Savez-vous ce quâest un technocrate ? Lorsque le terme est Ă©voquĂ©, on pense vaguement Ă un bureaucrate bien nourri, fonctionnaire habituĂ© de lâadministration publique, dont les dĂ©cisions politiques se basent sur des Ă©tudes statistiques plutĂŽt que sur des considĂ©rations sociales et humaines. NĂ©anmoins cette image nâest quâune version Ă©dulcorĂ©e de ce que reprĂ©sente lâidĂ©ologie technocratique originelle : le rĂšgne absolu de la technique et de ses reprĂ©sentants (les scientifiques et les ingĂ©nieurs) aboutissant Ă une gestion rationnelle et planifiĂ©e de la sociĂ©tĂ©.
Cette philosophie politique est nĂ©e avec la rĂ©volution industrielle, et a culminĂ© avec le mouvement technocratique amĂ©ricain des annĂ©es 1930 menĂ© par Howard Scott. Si elle ne sâest jamais directement emparĂ©e du pouvoir oĂč que ce soit, elle a nĂ©anmoins profondĂ©ment influencĂ© la politique de lâOccident et continue de le faire de nos jours, dâEmmanuel Macron Ă Donald Trump en passant par Jinping Xi . De plus, Ă lâheure oĂč la technique est de plus en plus prĂ©sente dans nos vies avec la numĂ©risation accĂ©lĂ©rĂ©e de la sociĂ©tĂ©, lâeffet de cette philosophie prend une toute autre dimension.
La pensĂ©e technocratique tient un discours dur sur lâĂ©conomie : elle abhorre le marchĂ© libre, et prĂŽne la planification pure et simple. En particulier, elle propose dâabolir la monnaie telle que nous la connaissons pour lui substituer un systĂšme de distribution centralisĂ©. Dans cet article, je me propose de retracer les origines de cette pensĂ©e et dâexaminer plus en dĂ©tail son discours inquiĂ©tant sur le systĂšme monĂ©taire.
Ă lâorigine de la technocratie : le saint-simonisme
La technocratie est, comme son nom lâindique, une forme de gouvernement oĂč le pouvoir est laissĂ© Ă la technique, ou du moins Ă ses reprĂ©sentants, câest-Ă -dire les scientifiques et les ingĂ©nieurs. Elle recourt entre autres Ă une planification de lâĂ©conomie, et refuse en cela de laisser faire le marchĂ©. Le terme a Ă©tĂ© créé en 1919 par lâingĂ©nieur amĂ©ricain William H. Smyth, qui la dĂ©crivait comme une « dĂ©mocratie industrielle rationalisĂ©e », et il sâest par la suite popularisĂ© par le biais du mouvement technocratique amĂ©ricain au dĂ©but des annĂ©es 30.
Ă lâĂ©poque, il ne sâagissait pas dâune idĂ©e nouvelle. La pensĂ©e technocratique a Ă©mergĂ© avec le progrĂšs technique issu de la rĂ©volution industrielle. Certaines personnes, constatant que la science permettait de rĂ©soudre le problĂšme de la production des biens, voulaient appliquer cette mĂȘme science Ă la politique, câest-Ă -dire Ă la distribution des richesses.
La pensĂ©e technocratique prend en particulier racine dans le saint-simonisme, courant de pensĂ©e nĂ© au dĂ©but du XIXe siĂšcle, fondĂ© par le philosophe, Ă©conomiste et militaire français Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon. Cette doctrine industrialiste prĂŽnait lâorganisation rationnelle de la sociĂ©tĂ© afin de rĂ©partir le travail et la richesse produite : « à chacun selon sa capacitĂ©, Ă chaque capacitĂ© selon ses Ćuvres1  ». Cette doctrine avait Ă©galement un pan spirituel, se voulant ĂȘtre un « nouveau christianisme », une religion rationaliste sans dieu, censĂ©e dĂ©barrasser les hommes de leur Ă©goĂŻsme.
Saint-Simon, fondateur de la religion nouvelle , gravure de Gottfried Engelmann en 1825 (source : Wikimédia )
Concernant lâorganisation Ă©conomique, Saint-Simon sâest contentĂ© de donner des principes gĂ©nĂ©raux, et nâa pas eu de mot particulier sur la monnaie. Toutefois, ses disciples, menĂ©s par Prosper Enfantin et Armand Bazard, sâen sont chargĂ©s. Dans la Doctrine de Saint-Simon publiĂ©e en 1931, ils imaginaient ainsi un « systĂšme gĂ©nĂ©ral de banques » qui ferait circuler des « crĂ©dits », en les distribuant aux travailleurs :
« Ce systĂšme comprendrait dâabord une banque centrale reprĂ©sentant le gouvernement , dans lâordre matĂ©riel  : cette banque serait dĂ©positaire de toutes les richesses, du fonds entier de production, de tous les instrumens de travail, en un mot, de ce qui compose aujourdâhui la masse entiĂšre des propriĂ©tĂ©s individuelles .
De cette banque centrale dĂ©pendraient des banques de second ordre qui nâen seraient que le prolongement, et au moyen desquelles elle se tiendrait en rapport avec les principales localitĂ©s, pour en connaĂźtre les besoins et la puissance productrice ; celles-ci commanderaient encore, dans la circonscription territoriale quâelles embrasseraient, Ă des banques de plus en plus spĂ©ciales, embrassant un champ moins Ă©tendu, des rameaux plus faibles de lâarbre de lâindustrie .
Aux banques supĂ©rieures convergeraient tous les besoins  ; dâelles divergeraient tous les efforts  : la banque gĂ©nĂ©rale nâaccorderait aux localitĂ©s des crĂ©dits, câest-Ă -dire ne leur livrerait des instruisons de travail, quâaprĂšs avoir balancĂ© et combinĂ© les opĂ©rations diverses ; et ces crĂ©dits seraient ensuite rĂ©partis entre les travailleurs par les banques spĂ©ciales, reprĂ©sentant les diffĂ©rentes branches de lâindustrie. »
Ces idĂ©es ont aussi inspirĂ© un certain nombre de doctrines et dâexpĂ©riences socialistes en France, mĂȘme si le socialisme (courant idĂ©ologique alors naissant) diffĂ©rait sensiblement par sa dĂ©marche Ă©galitaire et dĂ©mocratique. La vulgate saint-simonienne a ainsi influencĂ© le communisme de Louis Blanc, le mutuellisme de Pierre-Joseph Proudhon, et le « socialisme scientifique » de Marx et Engels.
Les clubs nationalistes dâEdward Bellamy
La pensĂ©e technocratique a connu un nouvel essor Ă partir de la fin du XIXe siĂšcle. Les Ătats-Unis ont en particulier Ă©tĂ© propices au foisonnement de ces idĂ©es, en raison de leur industrialisation rapide Ă partir de la guerre de SĂ©cession. Ă titre dâillustration, le nombre dâingĂ©nieurs dans le pays, qui nâĂ©tait de 7 000 en 1870, est passĂ© Ă 28 000 en 1890, puis 43 000 en 1900, pour finalement atteindre 226 000 en 1930. Cette Ă©volution a provoquĂ© une mutation idĂ©ologique profonde au tournant du XXe siĂšcle, faisant advenir ce quâon a appelĂ© la Progressive Era , une pĂ©riode de rĂ©formes Ă©conomiques et sociales, sâopposant au laissez-faire et Ă lâindividualisme du Gilded Age qui la prĂ©cĂ©dait.
Lâune des personnes qui Ă©mettaient alors des idĂ©es progressistes Ă©tait le journaliste et auteur amĂ©ricain Edward Bellamy. En 1888, alors quâil nâavait que 27 ans, ce dernier a publiĂ© un roman dâanticipation utopique, intitulĂ© Looking Backward 2000â1887 (et traduit en français sous le nom Cent ans aprĂšs ou lâAn 2000 ), dans lequel il dĂ©crivait une sociĂ©tĂ© future, ayant rompu avec le capitalisme et lâindividualisme pour lui substituer la mĂ©ritocratie et lâĂ©galitĂ©. Dans ce monde, le commerce et la monnaie ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par un systĂšme de distribution contrĂŽlĂ© par lâĂtat, oĂč les citoyens utilisent une « carte de crĂ©dit » (terme inĂ©dit Ă lâĂ©poque) pour subvenir Ă leurs besoins. Dans le roman, le docteur Leete (homme de lâan 2000) explique au protagoniste (projetĂ© dans le futur) le fonctionnement de ce systĂšme :
« Un crĂ©dit, correspondant Ă sa part du produit annuel de la nation, est ouvert Ă chaque citoyen, au commencement de lâannĂ©e, et inscrit sur les livres de lâEtat. On lui dĂ©livre une carte de crĂ©dit, au moyen de laquelle il se procure, quand il veut, dans les magasins nationaux Ă©tablis dans toutes les communes, tout ce quâil peut dĂ©sirer. Vous voyez que ce systĂšme supprime toute transaction commerciale entre producteurs et consommateurs2 . »
Couverture de lâĂ©dition illustrĂ©e de Looking Backward , 1890
Cet ouvrage de fiction a connu un succĂšs populaire retentissant aux Ătats-Unis, Ă©tant vendu Ă prĂšs de 400 000 exemplaires en lâespace dâune dĂ©cennie, ce qui en a fait le troisiĂšme roman le plus vendu du XIXe siĂšcle outre-Atlantique. Cet ouvrage a eu pour consĂ©quence de crĂ©er un vĂ©ritable mouvement intellectuel Ă tendance socialiste, formĂ© des partisans de Bellamy, Ă Boston dâabord, puis tout autour de lâAmĂ©rique du Nord. Les membres de ce mouvement se faisaient appeler les « nationalistes » en raison de leur revendication principale : la nationalisation des biens de production.
On a assistĂ© Ă la formation de plus de 500 associations nommĂ©es « clubs nationalistes » aux quatre coins du continent. Une revue mensuelle, The Nationalist , a Ă©tĂ© lancĂ©e en 1889. Et Bellamy lui-mĂȘme sâest joint Ă lâeffort, publiant un « programme des nationalistes » en 1894, dans lequel il dĂ©crivait le nationalisme comme une « dĂ©mocratie Ă©conomique » qui visait « à instaurer lâĂ©galitĂ© Ă©conomique en appliquant le principe dĂ©mocratique Ă la production et Ă la rĂ©partition des richesses » et Ă mettre les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques du pays entre les mains dâ« organismes publics responsables Ćuvrant pour le bien-ĂȘtre gĂ©nĂ©ral ». Le mouvement a cependant pĂ©riclitĂ© avec lâimplication de ses membres dans la politique Ă©tasunienne (qui se sont notamment ralliĂ©s au jeune Parti populiste lors de lâĂ©lection prĂ©sidentielle de 1892) et Ă cause dâun manque de financement. Il Ă©tait nĂ©anmoins avant-coureur du mouvement technocratique3 , qui a pris son plein essor quelques dĂ©cennies plus tard.
Henry Gantt, Thorstein Veblen et la Technical Alliance
Lâindustrialisation de lâAmĂ©rique a poussĂ© Ă une gestion de plus en plus rationnelle du travail au sein des usines. Ă la fin du XIXe siĂšcle, lâingĂ©nieur amĂ©ricain FrĂ©dĂ©ric Taylor a mis au point un modĂšle dâorganisation scientifique du travail, qui porterait plus tard son nom : le taylorisme. Cette mĂ©thode, formalisĂ©e dĂ©finitivement dans ses Principes dâorganisation scientifique des usines en 1911, consistait Ă donner une tĂąche Ă chaque ouvrier Ă exĂ©cuter dans un temps dĂ©terminĂ©, afin dâaccroitre la productivitĂ© de lâentreprise.
Cette volontĂ© dâoptimisation rationnelle ne sâest toutefois pas limitĂ©e au secteur Ă©conomique, et certains thĂ©oriciens ont tentĂ© de lâappliquer Ă la politique. CâĂ©tait le cas de lâingĂ©nieur et consultant Henry Gantt, qui avait Ă©tĂ© lâassistant de Taylor pendant plus dâune dĂ©cennie et qui sâĂ©tait fait connaitre en mettant au point lâoutil de gestion de projet qui porterait son nom, le « diagramme de Gantt », en 1910. Avec le dĂ©clenchement de la Grande Guerre en 1914, ce dernier a cherchĂ© Ă mettre en pratique les principes dâefficacitĂ© industriels dans les secteurs politique et militaire. En avril 1916, il Ă©crivait :
« Il apparaĂźt de plus en plus clairement que les principes qui sous-tendent lâefficacitĂ© industrielle et militaire sont les mĂȘmes et quâune nation, pour ĂȘtre efficace sur le plan militaire, doit dâabord lâĂȘtre sur le plan industriel4 . »
Henry L. Gantt en 1916 (source : Engineering Magazine via Wikimedia )
En dĂ©cembre 1916, lors de lâassemblĂ©e annuelle de lâAmerican Society of Mechanical Engineers (ASME) Ă New York, Gantt a inspirĂ© la formation dâun groupe de rĂ©flexion de 34 personnes appelĂ© The New Machine , quâil a dirigĂ© avec un certain Charles Ferguson. Le groupe se focalisait sur lâĂ©limination des faiblesses qui, selon ses fondateurs, sâĂ©taient insinuĂ©es dans le systĂšme Ă©conomique. Il prĂ©conisait entre autres de « sâattaquer aux causes des frais gĂ©nĂ©raux excessifs et de la flambĂ©e des prix en remĂ©diant aux inefficacitĂ©s de la main-dâĆuvre et de la direction, en modifiant le climat de laxisme qui [rĂšgnait] dans le monde des affaires et de lâindustrie, et en mettant fin Ă la pratique consistant Ă surĂ©valuer la valeur des biens immobiliers industriels5  ». Mais ces ambitions affichĂ©es nâont pas portĂ© beaucoup de fruits, et le groupe sâest dissout aprĂšs la mort de Gantt en 1919.
Parmi les sources dâinspiration de Henry Gantt, on retrouvait les idĂ©es de Thorstein Veblen, Ă©conomiste et sociologue amĂ©ricain, Ă lâorigine des concepts de « rivalitĂ© pĂ©cuniaire » et de « consommation ostentatoire ». Veblen Ă©tait notamment lâauteur de The Theory of Business Enterprise (1904), oĂč il avait examinĂ© le conflit entre les intĂ©rĂȘts commerciaux axĂ©s sur le profit et les besoins sociĂ©taux plus larges. Voyant les efforts rĂ©alisĂ©s par Gantt avec The New Machine (ainsi que ceux de Morris Cooke, autre disciple de Taylor et dirigeant dâun groupe planiste au sein de lâASME), Veblen sâest fortement intĂ©ressĂ© aux ingĂ©nieurs et Ă leur potentiel de direction. Au cours de lâannĂ©e 1919, il a Ă©crit une sĂ©rie dâessais pour le magazine The Dial 6 , oĂč il critiquait le « systĂšme des prix », affirmant que le systĂšme de marchĂ© Ă©tait inefficace car la recherche du profit faussait la production. Il spĂ©culait Ă propos dâune prise de pouvoir par les ingĂ©nieurs, qui formeraient ce quâil nommait le « soviet des techniciens », en rĂ©fĂ©rence Ă la rĂ©volution bolchĂ©vique survenue quelques annĂ©es auparavant.
Ă la fin de lâannĂ©e 1919, Veblen a participĂ© Ă la fondation de la New School for Social Research , universitĂ© privĂ©e new-yorkaise qui offrait un enseignement libre des sciences humaines et sociales. Câest dans cette derniĂšre que sâest formellement constituĂ©e la Technical Alliance , un groupe constituĂ© de dâingĂ©nieurs, de mathĂ©maticiens, de scientifiques, de statisticiens et dâĂ©conomistes, dont beaucoup appartenaient Ă lâĂ©cole. Les buts de cette association Ă©taient  :
« de mettre en évidence les gaspillages et les déperditions du systÚme industriel actuel » ;
« dâĂ©tablir une estimation des matiĂšres premiĂšres et de la main-dâĆuvre nĂ©cessaires pour garantir aux diffĂ©rents membres de la sociĂ©tĂ© un certain niveau de confort » ;
« de montrer schĂ©matiquement comment [fonctionnait] le systĂšme actuel de production et de distribution, et, parallĂšlement, dâĂ©laborer un modĂšle provisoire de production et de distribution entiĂšrement coordonnĂ©es ».
La Technical Alliance proposait de mener des recherches concernant le systĂšme industriel, et en particulier sur ses inefficacitĂ©s. Elle offrait aussi des services dâingĂ©nierie appliquĂ©e pour les organisations publiques et les grands groupes industriels.
Outre Thorstein Veblen (qui nâĂ©tait nĂ©anmoins presque pas impliquĂ©, Ă©tant souffrant et ayant perdu sa femme Ă lâautomne 1920), plusieurs personnalitĂ©s en vogue dans le monde scientifique faisaient partie de lâassociation, dont lâingĂ©nieur en Ă©lectricitĂ© Charles Steinmetz, le physicien Richard C. Tolman et le statisticien Leland Olds. Mais un homme se dĂ©tachait du reste du groupe, et en constituait le rĂ©el meneur idĂ©ologique : Howard Scott.
La technocratie dâHoward Scott
Howard Scott Ă©tait un AmĂ©ricain nĂ© en 1890 qui se prĂ©sentait comme un ingĂ©nieur. Il Ă©tait plutĂŽt Ă©nigmatique sur son passĂ©, Ă tel point que son expertise technique serait plus tard remise en question. Ă la fin de lâannĂ©e 1919, il occupait la position dâingĂ©nieur en chef de la Technical Alliance , dont il Ă©tait la tĂȘte pensante et le meneur idĂ©ologique. En particulier, il en avait rĂ©digĂ© le programme et se chargeait de rĂ©pondre Ă la presse.
Il défendait un point de vue purement technocratique. En février 1921, dans une entrevue accordée au New York World , il affirmait :
« Les techniciens sont les seuls Ă savoir comment les choses se font. Ils ne sont pas les seuls producteurs, mais ils sont les seuls Ă savoir comment la production sâeffectue. Les banquiers, eux, ne le savent pas. Les politiciens et les diplomates ne le savent pas. Si ces gens-lĂ le savaient, ils auraient dĂ©jĂ lancĂ© le processus. Ils sont tous favorables Ă la production â tout le monde lâest ; mais ceux qui ont Ă©tĂ© aux commandes jusquâĂ prĂ©sent ne savent pas comment sây prendre, tandis que ceux qui savent comment sây prendre nâont pas encore considĂ©rĂ© que cela relevait de leur compĂ©tence. »
Il poursuivait :
« On pourrait rĂ©sumer tout le problĂšme comme Ă©tant celui de lâĂ©limination du gaspillage. [âŠ] LâingĂ©nieur reconnaĂźt que lâoisivetĂ© est un gaspillage, que la duplication des efforts est un gaspillage, et que lâĂ©puisement inutile de toute ressource naturelle est un gaspillage. Si nous parvenons Ă Ă©liminer lâoisivetĂ© et la duplication des efforts, nous pourrions connaĂźtre une prospĂ©ritĂ© immĂ©diate â une prospĂ©ritĂ© telle que le monde nâen a jamais connue. Si nous parvenons ensuite Ă trouver un moyen de gĂ©rer nos ressources naturelles, nous pourrions rendre cette prospĂ©ritĂ© permanente. »
LâAlliance a Ă©tĂ© cependant dissoute au cours de lâannĂ©e 1921, Ă cause dâune dissension interne liĂ©e notamment au tempĂ©rament de Scott. Ă la suite de cette brouille, Howard Scott a peaufinĂ© sa thĂ©orie, refusant dâabandonner sa vision et passant son temps libre Ă Greenwich Village pour en discuter avec qui voulait lâĂ©couter. Il gĂ©rait en parallĂšle une petite manufacture de cire pour sols dans le New Jersey pour subvenir Ă ses besoins.
Ă la fin de la dĂ©cennie, un Ă©vĂšnement est venu changer le cours des choses : le krach dâoctobre 1929, dont les effets devaient se faire ressentir pendant plusieurs annĂ©es, au cours de ce que lâon a appelĂ© la Grande DĂ©pression. Beaucoup y ont vu un Ă©chec du systĂšme en place, et ont cherchĂ© des solutions, ce qui a inĂ©vitablement ravivĂ© lâidĂ©e technocratique. Howard Scott est ainsi revenu sur les devants de la scĂšne : en 1930, il a relancĂ© une enquĂȘte sur lâĂ©nergie Ă lâuniversitĂ© Columbia (intitulĂ©e « Energy Survey of North America ») ; en 1931, il a remis sur pieds la Technical Alliance avec avec le gĂ©ophysicien M. King Hubbert (futur thĂ©oricien du pic pĂ©trolier) et quelques anciens membres de lâorganisation ; et en 1932, il a commencĂ© Ă communiquer les premiĂšres conclusions de sa recherche.
Howard Scott Ă lâhĂŽtel Morrison Ă Chicago le 29 juin 1933 ; il est entourĂ© par (de gauche Ă droite) M. King Hubbert, William Knight et Ernest N. Howe (source : Associated Press via Technocracy Technate Picture Archive )
Ătant donnĂ© le contexte Ă©conomique de lâĂ©poque, son ton Ă©tait volontiers catastrophique et prophĂ©tique, et il se prĂ©sentait comme un sauveur7 . En aoĂ»t 1932, par lâentremise du professeur Walter Rautenstrauch (prĂ©sident du dĂ©partement gĂ©nie industriel de Columbia), un article concernant lâenquĂȘte sur lâĂ©nergie a Ă©tĂ© publiĂ© dans le New York Times . Howard Scott y prĂ©disait lâaugmentation du chĂŽmage et « lâeffondrement du systĂšme » si aucune dĂ©cision concernant la rĂ©partition de lâĂ©nergie nâĂ©tait prise. Ce mouvement naissant, qui a pris alors le nom de technocratie8 , a attirĂ© lâattention du public et les articles se sont multipliĂ©s dans la presse, aboutissant Ă une vĂ©ritable frĂ©nĂ©sie mĂ©diatique.
Nombre dâarticles rĂ©digĂ©s sur le mouvement technocratique, dans le New York Times dans les revues (source : David Adair )
Au plus haut de lâengouement, Howard Scott soutenait que lâeffondrement du systĂšme des prix Ă©tait Ă la fois inĂ©luctable et imminent. Dans un article publiĂ© en janvier 1933 dans le Harperâs Magazine , il affirmait avec emphase :
« Une crise dans lâhistoire de la civilisation amĂ©ricaine est imminente. La nation se trouve Ă lâaube dâun Ă©vĂ©nement qui est Ă la fois une opportunitĂ© et une catastrophe. LâopportunitĂ© porte sur le bien-ĂȘtre social, la catastrophe est lâĂ©chec du systĂšme des prix ; et il nâest possible dâĂ©chapper ni Ă lâune ni Ă lâautre. La meule des dieux a presque accompli son Ćuvre, et elle a moulu la farine avec une finesse extrĂȘme. »
Mais lâenthousiasme du grand public pour la technocratie de Scott a Ă©tĂ© de courte durĂ©e. Dâune part, lâaccession de Franklin D. Roosevelt Ă la prĂ©sidence et lâapplication de son New Deal ont eu pour effet de rĂ©pondre partiellement aux revendications sociales. Dâautre part, un discours dâHoward Scott donnĂ© Ă lâhĂŽtel Pierre 13 janvier 1933 (et retransmis Ă la radio) a profondĂ©ment déçu lâĂ©lite industrielle, qui sâest aperçue de son amateurisme.
AprĂšs cet apogĂ©e mĂ©diatique, le mouvement sâest scindĂ© en plusieurs branches, dont celle de Harold Loeb, rĂ©formiste, qui durerait quelques annĂ©es. Mais la principale branche restait celle dâHoward Scott, plus rĂ©volutionnaire, qui se concentrait autour de la sociĂ©tĂ© commerciale Technocracy Inc., enregistrĂ©e en 1934.
Le mouvement a alors pris des atours sectaires : il a adoptĂ© le symbole du yin et du yang comme emblĂšme ; le rouge vermillon et le gris argentĂ© ont Ă©tĂ© choisis comme couleurs officielles ; et ses membres se sont mis Ă porter des uniformes et Ă faire des saluts militaires. Un slogan a Ă©tĂ© trouvé : « la science appliquĂ©e Ă lâordre social9  ». Technocracy Inc. a Ă©ditĂ© plusieurs ouvrages de propagande, dont le propre livre de Scott intitulĂ© Science versus Chaos . Le programme politique du mouvement sâest clarifiĂ©, son but Ă©tant de faire advenir une « zone continentale soumise Ă un contrĂŽle technique » en AmĂ©rique du Nord : le « technat dâAmĂ©rique ». Les technocrates, comme lâexplique David Adair, se voyaient davantage comme une Ă©lite, « et qui plus est une Ă©lite biologique ». Cette ambition radicale a notamment attirĂ© des auteurs de science-fiction, comme Hugo Gernsback (lâinventeur du terme « scientific fiction »), T. Bruce Yerke , ou encore le jeune Ray Bradbury .
Technat dâAmĂ©rique, illustration de 1940 (source : Cornell )
Les certificats dâĂ©nergie de Technocracy Inc.
Howard Scott articulait son discours autour de la critique du systĂšme des prix, quâil jugeait ĂȘtre la cause des maux de la sociĂ©tĂ©. Il lui opposait une conception Ă©nergĂ©tique de la valeur : en janvier 1933, il affirmait ainsi que le dollar Ă©tait une « unitĂ© purement arbitraire », et mettait en avant la « constance de lâunitĂ© dâĂ©nergie ». Il expliquait :
« LâĂ©nergie se prĂ©sente sous de nombreuses formes, mais il est possible de les mesurer en unitĂ©s de travail â lâerg et le joule â ou en unitĂ©s de chaleur â la calorie. Câest le fait que toutes les formes dâĂ©nergie, quelles quâelles soient, puissent ĂȘtre mesurĂ©es en ergs, en joules ou en calories qui revĂȘt une importance capitale. La rĂ©solution des problĂšmes sociaux de notre Ă©poque dĂ©pend de la reconnaissance de ce fait. Un dollar peut valoir â en pouvoir dâachat â tant aujourdâhui et plus ou moins demain, mais une unitĂ© de travail ou de chaleur est la mĂȘme en 1900, 1929, 1933 ou en lâan 2000. »
Il prĂ©conisait donc lâabolition du systĂšme des prix, qui se matĂ©rialiserait par le remplacement de la monnaie par un « intermĂ©diaire de distribution ». Il dĂ©fendait la mise en place de certificats dâĂ©nergie attribuĂ©s Ă chaque citoyen, qui seraient des parts de lâĂ©nergie totale produite et qui ne pourraient pas ĂȘtre Ă©changĂ©es ou prĂȘtĂ©es (mettant fin Ă la spĂ©culation et aux bulles de crĂ©dit). En 1932, il expliquait  :
« Toute unitĂ© de mesure sous contrĂŽle technologique constituerait une certification de lâĂ©nergie disponible convertie. Ces unitĂ©s de certification nâauraient de validitĂ© que pendant la pĂ©riode dâĂ©quilibre de charge pour laquelle elles ont Ă©tĂ© Ă©mises. »
La vision dâHoward Scott a par la suite Ă©tĂ© affinĂ©e par ses disciples. En 1937, un technocrate appelĂ© Harold Fezer a dĂ©taillĂ© Ă quoi pouvait ressembler ce systĂšme de certificats dâĂ©nergie. Il Ă©crivait :
« Le nombre total de certificats qui seront Ă©mis correspondra Ă la quantitĂ© totale dâĂ©nergie nette convertie lors de la fabrication de biens et de la prestation de services. Tous les coĂ»ts dâexploitation, de remplacement, dâentretien et dâextension (en Ă©nergie) du complexe continental, ainsi que tous les coĂ»ts liĂ©s aux services et prestations commerciaux (tels que les transports locaux, la santĂ© publique et la fourniture dâune surface habitable minimale pour chaque individu) sont dĂ©duits avant de calculer lâĂ©nergie nette. La conversion de lâĂ©nergie humaine nâentre pas dans ce calcul puisquâelle reprĂ©sente moins de 2 % de lâĂ©nergie totale consommĂ©e. La part de chaque individu nâest pas basĂ©e sur sa contribution en termes de travail ou dâeffort Ă lâensemble des opĂ©rations de la zone. La thĂ©orie de la « valeur » travail â ou de toute autre « valeur » â nâexiste pas. [âŠ] Le certificat sera dĂ©livrĂ© directement Ă lâindividu. Il est incessible et non nĂ©gociable, et ne peut donc ĂȘtre volĂ©, perdu, prĂȘtĂ©, empruntĂ© ou donnĂ©. Il nâest pas cumulable, ne peut donc pas ĂȘtre Ă©pargnĂ©, et ne porte pas dâintĂ©rĂȘts. Il nâest pas obligatoire de le dĂ©penser, mais il perd sa validitĂ© aprĂšs une pĂ©riode dĂ©terminĂ©e. »
Fezer dĂ©crivait ensuite lâaspect purement pratique de la chose. Le certificat serait « imprimĂ© sur du papier filigranĂ© et dĂ©livrĂ© sous forme de bandes pliĂ©es en carnets rectangulaires suffisamment petits pour ĂȘtre facilement transportĂ©s dans une poche ».
Le systĂšme dĂ©fendu par les technocrates Ă©tait un systĂšme de surveillance Ă©conomique total. Fezer dĂ©crivait comment ce systĂšme pouvait fonctionner avec les techniques de lâĂ©poque :
« Les perforations prĂ©vues permettent lâutilisation dâune cellule photoĂ©lectrique. GrĂące Ă ce dispositif, il sera possible dâenregistrer automatiquement et pratiquement instantanĂ©ment la date, lâheure, la quantitĂ© et le type dâachat, ainsi que les coordonnĂ©es complĂštes de la personne effectuant lâachat. Les totaux pour le continent ou toute partie du continent seront rapidement disponibles Ă tout moment. On verra Ă quel point ce systĂšme â la cellule photoĂ©lectrique et le certificat dâĂ©nergie â sera indispensable pour le maintien de calendriers de production adĂ©quats et de stocks suffisants. GrĂące Ă lui, de nombreux types de vĂ©rifications pourront ĂȘtre effectuĂ©s rapidement. Si nĂ©cessaire, les dĂ©placements dâun individu pourront ĂȘtre retracĂ©s Ă partir de ses achats Ă travers le continent. »
Ainsi, le mouvement technocratique dâHoward Scott a thĂ©orisĂ© lâambition totalitaire par excellence : lâabolition de la monnaie et du systĂšme Ă©conomique tels que nous les connaissons, au profit dâun systĂšme de distribution requĂ©rant la surveillance et le contrĂŽle de chaque citoyen.
Le nouvel ordre mondial de H. G. Wells
Un dernier idĂ©ologue de la pensĂ©e technocratique, contemporain du mouvement dâHoward Scott, est lâĂ©crivain de science-fiction britannique Herbert George Wells, qui, avant de connaitre le succĂšs littĂ©raire, avait Ă©tudiĂ© la science Ă la Normal School of Science de Londres (et notamment la biologie auprĂšs de Thomas Huxley, le « bouledogue de Darwin »). LâĂ©crivain a exposĂ© sa vision du monde dans ses Ćuvres, tant au sein de ses romans que ses essais : un point de vue planiste et socialiste, radicalement opposĂ© Ă lâindividualitĂ© et Ă la confidentialitĂ©10 . Il y anticipait rĂ©guliĂšrement lâavĂšnement dâun Ătat mondial rationaliste, qui remĂ©dierait aux maux du libre-arbitre humain, comme la guerre11 . Cette obsession technocratique, dĂ©jĂ prĂ©sente dĂšs ses premiers romans, est devenue de plus en plus explicite au fur et Ă mesure du temps.
H. G. Wells en 1920, portrait réalisé par George Charles Beresford (source : Wikimedia )
H.G. Wells a donnĂ© un aperçu de sa vision de la monnaie dans son roman The Shape of Things to Come , publiĂ© en 1933. Dans celui-ci, une longue rĂ©cession Ă©conomique a provoquĂ© une guerre majeure qui a laissĂ© lâEurope dĂ©vastĂ©e et menacĂ©e par la peste. Les nations dotĂ©es des forces aĂ©riennes les plus puissantes ont mis en place une dictature bienveillante : la « dictature aĂ©rienne », dominĂ©e par les techniciens, scientifiques et pilotes, dont la capitale se trouve Ă Bassorah en actuel Irak. Cette organisation amĂšne la paix dans le monde en abolissant les divisions nationales, en faisant respecter lâanglais de base (le « basic » dâOgden), en promouvant lâapprentissage scientifique et en interdisant la religion (quâil sâagisse de lâislam ou du catholicisme).
ScĂšne de Things to Come (1836), adaptation cinĂ©matographique du livre de Wells, oĂč le rĂ©gime rationaliste de Bassorah soumet les « derniers vestiges sinistres dâanciens soldats prĂ©dateurs » (source : Youtube )
Wells y affirmait quâ« il ne pouvait y avoir de thĂ©orie de la monnaie qui ne soit pas, en rĂ©alitĂ©, une thĂ©orie complĂšte de lâorganisation sociale ». Câest pour cette raison quâil imaginait une « monnaie entiĂšrement abstraite », « dĂ©nuĂ©e de tout lien avec une substance matĂ©rielle », qui serait Ă©mise « de maniĂšre Ă maintenir un indice des prix pratiquement constant », et qui serait « protĂ©gĂ©e par les lois les plus strictes contre toute forme de manipulation Ă but lucratif ». Dans le roman, celle-ci prend la forme du « dollar aĂ©rien », dont la valeur est indexĂ©e Ă lâĂ©nergie liĂ©e au transport de marchandises :
« Il ne sâagissait pas du tout dâune piĂšce de monnaie mĂ©tallique, mais dâune sĂ©rie de billets de papier reprĂ©sentant la distance, le poids, le volume et la vitesse. Chaque billet valait un certain nombre de kilogrammes dans un certain espace, pour un certain nombre de kilomĂštres Ă une certaine allure. La valeur dâun dollar aĂ©rien sâĂ©tait stabilisĂ©e Ă peu prĂšs Ă un mĂštre cube pesant dix kilogrammes et parcourant deux cents kilomĂštres Ă cent kilomĂštres Ă lâheure. Il sâagissait dĂ©jĂ dâune unitĂ© dâĂ©nergie et non dâune unitĂ© de matiĂšre, comme lâavaient toujours Ă©tĂ© les anciennes normes mondiales. Ce changement indiquait trĂšs clairement que les anciennes conceptions statiques de la vie humaine aux ressources limitĂ©es cĂ©daient la place Ă des idĂ©es cinĂ©tiques dâune vie en expansion constante. Le dollar aĂ©rien Ă©tait une unitĂ© dâĂ©nergie liĂ©e au transport, et sa transformation en dollar-Ă©nergie de notre vie quotidienne dâaujourdâhui avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© clairement esquissĂ©e par les experts de Bassorah, bien que le changement effectif nâait Ă©tĂ© accompli que dix ans plus tard. »
Tout comme le mouvement technocratique qui lui Ă©tait contemporain, H.G. Wells militait donc pour lâabolition de la monnaie. Mais son ambition Ă©tait mondiale et non continentale. Câest pourquoi il a cherchĂ© Ă influencer la gĂ©opolitique de son temps par ses publications : en 1940, quelques annĂ©es avant sa mort, il a ainsi rĂ©digĂ© un essai intitulĂ© Le Nouvel ordre mondial , dans lequel il soutenait la formation dâun Ătat mondial socialiste et scientifiquement planifiĂ©. Celui-ci sâinscrivait dans lâeffort occidental de crĂ©er une gouvernance internationale durable dans le cadre de la crĂ©ation de lâONU. Le texte contenait en particulier une « dĂ©claration des droits de lâhomme », qui a fait partie des 18 textes consultatifs pour la rĂ©daction de la DĂ©claration universelle des droits de lâhomme en 1948.
Les héritages du mouvement technocratique
AprĂšs les annĂ©es 1930, le mouvement technocratique a progressivement dĂ©clinĂ©. La commencement de la Seconde Guerre mondiale et lâentrĂ©e en guerre du Canada est venu bouleverser les choses. Scott sây est dâabord opposĂ©, envoyant un tĂ©lĂ©gramme au premier ministre canadien en 1939 oĂč il affirmait que « Technocracy Inc. [sâopposait] catĂ©goriquement Ă la mobilisation des effectifs canadiens pour toute guerre menĂ©e en dehors de ce continent », avant de plaider pour la « mobilisation totale » en juin 1940, alors que la France Ă©tait submergĂ©e par lâAllemagne nazie. Ă cause de cette volontĂ© dâinterfĂ©rer dans les affaires publiques, lâĂtat fĂ©dĂ©ral canadien a interdit le mouvement technocratique sur son territoire Ă partir de 1940 (au mĂȘme titre que les TĂ©moins de JĂ©hovah et le Parti communiste), et des membres de Technocracy Inc. ont mĂȘme Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s par la Gendarmerie royale.
Le mouvement a continuĂ© de dĂ©cliner aprĂšs-guerre, et a presque disparu Ă la suite de la mort de son meneur messianique, Howard Scott, en 1970. Toutefois, la pensĂ©e technocratique nâa pas pĂ©riclité : elle a mutĂ© et sâest insinuĂ©e dans les sphĂšres de pouvoir. DĂšs la dĂ©claration Schuman en 1950, la construction europĂ©enne Ă©tait dĂ©signĂ©e comme un « technocratisme superdirigiste international, discrĂ©tionnaire, et Ă©ternel » par Albert MĂ©tral, prĂ©sident du Syndicat gĂ©nĂ©ral des industries mĂ©caniques et transformatrices de mĂ©taux. De mĂȘme, le projet RAND aux Ătats-Unis et le Club de Rome en Italie avaient tous les deux une composante technocratique forte.
Dans les annĂ©es 1960â1970, la pensĂ©e technocratique a connu un regain dâintĂ©rĂȘt auprĂšs du public, notamment en raison du dĂ©veloppement de la cybernĂ©tique, dâInternet et de lâintelligence artificielle, qui ont rendu plus envisageable la gestion planifiĂ©e de la sociĂ©tĂ©. Au Chili, câest ce qui a poussĂ© le gouvernement de Salvador Allende Ă dĂ©velopper le projet CyberSyn entre 1970 et 1973, un systĂšme informatique en temps rĂ©el qui avait pour but de gĂ©rer une Ă©conomie planifiĂ©e cybersocialiste.
Fréquence du terme « technocracy » dans les sources imprimées entre 1919 et 2022 (source : Ngram Viewer )
Plus rĂ©cemment, la technocratie est Ă nouveau revenue dans lâactualitĂ© lors de la crise du covid de 2020â2022 (oĂč les concepts de « grande rĂ©initialisation » de Klaus Schwab et de « ville du quart dâheure » de Carlos Moreno ont Ă©tĂ© exposĂ©s au grand public). Puis, elle est a encore fait parler dâelle avec lâaccession au pouvoir de Donald Trump en 2025 qui a mis en lumiĂšre des personnalitĂ©s comme Peter Thiel (Palantir) ou Elon Musk (DOGE12 ). Le cas dâElon Musk est intĂ©ressant car son grand-pĂšre maternel, Joshua Norman Haldeman, a fait partie du mouvement technocratique originel entre 1936 et 1941 (et a mĂȘme Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© Ă Vancouver en octobre 1940 en raison de son implication).
Concernant la monnaie, on peut trouver dans la pensĂ©e technocratique les prĂ©mices de concepts comme la « monnaie estampillĂ©e  » de Silvio Gesell (aussi appelĂ©e monnaie fondante, qui perdrait en valeur lors de sa dĂ©tention selon un taux de demeurage fixe), lâ« économie distributive  » de Jacques Duboin (qui fournirait un revenu de base Ă chaque citoyen), ou la « monnaie idĂ©ale  » du mathĂ©maticien John Nash (dont la valeur serait ajustĂ©e par rapport Ă lâinflation des prix). Les projets de monnaie synthĂ©tique mondiale, comme le concept de bancor soutenu par Keynes Ă Bretton Woods en 1944, ou les droits de tirage spĂ©ciaux Ă©mis par le FMI en 1969, sâinscrivent aussi dans cette tendance. Enfin, les projets de monnaie numĂ©rique de banque centrale (tel que le projet dâeuro numĂ©rique dĂ©fendu aujourdâhui par la Banque centrale europĂ©enne) constituent des objets intrinsĂšquement technocratiques, les MNBC Ă©tant par essence des systĂšmes centralisĂ©s et programmables, permettant lâintervention directe et instantanĂ©e dans la vie Ă©conomique des citoyens.
Combattre la dictature technicienne
Le projet technocratique est clair : assujettir les ĂȘtres humains Ă une administration rationnelle et totalitaire. Bien quâil soit sĂ©duisant pour les esprits scientifiques obtus, ce projet constitue un danger. Câest cette menace que se sont efforcĂ©s dâexposer des Ă©crivains comme Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes , 1932) ou George Orwell (1984 , 1949). Lâanalyse rationnelle, aussi sĂ©duisante soit-elle, ne peut pas apprĂ©hender lâensemble de la rĂ©alitĂ©, et lâapplication dâun tel projet mĂšnerait probablement Ă un avenir dystopique.
Aujourdâhui, la prĂ©sence de la technique dans nos vies a atteint un niveau tel que cette menace semble imminente. LâidentitĂ© numĂ©rique est dĂ©jĂ en train dâĂȘtre mise en place. La surveillance de masse, en ligne comme dans lâespace public, progresse Ă vitesse grand V. Les monnaies numĂ©riques centralisĂ©es, quâil sâagisse des MNBC ou des stablecoins , sont en voie de dĂ©ploiement. Lâ« intelligence artificielle » est portĂ©e aux nues, et certains thĂ©oriciens dĂ©sirent quâelles prennent en charge le gouvernement des hommes, ce qui aboutirait Ă une « technocratie directe » exempte dâ« erreurs humaines » et de vicissitudes politiques. En bref, tous les ingrĂ©dients sont lĂ pour permettre Ă un rĂ©gime tyrannique mondial dâĂ©merger et de rĂ©duire lâhumanitĂ© Ă du bĂ©tail.
Si la tendance vers la technocratie existe, nous avons toujours la possibilitĂ© dây rĂ©sister. Cette opposition peut ĂȘtre sociale ou politique, mais elle passe avant tout par un rĂ©sistance directe et quotidienne. En effet, câest en refusant les outils du contrĂŽle numĂ©rique dans notre vie de tous les jours que nous pouvons nous prĂ©munir contre le danger technocratique de façon efficace et durable. Diverses mĂ©thodes existent ainsi pour prĂ©server notre libertĂ© et notre confidentialitĂ© face Ă lâenvahissement de la technique, dont quelques-unes sont les suivantes :
Utiliser des systĂšmes dâexploitation libres, comme Linux sur ordinateur ou GrapheneOS sur tĂ©lĂ©phone, en lieu et place de systĂšmes propriĂ©taires fermĂ©s comme Microsoft ou iOS ;
Passer par des applications de communication chiffrĂ©es pour interagir, comme Signal, plutĂŽt celles oĂč un tiers peut accĂ©der Ă vos messages (Telegram, Whatsapp) ;
Utiliser des services de confidentialité, comme les VPN ou Tor, pour naviguer en ligne ;
PrĂ©fĂ©rer payer en argent liquide ou en cryptomonnaie (Bitcoin, Monero), plutĂŽt que de se servir dâune carte de crĂ©dit, de PayPal ou de Google Pay ;
Commander ses biens et services directement aux producteurs, plutÎt que de passer par des intermédiaires comme les supermarchés et les plateformes en ligne (Amazon, etc.) ;
Privilégier la « vie réelle » à la « réalité virtuelle » pour limiter sa trace numérique.
La liberté sera décentralisée ou ne sera pas.
Références et notes
David Adair, The technocrats 1919-1967: A case study of conflict and change in a social movement (Simon Fraser University, 1970).The Words and Wisdom of Howard Scott (Technocracy Inc., 1989) Finn Brunton, « Speculating with Money », in Digital Cash: The Unknown History of the Anarchists, Utopians, and Technologists Who Created Cryptocurrency (Princeton University Press, 2019), pp. 6â20.
Illustration : « This is the Devouring Monster invented by Technocracy », illustration pleine page de Winsor McCay, parue le 2 avril 1933 dans le San Francisco Examiner (via le blog Yesterdayâs Papers ). Texte : rĂ©digĂ© intĂ©gralement sans LLM. Traduction : sauf prĂ©cision contraire, les traductions sont rĂ©alisĂ©es par lâauteur, au moyen de DeepL.
Cet adage doctrinal apparait dans la Doctrine de Saint-Simon , rĂ©digĂ©e par les militants saint-simoniens Saint-Amand Bazard, Prosper Enfantin, Hippolyte Carnot, Henri Fournel et Charles Duveyrier et publiĂ©e en 1931. â©ïž Edward Bellamy, Cent ans aprĂšs ou lâAn 2000 , trad. Paul Rey (E. Dentu, 1891), pp. 54â55. â©ïž Howard Scott, le fondateur de Technocracy Inc., nâa lu le livre de Bellamy quâaprĂšs avoir lancĂ© son mouvement, mais il lâa qualifiĂ© dâ« ouvrage idĂ©aliste et imaginatif » en 1937. Il en faisait le commentaire suivant : « Câest une tentative sincĂšre qui mĂ©rite dâĂȘtre lue, mais on ne pourrait pas concevoir un sous-marin Ă partir de Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne, ni un systĂšme de contrĂŽle technique moderne Ă partir de Looking Backward . » â©ïž CitĂ© dans Peter B. Petersen, « Henry Gantt and The New Machine (1916-1919) », Academy of Management Proceedings , 1986, pp. 128â132. â©ïž Peter B. Petersen, « Henry Gantt and The New Machine (1916-1919) », Academy of Management Proceedings , 1986, pp. 128â132. â©ïž Les essais de Veblen sur les ingĂ©nieurs ont Ă©tĂ© rassemblĂ©s en 1921 dans un ouvrage intitulĂ© The Engineers and the Price System , qui a Ă©tĂ© traduit en 1971 en français sous le titre Les IngĂ©nieurs et le capitalisme . â©ïž Lâhistorien Henry Elsner dĂ©signe le mouvement technocratique de Scott comme un « scientisme messianique ». â©ïž Un « ComitĂ© sur la technocratie » a Ă©tĂ© créé durant lâannĂ©e 1932 : il Ă©tait dirigĂ© par Walter Rautenstrauch et largement influencĂ© par Howard Scott. â©ïž Le slogan est apparu dans Technocracy: Some Questions Answered , pamphlet Ă©ditĂ© en 1934 par Technocracy Inc. Il a Ă©tĂ© repris Ă de nombreuses reprises dans la propagande technocratique. â©ïž Voir Gabriel Custodiet, « H. G. Wells, prophet of Centralism », in Privacy and Utopia: A History (Amazon KDP, 2024), pp. 61â74. â©ïž Par exemple, le roman Une Utopie moderne publiĂ© en 1905, dĂ©crit comment des nobles appelĂ©s les « SamouraĂŻs » gouvernent un Ătat mondial « dynamique, et non statique », qui assure la « combinaison du progrĂšs et de la stabilitĂ© politique ». Voir Une Utopie moderne , trad. Henry-D. Davray et B. Kozakiewicz (Ă©ditions du Mercure de France, 1907), pp. 88, 295. â©ïž De nombreux libĂ©raux se sont rĂ©jouis de la crĂ©ation de ce Department of Governement Efficiency en 2025, qui a ĆuvrĂ© Ă rĂ©duire les excĂšs de dĂ©pense publique dans lâadministration fĂ©dĂ©rale, mais il faut garder en tĂȘte que son but premier Ă©tait lâefficacitĂ© de lâĂtat fĂ©dĂ©ral, et non pas la rĂ©duction des effectifs ou la dĂ©centralisation du pouvoir. â©ïž