtres, ceux qui comme Napoléon Bonaparte avaient 20 ans en 1789.

Quel sens donner à l’aventure que j’imagine ?

La défaite de 1814 et la Restauration avaient débarrassé Napoléon de pas mal d’illusions et de la plus grande partie de la vermine d’Ancien Régime qu’il avait eu le grand tort de croire ralliée. Je ne pense donc pas avoir cédé à une passion personnelle en supposant que, dans la nouvelle ère que mon récit permet, Napoléon devait de nouveau s’appuyer sur les « bleus » contre la France « blanche » et la « Sainte-Alliance », sur des savants contre les notables, sur des jeunes ardents contre les fatigués.

Talleyrand le lui avait (peut-être) dit : on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus. Privé d’armements et donc de l’ultima ratio regum, il ne lui reste que ce que les plus intelligents de ses ennemis lui reconnaissent : sa prodigieuse capacité de calcul, son instinct stratégique, son coup d’œil tactique mais aussi ce que ses vrais vainqueurs, le tsar et le pape lui ont appris : reculer, user la force de l’ennemi ou même s’en servir, et souvent attendre. Pour me couler dans cela, j’ai aussi dû affronter l’une des grandes questions qui agitent les bitcoineurs, la « temporalité ».

Bonaparte, tout au long de sa carrière, gère une « mass adoption »

Il déclare après Brumaire que « la Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée : elle est finie ». Ce mot, qui a tant plu et rassuré alors, lui est aujourd'hui reproché par les belles âmes.

Quels qu’aient été ses choix ensuite, y compris la fâcheuse décision d’enlever les mots « République française » des monnaies 5 ans (quand même) après son sacre, il n’a jamais souhaité revenir sur la Révolution. Il disait seulement, à sa façon, en avoir clos ce que Lénine aurait peut-être appelé la maladie infantile : « J'ai refermé le gouffre de l'anarchie et débrouillé le chaos ». Quinze ans de consolidation, essentiellement juridique, des « immortels principes » grâce aux fameux Codes et puis la France se retrouve, sans lui et sans son despotisme, en monarchie certes constitutionnelle mais à forte tentation réactionnaire.


Encore faudrait-il mesurer la vitesse de percolation. Il y a une anecdote savoureuse, rapportée par un témoin occulaire (le trésorier Peyrusse) et collationnée par Thiers dont je colle ici l'extrait. C'est, lors du  vol de l'Aigle  (je n'ai donc évidemment pas pu la reprendre dans mon récit) la rencontre avec une gardienne de vaches, dans les Alpes, qui ne sait même pas qu'à Paris, le roi a, depuis dix mois, remplacé l'Empereur, qui se tient devant elle dans sa masure... et en sort « tout pensif » !

La « mass adoption » des idées nouvelles semble avoir été bien lente, en mettant le T=0 à la nuit du 4 août.

Qu'en sera-t-il pour celle que l'on ferait courir du 1er novembre 2008 ? J’ai cité l’an passé à Biarritz un texte de Aleksandar Svetski, fondateur du Bitcoin Times dans lequel il notait que les bitcoiners ont une tendance à surestimer la vitesse avec laquelle Bitcoin va envahir le monde et devenir une monnaie largement acceptée. Notamment parce que, considérant celui-ci sous l'angle pratique et technologique, ils établissent des comparaisons avec l'adoption de techniques disruptives antérieures. Il rappelait qu'avec Bitcoin, le jeu était aussi politique et culturel : on joue ici avec les plus grands enjeux, pour les plus grands gains, contre les plus grands ennemis - à la fois externes et internes; on se bat à la fois contre l'establishment et contre les cultures dans lesquelles nous avons nous-mêmes (encore pour bon nombre) été élevés.

Telle est probablement la situation de la société française en 1815. On verra qu'avec malice, j'ai fait en sorte que la « non-action » accélère la marche de l'Idée.

Si la vie m'en laisse le temps et si je trouve des éditeurs, mes prochaines publications ne concerneront toujours pas Bitcoin mais resteront virtuelles puisqu'il pourrait s'agir... de femmes qui, de toute leur vie, n'ont laissé qu'une seule trace, ou d'un homme qui en a laissé une, mais sans avoir jamais existé. Et il ne sera plus question de l'Empereur, c'est promis ! Je resterai tel que j'ai tenté de me définir un jour : un  historien local, rêveur et virtuel .

(suite)

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76 - Nolite te auctoritates...

By: Jacques Favier

dame de coeur d'après une création d'EstarisBitcoin serait toujours un truc de geek et dans la pratique un truc de mec. Si bien des évidences factuelles tendent à le faire croire, je suis de ceux qui pensent depuis longtemps que la présence féminine doit être recherchée et valorisée, et que l'excuse commode selon laquelle il y a traditionnellement peu de copines passionnées par la technologie est fausse et dangereuse à plus d'un titre.

Au-delà d'un point de principe - la techno comme la monnaie sont affaires de tous - je pense qu'une démarche spécifiquement féminine doit être mise en valeur en ce qui concerne l'usage des monnaies décentralisées, ou plutôt que la réflexion menée depuis plus de deux siècles par les femmes pour construire leur émancipation est potentiellement riche d'enseignements pour ceux qui veulent inventer une monnaie sans sujétion.

Commençons par ce qui est un peu trivial. Même si les choses s'améliorent (oh combien lentement) il y a encore bien trop peu de jeunes femmes dans les hackatons, dans les amphis ou dans les auditoires de nos conférences, dans nos forums et dans les meet-up de notre Communauté.

Au début de certains repas du Coin il m'arrive de préciser que notre but n'a jamais été de former un gentlemen's club. Malgré des invitations largement lancées en direction des amies ou des profils féminins rencontrés au cours de nos diverses activités, il n'est pas toujours possible d'avoir une convive par table. Pourtant, les attitudes justement dénoncées par un article récent du NYT n'ont pas cours dans nos événements et celles qui nous fréquentent semblent apprécier ces rencontres.

Je ne crois pas que les femmes soient moins intéressées par la technologie. Serait-ce pourtant le cas qu'il resterait le point de savoir si elles sont moins intéressées par la monnaie et le paiement.

Une étude déjà ancienne de CoinDesk cherchant qui étaient, en juin 2015, les utilisateurs de bitcoin répondait qu’ils étaient jeunes (25 à 34 ans), pale, techie and male (à 90%). Malgré l'explosion du nombre de bitcoineurs au niveau mondial, les (rares) études sur ce thème ne permettent pas de percevoir une réelle amélioration, certaines affichant un taux extrêmement inquiétant de 4% de femmes seulement. Une chronique canadienne sur CBC s'en est récemment émue, souligant que cela pouvait réellement constituer un signe inquiétant.

Le poids des femmes (courses alimentaires quotidiennes et « shopping » festif) est énorme dans les actes d’achats, surtout en transactions unitaires. Avec ou sans Lightning Network, Bitcoin ne sera pas une monnaie sans les femmes.

Venons-en à ce qui touche au changement paradigmatique que constitue Bitcoin. Il y a un rapport profond, aussi ancien que l'Humanité, entre la monnaie et la langue. Or certains linguistes, comme Gretchen McCulloch, l'écrivait en 2015, pensent que ce sont les filles (jeunes) qui inventent et renouvèlent la langue, créant jusqu'à 90% des innovations. Parce que, comme l'avancent Deborah Cameron et d'autres, elles auraient une plus grande sensibilité sociale, des réseaux plus étendus, voire un avantage neurobiologique en la matière. Si tout cela est vrai, sans jeunes femmes parmi nous, Bitcoin pourrait se retrouver un jour vieux sans avoir jamais été adulte.

Marie Laurencin

Il y a cependant des relations bien plus profondes entre celles et ceux qui supportent Bitcoin et pensent que les monnaies décentralisées sont une part de leur liberté, et les femmes qui ont lutté pour leur émancipation et savent que cette lutte ne s'est point achevée en un glorieux jour de proclamation.

Nous avons tous entendu cent fois que les femmes ont dû attendre jusqu'en 1965 pour avoir un compte en banque (sans l'autorisation de leur mari) et à dire vrai cela me fait toujours sourire. Parce que ce poncif suggère qu'elles attendaient cela depuis des siècles. Il y a fort à parier qu'elles n'ont attendu que quelques années, et qu'en 1965 bien des maris n'avaient pas eux-mêmes de chéquier : la bancarisation massive débute plutôt vers 1967. D'autre part (et même si la loi de 1965 donne aux femmes d'autres libertés) cela assimile le fait d'avoir un compte en banque (et non des espèces dans sa poche) à une forme de liberté. Ce qui mériterait examen. Et il pourrait y avoir bien plus grave !

The Handmaid's taleEn 1985, la romancière et universitaire canadienne Margaret Atwood écrivait son roman The Handmaid's Tale qui met en scène un futur dystopique épouvantable dans lequel les Etats-Unis vivent un cauchemar théocratique de type wahhabite mâtiné d'enfer policier façon URSS. Avec un petit avant-goût prophétique de Patriot Act. Le sort des femmes y est particulièrement horrible.

Ce livre d'anticipation qui ignore les téléphones mobiles ou Internet est pourtant devenu un roman-culte de la cause féministe et a été récemment brandi dans de nombreuses manifestations hostiles à la remise en cause des droits des femmes par le président Trump, puis porté à l'écran en 2017 dans une série télévisée (en français La servante écarlate).

Voici un court extrait montrant comment, concrètement, un piège peut se refermer sur les femmes, mais aussi sur les ennemis, sur les autres. Ou sur vous.

Et la formule latine qui sert de titre à mon billet ? Les curieux liront (note en bas de page) ce que signifient, ou ne signifient pas, les quelques mots latins que l'héroïne trouve dans un recoin de sa geôle, inscrits comme un message secret. Ceux qui ont déjà suivi la série comprendront ce que je veux dire : Ne laissez pas les autorités vous ...

Une formule de Simone de Beauvoir devrait être méditée par tous ceux (hommes et femmes) qui refusent la forme spécifique de sujétion quotidienne et de censure potentielle que représente la monnaie administrée et centralisée : « N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

Ce que les femmes nous rappellent, c'est que nos droits ne sont jamais acquis. Une autre figure « féministe », Léon Blum, était également un grand inquiet sur le chapitre de la pérennité de nos libertés. Comme la grenouille dans l'eau qui chauffe, nous nous endormons bercés par les discours sur nos valeurs républicaines, notre civilisation et notre état de droit. Nolite te auctoritates...

Blum

Pour aller plus loin, sur le mock latin de Margaret Atwood :

même pas latiniste

  • voir ici en anglais l'histoire de cette étrange formule, avec une interview d'un universitaire de Cornell University par Vanity Fair...
  • et là en français un article de haute linguistique d'une universitaire lilloise !
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73 - Genre Venus

By: Jacques Favier

L'épisode suscité par la célèbre Nabilla Benattia met en perspective divers enjeux qui sont apparus, avec un air de plaisanterie, dans une lumière finalement assez déplaisante.

Au départ, un petit film, que tout le monde a vu et dont je transcris quelques phrases.

Danae par Chantron 1891« Les chéris, je sais pas si vous avez entendu parler du bitcoin, genre cette sorte de nouvelle monnaie virtuelle… Et en fait je connais l'une des filles qui travaillent avec un trader qui sont à fond dans le bitcoin. C'est un peu la nouvelle monnaie, genre la monnaie du futur. Et donc en fait je trouve que c'est assez bien. Et comme en ce moment genre c'est grave en train de se développer, ils ont créé un site (..) ça vous permet d'apprendre à utiliser le bitcoin. Voilà, je crois que c'est le bon moment, ça commence à peine à se développer, et je pense que c'est le moment de s'y intéresser un petit peu. En fait, même si vous y connaissez rien ça vous permet de gagner de l'argent, sans y investir beaucoup, genre vous y investissez des petites sommes, genre moi j'ai dû mettre à peu près 1000 euros j'ai déjà gagné 800 euros, mais vous pouvez faire beaucoup moins ».

Y avait-il vraiment de quoi faire entrer en ébullition la cryptosphère, l'Internet, puis l'AMF, maladroitement relayée par Libération, le journal des jeunes de 77 ans?
On a un peu envie de remarquer qu'elle dit plutôt moins de sottises que bien des journalistes spécialisés, et que son incitation à un investissement pédagogique est assez prudent. Comme l'a courageusement noté le directeur de l’hebdomadaire du Point, jeudi sur France Inter, cela signifie que le phénomène commence à toucher le grand public et qu'on doit se réjouir que quelq'un porte enfin la chose sur la place publique. « En revanche, vous entendez souvent des politiques en parler, du bitcoin ? Jamais, ou presque. Est-ce qu'ils comprennent ? à mon avis, pas souvent (...) Eh bien celle qui porte le sujet sur la place publique, c’est Nabilla Benattia. Puissent les politiques l’écouter, et se saisir enfin, de ce phénomène tout sauf anecdotique ».

Alors d'où vient le scandale ?

Parlons d'abord de la forme : une publicité à peine déguisée sur une cible douteuse?

Certes Nabilla Benattia s'exprime ici sur un réseau social ouvert aux tout jeunes adolescents qui ne sont pas une cible appropriée pour des placements risqués ou non, même si les enfants peuvent voir les publicités automobiles diffusées par la télévision sans précaution particulière à l'égard de ceux qui n'ont pas l'âge de rouler.

Certes elle fait la promotion d'un site Internet qui vend une formation pour les personnes intéressées par la cryptomonnaie, formation qui nécessite de souscrire un abonnement alors qu'elle assure que « c'est gratuit ». Mais si l'on doit compter tous les liens prétendant mener vers des téléchargements gratuits et qui en trois clics amènent l'internaute à la page payante, on va remplir un Bottin. Les internautes, même jeunes, connaissent la vie...

Certes, la justice pourrait entamer une procédure pour publicité déguisée contre celle qui, dans sa vidéo, ne mentionne pas explicitement le caractère publicitaire de son message. Là encore, il y aurait un fort risque de paraître vouloir « faire un exemple » quand des centaines d'autres « influenceurs » oublient allègrement les recommandations de l'ARPP sur la communication publicitaire numérique malgré les foudres brandies depuis longtemps par la Répression des Fraudes. Est-ce propre au numérique ou à Nabilla ? Je n'ai jamais entendu un journaliste rappeler que tel ou tel grand expert économiste présenté à l'antenne comme professeur à Paris I ou à Paris II siège aussi, en toute indépendance et pour rendre service, sans doute, chez David de Rothschild ou chez son cousin Edmond,

Maintenant, redescendons sur terre. Quand Nabilla Benattia s'enlise dans ses explications (« Ils ont un site qui est sûr (...) honnêtement ils ont plus de 85% de taux de réussite, donc en gros, ils ne se trompent pas, quoi ») quel est l'adolescent d'aujourd'hui, même benêt, qui n'a pas compris qu'elle fait de la pub ? Même les pré-ados savent bien que si Norman et Cyprien gravitent aujourd'hui dans l'orbite de Webedia (Monsieur Ladreit de Lacharrière, qui ne possède pas que la Revue des Deux Mondes et qui s'y connait en « relations ») cela n'est pas étranger à des considérations de monétisation de l'influence qu'ils exercent. Je ne dis pas qu'ils approuvent. L'opération de rachat de Mixicom par Wabadia avait au printemps 2016 suscité de vifs débats. Mais ils savent !

Genre ?

Il y a dans La Vénus à la fourrure de Polanski (oui, je sais...) une scène où le metteur en scène (Mathieu Amalric) qui n'en peut plus d'entendre Wanda (Emmanuelle Seigner) balancer de manière compulsive le mot « genre » pris fautivement ici comme un adverbe à chaque phrase, se fait moquer par elle. Parce que, lui, il égrène des « pour ainsi dire » légèrement désuets. Il s'enquiert donc de ce qu'il faut dire aujourd'hui à la place de « pour ainsi dire ».

Personne ne s'est gêné pour signifier à Nabilla qu'elle n'était pas à sa place. L'opinion de dizaines d'experts qui n'ont pas lu le quart de l'article Bitcoin sur Wikipedia, les rires de ceux qui pouffent sur les plateaux en assurant que l'on n'y comprend rien, coupant au besoin la parole de celui qui semblent savoir avec des « oh là là on n'y comprend rien! », l'arrogante paresse de ceux qui tranchent que « c'est une folie complète ce truc », les comparaisons absurdes, les invectives, les bidouillages de ceux qui ne savent plus s'ils détachent Bitcoin de la Blockchain ou la Blockchain du Schmilblick ... tout est légitime, tout à droit à l'antenne. Mais pas la parole de Nabilla assurant que c'est genre la monnaie du futur.

Si elle le dit, c'est forcément du grand n'importe quoi nous assure (dans un français, à tout prendre, guère différent de celui de la jeune personne) un vieux briscard de syndicat bancaire. « La vulgarité et la bêtise en cadeaux additionnels » relance un banquier pourtant populaire. Ces gens là ne peuvent rien dire quand Bill Gates, Richard Branson, Marc Andreesen ou Al Gore leur expliquent que Bitcoin c’est révolutionnaire, et que c'est beaucoup mieux qu’une monnaie. En général ils n'en sont pas informés, parce que les propos positifs ne sont pas relayés. Et si par hasard ils le sont, ça ne les convainc en rien. Mais un vieux fonds de servilité les maintient dans leur bouderie. Alors que si une jeune femme si différente des critères de leur monde à eux dit à peu près la même chose dans sa langue à elle, ils peuvent se lâcher.

Et l'illégitimité de cette jeune personne rebondit immédiatement sur Bitcoin. Comme il s'agit de coller à la phase ultime de la bulle, qui serait celle de l'arrivée des idiots (alors même que tout annonce l'arrivée des fonds d'investissemens) Nabilla devient la preuve vivante de l'effondrement conceptuel et financier de « ce truc ». C'est définitivement le moment de vendre. Qu'elle conseille d'acheter permet à tout un tas de couillons de conseiller de vendre. A croire que des cartes de CIF ont été distribuées au petit matin dans leurs boites aux lettres. Nabilla c'est mieux que le cireur de chaussure de Rockefeller (ou de Joe Kennedy plus personne ne sait), mieux que le chauffeur de Joe Kennedy (ou de Rockefeller, tout le monde s'en fiche) mieux que le barbier (cette version existe aussi), mieux que toutes les petites gens qui, en se contenant au fond de répéter ce qu'ont dit la veille les demi-instruits, offrent à ces derniers l'occasion de rire un bon coup à la santé des travailleurs manuels et des classes populaires.

Tous les journaux se sont crus obligés de citer le twitte de l'AMF. Nabilla vivement critiquée, recadrée, taclée, j'en passe. Notez bien que le message de l'AMF n'étant pas destinée @nabilla (elle a un compte public) et ne faisant que citer #nabilla (j'imagine que celui qui a la main sur le compte twitter de l'institution comprend la différence) doit être destiné aux ados accros à Snapschat. Ils sont certainement très nombreux à suivre l'AMF.

Venus au miroir à Anvers, Rubens d apres TitienAu demeurant, au « Y'a pas besoin de s’y connaître » de Nabilla, l'AMF en répondant par un « restez à l’écart » aussi puissamment argumenté, se met à peu près au même niveau, celui de gens qui usent de l'argument d'autorité que confère notoriété ou position sociale mais qui n'ont pas le courage d'approfondir la question.

Depuis Monsieur Valls, on sait que nos élites ne souhaitent pas trop que les gens essayent de comprendre.


Venus

Sur les réseaux et messageries, la goujaterie vient renforcer le mépris de classe. En pleines séquelles de l'affaire Weinstein, on reste confondu de ce que l'on peut lire sur LinkedIn, dans le déluge d'articles et de commentaires que des responsables encravatés ont consacrés à ces 3 minutes de Snapschat. Il y en a qui comprennent certaines choses tellement lentement qu'ils feraient mieux de ne pas moquer Melle Benattia. Les riches assonances du mot bitcoin font merveille chez des consultants informatiques dignes de personnages de Houellebecq. Les plus délicats des cadres outragés par cette jeune femme sont ceux qui se contentent de demander si elle se croit dans un cabaret.

La Vénus à la fourrure

On sent quand même vite une sourde saloperie de mâles rancuniers derrière tout cela. Bien sûr, on a compris que Nabilla, cette femme sans éducation, annonçait le jugement dernier d'un Bitcoin « qui n'en finit pas de mourir » (j'ai lu ça tel quel). Cela n'en fait pas la femme perdue du 17ème chapitre de l'Apocalypse. Ce que révèlent les références plus ou moins discrètes aux usages que cette jeune femme pourrait faire de son corps, c'est, au-delà d'une frustration charnelle un peu pathétique, la risible frustration du monsieur qui se dit qu'il est trop tard pour profiter de l'aventure. Il n'y a que ceux qui n'ont pas acheté un bitcoin en 2014 ou 2015 pour calculer sordidement ce qu'ils auraient dans leurs poches s'ils en avaient acheté mille en 2012. Comme s'ils avaient l'once de courage pour cela !

Pour ainsi dire

En conseillant à ses fans l'achat de 1000 euros de bitcoin, elle mettrait donc la société française au bord du gouffre. C'est la moitié de la mise moyenne annuelle d'un français sur deux dans des jeux de hasard qui ne font pas honneur à l'esprit humain, même s'ils sont sous la coupe de l'Inspection des Finances. Est-ce qu'il n'y a ni drame social lié au jeu d'argent, ni publicité pour y inciter ? C'est ce que semble soutenir un rapport d'enquête parlementaire (de 2005) : « votre rapporteur est parvenu à la conclusion que jamais l'Etat ne pousse à développer le jeu pour alimenter ses caisses, au terme de ses recherches et de ses recoupements dans ce domaine qui relève de l'éthique. L'Etat semble tenir, au moins dans ce secteur, un langage assez pondéré et se placer en promoteur sincère d'un développement compétitif, certes, mais responsable ». Rien à voir, donc, avec le grossier tapinage (le mot n'est jamais employé innocemment) de Melle Benattia.

Celle-ci n'aurait aucune capacité intellectuelle ? Est-on bien sûr que la personne qui débite des conseils dans les agences bancaires de quartier s'exprime dans une langue plus recherchée ou avec des arguments mieux étayés ? Aucune importance me dira-t-on,puisque c'est pour placer des produits maison, offrant toute garantie.

Quand il s'agit de séduire les petits bourgeois, la grande finance se prive-t-elle d'user du charme plus que du raisonnement ? Ceux qui ont vécu la fin des années 1980 se souviendront des procédés utilisés pour draguer « l'actionnariat populaire». Paribas exhibait l'Orangerie de la rue d'Antin sur fond de prouesses vocales de Barbara Hendricks : toutes choses mieux assorties aux goûts de la classe dirigeante que le peignoir rose de Nabilla, mais sans guère plus de rapport avec l'étude d'une opportunité d'investissement. Suez voulut alors montrer qu'il s'agissait de réfléchir. En faisant appel à une vraie star, pas à une starlette:

En quoi, mais en quoi, ce message est-il différent de celui de Melle Benattia?

Les actionnaires de Suez ont bu le bouillon. Un bide devenu un cas d'école. Le slogan « réfléchissez » revint comme un boomerang sur les stratèges de l'argent et de la communication. Madame Deneuve, elle, alla jusqu'à se dire « choquée par la méchanceté des journaux, et surprise que les dirigeants de Suez ne réagissent pas pour la protéger ».

En 1993 (seconde vague de privatisation) les sociétés en quête de pigeons corrigeaient le tir, les experts en communication ayant le cuisant souvenir des dérapages antérieurs, comme le notait le journal les Echos eux-mêmes. On n'avait pas encore songé à parler de « Blue Chips Nation », mais on n'allait pas tarder à inventer le « placement de père de famille ». Aider les grands patrons, ça c'est du bon risque ! Financer les découverts de fin de mois de l'Etat en collaboration avec des banquiers «Spécialistes en Valeur du Trésor », ça ce sont des choses nobles auxquelles on peut penser en se réveillant le matin.

Les propos de la classe dirigeante sur Bitcoin ne constituent pas un apport à un débat d'idées mais des sarcasmes de concurrents auxquels il convient peut-être parfois de répondre comme tel. Genre Vénus...

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72 - Pipeau

By: Jacques Favier

pour Adli

Le temps de Noël est celui où l'on raconte aux enfants des histoires, notamment des histoires de marchandises arrivées jusqu'à eux sans qu'ils aient la moindre conscience d'un paiement, ce qui est aujourd'hui l'ambition ultime de tout le commerce. Comme je l'ai noté récemment, les économistes aussi racontent facilement des histoires, moins pour illustrer leurs théories sur la monnaie, l'investissement ou la dette que pour asseoir dans l'esprit du citoyen des fragments d'un discours de domination. Les tulipes, et les autres histoires des économistes sont des paraboles issues d'un fait historique mineur ou incertain, voire faux, mais qui est passé de livre en livre en changeant de signification selon les besoins des siècles, avec cependant une constante : ces histoires servent toujours à faire la leçon.

des histoires pour les enfants

En ce sens, elles sont exactement comme les contes et les légendes que de siècle en siècle on a racontés aux enfants. Il y en a une que j'ai toujours adorée, et que je me suis amusé à décortiquer ici, c'est celle du Joueur de flûte de Hamelin. Une histoire de promesses non tenues, d'incertitude sur la monnaie, de séduction et de mensonge.

S'agit-il vraiment d'une vieille légende ? Avant d'aborder le fait historique précis qui serait intervenu un jour il y a fort longtemps dans une petite ville de Basse-Saxe, puis d'en venir en fin de texte à Bitcoin, j'ai songé que le délicieux Père Castor rappellerait à nombre de mes lecteurs leur petite enfance, et aux plus âgés leurs joies de jeunes parents. Autant replonger un instant dans les joies de l'enfance, même s'il ne s'agit pas forcément d'enfants ici.

Revenons à l'histoire, car c'en est une, en ce sens qu'il y a quelque chose qui est vraiment arrivé.

d'après un vitrail de l'église d'Hamelin, gravure de 1592Un manuscrit du milieu du 15ème siècle le rapporte sans fioriture:  en 1284 le jour des saints Pierre et Paul, le 26 juin, 130 enfants nés à Hamelin furent emmenés par un joueur de flûte au vêtement multicolore jusqu'au Calvaire près de la Colline et ils furent perdus . Un vitrail disparu de l'église d'Hamelin figurait la scène, dont une copie fut heureusement dessinée vers la fin du 16ème siècle.

Au 16ème on émit l'hypothèse que ce flutiste pouvait être Pan, ou le Diable. Les rats enrichirent ce qui devenait une légende. Mais l'humanisme critique était également à l'œuvre : on vit plus tard émettre l'idée que les enfants seraient en réalité des pauvres, sans doute émigrés en Transylvanie. Telle sera l'opinion des frères Grimm, qui compilèrent une bonne dizaine de sources.

L'antique légende telle qu'on la rapporte aux enfants ne date donc pour l'essentiel que du 19ème siècle ! Sur ce que peuvent symboliser les costumes du mystérieux musicien (vert puis rouge), les rats, les enfants ou la colline, il existe une littérature interprétative trop importante pour que je puisse seulement tenter de la résumer. Le mythe s'avère bien plus fécond que celui des tulipes, forgé en gros à la même époque. Les histoires d'économistes sont finalement bien... pauvres !

Voici ce qui attire mon attention. Le musicien d'Hamelin n'est pas un joueur de flûte pour faire danser les villageois, c'est un joueur de pipeau, on dit aussi d'appeau. Son savoir-faire est de piper, c'est à dire tromper les oiseaux comme on dit aussi piper les cartes au jeu. En anglais on l'appelle d'ailleurs the pied piper, le pipeur bigarré. Pour autant, peut-on dire qu'il triche ?

Le joueur d'Hamelin ne triche pas. Il séduit. C'est le bourgmestre (l'autorité) qui triche et ment. En matière de monnaie, ce n'est pas une première...

Ce qui m'a mis la puce à l'oreille c'est la subsititution des kreutzers aux florins initialement promis. Je me promettais de faire un peu de numismatique. Seulement... on ne trouve rien sur ce point dans les chroniques qui ont fondé la légende !

  • Dans le plus ancien récit anglais, celui du flamand Verstegan (1605) il est dit que l'accord se fit, mais qu'ensuite on argua de ce que nul ne croyait alors la chose possible, et qu'après coup on lui donna farre lesse.
  • Un autre récite anglais, celui de Nathaniel Wanley (1687) ne donne aucune précision : la promesse a été faite upon a certain rate et ensuite quand le ''piper" demande ses gages il se les voit refuser.
  • Dans le texte des frères Grimm, qui fait aujourd'hui figure de texte canonique, la chose n'est pas mieux précisée.
  • florins de Florence et StrasbourgC'est finalement chez le romantique anglais Robert Browning que les premières précisions apparraissent. Dans son Pied Piper of Hamelin, le joueur demande 1000 guilders (au vers 95) mais on lui dit ensuite que c'était in joke et on ne lui propose après coup que 50 (aux vers 155 à 173). Mais on ne roule encore le malheureux joueur que sur la quantité de monnaie, non sur sa qualité. Ces guilders, en allemand gulden, sont le nom générique de pièces d'or qu'on appelle "florins du Rhin", depuis que la ville de Florence en a initié la frappe en 1252. On voit ici un de ces florins à fleur de lys de Florence, et en dessous un "florin" de Strabourg, que j'ai choisi pour plaire à Jean-Luc, histoire qu'il continue à relayer mes petits délires. Revenons à Browning : il a considérablement étoffé le récit, et c'est de lui que vont partir au 20ème siècle les auteurs pour la jeunesse.
  • Dans la Librairie rose de 1913Dans un petit album de la Librairie rose de Larousse, publié en 1913, avec un texte  adapté de l'anglais  par un professeur de l'école normale d'Amiens, MF Gillard, le récit se fonde clairement sur le poème de Browning. Mais les 1000 gulden promis deviennent 1000 couronnes, et ce qu'on offre au joueur ce sont 100 marcs. Ces indications n'ont pas grand sens : la couronne ne peut faire référence à aucune monnaie médiévale précise (et surtout pas d'or!). Quant au marc, c'est une mesure de poids dont l'adoption comme nom de monnaie est très postérieure à l'époque des faits narrés. Couronnes et marcs sont en 1913 des mots "contemporains". Ceci indique qu'ils ont au moins un sens pour les contemporains.


florin de Lubeck, milieu 14ème siècleCurieusement donc, c'est dans le récit que Paul Gayet-Tancrède alias Samivel (1907-1992), rédige et illustre en 1948 pour la série des Albums du Père Castor que l'on trouve reprise l'idée d'un parjure du bourgmestre jouant sur deux monnaies différentes de l'époque... à condition de ne pas être trop exigeant sur les dates. Si l'épisode de Hamelin se situe en 1284, il peut y avoir des florins en circulation. En voici un émis à Lubeck, ville hanséatique comme Hamelin, au milieu du 14ème siècle. Pour le Kreuzer, la vérité oblige à dire qu'il ne circule guère avant le 16ème.

Quel est le rapport de l'une à l'autre pièce ? Difficile à dire. A Strasbourg, quand les deux monnaies circuleront, soit sensiblement plus tard (disons vers le 18ème siècle) le rapport est de 1 à 60. Au fait, la ville de Hamelin a bien émis sa monnaie. En voici un thaler d'argent frappé vers 1555.

le thaler dee Hamelin en 1555

C'est donc Samivel, juste après Bretton Woods, qui introduit cette tension monnaie forte / monnaie faible et la met en rapport de façon très graphique avec le couple que forment les enfants et les rats.

illustrations Samivel 1948

Et Bitcoin, dans tout ça ? A mon tour de faire comme Jean-Marc Daniel et consorts, de faire servir le mythe à mon propos !

Après la crise de 2008 comme en 1948 après guerre, il y a à la fois trop de peurs (les rats) et trop de monnaie douteuse en circulation. La planche à billet ou le QE, c'est toujours un mensonge pour soigner d'autres plaies. Le bourgmestre triche. Non qu'il ne possède pas d'or, mais qu'il veut le garder. Il y a de la monnaie d'or pour les uns (la monnaie banque centrale réservée aux banques elles-mêmes et à laquelle nous avons de moins en moins accès) et la monnaie en métal moins précieux (la parole des banquiers) pour les petites gens...

Passons au Pipeur. Son métier, je l'ai dit, c'est de séduire. Les gens ont un problème, et lui a la solution. On appelle cela un consultant, de nos jours. Le consultant a deux enjeux : proposer une solution qui plaise (fût-ce en ne touchant surtout pas au problème) et ... se faire payer. Mes amis se reconnaitront aisément.

J'avoue donc qu'il m'est arrivé de songer à Hamelin du temps où l'on vantait à toute heure la  technologie Blockchain ... Tous ces banquiers assis sur leur monnaie, mais incapables d'en céder trois rondelles pour entendre la vérité sur Bitcoin, furent si prompts à suivre n'importe quelle petite musique promettant, grâce à  la technologie qui est derrière  encore des économies, encore des bénéfices.

Et on ne les revit jamais, jamais dit le petit dessin animé. Pas sûr. Samivel après d'autres laisse supposer qu'ils sont arrivés quelque part sous la montagne (on dirait aujourd'hui just in the middle of nowhere) où ils se repaissent de la petite musique. La Blockchain sans jeton et sans ouverture s'est avérée être une grotte où les POC tournent, tournent, tournent...

samivel 5

Pour aller plus loin :

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70 - In excelsis (les lauriers et les tulipes)

By: Jacques Favier

Aujourd'hui un bitcoin vaut un peu moins de 200 grammes d'or. Quels grammes d'or, alors, peuvent bien valoir près de 8 bitcoins chacun ?

La dernière feuille de laurier de 1804

Les derniers jours ont été riches (c'est le mot) en révélations de trésors.

A Cluny, la découverte de 2.300 deniers et oboles en argent, en majorité émises par l'abbaye de Cluny, mais aussi de 21 dinars musulmans en or, rappelle opportunément quelques faits qui viennent rogner les éternelles prétentions régaliennes : l'abbé de Cluny bat monnaie dans une première moitié du XIIème qui est pourtant celle de Philipe Auguste, non du roi Dagobert. Et les moines thésauriseurs ne dédaignent point l'or que les Almoravides frappent bien avant que saint Louis ne puisse reprendre la frappe de l'or, interrompue en Occident durant plus de 2 siècles. Même si ces dinars proclament que Muhammad est le Prophète de Dieu, ce qui n'était pas spécifiquement dans ce qu'on appellerait aujourd'hui "nos valeurs".

le dinar et l'écu

En revanche c'est la figure du Christ, Sauveur du Monde, qui vient de pulvériser toutes les estimations et toutes les enchères antérieures. Un thème assez commun en ce début du XVIème siècle, et que Van Eyck et Dürer ont déjà exploité. Mais c'est le seul tableau du maître de Florence encore en mains privées. Qui peut jurer que ce petit tiers de mètre-carré peint il y a un peu plus d'un demi millénaire ne vaut pas le double?

Jésus devant ses juges ?

Enfin le dernier laurier rescapé de la couronne d'un demi-dieu vaut donc depuis ce dimanche 1500 fois son poids d'or, et je n'en suis pas étonné encore que l'objet ait dépassé 3 fois la fourche haute de l'estimation. No limit...

On connait l'épisode. Essayant le chef d'oeuvre de l'orfèvre Biennais, le jeune empereur la trouve trop lourde. " C'est le poids des victoires de votre Majesté" lui répond l'habile homme, qui enlèvera tout de même quelques feuilles, les sauvant ainsi, au passage, de la destruction par les autorités officielles, quelques années plus tard.

Que nous disent ces anecdotes, sur la rareté, la beauté, la valeur... mais aussi sur la valeur des expertises ? Depuis qu'au mois de mai l'envol des cours de Bitcoin a pris un nouvel essor, on a fort naturellement assisté à de nouvelles imprécations d'experts. Cela va de Monsieur Trichet qui estime dans Le Temps qu'une monnaie doit porter sa signature ("J’ai signé tous les billets de banque en euros, j’ai tendance à considérer que cela veut dire quelque chose de garantir la crédibilité d’une monnaie") à tous ceux qui ont mérité un "prix Tulipe" pour avoir brandi ce lieu commun de l'histoire financière sans la moindre compétence historique ni le moindre scrupule financier : d'autres princes d'Ancien-Régime comme Jamie Dimon ou Cyril de Mont-Marin (Rothschild & Cie) sur Les Echos, et puis leurs mousquetaires comme Marc Rousset sur Boulevard Voltaire où il estime que Bitcoin est "un exemple type de la folie spéculative contemporaine", Marc Touati qui tranche sur acdefi.com qu'on "nage en plein délire", Jean-François Faure sur Challenges,... Sans compter le fécond Pascal Ordonneau qui répète tous les 8 jours et dans tous les sens ses trois ou quatre lazzi.

"Ça ne repose sur rien": tout est dit. Même si cela se résume vite à : "ce n'est pas mon système, je ne l'ai pas signé, il n'y a pas de gens comme nous derrière tout cela, vous n'avez même pas la Légion d'Honneur". On peut imaginer que ce sont les mêmes, des hommes d'Ancien Régime, qui ont fondu de rage la couronne de l'enfant prodigue de la gloire.

Et si Bitcoin devenait un objet de collection ? J'ai déjà écrit que l'art est dans la nature de Bitcoin... Celui qui aurait 21 bitcoins ( un peu moins que le prix du laurier napoléonien!) possèderait un millionième d'une chose qu'il peut (dans un régime de liberté d'opinion) considérer comme un trésor inestimable né de l'esprit d'un demi-dieu.

C'est cher ? Oui. C'est le poids des victoires...

la racine de 2Victoires sur qui? Sur les généraux byzantins, la nature réplicable des objets numériques, les centralisateurs, les puissants...

Victoire de qui ? D'un inconnu, certes.

Mais... Qui a calculé la racine de 2 ? Qui a écrit a Bible? Qui a fondé Rome ?

Le Louvre n'est-il pas rempli de trésors anonymes : qui a sculpté la Vénus de Milo ? qui a peint vers 1350 le portrait de Jean II (créateur du "franc")? Qui a peint un siècle plus tard la Crucifixion du Parlement de Paris ? Et encore 150 ans plus tard, qui a peint la troublante Gabrielle d'Estrées ?

Quand les descendants de Trichet, Dimon & Cie auront accumulé des bitcoins, peut-être la valeur de ceux encore "en mains privées (et pseudonymes)" sera-t-elle propulsée à des sommets ? La petite peinture de Vinci a vu son cours multiplié par 3,5 en 4 ans, et par plus de 1300 en 17 ans. Qui peut jurer que le petit laurier s'il repasse en vente ne vaudra pas un million ?

Quel "expert" veut écrire encore une bêtise ? Il reste certainement des prix à attribuer à ceux qui confondront les tulipes et les lauriers...

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67 - Les histoires des économistes

By: Jacques Favier

Pour Jean-Luc

Les économistes, quand ils s'adressent à un auditoire auquel ils supposent une intelligence limitée, aiment à invoquer l'Histoire. En soi, il n'y aurait rien à redire. J'ai même tendance à souscrire à l'assertion du regretté Bernard Maris, selon qui il n'y avait dans l'économie que la vérification par l'histoire qui soit sujette à certitude.

Le problème c'est qu'ils racontent bien plutôt des histoires que de l'histoire. Sur une remarque de mon ami Jean-Luc qui tient sur Bitcoin.fr une précieuse chronologie de Bitcoin, j'ai décidé de recenser ici quelques événements historiques fort souvent cités, mais hélas pas comme le passage du Père Noël ou l'apparition de la première dent d'un gallinacé. Ces histoires sont invoquées comme arguments en béton étayants des raisonnements péremptoires. Mais faux... car ces événements n'ont jamais eu lieu. On pourrait leur inventer un calendrier, et selon l'idée du Mad Hatter de Lewis Carroll, célébrer leur non-anniversaire.

Bitcoin  choisi comme monnaie étalon international

Voici donc une leçon d'histoire illustrée comme on le faisait jadis pour les enfants. J'y joins quelques événements qui auraient dû avoir lieu, et dont l'évocation n'est pas sans saveur... Et pour ne pas être en reste, j'en ajoute un : l'avènement de Bitcoin comme standard monétaire en 2050, événement prévu dès 2017 dans l'excellent livre "Bitcoin la Monnaie Acéphale" (double prix Nobel de Littérature et d'Economie en 2018, must read, it's amazing !)

Commençons par le jour fantastique où "ON" a remplacé le troc par la monnaie

images d'un mythe"Progrès de l'échange : La forme primitive de l'échange, c'est le troc" (Evangile selon Frédéric, Les Harmonies Économiques, Sourate IV). Donc "on" invente la monnaie, entre hommes préhistoriques ayant déjà des soucis de traders, comme échanger toute la journée, et des conditions de vie rêvées par un économiste libéral : ni Etat, ni souverain, ni contraintes, ni générations passées (ou futures)... Seulement aucun historien, aucun anthropologue, aucun voyageur ne peut donner un exemple réel de situation de troc antérieur à la monnaie. Nulle part dans le monde il n'a été possible de trouver une économie qui fonctionnerait sur les bases postulées par Adam Smith et pas mal d'autres autres qui extrapolaient en fait ce qu'ils imaginaient être les pratiques des "sauvages" d'Amérique. Mais au travers l'exemple des sociétés amérindiennes, il a au contraire été possible de prouver que le troc et l'échange marchand n'y étaient pas présents avant l'arrivée des Européens.

Tout cela n'empêche ni les manuels scolaires, ni les sites gouvernementaux de propager le mythe du troc primitif, qui permet d'introduire la monnaie comme un instrument neutre, suscité par un besoin spontané de la société elle-même, une pure commodité permettant de fluidifier les échanges.

Sur l'origine de ce mythe, on lira avec intérêt l'article de JM. Servet Le troc primitif, un mythe fondateur d'une approche économiste de la monnaie

Le jour où l'or n'a rien valu

le veau d'orQuand on a suffisamment ferraillé avec un économiste sur le statut du bitcoin pour lui faire admettre la métaphore d'un "or numérique", il se cabre et vous assène ceci : si un jour ni l'or ni le bitcoin n'ont plus la moindre valeur, vous pourrez au moins vous faire des bijoux avec votre or. Les bitcoins, eux, ne vous serviront à rien.

Outre qu'il n'en sait rien, le problème c'est qu'il n'y a jamais eu un seul jour où l'or n'ait rien valu. Souvenez-vous, même en plein désert, dès que Moïse a le dos tourné (il s'entretient avec son dieu virtuel, "sans réalité tangible", sans sous-jacent) le peuple se dépêche de se faire une idole en or et de l'adorer. Donc, justement, puisqu'on peut en faire une idole ou des bijoux, l'or ne vaudra jamais rien. Ça ne prouve sans doute rien en ce qui concerne Bitcoin, mais ça montre la légèreté des dogmes économiques, et l'aplomb effarant des grands-prêtres en charge desdits dogmes...

Le jour où Luther a emménagé à Genève

LutherCelt événement peu connu est une révélation faite en juillet 2019 par l'ineffable Jean-Marc Sylvestre expliquant avec un aplomb inimitable les raisons pour lesquelles Facebook (dont il n'est sans doute qu'usager comme vous et moi) avait choisi Genève pour y installer le Libra, comme Luther y avait fondé la Réforme. Ce n'est pas une simple bourde : les économistes aiment à expliquer, en se fondant sur des souvenirs très approximatifs de Max Weber, que l'Allemagne réussi à cause de ses racines protestantes.

Or l'Allemagne a les mêmes racines catholiques médiévales que la France, et du temps de la RFA les catholiques y étaient même majoritaires. Luther est resté vivre et mourir dans sa Thuringe. En revanche les pères de la réforme genevoise furent largement français : Jean Calvin, Théodore de Bèze et Guillaume Farel. La France n'est catholique que quand cela permet des analyses au lance-pierre...

Il y a donc lieu d'y regarder à deux fois avant de penser que l'Histoire, bonne fille, nous sert "des coïncidences d’événements intéressantes pour comprendre les mutations de l’humanité" pour parler comme JM Sylvestre, qui concluait son article sur de pitoyables divagations assurant que "l’église protestante, c’était le Uber de la chrétienté pour s’affranchir du pouvoir du clergé".

Le jour où une tulipe a atteint le prix d'une maison

le grand diable d'argentJ'ai déjà abordé le mythe de la tulipe sur ce blog, je rappelle seulement qu'il n'y a jamais eu une seule tulipe échangée au prix d'une maison : il s'agissait d'un marché d'options, certes immature, mais tenu par et pour des professionnels aguerris. L'exemple même de ceux qui n'hésitent pas à pontifier aujourd'hui en citant les tulipes.

Pour nous mettre en garde, avec leur bienveillance coutumière, contre notre tendance de petites gens écervelées à spéculer sur du vent, les grands économistes rappellent aussi que nos ancêtres ont donné leurs économies à l'aventurier John Law, dandy débauché et joueur. Au passage, le gaillard fut quand même Surintendant général des Finances. Comme Madoff le maitre nageur... qui fut aussi président du Nasdaq. Bref les crises (et les escroqueries) semblent naître assez souvent au coeur du système pour qu'on ne les impute pas sans examen ni aux marges, ni aux simples.

Le jour où l'on a reconstruit les Tuileries

Les Tuileries avant l'incendie de 1871Dans la vie d'un investisseur, il y a immanquablement un jour où l'on vous présente un produit astucieux (rapportant 5 à 10 fois le taux sans risque) et au demeurant parfaitement légal. Un truc bien clair, genre panneaux photo-voltaïques, résidences d'étudiants, économie sociale et sodidaire... avec quelque part LA PAROLE DE L'ETAT. Sa parole que la chose restera déductible, que la loi ne l'interdira pas, que le sens des mots ne changera pas, etc.

Dans ces cas là, je rappelle placidement que le Parlement français n'a autorisé le gouvernement à détruire les Tuileries en 1882, soit 11 ans après leur incendie, et alors que 5,1 millions des francs (or) avaient été mis en réserve pour leur reconstruction (techniquement possible, les dégâts ayant été fort limités) que parce que Jules Ferry avait présenté la mesure comme la ‘‘seule manière de hâter la reconstruction et de la rendre indispensable’’ et fait la promesse de reconstruire à neuf. Inversement, la tour Eiffel devait être une installation provisoire, on le jura à tous ses opposants. On discuta de sa démolition mollement en 1903, et encore en 1934 quand fut entreprise la démolition de l'ancien Trocadero. La Tour et la CSG (provisoire à sa création en décembre 1990) sont là pour longtemps.

Le dernier jour des "réparations allemandes"

Farce  triste à VersaillesLa désinvolture de la puissance publique n'est pas, consolons-nous une tare franchouillarde. L'État allemand, condamné en 1919 à payer des réparations pour avoir détruit une partie de l'Europe, a obtenu une première renégociation (plan Dawes, 1925) puis une seconde (plan Young, 1929) puis un moratoire (1931) puis tout re-cassé. Le 37ème et dernier versement du plan Young (en 1988) n'a évidemment jamais eu lieu, et on n'en a peu parlé alors... L'Allemagne a tout de même payé le 3 octobre 2010 la dernière tranche du remboursement des emprunts souscrits dans les années 20 pour payer quelques annuités. Depuis, comme on sait, les ministres allemands sont devenus beaucoup plus rigoureux sur le remboursement des dettes d'Etat. Grec surtout.

Le jour où l'inflation a atteint un tel niveau que Hitler est arrivé au pouvoir

propagandeRestons en Allemagne pour ce poncif absolu, cette erreur assidument enseignée dans nos écoles : l'inflation c'est terrible. En Allemagne, il fallait une brouette de billets pour payer le pain, les gens étaient écœurés, désespérés, alors du coup ils ont voté nazi. Je pense que c'est Fritz Lang qui a bricolé ce mythe, entre son premier Docteur Mabuse, le joueur de 1922 (que personne ne regarde mais que tout le monde cite) et le Testament du Docteur Mabuse de 1933, où il ré-interprète le personnage, tout en l'assimilant visuellement au Führer. La période d'hyperinflation allemande (juin 1921 - janvier 1924) correspond au premier film. L'arrivée de Hitler au pouvoir (30 janvier 1933) est concomitante du second. Entre temps il y a eu bien des choses sans rapport évident avec l'épisode précédent. Notamment une crise d'origine boursière en 1929, un substantiel soutien du patronat et une lourde compromission de la droite avec cet aventurier répugnant. On comprend pourquoi tant de gens préfèrent raconter l'histoire comme on le fait !

Le jour où le Général du Gaulle a pris peur d'une monnaie locale

De GaulleIl n'y a pas que les économistes des banques pour inventer des mythes historiques. Les prophètes des monnaies locales complémentaires sont gros producteurs de gentilles histoires à raconter pour émerveiller l'auditoire... ou leur enrober les raisons des échecs. La première MLC de France fut créée en 1956 à Lignières-en-Berry. En tout et pour tout 50.000 francs de l'époque (largement thésaurisés par des collectionneurs). Quand on en parle à un gars du coin (je l'ai fait, au Salon de l'Agriculture) il vous rit au nez : c'était un grosse vantardise du maire-bistrotier local. Mais dans la littérature des MLC on va lire (ici entre autres) que " l’expérience s’est arrêtée, sous pression de l’Etat semble-t-il, qui vraisemblablement a eu peur que le système fasse des émules. Il y a assez peu d’information disponible sur cette expérience, le plus complet étant un article de la revue Silence, qui reprend un article de 1979." On se recopie joyeusement les uns les autres, c'est moins fatiguant que d'enquêter...

Bref la Banque de France aurait tremblé, le Général de Gaulle se serait fâché. La vérité, c'est que les MLC ont droit à toutes les complaisances de la DGFP, à tous les aménagements du CMF et à la bienveillance de tous les députés-maires de France. Mais l'histoire est si belle ! Je l'ai entendue maintes fois, avec des variantes (selon les pays) pour expliquer toujours la même chose : ça aurait dû marcher, c'était trop beau, "ils" l'ont tuée...

Le jour où un investisseur a acheté un bitcoin à un centime

Celui qui a acheté pour une poignée de dollars de bitcoin en 2009 est aujourd'hui multi-millionnaire. On a lu cela vingt fois pour dénoncer cette finance casino, si dissemblable de la bonne finance du système. Le problème, c'est qu'il n'y a pas eu de cours du bitcoin en 2009 et que si les premiers exchanges datent de 2010, même à la fin de 2010 (où l'on avait dépassé le cours à un centime) la plupart des gens qui souhaitaient obtenir des bitcoins en France le faisaient encore de la main à la main. Sans doute le type qui raconte cette histoire n'a pas une idée précise de ce dont il parle ...

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66 - Tulipes

By: Jacques Favier

La spéculation sur la tulipe en 1637 est sans doute le morceau choisi d'histoire le plus souvent invoqué par ceux qui veulent montrer la profondeur de leur ignorance concernant Bitcoin.

Tulipe Mania

De Nout Wellink, ancien patron de la Banque Centrale des Pays-Bas, déclarant en 2013 que « au moins à l'époque on avait une tulipe, là vous n'aurez rien» au patron de Morgan, Jamie Dimon, répétant il y a quelques jours que le Bitcoin était « pire que les bulbes de tulipes » ils sont des centaines de pontifes à avoir assené la chose, complaisamment reprise par tous les faux profonds : il y aurait un demi-million de pages comportant les mots Bitcoin et Tulip sur Internet.

Dès que le cours bondit (en anglais: to leap) cette sottise fleurit. Cela doit bien dire quelque chose du monde comme il va.

La réfutation a déjà été faite d'une comparaison trop savante pour être honnête : car qui se soucie vraiment de ce qui se passait à Amsterdam du temps des moulins et de la Compagnie des Indes Orientales?

Dès 2013, un article de Bitcoin Magazine a critiqué formellement le parallèle. Depuis lors, celui-ci étant réitéré par l'establishment à chaque record ou à chaque hausse sensible de Bitcoin, il devient risible: la crise de la tulipe est un événement non réitéré. Elle ne peut expliquer Bitcoin à la fois en 2013, en 2015, en 2016, en 2017. Bloomberg vient de publier un article expliquant comment Dimon se trompe.

Quoique infiniment hasardeuses, des superpositions de courbes grossièrement effectuées par certaines publications ratent le point essentiel : la courbe de Bitcoin peut, elle, être rendue significative sur long terme une fois tracée sur une échelle semi-logarithmique où la crise actuelle n'apparaît pas forcément comme la plus profonde. La loi de Metcalfe s'applique en tendance à Bitcoin, non aux tulipes. Accessoirement donc la courbe du prix des tulipes n'a jamais connu de nouveau pic. S'il est vrai que celui de Bitcoin peut dévisser de 25% et bien plus en quelques jours (des crises d'adolescence d'un objet encore jeune ?) tous les précédents krachs ont été gommés en quelques mois. Voyez le tableau qui pourra effrayer les coeurs mal accrochés mais qui ne ressemble pas à l'affaire des tulipes.

Venons-en à la comparaison historique et inscrivons la dans sa propre histoire.
Dès 2006 (avant Bitcoin!) un économiste de l'UCLA avait rappelé, dans un article publié par la revue Public Choice The tulipmania: Fact or artifact? qu'il s'agissait, en fait de fleur, d'un marronnier toujours fleuri. Le premier apport de Earl A. Thompson (1938-2010) dans cet article est de reprendre le récit mythologique qui fonde cette histoire de tulipe, et d'en revenir à la réalité historique, sur fond de Guerre de Trente Ans, et à son contexte juridique, qui tient de la manœuvre maladroite sur un marché immature.

L'histoire de la tulipe telle qu'on la raconte avec une assurance hautaine, n'est en réalité pas même une fable d'économiste. Elle provient d'un certain Charles Mackay (1787-1857) journaliste, écrivain et poète écossais, principalement connu pour quelques chansons et pour son livre Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds publié en 1841.

Popular delusions and the madness of crowds

Un livre qui vise la folie de la foule (thème typique du siècle qui suit la révolution française! ) et qui sollicite largement les anecdotes utilisées. Car il ne semble pas qu'il y ait eu «folie» et moins encore « foule » dans l'affaire qui secoua un peu Amsterdam en 1637. Seulement, réputer que l'homme de la rue est idiot et dénoncer l'aveuglement des foules, c'était si élégant au 19ème siècle...

Mackay n'a pas fait ce qui pourrait être qualifié de recherche historique critique. Il a recopié des pamphlets de religieux calvinistes qui, au 17ème siècle, voyaient d'un fort méchant oeil le développement de l'économie de marché. Au passage, cela va à l'encontre d'un autre poncif, celui qui oppose le protestantisme capitaliste au catholicisme ennemi de l'argent. Le discours moral contre cette spéculation inspira Breughel le Jeune qui dans sa Satire de la Tulipomania peinte en 1640 représenta les acheteurs de tulipes comme des singes. Une métaphore que les bitcoineurs n'ont pas encore eue à endurer...

Brueghel le Jeune, Satire de la Tulipomanie, 1640

Que s'est-il réellement passé ? La spéculation fut loin de ne porter que sur la tulipe. Si c'est celle-ci que les prédicateurs calvinistes, et Mackay à leur suite, ont cru devoir immortaliser, c'est que la focalisation sur cet objet marginal leur permettait de ne pas dénoncer la spéculation en soi, qui portait tout aussi bien sur le blé. On retrouve cela aujourd'hui dans un discours dénonçant la spéculation sur Bitcoin tenu fort doctement par des gens qui trafiquent de tout du soir au matin.

De même l'emballement de 1637 fut loin d'être le fait de « la foule » comme le dit Mackay en suivant son idée et non les faits. Il fut tout au contraire bien circonscrit dans un milieu de marchands avisés. A partir de 1634, les Français s'étaient mis à aimer les tulipes et à en commander beaucoup. Plantées à l'automne, les fleurs n'étaient livrables qu'au printemps. Ceci favorisa fort naturellement l'apparition d'un marché d'options, lesquelles étaient à l'époque fort simples : versement d'une prime donnant le droit (non l'obligation) d'acheter à terme à prix fixé. C'est ce marché qui s'est emballé, avec une hausse du sous-jacent de l'ordre de 5900%, jusqu'à son éclatement le 6 février 1637.

Il n'y a pas eu de « crise financière » contrairement à ce qui se répète par copier-coller. Personne n'était tenu de lever les options. Je cite l'étude de Thompson : la crise fut «an artifact created by an implicit conversion of ordinary futures contracts into option contracts in an imperfectly successful attempt by Dutch futures buyers and public officials to bail themselves out of previously incurred speculative losses in the impressively price-efficient, fundamentally driven, market for Dutch tulip contracts (...). The “tulipmania” was simply a period during which the prices in futures contracts had been legally, albeit temporarily, converted into options exercise prices».

Le plus drôle, c'est qu'il revint en effet au pouvoir politique de clore l'incident. Une chose que nul n'aime évoquer, mais qui ne fut pas une exception dans la riche histoire des marchés officiels.

Allez... une petite scène culte bien française pour oublier Amsterdam et ses tulipes : Le sucre (1978) avec ici Claude Piéplu, Gérard Depardieu et Jean Carmet. Une histoire vraie (1974) sans le moindre soupçon de cryptographie, mais avec des cours multipliés par 50 sur un marché réglementé...

Malséant de rappeler cette vieille histoire ? Si Bitcoin s'effondrait, l'État ne paierait rien. Pas de « risque systémique ». Voilà une différence notable avec toutes les tulipes, sucres, subprimes et autres spéculations nées au cœur du système et non en ses marges ou dans des cercles alternatifs.

Je ne voudrais pas en rester là. Quelque comiques que soient les menaces du patron de Morgan promettant de virer ses traders s'ils touchent à Bitcoin alors même que sa banque s'affiche parmi les plus gros acheteurs d'Exchange Traded Notes sur Bitcoin (lire ici) et dépose demande sur demande pour breveter par petits bouts la blockchain (qui ne lui appartient point) et forger un bitcoin-privé, ses gesticulations ne disent rien de plus que ce que chacun sait déjà de ces gens-là.

Sans doute ont-ils lu l'étude de Earl Thompson, suivi sa démonstration historique, compris les explications mathématiques sur l'évolution du prix des options de tulipes. Ils ne sont pas (tous) grossièrement incultes. Là n'est pas le problème.

Ce qui est bien plus écoeurant, c'est que leur « Sermon sur la Tulipe » devrait viser au cœur le capitalisme contemporain bien davantage que Bitcoin.

Dans son livre publié en 2013 Le trésor Perdu de la Finance Folle, Jean-Joseph Goux revient sur ce qu'il avait préalablement appelé « l'esthétisation de l'économie politique », ou la « frivolité de la valeur » au siècle des Lumières, annonçant selon lui le capitalisme post-moderne où la subjectivité du consommateur est la source prédominante du prix.

Goux et VoltaireConte pour conte, celui de Voltaire intitulé justement Le monde comme il va est bien plus digne d'intérêt que celui forgé par Mackay sous des oripeaux d'histoire économique. On y voit comment, dans une ville imaginaire qui ne peut être que Paris, le visiteur achète tout ce qu'il lui plait « beaucoup plus cher que ce qu'il valait » à un marchand parfaitement honnête, cependant, puisqu'il lui rend plus tard la bourse qu'il avait oublié par mégarde. Écoutons donc plutôt le marchand de colifichets du conte de Voltaire: « Si dans six mois vous voulez le revendre, vous n'en aurez pas même ce dixième. Mais rien n'est plus juste ; c'est la fantaisie des hommes qui met le prix à ces choses frivoles ».

aliénéDe sorte que la grande question, en matière de tulipes, pourrait bien s'énoncer de la façon suivante : l'iPhone X, même doté de 256 Go, vaut-il réellement 0,42 bitcoin ? La Rolex Oyster Perpetual Date en acier vaut-elle bien 1 bitcoin ? Le sac Hermès Kelly de 30 cm vaut-il vraiment 1,34 bitcoin ?

Non, bien sûr? Eh bien les prix vont baisser. En bitcoin.

De qui se moque-t-on ici ? De nous tous, même de ceux qui ont « raté leur vie » comme disait Monsieur Séguela et n'ont pas accès à ce demi-luxe. Nous sommes maintenant dans un monde où les pâtes à tartiner sont en édition limitée, où les bouteilles de soda ont des séries collectors, de façon à ce que rien ne soit relié à une valeur d'usage mesurable, mais que tout soit tulipe dans nos supermarchés de périphérie urbaine.

J'ai évité jusqu'ici le jeu de mots sur bulle et bulbe, je ne résite pas au plaisir de suggérer cette réponse aux prophètes à tulipes: « mêlez vous de vos oignons, nous prenons soin des nôtres ».

Pour aller plus loin sur les tulipes et sur Bitcoin :

Quelques choses amusantes sur la spéculation (hors tulipes) :

Le récit de la Tulipe le plus indécent : On le doit à l'indécrottable Jean-Marc Daniel, qui avait déjà usé d'une référence historique au Monneron de façon tout à fait grotesque et qui se transforme lentement en historien de bistrot. Le coup de la salade : on dirait du vécu ! En revanche le pauvre Newton , récupéré dans un dictionnaire de citation j'imagine, n'a pas perdu un kopeck sur la tulipe en 1637, mais sur la South Sea en 1720. Bref un placement boursier. Et encore semble-t-il que cette histoire aussi soit largement "sur-vendue", comme je le suggère dans mon commentaire en bas du billet suivant, consacré aux histoires des économistes...

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65 - L' Immortel

By: Jacques Favier

Pour Karl, qui voit l'avenir et fait de l'or



B comme... C'était une de ces périodes où les esprits, amenés par les philosophes vers le vrai, c'est à dire vers le désenchantement, se lassent de cette limpidité du possible qui laisse voir le fond de toutes choses, et, par un pas en avant, essaient de franchir les bornes du monde réel pour entrer dans le monde des rêves et des fictions. 

S'agit-il de notre époque, désenchantée pour les uns, pleine de promesses pour les autres ?

Non, ces lignes ne sont ni de Max Weber, ni de Marcel Gauchet mais... d'Alexandre Dumas, dans Le Collier de la reine.

Après une séance consacrée à l'imaginaire de la blockchain dans les locaux de France Stratégies, organisme dépendant du Premier Ministre, un participant me confiait « je ne pensais pas que l'on allait passer deux heures dans une instance publique à imaginer ou rêver des bienfaits pour le bon peuple de la blockchain ». De mon côté j'y avais surtout entendu les éternelles promesses de disruption. J'aurais donc, au contraire, voulu aller plus loin : non pas imaginer ce qu'une blockchain ou une autre pourra changer dans nos organisations, mais voir ce qui est en train de changer en nous pour que nous imaginions de tels changements.

Pour bien placer l'enjeu au plan de l'imagination, j'avais d'ailleurs proposé de traiter aussi de l'imaginaire du camp d'en face. Car faire l'impasse dessus c'est accepter le postulat que nous qui œuvrons à concevoir des échanges décentralisés sommes des idéologues poursuivant rêves ou chimères, tandis que ceux qui gèrent les échanges centralisés et les contrôles autoritaires sont juste mus par un pragmatisme de bon aloi et une paternelle bienveillance. Or le vocabulaire de bien des conférences, études ou livres blancs trahit clairement une condamnation morale parfois viscérale d'une démarche hors institution, immédiatement cataloguée comme libertaire, anarchiste et propice aux trafics et aux révoltes. La figure inavouée de Satoshi Nakamoto est perçue comme inavouable, signant la dimension complotiste de son invention. Quant aux instruments de nos échanges, fondés sur rien et ne bénéficiant d'aucune garantie, ils seraient à classer quelque part entre la fausse monnaie, l'or des fous et l'or du diable.

Je me surprends parfois à reconnaître, dans certains fantasmes sur les monnaies virtuelles, de grandes similarités avec les discours qui faisaient jadis de la révolution française le résultat d'un complot maçonnique ourdi par des sociétés secrètes. C'est en suivant cette comparaison que je me suis replongé dans le cycle romanesque qu'Alexandre Dumas tira de cette antique "théorie du complot", en faisant du magicien Joseph Balsamo le grand maniganceur de l'effondrement moral de la monarchie française.

les couvertures de Nelson ou de Calman-Levy ont marqué des générations

Bien sûr Joseph Balsamo, qui se faisait appeler comte de Cagliostro, n'a pas provoqué la révolution. Mais le personnage, ses rêves et ceux qu'il flattait dans le public - fabriquer de l'or, prévoir l'avenir, se rendre immortel - témoignent d'une fermentation des esprits.

1 rue Saint Claude, ParisNous, nous savons que Joseph Balsamo ne faisait point d'or et surtout qu'il ne pouvait pas en faire. Et Alexandre Dumas, 170 ans avant nous, 60 ans après les aventures de son héros, s'en doutait. L'important est que les contemporains aient été ébranlés, même si au fond du creuset de la rue Saint-Claude, ne luisait sans doute que l'or de la pièce que Cagliostro y avait d'abord cachée. Mais faire de l'or avec de l'or, est-ce une escroquerie? ou est-ce faire rêver ?

le buste de Cagliostro par HoudonChacun sent bien que l'irruption de la cryptographie, de ses monnaies et de ses échanges décentralisés s'inscrit autant dans un impetus technologique un peu prométhéen que dans un bouillonnement moral, politique et parfois religieux qu'il est plus difficile de cerner.

Davantage que dans la bimbloterie des use cases "très au-delà du paiement" avec leur charme de vitrine de Noël, c'est dans ce bouillonnement d'idées qu'il faut percevoir les premiers signes d'une révolution à venir.

Il y a deux marqueurs révolutionnaires d'autrefois que l'on retrouve dans notre époque : la volonté de créer un or numérique et un élan renouvelé vers l'immortalité. Imputrescible comme l'or, Bitcoin est une monnaie immortelle dans le cybermonde. A côté de l'aspect prométhéen que j'ai déjà abordé, il ne faut pas ignorer l'aspect faustien de certaines recherches actuelles.

Si la falsification de la monnaie est une crapulerie (souvent symétrique à la désinvolture des pouvoirs publics) la transmutation du plomb en or est un "grand œuvre" qui historiquement côtoie fort souvent la recherche d'immortalité. La poudre de projection, la pierre philosophale et l'élixir de longue vie participent d'une même recherche. Celle d'un monde plus jeune, plus vrai, plus beau. Aujourd'hui, la transformation du bit en or et les recherches du transhumanisme participent de ce rêve séculaire.

En suivant sur divers forums les conversations de mes amis bitcoineurs, je suis frappé par la récurrence de thèmes liés à la jeunesse (voire à la vie) éternelle. C'est souvent savant (la télomérase) parfois philosophique (quel sera le sens d'une mort violente quand l'homme syntéthisera la télomérase ?) mais toujours symptomatique. L'homme pourrait rester mortel (et sujet à l'inflation monétaire) en ce monde, mais atteindre via ses avatars du cyberespace une forme d'immortalité. L'irréversibilité des écritures dans la blockchain est bien plus chevillée à ce rêve qu'à la réalité.

d'après le portrait du comte de Saint Germain  peint par Jean Joseph Taillasson, en 1777Si Balsamo hésita le plus souvent à se dire immortel, Paris avait déjà accueilli, une génération plus tôt, un homme qu'on présentait bien comme tel, le comte de Saint-Germain. Né à une date inconnue dans une famille inconnue (mais bien sûr princière), polyglotte, cultivé, menant grand train et naturellement à l'aise avec les grands, il arrive en France en 1758, se fait présenter à la Pompadour puis à Louis XV à qui il promet contre sa protection "la plus riche et la plus rare découverte qu'on ait faite".

L'homme est certainement un savant chimiste. Il est aussi musicien (admiré par Rameau) et peintre (loué par Latour). Il prédit l'avenir à plusieurs occasions, et peut-être à Marie-Antoinette.

Mais annoncer que la monarchie allait à sa perte n'était peut-être pas sorcier ! Cagliostro, juste avant la révolution, refit les mêmes prophéties, en se servant d'un vase empli d'eau et sans doute d'une certaine dose de sens politique. Prévoir l'avenir peut tenir de la divination ou de la lucidité, de l'escroquerie ou de la spéculation, c'est selon...

On laissa entendre que son train de vie provenait de ce que Saint-Germain faisait de l'or. Mais à la différence de Cagliostro qui fut ou se présenta comme son élève, il ne semble pas avoir usé de prestidigitation pour le laisser croire. Les sources qui en parlent sont tardives, apocryphes et romancées. La rencontre en 1763 à Tournai avec Casanova, au cours de la quelle il aurait changé une pièce de cuivre en or, est elle-même très douteuse.

On le dit immortel. Il laissait dire. Il mourut officiellement le 27 février 1784 à Eckernförde, dans le Schleswig. Mais des témoins (pas tous idiots) le croiseront encore durant des décennies...
le temps qui passe

le vrai (?) portraitIl est temps, pour finir, de confesser un petit péché. Le portrait plus haut n'est pas celui de l'Immortel, mais d'un homonyme, Claude-Louis-Robert, comte de Saint-Germain (1707-1778) qui fut maréchal de camp et ministre de la Guerre. Ce portrait, conservé au Musée de Versailles, est pourtant largement utilisé, sur Internet pour illustrer ce qui a trait à l'Immortel, y compris sur des sites de médias reconnus qui ne se donnent pas le mal de vérifier leurs sources. Pour moi, le large cordon bleu m'avait immédiatement paru suspect sur la poitrine d'un aventurier.

De toute façon il n'y a pas de portrait certain de l'Immortel, sinon une gravure allemande postérieure et inspirée d'un tableau désormais introuvable !

Alors pourquoi publier l'autre ? Parce que, ayant récemment reconnu l'Immortel, j'ai mes raisons de trouver ce portrait-là plus crédible...

Pour ailler plus loin :

  • Un article un peu "premier degré", mais avec d'intéressantes citations, sur le comte de Saint-Germain. Le témoignage de Casanova est sans doute apocryphe.
  • Un autre article recensant de nombreux témoignages postérieurs à 1784, sans vraiment trier les ragots des faits avérés, ni les faux témoignages (par exemple tout ce qui vient des "faiseurs de mémoires" du 19ème siècle, comme le célèbre faussaire Lamothe-Langon) de ce qui peut être réputé sinon vrai du moins de bonne foi.

Quelques jugements amusants sur les personnages cités :

  • Napoléon (en 1806) : " Je ne vois pas dans la religion le mystère de l’incarnation, mais le mystère de l’ordre social (...) La religion est encore une sorte d’inoculation ou de vaccine qui, en satisfaisant notre amour du merveilleux, nous garantit des charlatans et des sorciers ; les prêtres valent mieux que les Cagliostro, les Kant et tous les rêveurs de l’Allemagne". Détail amusant, et qui prouve que la confusion dans l'art des citations ne date point d'Internet, la plupart des sources placent ce mot savoureux en 1800 ou 1801, peu avant ou peu après le Concordat, tout en renvoyant aux mémoires de Pelet de la Lozère, qui lui place ces mots à la séance du Conseil d'État du 4 mars 1806 pendant une discussion sur les sépultures... Napoléon est régulièrement invoqué quand on parle du philosophe Hegel, plus rarement pour son raccourci au sujet de Kant !
  • Mérimée, (4 mars 1857) : "Si l'on compare les farceurs du siècle dernier, le comte de Saint-Germain et Cagliostro avec ce M. Hume, il y a la même différence qu'entre le XVIIIe siècle et le nôtre. Cagliostro faisait de l'or, à ce qu'il disait, prêchait la philosophie et la révolution, devinait les secrets d'Etat. M. Hume fait tourner les tables. Hélas ! Les esprits de notre temps sont bien médiocres."
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58 - Sacré labyrinthe

By: Jacques Favier

Avec quelques membres du Cercle, visite au Labyrinthe d'AmiensJ'avais été amusé, en octobre 2016, en lisant un papier où Pierre Noizat comparait les pyramides (elles ne me laissent jamais indifférentes) et les cathédrales à des preuves de travail monumentales destinées, pour le citer, à témoigner d'une capacité phénoménale à mobiliser les énergies des sujets et des croyants. Sans la moindre concertation, j'avais publié la veille un papier sur la preuve de travail de Penelope qui m'a, depuis, valu quelques allusions caustiques que je ne pouvais pas imaginer alors.

Je n'avais évidemment rien de cela en tête quand il fut décidé en janvier que notre prochain repas du Coin aurait lieu à Amiens, occasion de nouer des liens avec la Tech Amiénoise. Mais je ne me projette jamais dans l'avenir qu'avec un oeil vers ce que le passé nous lègue de beau, de grand ou d'instructif.

La cathédrale d'Amiens n'est pas seulement la plus vaste de France (dût l'orgueil des parisiens en souffrir) c'est aussi... celle qui m'impressionne le plus. En songeant à retourner y faire visite, j'ai eu une illumination : le "labyrinthe" tracé sur le dallage de la nef, parce qu'il a rapport à quelque chose de compliqué, contient un message qui nous concerne.

J'ai invité quelques amis à venir le voir, avant de livrer ici mes réflexions.

Le labyrinthe d'Amiens surveillé par un ange

Le sujet du labyrinthe est immense. D'abord parce que cette figure, présente dès le paléolithique, date de bien avant que les Grecs ou les Crétois ne lui aient donné son nom de laburinthos (λαβύρινθος), terme dont l'étymologie est d'ailleurs un peu mystérieuse.

Logo MH, le labyrinthe de Reims styliséNotons juste que la racine du mot se retrouvant dans la labrus (λάϐρυς), sorte de double-hache utilisée dans les cultes minoens, mais aussi dans le mot anatolien pour roi (labarna) le labyrinthe a sans doute affaire dès l'origine avec le monument, la puissance et la force.

Est-ce pour cela que l'on a adopté le tracé de celui de la cathédrale de Reims comme logo des Monuments historiques ? Je l'ignore, mais cela me parait significatif.

Je ne vais donc pas reprendre tout ce qui a été écrit à ce sujet, notamment par l'ineffable Jacques Attali pour qui le labyrinthe apparaît entre autres comme un langage avant l'écriture, chose que j'ai tendance à penser de la monnaie. Je veux, pour moi, me concentrer ici sur les seuls "labyrinthes de cathédrales" en mettant en perspective le "travail" qu'ils induisent avec le "travail" qui intéresse Bitcoin.

Le thème du labyrinthe n'est pas biblique, et la culture chrétienne ne s'en est saisi que tardivement pour s'imposer véritablement au 12ème et surtout au 13ème qui est le grand siècle des cathédrales. Des labyrinthes sont figurés sur le dallage de nombreuses cathédrales, particulièrement en France, à Amiens ou comme ici à Chartres.

À Chartres, un labyrinthe du 12ème siècle

Parcourir, à genoux bien sur, cet ultime trajet était proposé comme un travail physique et spirituel à ceux qui arrivaient à pieds, parfois d'assez loin, et pour qui la cathédrale était le but d'un petit pèlerinage. Pèlerinage modeste certes, le seul cependant que les gens les plus simples pouvaient accomplir et auquel il convenait que l'Eglise donnât du sens.

Si le labyrinthe des cathédrales s'appelait parfois chemin de Jérusalem voire chemin du Paradis c'est qu'en le parcourant ainsi dans un réel effort, ceux qui n'iraient jamais en Terre Sainte pouvaient arriver au centre de la figure, symbole de la Jérusalem céleste.

de ht en bas : Ravenne, Bayeux, Cologne, Saint-Quentin, Reims, Amiens et Saint-Omer

Ces étranges figures, qui ont parfois des petits airs de circuit imprimé ou de QR Code, sont riches d'enseignement.

Un premier détail me frappe. Ces "labyrinthes" ne sont que de simples anneaux ou octogones concentriques (thématique religieuse sur laquelle je ne m'étendrai pas ici) et jamais des "dédales", même si le motif central de celui de Chartres, détruit en 1792, semble avoir représenté l'architecte Dédale, le héros Thésée et le terrible Minotaure.

Si le labyrinthe antique amenait à combattre un monstre, ceux des cathédrales sont faits pour se prouver quelque chose à soi-même. Du premier il était difficile de ressortir, dans ceux-ci inversement, il est difficile de pénétrer. Bref, voici peut-être une image du paradigme hard to find, easy to check...

D'autant, second détail, que dans presque tous les labyrinthes, on se retrouve fort vite près du but. Comme si l'oeuvre à accomplir était en soi assez simple. À Amiens, le pèlerin qui se tient à l'entrée de la figure n'est qu'à 6 mètres seulement du Paradis. L'essentiel est de valider ce court voyage par un travail bien plus long.

Troisième détail : avec 234 mètres à parcourir, le labyrinthe d'Amiens est relativement court : celui de la basilique de Saint-Quentin, dans l'Aisne voisine, représente un trajet de 260 mètres et celui de la cathédrale de Chartres atteint les 261,55 mètres. On note cependant que l'ordre de grandeur est constant. Pourquoi ?

Parce que le labyrinthe est moins affaire d'espace que de temps, ou que les deux notions sont ici réunies. On trouve parfois l'expression de chemin d'une lieue. Le trajet à genoux sur le labyrinthe est censé prendre le même temps qu'un trajet d'une lieue à pieds. Or la lieue, cette vieille mesure dont l'étymologie est peut-ête gauloise et dont la mesure exacte variait jadis d'une province à l'autre (en tournant toujours autour de 4 de nos kilomètres) représentait pour nos anciens... la distance qu'un homme parcourt à pied en une heure.

Autrement dit l'effort est sensiblement le même pour tous, d'un labyrinthe à l'autre, et il se mesure en temps.

Enfin, dernier détail, plus subtil : les labyrinthes ont toujours leur entrée vers l'Ouest, côté du soleil couchant et de la mort, côté par lequel risquent de pénétrer fantômes et démons. Leur imposer l'épreuve du labyrinthe est donc d'abord une mesure renforçant la sécurité du saint monument ! Le diable reste piégé dans un tel parcours soit parce que sa nature (διάβολος, dia-bolos, celui qui s'insinue, qui passe par une faille) le lui interdit soit encore parce que, dit-on, il ne se déplace qu'en ligne droite. Il n'a pas la capacité d'effort du pèlerin.

Par cet effort, que gagnait, justement, le pèlerin ? L'erreur serait ici de projeter au 13ème siècle les abus les plus criants du 16ème siècle et d'oublier que par définition ceux qui effectuaient ce pèlerinage un peu dérisoire n'avaient guère d'argent à donner, mais seulement de la valeur à créer par leur travail et leurs efforts.

Ce qu'on gagnait ici n'avait pas de valeur intrinsèque, n'était pas gagé par la monnaie légale, n'avait pas la garantie de l'Etat. Mais aux yeux des pèlerins du labyrinthe, que cela diminuât la dette de leurs péchés ou que cela augmentât à l'actif leurs richesses dans un autre monde, c'était précieux !

L'institution, qui avait d'abord toléré cet instrument de foi naïve trouvait sans doute que ce moyen de gagner le Ciel manquait de régulation. Au 17ème siècle un chanoine de Chartres râlait contre un amuse-foi auquel ceux qui n'ont guère à faire perdent leur temps à courir et tourner. Au 18ème siècle, on les effaça ou on les détruisit un peu partout, à Sens, Poitiers, Arras. Même celui d'Amiens fut sacrifié : celui que nous admirons aujourd'hui n'est plus celui de 1288, déposé en 1825, mais celui que l'on reconstitua quelques années plus tard.

À Reims il avait été enlevé dès 1775, parce que les rires des chenapans sautant à pieds joints sur le dallage où l'on sacrait nos rois gênaient les chanoines. Le symbolisme et le graphisme de ces monuments parlent sans doute davantage à notre époque. Le labyrinthe de Reims fut recréé, depuis 2009, par un jeu d'éclairage.

virtuel

De sorte que tous les monuments historiques de France ont comme emblème ... un monument virtuel !

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55 - Enjeux

By: Jacques Favier

Le bitcoin, qui avait vu sa volatilité se réduire doucement, vient de vivre un nouvel épisode de "yo-yo", assez largement compréhensible mais qui a permis le retour des imprécations : la finance casino, ce serait nous !

finance casino

Inversement, en suggérant, dans un récent billet, que certaines expériences de bases de données distribuées, présentées comme des blockchains-maison, consistaient sans doute à faire joujou avec l’argent, j’ai pu me montrer un peu dur tant vis à vis des banquiers, qui ne peuvent évidemment pas entrer sans combinaison dans le bassin des piranhas du bitcoin (même quand à titre individuel ils partagent la conviction que c’est ce grand bassin qui seul convient aux vrais sportifs) comme vis à vis des consultants qui sont bien obligés de passer par le pédiluve pour entrer dans la piscine.

le grand bain

Qu’y a-t-il de mal à faire joujou ? Cela fait grandir, dit-on.

En fait cela dépend du jeu. Le train électrique jamais ne remplacera le TGV, ni n’apprendra à le conduire ou à le vendre : il n’en est qu’un modèle réduit, comme on dit, une figurine.

Mais par ailleurs il y a des jeux vraiment initiatiques : l'amour (dont je ne parlerai pas ici), la guerre, l'argent. Du jeune Buonaparte dirigeant une bataille de boules de neige aux exploits de la Guerre des boutons on sait bien que jouer à la guerre, cela peut être la guerre, déjà. Et, comme je le suggérais, il n’ y a guère de différence entre une roulette vendue comme jouet et celle d’un casino (en cas de besoin, la première peut remplacer la seconde, surtout dans un clandé) ni entre un jeton de poker pour enfant (voire un haricot) et un jeton de cercle.

Disant cela, je rappelle toujours que le bitcoin tient énormément, à sa naissance, de la monnaie de jeu, et d'abord de celle que l'on fabrique soi-même pour jouer, de celle qui ne sert qu'à un cercle de complices ou d'initiés, puis de celle qui sert à jouer "presque" de l'argent au cours d'un subtil glissement qui a à voir avec la fin de l'enfance.

premiers billets

Durant des mois le bitcoin n’a guère eu plus de valeur qu’un billet de banque comme ceux que l'on imprimait jadis à l'encre et à l'alcool pour jouer à la marchande.

Avec Bitcoin, un miracle (un événement historique assez rare, si l'on veut) s'est produit : la monnaie ludique a muté en monnaie solide. Mais je suis toujours très étonné que cette période infantile de Bitcoin occupe si peu de place dans les récits et les analyses qui lui sont consacrés.

MehlJe songeais à cela quand je me suis plongé vers le Nouvel An dans un gros livre un peu ancien déjà : Les jeux au royaume de France du XIIIe au début du XVIe siècle de Jean–Michel Mehl.

Son 13ème chapitre, consacré aux « Enjeux » est tout à fait éclairant : il est exceptionnel, écrit-il d’emblée, que le jeu soit gratuit. Et pour évacuer l’hypothèse niaise de l’innocence enfantine : même dans le jeu enfantin, il est facile de déceler, sous les apparences de la gratuité, l’espérance d’une victoire comme la crainte d’une perte ou d’une défaite, définitive et humiliante.

Ce qui ne contredit point mon hypothèse d’une période infantile de Bitcoin. In utero, Bitcoin était déjà une monnaie, bien fol qui dirait le contraire.

Le jeu révèle l'existence de frontière de part et d’autre desquelles on se comprend mal : Si l’adulte ne comprend pas le jeu de l’enfant, c’est parce que ce dernier n’est pas à même d’expliquer quel est l’enjeu , ou alors que cet enjeu n’exerce pas la même séduction pour l’un et pour l’autre. Cela me fait songer à quelques face-à-face presqu’impossibles, comme celui dont j'avais été témoin le 16 novembre dernier à l'IHP entre le professeur Pierre-Charles Pradier et quelques jeunes bitcoineurs.

Il y a un monde dans lequel des gens de bonne foi (non obsédés par la drogue ou le terrorisme, conscients même de ce que ceux-ci sont très à l’aise avec le système officiel) ne voient réellement pas ce que l’anonymat, la décentralisation, l’absence de banque centrale peuvent bien apporter de si enthousiasmant aux sympathiques mais peu compréhensibles jeunes gens …

L'enjeu pour l'écosystème Bitcoin, c'est Bitcoin : pour les mineurs, pour les développeurs, pour les simples usagers, pour les "compagnons de route". C'est un système qui apparait purement spéculatif à des économistes (certainement désintéressés, par ailleurs) qui n'en voient pas l'usage pratique, et qui admettent le parallèle avec l'or mais en ajoutant immédiatement que l'or peut servir à la bijouterie alors que le bitcoin ne servirait à rien. Mais, outre qu'on voit mal pourquoi les bitcoineurs seraient les seuls à faire vœu de pauvreté, ceux qui comprennent les usages pratiques, industriels, ludiques même du bitcoin récusent évidemment l'idée qu'il soit une monnaie qui inévitablement va devenir une monnaie de pure spéculation comme me l'a asséné Madame Benssy-Quéré sur France Culture le 7 janvier.

Cette critique un peu moralisatrice élude la dimension de Bitcoin comme enjeu d'un jeu dont j'ai déjà eu l'occasion de rappeler qu'il n'était pas simplement intéressant mais qu'il est passionnant.

Autant dire que l’enjeu est le fondement du jeu ? Au regard de la linguistique, il est ce qui fait pénétrer au cœur du jeu. La question n’est pas de savoir s’il en est corruption du jeu ou non. Sans lui le jeu ne serait point.

Remplacez donc jeu par blockchain et enjeu par bitcoin dans certaines phrases de Jean-Michel Mehl, comme dans la précédente, ou bien encore dans celle-ci : Si le jeu n’est pas totalment réductible à l’enjeu, l’enjeu est tout le jeu en même temps qu’il le dépasse. Tout enjeu étant valeur, il faut que, misé, cette valeur demeure telle, le jeu terminé.

La notion d’enjeu fait par ailleurs entrevoir combien les frontières de l’univers ludique sont mal tracées. Avec elle, « l’univers du jeu acquiert même objectif et même moyen que celui du sérieux ». Plus l’enjeu est important, plus l’univers du jeu se confond ave celui du sérieux. L'historien a même ici une remarque que je trouve assez vertigineuse. Si les joueurs de jadis, dit-il en substance, avaient joué des haricots, nous n'en saurions rien aujourd'hui.

haricot

Quand on sait que la blockchain est (entre autres choses) un livre d'histoire, on ne peut que convenir de la justesse de l'observation. C’est l’enjeu qui justifie la trace écrite et par là permet l’histoire.

monnaie d'argent du duc de Bourgogne  Philipe le HardiSi c’est pour jouer, faut-il jouer gros ? L’examen de la comptabilité domestique des princes (comme le duc de Bourgogne Philippe le Hardi, qui bat monnaie et perd au jeu) montre bien que jouer gros est preuve de générosité, de noblesse.

Comme le note l'auteur, le véritable joueur n’est pas celui qui joue souvent des petites sommes, mais celui qui n’hésite pas à en engager quelquefois de très grosses. C'est exactement ce que nous apprend le paradoxe de Saint-Petersbourg...

En dépit du rituel « Bitcoin est une expérience, n’y investissez que ce que vous estimez pouvoir perdre », il est clair que l’on retrouve cette tension chez un certain nombre de traders en cryptodevises…

Significativement, le chapitre qui suit immédiatement celui des enjeux porte sur les tricheries et les violences qui accompagnent le jeu. L'historien rapporte bien des tours savoureux ou des épisodes croustillants de jadis. Mais surtout il montre comment le Parlement de Paris fait aisément le lien entre les jeux et les délits de tous pipeurs, jureurs et hasardeux.

Il y a là aussi, dans le ton sentencieux de l'autorité, un riche enseignement.

Si l'on se souvient du fil qui court d'un joueur impénitent, le chevalier de Méré, à un mathématicien philosophe comme Blaise Pascal, de ce dernier à Fermat puis à Bernoulli... on se dit que les joueurs (et les savants) ont autant rendu service à l'humanité que le Parlement de Paris.

A bon entendeur...

d'après Youl (et pardon à Youl pour la petite retouche)

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53- Joujou ?

By: Jacques Favier

Il est assez amusant que ce soit pratiquement à la veille de Noël que l'une des plus grandes banques françaises annonce avoir réalisé une paiement grâce à une blockchain pour le compte de... Panini !

panini notes

Au delà d'une association d'idées assez triviale entre le monde du foot (auquel l'éditeur a largement lié son destin) et celui du fric sous sa forme elle-même la plus triviale, ce petit exploit m'inspire plusieurs remarques.

BNPParibas se montre lucidement prudente sur les limites de cette expérience que les médias ont transformé en un "paiement international quasi instantané". Il apparait que l'on est beaucoup plus proche d'une opération de compensation, qui plus est entre deux filiales de la même banque, et pour le compte d'un seul et même client.

A ce titre, il n'y a pas beaucoup de sens à comparer la performance de cette opération en "pair à pair" (les pairs n'étant ici que des filiales de la banque) avec la lourdeur du processus suivi pour les virements internationaux, où les banques communiquent via des messages Swift et où, en fonction de la complexité de l'opération et du nombre des devises concernées, une même transaction internationale peut nécessiter l'intervention d'une chambre de compensation et de plusieurs banques correspondantes quand bien même la banque de départ et celle d'arrivée appartiennent au même groupe, puisque ce sont deux établissements étrangers l'un à l'autre du point de vue des transactions monétaires.

Le communiqué de la banque évite aussi, soigneusement, de donner le moindre détail sur l'opération de change, qui n'apparaît qu'en filigrane puis qu'il est bien précisé que l'opération s'est faite sur deux zones monétaires.

Réaliser ce genre d'exploit à grande échelle sur plusieurs banques différentes et avec plusieurs monnaies parait donc encore fort lointain, sauf à créer un Settlement Coin du type de celui mis en place par Clearmatics Technologies et dont Matt Levine écrivait il y a quelques mois sur Bloomberg : You don’t get your dollars any faster; you just get your pseudo-dollars faster. To get the dollars faster, you’d need to speed up the Fed’s central-ledger technology. Disons poliment qu'un settlement coin, c’est un IOU de FIAT. Comme une monnaie de jeu, elle ne vaut qu’entre les joueurs, par convention.

joujouxOn ne sait si l'opération Panini, réalisée sur des développements internes se basant sur les librairies classiques liées au protocole choisi, NXT a fait intervenir un token, coloré ou non, et avec quel rôle. Difficile, par conséquent de classer l'objet du côté des instruments de communication (le train, la radio) ou de leur déclinaison en joujou (le petit train électrique qui tourne dans la chambre des enfants, le talky-walky pour se parler d'une pièce à l'autre).

Il est vrai qu'en matière de monnaie, la distinction de ce qui est réel et de ce qui est ludique est parfois conventionnelle : qu'est-ce qui distingue l'argent du Monopoly de celui du poker? Une roulette pour gosses et une roulette de casino? roulette

L'argent en enfance

l'argent de la marchandeLe monde de l'enfance baigne dans la monnaie, avec ou sans argent de poche. Pour les plus petits, il y a l'argent-douceur que j'évoquais l'an passé à Noël, en me demandant si Bitcoin n'était pas une monnaie en chocolat et il y a l'argent pour jouer à payer, l'argent du jeu de la marchande, auquel ressemblent tellement les monnaies locales complémentaires, tant célébrées par le système parce qu'elles ne le remettent en question que pour la forme...

Pour les plus grands, il y a l'argent des jeux de société, déjà évoqué. Et enfin il y a ce dont les enfants en tant que société font eux-mêmes leur propre monnaie.

Revenons donc à Panini

Le produit phare de Panini s'inscrit dans une longue tradition de ce que j'appellerais volontiers les monnaies de cour de récrée. Pour les gens de mon âge, la bille en fut le prototype presque monétairement parfait. Je reconnande vivement la lecture d'un article de Georges Kaplan publié en 2011 sur Causeur, où en bon libéral il reconstruit un système monétaire non autoritaire à partir de ses souvenirs d'enfance. La carte Panini était d'ailleurs intégrée à ce système, comme grosse coupure pourrait-on dire.

Est-il anormal que les billes se soient (universellement semble-t-il) transformées en monnaies-joujou?

jouer aux billes

Dans sa Politique, Aristote distingue deux usages spécifiques à chaque chose : son usage propre, conforme à sa nature (le soulier sert à chausser, dit-il, la bille servirait donc à jouer) et un usage non naturel, qui est de permettre d’acquérir un autre objet, par la voie de la vente ou de l'échange. C'est la distinction entre valeur d'usage et valeur d'échange qui sera reprise par les économistes classiques puis par Marx.

Qu’est-ce qui détermine le rapport d'échange entre deux biens ? Arisote (dans l'Ethique à Nicomaque cette fois) donne deux grandes réponses entre lesquelles se partageront à sa suite tous les économistes : derrière l'échange (chaussures contre maison) se déroule un échange entre le travail du cordonnier et celui de l'architecte. C'est à l'origine de la théorie de la « valeur-travail » qu’on trouve chez Smith, Ricardo et Marx. On voit mal les enfants échanger la valeur-travail d'une bille d'agathe contre celle d'une carte représentant un footballeur. Mais Aristote dit aussi que le fondement de la valeur d'un objet réside dans le besoin qu’on ressent pour lui. C’est l’origine de la théorie de la valeur fondée sur l'utilité qui s'imposera avec la révolution marginaliste.

Or le désir des enfants pour les cartes Panini est très fort. La société Panini fit, vers la fin des années 90 et le début du siècle, l'objet de plusieurs opérations de cession ou d'aquisition qui m'amenèrent à regarder brièvement des dossiers la concernant, en un temps où j'œuvrais dans l'investissement en capital. À la même époque, mes enfants pratiquaient l'école communale et je dus payer mon lot de sachets Panini dans la vague Pokemon. C'était aussi le temps où les pères-de-famille-cadres-sup s'équipaient de leurs premiers scanners. Je ne fus pas long à fabriquer des "faux", bien moins onéreux que les vrais. Apparemment je ne fus pas le seul. La directrice de l'école proscrivit d'abord les "faux Pikachu", puis finit par tenter d'interdire tous les Panini, champions de fott ou Pokemon, vrais ou faux, volés, douteux ou concurrents, tous déclarés également intempestifs et ennemis de l'institution. Ce qui est interdit est souvent plus désirable encore, et plus cher.

pokemon

S'agissant d'un bien qui se rend désirable parce qu'il est désiré, on encensera son marketing comme partie de l'art. Personne n'ira dire qu'un autocollant ou un sac à main vendus avec une marge monstrueuse sont "purement spéculatifs". On préfèrera emprunter à Gilles Lipovetsky et Jean Serroy l'expression d'esthétisation du monde, c'est tellement plus chic. Jean-Joseph Goux, lui, parle de frivolité de la valeur.

lectures

Mais s'il s'agit d'une monnaie ? La carte Panini, diraient alors banquiers et économistes à l'unisson, ne repose sur rien, n'est garantie par aucun État souverain, n'est géré par aucune banque. Et en plus elle est anonyme! Suivez mon regard...

Ce qui arrivait avec les cartes des années 90 se reproduisit très vite, évidemment, pour les e-cards des jeux "virtuels". Les entrepreneurs venus de l'industrie du jeux en ligne ne sont pas rares dans l'écosystème du bitcoin : ils ont saisi parmi les premiers l'intérêt d'un procédé rendant un objet digital non reproductible. Or leur univers (leur métavers) connaissait déjà des devises virtuelles : centralisées, certes, mais sans rapport avec l'univers des monnaies légales fiat et sans garantie de l'Etat.

Linden dollar

Faire figurer le LInden dollar parmi les ancêtres de Bitcoin n'a aucun sens d'un point de vue technique, mais en éclaire néanmoins la genèse et le fonctionnement. Les banquiers qui assurent que "Bitcoin ne repose sur rien" se sont-ils demandés ce que vaudraient les billets de Monopoly si Elizabeth Magie avait eu l'idée de ... donner le jeu tout en vendant ses billets ? surtout si, n'aimant pas l'argent, elle n'avait créé ces billets qu'en nombre limité. Disons 21 millions pour tous les joueurs du monde...

Elizabeth Magie

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52 - Penelope PoW

By: Jacques Favier

pour Andreas, pour Benoît

La preuve de travail est au centre de la technologie Bitcoin, elle est aussi au centre des critiques, que ce soit pour son coût énergétique (moindre en vérité que celui des seuls ATM bancaires en charge du cash manuel) ou pour son utilité, généralement mal comprise. Bien des faux prophètes promettent de la remplacer à peu de frais mais avec peu de sérieux. Le mieux est encore de l'évacuer carrément des présentations : les bases de données distribuées privées sont désormais présentées par la plupart des conférenciers détaillant "les" blockchains comme la variété permissioned de l'espèce, jamais avec l'étiquetage... lazy.

Régulièrement mis au défi de trouver enfin un bout de Bitcoin dans le passé, j'avais eu un jour, devant l'ami Benoit Huguet, cofondateur de BitConseil, comme un éclair mental apparemment perceptible dans le regard : j'avais enfin trouvé ! L'autre jour, alors que nous attendions Andreas Antonopoulos, il me reprocha de n'avoir pas encore écrit l'article promis ni révélé ma trouvaille. Il me fallut un instant pour retrouver la chose. La figure de l'orateur me rendit la mémoire en me ramenant à ce vieil oracle : à quoi que vous pensiez, un ancien grec en a parlé avant vous. Εὕρηκα, songeai-je en souriant, puisque Eureka est le nom de la société d'Edwige Morency et d'Alexandre David qui organisait ce magnifique événement...

skyphos de Chiusi, ref 1831

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage et de retour au foyer a retrouvé sa femme toujours vertueuse. On le sait, Pénélope qui est ornée de charmes autant que de vertus ne manque pas de prétendants. Pour les lasser, elle s'astreint à tisser une toile pour envelopper un parent décédé, mais elle défait chaque nuit le travail de la journée.

SisypheFaire et défaire, depuis elle, c'est toujours travailler. Il y a du Sisyphe, le trompeur condamné à rouler éternellement son rocher, en cette irréprochable épouse.

Bien sûr son stratagème est démasqué. Son geste énigmatique est pourtant transparent. Elle travaille rudement mais inutilement, sauf en réalité pour montrer sa vertu. Son travail suscite la confiance. Elle ne fait pas autre chose que travailler, parce que comme on le sait bien, l'oisiveté est mère de tous les vices.

Quand Ulysse rentre, une bonne "preuve d'enjeu" comme on dit en français pour traduire PoS, aurait été de se dire l'un à l'autre :
- Je suis Ulysse, ton mari, tu me reconnais.
- No problem, κανένα πρόβλημα, moi je suis ta femme et tu me fais confiance puisque nous sommes mariés.

C'est en réalité ce que les blockchains convenables des consortiums bancaires proposeraient comme mécanisme de validation ou de réconciliation. Le génie du Primatice exprime vers 1550 le problème des Retrouvailles avec une toute autre intensité dramatique.

Les retrouvailles d'Ulysse et Penelope (Huile sur toile, Toledo Museum of Art, Ohio)

Homère parle de la prudente Penelope (περίφρων Πηνελόπεια). Mais l'ingénieux Ulysse (πολύμητις Ὀδυσσεύς) est aussi malin qu'elle. Il se présente comme un mendiant. Pénélope en a vu d'autres, des revenants. L'histoire ne se passe donc pas du tout comme pour le colonel Chabert déjà évoqué ici au sujet de l'impossible retour de Nakamoto.

Le chant XIX de l'Odyssée est un modèle de travail de la vérité, de construction d'une confiance entre ni-connus-ni-inconnus.

sphinxUlysse se fait reconnaitre progressivement. Il ne choisit pas lui-même les preuves (suivez mon regard) et il tente même de contourner le jeu facile des "questions personnelles" : au vers 115 il demande explicitement Faites-moi d'autres questions ; mais ne m'interrogez pas ni sur ma famille, ni sur ma patrie (...μηδ᾽ ἐμὸν ἐξερέεινε γένος καὶ πατρίδα γαῖαν). Et ne veut pas se reposer sur un tiers de confiance, sa vieille nourrice Euryclée en l'occurrence, qui l'a reconnu en premier. Ainsi, et pour évoquer un autre coeur de la tradition grecque, chacun est ici à l'autre son propre sphinx...

On touche donc dans cette page centrale de la culture occidentale, mine de rien, à l'essence de ce que le "travail de la preuve" établit : une confiance fondée sur autre chose que l'implicite confiance sociale. Une confiance entre une femme entourée de 114 amants possibles et un gueux qui est le mari légitime. Celui que la confiance par preuve d'enjeu (l'entre-soi confortable de la norme sociale, pour le dire autrement) aurait de suite éliminé.

Autant que sur ce dialogue, je pense qu'il est avisé de réfléchir sur l'instrument, si particulier et si souvent représenté, de la prudente Pénélope. Cet instrument qui en grec ancien se dit αργαλειός, s'appelle en langue anglaise loom, un mot dont un homonyme signifie aussi une forme de danger, tandis qu'il se nomme en français métier qui vient du latin ministerium et désigne une forme de service. Il est assez fascinant de voir comment la "preuve de travail" de Satoshi Nakamoto se situe, en quelque sorte, entre la conscience d'un danger et la prestation d'un service !

Les mots vivent et changent. En ancien français on donnait le nom de mestier à toute profession qui exige l'emploi des bras, et qui se borne à un certain nombre d'opérations mécaniques, qui ont pour but un même ouvrage, que l'ouvrier repète sans cesse. On aurait dit que le hashage est un métier. On donna enfin ce nom de "métier" à la machine dont l'artisan se sert pour la fabrication de son ouvrage : métier à bas, le métier à drap, le métier de tisserand.

le métier

A voir cette représentation d'un instrument antique, on est frappé par une sorte de modernité. Ces femmes s'affairent. Elles ont mestier aurait-on dit au moyen-âge, they have serious business dirait-on en anglais. Mais surtout on dirait qu'elles sont devant une sorte de machine complexe, une machine semblable à celle de Bletchley Park.

Ce n'est pas un simple effet d'image ou de langage : le métier à tisser est bien l'ancêtre de notre modernité où les machines assument une part toujours croissante du labeur global. On pense bien sûr aux métiers automatiques qui provoquèrent tant de révoltes. On pense au métier de Jacquard, machine programmable (dès 1806) grâce aux cartes perforées mises au point (en 1728) par Jean-Baptiste Fulton.

Mais bien avant le tissage mécanique, l'étonnante technique a accompagné la réflexion scientifique. Comme le fil de trame et celui de chaine sont de nature différente et occupent dans le tissage une fonction non réductible l'un à l'autre, ils annoncent métaphoriquement ces nombres qui seront découverts entre 1545 et 1572, aux lisières de l'algèbre et de la géométrie, ces nombres que l'on a appelés complexes, ces nombres qui possèdent une dimension réelle quantifiable et une autre dimension également quantifiable mais imaginaire, non cernée et imprévisible.

Le complexe métier du tissage a, en vérité, apporté l'essentiel à notre modernité. L'art de séparer (le cardage), l'art de réunir (le filage) et surtout cet art de recréer des noeuds que l'on voit au coeur même de la blockchain. Platon lui-même trouvait dans le métier du tissage un symbole capable de représenter la cité, la politique, voire le monde. Il y revient dans plusieurs de ses dialogues : le Politique en particulier, mais aussi la République ou le Cratyle.

Voilà ! On se retrouve une fois de plus du côté de Platon. Mais pour citer - pour une fois dans le texte - le mathématicien et philosophe Alfred North Whitehead, the safest general characterization of the European philosophical tradition is that it consists of a series of footnotes to Plato.

whitehead

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51 - Des météores ?

By: Jacques Favier

(Questions impériales sur Satoshi - II)

Le colonel Chabert déjà évoqué ici pour évoquer l'impossible retour de Satoshi fait lui-même signe vers un autre revenant, d'un tout autre poids historique : Quand je pense que Napoléon est à Sainte- Hélène, tout ici-bas m’est indifférent dit-il.

un retour

Or l'Empereur, lui, avait déjà réussi un premier retour : le 1er mars 1815, il débarqua à Golfe Juan, revenant de l'ile d'Elbe après 10 mois d'absence et il fut "reconnu" immédiatement. Balzac, encore, fait dire à son Médecin de campagne : Avant lui, jamais un homme avait-il pris d'empire rien qu'en montrant son chapeau ? Bonne question... Ce vol de l'Aigle fit longtemps espérer par ses partisans un nouveau prodige.

LeysCe miracle d'un nouveau retour après une évasion rocambolesque de Sainte-Hélène à laquelle Napoléon semble s'être toujours refusé (*), certains romanciers l'ont imaginé. Simon Leys (1986), tout en supposant que l'empereur revient vivant en France, intitule tout de même le sien "La mort de Napoléon" et il n'est pas sans rapport avec ce qui peut être la situation d'un génie inconnu comme Satoshi : l'impossibilité non seulement de "revenir", mais plus radicalement d'être soi-même.

Comme il ressemblait vaguement à l’Empereur, les matelots l’avaient surnommé Napoléon. Aussi, pour la commodité du récit, ne l’appellerons-nous pas autrement. Et d’ailleurs, c’était Napoléon. (...) Seul le maître d'équipage désapprouvait cette appellation. Que l'on associât le nom de son dieu à ce petit homme laid avec son ventre enflé et ses jambes grêles, lui paraissait sacrilège.

en 1820Il est vrai que le portrait fait de lui par un anglais en 1820 laisse envisager combien peu reconnaissable aurait pu être l'enfant prodigue de la gloire après quelques années de pourissoir tropical.

Mais l'auteur vise au coeur, présentant Napoléon étranger à lui-même sur le bateau de son évasion : Entre le personnage qu'il avait dépouillé et celui qu'il n'avait pas encore créé, il n'était temporairement personne. Débarqué à Anvers il ne reconnut pas même le bassin Napoléon qu'il avait inauguré en personne dix ans plus tôt. À Waterloo il a le sentiment d'être là pour la première fois. À Paris le voici errant, recueilli comme vieux soldat par de vieux soldats, tous nostalgiques de l'empire. Et un jour la terrible nouvelle arrive. Sur la petite île lointaine, l'empereur (son sosie, donc) vient de mourir. Tout le monde pleure autour de lui. Lui est foudroyé, sa destinée devenait posthume.

Voici maintenant qu'un obscur sous-officier, rtien qu'en mourant sottement sur un rocher désert à l'autre bout du monde, avait réussi à dresser sur son chemin le rival le plus formidable et le plus inattendu qu'on puisse concevoir : lui-même !

S'il revenait Satoshi n'aurait-il pas à se battre contre Satoshi lui-même?

Le Napoléon de Leys est vrai, extrêmement crédible. Et pourtant il "se reconstruit" (ce mot que Jean-Paul Kauffmann déteste) ... comme marchand de melons. Le personnage de l'empereur est désormais largement occupé par les fous. Une visite à l'asile l'en convainc : une malheureuse épave présentait une image mille fois plus fidèle, plus digne et plus convaincante de son modèle que l'improbable fruitier chauve qui, assis à ses côtés, l'examinait avec stupeur.

James Sant 1900Napoléon vieillit : chaque fois qu'il se rendait chez le barbier, il mesurait dans le double miroir avec une fascination hypnotisée l'effacement progressif de ses traits originaux, petit à petit supplantés par ceux d'un inconnu qu'il méprisait, qu'il haïssait - et qui lui inspirait une horreur grandissante. C'est ce que peut suggérer la toile de James Sant La dernière phase (1900) récemment présentée au public lors de l'exposition Napoléon à Sainte-Hélène au Musée de l'Armée.

Jusqu'où peut-on comparer Satoshi Nakamoto à Napoléon Bonaparte ? Au plan psychologique, nul n'en sait rien. Quant à l'amour des mathématiques, il est patent chez les deux hommes (*). C'est au regard d'une forme particulière de génie, qu'il y a, me semble-t-il, chez l'inconnu de 2008 une sureté du regard, une capacité d'agencer de manière proprement lumineuse des facteurs de nouveauté révolutionnaires avec des éléments pré-existants (d'ancien régime) que l'on retrouve chez le Premier Consul. Enfin c'est surtout dans l'optique d'un Hegel ou d'un Marx qu'il me paraît que la comparaison est permise.

hegel

Pour Hegel(*), Napoléon est l'instrument de l'Absolu sur le théâtre du monde, Napoléon, en entrant à Iéna l'épée en main le jour où le philosophe achève sa Phénoménologie de l'Esprit, devient le héros de l'histoire moderne. Je ne crois pas forcer le trait en le retrouvant chez Satoshi. Il s'empare d'une citadelle, celle de la monnaie, achevant un mouvement multiséculaire de libération de l'homme des corps intermédiaires, des liens et des autorités. Le P2P, c'est l'Absolu du 21ème siècle.

Renversant l'idéalisme hégélien tout en conservant sa dialectique historique, Karl Marx ne voit en Napoléon ni l'empereur romain du sacre ni le dieu de la guerre mais le génie qui va permettre l'éclosion de la société bourgeoise moderne en France et sur une bonne part du continent. Il reviendra à d'autres de dire, de même, ce qu'aura été réellement le travail historique de Satoshi Nakamoto.

Mais quand le travail est accompli, l'histoire se passe assez bien des grands hommes. En 1791, le lieutenant corse de 22 ans l'avait déjà noté : les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle. Plutôt que de pourrir en victime de ses ennemis, autant faire comme Satoshi et move on to other things.

vieux




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50 - Il prit la résolution de rester mort ?

By: Jacques Favier

( Questions impériales sur Satoshi - I)

Satoshi Nakamoto est une énigme et le demeurera peut-être. Je n'ai pas l'intention d'ajouter ici mes hypothèses personnelles à la longue suite de celles qui ont déjà été formulées (voir sur le site bitcoin.fr). Pour moi, son mystère qui anime bien des conversations dans la communauté (qui est-il, ou qui sont-ils ? que pense-t-il de tel ou tel problème ? que va devenir son magot ? ) est consubstantiel au bitcoin, si du moins comme l'écrit quelque part Hegel, la vérité n'est pas comme une monnaie qui, telle qu'elle est frappée, est prête à être dépensée et encaissée. La vérité contient de la vie, da la souffrance et de la mort.

le mort d'Eylau

Je ne peux donc partager entièrement le point de vue purement technicien de Peter Todd selon lequel l’identité de Satoshi est simplement une curiosité historique.

L'apparition épisodique d'un prétendant est une chose qui ne peut qu'amuser l'historien comme elle stimule le romancier et intéresse le psychologue.

Des quatre faux tsars Dimitri successifs à la bonne dizaine de faux Dauphins du Temple, on ne manque pas de références en la matière. Chacune de ces histoires témoigne de la conjonction de trois facteurs : un événement historique mystérieux, inouï ou scandaleux, l'existence d'un désordre mental individuel et une situation d'incertitude politique collective. Il n'est pas question de les rappeler ici, mais seulement de souligner la ressemblance frappante avec ce que nous voyons autour des "prétendants" Satoshi et de leur interférence dans les problèmes de gouvernance du bitcoin.

Une chose, néanmoins m'étonne toujours. Pour soutenir (rarement) comme pour réfuter (le plus souvent) tel ou tel prétendant, la plupart de mes amis se forgent implicitement l'image parachronique d'un Satoshi qui serait aujourd'hui le même qu'en 2008. On compare la langue, le style, la démarche du prétendant aux traces, bien rares de surcroît, laissées par le disparu. Comme si le temps n'avait pas passé sur lui autant que sur nous.

chabertIl y a un héros de roman qui est l'archétype de cette situation, c'est le Colonel Chabert de Balzac. Cet enfant trouvé dont une révolution a fait un soldat, un héros, Grand Officier de la Légion d'Honneur, disparaît de l'histoire dans le tumulte d'une bataille terrible (Eylau, 8 février 1807) et réapparaît à Paris deux ans après Waterloo, alors qu'il est officiellement mort.

C'est un héros dépossédé, émouvant, mais assez lucide. Un roi goutteux a remplacé son empereur, un aristocrate l'a remplacé dans le lit de sa femme, la société a changé, il ne la reconnait pas davantage qu'elle ne le reconnait lui-même.

Au terme de ses efforts, il prend, dit Balzac, la résolution de rester mort. Le roman de Balzac nous donne finalement des clés pour tenter de comprendre la situation, que Satoshi soit l'un des prétendants connus, ou bien qu'il soit tout autre et reste caché.

Tant qu'il prétend à être reconnu, Chabert est traité de fou. On voit bien qu'une partie des critiques contre les prétendants Satoshi vise la qualité de leur état mental. Comme si un héros (de guerre ou de science) était un homme ordinaire et comme si pareille situation ne devait pas le rendre plus étrange encore qu'il ne l'était de nature!

craighJ’irai, s’écria-t-il, au pied de la colonne de la place Vendôme, je crierai là : « Je suis le colonel Chabert qui a enfoncé le grand carré des Russes à Eylau ! » Le bronze, lui ! me reconnaîtra.
Et l’on vous mettra sans doute à Charenton lui répond l'un des rares personnages honnête et qui croit en ses dires.

Chabert finalement renonce. A vrai dire, il a renoncé depuis longtemps, il n'a cessé de renoncer depuis dix ans : je fus convaincu de l’impossibilité de ma propre aventure, je devins triste, résigné, tranquille, et renonçai. On me dira que certains prétendants ne sont ni résignés ni tranquilles ? Mais écoutons Craig Wright, et convenons, au moins, qu'il parle comme un héros balzacien (bien sûr il y a aussi des escrocs chez Balzac) : Je suis désolé. Je croyais que je pouvais le faire. Je croyais que je pouvais mettre les années d’anonymat et de dissimulation derrière moi. Mais, à mesure que les événements de la semaine se sont déroulés et alors que je me préparais à publier la preuve que j’avais accès aux premières clés, j’ai flanché. Je n’ai pas le courage. Je ne peux pas. C'est à peu près le trajet de Chabert !

Le temps change tout ; ce qui est intime, ce qui est social, ce qui est politique. Le colonel avait connu la comtesse de l’Empire, il revoyait une comtesse de la Restauration dit Balzac pour évoquer l'épouse de Chabert.

Que doit penser Satoshi ? Huit ans après la grande crise, les banques n'ont jamais été aussi puissantes. Goldman Sachs, qui peut aussi facilement mettre à genoux un peuple que recruter un commissaire européen, développe sa blockchain sans bitcoin, dépose des brevets. Le monde ne bruisse que d'une forme précise de "technologie blockchain", celle qu'il sera possible de transformer en jeu de société.

Un point central du roman est que Chabert semble pourtant tenir davantage à sa femme et à son honneur qu'à son trésor. Il vaut mieux avoir du luxe dans ses sentiments que sur ses habits. Ce qui ramène au million de bitcoins de Satoshi Nakamoto, trésor interdit ou abandonné, peut-être perdu, et qui alimente tant de spéculations.

Il y a un homme qui se passionne pour Chabert, c'est Jean-Paul Kauffmann. Glissons, puisqu'il déteste que l'on en parle, sur son statut d'otage (durant 3 ans, au Liban) et disons que, selon Jérôme Garcin, sa singulière bibliographie ressemble désormais à un long traité de la fuite, à un précis de disparition dans des lieux sinistres et carcéraux où le temps s’est arrêté et les portables ne passent plus. Lui-même, dans son dernier livre, écrit : je ne suis pas devenu meilleur, simplement plus vivant et plus loin je ne me suis pas reconstruit à l'identique.

kauffmann

Dans ce livre, Outre-terre, il se promène sur le champ de bataille d'Eylau en songeant à Chabert. Il est plus facile de s'identifier à lui qu'au Père Goriot ou à Eugénie Grandet. Chacun peut y chercher, à travers son histoire personnelle, des traces de ses propres heurts, de ses arrachements, de ses phobies. Chabert est la figure de l'absent, du disparu, du gêneur.

De même Satoshi disparu, fantomatique, ne devient-il pas, peu à peu, lui aussi une forme de menace ?

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49 - Strange contract

By: Jacques Favier

L'attaque du vendredi 17 juin contre la DAO a constitué un instant passionnant dans l'aventure intellectuelle déjà passablement stimulante de l'économie décentralisée. Les présentations consacrées à Bitcoin s'achèvent presque rituellement en rappelant que "Bitcoin est une expérience". Ce qui vient de se passer, au delà d'une faille technique, doit être pris comme une leçon et inciter chacun à une prudence et à une modestie qui avaient été quelque peu perdues de vue depuis des mois.

En quelques heures, le rêve anarcho-capitaliste s'est fissuré et le slogan à tant d'égards simplet "Code is Law" s'est avéré impuissant face aux forces de l'ordre... des développeurs. Acta est fabula ?

code is law

Sans doute ceux qui vont maintenant annoncer la mort de l'ether, comparer la DAO à Mt Gox et brûler sans réflexion ce qui les enthousiasmait hier sans plus de réflexion se tromperont-ils. Sans doute aussi allons-nous voir de grands coups d'épée dans l'eau de ceux qui demanderont de la régulation, des normes, des lois. Mais ensuite il y a fort à parier que l'aventure ramènera vers des fonctions et des concepts plus clairs et renforcera le rôle central du bitcoin.

Pendant des mois en effet nous avons dû souffrir des discours opposant schématiquement le bitcoin et son grossier désir de jouer le rôle de monnaie sur la base d'un protocole tout juste bon à rouler quelques métadonnées en sus de transferts bien longs et bien peu nombreux, au chatoiement mirifique des blockchains les plus diverses. Telle blockchain qui devait ne véhiculer que des bons de caisses (un produit datant du Front Populaire) était décrite comme juridiquement révolutionnaire, telle autre qui se révélerait n'être qu'une database distribuée suscitait les investissements de dizaines de banques.

Mais tout le beau monde à l'unisson imaginait le meilleur des mondes qu'allait permettre la blockchain sur laquelle circuleraient des contrats intelligents. Que des éléments de programmation puissent être ajoutés sur la solide chaîne de bitcoin (cf. le discours très explicite de Rootstock sur le fait de proposer une solution Turing Complete mais de ne pas être une AltCoin concurrente), que la notion de smart contract soit même antérieure à bitcoin, que le bitcoin lui-même soit à bien des égards la première "DAO", rien n'y faisait : c'était cela et rien d'autre la révolution-à-la-mode !

D'un côté donc le bitcoin, une fausse monnaie, de l'autre l'ether, non spéculatif et porteur d'intelligence. Quand on commença à dire (un peu vite, sans doute) que les développeurs d'Ethereum envisageaient un abandon de la preuve de travail, autrement dit du minage (chose dont les banques ne veulent pas trop pour leurs blockchain "Poc" ) et une adoption du système censitaire dit de la preuve de participation, ce fut un ravissement général. En février on put lire que l'ether était destiné à enterrer bitcoin handicapé, je cite, par son intense spéculation. Bien des gens sortaient déjà leur beau costume sombre pour la mise en bière.

Soixante jours plus tard, le cours de l'éther non-spéculatif était multiplié par 15. Comme je le fis remarquer dès mars lors d'une conférence (PayForum, 17 mars) où l'on me demandait de faire le prophète plus que l'historien, il semblait que tout le monde soit shooté à l'éther. J'ai un certain plaisir à ressortir ma slide aujourd'hui...

tous shootés à l'éther

Or ce qui servait de champignon à ces rêveries c'était le "smart contract" et ses promesses portées aux nues sans examen critique. Longue est déjà la liste de ceux qui avouent n'avoir peut-être pas très bien compris tout ce qu'écrivait Vitalik Buterin.

Dès mars aussi, lors d'une rencontre organisée par Think liberal Assas (on peut en revoir l'enregistrement video) des doutes se faisaient jour chez les juristes. Je me contentai alors de rappeler que, contrat intelligent ou pas, organisation décentralisée ou pas, il serait fort étonnant que le pouvoir régalien ne vous rattrape pas par sa justice. En historien, je soulignais que l'état capétien s'était construit par ses juges bien avant la mise en place de vrais administrateurs, puisque la partie lésée ne manquait jamais de faire appel à lui de toute décision des petites justices locales. Les juristes étaient nombreux dès le début du printemps à mettre en doute l'existence de quelque vide juridique que ce soit.

On attend donc avec curiosité les (inévitables) suites juridiques de l'affaire du smartfail sur le plancher des vaches. Cela remplit déjà des pages de commentaires sur Reddit et ailleurs...

le vol de la JocondeC'est l'affaire à suivre ne serait-ce que pour son côté romanesque, avec un attaquant qui comme un Arsène Lupin moderne semble avoir mis avec forfanterie son petit mot sur le piano. On se souvient d'ailleurs que le gentleman cambrioleur de 1908 brouillait les pistes et avait déjà inventé ce que l'ai appelé la "technologie Joconde".

Blague à part, il n'est pas évident que ce gentleman soit juridiquement un monte-en-l'air.

Les fonds de la DAO n'ont pas été illégalement dérobés. Ils ont été envoyés à l'adresse du hacker en suivant très précisément les règles-mêmes du contrat. Qu'un contrat soit mal écrit, mal ficelé dirait-on (le codage offrirait donc des trous, différents de ceux qu'offre parfois la rédaction d'une loi, mais avec des effets similaires?) ne rend pas en soi illégale la mise en oeuvre d'un cas-limite.

Ceux qui reprochaient au bitcoin de ne pas être assez programmable devraient réviser leur discours. Sans doute le bitcoin est-il juste assez programmable pour rester une monnaie. Et sans doute son langage de programmation a-t-il été choisi avec une réflexion plus mûre qu'il n'y paraissait à ses détracteurs.

Maintenant le remède est-il pire que le mal ? Ou révélateur d'une équivoque ?

Fin du bonheurCe qui est tragicomique c'est que la solution proposée (détruire les fonds saisis par le hacker et émettre de nouvelles unités monétaires pour rembourser tous les investisseurs de la DAO) se situe peut-être pour le coup dans l'illégalité ! Et si le hacker s'amusait alors à poursuivre la fondation Ethereum ? Comme de nombreux développeurs d'Ethereum sont personnellement investis dans la DAO, cela rend leur manoeuvre encore plus douteuse moralement. De sorte que la mode consistant à décrier la gouvernance opaque de Bitcoin va peut-être passer, elle aussi, celle d'Etereum devenant pour le coup trop claire.

Ce n'est pas sans rapport, soit dit en passant, avec le monde réel, celui où l'on voit par exemple Hank Paulson (ex Goldman Sachs) décider que le Trésor américain va renflouer AIG pour lui permettre de rembourser Goldman Sachs.

je suis la DAOAutre rapprochement avec la "vraie vie", la façon dont on passe très vite de l'émotion après l'attaque à la suspension, sans trop de façon, de l'état de droit antérieur. A quand la cyber-chypriation? On annonce maintenant le black-listage des adresses suspectes. Monsieur Cazeneuve pourrait gérer ce genre d'organisation décentralisée !

Que ce type de réaction n'ait point émergé de la communauté Bitcoin quand problème il y eut souligne que les communautés Bitcoin et Ethereum n'ont pas les mêmes caractéristiques, ni les mêmes valeurs. L'enthousiasme manifesté par la grande finance envers Ethereum se comprend mieux a posteriori.

Que dire maintenant du smart contract, à la lumière des événements récents ?

Tandis que les estrades étaient occupées depuis 2015 par les prophètes du smart contract, les développeurs exprimaient déjà des doutes, ou disons un sentiment d'inconfort devant ces "contrats intelligents auto-exécutables" dont rien ni personne ne pourraient entraver la mise en oeuvre et la poursuite. Pour une raison dont ils sont les meilleurs juges : on ne développe pas sans prendre des risques quant à la sécurité.

Mais pour moi il y a plus fondamental encore : l'idée d'un contrat échappant tant au droit (id est à la loi, à la jurisprudence, à l'arbitrage etc) qu'au passage du temps devrait heurter tous ceux qui ont le sens de l'historicité des actions humaines, ceux qui savent que l'histoire est aussi l'histoire des changements de lois.

Et puis cela ressemble par trop à la mèche d'une bombe. Je songeais depuis quelque temps - et je l'évoquai dans plusieurs conversations avec des amis - à un film qui me paraissait montrer l'absurdité d'un contrat auto-exécutable. Ce film date de 1964 ; c'est le Docteur Folamour (Dr. Strangelove) de Kubrick.

A vrai dire, ce chef-d'œuvre classique offre déjà une réplique culte (voir note en bas de page pour la transcription!) quant à l'interfaçage homme-machine : le célèbre You're gonna have to answer to the Coca-Cola company quand un colonel américain un peu borné se voit contraint de détruire une machine non (comme vous et moi dans le métro) pour décoincer une canette de Coke, mais pour procurer à son homologue anglais le quarter indispensable pour appeler le président des USA. Il est clair que l'Internet of Things ne permettra pas ce genre de procédé.

Mais la scène du contrat auto-executable est celle dite de la Doomsday Machine.

Un contrat auto-exécutable... avec la Mort.

Pour aller plus loin :

  • J'en profite pour exposer mes doutes, également, sur ce que l'on appelle pompeusement un peu partout l'Oracle. Par exemple, jai cherché la citation exacte du malheureux colonel devant la machine. Celle qui correspond à l'audition du film recueille 639.000 citations sur Google. Les transcriptions erronnées suivantes recueillent 598.000 pour "you’re going to have to answer to the coca-cola company" ; 659.000 pour "you'll have to answer to the coca-cola company" et ... 2.390.000 pour "you will have to answer to the coca-cola company". Je me suis fié à ma propre audition...
  • la scène de la Doomsday Machine en version originale
  • La réaction typique d'un juriste... et quelques réactions divergentes, qui témoignent aussi de différences de cultures.
  • La réaction de Vitalik Buterin, dès le 19 juin, sur la sécurité des smart contracts.
  • de très gros doutes exprimés ici sur la solidité, non de la DAO, mais bien de l'ether et de son langage de programmation.
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48 - La blockchain : l'Illusion et son Architecte

By: Jacques Favier

En écrivant sur la blockchain, il y a quelques jours, mon billet précédent, j'ai eu une sorte d'illumination dont j'ai décidé de faire un récit particulier, parce qu'il s'agit d'un thème spécifique, religieux.

Mon illumination me renvoyait en effet à une scène très frappante, celle qui suit immédiatement l'illumination du Bouddha. Pour illustrer ce billet, j'emprunterai beaucoup au film de Bernardo Bertolucci Little Buddha (1993).

la nuit où tout devient claire

Ce n'est pas la première fois que les sujets religieux viennent me fournir des clés de compréhension. J'ai déjà noté que le discours sur la blockchain tel qu'on le tient dans les grandes institutions représente ce que les historiens du christianisme appellent l'instant constantinien. Penser que, trouvée dans une crèche libertarienne la blockchain pourrait être l'instrument providentiel destiné à sauver les institutions financières fait songer à ce qu'on a vu en 313 quand Constantin se proclama chrétien, c'est à dire fidèle de celui que ses prédécesseurs avaient considéré comme l'icône d'une bande d'anarchistes. L'Empire se fit chrétien, le christianisme se fit impérial. Et comme le disait un millénaire et demi plus tard l'empereur Napoléon, il ne représenta plus le mystère de l'incarnation mais le mystère de l'ordre social.

Le thème de la tentation est récurrent dans la pensée religieuse. On peut penser à celle de saint Antoine à qui le diable fait miroiter bien des plaisirs, ou à celle du Christ lui-même à qui Satan (le Prince de ce Monde) propose tous les royaumes de la terre contre une petite génuflexion.

Il est particulièrement riche dans le canon bouddhiste ancien. Assis sous l'arbre de Bodhgaya (un pipal dit-on, qui tient de l'épisode son nom savant de ficus religiosa), celui qui n'est encore que Siddharta Gautama va, dans les derniers moments de combat spirituel, repousser plusieurs assauts de Mara.

Mara, c'est la Mort et c'est le Malin, c'est l'orgueil et l'illusion (lire ici). Sentant sa proie lui échapper, Mara va séduire d'abord, menacer ensuite : il envoie ses filles lascives et désirables, et puisque cela ne suffit pas, il déchaîne sa violence guerrière et symbolique.

Voici les deux scènes magnifiquement illustrées par des petites sculptures du Gandhara, un art qui me touche énormément.

Mara, ses charmes et ses menaces

En quoi cela nous concerne-t-il ?

ll me semble que ce sont deux choses que peuvent parfaitement comprendre tous ceux qui tentent d'échapper à un ''Système", qu'il s'agisse d'un système de gouvernement, de contrôle social, de représentation mentale, de production ou de répartition. Ceux qui entendent s'en libérer doivent subir d'abord les séductions de la publicité, du spectacle et du plaisir, voir leur révolte et leur transgression transmuées en objets de consommation. Puis, si cela ne suffit pas, viennent l'intimidation, le contrôle par la peur intériorisée, le spectacle de la violence. Est-ce que je me fais bien comprendre?

Mais le récit du canon bouddhiste ne s'arrête pas là. Siddharta reste impassible. Il sait que tout cela est une illusion. Alors, il voit se dresser devant lui non pas l'Ennemi, mais sa propre image autrement dit son propre εἴδωλον - simulacre, fantôme, idole...

illusion

Voici les paroles que le lama Khyentse Rinpoche, consultant de Bertolucci, a mis sur les lèvres du Vainqueur, et sur celle de son image (qui parle ici en premier) :

- “You who go where no one else will dare, will you be my god?”
- “Architect, finally I have met you. You will not rebuild your house again.”
- “But I am your house and you live in me.”
- “Oh lord of my own ego, you are pure illusion. You do not exist. The Earth is my witness.”

Ces paroles, ce sont d'authentiques paroles du Bouddha, rapportées à la stance 154 du Dhammapada :

" Ô architecte de l'édifice, je t'ai découvert !
Tu ne rebâtiras plus l'édifice.
Tes poutres sont toutes brisées."

Voici les mots auxquels je songeais en écrivant l'autre jour au sujet de la "technologie blockchain" et de ses promesses.

La blockchain est un discours, elle ressemble comme un miroir au programme du Bitcoin, elle se dresse face à lui au moment même où il vient de renverser l'illusion selon laquelle deux êtres ne peuvent échanger sans qu'un tiers se place entre eux.

Mais ce discours (tenu par des orateurs aux visages multiples) n'a jamais qu'un but. Il s'agit de reconstruire la maison que Satoshi vient de renverser : je suis ta maison, je suis la technologie derrière le bitcoin.

Si l'illusion que nous rencontrons a toujours, d'abord, notre propre visage, c'est parce qu'elle passe par chacun de nous. Que d'entreprises visant, d'une façon ou d'une autre, à re-centraliser ! Que de recherches uniquement tournées vers la création de nouveaux intermédiaires ou la défense des anciens !

Comme il est dur de changer ...

L'arbre (selon la tradition) de la Bodhi à Bodhgaya

Pour aller plus loin (ou se distraire) :

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47 - Le "puzzle Blockchain"

By: Jacques Favier

(article complet sur le Coin-Coin)

Après l’Ordonnance Macron du 28 avril, l’amendement présenté le 13 mai par Madame Laure de La Raudière, députée de la 3ᵉ circonscription d’Eure-et-Loir, est un second épisode de l’intervention des politiques français dans l’institutionnalisation de la « technologie blockchain ».

Mais si la Blockchain (de bitcoin) est une chose clairement identifiable, sans équivoque, la "technologie blockchain" est une catégorie fourre-tout. C'est un peu comme la Joconde (elle est peinte par Léonard et elle est au Louvre). La "technologie Joconde" c'est quoi?

la technologie Joconde

Comment les politiques (français) l'appréhendent-ils, cette "technologie blockchain"? Où l'étudient-ils? Pourquoi s'en mêlent-ils?

Lire sur le site Le Coin-Coin mon article publié le 7 juin avant que je n'ai eu connaissance de la réponse du Garde des Sceaux M. Jea-Jacques Urvoas, dans un discours du 6 juin. La critique de M. Urvoas vient de l'autre côté de la table, mais elle aboutit à peu près au même point. Il reste du travail !

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45 - Une perle, chez Escher

By: Jacques Favier

Bien souvent, le bitcoin est implicitement ou explicitement comparé à une forme d'or numérique. J'avais déjà évoqué ce que nous apporte une comparaison avec le diamant, qu'il faut tailler à l'aide des mathématiques pour en extraire la valeur.

Il m'est venu soudain à l'esprit (je vais dire comment) une autre comparaison avec ce trésor très particulier qu'est la perle, une autre merveille d'agencement puisque sa nature chimique est, comme celle du diamant, extrêmement commune. Et l'agencement n'est-il pas le vrai miracle de Satoshi ? perle

Or donc, j'étais durant quelques jours sur la côte normande, séjour propice aux plateaux de fruits de mer. Cette circonstance toute contingente est sans aucun rapport avec ce qui suit, quelque soit l'apport constant que ma vie quotidienne offre à ma réflexion sur le bitcoin ! Et ce qui suit n'a du reste que partiellement rapport aux perles !

GEBEn vérité, j'étais en train de lire un ouvrage déjà ancien : le jadis célèbre Gödel, Escher, Bach de Douglas Hofstadter. Moins pour y trouver matière à réflexion sur sa guirlande éternelle, que parce que je voulais approfondir le rapport du sujet et du fond.

Depuis un petit moment je tente en effet de lister les erreurs de ceux qui veulent oublier bitcoin et ne se servir que de la technologie blockchain.

  • L'une consiste à penser que le fonctionnement et la sécurité de la blockchain puisse être assurés sans coût, sans dépense, sans dommage. C'est au fond une position un peu idéaliste consistant à aimer la voiture qui vous emmène vers la mer mais à détester l'essence qui pollue l'air que l'on y respire.
  • Une autre consiste à oublier la primauté de la fonction de transfert, pour s'imaginer la blockchain comme une main courante infalsifiable et éternelle (prête à accueillir toutes les informations de notre civilisation) et non comme un livre enregistrant des mouvements.
  • Une autre encore, moins grossière cependant, consiste à penser que l'on pourrait faire circuler sur une blockchain autre chose que son unité de compte intrinsèque. Certes on peut colorer des fractions de celle-ci (c'est une piste de réflexion féconde) mais à partir d'un certain moment il faut bien admettre que ne circulent en réalité que des représentations d'une chose (euro, obligation, action) greffées sur... quoi ? un token ! Comme l'a dit en public mon ami Adrian Sauzade, l'euro n'est pas une smart money...
  • Et soudain j'ai commencé à me demander si une quatrième erreur ne consistait pas ici dans une mauvais apréciation de ce qui est le sujet et de ce qui est le fond.

On pourrait dire qu'il faut oublier la Joconde ou la Vierge aux rochers parce que ce que Vinci a inventé, ce sont des technologies de composition chimique des coloris, la technologie du sfumato, une technologie de perspectives (etc!) qui ont, après lui, été mises en oeuvre par d'autres. Ce serait là simple faute de goût. On peut aussi n'étudier chez Vinci que les paysages dans le fond des tableaux, c'est un axe de recherche érudite. La conclusion en est le plus souvent que par divers procédés, en contextualisant le portrait avec le paysage, Vinci crée un véritable récit pictural.

Regular Division of the Plane IIIJe m'interrogeais cependant sur ces tableaux où la dichotomie du sujet et du fond est difficile à mettre en oeuvre, ce qui est le cas notoirement dans plusieurs oeuvres de Maurits Cornelis Escher (1898-1972).

Dans quelle mesure pourrait-on dire que la distinction d'un bitcoin qui serait le sujet et d'une blockchain qui serait le fond serait opérante ou non? Je n'en sais rien.

Mais j'ai l'intuition que plusieurs tableaux d'Escher donnent des réponses métaphoriques à ma question. A commencer évidement par l'un des plus célèbres, qui a déjà été détourné pour illustrer l'apparition d'une transhumanité ou... au profit du bitcoin.

les deux mains

Il y a aussi, chez Escher, une tension entre certains tableaux (je songe à Figure 1975) où aucune distinction n'est possible, et d'autres où le sujet qui se coule d'un côté dans le fond en ressort ailleurs, de nouveau en tant que sujet. Il me semble même qu'il y a un dessin d'Escher ("Reptiles", 1943) qui peut illustrer assez finement comment la blockchain n'est que la vie du bitcoin, qui l'anime, et qui toutefois en sort (semant l'effroi que n'ont jamais suscité les monnaies "pour rire" ou les monnaies de jeu) et y retourne constamment.

le bitcoin chez Escher

Que le maître me pardonne...

Le livre de Douglas Hofstadter traite en fait d'une Boucle Étrange, un procédé qu'il retrouve dans le canon éternellement ascendant de Bach, dans certaines gravures d'Escher, et dans la démonstration du théorème (proposition VI) de Gödel. Les comparaisons ne sont pas toujours évidentes. Au détour d'une phrase, il écrit au sujet de la proposition VI il est difficile de voir une Boucle Étrange dans cette perle, parce que en fait la Boucle Etrange est dans l'huitre, la démonstration.

A cet endroit j'ai refermé le livre (je n'étais pas bien loin, à la page 19 sur 884 ; je l'ai repris depuis, mais n'en suis guère que vers la page 120 au moment de rentrer).

Εὕρηκα ! Eurêka ! La perle est dans la coquille. L'huître a certes développé une technologie coquille pour une raison qui est par ailleurs liée à la confiance, la confiance qu'en l'occurence elle ne peut faire à personne en ca bas-monde, mais ce n'est pas la coquille qui a de la valeur. Certes on peut aussi y cacher une pièce de monnaie. Ou comme Zézette (épouse X) s'en servir de cendrier. Mais ce n'est pas pour cela que les pêcheurs de la côte d'Oman risquèrent leur vie durant des siècles pour aller cueillir les coquilles au fond du golfe persique !

Que nous apprend la perle ? On l'a déjà dit : comme le diamant, sa composition chimique n'en fait en rien un trésor. Et même, elle a une composition fondamentalement similiare à celle de la coquille car elles sont toutes deux formées d'une concrétion calcaire, l'aragonite (CaCO3). Ce qu'elle a, que la coquille n'a pas, c'est un éclat, une beauté.

La beauté n'est pas perceptible par tous. On ne peut parler de la perle sans se souvenir de l'injonction évangélique (Mat VII,6) : ne jetez pas la perle aux pourceaux que la sagesse populaire, un peu courte, a progressivement transformé en pas de confiture aux cochons.

perles au cochon

Mais le texte de l'Évangile est bien plus riche : Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent. Ici, chacun comprendra ce qui lui plaira.

Revenons à mes vacances.

le rat et l'huitreJ'en étais là de mes rêveries quand, un beau matin, je me rends à la petite brocante organisée sur la place du village. Et la première chose que je vois, c'est à croire que... c'est cela : Le rat et l'huître, fable illustrée par Firmin Bouisset (le créateur de la célèbre fille du chocolat Menier et du jeune écolier des petits LU). L'image tire mon oeil : je relis le texte ( ce n'est pas la fable la plus célèbre, sauf pour sa chute) :

Qu'aperçois-je ? dit-il, c'est quelque victuaille ;
Et si je ne me trompe à la couleur du mets,
Je dois faire aujourd'hui bonne chère, ou jamais.

N'est-ce pas ainsi qu'ont réagi les grandes institutions, suivant Blythe Masters, en "découvrant la Blockchain" avec... des années de retard ?

Mais l'huître se referme d'un coup sur le prédateur. La Blockchain pourrait bien en faire autant un de ces quatre matins sur certains qui entreprennent de l'examiner d'un peu trop près.

Cette fable contient plus d'un enseignement:
Nous y voyons premièrement
Que ceux qui n'ont du monde aucune expérience
Sont, aux moindres objets, frappés d'étonnement.
Et puis nous y pouvons apprendre
Que tel est pris qui croyait prendre.

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