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Le sabotage de Bitcoin : une critique de Hijacking Bitcoin

By: Ludovic Lars —

En avril dernier, l’homme d’affaires amĂ©ricain Roger Ver, connu pour son implication dans les premiĂšres annĂ©es d’existence de Bitcoin, a publiĂ© un ouvrage pour le moins controversĂ©. Il s’agit de Hijacking Bitcoin: The Hidden History of BTC, dont le titre peut ĂȘtre traduit par « Le DĂ©tournement de Bitcoin : l’histoire cachĂ©e de BTC Â», qu’il a coĂ©crit avec Steve Patterson, philosophe et auteur professionnel. Ce livre, au ton pour le moins provocateur, revient sur l’évolution qu’a connue la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto au fil du temps, pour montrer que le projet a Ă©tĂ© dĂ©tournĂ© de ses objectifs initiaux.

Roger Ver et Steve Patterson offrent en particulier un point de vue alternatif sur la guerre des blocs, le conflit qui a eu lieu dans la communautĂ© de Bitcoin entre 2015 et 2017 Ă  propos de la limite de taille des blocs (le paramĂštre qui restreint le nombre de transactions pouvant ĂȘtre effectuĂ©es sur le rĂ©seau) et qui a menĂ© Ă  la scission entre Bitcoin-BTC et Bitcoin Cash (BCH). Les auteurs font assez largement l’apologie de l’augmentation de la taille des blocs comme moyen de passer Ă  l’échelle, et se rangent de ce fait dans le camp des big blockers, qui ont Ă©chouĂ© Ă  faire appliquer leur volontĂ© sur le rĂ©seau principal de Bitcoin. Avec cet ouvrage, ils cherchent (entre autres) Ă  faire concurrence Ă  The Blocksize War, le rapport dĂ©taillĂ© de Jonathan Bier relatant cette « guerre civile Â», qui est sorti en 2021 et dont une traduction en français a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e en 2024. La publication de ce rĂ©cit alternatif est donc une tentative de faire en sorte que l’histoire ne soit pas « Ă©crite par les gagnants Â» comme le dit l’adage.

Si la vision prĂ©sentĂ©e par Hijacking Bitcoin a ses faiblesses (qui seront Ă©voquĂ©es ici), j’ai la conviction que l’ouvrage ouvre un dĂ©bat Ă  propos d’un sujet primordial et c’est pourquoi j’écris le prĂ©sent article. Ayant dĂ©fendu Bitcoin Cash plus que de raison par le passĂ©, et continuant de le faire dans une moindre mesure, je pense avoir une critique originale Ă  faire, Ă  mi-chemin entre le mĂ©pris automatique et l’éloge dithyrambique. J’expliquerai notamment en quoi la communautĂ© de BTC a effectivement perdu une part de son Ăąme au cours du temps, et pourquoi, Ă  l’inverse, les partisans invĂ©tĂ©rĂ©s de BCH se trompent quand ils prĂ©tendent que leur version de Bitcoin finira par remplacer la premiĂšre.

Qui est Roger Ver ?

Hijacking Bitcoin est indissociable de son principal co-auteur, Roger Ver, qui est un personnage emblĂ©matique de l’histoire de Bitcoin. Celui-ci est en effet un influenceur de premier plan dans le secteur de la cryptomonnaie. Excellent orateur, il a su vanter les mĂ©rites de Bitcoin, rĂ©pĂ©tant Ă  l’envi que ce systĂšme novateur permettait d’envoyer de l’argent Ă  n’importe qui, Ă  n’importe quel moment et Ă  n’importe quel endroit dans le monde, sans avoir Ă  demander l’autorisation.

Roger Ver est un homme d’affaires amĂ©ricain. À la fin des annĂ©es 90, il a fondĂ© l’entreprise MemoryDealers, une sociĂ©tĂ© de revente de composants informatiques en ligne, grĂące Ă  laquelle il est devenu millionnaire au bout de quelques annĂ©es. En parallĂšle, il a dĂ©veloppĂ© des convictions libertariennes, notamment en lisant Murray Rothbard. Il entretient Ă©galement une passion pour l’évolution technique et le transhumanisme, ayant Ă©tĂ© influencĂ© par le futurologue Ray Kurzweil.

Il a dĂ©couvert Bitcoin Ă  la fin de l’annĂ©e 2010 grĂące Ă  un Ă©pisode de Free Talk Live, une Ă©mission de webradio libertarienne aux États-Unis. Il s’est rapidement pris de passion pour la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto, et s’est procurĂ© ses premiers bitcoins « pour moins d’un dollar chacun Â» (p. 2). Au printemps 2011, il a commencĂ© immĂ©diatement Ă  accepter les paiements en bitcoins avec sa sociĂ©tĂ© MemoryDealers. Il a investi dans les premiers projets liĂ©s Ă  Bitcoin comme le processeur de paiement BitPay, le portefeuille Blockchain.info ou le service de change BitInstant. En 2013, suite Ă  la hausse du cours du BTC, il a fait un don Ă  hauteur d’un million de dollars Ă  la Foundation for Economic Education, un think tank libertarien dĂ©diĂ© Ă  la promotion de la libertĂ© individuelle, de l’économie de marchĂ© et de l’entrepreneuriat.

Entre 2012 et 2014, il a gĂ©rĂ© la plateforme BitcoinStore.com, qui vendait du matĂ©riel informatique en bitcoins. Depuis 2015, il est propriĂ©taire de l’entreprise Bitcoin.com, qui hĂ©berge un site d’actualitĂ© et maintient un portefeuille mobile performant.

Il est devenu au fil du temps l’un des promoteurs les plus zĂ©lĂ©s de Bitcoin, ce qui lui a valu le surnom de « Bitcoin Jesus Â» : le « JĂ©sus de Bitcoin Â». Il est apparu dans le documentaire The Bitcoin Gospel diffusĂ© le 1er novembre 2015 sur la chaĂźne Youtube du groupe audiovisuel nĂ©erlandais VPRO. Nombre de bitcoineurs le sont devenus grĂące Ă  lui.

En outre, Roger Ver a Ă©tĂ© un acteur influent dans la communautĂ© au cours de la guerre des blocs. En 2016, aprĂšs les tentatives infructueuses de Bitcoin XT et de Bitcoin Classic, il a soutenu l’initiative de Bitcoin Unlimited, qui voulait modifier la façon de calculer la limite de taille des blocs. En 2017, il a ensuite soutenu le plan de modification de SegWit2X qui visait Ă  activer SegWit et Ă  doubler la taille limite des blocs, contre l’avis des dĂ©veloppeurs de Bitcoin Core et d’une partie de la communautĂ©. AprĂšs l’échec de ce plan en novembre 2017, il est devenu un fervent partisan de Bitcoin Cash, ce qu’il est restĂ© jusqu’à aujourd’hui malgrĂ© les difficultĂ©s rencontrĂ©es par cette version alternative de Bitcoin.

Anarcho-capitaliste, Roger Ver a trĂšs vite entretenu une relation conflictuelle avec l’État. En 2002, il a passĂ© 5 mois en prison pour avoir vendu des feux d’artifice sans licence, et s’est par la suite expatriĂ© au Japon. En 2014, il a abandonnĂ© sa nationalitĂ© Ă©tasunienne, en vue d’arrĂȘter de financer l’État fĂ©dĂ©ral depuis l’étranger (ce Ă  quoi il Ă©tait contraint jusqu’alors, conformĂ©ment au principe de l’impĂŽt sur la nationalitĂ©). Il a pour cela acquis la citoyennetĂ© de Saint-Christophe-et-NiĂ©vĂšs, une petite Ăźle des CaraĂŻbes reconnue pour ĂȘtre un paradis fiscal.

Les États-Unis ne l’ont cependant pas oubliĂ©. À la fin du mois d’avril 2024, juste aprĂšs la publication de son livre, il a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© en Espagne en vue d’une extradition vers les États-Unis. Il a Ă©tĂ© accusĂ© de ne pas avoir dĂ©clarĂ© tous les bitcoins qu’il avait emportĂ© avec lui en 2014, pour lesquels il aurait dĂ» payer une taxe sur la plus-value (le « manque Ă  gagner Â» revendiquĂ© par l’IRS est estimĂ© Ă  48 millions de dollars). Il est vraisemblable que cette arrestation (dix ans aprĂšs les faits !) a un objectif politique, et qu’elle s’inscrit dans l’offensive rĂ©cente contre l’utilisation anonyme de la cryptomonnaie, ouverte par l’arrestation des fondateurs de Samourai Wallet le 24 avril dernier.

MĂȘme si l’engagement de Roger Ver dans ce livre est fort, il ne l’a — Ă  mon avis — pas rĂ©digĂ© lui-mĂȘme et a dĂ©lĂ©guĂ© la tĂąche Ă  Steve Patterson, dont le mĂ©tier est de produire du contenu sur Internet et ailleurs. Ce dernier, qui est un big blocker convaincu et qui a soutenu Bitcoin SV pendant un temps, a ainsi pu influencer fortement le texte et y inclure quelques-unes de ses conceptions.

L’altĂ©ration de la vision originelle

L’ouvrage commence par prĂ©senter la vision originelle de Bitcoin telle qu’exposĂ©e par Satoshi Nakamoto lorsqu’il Ă©tait encore lĂ . Puis, les auteurs expliquent en quoi elle a Ă©tĂ© dĂ©voyĂ©e au profit d’une vision centrĂ©e sur l’appĂąt du gain. Cette lente Ă©volution s’est traduite par une intĂ©gration progressive dans le systĂšme financier traditionnel et par une collaboration accrue avec les autoritĂ©s, allant Ă  l’encontre du caractĂšre rebelle et anarchiste du Bitcoin initial.

Au dĂ©but, Bitcoin Ă©tait vantĂ© comme un moyen permettant de rĂ©aliser des paiements sans tiers de confiance. Le livre blanc, publiĂ© le 31 octobre 2008 par Satoshi Nakamoto, Ă©tait consacrĂ© au problĂšme des paiements en ligne, qui est Ă©voquĂ© dans le rĂ©sumĂ© et qui est le sujet de l’introduction. Au cours des quelques annĂ©es oĂč il a Ă©tĂ© actif, Satoshi a parlĂ© de ce sujet Ă  plusieurs reprises, allant mĂȘme jusqu’à concevoir que Bitcoin pourrait finir par ĂȘtre utilisĂ© pour les micropaiements ! MĂȘme s’il a Ă©voquĂ© la notion d’investissement et la limite des 21 millions, cette propriĂ©tĂ© Ă©tait secondaire Ă  ses yeux, et Ă©tait plus un argument de vente pour amorcer le systĂšme qu’autre chose.

En 2011, alors que Satoshi disparaissait, cette idĂ©e d’un bitcoin qui servirait de moyen de paiement Ă©tait claire. Les utilisateurs Ă©taient principalement des technophiles et des libertariens, qui Ă©taient intĂ©ressĂ©s pour rĂ©aliser des transactions. Les premiers portefeuilles lĂ©gers, permettant de gĂ©rer des fonds sur mobile, faisaient leur apparition. On voyait aussi Ă©merger des processeurs de paiement comme BitPay. Enfin, la place de marchĂ© du dark web Silk Road Ă©tait en plein essor, et allait devenir le premier cas d’utilisation majeur de Bitcoin !

Ainsi, durant les premiĂšres annĂ©es d’existence de Bitcoin, c’était bel et bien la fonction de moyen de paiement qui Ă©tait Ă  l’honneur, en paroles et en actions, mais la situation a peu Ă  peu changĂ© au cours du temps. À partir de 2013–2014, le discours a commencĂ© Ă  se transformer et Ă  se focaliser de plus de plus sur la fonction de rĂ©serve de valeur, Bitcoin devenant un « or numĂ©rique Â». Cette vision est devenue majoritaire en 2017, suite Ă  quoi elle a Ă©tĂ© promue par des personnes comme Saifedean Ammous (l’auteur de L’Étalon-bitcoin), Tuur Demeester (analyste pour Adamant Research) ou encore Dan Held (directeur du marketing chez Kraken). Comme l’expliquent Roger Ver et Steve Patterson :

« Au sein de la communautĂ© de Bitcoin, le discours s’est peu Ă  peu Ă©loignĂ© du concept d’argent liquide numĂ©rique pour s’orienter vers la notion de rĂ©serve de valeur en l’espace de quelques annĂ©es. Encore en 2016, la majoritĂ© des bitcoineurs continuaient Ă  promouvoir le systĂšme en tant que monnaie en ligne – ou, comme ils aimaient l’appeler, « la monnaie magique d’Internet Â» – raison pour laquelle on se rĂ©jouissait chaque fois qu’une nouvelle entreprise annonçait qu’elle acceptait le bitcoin comme moyen de paiement. Avec chaque nouveau commerçant qui commençait Ă  l’accepter, Bitcoin gagnait en crĂ©dibilitĂ© et en utilitĂ©. Mais aprĂšs la flambĂ©e des frais fin 2017, les partisans les plus influents de BTC, plutĂŽt que d’admettre qu’il y avait un problĂšme, se sont clairement mis Ă  changer leur discours – car si Bitcoin n’était qu’une rĂ©serve de valeur, alors les frais Ă©levĂ©s n’avaient pas d’importance aprĂšs tout. Ces derniĂšres annĂ©es, on a mĂȘme encouragĂ© les gens Ă  ne pas dĂ©penser leurs bitcoins dans le commerce, le BTC Ă©tant destinĂ© Ă  ĂȘtre achetĂ© et dĂ©tenu indĂ©finiment. Â» (p. 29)

Cette dĂ©rive dĂ©sole profondĂ©ment Roger Ver et Steve Patterson, qui lui reprochent notamment son manque d’ambition idĂ©ologique. PlutĂŽt que de dĂ©penser ses bitcoins, cette conception de Bitcoin incite les gens Ă  conserver leurs bitcoins et Ă  utiliser plutĂŽt leurs euros. Or, d’aprĂšs eux (p. 7), un tel rĂ©sultat se situe bien en dessous de l’objectif rĂ©volutionnaire initial. Dans cette situation, L’État pourrait garder son contrĂŽle sur l’économie, tout en autorisant les individus Ă  « stocker de la valeur Â» dans un nouvel actif Ă  la mode, similaire Ă  l’or, Ă  condition qu’ils paient leurs impĂŽts Ă©videmment. Pour reprendre l’expression de John Ratcliff (citĂ©e dans le livre Ă  la page 168) : « l’État se fiche Ă©perdument de l’existence d’une nouvelle « classe d’actifs Â» [
] ce qui le prĂ©occupe, c’est le fait que les gens puissent transfĂ©rer cette valeur sans qu’il puisse la suivre et l’intercepter Â».

Ce dĂ©voiement a menĂ© Ă  une intĂ©gration de plus en plus poussĂ©e dans le systĂšme financier traditionnel. Cette derniĂšre Ă©volution s’est manifestĂ©e en dĂ©but d’annĂ©e aux États-Unis par l’approbation des ETF au comptant par la SEC, qui permettent aux institutions de dĂ©tenir du bitcoin de maniĂšre simple, et par la rĂ©cente promesse faite par le prĂ©sident Ă©lu, Donald Trump, de mettre en place une rĂ©serve stratĂ©gique en bitcoin pour l’État fĂ©dĂ©ral. La tendance est Ă  l’autorisation de la conservation de bitcoin dans la limite des rĂ©glementations financiĂšres. Cette tendance, si elle se poursuivait, mĂšnerait le bitcoin Ă  n’ĂȘtre transfĂ©rĂ© qu’occasionnellement et Ă  servir principalement de garantie dans le cadre de prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s. Il ne s’agirait plus d’un concurrent au dollar comme on l’entendait dans ses premiĂšres annĂ©es d’existence, et c’est prĂ©cisĂ©ment le reproche fait par Roger Ver ici.

La question du passage Ă  l’échelle

Dans un deuxiĂšme temps, les auteurs mettent en relation cette lente Ă©volution du discours avec la question du passage Ă  l’échelle, c’est-Ă -dire de l’impact de l’utilisation de la chaĂźne sur la dĂ©centralisation du rĂ©seau. Comme nous l’avons laissĂ© entendre, Roger Ver et Steve Patterson sont des big blockers, qui prĂŽnent l’accroissement de l’activitĂ© sur la chaĂźne pour rĂ©pondre Ă  la demande, ce qui passerait par l’augmentation significative (voire la suppression) de la taille limite des blocs. Cette conception correspond bien Ă  leur vision de Bitcoin comme un systĂšme de paiement avant tout.

C’est pourquoi ils prĂ©tendent que le maintien de la taille des blocs Ă  un niveau bas provient d’une volontĂ© de faire de Bitcoin une rĂ©serve de valeur, fonction qui ne requiert pas une capacitĂ© transactionnelle Ă©norme. Ils voient cette limitation comme une façon d’handicaper le rĂ©seau pour les paiements. En effet, en limitant la taille maximale des blocs, on fait augmenter les frais de transaction : plus l’espace de bloc est limitĂ© Ă  un niveau bien infĂ©rieur Ă  la demande, plus le prix pour l’inclusion dans un bloc est Ă©levĂ©. De ce fait, les transferts dĂ©plaçant peu de valeur ont tendance Ă  ĂȘtre exclus : en 2017, la hausse des frais liĂ©e Ă  l’atteinte de la limite a ainsi commencĂ© Ă  dĂ©courager les transactions courantes, poussant de nombreux commerçants Ă  ne plus recevoir de bitcoin, comme Steam en 2017. Ç’a Ă©tĂ© une tragĂ©die pour l’utilisation du bitcoin comme moyen de paiement.

Bien entendu, les small blockers ont un discours complĂštement diffĂ©rent. Pour eux, la restriction de la capacitĂ© du rĂ©seau vise Ă  minimiser le coĂ»t de fonctionnement des nƓuds, de sorte Ă  maximiser la dĂ©centralisation potentielle du rĂ©seau, et donc sa rĂ©sistance aux attaques. Durant la guerre des blocs ils n’étaient pas nĂ©cessairement opposĂ©s Ă  son usage comme moyen de paiement courant, mais voyaient les effets nĂ©fastes d’une telle utilisation sur la chaĂźne. C’est pourquoi ils prĂŽnaient plutĂŽt le passage par des solutions de surcouche comme le rĂ©seau Lightning pour satisfaire cet usage, ce qui est devenu la vision majoritaire dans la communautĂ© de BTC aujourd’hui.

Roger Ver et Steve Patterson critiquent cette façon de voir les choses de façon acerbe. Ils pensent qu’il n’y a pas lieu de limiter la capacitĂ© transactionnelle Ă  ce point. Pour eux, les utilisateurs de BTC « paient des frais extrĂȘmement Ă©levĂ©s sans raison valable Â» (p. 30). Les auteurs rejettent notamment l’importance des nƓuds complets mise en avant par les small blockers, qualifiant leur argumentaire de « religion des nƓuds Â» (p. 52). Ils avancent (conformĂ©ment Ă  Brian Armstrong en 2016) que les mineurs dĂ©cident des rĂšgles du protocole de maniĂšre collective, mais qu’ils n’ont pas intĂ©rĂȘt Ă  modifier arbitrairement le protocole. Le rĂŽle des nƓuds non miniers est ainsi secondaire, n’intervenant que pour signaler un changement de rĂšgle aux utilisateurs.

De ce point de vue, les auteurs ignorent sciemment les enseignements qui ont pu émerger au cours des derniÚres années et conservent une vision grossiÚre des choses. Ils peinent à voir le compromis qui est réalisé à chaque bloc sur la chaßne de Bitcoin. De plus, ils continuent de soutenir que les mineurs décident des rÚgles, ce qui a été largement invalidé par la raison et par la pratique (annulation de SegWit2X) depuis la guerre des blocs.

Cette position est dommageable, car elle renforce le prĂ©jugĂ© nĂ©gatif contre les auteurs, rendant le reste du discours inaudible. En particulier, elle dĂ©tourne la rĂ©elle critique qu’il y aurait Ă  apporter Ă  l’endroit du niveau arbitraire choisi pour la taille des blocs. En effet, l’inflexibilitĂ© Ă  propos de ce critĂšre n’a en effet pas de raison d’ĂȘtre, hormis la stabilitĂ© Ă  long terme du systĂšme, et le niveau actuel n’a de toute Ă©vidence pas Ă©tĂ© dĂ©terminĂ© scientifiquement.

Une histoire alternative de la guerre des blocs

Outre ces deux prises de position concernant l’utilisation et le passage Ă  l’échelle de Bitcoin, Hijacking Bitcoin Ă  la mĂ©rite d’apporter une autre version de l’histoire de la guerre des blocs, Ă©manant du point de vue des big blockers. Roger Ver et Steve Patterson y dĂ©noncent les mĂ©thodes de communication des partisans des petits blocs, qu’ils jugent ĂȘtre de la « pure propagande Â» (p. 121), et les manƓuvres utilisĂ©es par les partisans des petits blocs pour parvenir Ă  leurs fins, qui n’ont pas (il faut le dire) toujours Ă©tĂ© honorables.

Les auteurs reviennent d’abord sur la modification du discours sur la taille des blocs, qui s’est produite Ă  partir de 2013. Ils insistent sur le rĂŽle du dĂ©veloppeur Peter Todd (rĂ©cemment dĂ©signĂ© comme Ă©tant Satoshi Nakamoto par Cullen Hoback dans son documentaire diffusĂ© sur HBO) dans ce lent glissement. Peter Todd est en effet Ă  l’origine d’une vidĂ©o sortie en 2013 qui promouvait une restriction de la taille maximale des blocs Ă  1 Mo (p. 112). Il a Ă©galement Ă©tĂ© le promoteur principal de Replace-by-Fee, une mĂ©thode de remplacement des transactions avant inclusion dans un bloc, qui affaiblit considĂ©rablement l’acception instantanĂ©e en 0-conf, viable pour les petits montants (p. 117). Les auteurs Ă©voquent les Ă©changes que Peter Todd a eu avec John Dillon, un personnage mystĂ©rieux qui le soutenait financiĂšrement et qui a admis travailler pour une agence de renseignement (p.122).

Les auteurs laissent ainsi entendre qu’il y a eu un effort de l’establishment politique et financier pour neutraliser Bitcoin. Dans la mĂȘme veine, ils Ă©voquent aussi la crĂ©ation de Blockstream en 2014 et son financement par AXA et d’autres acteurs financiers du monde traditionnel (p. 130). Blockstream a Ă©tĂ© fondĂ©e pour mettre sur pied des solutions de seconde couche oĂč elle gagnerait de l’argent (Liquid) et avait tout intĂ©rĂȘt Ă  ce que Bitcoin ne soit pas efficace on-chain. De ce fait, en employant plusieurs dĂ©veloppeurs de Bitcoin Core (l’implĂ©mentation logicielle principale de Bitcoin), elle a pu influencer la direction prise par BTC (p. 141).

Les Ă©lĂ©ments sont sourcĂ©s et il serait Ă©tonnant que Bitcoin ait entiĂšrement Ă©chappĂ© Ă  certaines influences des autoritĂ©s en place. Toutefois, les auteurs ont tendance Ă  renverser la causalitĂ© et Ă  voir un complot oĂč il n’y en a pas forcĂ©ment. Dans le cas de Blockstream, ce n’est pas parce que la sociĂ©tĂ© dĂ©veloppait des solutions de seconde couche qu’elle a cherchĂ© Ă  « bloquer le flux Â» (block the stream) des transactions sur la chaĂźne ; c’est plutĂŽt parce que ses fondateurs Ă©taient convaincus que Bitcoin ne passe pas Ă  l’échelle qu’ils ont crĂ©Ă© Blockstream pour mettre sur pied ces solutions.

Par la suite, les auteurs rappellent quelques-unes des mĂ©thodes malhonnĂȘtes employĂ©es pendant la guerre des blocs. Ils Ă©voquent la censure des discussions sur Reddit Ă  partir de 2015 (p. 164), les attaques par dĂ©ni de service contre les nƓuds de Bitcoin XT (pp. 168–170), la proposition de modifier le livre blanc en 2016 (pp. 193–194), l’utilisation du site Bitcoin.org dans le dĂ©bat sur SegWit2X en 2017 (pp. 207–209), l’envoi d’une lettre Ă  la SEC pour qu’elle prenne position dans ce mĂȘme dĂ©bat (pp. 210–211) et enfin l’emploi du terme pĂ©joratif « Bcash Â» pour dĂ©lĂ©gitimer Bitcoin Cash en tant que candidat au nom de Bitcoin (pp. 224–225). Il est salutaire que ce cĂŽtĂ© de l’histoire soit rappelĂ© : toutes ces mĂ©thodes sont discutables et il est normal de rappeler qu’elles ont Ă©tĂ© employĂ©es, mĂȘme si l’objectif final pouvait ĂȘtre louable.

Bitcoin Cash, un remĂšde ?

Dans la derniĂšre partie du livre, Roger Ver et Steve Patterson abordent le sujet de Bitcoin Cash. Cette cryptomonnaie est prĂ©conisĂ©e comme remĂšde, comme une façon de « reconquĂ©rir Bitcoin Â» (p. 217). Ce soutien n’est pas exclusif : de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, Roger Ver n’est pas maximaliste et promeut l’utilisation de « tout ce qui fonctionne Â», recommandant d’autres cryptomonnaies comme Monero, ZCash ou encore Zano. Cependant, Bitcoin Cash est le systĂšme mis en avant dans le livre, en raison de sa filiation historique.

Bitcoin Cash a Ă©tĂ© crĂ©Ă© le 1er aoĂ»t 2017 par un hard fork, en continuitĂ© de la chaĂźne de blocs de Bitcoin. Il diffĂ©rait de Bitcoin par le fait qu’il augmentait la taille maximale des blocs Ă  8 Mo et n’intĂ©grait pas SegWit. AprĂšs des dĂ©buts difficiles, il a connu son heure de gloire suite Ă  l’annulation du doublement de la capacitĂ© transactionnelle (SegWit2X) pour BTC en novembre 2017. À la fin de l’annĂ©e, le prix du BCH atteignait les 3 000 $ et reprĂ©sentait 20 % de la valeur d’échange du BTC.

Pour dĂ©fendre Bitcoin Cash, les auteurs prĂ©tendent qu’il s’agit du « vrai Bitcoin Â» (p. 220) car il respecte davantage les objectifs initiaux de Satoshi Nakamoto. Si je suis sceptique sur le fait qu’il existe un « vrai Bitcoin Â», je peux au moins leur accorder qu’il est tout Ă  fait lĂ©gitime de rĂ©aliser une scission comme celle-ci, si l’on sent que la version principale a dĂ©viĂ© de ce qu’on considĂ©rait ĂȘtre le but de Bitcoin.

En plus de l’augmentation de la capacitĂ© transactionnelle, Bitcoin Cash a adoptĂ© un certain nombre de changements au cours des annĂ©es (p. 233–237) : l’augmentation de la taille d’inscription sur la chaĂźne (OP_RETURN), la rĂ©activation d’anciens codes opĂ©ration (OP_CAT, OP_MUL, etc.) ainsi que l’ajout de nouvelles instructions amĂ©liorant la flexibilitĂ© du langage de script (OP_CHECKDATASIG, Native Introspection Opcodes), l’intĂ©gration des signatures de Schnorr, l’amĂ©lioration de l’algorithme de difficultĂ© (aserti3-2d), le support de jetons natifs (CashTokens) et une taille limite des blocs adaptative (Adaptive Blocksize Limit Algorithm) ajoutĂ©e en mai 2024. Ces innovations ont soutenu l’apparition de services intĂ©ressants comme le module de mĂ©lange de piĂšces CashFusion et le service de finance dĂ©centralisĂ©e BCH Bull.

Toutefois, ces amĂ©liorations n’ont pas su attirer le public voulu. Bitcoin Cash n’a jamais pu retrouver l’exposition qu’il avait rĂ©ussi Ă  obtenir Ă  ses dĂ©buts et n’a pas connu le succĂšs escomptĂ©. Il a en particulier souffert de son effet de rĂ©seau moindre par rapport Ă  Bitcoin, qui a fait que les gens ont prĂ©fĂ©rĂ© Bitcoin par dĂ©faut, quand bien mĂȘme ce dernier convenait moins Ă  leurs besoins transactionnels.

De plus, la communautĂ© de Bitcoin Cash a Ă©tĂ© en proie Ă  une sĂ©rie de conflits internes (p. 239). L’ouverture du dĂ©bat et le fait que les hard forks Ă©taient relativement bien vus, ont menĂ© Ă  deux scissions majeures, dans lesquelles Roger Ver a jouĂ© un rĂŽle de premier plan. La premiĂšre a Ă©tĂ© celle avec BSV en 2018, la cryptomonnaie de Craig Wright (prĂ©tendant au titre de Satoshi Nakamoto), qui avait supprimĂ© la rĂšgle limitant la taille des blocs et dont la communautĂ© s’était mis en tĂȘte d’inscrire tout sur la chaĂźne (MĂ©tanet). La seconde scission a Ă©tĂ© celle avec XEC en 2020, le systĂšme « eCash Â» d’Amaury SĂ©chet, le dĂ©veloppeur principal de Bitcoin ABC, l’implĂ©mentation de rĂ©fĂ©rence de Bitcoin Cash jusqu’à cette date.

Les auteurs croient que le relatif Ă©chec de Bitcoin Cash peut ĂȘtre inversĂ© et qu’il peut remplacer BTC sur le trĂŽne de la premiĂšre cryptomonnaie. Pour eux, BTC n’a pas d’utilitĂ© et est un objet spĂ©culatif sans valeur. Cependant, il s’agit encore une fois d’une demi-vĂ©ritĂ© : certes, le prix du BTC est augmentĂ© par le phĂ©nomĂšne spĂ©culatif, mais cela ne veut pas dire qu’il y a pas d’utilisation non spĂ©culative. MĂȘme si les frais sont Ă©levĂ©s, l’utilisation de la chaĂźne de Bitcoin peut toujours se borner aux transferts dĂ©plaçant beaucoup de valeur : financements d’initiatives politiques, achats de biens onĂ©reux, paiements de salaires, Ă©changes contre de la monnaie fiat, ouvertures de canaux Lightning, etc. Bitcoin est un systĂšme d’« or numĂ©rique Â» dans le sens oĂč il est particuliĂšrement adaptĂ© aux grosses transactions.

Dans cet ordre des choses, Bitcoin Cash ne deviendra pas le protocole numĂ©ro 1. Mais il peut rester une cryptomonnaie complĂ©mentaire, dĂ©diĂ©e aux transferts de petites sommes et aux smart contracts de tous les jours, une rĂ©surgence de l’argent ou du cuivre dans le numĂ©rique, si l’on reprend l’analogie avec les mĂ©taux prĂ©cieux. Bitcoin Cash est le candidat idĂ©al pour cela : il constitue en effet l’une des cryptomonnaies alternatives les moins corruptibles aujourd’hui avec Monero.

Un livre qui invite à la réflexion

Sans surprise, conformĂ©ment au ton tranchant de Roger Ver, Hijacking Bitcoin a le mĂ©rite d’ĂȘtre un livre entier, avec des forces et des faiblesses. On y retrouve l’essentiel de l’argumentaire tenu par les big blockers au cours des annĂ©es, sous une forme organisĂ©e et bien documentĂ©e. Le bitcoineur (mĂȘme s’il est maximaliste) y trouvera une source de rĂ©flexions sans pareille : si les critiques peuvent ĂȘtre partiellement invalidĂ©es, elles ne sont pas dĂ©nuĂ©es de fondement, et cela est bon pour Bitcoin.

Je crois que la principale conclusion Ă  tirer de cet ouvrage, c’est que Bitcoin peut ĂȘtre corrompu, et qu’il l’a bien Ă©tĂ© dans une certaine mesure, mĂȘme si cette corruption est plus subtile que Roger Ver et Steve Patterson ne l’imaginent. Les ĂȘtres humains sont profondĂ©ment faillibles et influençables, si bien qu’un mouvement social qui prend de l’ampleur va toujours se voir ĂȘtre « infiltrĂ© de l’intĂ©rieur Â». Si Bitcoin reprĂ©sente bien une menace pour le pouvoir en place, alors il est logique qu’il soit « rĂ©cupĂ©rĂ© Â», d’une façon ou d’une autre.

Aujourd’hui, le conflit majeur ne porte plus sur la taille des blocs. La question a Ă©tĂ© largement dĂ©battue, et mĂȘme si nous pouvons discuter du niveau de ce critĂšre, le principe de la limite n’est plus vraiment remis en question.

Ainsi, l’ennemi de BTC n’est pas le « big-blockisme Â», Bitcoin Cash ou Roger Ver, qui sont largement minoritaires. L’ennemi, c’est plutĂŽt le saylorisme, la doctrine soutenue par Michael Saylor, le patron de Microstrategy, qui veut faire du bitcoin un outil de conservation de valeur entiĂšrement rĂ©glementĂ© qui servirait de garantie dans les prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s. L’ennemi, c’est l’idĂ©e selon laquelle seul le prix compte, quitte Ă  revenir sur les principes fondateurs de Bitcoin pour le faire augmenter. L’ennemi, c’est la progression insidieuse de l’avarice dans la communautĂ©, qui nous coupe de nos inspirations initiales et qui dĂ©courage la bonne adoption. Mais nous en reparlerons une autre fois.

Merci à Édouard pour sa relecture.

☐ ☆ ✇ La voie du àžżITCOIN

147 - L'historien croco et le crypto saurien

By: Jacques Favier —

Bien sĂ»r mes amis bitcoineurs pourront ĂȘtre surpris de dĂ©couvrir ma nouvelle production, mĂȘme si le totem saurien en orne malicieusement le titre.

Ceux qui suivent ce blog savent cependant que NapolĂ©on y apparaĂźt dans plusieurs billets (en rĂ©alitĂ© dans plus de 25 et j’en ai Ă©tĂ© surpris moi-mĂȘme en les comptant) et notamment dans NapolĂ©on et nous et Un bon croquis, vraiment ? Comme l’a dit un de nos amis : « Jacques Favier, vous prononcez trois fois son nom devant une bibliothĂšque, il apparaĂźt et il vous fait un cours sur NapolĂ©on ».

Enfin, Ă©videmment, j’ai prĂ©vu pour les crypto-curieux la possibilitĂ© d’acquĂ©rir Aigle, crocodile & faucon en bitcoin. Ce n’est pas chose facile, du fait de la loi sur le prix unique du livre, mais cela pourra se faire lors d’évĂ©nements communautaires. Je ne me cache pas, et le mot  Bitcoin  apparaĂźt mĂȘme sur la page 4 de couverture, comme le nom de Tintin.


Mais venons-en Ă  l'essentiel : pas plus qu'en Ă©crivant sur Tintin, je n’ai pas rĂ©digĂ© ce livre sur NapolĂ©on avec ma main gauche, ni avec d’autres lobes de mon cerveau que pour les livres consacrĂ©s Ă  Bitcoin.

Ou, pour parler comme Satoshi, I had a few other things on my mind mais I’ve not moved on to other things.

Quinze ans avant le white paper, voyant mon pĂšre qui durant quelque congĂ© s’agitait sur sa tondeuse autoportĂ©e au lieu de se reposer Ă  l’ombre de son marronnier, je le taquinai en comparant cette frĂ©nĂ©sie jardiniĂšre Ă  l’activitĂ© de NapolĂ©on sur sa minuscule Ăźle d’Elbe et lui posai soudain la question : que se serait-il passĂ© s’il y Ă©tait restĂ© tranquillement en fĂ©vrier 1815 au lieu d’enchaĂźner un pari fou, une Ă©popĂ©e jamais vue, un dĂ©sastre sans prĂ©cĂ©dent et un calvaire Ă  l’autre bout du monde ? Nous en avions devisĂ© : Ă©tait-il forcĂ© de s’agiter, pouvait-il ne rien faire ?

On reconnaĂźt lĂ  mon fond de taoĂŻsme, dont le nom La voie du Bitcoin atteste dĂ©jĂ . Lao-Tseu l'a dit : « la voie du Sage est d’agir sans lutter » 

Au-delĂ  de l’anecdotique (le tracteur paternel Ă  l’heure de la sieste) mon intĂ©rĂȘt pour l’annĂ©e 1815 a sa rationalitĂ©. C’est une annĂ©e critique Ă  tous Ă©gards, avec deux « alternances » spectaculaires (trois mĂȘme, si l’on prend la pĂ©riode avril 1814-juin 1815) autour d’un Ă©pisode sans Ă©gal dans l’histoire, ces « Cent Jours » qui sont moins le dernier Ă©clat de l’Empire que la premiĂšre rĂ©volution du 19Ăšme siĂšcle. Des alternances dont les monnaies gardent la trace !

C’est aussi le moment de vĂ©ritĂ© pour le personnage politique de NapolĂ©on, en attendant la terrible sanction qui attend le stratĂšge. AprĂšs une longue dĂ©cennie de dĂ©rive monarchique, il s’aperçoit sur l'Ăźle d'Elbe et vĂ©rifie Ă  son retour qu’il n’a plus comme soutiens, en rĂ©alitĂ©, que l'armĂ©e, des vieux jacobins et quelques jeunes libĂ©raux. Lesquels n’en sont pas moins surpris que lui. C'est cette double surprise qui me parait offrir un objet de rĂ©flexion.

Aujourd’hui les diatribes contre NapolĂ©on viennent trĂšs majoritairement « de gauche » tout en reprenant – il faut le noter – la panoplie complĂšte des calomnies forgĂ©es par les Ă©migrĂ©s et surtout par le gouvernement tory de Londres, et tout en ignorant les jugements bien plus pertinents de Marx ou d’historiens marxistes comme Antoine Casanova. Il m’a paru intĂ©ressant, en contre-point, de saisir ce moment historique oĂč le camp de gauche redĂ©couvre un Bonaparte que ses ennemis de droite ont, eux, toujours considĂ©rĂ©, selon le mot de l’autrichien rĂ©actionnaire Metternich, comme un « Robespierre Ă  cheval ».

VoilĂ  pour expliquer le choix de 1815 pour y placer mon point de divergence et y tester l’idĂ©e d’une non-action, d’une histoire alternative Ă  dĂ©velopper dans un univers virtuel. Les nombreuses uchronies qui se fondent sur l’idĂ©e d’un triomphe en Russie ou d’une victoire Ă  Waterloo ne m’intĂ©ressent pas, les hypothĂšses de base en Ă©tant (sauf improbable intervention divine !) historiquement irrĂ©alistes. Il m’a semblĂ© que, le 26 fĂ©vrier 1815, au contraire, NapolĂ©on aurait pu dĂ©cider (seul) de rester sur son Ăźle. La suite du rĂ©cit m'appartenait-elle, pour autant, en toute libertĂ© ? Cette rĂȘverie m’a accompagnĂ© durant prĂšs de 30 ans.

Entre temps, j’avais rencontrĂ© Satoshi. Dans ma famille, on n’est pas assez formatĂ© pour me pinailler sur les fonctions aristotemiques de la monnaie ou sur le fait que Bitcoin n’ait pas de « rĂ©alitĂ© tangible » : la formule canonique pour me charrier c’est « ta monnaie qui n’existe pas » et cette boutade me plait bien, parce que cela pose des questions bien plus vastes que de savoir si l’on peut mordiller une piĂšce ou froisser un bout de papier entre ses doigts. Qu'est-ce qui existe ?

Toutes les rĂ©flexions menĂ©es ou partagĂ©es sur cette monnaie gravĂ©e par une idĂ©e et battue par des calculs, cette monnaie cĂ©leste pour employer un mot de Mark Alizart, dĂ©ployant son propre espace numĂ©rique dans lequel elle a bien toutes les propriĂ©tĂ©s d’un objet tangible et toutes les qualitĂ©s d’une monnaie sui generis, je ne les ai pas cantonnĂ©es dans un coin hermĂ©tique de mon crĂąne quand, Ă  partir du confinement – situation obsidionale trĂšs appropriĂ©e au sujet – j’ai entrepris de faire enfin vivre « mon » NapolĂ©on dans son nouveau royaume.

A vrai dire, partant de Satoshi et de la grande question de sa « disparition » j’avais dĂ©jĂ , quatre ans plus tĂŽt, Ă©voquĂ© un mot de NapolĂ©on selon qui « les hommes de gĂ©nie sont des mĂ©tĂ©ores destinĂ©es Ă  brĂ»ler pour Ă©clairer leur siĂšcle ». J'y abordais surtout le personnage tel que l’imaginait Simon Leys en 1988, dans une autre uchronie oĂč il montrait comment et pourquoi l’empereur Ă©vadĂ© de Sainte-HĂ©lĂšne refusait ensuite de se manifester.

Partant, en sens inverse, de NapolĂ©on, et mĂȘme si je sais bien que le chiffre napolĂ©onien Ă©tait dans la pratique d'assez faible qualitĂ©, il y a des mots de lui qui m’ont fait penser Ă  Satoshi. Ainsi de « je lis toujours utile » car j’ai toujours pensĂ© que l’assembleur de Bitcoin avait dĂ» beaucoup amasser de savoir avant de les assembler. De mĂȘme pour « rien ne se fait que par calcul Â» et mieux encore « je calcule au pire Â» qui me semble convenir Ă  l’inventeur d’un systĂšme qui tient non sur nos vices (toute l’économie le fait) mais sur une plus faible rĂ©munĂ©ration de l’action vicieuse que de l’action conforme.

J'ai souri aussi en lisant « Il n’y a pas nĂ©cessitĂ© de dire ce que l’on a l’intention de faire dans le moment mĂȘme oĂč on le fait Â» et me suis demandĂ© si le jugement portĂ© sur l'un par le gĂ©nĂ©ral Bernard (le futur Vauban du nouveau monde) ne s'appliquerait pas aussi bien Ă  l'autre : « C'est peut-ĂȘtre la meilleure tĂȘte du siĂšcle, la mieux organisĂ©e. Il n'Ă©tait Ă©tranger Ă  rien, faisait tout par lui mĂȘme, il ne s'Ă©tait jamais confiĂ© Ă  personne qu'au moment de l'exĂ©cution, ayant toujours lui seul dĂ©libĂ©rĂ© et dĂ©cidĂ© de ce qui convenait le mieux Â».

Au-delĂ  de ces quelques clignotants (car il ne s’agit pas pour moi, Ă©videmment, de comparer l’un des hommes les plus connus de l’histoire avec celui qui a effacĂ© presque toute trace de son existence terrestre) j’ai poursuivi ma propre expĂ©rience de pensĂ©e. Le bitcoineur qui aura le courage de me suivre entre 1815 et 1827 (j’ai donnĂ© quelques annĂ©es de vie supplĂ©mentaires Ă  mon hĂ©ros par vraisemblance et parce que c'Ă©tait utile Ă  mon rĂ©cit) retrouvera au fil des pages bien des histoires dĂ©jĂ  traitĂ©es ici : le thaler de Marie-ThĂ©rĂšse, la monnaie qui n’existait pas mais qui fit si peur au roi, la fantaisie obstinĂ©e de trois ou quatre faquins qui ont privĂ© le Louvre de trĂ©sors d’art Ă©gyptien. Il y trouvera une pique concernant l'Ă©conomie d'Aristote et des idĂ©es qui peuvent ĂȘtre les nĂŽtres : le mĂ©pris des billets sans encaisse ou le financement communautaire par exemple.

Le lecteur trouvera surtout dans mon rĂ©cit des rĂ©flexions qui peuvent ĂȘtre cruciales pour nous : sur la temporalitĂ©, sur la mass adoption et d'abord sur la souverainetĂ© et les limites d’une souverainetĂ© « personnelle Â» qui prĂ©occupe tant de bitcoineurs Ă  tendance fĂ©odale. NapolĂ©on, d’aprĂšs le TraitĂ© passĂ© avec ses vainqueurs en avril 1814 restait « empereur Â» mais il ne s’agissait plus que d’un titre honorifique viager. ConcrĂštement il n’était plus « souverain » et de maniĂšre pareillement viagĂšre que de l’üle d’Elbe. Petite robinsonnade : il « rĂ©gnait » sur un territoire 30 fois plus grand que le Liberland mais presqu’aussi dĂ©pourvu des infrastructures concrĂštes qui permettent l’exercice efficace de la souverainetĂ©.

Il se trouvait donc dans la situation inverse de celle qui faisait fantasmer Andrew Howard en dĂ©cembre dernier quand il imaginait des bitcoiners tellement riches qu’ils en deviendraient souverains de larges Ă©tendues de terre. NapolĂ©on restait souverain (et, mĂȘme vaincu, il conservait selon les notes de police un poids politique considĂ©rable en France et en Italie) mais il n’avait plus sous les bottes qu’une sous-prĂ©fecture 16 fois plus pauvre que la Corse voisine et un pĂ©cule (4 millions de francs-or) qui lui filait entre les doigts.

Or la souverainetĂ© ne consiste ni Ă  se pavaner sur un trĂŽne qui « n'est qu'une planche garnie de velours » (mot apocryphe) ni Ă  s’épargner les ingĂ©rences Ă©trangĂšres (en se faisant oublier sur l’üle d’Elbe ou sur quelque Ăźle artificielle) mais Ă  agir souverainement, concrĂštement, efficacement, sur le thĂ©Ăątre du monde. Il avait un exemple : le pape Pie VII, son ancien prisonnier, restaurĂ© dans ses États sans tirer un seul coup de feu et dont on disait, Ă  Londres mĂȘme, qu’aucun gĂ©nĂ©ral ne l’avait combattu aussi efficacement que le pape Ă  la tĂȘte de son Église.

NapolĂ©on dira Ă  Sainte-HĂ©lĂšne qu’il aurait pu sur l'Ăźle d'Elbe « inventer une souverainetĂ© d’un genre nouveau » et je me suis longuement interrogĂ© sur ce que ces mots pouvaient signifier. Il choisit finalement d’en revenir Ă  la forme antĂ©rieure et en perdit en cent jours toute apparence.

Ayant dĂ©cidĂ© que, dans mon rĂ©cit, il n’irait pas se faire Ă©craser Ă  Waterloo, je ne pensais pas qu’une courte sagesse consistant Ă  jardiner tranquillement sur son Ăźle aprĂšs l’avoir un peu mieux fortifiĂ©e fournirait une matiĂšre suffisante Ă  mon livre. Il fallait d’abord que, sans rentrer en France, il pose un acte souverain de nature Ă  desserrer les contraintes (financiĂšres) et les menaces (militaires) qui pesaient sur sa misĂ©rable principautĂ© et puis ensuite qu’il continue d’agir Ă  la mesure, jusque-lĂ  prodigieuse, de son imagination et de son activitĂ©.

Plus facile Ă  dire qu’à Ă©crire. Les historiens normaux, universitaires, mĂ©prisaient traditionnellement les « uchronies Â» jusqu’à ce que certains ne confessent que « l’histoire contrefactuelle Â» est aussi un puissant outil pour comprendre l’histoire tout court. Car tout, si l’on est honnĂȘte et factuel, ramĂšne Ă  la contrainte de rĂ©alitĂ© qui est incommensurable par rapport Ă  ce que l’on appelle pompeusement le « volontarisme politique Â» et qui est bien plus proche de l’imagination romanesque que ne le croient les « dirigeants Â».

Admettons donc que NapolĂ©on ne bouge pas de sa « petite bicoque », tolĂ©rĂ© dans son coin de MĂ©diterranĂ©e et qu’il trouve le moyen de s’y fortifier, de s’y dĂ©fendre, d’y vivre en petit prince et d’y poursuivre ses rĂȘves. Ce n’est pas donnĂ© (et tout le dĂ©but de mon ouvrage vise en gros Ă  tracer les manƓuvres qui le lui ont permis dans mon univers virtuel) mais une fois ceci obtenu le reste du monde change-t-il ? Oui et non. Notez que la question se pose aussi pour Bitcoin : admettons qu’il arrive Ă  un point oĂč nul ne peut le dĂ©truire, l’interdire ou le contraindre, et qu’il soit reconnu comme une monnaie « comme les autres » : le reste du monde change-t-il radicalement ou seulement Ă  la marge ?

Personne, donc, ne va mourir Ă  Waterloo, ni mĂȘme errer comme Fabrice Del Dongo sur ce champ de bataille qui va hanter durablement l'Ăąme française. Il n’y aura ni « terreur blanche Â» ni « chambre introuvable Â» ; des centaines d’hommes politiques ne feront pas les girouettes, les anciens rĂ©gicides ne seront pas exilĂ©s et Nathan Rothschild ne fera pas de bon coup en Bourse sur ce coup-lĂ .

La France en restera au TraitĂ© de Paris signĂ© en 1814, une paix entre rois qui sent encore l'ancien rĂ©gime, et ne sera pas acculĂ©e au dĂ©sastreux TraitĂ© de Paris de 1815 qui annonce bien davantage les paix des vainqueurs que connaĂźtra le siĂšcle suivant ; elle ne versera pas 2 milliards de francs-or d’indemnitĂ©, Nice et la Savoie resteront françaises, comme quelques places fortes sur les frontiĂšres belge et allemande, que nous ne rĂ©cupĂ©rerons jamais celles-lĂ . Plus de 2000 tableaux resteront suspendus aux cimaises du Louvre et les Chevaux de Saint-Marc perchĂ©s sur l'Arc du Carrousel.

La légitimité du régime politique de la Restauration ne sera pas si sauvagement compromise ni la séculaire prétention française à la suprématie européenne si tragiquement enterrée. La démographie française ne plongera pas.

Pourtant la contrainte du rĂ©el restera forte et continuera de s’imposer Ă  NapolĂ©on sur son Ăźle mĂ©diterranĂ©enne comme Ă  l’auteur sur son clavier : Metternich et Castlereagh ont toujours un agenda rĂ©actionnaire, les Italiens veulent toujours chasser les Autrichiens, que les Prussiens regardent toujours comme un obstacle Ă  leurs ambitions, les AmĂ©ricains et les Anglais sont toujours dĂ©cidĂ©s Ă  corriger les Barbaresques et ceux-ci sĂšment toujours la terreur en MĂ©diterranĂ©e, l’AmĂ©rique du Sud veut toujours se libĂ©rer de l’Espagne. Et puis, bien sĂ»r, le Tambora explose Ă  la mĂȘme minute dans l’histoire et dans mon rĂ©cit, qui connaissent tous deux une annĂ©e sans Ă©tĂ©.

Pour construire ce que j’ai appelĂ© un « rĂ©cit » plutĂŽt qu’un roman, j’ai donc d’abord essayĂ© d’imaginer le moins possible. J'ai voulu partir des faits, des situations, des coĂŻncidences. J’ai moins relu les historiens (qui expliquent ce qui s’est passĂ© tellement finement qu’on en conclut que cela ne pouvait que se passer) que les tĂ©moins : correspondances et mĂ©moires livrent les « petits faits vrais » dont parlait Stendhal, des coĂŻncidences, des traces d’évĂ©nements oubliĂ©s. J’ai aussi passĂ© des heures dans les catalogues de ventes publiques consacrĂ©es aux autographes ou aux reliques napolĂ©oniennes. Mes lecteurs connaissent mon goĂ»t des reliques, ces objets fĂ©tiches.

AprĂšs cela (osons le dire) j'ai, comme Satoshi, moi-mĂȘme agencĂ©. Parce que le problĂšme posĂ© Ă  NapolĂ©on enfermĂ©, appauvri et menacĂ© sur son Ăźle Ă©voque un peu un triangle d’incompatibilitĂ©.

Comme je le dis en introduction de mon livre, tous les faits prĂ©cisĂ©ment datĂ©s et antĂ©rieurs au 26 fĂ©vrier 1815 Ă  dix-huit heures sont exacts et de façon surprenante, bon nombre de faits ultĂ©rieurs le sont Ă©galement. Tous les personnages nommĂ©s ou seulement dĂ©signĂ©s par un nom de lieu ont rĂ©ellement existĂ©, mĂȘme si certains sont demeurĂ©s parfaitement inconnus. Enfin de nombreux propos et Ă©crits, empruntĂ©s Ă  des sources crĂ©dibles, sont littĂ©ralement reproduits mĂȘme si je les ai rĂ©agencĂ©s dans le temps pour les besoins de mon rĂ©cit.

Contrairement Ă  tous les historiens qui accumulent les faits pour montrer que NapolĂ©on Ă©tait pris au piĂšge – ou plutĂŽt aux piĂšges – et que seul demeure encore obscur le point de savoir si ceux qui avaient tendu ces rets ne furent pas eux-mĂȘmes un peu surpris de l’évĂ©nement, j’ai montrĂ© qu’un certain agencement de faits et d’effets lui offrait l’occasion des « soudaines inspirations qui dĂ©concertent par des ressources inespĂ©rĂ©es les plus savantes combinaisons de l’ennemi » comme on l’avait dit une vingtaine d’annĂ©es plus tĂŽt en Italie.

Une fois rĂ©ussies la sortie de l’histoire et l’entrĂ© dans le rĂ©cit, j’ai tenu Ă  ce que celui-ci demeure historiquement crĂ©dible, donc sans odyssĂ©e conquĂ©rante Ă  travers l'Orient, l'Asie et jusqu'Ă  la Chine comme dans ce qui est considĂ©rĂ© comme la premiĂšre uchronie de l’histoire, celle de Geoffroy-ChĂąteau en 1836). J'ai voulu aussi que mon rĂ©cit s’inscrive dans une temporalitĂ© rĂ©aliste, dans une temporalitĂ© du post hoc ergo propter hoc que connaissent bien ceux qui comprennent la blockchain.

Le systĂšme de contraintes a Ă©tĂ© desserrĂ©, mais elles demeurent. Inversement le geste de NapolĂ©on au point de divergence crĂ©e une premiĂšre onde de choc, diffĂ©rente de celle suscitĂ©e par son retour, mais non nĂ©gligeable : il ne fait pas rien, mais autre chose. Il agit sans lutter. L’onde de l’évĂ©nement alternatif se propage dans le temps du rĂ©cit, avec les rĂ©actions des divers acteurs. Elle est suivie d’autres initiatives de NapolĂ©on, anticipant ou rĂ©agissant Ă  d’autres faits historiques : la piraterie des barbaresques, l’insurrection de l’AmĂ©rique latine, la revendication dans de nombreux pays d'un gouvernement constitutionnel, etc.

Ce second temps du rĂ©cit est, pour qui tente d’imaginer l’histoire, aussi difficile que pour qui tente de deviner le futur (chose que l’on demande toujours niaisement Ă  l’historien). Comme je l’avais fait pour Bitcoin, j’ai rĂ©flĂ©chi en termes de mĂ©tamorphoses. NapolĂ©on est un camĂ©lĂ©on, les peintres l’ont bien montrĂ© et de son vivant mĂȘme on a dit qu’il y avait plusieurs hommes, ou qu’un grenadier avait pris sa place aprĂšs sa mort en Russie.

J’ai fait un choix. Saisissant NapolĂ©on au moment oĂč il est dĂ©sarmĂ©, les plus hauts faits que j’aborde sont ceux qui n’auront pas lieu. Parce que dĂ©libĂ©rĂ©ment « mon Â» NapolĂ©on est un ĂȘtre de raison qui renonce Ă  l’aventure. Il l’avait dit Ă  Caulaincourt en 1812, qu'il n'Ă©tait pas « un Don Quichotte qui a besoin de quĂȘter les aventures ». Il dĂ©cide de revenir Ă  son personnage, le seul qui puisse « dĂ©passer NapolĂ©on » : Bonaparte, le pacificateur et lĂ©gislateur. Mon NapolĂ©on est donc conforme Ă  ce que l’on disait de lui avant le Sacre, le « plus civil des gĂ©nĂ©raux ». Et pour dire les choses crĂ»ment, il penche non seulement pour la paix mais aussi pour les « idĂ©es du siĂšcle » et non vers les fastes et « les prĂ©jugĂ©s gothiques ».

Cette Ă©volution n’est pas totalement un choix arbitraire ou complaisant de ma part. C’est celle que le prisonnier de Sainte-HĂ©lĂšne a rĂ©ussi Ă  suggĂ©rer, posant au Messie de la RĂ©volution. Seulement, au lieu de dire ce qu’il « aurait pu Â» ou ce qu’il « voulait Â» faire, il le fait dans la mesure de ses moyens. Au lieu de cĂ©der Ă  ce que l’historien contemporain Emmanuel de Waresquiel dĂ©crit comme « la tentation de l’impossible » en 1815, il tente ce qui est possible de 1815 Ă  sa mort.

Évidemment, il y a la tĂąche du rĂ©tablissement de l’esclavage. S'intĂ©resser Ă  NapolĂ©on est-il dĂšs lors une faute morale ?

À Sainte-HĂ©lĂšne, peut-ĂȘtre du fait de la frĂ©quentation de l'esclave Toby qu'il voulut racheter, comme dans mon rĂ©cit, NapolĂ©on est conscient de la tĂąche, et moi aussi, bien sĂ»r. Insuffisamment Ă©voquĂ©e jadis (on lui a bien plus reprochĂ© l’exĂ©cution du duc d’Enghien) elle obnubile aujourd’hui pratiquement toute l’épopĂ©e et condamne le hĂ©ros au bannissement en 140 signes : on ne peut pas, on ne doit pas s’intĂ©resser Ă  quelqu’un qui a commis cela. L'acte est nul : le personnage doit l'ĂȘtre Ă©galement.

Brisons l'idole... mais cela a déjà été fait, et pas qu'un peu. Et toujours en vain.

L’une de ses plus violentes ennemies, la reine de Sicile (sƓur de Marie-Antoinette) le considĂ©rait pourtant Ă  la fois comme « l’Attila, le flĂ©au de l’Italie Â» et comme « le plus grand homme que les siĂšcles aient jamais produit Â». Nous ne semblons plus capables d’ambivalence : Ridley Scott le prĂ©sente comme un minus, l’Ɠil vide, dominĂ© par sa femme ou par les Ă©vĂ©nements. C'est peu crĂ©dible, mais un autoritaire belliqueux ne mĂ©ritent guĂšre d'Ă©gards posthumes. C’est ainsi l’opinion courante sur X, hors quelques chapelles bonapartistes dont les dĂ©vots caricaturaux ne perçoivent la lumiĂšre qu’au travers de vitraux trop chamarrĂ©s. Il faut Ă©chapper Ă  ces courtes vues.

Je me demande souvent (et on a senti un petit frisson au moment du rĂ©cent teasing de HBO) ce que les bitcoineurs diraient de Satoshi s’ils apprenaient qu’il battait sa femme, sĂ©questrait sa domestique philippine ou avait violĂ© son neveu ? Le Bitcoin fonctionnerait-il moins bien si Satoshi n'Ă©tait pas un smart guy ou seulement s'il n'Ă©tait pas adepte de l'Ă©conomie autrichienne ?

Passant ainsi, par posture morale, Ă  cĂŽtĂ© du « plus grand homme du plus grand peuple » comme l’écrivit plus tard son frĂšre aĂźnĂ©, le risque est grand de passer aussi Ă  cĂŽtĂ© de ces trĂšs grands hommes que furent ceux qui le servirent. Car presque tous le servirent, comme le remarqua tout de suite l’impertinent Rivarol (mort en 1801) : « ils le servent au lieu de s’en dĂ©faire ». Et pas seulement des sabreurs : depuis l’incroyable entreprise scientifique que fut l’expĂ©dition d’Égypte jusqu’aux derniĂšres heures aprĂšs Waterloo, il fut entourĂ© de savants comme Monge, ContĂ©, Laplace, Chaptal, LacĂ©pĂšde, Fourier.


Ce dernier joue un certain rĂŽle dans mon rĂ©cit. Imaginerait-on, aujourd’hui, un prĂ©fet capable d’inventer un outil mathĂ©matique, de travailler sur la thĂ©orie analytique de la chaleur, de formuler, le premier, l’hypothĂšse de l’effet de serre tout en recevant la belle sociĂ©tĂ© et en protĂ©geant le jeune gĂ©nie qui allait dĂ©chiffrer les hiĂ©roglyphes ?

Oublier volontairement NapolĂ©on, c’est oublier les Français durant 15 ans. Et mĂȘme, puisqu’on ne va pas non plus cĂ©lĂ©brer les rois qui le suivirent, on en vient Ă  se rĂ©veiller miraculeusement en 1848 (avec enfin l’abolition de l’esclavage) sans trop s’appesantir sur le destin qui conduit de nouveau la RĂ©publique et la France sous la coupe d’un Bonaparte. DĂ©cidĂ©ment, mieux vaut lire l’histoire dans Marx que sur X. En arrĂȘtant Ă  Brumaire (voire Ă  Thermidor) la marche de l’Histoire telle qu’on rĂȘverait (aujourd’hui) qu’elle ait Ă©tĂ©, on fait passer Ă  la trappe un demi-siĂšcle de la vie des Français et l’aventure de la plus Ă©tonnante gĂ©nĂ©ration de nos ancĂȘtres, ceux qui comme NapolĂ©on Bonaparte avaient 20 ans en 1789.

Quel sens donner à l’aventure que j’imagine ?

La dĂ©faite de 1814 et la Restauration avaient dĂ©barrassĂ© NapolĂ©on de pas mal d’illusions et de la plus grande partie de la vermine d’Ancien RĂ©gime qu’il avait eu le grand tort de croire ralliĂ©e. Je ne pense donc pas avoir cĂ©dĂ© Ă  une passion personnelle en supposant que, dans la nouvelle Ăšre que mon rĂ©cit permet, NapolĂ©on devait de nouveau s’appuyer sur les « bleus » contre la France « blanche Â» et la « Sainte-Alliance Â», sur des savants contre les notables, sur des jeunes ardents contre les fatiguĂ©s.

Talleyrand le lui avait (peut-ĂȘtre) dit : on peut tout faire avec des baĂŻonnettes, sauf s’asseoir dessus. PrivĂ© d’armements et donc de l’ultima ratio regum, il ne lui reste que ce que les plus intelligents de ses ennemis lui reconnaissent : sa prodigieuse capacitĂ© de calcul, son instinct stratĂ©gique, son coup d’Ɠil tactique mais aussi ce que ses vrais vainqueurs, le tsar et le pape lui ont appris : reculer, user la force de l’ennemi ou mĂȘme s’en servir, et souvent attendre. Pour me couler dans cela, j’ai aussi dĂ» affronter l’une des grandes questions qui agitent les bitcoineurs, la « temporalitĂ© ».

Bonaparte, tout au long de sa carriÚre, gÚre une « mass adoption »

Il déclare aprÚs Brumaire que « la Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée : elle est finie ». Ce mot, qui a tant plu et rassuré alors, lui est aujourd'hui reproché par les belles ùmes.

Quels qu’aient Ă©tĂ© ses choix ensuite, y compris la fĂącheuse dĂ©cision d’enlever les mots « RĂ©publique française » des monnaies 5 ans (quand mĂȘme) aprĂšs son sacre, il n’a jamais souhaitĂ© revenir sur la RĂ©volution. Il disait seulement, Ă  sa façon, en avoir clos ce que LĂ©nine aurait peut-ĂȘtre appelĂ© la maladie infantile : « J'ai refermĂ© le gouffre de l'anarchie et dĂ©brouillĂ© le chaos ». Quinze ans de consolidation, essentiellement juridique, des « immortels principes » grĂące aux fameux Codes et puis la France se retrouve, sans lui et sans son despotisme, en monarchie certes constitutionnelle mais Ă  forte tentation rĂ©actionnaire.


Encore faudrait-il mesurer la vitesse de percolation. Il y a une anecdote savoureuse, rapportĂ©e par un tĂ©moin occulaire (le trĂ©sorier Peyrusse) et collationnĂ©e par Thiers dont je colle ici l'extrait. C'est, lors du  vol de l'Aigle  (je n'ai donc Ă©videmment pas pu la reprendre dans mon rĂ©cit) la rencontre avec une gardienne de vaches, dans les Alpes, qui ne sait mĂȘme pas qu'Ă  Paris, le roi a, depuis dix mois, remplacĂ© l'Empereur, qui se tient devant elle dans sa masure... et en sort « tout pensif » !

La « mass adoption » des idées nouvelles semble avoir été bien lente, en mettant le T=0 à la nuit du 4 août.

Qu'en sera-t-il pour celle que l'on ferait courir du 1er novembre 2008 ? J’ai citĂ© l’an passĂ© Ă  Biarritz un texte de Aleksandar Svetski, fondateur du Bitcoin Times dans lequel il notait que les bitcoiners ont une tendance Ă  surestimer la vitesse avec laquelle Bitcoin va envahir le monde et devenir une monnaie largement acceptĂ©e. Notamment parce que, considĂ©rant celui-ci sous l'angle pratique et technologique, ils Ă©tablissent des comparaisons avec l'adoption de techniques disruptives antĂ©rieures. Il rappelait qu'avec Bitcoin, le jeu Ă©tait aussi politique et culturel : on joue ici avec les plus grands enjeux, pour les plus grands gains, contre les plus grands ennemis - Ă  la fois externes et internes; on se bat Ă  la fois contre l'establishment et contre les cultures dans lesquelles nous avons nous-mĂȘmes (encore pour bon nombre) Ă©tĂ© Ă©levĂ©s.

Telle est probablement la situation de la société française en 1815. On verra qu'avec malice, j'ai fait en sorte que la « non-action » accélÚre la marche de l'Idée.

Si la vie m'en laisse le temps et si je trouve des Ă©diteurs, mes prochaines publications ne concerneront toujours pas Bitcoin mais resteront virtuelles puisqu'il pourrait s'agir... de femmes qui, de toute leur vie, n'ont laissĂ© qu'une seule trace, ou d'un homme qui en a laissĂ© une, mais sans avoir jamais existĂ©. Et il ne sera plus question de l'Empereur, c'est promis ! Je resterai tel que j'ai tentĂ© de me dĂ©finir un jour : un  historien local, rĂȘveur et virtuel .

(suite)

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L’histoire des dĂ©buts de Bitcoin comme vous ne l’avez jamais lue ailleurs

By: Ludovic Lars —

Bitcoin est un objet fascinant. Au cours des annĂ©es, il a fait couler beaucoup d’encre. VĂ©ritable OVNI technique et monĂ©taire, il a su se faire sa place dans l’inconscient collectif mondial. Avec la hausse du cours et les Ă©pisodes spĂ©culatifs successifs, les mĂ©dias gĂ©nĂ©ralistes ont fini par Ă©voquer de ce phĂ©nomĂšne Ă©conomique. Tout le monde a dĂ©jĂ  entendu parler de Bitcoin, en Occident comme ailleurs, et beaucoup de personnes savent vaguement de quoi il s’agit.

Toutefois, nous ne connaissons pas forcĂ©ment son histoire. Pire que ça : celle-ci se perd au fil du temps. Contrairement aux pionniers qui Ă©taient prĂ©sents Ă  ses dĂ©buts, les nouveaux arrivants n’ont pas conscience de ce qui a prĂ©cĂ©dĂ©. Ils n’ont pas idĂ©e de ce qui s’est passĂ© durant les premiĂšres annĂ©es, de qui Ă©tait Satoshi Nakamoto, de ce qu’il a dit, des aspirations des premiers utilisateurs. Il y a, en somme, une perte de transmission, qui est problĂ©matique quand on connaĂźt le message initial de Bitcoin, qui s’inscrivait en opposition Ă  l’autoritĂ©, aux États et aux banques.

C’est pour combler cette lacune qu’un nouveau cours arrive sur PlanB Network* : une histoire de la crĂ©ation de Bitcoin (HIS201). Ce cours, rĂ©digĂ© par moi-mĂȘme, prĂ©sente ce qui a eu lieu entre l’étĂ© 2008 et l’étĂ© 2011. Il se focalise Ă©videmment sur le personnage de Satoshi Nakamoto, qui, aprĂšs avoir crĂ©Ă© Bitcoin, s’est Ă©vertuĂ© Ă  faire croĂźtre son systĂšme avant de disparaĂźtre. Le cours parle Ă©galement longuement des gens qui ont interagi avec Satoshi et qui l’ont aidĂ©. Bitcoin n’existerait pas sans eux.

Dans ce cours, vous apprendrez :

  • Quels ont Ă©tĂ© les systĂšmes qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ© ;
  • Comment Bitcoin a lentement Ă©mergĂ© durant l’annĂ©e 2009 ;
  • Comment s’est dĂ©roulĂ© le premier essor de Bitcoin Ă  partir de l’étĂ© 2010 ;
  • Comment la communautĂ© s’est formĂ©e autour Bitcoin ;
  • Quelles ont Ă©tĂ© les raisons qui ont motivĂ© Satoshi Ă  disparaĂźtre.

Vous dĂ©couvrirez de nombreux dĂ©tails passionnants sur cette histoire captivante. Vous aurez Ă©galement une vision d’ensemble claire de la façon dont les Ă©vĂšnements se sont succĂ©dĂ©s entre 2008 et 2011. Les rĂ©fĂ©rences aux origines de la cryptomonnaie n’auront plus de secret pour vous.

Je vous invite Ă  suivre ce cours gratuitement sur la plateforme de PlanB Network.

Bonne lecture !


* Ce texte a Ă©tĂ© publiĂ© initialement sur le blog de PlanB Network. PlanB Network est une organisation internationale dont la mission est soutenir les communautĂ©s locales de Bitcoin par le biais de l’éducation et de la mise en rĂ©seau. Elle a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e en 2023 pour prolonger les efforts menĂ©s par DĂ©couvre Bitcoin dans la sphĂšre francophone.

☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

La correspondance entre Martti Malmi et Satoshi Nakamoto

By: Ludovic Lars —

Le 23 fĂ©vrier 2024, alors que se tenait le procĂšs qui opposait Craig Steven Wright Ă  la COPA (Crypto Open Patent Alliance), un Ă©vĂšnement concomitant a marquĂ© tous les passionnĂ©s de l’histoire de Bitcoin. Martti Malmi, ancien dĂ©veloppeur du logiciel principal et bras droit de Satoshi Nakamoto entre 2009 et 2010, a publiĂ© la correspondance privĂ©e par courrier Ă©lectronique qu’il entretenait avec le crĂ©ateur de Bitcoin. Dans ces courriels, on retrouvait une multitude de dĂ©tails intĂ©ressants qui permettaient d’éclaircir ce qui s’était passĂ© Ă  cette Ă©poque-lĂ  et de confirmer quelques aspects de la personnalitĂ© de Satoshi.

Martti Malmi a publiĂ© cette correspondance sur son site personnel. Il s’agit d’une archive incomplĂšte, constituĂ©e de 260 courriels, couvrant la pĂ©riode entre mai 2009 et fĂ©vrier 2011. On sait en effet que ses Ă©changes avec Satoshi ont eu lieu jusqu’en mai 2011, mais qu’il avait changĂ© d’adresse entretemps. Comme raison expliquant cette publication tardive, il a indiquĂ© :

« Je ne me sentais pas Ă  l’aise de partager des Ă©changes de correspondance privĂ©e par le passĂ©, mais j’ai dĂ©cidĂ© de le faire pour un procĂšs important au Royaume-Uni en 2024, dans lequel j’étais tĂ©moin. De plus, il s’est Ă©coulĂ© beaucoup de temps depuis que ces courriels ont Ă©tĂ© envoyĂ©s. Â»

Ces courriels ne sont pas entiĂšrement nouveaux dans le sens oĂč le journaliste Nathaniel Popper avait dĂ©jĂ  eu l’occasion de les consulter en 2015 lors de l’écriture de son livre Digital Gold, qui retraçait les dĂ©buts de l’histoire de Bitcoin. Il avait en effet pu interroger Martti Malmi, qui lui avait fourni ces courriels, et des extraits de ces Ă©changes Ă©taient abondamment citĂ©s dans le livre.

La prise de contact

Martti Malmi est un personnage important dans l’histoire de Bitcoin. Finlandais, il a Ă©tĂ© actif dans Bitcoin entre 2009 et 2011, avant de prendre un emploi Ă  plein temps et de s’éloigner progressivement de Bitcoin. Il utilisait le pseudonyme sirius-m sur SourceForge, un pseudonyme qu’il a conservĂ© lors de de son implication dans Bitcoin.

En 2009, Martti Malmi est un jeune Ă©tudiant en informatique Ă  l’UniversitĂ© technologique d’Helsinki situĂ©e Ă  Espoo Ă  l’Ouest de la capitale. Il dĂ©couvre Bitcoin en avril grĂące Ă  son intĂ©rĂȘt passager pour le crypto-anarchisme de Tim May. Le 9, il teste le systĂšme et mine ses premiers bitcoins avec son ordinateur portable (bloc 10 351). Dans la soirĂ©e il rĂ©dige un court texte de prĂ©sentation de Bitcoin, qu’il publie sur le forum anti-state.com et celui de Freedomain Radio. Ces deux forums ont pour point commun de promouvoir largement la libertĂ© de l’individu face Ă  l’État, mais ils diffĂšrent dans leur sensibilitĂ© : le premier est de tendance libertarienne de gauche, prĂŽnant un anarchisme de marchĂ© anti-capitaliste, tandis que le second appartient Ă  la droite anarcho-capitaliste rothbardienne, Ă©tant rattachĂ© Ă  la personne de Stefan Molyneux.

Dans son texte au ton rĂ©solument agoriste, intitulĂ© P2P Currency could make the government extinct?, Martti Malmi Ă©crit :

« Comme le Liberty Dollar et certaines monnaies locales nous l’ont montrĂ©, nous ne pouvons pas nous fier Ă  une monnaie Ă©mise de maniĂšre centralisĂ©e qui peut ĂȘtre facilement arrĂȘtĂ©e par l’État. À la place, nous pourrions avoir un systĂšme monĂ©taire alternatif basĂ© sur un rĂ©seau p2p dĂ©centralisĂ©. En faisant quelques recherches sur Google, j’ai dĂ©couvert qu’un systĂšme de ce type a rĂ©cemment Ă©tĂ© proposĂ©, et il s’appelle Bitcoin.

[
]

Le systĂšme est anonyme, et aucun État ne pourrait possiblement taxer ou empĂȘcher les transactions. Il n’y a pas de banque centrale qui puisse dĂ©prĂ©cier la devise avec la crĂ©ation illimitĂ©e de nouvelle monnaie. L’adoption gĂ©nĂ©ralisĂ©e d’un tel systĂšme ressemblerait Ă  quelque chose qui pourrait avoir un effet dĂ©vastateur sur la capacitĂ© de l’État Ă  se nourrir Ă  partir de son bĂ©tail. Qu’en pensez-vous ? Je suis trĂšs enthousiaste Ă  l’idĂ©e d’un systĂšme pratique qui pourrait vraiment nous rapprocher de la libertĂ© au cours de notre vie. »

AprĂšs avoir publiĂ© ce texte, Martti Malmi envoie un courriel Ă  Satoshi Nakamoto dans lequel il dĂ©clare ĂȘtre « Trickstern du forum anti-state.com Â» (son autre pseudonyme) et qu’il « aimerait aider avec Bitcoin Â». On ignore Ă  quelle date il a expĂ©diĂ© ce message, mais probablement peu de temps aprĂšs la publication du texte. Satoshi lui rĂ©pond le 2 mai 2009 (#1). Il va droit au but en Ă©crivant directement : « Merci d’avoir lancĂ© ce sujet sur ASC, ta comprĂ©hension de bitcoin est en plein dans le mille. Â»

Le crĂ©ateur de Bitcoin poursuit en commentant, Ă  propos des rĂ©ponses sur le forum provenant probablement de gold bugs : « Certaines de leurs rĂ©ponses Ă©taient plutĂŽt rĂ©actionnaires, mais je suppose qu’ils sont tellement habituĂ©s Ă  s’opposer Ă  la monnaie fiat qu’ils estiment que tout ce qui n’est pas l’or n’est pas assez bon. Ils admettent qu’une chose est inflammable, mais affirment qu’elle ne brĂ»lera jamais parce qu’il n’y aura jamais d’étincelle. Â» Ici, il fait rĂ©fĂ©rence (peut-ĂȘtre malgrĂ© lui) au thĂ©orĂšme de rĂ©gression de Mises, qui postule qu’un bien doit nĂ©cessairement possĂ©der une valeur d’usage non monĂ©taire avant de pouvoir devenir une monnaie et que les amateurs d’or aiment invoquer pour dĂ©fendre leur point de vue. Dans son analogie, l’utilisation non monĂ©taire est cette « Ă©tincelle Â» et la combustion correspond au phĂ©nomĂšne monĂ©taire qui, une fois lancĂ©, peut continuer de lui-mĂȘme Ă  condition de disposer de suffisamment de combustible.

Présenter Bitcoin

Satoshi se prĂ©sente comme meilleur programmeur qu’écrivain, une Ă©valuation pour le moins contestable quand on compare la qualitĂ© de ses interventions avec celle de son code, qui est mĂ©diocre. Dans le premier courriel (#1), il dĂ©clare : « Mon style d’écriture n’est pas trĂšs bon, je suis un bien meilleur codeur. Â» Cet Ă©lĂ©ment fait Ă©cho Ă  une rĂ©ponse faite Ă  Hal Finney quelques mois plus tĂŽt oĂč il disait qu’il Ă©tait « meilleur pour la programmation que pour l’écriture Â». Il dira aussi en 2010 qu’« Ă©crire une description de ce truc pour le grand public est sacrĂ©ment difficile Â».

Ainsi, mĂȘme si Martti prend part au dĂ©veloppement durant l’annĂ©e 2009 (il sera crĂ©ditĂ© dans les remerciements de la version 0.2), Satoshi le met plutĂŽt Ă  contribution pour remplir la page web sur SourceForge (bitcoin.sourceforge.net), la plateforme oĂč est hĂ©bergĂ© le code du logiciel, notamment en Ă©crivant une foire aux questions (FAQ). Pour ce faire, Satoshi lui fournit (#3) une compilation des explications qu’il a pu fournir çà et lĂ , en privĂ© et en public. On y retrouve des rĂ©ponses donnĂ©es Ă  Hal Finney, Ray Dillinger, Dustin Trammell, Jonathan Thornburg, John Gilmore, Martien van Steenbergen, Michel Bauwens et Mike Hearn. (Notons que certaines d’entre elles n’avaient pas encore Ă©tĂ© publiĂ©es Ă  ce jour.)

AidĂ© par ces courriels riches en informations, Martti rĂ©dige alors la FAQ (#4), qui est approuvĂ©e par Satoshi (#5). Elle contient des Ă©lĂ©ments de langage constitutifs de ce qui fera Bitcoin par la suite. Bitcoin y est prĂ©sentĂ© comme une « monnaie numĂ©rique anonyme basĂ©e sur un rĂ©seau pair Ă  pair » qui « utilise la cryptographie Ă  clĂ©s publique et privĂ©e Â», qui « est valorisĂ©e pour les choses contre lesquelles elle peut ĂȘtre Ă©changĂ©e, tout comme le sont toutes les monnaies papier traditionnelles Â» et dont les nouvelles unitĂ©s « sont gĂ©nĂ©rĂ©es par un nƓud du rĂ©seau chaque fois qu’il trouve la solution Ă  un certain problĂšme calculatoire Â». Martti Ă©voque Ă©galement quelques-uns des avantages apportĂ©s par Bitcoin : le transfert de fonds sur Internet, l’absence de contrĂŽle des transactions par un tiers de confiance, la protection vis-Ă -vis des politiques monĂ©taires inflationnistes des banques centrales et le potentiel de hausse de la valeur dĂ©coulant de l’accroissement de la taille de l’économie.

La page est mise en place le 6 mai (#9). Martti y installe Ă©galement un forum et un wiki le 9 juin (#17). La page, le wiki et le forum seront annoncĂ©s par Martti Malmi lui-mĂȘme sur la liste de diffusion de Bitcoin le 13 juin.

Le 11 juin, Satoshi contacte Ă  nouveau Martti Malmi et lui propose le mot « cryptomonnaie Â» (cryptocurrency en anglais) pour dĂ©crire Bitcoin (#19). Il Ă©crit : « Quelqu’un a proposĂ© le mot « cryptomonnaie Â»â€Š c’est peut-ĂȘtre un mot que nous devrions utiliser pour dĂ©crire Bitcoin, ça te plaĂźt ? Â» Le Finlandais approuve et avance que « The P2P Cryptocurrency Â» pourrait ĂȘtre le slogan de Bitcoin. Cette suggestion sera mise en Ɠuvre : le titre de la page web deviendra « Bitcoin P2P Cryptocurrency Â» et l’annonce de la version 0.3 en juillet 2010 dĂ©crira le projet comme « Bitcoin, the P2P cryptocurrency Â» (#198).

Toutefois, tout ne convient pas Ă  Satoshi. Par exemple, dans le mĂȘme courriel du 11 juin, il dit Ă  Martti qu’il n’est « pas Ă  l’aise Â» avec le fait de dĂ©clarer que Bitcoin est un « investissement Â» (#19). Plus tard, en juillet 2010, il reviendra Ă©galement sur la mise en avant de l’anonymat, pour deux raisons : le danger pour l’utilisateur et la perception du grand public. Quelques heures aprĂšs sa dĂ©claration sur le forum ne pas vouloir « mettre l’aspect « anonyme Â» au premier plan Â», il Ă©crira ainsi Ă  Martti (#197) :

« Je pense que nous devrions mettre moins l’accent sur l’aspect anonyme. Avec la popularitĂ© des adresses bitcoin au lieu de l’envoi par IP, nous ne pouvons pas donner l’impression que tout est automatiquement anonyme. Il est possible d’ĂȘtre pseudonyme, mais il faut ĂȘtre prudent. [
] De plus, « anonyme Â» sonne un peu suspect. Je pense que les gens qui veulent de l’anonymat le dĂ©couvriront sans que nous en fassions la promotion. Â»

L’obsession de l’amorçage

Les courriels publiĂ©s par Martti Malmi rĂ©vĂšlent aussi l’obsession de Satoshi Nakamoto Ă  propos de l’amorçage de Bitcoin. Le 21 juillet 2009, il Ă©crit Ă  celui qui est devenu son bras droit (#24) : « Cela aiderait si les gens pouvaient l’utiliser pour quelque chose. Nous avons besoin d’une application pour l’amorcer. Des idĂ©es ? Â» Un mois plus tard, le 24 aoĂ»t, il lui partage ses idĂ©es et il Ă©crit (#28) : « Ce serait plus efficace s’il existait Ă©galement une niche de produits pour laquelle il pourrait ĂȘtre utilisĂ©. Certaines monnaies virtuelles, comme le Q coin de Tencent, ont percĂ© dans le domaine des biens virtuels. Â» Le 28, Martti rĂ©pond (#30) : « Bitcoin pourrait ĂȘtre promu auprĂšs des utilisateurs de communautĂ©s virtuelles comme World of Warcraft et Second Life, qui comptent toutes deux des millions d’utilisateurs. Â» Tout ceci rappelle la rĂ©ponse de Satoshi Ă  Dustin Trammell du 15 janvier 2009 oĂč il expliquait que Bitcoin pourrait servir de « points de rĂ©compense », de « jetons de don Â», de « monnaie pour un jeu », aux « micropaiements pour des sites pour adultes Â» ou encore au paiement pour un site web ou pour envoyer un courriel.

Il y a nĂ©anmoins un problĂšme qui hante cet amorçage : celui de la premiĂšre valorisation. Bitcoin est en effet le projet d’une nouvelle monnaie qui a besoin d’une « Ă©tincelle Â». Pour cela, la mĂ©thode historique la plus simple est l’adossement Ă  une autre monnaie dĂ©jĂ  adoptĂ©e : c’est de cette maniĂšre que les États ont pu faire accepter le papier-monnaie Ă  leurs populations. C’est pourquoi Satoshi l’envisage et dĂ©clare Ă  plusieurs reprises dans ses Ă©changes avec Martti que Bitcoin sera « garanti par du liquide Â» (#1) ou « par de la monnaie fiat Â» (#3). Si cela peut paraĂźtre Ă©nigmatique de prime abord, il prĂ©cise sa pensĂ©e quelques mois plus tard (#28) : « Offrir de la monnaie pour garantir les bitcoins attirerait les chasseurs de gratuitĂ©, ce qui aurait l’avantage de gĂ©nĂ©rer beaucoup de publicitĂ©. Â»

Pour mettre en place ces idĂ©es, Satoshi est en contact avec plusieurs donateurs Ă©ventuels. Dans le courriel du 21 juillet (#24), il Ă©crit ainsi Ă  Martti : « Il y a des donateurs que je peux solliciter si nous trouvons quelque chose qui nĂ©cessite un financement, mais ils souhaitent rester anonymes. Â» L’un d’entre eux sera sollicitĂ© plus tard pour payer les diverses dĂ©penses de Martti : le Finlandais recevra 3 600 $ par la poste tout juste un an plus tard ! (#210)

Les idĂ©es de Satoshi pour l’amorçage inspirent Malmi, qui tente de mettre en application la garantie du bitcoin par le biais d’une plateforme de change. Le 22 juillet 2009, il dĂ©crit son concept Ă  Satoshi (#25) :

« J’ai pensĂ© Ă  un service de change qui vendrait et achĂšterait des bitcoins contre des euros et d’autres devises. La possibilitĂ© d’échanger directement des bitcoins contre une monnaie existante donnerait au bitcoin la meilleure liquiditĂ© initiale possible et donc une meilleure facilitĂ© d’adoption pour les nouveaux utilisateurs. Tout le monde accepte d’ĂȘtre payĂ© avec des piĂšces facilement Ă©changeables contre de la monnaie commune, mais tout le monde n’accepte pas d’ĂȘtre payĂ© avec des piĂšces qui ne sont garanties que pour l’achat d’un type spĂ©cifique de produit.

À titre pĂ©dagogique, la formule permettant de fixer un prix stable en euros serait quelque chose comme : (Le montant d’euros qu’on est prĂȘt Ă  Ă©changer contre des bc + la valeur en euros des biens que d’autres personnes vendent contre des bc) / (Le nombre total de bc en circulation – les actifs propres en bc). Â»

La plateforme de Martti consiste Ă  jauger l’offre et la demande d’une maniĂšre diffĂ©rente que la bourse traditionnelle, en prenant en compte les euros et les bitcoins dĂ©posĂ©s par les usagers. Il finit par mettre en Ɠuvre son idĂ©e en mars 2010 au travers du site Bitcoinexchange.com (#133) et rĂ©alise quelques ventes au fil des mois (#191, #214), mais le systĂšme n’est pas avantageux pour les utilisateurs. La plateforme fermera en 2011.

La garantie de la valeur du bitcoin provient en rĂ©alitĂ© de l’action d’un autre utilisateur, bien connu par ceux qui s’intĂ©ressent Ă  l’histoire de Bitcoin : NewLibertyStandard (NLS). Celui-ci s’inscrit sur le forum hĂ©bergĂ© sur SourceForge durant l’automne 2009. Le 8 octobre, il annonce qu’il Ă©change des bitcoins contre des dollars sur son site web, newlibertystandard.wetpaint.com, Ă  un taux de change basĂ© sur son propre coĂ»t de production. Martti en informe Satoshi (#34), qui lui rĂ©pond une semaine plus tard (#35) :

« Il est encourageant de voir que davantage de personnes s’intĂ©ressent au projet, comme ce site NewLibertyStandard. J’aime son approche de l’estimation de la valeur basĂ©e sur l’électricitĂ©. Il est instructif de voir quelles explications les gens adoptent. Elles peuvent aider Ă  dĂ©couvrir une maniĂšre simplifiĂ©e de comprendre [Bitcoin] qui puisse le rendre plus accessible aux masses. De nombreux concepts complexes dans le monde ont une explication simpliste qui satisfait 80 % des gens, et une explication complĂšte qui satisfait les 20 % restants, ceux qui voient les dĂ©fauts de l’explication simpliste. Â»

De son cĂŽtĂ©, Martti contacte NLS (#34) et effectue un Ă©change avec lui le 12 octobre : 5 050 bitcoins contre 5,02 $ sur PayPal. Cela donne au bitcoin un prix d’échange pour la premiĂšre fois de son histoire : 0,001 $ environ ! Par la suite, NLS continue Ă  contribuer au projet, par l’intermĂ©diaire de son service de change et par ses tests rĂ©alisĂ©s pour le portage du logiciel sur Linux (#66). Quant Ă  Satoshi, son obsession Ă  propos de l’amorçage ne le quittera que lorsque le projet prendra rĂ©ellement de l’ampleur, aprĂšs le slashdotting de juillet 2010.

La méfiance de Satoshi

Ce qui ressort enfin de ces courriels est la mĂ©fiance de Satoshi Nakamoto vis-Ă -vis du pouvoir. Celui-ci en effet met tout en place pour Ă©viter d’avoir affaire aux autoritĂ©s, ayant l’intuition qu’il est en train de construire un systĂšme monĂ©taire rĂ©volutionnaire et que cela ne plaira pas aux Ă©lites installĂ©es.

Le crĂ©ateur de Bitcoin dĂ©montre une connaissance pointue des systĂšmes de paiements et de monnaies centralisĂ©es alternatives comme les devises en or numĂ©riques telles que Pecunix et e-Bullion, le systĂšme Liberty Reserve, ou encore le service russe WebMoney. Lorsque Martti lui parle de l’avancement du prototype de sa plateforme d’échange en fĂ©vrier 2010, il lui conseille ainsi d’accepter les virements entrants de Liberty Reserve, qui permet de faire des Ă©changes « sans poser de question et en toute confidentialitĂ© Â» (#141). Il Ă©voque aussi l’existence des cartes-cadeaux (« paysafecards Â») qui peuvent rendre service pour rĂ©aliser certaines opĂ©rations financiĂšres. Le mĂȘme jour, il suggĂšre Ă  Martti de ne pas « se prĂ©cipiter Â» et de ne pas « se faire rejeter par toutes les solutions de paiement Â» (#142), ce qui indique qu’il connaĂźt trĂšs bien la censure bancaire qui rĂšgne dans le milieu. Il a Ă©galement conscience du problĂšme de la rĂ©trofacturation comme l’atteste un courriel adressĂ© Ă  Martti quelques jours plus tard (#151) :

« Toutes les mĂ©thodes de paiement conventionnelles ont recours Ă  la rĂ©futabilitĂ© pour pallier l’absence de mots de passe et de crypto. Le systĂšme est largement ouvert Ă  la copie des numĂ©ros de carte de crĂ©dit et des numĂ©ros de compte en clair, et ils y remĂ©dient en inversant la transaction aprĂšs coup. Â»

Satoshi sait donc trĂšs bien oĂč il met les pieds et est conscient que ce qu’il fait remet en cause l’autoritĂ© financiĂšre sur le transfert monĂ©taire sur Internet. Il a probablement entendu parler de la fermeture du systĂšme de devise en or numĂ©rique e-gold a fermĂ© en 2007 et de l’arrestation de ses fondateurs, qui ont Ă©tĂ© condamnĂ©s pour facilitation de blanchiment d’argent et activitĂ© de transfert d’argent sans licence. Il a connaissance de la censure financiĂšre grandissante perpĂ©trĂ©e par les banques pour se conformer aux rĂ©glementations Ă©tatiques.

Il donne quelques indices dans sa façon de dire les choses. Par exemple, lorsqu’il s’oppose au fait de considĂ©rer explicitement Bitcoin « comme un investissement Â» en juin 2009, il Ă©crit Ă  Martti que « c’est quelque chose de dangereux Ă  dire Â» et qu’il devrait « supprimer ce point Â» (#19), craignant probablement les lois qui rĂ©glementent le conseil en investissement. Plus tard, en fĂ©vrier 2010, lorsque Martti lui Ă©voque la volontĂ© de traduire le site web en finnois, Satoshi rĂ©pond la chose suivante (#158) :

« Il serait peut-ĂȘtre prĂ©fĂ©rable de ne pas le traduire dans ta propre langue. Souvent, la rĂ©ponse habituelle en matiĂšre de lĂ©galitĂ© est que le contenu n’est destinĂ© qu’aux ressortissants d’autres pays. Le fait de le traduire dans ta langue maternelle affaiblit cet argument. Â»

Ainsi, la prĂ©occupation de Satoshi vis-Ă -vis du pouvoir politique atteint un niveau quasi paranoĂŻaque, ce qui montre qu’il a conscience du caractĂšre profondĂ©ment transgressif de sa dĂ©couverte. C’est probablement pourquoi il dĂ©clarera dans l’un de ses derniers messages publics en dĂ©cembre 2010 que « WikiLeaks a donnĂ© un coup de pied dans la fourmiliĂšre Â» et que « la colonie se dirige maintenant vers nous Â», avant de disparaĂźtre Ă  jamais.

Le succĂšs de Bitcoin et la disparition

À partir de la fin de l’annĂ©e 2009, les choses commencent Ă  s’arranger pour Bitcoin. Le mois de novembre est consacrĂ© Ă  la migration de la page SourceForge vers Bitcoin.org (#102) : la description de Martti Malmi se retrouve donc sur le site officiel (#124). C’est aussi l’occasion de lancer un nouveau forum, celui hĂ©bergĂ© sur SourceForge n’étant pas assez Ă©voluĂ©. Satoshi Ă©crit ainsi (#59) : « Maintenant que le forum sur bitcoin.sourceforge.net gagne en popularitĂ©, nous devrions vraiment chercher un endroit qui hĂ©berge gratuitement la gestion d’un forum complet. Â» AprĂšs des hĂ©sitations au sujet du moteur logiciel Ă  utiliser, c’est Simple Machines Forum qui est choisi par Satoshi (#99). Le nouveau forum est mis en ligne le 26 novembre Ă  l’adresse bitcoin.org/smf (#110).

Quelques mois plus tard, ce forum commence Ă  attirer beaucoup de monde et devient le centre nĂ©vralgique de la communication autour de Bitcoin. Le 7 fĂ©vrier 2010, Satoshi s’étonne ainsi de son succĂšs (#153) : « Le forum est en train de dĂ©coller. Je ne m’attendais pas Ă  ce qu’il y ait autant d’activitĂ© aussi rapidement. Â» En mai, Martti devra ajouter plusieurs sections pour organiser les nombreuses discussions (#191).

Certaines personnes contactent Ă©galement Satoshi en privĂ©. C’est notamment le cas de Jon Matonis, un Ă©conomiste qui tient le blog The Monetary Future oĂč il traite de sujets liĂ©s aux monnaies numĂ©riques, Ă  la banque libre et Ă  la cryptographie, et qui « souhaite Ă©crire un article sur Bitcoin Â» (#189). Le 4 mars, Satoshi lui rĂ©pond en le complimentant sur son blog en disant qu’il « aurait aimĂ© qu’il y ait quelque chose comme ça Â» quand il avait fait ses premiĂšres recherches trois ans auparavant. Le 6, il envoie un courriel Ă  Martti en lui demandant de l’aide, car il n’a « pas le temps de rĂ©pondre Ă  ses questions Â», chose que le Finlandais accepte le lendemain (#190). NĂ©anmoins, il semble que Satoshi ne le met finalement pas en relation avec Jon Matonis, ce dernier publiant un trĂšs succinct article sur Bitcoin le 13 mars (UTC).

Le 11 juillet 2010, il se produit un Ă©vĂšnement qui bouleverse l’histoire de Bitcoin : suite Ă  la sortie de la version 0.3 du logiciel, une courte prĂ©sentation de Bitcoin rĂ©digĂ©e par un utilisateur est publiĂ©e sur Slashdot, un site d’actualitĂ© trĂšs populaire auprĂšs des passionnĂ©s d’informatiques et d’autres sujets. Cet Ă©vĂšnement provoque un afflux massif de visiteurs sur le site et sur le forum de Bitcoin, une augmentation du nombre d’utilisateurs et de mineurs sur le rĂ©seau. En particulier, le prix du BTC connaĂźt la premiĂšre hausse majeure de son histoire, en passant de 0,008 $ Ă  0,08 $ en une semaine.

Mais cela veut dire aussi que le travail de Satoshi et des dĂ©veloppeurs s’accroĂźt considĂ©rablement. Le 18 juillet (#210), le crĂ©ateur de Bitcoin Ă©crit ainsi Ă  Martti, en rĂ©ponse Ă  sa suggestion de changer de service d’hĂ©bergement pour le site et le forum :

« S’il te plaĂźt, promets-moi de ne pas faire de basculement maintenant. La derniĂšre chose dont nous avons besoin, c’est de problĂšmes de basculement qui s’ajoutent Ă  l’afflux de travail que nous recevons actuellement de slashdot. Je perds la tĂȘte tellement il y a de choses Ă  faire. Â»

Ce sentiment de surcharge se confirme dĂšs l’étĂ© avec plusieurs problĂšmes techniques qui sont dĂ©couverts, comme le 1 RETURN bug ou le dĂ©passement de mĂ©moire qui provoque le Value Overflow Incident.

Tout ceci montre cependant que le projet a pris. La communautĂ© est dĂ©sormais suffisamment grande et enthousiaste pour que Bitcoin ne faiblisse pas. Satoshi sent qu’il peut prendre du recul et donner plus de responsabilitĂ©s Ă  ses premiers auxiliaires, Martti Malmi et Gavin Andresen. Le rĂŽle de Gavin est notamment prĂ©pondĂ©rant. Le 3 dĂ©cembre, lorsque Martti lui demande Ă  qui il pourrait donner un rĂŽle d’administrateur serveur supplĂ©mentaire pour le site, Satoshi rĂ©pond (#241) :

« Ce devrait ĂȘtre Gavin. J’ai confiance en lui, il est responsable, professionnel, et techniquement bien plus compĂ©tent que moi avec linux. Â»

C’est probablement en dĂ©cembre 2010 que le crĂ©ateur dĂ©cide de disparaĂźtre, alors que des utilisateurs du forum suggĂšrent que WikiLeaks devrait accepter le bitcoin, l’ONG de Julian Assange Ă©tant soumise Ă  un blocus financier des acteurs traditionnels et ne pouvant donc pas recevoir de dons. Le 5 dĂ©cembre, Satoshi s’y oppose publiquement en dĂ©clarant que « le projet a besoin de grandir progressivement pour que le logiciel puisse se renforcer en cours de route Â» et que « Bitcoin est une petite communautĂ© expĂ©rimentale encore naissante Â». Le 7 dĂ©cembre, il envoie un courriel Ă  Martti lui demandant s’il peut l’« ajouter Ă  la liste de dĂ©veloppeurs du projet sur la page de contact Â». Son intention est de retirer ses propres informations de contact. Cela corrobore les propos que Gavin Andresen tiendra quelques annĂ©es plus tard, Satoshi ayant procĂ©dĂ© exactement de la mĂȘme façon avec lui : « [Satoshi] a fini par me rouler dans la farine en me demandant s’il pouvait mettre mon adresse de courrier Ă©lectronique sur la page d’accueil de bitcoin, et j’ai dit oui, sans me rendre compte que, lorsqu’il mettrait mon adresse, il enlĂšverait la sienne. »

Le 12 dĂ©cembre, Satoshi poste son dernier message public sur le forum, mais continue d’interagir en privĂ© avec les personnes en lesquelles il a confiance. Il cherche Ă  se faire le plus discret possible et ne souhaite pas s’exposer en se chargeant de la communication du projet. Ainsi, le 6 janvier 2011, lorsque Gavin lui dit qu’il ferait mieux de parler Ă  la presse Ă  l’occasion d’un contact avec Rainey Reitman de l’Electronic Frontier Foundation, il rĂ©pond que ce dernier est « la meilleure personne pour le faire Â» (#254). Ce n’est pas par manque d’intĂ©rĂȘt, car il poursuit en ajoutant :

« L’EFF est trĂšs importante. Nous voulons entretenir de bonnes relations avec elle. Nous sommes le type de projet qu’ils apprĂ©cient ; ils ont aidĂ© le projet TOR et ont fait beaucoup pour protĂ©ger le partage de fichiers en P2P. Â»

Il disparaĂźt dĂ©finitivement en mai 2011, deux ans aprĂšs la premiĂšre prise de contact avec Martti Malmi. À celui-ci il Ă©crit : Â« Je suis passĂ© Ă  autre chose et je ne serai probablement plus lĂ  Ă  l’avenir. Â» Il a peut-ĂȘtre choisi de se consacrer Ă  son activitĂ© professionnelle, mentionnĂ©e dans l’un des courriel pour expliquer son absence d’aoĂ»t 2009 (#24). On ne le saura probablement jamais.

Suite Ă  la disparition du crĂ©ateur de Bitcoin, le site et le forum seront confiĂ©s Ă  Cobra (un autre Finlandais) et Theymos. Le forum sera ensuite dĂ©placĂ© Ă  l’adresse forum.bitcoin.org en mai 2011 puis vers bitcointalk.org en aoĂ»t. Martti Malmi, lui, vendra ses bitcoins durement minĂ©s pour s’acheter un appartement Ă  Helsinki. Et Bitcoin continuera de fonctionner, bloc aprĂšs bloc.

Des nouveaux Ă©lĂ©ments dans l’énigme Nakamoto

La publication de la correspondance entre Martti Malmi et Satoshi Nakamoto constitue ainsi un Ă©vĂšnement important, qui a marquĂ© la communautĂ© de Bitcoin. Ces courriels nous racontent la relation qui unissait le crĂ©ateur de Bitcoin et le jeune Finlandais lorsqu’ils ont dĂ©veloppĂ© ce qui est aujourd’hui une cryptomonnaie utilisĂ©e par des millions de personnes, notamment en forgeant un discours qui a depuis Ă©tĂ© repris par beaucoup. Nous remercions ainsi Martti Malmi de les avoir mis en ligne, malgrĂ© sa rĂ©ticence comprĂ©hensible Ă  rendre public des Ă©changes privĂ©s sans l’accord de l’autre personne.

Ces courriels sont fondamentaux dans la comprĂ©hension que l’on a de Satoshi. MĂȘme s’ils ne nous apprennent rien de rĂ©ellement crucial, ils ont le mĂ©rite d’éclaircir certains points sur la façon dont se sont dĂ©roulĂ©es les choses, tant du point de vue de la communication que de la technique. Certains traits de personnalitĂ© du crĂ©ateur de Bitcoin nous sont aussi confirmĂ©s comme son obsession de l’amorçage ou sa mĂ©fiance des autoritĂ©s.

En outre, ses relations avec d’autres personnages clĂ©s de l’histoire de Bitcoin transparaissent un peu plus clairement. Le 21 juillet 2009, Satoshi a ainsi mentionnĂ© Hal Finney disant qu’il avait « ouvert la voie Â» des annĂ©es auparavant avec « sa Reusable Proof of Work (RPOW) Â» (#24), ce qui nous confirme qu’il avait bien connaissance de ce systĂšme datant de 2004. Martti et Satoshi parlent aussi d’un certain David (#23), qui n’est nul autre que David Parrish ou dmp1ce et qui semble avoir un peu contribuĂ© au dĂ©veloppement en 2009. On distingue aussi l’importance de NewLibertyStandard qui a tout simplement lancĂ© Bitcoin Ă©conomiquement en Ă©tant le premier commerçant et en garantissant une sorte de plancher de valeur. Enfin, Gavin Andresen apparaĂźt clairement dans ces e-mails comme celui qui pris la place de Martti Malmi en tant que bras droit de Satoshi au cours de l’annĂ©e 2010, le Finlandais ayant Ă©tĂ© assez occupĂ© Ă  partir de ce moment.

En complĂ©ment de cet article, vous pouvez retrouver l’épisode d’Enigma Nakamoto consacrĂ© Ă  ce sujet : Épisode 11 : les mails de Martti Malmi.

Vous pouvez Ă©galement en apprendre plus sur Bitcoin dans mon livre, L’ÉlĂ©gance de Bitcoin, qui regorge de dĂ©tails croustillants et dont les deux premiers chapitres sont dĂ©diĂ©s Ă  raconter son histoire. Disponible sur le site de l’éditeur en format brochĂ© et ebook, ainsi que sur Amazon.

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76 - Nolite te auctoritates...

By: Jacques Favier —

dame de coeur d'aprĂšs une crĂ©ation d'EstarisBitcoin serait toujours un truc de geek et dans la pratique un truc de mec. Si bien des Ă©vidences factuelles tendent Ă  le faire croire, je suis de ceux qui pensent depuis longtemps que la prĂ©sence fĂ©minine doit ĂȘtre recherchĂ©e et valorisĂ©e, et que l'excuse commode selon laquelle il y a traditionnellement peu de copines passionnĂ©es par la technologie est fausse et dangereuse Ă  plus d'un titre.

Au-delĂ  d'un point de principe - la techno comme la monnaie sont affaires de tous - je pense qu'une dĂ©marche spĂ©cifiquement fĂ©minine doit ĂȘtre mise en valeur en ce qui concerne l'usage des monnaies dĂ©centralisĂ©es, ou plutĂŽt que la rĂ©flexion menĂ©e depuis plus de deux siĂšcles par les femmes pour construire leur Ă©mancipation est potentiellement riche d'enseignements pour ceux qui veulent inventer une monnaie sans sujĂ©tion.

Commençons par ce qui est un peu trivial. MĂȘme si les choses s'amĂ©liorent (oh combien lentement) il y a encore bien trop peu de jeunes femmes dans les hackatons, dans les amphis ou dans les auditoires de nos confĂ©rences, dans nos forums et dans les meet-up de notre CommunautĂ©.

Au début de certains repas du Coin il m'arrive de préciser que notre but n'a jamais été de former un gentlemen's club. Malgré des invitations largement lancées en direction des amies ou des profils féminins rencontrés au cours de nos diverses activités, il n'est pas toujours possible d'avoir une convive par table. Pourtant, les attitudes justement dénoncées par un article récent du NYT n'ont pas cours dans nos événements et celles qui nous fréquentent semblent apprécier ces rencontres.

Je ne crois pas que les femmes soient moins intéressées par la technologie. Serait-ce pourtant le cas qu'il resterait le point de savoir si elles sont moins intéressées par la monnaie et le paiement.

Une Ă©tude dĂ©jĂ  ancienne de CoinDesk cherchant qui Ă©taient, en juin 2015, les utilisateurs de bitcoin rĂ©pondait qu’ils Ă©taient jeunes (25 Ă  34 ans), pale, techie and male (Ă  90%). MalgrĂ© l'explosion du nombre de bitcoineurs au niveau mondial, les (rares) Ă©tudes sur ce thĂšme ne permettent pas de percevoir une rĂ©elle amĂ©lioration, certaines affichant un taux extrĂȘmement inquiĂ©tant de 4% de femmes seulement. Une chronique canadienne sur CBC s'en est rĂ©cemment Ă©mue, souligant que cela pouvait rĂ©ellement constituer un signe inquiĂ©tant.

Le poids des femmes (courses alimentaires quotidiennes et « shopping » festif) est Ă©norme dans les actes d’achats, surtout en transactions unitaires. Avec ou sans Lightning Network, Bitcoin ne sera pas une monnaie sans les femmes.

Venons-en à ce qui touche au changement paradigmatique que constitue Bitcoin. Il y a un rapport profond, aussi ancien que l'Humanité, entre la monnaie et la langue. Or certains linguistes, comme Gretchen McCulloch, l'écrivait en 2015, pensent que ce sont les filles (jeunes) qui inventent et renouvÚlent la langue, créant jusqu'à 90% des innovations. Parce que, comme l'avancent Deborah Cameron et d'autres, elles auraient une plus grande sensibilité sociale, des réseaux plus étendus, voire un avantage neurobiologique en la matiÚre. Si tout cela est vrai, sans jeunes femmes parmi nous, Bitcoin pourrait se retrouver un jour vieux sans avoir jamais été adulte.

Marie Laurencin

Il y a cependant des relations bien plus profondes entre celles et ceux qui supportent Bitcoin et pensent que les monnaies décentralisées sont une part de leur liberté, et les femmes qui ont lutté pour leur émancipation et savent que cette lutte ne s'est point achevée en un glorieux jour de proclamation.

Nous avons tous entendu cent fois que les femmes ont dĂ» attendre jusqu'en 1965 pour avoir un compte en banque (sans l'autorisation de leur mari) et Ă  dire vrai cela me fait toujours sourire. Parce que ce poncif suggĂšre qu'elles attendaient cela depuis des siĂšcles. Il y a fort Ă  parier qu'elles n'ont attendu que quelques annĂ©es, et qu'en 1965 bien des maris n'avaient pas eux-mĂȘmes de chĂ©quier : la bancarisation massive dĂ©bute plutĂŽt vers 1967. D'autre part (et mĂȘme si la loi de 1965 donne aux femmes d'autres libertĂ©s) cela assimile le fait d'avoir un compte en banque (et non des espĂšces dans sa poche) Ă  une forme de libertĂ©. Ce qui mĂ©riterait examen. Et il pourrait y avoir bien plus grave !

The Handmaid's taleEn 1985, la romanciÚre et universitaire canadienne Margaret Atwood écrivait son roman The Handmaid's Tale qui met en scÚne un futur dystopique épouvantable dans lequel les Etats-Unis vivent un cauchemar théocratique de type wahhabite mùtiné d'enfer policier façon URSS. Avec un petit avant-goût prophétique de Patriot Act. Le sort des femmes y est particuliÚrement horrible.

Ce livre d'anticipation qui ignore les téléphones mobiles ou Internet est pourtant devenu un roman-culte de la cause féministe et a été récemment brandi dans de nombreuses manifestations hostiles à la remise en cause des droits des femmes par le président Trump, puis porté à l'écran en 2017 dans une série télévisée (en français La servante écarlate).

Voici un court extrait montrant comment, concrĂštement, un piĂšge peut se refermer sur les femmes, mais aussi sur les ennemis, sur les autres. Ou sur vous.

Et la formule latine qui sert de titre à mon billet ? Les curieux liront (note en bas de page) ce que signifient, ou ne signifient pas, les quelques mots latins que l'héroïne trouve dans un recoin de sa geÎle, inscrits comme un message secret. Ceux qui ont déjà suivi la série comprendront ce que je veux dire : Ne laissez pas les autorités vous ...

Une formule de Simone de Beauvoir devrait ĂȘtre mĂ©ditĂ©e par tous ceux (hommes et femmes) qui refusent la forme spĂ©cifique de sujĂ©tion quotidienne et de censure potentielle que reprĂ©sente la monnaie administrĂ©e et centralisĂ©e : « N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, Ă©conomique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

Ce que les femmes nous rappellent, c'est que nos droits ne sont jamais acquis. Une autre figure « féministe », Léon Blum, était également un grand inquiet sur le chapitre de la pérennité de nos libertés. Comme la grenouille dans l'eau qui chauffe, nous nous endormons bercés par les discours sur nos valeurs républicaines, notre civilisation et notre état de droit. Nolite te auctoritates...

Blum

Pour aller plus loin, sur le mock latin de Margaret Atwood :

mĂȘme pas latiniste

  • voir ici en anglais l'histoire de cette Ă©trange formule, avec une interview d'un universitaire de Cornell University par Vanity Fair...
  • et lĂ  en français un article de haute linguistique d'une universitaire lilloise !
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73 - Genre Venus

By: Jacques Favier —

L'épisode suscité par la célÚbre Nabilla Benattia met en perspective divers enjeux qui sont apparus, avec un air de plaisanterie, dans une lumiÚre finalement assez déplaisante.

Au départ, un petit film, que tout le monde a vu et dont je transcris quelques phrases.

Danae par Chantron 1891« Les chĂ©ris, je sais pas si vous avez entendu parler du bitcoin, genre cette sorte de nouvelle monnaie virtuelle
 Et en fait je connais l'une des filles qui travaillent avec un trader qui sont Ă  fond dans le bitcoin. C'est un peu la nouvelle monnaie, genre la monnaie du futur. Et donc en fait je trouve que c'est assez bien. Et comme en ce moment genre c'est grave en train de se dĂ©velopper, ils ont crĂ©Ă© un site (..) ça vous permet d'apprendre Ă  utiliser le bitcoin. VoilĂ , je crois que c'est le bon moment, ça commence Ă  peine Ă  se dĂ©velopper, et je pense que c'est le moment de s'y intĂ©resser un petit peu. En fait, mĂȘme si vous y connaissez rien ça vous permet de gagner de l'argent, sans y investir beaucoup, genre vous y investissez des petites sommes, genre moi j'ai dĂ» mettre Ă  peu prĂšs 1000 euros j'ai dĂ©jĂ  gagnĂ© 800 euros, mais vous pouvez faire beaucoup moins ».

Y avait-il vraiment de quoi faire entrer en ébullition la cryptosphÚre, l'Internet, puis l'AMF, maladroitement relayée par Libération, le journal des jeunes de 77 ans?
On a un peu envie de remarquer qu'elle dit plutĂŽt moins de sottises que bien des journalistes spĂ©cialisĂ©s, et que son incitation Ă  un investissement pĂ©dagogique est assez prudent. Comme l'a courageusement notĂ© le directeur de l’hebdomadaire du Point, jeudi sur France Inter, cela signifie que le phĂ©nomĂšne commence Ă  toucher le grand public et qu'on doit se rĂ©jouir que quelq'un porte enfin la chose sur la place publique. « En revanche, vous entendez souvent des politiques en parler, du bitcoin ? Jamais, ou presque. Est-ce qu'ils comprennent ? Ă  mon avis, pas souvent (...) Eh bien celle qui porte le sujet sur la place publique, c’est Nabilla Benattia. Puissent les politiques l’écouter, et se saisir enfin, de ce phĂ©nomĂšne tout sauf anecdotique ».

Alors d'oĂč vient le scandale ?

Parlons d'abord de la forme : une publicité à peine déguisée sur une cible douteuse?

Certes Nabilla Benattia s'exprime ici sur un rĂ©seau social ouvert aux tout jeunes adolescents qui ne sont pas une cible appropriĂ©e pour des placements risquĂ©s ou non, mĂȘme si les enfants peuvent voir les publicitĂ©s automobiles diffusĂ©es par la tĂ©lĂ©vision sans prĂ©caution particuliĂšre Ă  l'Ă©gard de ceux qui n'ont pas l'Ăąge de rouler.

Certes elle fait la promotion d'un site Internet qui vend une formation pour les personnes intĂ©ressĂ©es par la cryptomonnaie, formation qui nĂ©cessite de souscrire un abonnement alors qu'elle assure que « c'est gratuit ». Mais si l'on doit compter tous les liens prĂ©tendant mener vers des tĂ©lĂ©chargements gratuits et qui en trois clics amĂšnent l'internaute Ă  la page payante, on va remplir un Bottin. Les internautes, mĂȘme jeunes, connaissent la vie...

Certes, la justice pourrait entamer une procédure pour publicité déguisée contre celle qui, dans sa vidéo, ne mentionne pas explicitement le caractÚre publicitaire de son message. Là encore, il y aurait un fort risque de paraßtre vouloir « faire un exemple » quand des centaines d'autres « influenceurs » oublient allÚgrement les recommandations de l'ARPP sur la communication publicitaire numérique malgré les foudres brandies depuis longtemps par la Répression des Fraudes. Est-ce propre au numérique ou à Nabilla ? Je n'ai jamais entendu un journaliste rappeler que tel ou tel grand expert économiste présenté à l'antenne comme professeur à Paris I ou à Paris II siÚge aussi, en toute indépendance et pour rendre service, sans doute, chez David de Rothschild ou chez son cousin Edmond,

Maintenant, redescendons sur terre. Quand Nabilla Benattia s'enlise dans ses explications (« Ils ont un site qui est sĂ»r (...) honnĂȘtement ils ont plus de 85% de taux de rĂ©ussite, donc en gros, ils ne se trompent pas, quoi ») quel est l'adolescent d'aujourd'hui, mĂȘme benĂȘt, qui n'a pas compris qu'elle fait de la pub ? MĂȘme les prĂ©-ados savent bien que si Norman et Cyprien gravitent aujourd'hui dans l'orbite de Webedia (Monsieur Ladreit de LacharriĂšre, qui ne possĂšde pas que la Revue des Deux Mondes et qui s'y connait en « relations ») cela n'est pas Ă©tranger Ă  des considĂ©rations de monĂ©tisation de l'influence qu'ils exercent. Je ne dis pas qu'ils approuvent. L'opĂ©ration de rachat de Mixicom par Wabadia avait au printemps 2016 suscitĂ© de vifs dĂ©bats. Mais ils savent !

Genre ?

Il y a dans La VĂ©nus Ă  la fourrure de Polanski (oui, je sais...) une scĂšne oĂč le metteur en scĂšne (Mathieu Amalric) qui n'en peut plus d'entendre Wanda ( Emmanuelle Seigner) balancer de maniĂšre compulsive le mot « genre » pris fautivement ici comme un adverbe Ă  chaque phrase, se fait moquer par elle. Parce que, lui, il Ă©grĂšne des « pour ainsi dire » lĂ©gĂšrement dĂ©suets. Il s'enquiert donc de ce qu'il faut dire aujourd'hui Ă  la place de « pour ainsi dire ».

Personne ne s'est gĂȘnĂ© pour signifier Ă  Nabilla qu'elle n'Ă©tait pas Ă  sa place. L'opinion de dizaines d'experts qui n'ont pas lu le quart de l'article Bitcoin sur Wikipedia, les rires de ceux qui pouffent sur les plateaux en assurant que l'on n'y comprend rien, coupant au besoin la parole de celui qui semblent savoir avec des « oh lĂ  lĂ  on n'y comprend rien! Â», l'arrogante paresse de ceux qui tranchent que « c'est une folie complĂšte ce truc Â», les comparaisons absurdes, les invectives, les bidouillages de ceux qui ne savent plus s'ils dĂ©tachent Bitcoin de la Blockchain ou la Blockchain du Schmilblick ... tout est lĂ©gitime, tout Ă  droit Ă  l'antenne. Mais pas la parole de Nabilla assurant que c'est genre la monnaie du futur.

Si elle le dit, c'est forcĂ©ment du grand n'importe quoi nous assure (dans un français, Ă  tout prendre, guĂšre diffĂ©rent de celui de la jeune personne) un vieux briscard de syndicat bancaire. « La vulgaritĂ© et la bĂȘtise en cadeaux additionnels » relance un banquier pourtant populaire. Ces gens lĂ  ne peuvent rien dire quand Bill Gates, Richard Branson, Marc Andreesen ou Al Gore leur expliquent que Bitcoin c’est rĂ©volutionnaire, et que c'est beaucoup mieux qu’une monnaie. En gĂ©nĂ©ral ils n'en sont pas informĂ©s, parce que les propos positifs ne sont pas relayĂ©s. Et si par hasard ils le sont, ça ne les convainc en rien. Mais un vieux fonds de servilitĂ© les maintient dans leur bouderie. Alors que si une jeune femme si diffĂ©rente des critĂšres de leur monde Ă  eux dit Ă  peu prĂšs la mĂȘme chose dans sa langue Ă  elle, ils peuvent se lĂącher.

Et l'illĂ©gitimitĂ© de cette jeune personne rebondit immĂ©diatement sur Bitcoin. Comme il s'agit de coller Ă  la phase ultime de la bulle, qui serait celle de l'arrivĂ©e des idiots (alors mĂȘme que tout annonce l'arrivĂ©e des fonds d'investissemens) Nabilla devient la preuve vivante de l'effondrement conceptuel et financier de « ce truc ». C'est dĂ©finitivement le moment de vendre. Qu'elle conseille d'acheter permet Ă  tout un tas de couillons de conseiller de vendre. A croire que des cartes de CIF ont Ă©tĂ© distribuĂ©es au petit matin dans leurs boites aux lettres. Nabilla c'est mieux que le cireur de chaussure de Rockefeller (ou de Joe Kennedy plus personne ne sait), mieux que le chauffeur de Joe Kennedy (ou de Rockefeller, tout le monde s'en fiche) mieux que le barbier (cette version existe aussi), mieux que toutes les petites gens qui, en se contenant au fond de rĂ©pĂ©ter ce qu'ont dit la veille les demi-instruits, offrent Ă  ces derniers l'occasion de rire un bon coup Ă  la santĂ© des travailleurs manuels et des classes populaires.

Tous les journaux se sont crus obligĂ©s de citer le twitte de l'AMF. Nabilla vivement critiquĂ©e, recadrĂ©e, taclĂ©e, j'en passe. Notez bien que le message de l'AMF n'Ă©tant pas destinĂ©e @nabilla (elle a un compte public) et ne faisant que citer #nabilla (j'imagine que celui qui a la main sur le compte twitter de l'institution comprend la diffĂ©rence) doit ĂȘtre destinĂ© aux ados accros Ă  Snapschat. Ils sont certainement trĂšs nombreux Ă  suivre l'AMF.

Venus au miroir Ă  Anvers, Rubens d apres TitienAu demeurant, au « Y'a pas besoin de s’y connaĂźtre Â» de Nabilla, l'AMF en rĂ©pondant par un « restez Ă  l’écart Â» aussi puissamment argumentĂ©, se met Ă  peu prĂšs au mĂȘme niveau, celui de gens qui usent de l'argument d'autoritĂ© que confĂšre notoriĂ©tĂ© ou position sociale mais qui n'ont pas le courage d'approfondir la question.

Depuis Monsieur Valls, on sait que nos Ă©lites ne souhaitent pas trop que les gens essayent de comprendre.

Venus

Sur les réseaux et messageries, la goujaterie vient renforcer le mépris de classe. En pleines séquelles de l'affaire Weinstein, on reste confondu de ce que l'on peut lire sur LinkedIn, dans le déluge d'articles et de commentaires que des responsables encravatés ont consacrés à ces 3 minutes de Snapschat. Il y en a qui comprennent certaines choses tellement lentement qu'ils feraient mieux de ne pas moquer Melle Benattia. Les riches assonances du mot bitcoin font merveille chez des consultants informatiques dignes de personnages de Houellebecq. Les plus délicats des cadres outragés par cette jeune femme sont ceux qui se contentent de demander si elle se croit dans un cabaret.

La VĂ©nus Ă  la fourrure

On sent quand mĂȘme vite une sourde saloperie de mĂąles rancuniers derriĂšre tout cela. Bien sĂ»r, on a compris que Nabilla, cette femme sans Ă©ducation, annonçait le jugement dernier d'un Bitcoin « qui n'en finit pas de mourir » (j'ai lu ça tel quel). Cela n'en fait pas la femme perdue du 17Ăšme chapitre de l'Apocalypse. Ce que rĂ©vĂšlent les rĂ©fĂ©rences plus ou moins discrĂštes aux usages que cette jeune femme pourrait faire de son corps, c'est, au-delĂ  d'une frustration charnelle un peu pathĂ©tique, la risible frustration du monsieur qui se dit qu'il est trop tard pour profiter de l'aventure. Il n'y a que ceux qui n'ont pas achetĂ© un bitcoin en 2014 ou 2015 pour calculer sordidement ce qu'ils auraient dans leurs poches s'ils en avaient achetĂ© mille en 2012. Comme s'ils avaient l'once de courage pour cela !

Pour ainsi dire

En conseillant Ă  ses fans l'achat de 1000 euros de bitcoin, elle mettrait donc la sociĂ©tĂ© française au bord du gouffre. C'est la moitiĂ© de la mise moyenne annuelle d'un français sur deux dans des jeux de hasard qui ne font pas honneur Ă  l'esprit humain, mĂȘme s'ils sont sous la coupe de l'Inspection des Finances. Est-ce qu'il n'y a ni drame social liĂ© au jeu d'argent, ni publicitĂ© pour y inciter ? C'est ce que semble soutenir un rapport d'enquĂȘte parlementaire (de 2005) : « votre rapporteur est parvenu Ă  la conclusion que jamais l'Etat ne pousse Ă  dĂ©velopper le jeu pour alimenter ses caisses, au terme de ses recherches et de ses recoupements dans ce domaine qui relĂšve de l'Ă©thique. L'Etat semble tenir, au moins dans ce secteur, un langage assez pondĂ©rĂ© et se placer en promoteur sincĂšre d'un dĂ©veloppement compĂ©titif, certes, mais responsable ». Rien Ă  voir, donc, avec le grossier tapinage (le mot n'est jamais employĂ© innocemment) de Melle Benattia.

Celle-ci n'aurait aucune capacité intellectuelle ? Est-on bien sûr que la personne qui débite des conseils dans les agences bancaires de quartier s'exprime dans une langue plus recherchée ou avec des arguments mieux étayés ? Aucune importance me dira-t-on,puisque c'est pour placer des produits maison, offrant toute garantie.

Quand il s'agit de séduire les petits bourgeois, la grande finance se prive-t-elle d'user du charme plus que du raisonnement ? Ceux qui ont vécu la fin des années 1980 se souviendront des procédés utilisés pour draguer « l'actionnariat populaire». Paribas exhibait l'Orangerie de la rue d'Antin sur fond de prouesses vocales de Barbara Hendricks : toutes choses mieux assorties aux goûts de la classe dirigeante que le peignoir rose de Nabilla, mais sans guÚre plus de rapport avec l'étude d'une opportunité d'investissement. Suez voulut alors montrer qu'il s'agissait de réfléchir. En faisant appel à une vraie star, pas à une starlette:

En quoi, mais en quoi, ce message est-il différent de celui de Melle Benattia?

Les actionnaires de Suez ont bu le bouillon. Un bide devenu un cas d'Ă©cole. Le slogan « rĂ©flĂ©chissez Â» revint comme un boomerang sur les stratĂšges de l'argent et de la communication. Madame Deneuve, elle, alla jusqu'Ă  se dire « choquĂ©e par la mĂ©chancetĂ© des journaux, et surprise que les dirigeants de Suez ne rĂ©agissent pas pour la protĂ©ger ».

En 1993 (seconde vague de privatisation) les sociĂ©tĂ©s en quĂȘte de pigeons corrigeaient le tir, les experts en communication ayant le cuisant souvenir des dĂ©rapages antĂ©rieurs, comme le notait le journal les Echos eux-mĂȘmes. On n'avait pas encore songĂ© Ă  parler de « Blue Chips Nation », mais on n'allait pas tarder Ă  inventer le « placement de pĂšre de famille ». Aider les grands patrons, ça c'est du bon risque ! Financer les dĂ©couverts de fin de mois de l'Etat en collaboration avec des banquiers «SpĂ©cialistes en Valeur du TrĂ©sor », ça ce sont des choses nobles auxquelles on peut penser en se rĂ©veillant le matin.

Les propos de la classe dirigeante sur Bitcoin ne constituent pas un apport Ă  un dĂ©bat d'idĂ©es mais des sarcasmes de concurrents auxquels il convient peut-ĂȘtre parfois de rĂ©pondre comme tel. Genre VĂ©nus...

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72 - Pipeau

By: Jacques Favier —

pour Adli

Le temps de NoĂ«l est celui oĂč l'on raconte aux enfants des histoires, notamment des histoires de marchandises arrivĂ©es jusqu'Ă  eux sans qu'ils aient la moindre conscience d'un paiement, ce qui est aujourd'hui l'ambition ultime de tout le commerce. Comme je l'ai notĂ© rĂ©cemment, les Ă©conomistes aussi racontent facilement des histoires, moins pour illustrer leurs thĂ©ories sur la monnaie, l'investissement ou la dette que pour asseoir dans l'esprit du citoyen des fragments d'un discours de domination. Les tulipes, et les autres histoires des Ă©conomistes sont des paraboles issues d'un fait historique mineur ou incertain, voire faux, mais qui est passĂ© de livre en livre en changeant de signification selon les besoins des siĂšcles, avec cependant une constante : ces histoires servent toujours Ă  faire la leçon.

des histoires pour les enfants

En ce sens, elles sont exactement comme les contes et les légendes que de siÚcle en siÚcle on a racontés aux enfants. Il y en a une que j'ai toujours adorée, et que je me suis amusé à décortiquer ici, c'est celle du Joueur de flûte de Hamelin. Une histoire de promesses non tenues, d'incertitude sur la monnaie, de séduction et de mensonge.

S'agit-il vraiment d'une vieille lĂ©gende ? Avant d'aborder le fait historique prĂ©cis qui serait intervenu un jour il y a fort longtemps dans une petite ville de Basse-Saxe, puis d'en venir en fin de texte Ă  Bitcoin, j'ai songĂ© que le dĂ©licieux PĂšre Castor rappellerait Ă  nombre de mes lecteurs leur petite enfance, et aux plus ĂągĂ©s leurs joies de jeunes parents. Autant replonger un instant dans les joies de l'enfance, mĂȘme s'il ne s'agit pas forcĂ©ment d'enfants ici.

Revenons à l'histoire, car c'en est une, en ce sens qu'il y a quelque chose qui est vraiment arrivé.

d'aprĂšs un vitrail de l'Ă©glise d'Hamelin, gravure de 1592Un manuscrit du milieu du 15Ăšme siĂšcle le rapporte sans fioriture:  en 1284 le jour des saints Pierre et Paul, le 26 juin, 130 enfants nĂ©s Ă  Hamelin furent emmenĂ©s par un joueur de flĂ»te au vĂȘtement multicolore jusqu'au Calvaire prĂšs de la Colline et ils furent perdus . Un vitrail disparu de l'Ă©glise d'Hamelin figurait la scĂšne, dont une copie fut heureusement dessinĂ©e vers la fin du 16Ăšme siĂšcle.

Au 16Ăšme on Ă©mit l'hypothĂšse que ce flutiste pouvait ĂȘtre Pan, ou le Diable. Les rats enrichirent ce qui devenait une lĂ©gende. Mais l'humanisme critique Ă©tait Ă©galement Ă  l'Ɠuvre : on vit plus tard Ă©mettre l'idĂ©e que les enfants seraient en rĂ©alitĂ© des pauvres, sans doute Ă©migrĂ©s en Transylvanie. Telle sera l'opinion des frĂšres Grimm, qui compilĂšrent une bonne dizaine de sources.

L'antique lĂ©gende telle qu'on la rapporte aux enfants ne date donc pour l'essentiel que du 19Ăšme siĂšcle ! Sur ce que peuvent symboliser les costumes du mystĂ©rieux musicien (vert puis rouge), les rats, les enfants ou la colline, il existe une littĂ©rature interprĂ©tative trop importante pour que je puisse seulement tenter de la rĂ©sumer. Le mythe s'avĂšre bien plus fĂ©cond que celui des tulipes, forgĂ© en gros Ă  la mĂȘme Ă©poque. Les histoires d'Ă©conomistes sont finalement bien... pauvres !

Voici ce qui attire mon attention. Le musicien d'Hamelin n'est pas un joueur de flûte pour faire danser les villageois, c'est un joueur de pipeau, on dit aussi d'appeau. Son savoir-faire est de piper, c'est à dire tromper les oiseaux comme on dit aussi piper les cartes au jeu. En anglais on l'appelle d'ailleurs the pied piper, le pipeur bigarré. Pour autant, peut-on dire qu'il triche ?

Le joueur d'Hamelin ne triche pas. Il séduit. C'est le bourgmestre (l'autorité) qui triche et ment. En matiÚre de monnaie, ce n'est pas une premiÚre...

Ce qui m'a mis la puce à l'oreille c'est la subsititution des kreutzers aux florins initialement promis. Je me promettais de faire un peu de numismatique. Seulement... on ne trouve rien sur ce point dans les chroniques qui ont fondé la légende !

  • Dans le plus ancien rĂ©cit anglais, celui du flamand Verstegan (1605) il est dit que l'accord se fit, mais qu'ensuite on argua de ce que nul ne croyait alors la chose possible, et qu'aprĂšs coup on lui donna farre lesse.
  • Un autre rĂ©cite anglais, celui de Nathaniel Wanley (1687) ne donne aucune prĂ©cision : la promesse a Ă©tĂ© faite upon a certain rate et ensuite quand le ''piper" demande ses gages il se les voit refuser.
  • Dans le texte des frĂšres Grimm, qui fait aujourd'hui figure de texte canonique, la chose n'est pas mieux prĂ©cisĂ©e.
  • florins de Florence et StrasbourgC'est finalement chez le romantique anglais Robert Browning que les premiĂšres prĂ©cisions apparraissent. Dans son Pied Piper of Hamelin, le joueur demande 1000 guilders (au vers 95) mais on lui dit ensuite que c'Ă©tait in joke et on ne lui propose aprĂšs coup que 50 (aux vers 155 Ă  173). Mais on ne roule encore le malheureux joueur que sur la quantitĂ© de monnaie, non sur sa qualitĂ©. Ces guilders, en allemand gulden, sont le nom gĂ©nĂ©rique de piĂšces d'or qu'on appelle "florins du Rhin", depuis que la ville de Florence en a initiĂ© la frappe en 1252. On voit ici un de ces florins Ă  fleur de lys de Florence, et en dessous un "florin" de Strabourg, que j'ai choisi pour plaire Ă  Jean-Luc, histoire qu'il continue Ă  relayer mes petits dĂ©lires. Revenons Ă  Browning : il a considĂ©rablement Ă©toffĂ© le rĂ©cit, et c'est de lui que vont partir au 20Ăšme siĂšcle les auteurs pour la jeunesse.
  • Dans la Librairie rose de 1913Dans un petit album de la Librairie rose de Larousse, publiĂ© en 1913, avec un texte  adaptĂ© de l'anglais  par un professeur de l'Ă©cole normale d'Amiens, MF Gillard, le rĂ©cit se fonde clairement sur le poĂšme de Browning. Mais les 1000 gulden promis deviennent 1000 couronnes, et ce qu'on offre au joueur ce sont 100 marcs. Ces indications n'ont pas grand sens : la couronne ne peut faire rĂ©fĂ©rence Ă  aucune monnaie mĂ©diĂ©vale prĂ©cise (et surtout pas d'or!). Quant au marc, c'est une mesure de poids dont l'adoption comme nom de monnaie est trĂšs postĂ©rieure Ă  l'Ă©poque des faits narrĂ©s. Couronnes et marcs sont en 1913 des mots "contemporains". Ceci indique qu'ils ont au moins un sens pour les contemporains.


florin de Lubeck, milieu 14Ăšme siĂšcleCurieusement donc, c'est dans le rĂ©cit que Paul Gayet-TancrĂšde alias Samivel (1907-1992), rĂ©dige et illustre en 1948 pour la sĂ©rie des Albums du PĂšre Castor que l'on trouve reprise l'idĂ©e d'un parjure du bourgmestre jouant sur deux monnaies diffĂ©rentes de l'Ă©poque... Ă  condition de ne pas ĂȘtre trop exigeant sur les dates. Si l'Ă©pisode de Hamelin se situe en 1284, il peut y avoir des florins en circulation. En voici un Ă©mis Ă  Lubeck, ville hansĂ©atique comme Hamelin, au milieu du 14Ăšme siĂšcle. Pour le Kreuzer, la vĂ©ritĂ© oblige Ă  dire qu'il ne circule guĂšre avant le 16Ăšme.

Quel est le rapport de l'une à l'autre piÚce ? Difficile à dire. A Strasbourg, quand les deux monnaies circuleront, soit sensiblement plus tard (disons vers le 18Úme siÚcle) le rapport est de 1 à 60. Au fait, la ville de Hamelin a bien émis sa monnaie. En voici un thaler d'argent frappé vers 1555.

le thaler dee Hamelin en 1555

C'est donc Samivel, juste aprÚs Bretton Woods, qui introduit cette tension monnaie forte / monnaie faible et la met en rapport de façon trÚs graphique avec le couple que forment les enfants et les rats.

illustrations Samivel 1948

Et Bitcoin, dans tout ça ? A mon tour de faire comme Jean-Marc Daniel et consorts, de faire servir le mythe à mon propos !

AprĂšs la crise de 2008 comme en 1948 aprĂšs guerre, il y a Ă  la fois trop de peurs (les rats) et trop de monnaie douteuse en circulation. La planche Ă  billet ou le QE, c'est toujours un mensonge pour soigner d'autres plaies. Le bourgmestre triche. Non qu'il ne possĂšde pas d'or, mais qu'il veut le garder. Il y a de la monnaie d'or pour les uns (la monnaie banque centrale rĂ©servĂ©e aux banques elles-mĂȘmes et Ă  laquelle nous avons de moins en moins accĂšs) et la monnaie en mĂ©tal moins prĂ©cieux (la parole des banquiers) pour les petites gens...

Passons au Pipeur. Son métier, je l'ai dit, c'est de séduire. Les gens ont un problÚme, et lui a la solution. On appelle cela un consultant, de nos jours. Le consultant a deux enjeux : proposer une solution qui plaise (fût-ce en ne touchant surtout pas au problÚme) et ... se faire payer. Mes amis se reconnaitront aisément.

J'avoue donc qu'il m'est arrivĂ© de songer Ă  Hamelin du temps oĂč l'on vantait Ă  toute heure la  technologie Blockchain ... Tous ces banquiers assis sur leur monnaie, mais incapables d'en cĂ©der trois rondelles pour entendre la vĂ©ritĂ© sur Bitcoin, furent si prompts Ă  suivre n'importe quelle petite musique promettant, grĂące Ă   la technologie qui est derriĂšre  encore des Ă©conomies, encore des bĂ©nĂ©fices.

Et on ne les revit jamais, jamais dit le petit dessin animĂ©. Pas sĂ»r. Samivel aprĂšs d'autres laisse supposer qu'ils sont arrivĂ©s quelque part sous la montagne (on dirait aujourd'hui just in the middle of nowhere) oĂč ils se repaissent de la petite musique. La Blockchain sans jeton et sans ouverture s'est avĂ©rĂ©e ĂȘtre une grotte oĂč les POC tournent, tournent, tournent...

samivel 5

Pour aller plus loin :

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67 - Les histoires des Ă©conomistes

By: Jacques Favier —

Pour Jean-Luc

Les Ă©conomistes, quand ils s'adressent Ă  un auditoire auquel ils supposent une intelligence limitĂ©e, aiment Ă  invoquer l'Histoire. En soi, il n'y aurait rien Ă  redire. J'ai mĂȘme tendance Ă  souscrire Ă  l'assertion du regrettĂ© Bernard Maris, selon qui il n'y avait dans l'Ă©conomie que la vĂ©rification par l'histoire qui soit sujette Ă  certitude.

Le problÚme c'est qu'ils racontent bien plutÎt des histoires que de l'histoire. Sur une remarque de mon ami Jean-Luc qui tient sur Bitcoin.fr une précieuse chronologie de Bitcoin, j'ai décidé de recenser ici quelques événements historiques fort souvent cités, mais hélas pas comme le passage du PÚre Noël ou l'apparition de la premiÚre dent d'un gallinacé. Ces histoires sont invoquées comme arguments en béton étayants des raisonnements péremptoires. Mais faux... car ces événements n'ont jamais eu lieu. On pourrait leur inventer un calendrier, et selon l'idée du Mad Hatter de Lewis Carroll, célébrer leur non-anniversaire.

Bitcoin  choisi comme monnaie Ă©talon international

Voici donc une leçon d'histoire illustrĂ©e comme on le faisait jadis pour les enfants. J'y joins quelques Ă©vĂ©nements qui auraient dĂ» avoir lieu, et dont l'Ă©vocation n'est pas sans saveur... Et pour ne pas ĂȘtre en reste, j'en ajoute un : l'avĂšnement de Bitcoin comme standard monĂ©taire en 2050, Ă©vĂ©nement prĂ©vu dĂšs 2017 dans l'excellent livre "Bitcoin la Monnaie AcĂ©phale" (double prix Nobel de LittĂ©rature et d'Economie en 2018, must read, it's amazing !)

Commençons par le jour fantastique oĂč "ON" a remplacĂ© le troc par la monnaie

images d'un mythe"ProgrĂšs de l'Ă©change : La forme primitive de l'Ă©change, c'est le troc" (Evangile selon FrĂ©dĂ©ric, Les Harmonies Économiques, Sourate IV). Donc "on" invente la monnaie, entre hommes prĂ©historiques ayant dĂ©jĂ  des soucis de traders, comme Ă©changer toute la journĂ©e, et des conditions de vie rĂȘvĂ©es par un Ă©conomiste libĂ©ral : ni Etat, ni souverain, ni contraintes, ni gĂ©nĂ©rations passĂ©es (ou futures)... Seulement aucun historien, aucun anthropologue, aucun voyageur ne peut donner un exemple rĂ©el de situation de troc antĂ©rieur Ă  la monnaie. Nulle part dans le monde il n'a Ă©tĂ© possible de trouver une Ă©conomie qui fonctionnerait sur les bases postulĂ©es par Adam Smith et pas mal d'autres autres qui extrapolaient en fait ce qu'ils imaginaient ĂȘtre les pratiques des "sauvages" d'AmĂ©rique. Mais au travers l'exemple des sociĂ©tĂ©s amĂ©rindiennes, il a au contraire Ă©tĂ© possible de prouver que le troc et l'Ă©change marchand n'y Ă©taient pas prĂ©sents avant l'arrivĂ©e des EuropĂ©ens.

Tout cela n'empĂȘche ni les manuels scolaires, ni les sites gouvernementaux de propager le mythe du troc primitif, qui permet d'introduire la monnaie comme un instrument neutre, suscitĂ© par un besoin spontanĂ© de la sociĂ©tĂ© elle-mĂȘme, une pure commoditĂ© permettant de fluidifier les Ă©changes.

Sur l'origine de ce mythe, on lira avec intĂ©rĂȘt l'article de JM. Servet Le troc primitif, un mythe fondateur d'une approche Ă©conomiste de la monnaie

Le jour oĂč l'or n'a rien valu

le veau d'orQuand on a suffisamment ferraillé avec un économiste sur le statut du bitcoin pour lui faire admettre la métaphore d'un "or numérique", il se cabre et vous assÚne ceci : si un jour ni l'or ni le bitcoin n'ont plus la moindre valeur, vous pourrez au moins vous faire des bijoux avec votre or. Les bitcoins, eux, ne vous serviront à rien.

Outre qu'il n'en sait rien, le problĂšme c'est qu'il n'y a jamais eu un seul jour oĂč l'or n'ait rien valu. Souvenez-vous, mĂȘme en plein dĂ©sert, dĂšs que MoĂŻse a le dos tournĂ© (il s'entretient avec son dieu virtuel, "sans rĂ©alitĂ© tangible", sans sous-jacent) le peuple se dĂ©pĂȘche de se faire une idole en or et de l'adorer. Donc, justement, puisqu'on peut en faire une idole ou des bijoux, l'or ne vaudra jamais rien. Ça ne prouve sans doute rien en ce qui concerne Bitcoin, mais ça montre la lĂ©gĂšretĂ© des dogmes Ă©conomiques, et l'aplomb effarant des grands-prĂȘtres en charge desdits dogmes...

Le jour oĂč Luther a emmĂ©nagĂ© Ă  GenĂšve

LutherCelt événement peu connu est une révélation faite en juillet 2019 par l'ineffable Jean-Marc Sylvestre expliquant avec un aplomb inimitable les raisons pour lesquelles Facebook (dont il n'est sans doute qu'usager comme vous et moi) avait choisi GenÚve pour y installer le Libra, comme Luther y avait fondé la Réforme. Ce n'est pas une simple bourde : les économistes aiment à expliquer, en se fondant sur des souvenirs trÚs approximatifs de Max Weber, que l'Allemagne réussi à cause de ses racines protestantes.

Or l'Allemagne a les mĂȘmes racines catholiques mĂ©diĂ©vales que la France, et du temps de la RFA les catholiques y Ă©taient mĂȘme majoritaires. Luther est restĂ© vivre et mourir dans sa Thuringe. En revanche les pĂšres de la rĂ©forme genevoise furent largement français : Jean Calvin, ThĂ©odore de BĂšze et Guillaume Farel. La France n'est catholique que quand cela permet des analyses au lance-pierre...

Il y a donc lieu d'y regarder Ă  deux fois avant de penser que l'Histoire, bonne fille, nous sert "des coĂŻncidences d’évĂ©nements intĂ©ressantes pour comprendre les mutations de l’humanitĂ©" pour parler comme JM Sylvestre, qui concluait son article sur de pitoyables divagations assurant que "l’église protestante, c’était le Uber de la chrĂ©tientĂ© pour s’affranchir du pouvoir du clergĂ©".

Le jour oĂč une tulipe a atteint le prix d'une maison

le grand diable d'argentJ'ai dĂ©jĂ  abordĂ© le mythe de la tulipe sur ce blog, je rappelle seulement qu'il n'y a jamais eu une seule tulipe Ă©changĂ©e au prix d'une maison : il s'agissait d'un marchĂ© d'options, certes immature, mais tenu par et pour des professionnels aguerris. L'exemple mĂȘme de ceux qui n'hĂ©sitent pas Ă  pontifier aujourd'hui en citant les tulipes.

Pour nous mettre en garde, avec leur bienveillance coutumiĂšre, contre notre tendance de petites gens Ă©cervelĂ©es Ă  spĂ©culer sur du vent, les grands Ă©conomistes rappellent aussi que nos ancĂȘtres ont donnĂ© leurs Ă©conomies Ă  l'aventurier John Law, dandy dĂ©bauchĂ© et joueur. Au passage, le gaillard fut quand mĂȘme Surintendant gĂ©nĂ©ral des Finances. Comme Madoff le maitre nageur... qui fut aussi prĂ©sident du Nasdaq. Bref les crises (et les escroqueries) semblent naĂźtre assez souvent au coeur du systĂšme pour qu'on ne les impute pas sans examen ni aux marges, ni aux simples.

Le jour oĂč l'on a reconstruit les Tuileries

Les Tuileries avant l'incendie de 1871Dans la vie d'un investisseur, il y a immanquablement un jour oĂč l'on vous prĂ©sente un produit astucieux (rapportant 5 Ă  10 fois le taux sans risque) et au demeurant parfaitement lĂ©gal. Un truc bien clair, genre panneaux photo-voltaĂŻques, rĂ©sidences d'Ă©tudiants, Ă©conomie sociale et sodidaire... avec quelque part LA PAROLE DE L'ETAT. Sa parole que la chose restera dĂ©ductible, que la loi ne l'interdira pas, que le sens des mots ne changera pas, etc.

Dans ces cas lĂ , je rappelle placidement que le Parlement français n'a autorisĂ© le gouvernement Ă  dĂ©truire les Tuileries en 1882, soit 11 ans aprĂšs leur incendie, et alors que 5,1 millions des francs (or) avaient Ă©tĂ© mis en rĂ©serve pour leur reconstruction (techniquement possible, les dĂ©gĂąts ayant Ă©tĂ© fort limitĂ©s) que parce que Jules Ferry avait prĂ©sentĂ© la mesure comme la ‘‘seule maniĂšre de hĂąter la reconstruction et de la rendre indispensable’’ et fait la promesse de reconstruire Ă  neuf. Inversement, la tour Eiffel devait ĂȘtre une installation provisoire, on le jura Ă  tous ses opposants. On discuta de sa dĂ©molition mollement en 1903, et encore en 1934 quand fut entreprise la dĂ©molition de l'ancien Trocadero. La Tour et la CSG (provisoire Ă  sa crĂ©ation en dĂ©cembre 1990) sont lĂ  pour longtemps.

Le dernier jour des "réparations allemandes"

Farce  triste Ă  VersaillesLa dĂ©sinvolture de la puissance publique n'est pas, consolons-nous une tare franchouillarde. L'État allemand, condamnĂ© en 1919 Ă  payer des rĂ©parations pour avoir dĂ©truit une partie de l'Europe, a obtenu une premiĂšre renĂ©gociation (plan Dawes, 1925) puis une seconde (plan Young, 1929) puis un moratoire (1931) puis tout re-cassĂ©. Le 37Ăšme et dernier versement du plan Young (en 1988) n'a Ă©videmment jamais eu lieu, et on n'en a peu parlĂ© alors... L'Allemagne a tout de mĂȘme payĂ© le 3 octobre 2010 la derniĂšre tranche du remboursement des emprunts souscrits dans les annĂ©es 20 pour payer quelques annuitĂ©s. Depuis, comme on sait, les ministres allemands sont devenus beaucoup plus rigoureux sur le remboursement des dettes d'Etat. Grec surtout.

Le jour oĂč l'inflation a atteint un tel niveau que Hitler est arrivĂ© au pouvoir

propagandeRestons en Allemagne pour ce poncif absolu, cette erreur assidument enseignĂ©e dans nos Ă©coles : l'inflation c'est terrible. En Allemagne, il fallait une brouette de billets pour payer le pain, les gens Ă©taient Ă©cƓurĂ©s, dĂ©sespĂ©rĂ©s, alors du coup ils ont votĂ© nazi. Je pense que c'est Fritz Lang qui a bricolĂ© ce mythe, entre son premier Docteur Mabuse, le joueur de 1922 (que personne ne regarde mais que tout le monde cite) et le Testament du Docteur Mabuse de 1933, oĂč il rĂ©-interprĂšte le personnage, tout en l'assimilant visuellement au FĂŒhrer. La pĂ©riode d'hyperinflation allemande (juin 1921 - janvier 1924) correspond au premier film. L'arrivĂ©e de Hitler au pouvoir (30 janvier 1933) est concomitante du second. Entre temps il y a eu bien des choses sans rapport Ă©vident avec l'Ă©pisode prĂ©cĂ©dent. Notamment une crise d'origine boursiĂšre en 1929, un substantiel soutien du patronat et une lourde compromission de la droite avec cet aventurier rĂ©pugnant. On comprend pourquoi tant de gens prĂ©fĂšrent raconter l'histoire comme on le fait !

Le jour oĂč le GĂ©nĂ©ral du Gaulle a pris peur d'une monnaie locale

De GaulleIl n'y a pas que les Ă©conomistes des banques pour inventer des mythes historiques. Les prophĂštes des monnaies locales complĂ©mentaires sont gros producteurs de gentilles histoires Ă  raconter pour Ă©merveiller l'auditoire... ou leur enrober les raisons des Ă©checs. La premiĂšre MLC de France fut crĂ©Ă©e en 1956 Ă  LigniĂšres-en-Berry. En tout et pour tout 50.000 francs de l'Ă©poque (largement thĂ©saurisĂ©s par des collectionneurs). Quand on en parle Ă  un gars du coin (je l'ai fait, au Salon de l'Agriculture) il vous rit au nez : c'Ă©tait un grosse vantardise du maire-bistrotier local. Mais dans la littĂ©rature des MLC on va lire (ici entre autres) que " l’expĂ©rience s’est arrĂȘtĂ©e, sous pression de l’Etat semble-t-il, qui vraisemblablement a eu peur que le systĂšme fasse des Ă©mules. Il y a assez peu d’information disponible sur cette expĂ©rience, le plus complet Ă©tant un article de la revue Silence, qui reprend un article de 1979." On se recopie joyeusement les uns les autres, c'est moins fatiguant que d'enquĂȘter...

Bref la Banque de France aurait tremblĂ©, le GĂ©nĂ©ral de Gaulle se serait fĂąchĂ©. La vĂ©ritĂ©, c'est que les MLC ont droit Ă  toutes les complaisances de la DGFP, Ă  tous les amĂ©nagements du CMF et Ă  la bienveillance de tous les dĂ©putĂ©s-maires de France. Mais l'histoire est si belle ! Je l'ai entendue maintes fois, avec des variantes (selon les pays) pour expliquer toujours la mĂȘme chose : ça aurait dĂ» marcher, c'Ă©tait trop beau, "ils" l'ont tuĂ©e...

Le jour oĂč un investisseur a achetĂ© un bitcoin Ă  un centime

Celui qui a achetĂ© pour une poignĂ©e de dollars de bitcoin en 2009 est aujourd'hui multi-millionnaire. On a lu cela vingt fois pour dĂ©noncer cette finance casino, si dissemblable de la bonne finance du systĂšme. Le problĂšme, c'est qu'il n'y a pas eu de cours du bitcoin en 2009 et que si les premiers exchanges datent de 2010, mĂȘme Ă  la fin de 2010 (oĂč l'on avait dĂ©passĂ© le cours Ă  un centime) la plupart des gens qui souhaitaient obtenir des bitcoins en France le faisaient encore de la main Ă  la main. Sans doute le type qui raconte cette histoire n'a pas une idĂ©e prĂ©cise de ce dont il parle ...

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66 - Tulipes

By: Jacques Favier —

La spéculation sur la tulipe en 1637 est sans doute le morceau choisi d'histoire le plus souvent invoqué par ceux qui veulent montrer la profondeur de leur ignorance concernant Bitcoin.

Tulipe Mania

De Nout Wellink, ancien patron de la Banque Centrale des Pays-Bas, déclarant en 2013 que « au moins à l'époque on avait une tulipe, là vous n'aurez rien» au patron de Morgan, Jamie Dimon, répétant il y a quelques jours que le Bitcoin était « pire que les bulbes de tulipes » ils sont des centaines de pontifes à avoir assené la chose, complaisamment reprise par tous les faux profonds : il y aurait un demi-million de pages comportant les mots Bitcoin et Tulip sur Internet.

DĂšs que le cours bondit (en anglais: to leap) cette sottise fleurit. Cela doit bien dire quelque chose du monde comme il va.

La rĂ©futation a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© faite d'une comparaison trop savante pour ĂȘtre honnĂȘte : car qui se soucie vraiment de ce qui se passait Ă  Amsterdam du temps des moulins et de la Compagnie des Indes Orientales?

DÚs 2013, un article de Bitcoin Magazine a critiqué formellement le parallÚle. Depuis lors, celui-ci étant réitéré par l'establishment à chaque record ou à chaque hausse sensible de Bitcoin, il devient risible: la crise de la tulipe est un événement non réitéré. Elle ne peut expliquer Bitcoin à la fois en 2013, en 2015, en 2016, en 2017. Bloomberg vient de publier un article expliquant comment Dimon se trompe.

Quoique infiniment hasardeuses, des superpositions de courbes grossiĂšrement effectuĂ©es par certaines publications ratent le point essentiel : la courbe de Bitcoin peut, elle, ĂȘtre rendue significative sur long terme une fois tracĂ©e sur une Ă©chelle semi-logarithmique oĂč la crise actuelle n'apparaĂźt pas forcĂ©ment comme la plus profonde. La loi de Metcalfe s'applique en tendance Ă  Bitcoin, non aux tulipes. Accessoirement donc la courbe du prix des tulipes n'a jamais connu de nouveau pic. S'il est vrai que celui de Bitcoin peut dĂ©visser de 25% et bien plus en quelques jours (des crises d'adolescence d'un objet encore jeune ?) tous les prĂ©cĂ©dents krachs ont Ă©tĂ© gommĂ©s en quelques mois. Voyez le tableau qui pourra effrayer les coeurs mal accrochĂ©s mais qui ne ressemble pas Ă  l'affaire des tulipes.

Venons-en Ă  la comparaison historique et inscrivons la dans sa propre histoire.
DĂšs 2006 (avant Bitcoin!) un Ă©conomiste de l'UCLA avait rappelĂ©, dans un article publiĂ© par la revue Public Choice The tulipmania: Fact or artifact? qu'il s'agissait, en fait de fleur, d'un marronnier toujours fleuri. Le premier apport de Earl A. Thompson (1938-2010) dans cet article est de reprendre le rĂ©cit mythologique qui fonde cette histoire de tulipe, et d'en revenir Ă  la rĂ©alitĂ© historique, sur fond de Guerre de Trente Ans, et Ă  son contexte juridique, qui tient de la manƓuvre maladroite sur un marchĂ© immature.

L'histoire de la tulipe telle qu'on la raconte avec une assurance hautaine, n'est en rĂ©alitĂ© pas mĂȘme une fable d'Ă©conomiste. Elle provient d'un certain Charles Mackay (1787-1857) journaliste, Ă©crivain et poĂšte Ă©cossais, principalement connu pour quelques chansons et pour son livre Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds publiĂ© en 1841.

Popular delusions and the madness of crowds

Un livre qui vise la folie de la foule (thÚme typique du siÚcle qui suit la révolution française! ) et qui sollicite largement les anecdotes utilisées. Car il ne semble pas qu'il y ait eu «folie» et moins encore « foule » dans l'affaire qui secoua un peu Amsterdam en 1637. Seulement, réputer que l'homme de la rue est idiot et dénoncer l'aveuglement des foules, c'était si élégant au 19Úme siÚcle...

Mackay n'a pas fait ce qui pourrait ĂȘtre qualifiĂ© de recherche historique critique. Il a recopiĂ© des pamphlets de religieux calvinistes qui, au 17Ăšme siĂšcle, voyaient d'un fort mĂ©chant oeil le dĂ©veloppement de l'Ă©conomie de marchĂ©. Au passage, cela va Ă  l'encontre d'un autre poncif, celui qui oppose le protestantisme capitaliste au catholicisme ennemi de l'argent. Le discours moral contre cette spĂ©culation inspira Breughel le Jeune qui dans sa Satire de la Tulipomania peinte en 1640 reprĂ©senta les acheteurs de tulipes comme des singes. Une mĂ©taphore que les bitcoineurs n'ont pas encore eue Ă  endurer...

Brueghel le Jeune, Satire de la Tulipomanie, 1640

Que s'est-il réellement passé ? La spéculation fut loin de ne porter que sur la tulipe. Si c'est celle-ci que les prédicateurs calvinistes, et Mackay à leur suite, ont cru devoir immortaliser, c'est que la focalisation sur cet objet marginal leur permettait de ne pas dénoncer la spéculation en soi, qui portait tout aussi bien sur le blé. On retrouve cela aujourd'hui dans un discours dénonçant la spéculation sur Bitcoin tenu fort doctement par des gens qui trafiquent de tout du soir au matin.

De mĂȘme l'emballement de 1637 fut loin d'ĂȘtre le fait de « la foule » comme le dit Mackay en suivant son idĂ©e et non les faits. Il fut tout au contraire bien circonscrit dans un milieu de marchands avisĂ©s. A partir de 1634, les Français s'Ă©taient mis Ă  aimer les tulipes et Ă  en commander beaucoup. PlantĂ©es Ă  l'automne, les fleurs n'Ă©taient livrables qu'au printemps. Ceci favorisa fort naturellement l'apparition d'un marchĂ© d'options, lesquelles Ă©taient Ă  l'Ă©poque fort simples : versement d'une prime donnant le droit (non l'obligation) d'acheter Ă  terme Ă  prix fixĂ©. C'est ce marchĂ© qui s'est emballĂ©, avec une hausse du sous-jacent de l'ordre de 5900%, jusqu'Ă  son Ă©clatement le 6 fĂ©vrier 1637.

Il n'y a pas eu de « crise financiĂšre » contrairement Ă  ce qui se rĂ©pĂšte par copier-coller. Personne n'Ă©tait tenu de lever les options. Je cite l'Ă©tude de Thompson : la crise fut «an artifact created by an implicit conversion of ordinary futures contracts into option contracts in an imperfectly successful attempt by Dutch futures buyers and public officials to bail themselves out of previously incurred speculative losses in the impressively price-efficient, fundamentally driven, market for Dutch tulip contracts (...). The “tulipmania” was simply a period during which the prices in futures contracts had been legally, albeit temporarily, converted into options exercise prices».

Le plus drÎle, c'est qu'il revint en effet au pouvoir politique de clore l'incident. Une chose que nul n'aime évoquer, mais qui ne fut pas une exception dans la riche histoire des marchés officiels.

Allez... une petite scÚne culte bien française pour oublier Amsterdam et ses tulipes : Le sucre (1978) avec ici Claude Piéplu, Gérard Depardieu et Jean Carmet. Une histoire vraie (1974) sans le moindre soupçon de cryptographie, mais avec des cours multipliés par 50 sur un marché réglementé...

MalsĂ©ant de rappeler cette vieille histoire ? Si Bitcoin s'effondrait, l'État ne paierait rien. Pas de « risque systĂ©mique ». VoilĂ  une diffĂ©rence notable avec toutes les tulipes, sucres, subprimes et autres spĂ©culations nĂ©es au cƓur du systĂšme et non en ses marges ou dans des cercles alternatifs.

Je ne voudrais pas en rester lĂ . Quelque comiques que soient les menaces du patron de Morgan promettant de virer ses traders s'ils touchent Ă  Bitcoin alors mĂȘme que sa banque s'affiche parmi les plus gros acheteurs d'Exchange Traded Notes sur Bitcoin (lire ici) et dĂ©pose demande sur demande pour breveter par petits bouts la blockchain (qui ne lui appartient point) et forger un bitcoin-privĂ©, ses gesticulations ne disent rien de plus que ce que chacun sait dĂ©jĂ  de ces gens-lĂ .

Sans doute ont-ils lu l'étude de Earl Thompson, suivi sa démonstration historique, compris les explications mathématiques sur l'évolution du prix des options de tulipes. Ils ne sont pas (tous) grossiÚrement incultes. Là n'est pas le problÚme.

Ce qui est bien plus Ă©coeurant, c'est que leur « Sermon sur la Tulipe » devrait viser au cƓur le capitalisme contemporain bien davantage que Bitcoin.

Dans son livre publiĂ© en 2013 Le trĂ©sor Perdu de la Finance Folle, Jean-Joseph Goux revient sur ce qu'il avait prĂ©alablement appelĂ© « l'esthĂ©tisation de l'Ă©conomie politique », ou la « frivolitĂ© de la valeur » au siĂšcle des LumiĂšres, annonçant selon lui le capitalisme post-moderne oĂč la subjectivitĂ© du consommateur est la source prĂ©dominante du prix.

Goux et VoltaireConte pour conte, celui de Voltaire intitulĂ© justement Le monde comme il va est bien plus digne d'intĂ©rĂȘt que celui forgĂ© par Mackay sous des oripeaux d'histoire Ă©conomique. On y voit comment, dans une ville imaginaire qui ne peut ĂȘtre que Paris, le visiteur achĂšte tout ce qu'il lui plait « beaucoup plus cher que ce qu'il valait » Ă  un marchand parfaitement honnĂȘte, cependant, puisqu'il lui rend plus tard la bourse qu'il avait oubliĂ© par mĂ©garde. Écoutons donc plutĂŽt le marchand de colifichets du conte de Voltaire: « Si dans six mois vous voulez le revendre, vous n'en aurez pas mĂȘme ce dixiĂšme. Mais rien n'est plus juste ; c'est la fantaisie des hommes qui met le prix Ă  ces choses frivoles ».

aliĂ©nĂ©De sorte que la grande question, en matiĂšre de tulipes, pourrait bien s'Ă©noncer de la façon suivante : l'iPhone X, mĂȘme dotĂ© de 256 Go, vaut-il rĂ©ellement 0,42 bitcoin ? La Rolex Oyster Perpetual Date en acier vaut-elle bien 1 bitcoin ? Le sac HermĂšs Kelly de 30 cm vaut-il vraiment 1,34 bitcoin ?

Non, bien sûr? Eh bien les prix vont baisser. En bitcoin.

De qui se moque-t-on ici ? De nous tous, mĂȘme de ceux qui ont « ratĂ© leur vie » comme disait Monsieur SĂ©guela et n'ont pas accĂšs Ă  ce demi-luxe. Nous sommes maintenant dans un monde oĂč les pĂątes Ă  tartiner sont en Ă©dition limitĂ©e, oĂč les bouteilles de soda ont des sĂ©ries collectors, de façon Ă  ce que rien ne soit reliĂ© Ă  une valeur d'usage mesurable, mais que tout soit tulipe dans nos supermarchĂ©s de pĂ©riphĂ©rie urbaine.

J'ai Ă©vitĂ© jusqu'ici le jeu de mots sur bulle et bulbe, je ne rĂ©site pas au plaisir de suggĂ©rer cette rĂ©ponse aux prophĂštes Ă  tulipes: « mĂȘlez vous de vos oignons, nous prenons soin des nĂŽtres ».

Pour aller plus loin sur les tulipes et sur Bitcoin :

Quelques choses amusantes sur la spéculation (hors tulipes) :

Le récit de la Tulipe le plus indécent : On le doit à l'indécrottable Jean-Marc Daniel, qui avait déjà usé d'une référence historique au Monneron de façon tout à fait grotesque et qui se transforme lentement en historien de bistrot. Le coup de la salade : on dirait du vécu ! En revanche le pauvre Newton , récupéré dans un dictionnaire de citation j'imagine, n'a pas perdu un kopeck sur la tulipe en 1637, mais sur la South Sea en 1720. Bref un placement boursier. Et encore semble-t-il que cette histoire aussi soit largement "sur-vendue", comme je le suggÚre dans mon commentaire en bas du billet suivant, consacré aux histoires des économistes...

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51 - Des météores ?

By: Jacques Favier —

(Questions impériales sur Satoshi - II)

Le colonel Chabert dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© ici pour Ă©voquer l'impossible retour de Satoshi fait lui-mĂȘme signe vers un autre revenant, d'un tout autre poids historique : Quand je pense que NapolĂ©on est Ă  Sainte- HĂ©lĂšne, tout ici-bas m’est indiffĂ©rent dit-il.

un retour

Or l'Empereur, lui, avait déjà réussi un premier retour : le 1er mars 1815, il débarqua à Golfe Juan, revenant de l'ile d'Elbe aprÚs 10 mois d'absence et il fut "reconnu" immédiatement. Balzac, encore, fait dire à son Médecin de campagne : Avant lui, jamais un homme avait-il pris d'empire rien qu'en montrant son chapeau ? Bonne question... Ce vol de l'Aigle fit longtemps espérer par ses partisans un nouveau prodige.

LeysCe miracle d'un nouveau retour aprĂšs une Ă©vasion rocambolesque de Sainte-HĂ©lĂšne Ă  laquelle NapolĂ©on semble s'ĂȘtre toujours refusĂ© (*), certains romanciers l'ont imaginĂ©. Simon Leys (1986), tout en supposant que l'empereur revient vivant en France, s'intitule tout de mĂȘme le sien "La mort de NapolĂ©on" et il n'est pas sans rapport avec ce qui peut ĂȘtre la situation d'un gĂ©nie inconnu comme Satoshi : l'impossibilitĂ© non seulement de "revenir", mais plus radicalement d'ĂȘtre soi-mĂȘme.

Comme il ressemblait vaguement Ă  l’Empereur, les matelots l’avaient surnommĂ© NapolĂ©on. Aussi, pour la commoditĂ© du rĂ©cit, ne l’appellerons-nous pas autrement. Et d’ailleurs, c’était NapolĂ©on. (...) Seul le maĂźtre d'Ă©quipage dĂ©sapprouvait cette appellation. Que l'on associĂąt le nom de son dieu Ă  ce petit homme laid avec son ventre enflĂ© et ses jambes grĂȘles, lui paraissait sacrilĂšge.

en 1820Il est vrai que le portrait fait de lui par un anglais en 1820 laisse envisager combien peu reconnaissable aurait pu ĂȘtre l'enfant prodigue de la gloire aprĂšs quelques annĂ©es de pourissoir tropical.

Mais l'auteur vise au coeur, prĂ©sentant NapolĂ©on Ă©tranger Ă  lui-mĂȘme sur le bateau de son Ă©vasion : Entre le personnage qu'il avait dĂ©pouillĂ© et celui qu'il n'avait pas encore crĂ©Ă©, il n'Ă©tait temporairement personne. DĂ©barquĂ© Ă  Anvers il ne reconnut pas mĂȘme le bassin NapolĂ©on qu'il avait inaugurĂ© en personne dix ans plus tĂŽt. À Waterloo il a le sentiment d'ĂȘtre lĂ  pour la premiĂšre fois. À Paris le voici errant, recueilli comme vieux soldat par de vieux soldats, tous nostalgiques de l'empire. Et un jour la terrible nouvelle arrive. Sur la petite Ăźle lointaine, l'empereur (son sosie, donc) vient de mourir. Tout le monde pleure autour de lui. Lui est foudroyĂ©, sa destinĂ©e devenait posthume.

Voici maintenant qu'un obscur sous-officier, rtien qu'en mourant sottement sur un rocher dĂ©sert Ă  l'autre bout du monde, avait rĂ©ussi Ă  dresser sur son chemin le rival le plus formidable et le plus inattendu qu'on puisse concevoir : lui-mĂȘme !

S'il revenait Satoshi n'aurait-il pas Ă  se battre contre Satoshi lui-mĂȘme?

Le NapolĂ©on de Leys est vrai, extrĂȘmement crĂ©dible. Et pourtant il "se reconstruit" (ce mot que Jean-Paul Kauffmann dĂ©teste) ... comme marchand de melons. Le personnage de l'empereur est dĂ©sormais largement occupĂ© par les fous. Une visite Ă  l'asile l'en convainc : une malheureuse Ă©pave prĂ©sentait une image mille fois plus fidĂšle, plus digne et plus convaincante de son modĂšle que l'improbable fruitier chauve qui, assis Ă  ses cĂŽtĂ©s, l'examinait avec stupeur.

James Sant 1900Napoléon vieillit : chaque fois qu'il se rendait chez le barbier, il mesurait dans le double miroir avec une fascination hypnotisée l'effacement progressif de ses traits originaux, petit à petit supplantés par ceux d'un inconnu qu'il méprisait, qu'il haïssait - et qui lui inspirait une horreur grandissante. C'est ce que peut suggérer la toile de James Sant La derniÚre phase (1900) récemment présentée au public lors de l'exposition Napoléon à Sainte-HélÚne au Musée de l'Armée.

Jusqu'oĂč peut-on comparer Satoshi Nakamoto Ă  NapolĂ©on Bonaparte ? Au plan psychologique, nul n'en sait rien. Quant Ă  l'amour des mathĂ©matiques, il est patent chez les deux hommes (*). C'est au regard d'une forme particuliĂšre de gĂ©nie, qu'il y a, me semble-t-il, chez l'inconnu de 2008 une suretĂ© du regard, une capacitĂ© d'agencer de maniĂšre proprement lumineuse des facteurs de nouveautĂ© rĂ©volutionnaires avec des Ă©lĂ©ments prĂ©-existants (d'ancien rĂ©gime) que l'on retrouve chez le Premier Consul. Enfin c'est surtout dans l'optique d'un Hegel ou d'un Marx qu'il me paraĂźt que la comparaison est permise.

hegel

Pour Hegel(*), NapolĂ©on est l'instrument de l'Absolu sur le thĂ©Ăątre du monde, NapolĂ©on, en entrant Ă  IĂ©na l'Ă©pĂ©e en main le jour oĂč le philosophe achĂšve sa PhĂ©nomĂ©nologie de l'Esprit, devient le hĂ©ros de l'histoire moderne. Je ne crois pas forcer le trait en le retrouvant chez Satoshi. Il s'empare d'une citadelle, celle de la monnaie, achevant un mouvement multisĂ©culaire de libĂ©ration de l'homme des corps intermĂ©diaires, des liens et des autoritĂ©s. Le P2P, c'est l'Absolu du 21Ăšme siĂšcle.

Renversant l'idĂ©alisme hĂ©gĂ©lien tout en conservant sa dialectique historique, Karl Marx ne voit en NapolĂ©on ni l'empereur romain du sacre ni le dieu de la guerre mais le gĂ©nie qui va permettre l'Ă©closion de la sociĂ©tĂ© bourgeoise moderne en France et sur une bonne part du continent. Il reviendra Ă  d'autres de dire, de mĂȘme, ce qu'aura Ă©tĂ© rĂ©ellement le travail historique de Satoshi Nakamoto.

Mais quand le travail est accompli, l'histoire se passe assez bien des grands hommes. En 1791, le lieutenant corse de 22 ans l'avait déjà noté : les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siÚcle. PlutÎt que de pourrir en victime de ses ennemis, autant faire comme Satoshi et move on to other things.

vieux




Pour aller plus loin :

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50 - Il prit la rĂ©solution de rester mort ?

By: Jacques Favier —

( Questions impériales sur Satoshi - I)

Satoshi Nakamoto est une Ă©nigme et le demeurera peut-ĂȘtre. Je n'ai pas l'intention d'ajouter ici mes hypothĂšses personnelles Ă  la longue suite de celles qui ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© formulĂ©es (voir sur le site bitcoin.fr). Pour moi, son mystĂšre qui anime bien des conversations dans la communautĂ© (qui est-il, ou qui sont-ils ? que pense-t-il de tel ou tel problĂšme ? que va devenir son magot ? ) est consubstantiel au bitcoin, si du moins comme l'Ă©crit quelque part Hegel, la vĂ©ritĂ© n'est pas comme une monnaie qui, telle qu'elle est frappĂ©e, est prĂȘte Ă  ĂȘtre dĂ©pensĂ©e et encaissĂ©e. La vĂ©ritĂ© contient de la vie, da la souffrance et de la mort.

le mort d'Eylau

Je ne peux donc partager entiĂšrement le point de vue purement technicien de Peter Todd selon lequel l’identitĂ© de Satoshi est simplement une curiositĂ© historique.

L'apparition épisodique d'un prétendant est une chose qui ne peut qu'amuser l'historien comme elle stimule le romancier et intéresse le psychologue.

Des quatre faux tsars Dimitri successifs à la bonne dizaine de faux Dauphins du Temple, on ne manque pas de références en la matiÚre. Chacune de ces histoires témoigne de la conjonction de trois facteurs : un événement historique mystérieux, inouï ou scandaleux, l'existence d'un désordre mental individuel et une situation d'incertitude politique collective. Il n'est pas question de les rappeler ici, mais seulement de souligner la ressemblance frappante avec ce que nous voyons autour des "prétendants" Satoshi et de leur interférence dans les problÚmes de gouvernance du bitcoin.

Une chose, nĂ©anmoins m'Ă©tonne toujours. Pour soutenir (rarement) comme pour rĂ©futer (le plus souvent) tel ou tel prĂ©tendant, la plupart de mes amis se forgent implicitement l'image parachronique d'un Satoshi qui serait aujourd'hui le mĂȘme qu'en 2008. On compare la langue, le style, la dĂ©marche du prĂ©tendant aux traces, bien rares de surcroĂźt, laissĂ©es par le disparu. Comme si le temps n'avait pas passĂ© sur lui autant que sur nous.

chabertIl y a un héros de roman qui est l'archétype de cette situation, c'est le Colonel Chabert de Balzac. Cet enfant trouvé dont une révolution a fait un soldat, un héros, Grand Officier de la Légion d'Honneur, disparaßt de l'histoire dans le tumulte d'une bataille terrible (Eylau, 8 février 1807) et réapparaßt à Paris deux ans aprÚs Waterloo, alors qu'il est officiellement mort.

C'est un hĂ©ros dĂ©possĂ©dĂ©, Ă©mouvant, mais assez lucide. Un roi goutteux a remplacĂ© son empereur, un aristocrate l'a remplacĂ© dans le lit de sa femme, la sociĂ©tĂ© a changĂ©, il ne la reconnait pas davantage qu'elle ne le reconnait lui-mĂȘme.

Au terme de ses efforts, il prend, dit Balzac, la résolution de rester mort. Le roman de Balzac nous donne finalement des clés pour tenter de comprendre la situation, que Satoshi soit l'un des prétendants connus, ou bien qu'il soit tout autre et reste caché.

Tant qu'il prĂ©tend Ă  ĂȘtre reconnu, Chabert est traitĂ© de fou. On voit bien qu'une partie des critiques contre les prĂ©tendants Satoshi vise la qualitĂ© de leur Ă©tat mental. Comme si un hĂ©ros (de guerre ou de science) Ă©tait un homme ordinaire et comme si pareille situation ne devait pas le rendre plus Ă©trange encore qu'il ne l'Ă©tait de nature!

craigh– J’irai, s’écria-t-il, au pied de la colonne de la place VendĂŽme, je crierai lĂ  : « Je suis le colonel Chabert qui a enfoncĂ© le grand carrĂ© des Russes Ă  Eylau ! » Le bronze, lui ! me reconnaĂźtra.
– Et l’on vous mettra sans doute Ă  Charenton lui rĂ©pond l'un des rares personnages honnĂȘte et qui croit en ses dires.

Chabert finalement renonce. A vrai dire, il a renoncĂ© depuis longtemps, il n'a cessĂ© de renoncer depuis dix ans : je fus convaincu de l’impossibilitĂ© de ma propre aventure, je devins triste, rĂ©signĂ©, tranquille, et renonçai. On me dira que certains prĂ©tendants ne sont ni rĂ©signĂ©s ni tranquilles ? Mais Ă©coutons Craig Wright, et convenons, au moins, qu'il parle comme un hĂ©ros balzacien (bien sĂ»r il y a aussi des escrocs chez Balzac) : Je suis dĂ©solĂ©. Je croyais que je pouvais le faire. Je croyais que je pouvais mettre les annĂ©es d’anonymat et de dissimulation derriĂšre moi. Mais, Ă  mesure que les Ă©vĂ©nements de la semaine se sont dĂ©roulĂ©s et alors que je me prĂ©parais Ă  publier la preuve que j’avais accĂšs aux premiĂšres clĂ©s, j’ai flanchĂ©. Je n’ai pas le courage. Je ne peux pas. C'est Ă  peu prĂšs le trajet de Chabert !

Le temps change tout ; ce qui est intime, ce qui est social, ce qui est politique. Le colonel avait connu la comtesse de l’Empire, il revoyait une comtesse de la Restauration dit Balzac pour Ă©voquer l'Ă©pouse de Chabert.

Que doit penser Satoshi ? Huit ans aprÚs la grande crise, les banques n'ont jamais été aussi puissantes. Goldman Sachs, qui peut aussi facilement mettre à genoux un peuple que recruter un commissaire européen, développe sa blockchain sans bitcoin, dépose des brevets. Le monde ne bruisse que d'une forme précise de "technologie blockchain", celle qu'il sera possible de transformer en jeu de société.

Un point central du roman est que Chabert semble pourtant tenir davantage Ă  sa femme et Ă  son honneur qu'Ă  son trĂ©sor. Il vaut mieux avoir du luxe dans ses sentiments que sur ses habits. Ce qui ramĂšne au million de bitcoins de Satoshi Nakamoto, trĂ©sor interdit ou abandonnĂ©, peut-ĂȘtre perdu, et qui alimente tant de spĂ©culations.

Il y a un homme qui se passionne pour Chabert, c'est Jean-Paul Kauffmann. Glissons, puisqu'il dĂ©teste que l'on en parle, sur son statut d'otage (durant 3 ans, au Liban) et disons que, selon JĂ©rĂŽme Garcin, sa singuliĂšre bibliographie ressemble dĂ©sormais Ă  un long traitĂ© de la fuite, Ă  un prĂ©cis de disparition dans des lieux sinistres et carcĂ©raux oĂč le temps s’est arrĂȘtĂ© et les portables ne passent plus. Lui-mĂȘme, dans son dernier livre, Ă©crit : je ne suis pas devenu meilleur, simplement plus vivant et plus loin je ne me suis pas reconstruit Ă  l'identique.

kauffmann

Dans ce livre, Outre-terre, il se promĂšne sur le champ de bataille d'Eylau en songeant Ă  Chabert. Il est plus facile de s'identifier Ă  lui qu'au PĂšre Goriot ou Ă  EugĂ©nie Grandet. Chacun peut y chercher, Ă  travers son histoire personnelle, des traces de ses propres heurts, de ses arrachements, de ses phobies. Chabert est la figure de l'absent, du disparu, du gĂȘneur.

De mĂȘme Satoshi disparu, fantomatique, ne devient-il pas, peu Ă  peu, lui aussi une forme de menace ?

Pour aller plus loin :

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44 - La Liberté

By: Jacques Favier —

Lors d’un colloque Ă  l’AssemblĂ©e Nationale, on m’avait demandĂ© de rĂ©pondre Ă  la question : Pourquoi, achĂšte-t-on des bitcoins ? Est-ce la confiance qui mobilise les bitcoineurs ou plus simplement une analyse rationnelle du risque au regard des gains escomptĂ©s ?

J’avais rĂ©pondu qu’il y avait bien des raisons, au delĂ  de l’intĂ©rĂȘt, pour dĂ©sirer dĂ©tenir du bitcoin. Le bitcoin n’est pas intĂ©ressant, il est passionnant, et pour au moins trois raisons : la dimension ludique et communautaire, l'Ă©merveillement technologique et le projet politique.

Quand j’en vins au projet politique, je dus avouer qu’il Ă©tait difficile Ă  prĂ©senter simplement. Je jugeais un peu dur, dans ce temple de nos institutions nationales, d’aller clamer « no borders no banks » et me contentai donc de rappeler que le cƓur du projet d’une monnaie dĂ©centralisĂ©e c’était la libertĂ© du cyberespace, mais en prĂ©cisant «au double sens d’absence de contrĂŽle et de rĂ©pression, mais aussi de fluiditĂ©, d’instantanĂ©itĂ©, de partage et de confiance ». Façon de dire que ce n'Ă©tait pas forcĂ©ment ce que, depuis les Augustes romains, les politiques entendent volontiers par LibertĂ©.

de SevÚre Alexandre à Sempé

Or pendant ce temps, un artiste contemporain que j’ai dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© ici abordait lui aussi la chose Ă  sa façon. Youl a dĂ©jĂ  revisitĂ©, Ă  la demande de clients bitcoineurs, la CĂšne de Vinci et les Joueurs de Carte de CĂ©zanne. A chaque fois je suis Ă©tonnĂ© de la pertinence de ses intuitions, et j’échange volontiers avec lui.

promenade au LouvreUn de ses clients venait de lui commander une toile inspirĂ©e de la cultissime LibertĂ© guidant le Peuple d’EugĂšne Delacroix que le Cercle du Coin avait, presque en mĂȘme temps, adoptĂ©e comme illustration de son communiquĂ© de presse « pas de rĂ©volution Blockchain sans Bitcoin ».

Songeant Ă  cela durant que je parlais, je me demandais si ce n'Ă©tait pas un choix trivial, voire fĂącheux. La libertĂ© figure sur des monnaies depuis le temps de Rome, et ce mĂȘme tableau, passablement sagouinĂ©, avait jadis servi Ă  illustrer un billet de 100 francs crĂ©Ă© en 1978 et qui circula jusqu’à la fin du siĂšcle. Je me gardai bien d’évoquer tout cela devant tant d’officiels et me promis d’y revenir pour mes lecteurs.

Depuis mon billet sur sa CÚne, Youl me fait l'amittié de me montrer certaines étapes de son travail.

Youl premiĂšres Ă©bauches

Disons d’abord un mot sur Delacroix : un peintre non-acadĂ©mique mais non-rĂ©volutionnaire, plutĂŽt admirateur de NapolĂ©on. Il n’a pas participĂ© Ă  l’insurrection de 1830. Et pourtant on voit partout son tableau comme illustration de cette rĂ©volte et des suivantes, voire pour illustrer « les MisĂ©rables » (avec le petit Gavroche) alors qu’en fait c’est sans doute Hugo qui s’est inspirĂ© du peintre, bien des annĂ©es plus tard, pour Ă©crire le rĂ©cit d’une insurrection rĂ©publicaine de 1832, qui fut durement rĂ©primĂ©e par le rĂ©gime Ă©tabli deux ans plus tĂŽt.

La toile de Delacroix cĂ©lĂšbre en effet les « trois glorieuses » journĂ©es du 27, 28 et 29 juillet 1830 au cours desquelles la foule de Paris (bourgeois et ouvriers rĂ©unis) renversĂšrent la monarchie « de droit divin » du dernier des frĂšres de Louis XVI. Mais la haute-bourgeoisie et sa presse ne voulaient ni de la RĂ©publique parce qu’elle Ă©tait perçue comme un facteur de dĂ©sordre social, ni du fils de NapolĂ©on, parce que l’empire aurait hĂ©rissĂ© les puissances Ă©trangĂšres. On dĂ©cida donc de placer sur le trĂŽne le cousin du roi renversĂ©, Louis-Philippe et l'on fut bien heureux d'une solution finalement dĂ©nuĂ©e de toute lĂ©gitimitĂ© : Louis-Philippe n'Ă©tait pas le successeur lĂ©gitime, son pĂšre avait votĂ© l'abolition de la monarchie et la mort du roi, et aucun suffrage populaire ne vint jamais conforter ce rĂ©gime bĂątard. On est bien loin des sentiments qu’inspire aujourd'hui l'icĂŽne de Delacroix.

Delacroix, 1830

Cette Liberté illustre ainsi une révolution confisquée. Voilà justement quelque chose que les bitcoineurs peuvent parfois ressentir lors de certaines conférences sur la révolution Blockchain...

Le peintre a peint sa toile cĂ©lĂšbre plusieurs mois plus tard, quand les « trois glorieuses » ont accouchĂ© d’un rĂ©gime d'oligarchie financiĂšre et de haute-bourgeois. Sa LibertĂ© tient un peu de la dĂ©esse antique, mais elle tient aussi de Marianne, fille du peuple Ă  peau brune. Quand les critiques virent le tableau, ils le trouvĂšrent grossier, ils protestĂšrent que Delacroix dĂ©shonorait la glorieuse rĂ©volution de juillet en la peignant avec des teintes d’ordures. Or, de la glorieuse rĂ©volution, il ne restait dĂ©jĂ  que ce qui est au sommet de la pyramide sur laquelle est construit l'agencement de ce tableau: le drapeau. Les visiteurs du Louvre le reconnaissent comme celui de la France mais en 1830 il Ă©tait encore celui de Valmy et d'Austerlitz, tout juste adoptĂ© par le nouveau rĂ©gime.

La "rĂ©volution" consista en effet Ă  changer le drapeau, tandis que le nouveau roi se couchait dans les draps de l'ancien, et que ses prĂ©fets et ses gendarmes maintenaient partout le mĂȘme ordre. Delacroix a-t-il voulu rappeler que le rĂ©gime dĂ©jĂ  embourgeoisĂ© qui Ă©tait nĂ© de l’évĂ©nement de 1830 n’avait sa lĂ©gitimitĂ© (et sa limite?) que dans la violence? Les soldats qui tirĂšrent sur les insurgĂ©s de 1830 firent la mĂȘme besogne au service du nouveau rĂ©gime.

Il y a un goût trÚs amer dans cette Liberté. Il suffit de songer que la toile reprend ostensiblement la composition du Radeau de la Méduse (1819), l'histoire d'une catastrophe..

La MĂ©duse 1819

Maintenant, qu’allait faire Youl ?

Le drapeau orange n'est pas une surprise, mĂȘme si la couleur n'apparaĂźt pas sur les premiĂšres Ă©bauches. Et autour de la LibertĂ© on s'attend Ă  voir une reprĂ©sentation mĂ©taphorique des forces et des mĂ©tiers Ă  l’oeuvre dans la rĂ©volution de la dĂ©centralisation : dĂ©veloppeurs, cryptologues, hackers, bloggers. Bien sĂ»r Youl met aux mains des Ă©meutiers des pics, symboles transparents du travail des mineurs.

La difficultĂ©, c’est que la toile de Delacroix, c’est fondamentalement (d'aprĂšs le peintre lui-mĂȘme) une barricade. Il y a eu des morts en juillet 1830. Pas des milliers, mais assez pour couvrir de leurs noms la colonne de la Bastille qui commĂ©more cela. Dieu merci, l'apparition du bitcoin n’a pas encore fait de morts (sauf des coupables : KarplelĂšs and Co), mais on peut dire que certains aujourd’hui souffrent, voire meurent, du fait des monnaies-dettes. Youl n'a pas Ă©ludĂ© cette dimension. Le sol reste jonchĂ© de corps sacrifiĂ©s.

Youl nouvelle Ă©bauche

Le « vieux monde » n'a guÚre sa place sur la toile de Delacroix. Les tours de Notre Dame, sur lesquelles flotte un minuscule drapeau tricolore, situent discrÚtement l'action dans la cité de toutes les révolutions et font sans doute une allusion au caractÚre trÚs catholique du roi renversé. La BCE prend cette place dans le fonds de la toile de Youl, décor un peu stérile et symbole d'un systÚme lointain.

Youl, Ă©bauche avec monuments

C'est le moment de regarder la mĂȘme LibertĂ© quand elle ornait un billet de banque centrale.

la liberté pour 100 francs

Les plus anciens se souviennent des rumeurs (généralement invérifiables) assurant que tel ou tel pays refusait de laisser circuler cette coupure pour son indécence supposée. Nul ne semblait s'offusquer que cette liberté n'eût point de monument à prendre d'assaut ni d'émeutier à entraßner si ce n'est un enfant unique, en quoi je pense voir une auto-célébration de la génération 68. Comme sur la piÚce romaine, c'est une Liberté sans contenu conceptuel qui guide un peuple sans remise en cause vers un avenir sans changement. On ne peut que songer, devant cette récupération d'une Liberté révolutionnaire recyclée en symbole patriotique à l'étrange transformation qui ferait de la technologie de Satoshi un instrument à alléger les charges des banques.

Au fait, qu'est-ce qui provoqua la révolution de 1830 ? Des ordonnances prétendant réduire la liberté d'expression et restreindre le droit des électeurs. Tiens, tiens...

Allez ! Voici le tableau de Youl terminé. Avec un tel drapeau il devrait conserver sa force révolutionnaire ! Bravo !

La liberté par Youl




Pour aller plus loin :

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43 - Le bitcoin : d'Oresme à Galilée ?

By: Jacques Favier —

(cet article a été traduit en chinois)

À la ConfĂ©rence « Blockchain : disruption et opportunitĂ©s » tenue le 24 mars Ă  l'AssemblĂ©e nationale, on m'avait demandĂ© une brĂšve mise en perspective de la notion de confiance, notamment Ă  travers la figure de Nicolas Oresme.

Que peut encore avoir Ă  nous dire de ce que nous observons aujourd’hui, un moine normand que l'on a parfois dĂ©crit comme l'Einstein du 14 Ăšme siĂšcle et dont les financiers seuls se souviennent qu'il estimait que la monnaie est l'affaire des marchands ? De cet Ă©rudit, Ă©conomiste, mathĂ©maticien et traducteur d'Aristote, chez qui l'on trouve avec des siĂšcles d'avance des principes qui seront ceux de Gresham, de Turgot, d'Adam Smith ou de Jean-Baptiste Say, il arrive aujourd'hui que se rĂ©clament ceux qui aspirent au retour d'une "monnaie valeur" (mĂȘme si Oresme ne confondait pas la monnaie et la richesse!). J'ai donc pensĂ© que l'idĂ©e de partir d'Oresme pour introduire une rĂ©flexion autour du bitcoin Ă©tait bonne, mais pour aller oĂč ?

Voici le texte (un peu remanié et completé) de mon intervention.

Nicolas Oresme

En apparence Oresme n’a pas grand’chose Ă  nous dire. Il a vĂ©cu plus de 70 mutations monĂ©taires, qui ont fait perdre 50% de sa valeur Ă  la monnaie mĂ©tallique. Ceux qui ont moins de 50 ans, en France, n’ont rien connu de comparable et franchement ça se sent parfois un peu dans leurs commentaires.

Oresme, en bon aristotĂ©licien, rĂ©prouve l’intĂ©rĂȘt sur l’argent, qui est le dangereux fondement de nos monnaies actuelles, mais il conteste aussi le droit de l’Etat sur la monnaie, droit qui est remis en cause avec le Bitcoin.

La monnaie, nous dit Oresme, n'est pas la propriĂ©tĂ© du prince. Elle appartient Ă  ceux qui la gagnent, Ă  la collectivitĂ© de ses utilisateurs, qui seule peut en dĂ©finir le statut. Mais ne nous y trompons pas : quand Oresme dit que la monnaie est affaire de marchands il parle de bonne monnaie. Il aurait peut-ĂȘtre approuvĂ© l’indĂ©pendance de la BCE, certainement pas le Quantitative Easing car la monnaie ne se peut faire par alkemie.

Pour Oresme, la confiance est confiance dans la valeur autant que dans l’échange. Aujourd’hui on confond les deux choses, assez frauduleusement.

Je dois donc revenir sur la prĂ©sentation qui est gĂ©nĂ©ralement faite de la confiance comme naturellement suscitĂ©e et entretenue par une institution tierce et centralisĂ©e. Je crois que c’est simplement faux. Les hommes se font d’abord confiance l’un Ă  l’autre, entre frĂšres, amis, voisins. La premiĂšre forme de monnaie-dette chacun la connait : au cafĂ© on ne partage pas, on dit « je te revaudrai ça ». Je suis de ceux qui pensent que la monnaie n’a pas d’origine prĂ©cise et qu’elle est, comme le langage lui-mĂȘme, (confĂšre l’expression sur parole) un Ă©lĂ©ment constitutif de notre humanitĂ©.

Il suffit de rappeler que les mots confiance et confidence ont les mĂȘmes racines latines pour voir que la confiance est chose intime. La confiance (au delĂ  du premier cercle) est historiquement de nature ethnique ou religieuse. Voyez le rĂŽle que les liens familiaux et religieux jouent traditionnellement dans certaines communautĂ©s de marchands (lombards, juifs, ismaĂ©liens, gujaratis) et sur certains marchĂ©s comme celui du diamant.

Or la puissance publique n’est pas de nature intime, ethnique ou religieuse. L’idĂ©e qu’elle soit le fondement de la confiance dans la monnaie est, au mieux, une mythologie destinĂ©e Ă  faire de nĂ©cessitĂ© vertu.

Les pĂšres du papier

L’assignat qui annonce la terreur (laquelle avait manquĂ© au systĂšme de Law) n’a aucun fondement rĂ©publicain. Il tient bien plus du despotisme de Catherine II, qui s’inspirait d’Ivan Possochkov, un Ă©conomiste du temps de Pierre-le-Grand qui disait crument que la matiĂšre dont la piĂšce est faite importe peu et que la volontĂ© de l’empereur serait d’attribuer la mĂȘme valeur Ă  un morceau de cuir ou Ă  une feuille de papier, elle suffirait.

La confiance dans cette monnaie d'État est sans cesse invoquĂ©e. Mais du fait de son cours forcĂ© elle est parfaitement invĂ©rifiable et souvent fort mince. Toute personne qui a fait un an d’études d’histoire sait que le petit Ă©pargnant finit toujours grugĂ©. Nos concitoyens ont lu que les banques Ă©taient fragiles, ils soupçonnent que les garanties des dĂ©pĂŽts sont illusoires, et ils ont entendu un ministre plutĂŽt pondĂ©rĂ© leur dire que la France est en faillite. Les plus informĂ©s ont compris ce que chypriation et rĂ©solution bancaire veulent dire.

Chez le percepteur, Jan Massys, 1539

Ce qui donne son efficacitĂ©, sa valeur, Ă  la monnaie officielle ce n’est pas du tout ma confiance ou celle de l’épicier, comme le dit la bibliothĂšque rose de l’économie, c’est le percepteur qui exige cette monnaie et l’accepte au nominal. Le fisc (autant et plus que le commerce) est la raison d’ĂȘtre et le vrai fondement de la monnaie rĂ©galienne. Contre le moine Oresme, c’est donc JĂ©sus qui a raison quand il parle du « denier de CĂ©sar ».

un percepteur romain

Quand l’évangile Ă©crit áŒˆÏ€ÏŒÎŽÎżÏ„Î” Îżáœ–Îœ τᜰ ÎšÎ±ÎŻÏƒÎ±ÏÎżÏ‚ ÎšÎ±ÎŻÏƒÎ±ÏÎč, comprenons qu’il faut payer ses impĂŽts Ă  l’Etat mais placer sa confiance dans la sociĂ©tĂ©.

Cependant, en matiĂšre d’agencement de la sociĂ©tĂ© face aux Etats, nous sommes moins dans un « moment social » ( dans lequel Oresme nous parlerait de l’autonomisation des Ă©changes par rapport au prince) que dans un « moment mathĂ©matique », oĂč l'on dĂ©couvre comme le fit GalilĂ©e en d'autres domaines, qu'il est possible de se passer de quelques mythes.

Galileo Galilei peint par Le TintoretLe moment GalilĂ©e apporte sa part de dĂ©senchantement pour les nostalgiques, d’exaltation pour les imaginatifs.

Au delĂ  du hype ludique et communautaire, au delĂ  de l'Ă©merveillement technologique, il y a aussi ici un projet politique, difficile Ă  prĂ©senter simplement surtout Ă  des non-amĂ©ricains. Le slogan « no borders no banks » manque probablement de tact. Le cƓur du projet, c’est je crois la libertĂ© du cyberespace. LibertĂ© au double sens d’absence de contrĂŽle et de rĂ©pression, mais aussi de fluiditĂ©, d’instantanĂ©itĂ©, de partage et de confiance.

DĂ©sormais, et c’est une dĂ©flagration, la confiance est Ă©crite en langage mathĂ©matique.


Pour aller plus loin :

  • Sur Oresme : une prĂ©sentation du TraitĂ© des Monnaies (1355)
  • Étant de ceux qui pensent que les premiĂšres monnaies furent sans doute les femmes (ce que suggĂšre me semble-t-il David Graeber) je trouve particuliĂšrement succulente cette phrase d'Oresme : Si comme donc la communaultĂ© ne peult octroyer au prince qu’il ait la puissance et auctoritĂ© d’abbuser des femmes de ses cytoiens a sa vouluntĂ©, et desquelles qu’il luy plaira, pareillement elle ne luy peult donner privilleige de faire Ă  sa vouluntĂ© des monnoies.
  • TĂ©lĂ©charger une traduction du TraitĂ© des monnaies en pages 47 Ă  92 de l'ouvrage rĂ©alisĂ© par une Ă©quipe conduite par Jean-Michel Servet et mis en ligne par l'Institut de Coppet.
  • La citation complĂšte de Possochkov : Ce qui fait la valeur d'une piĂšce de monnaie, ce n'est pas l'or, l'argent, le cuivre, la matiĂšre plus ou moins prĂ©cieuse qui a Ă©tĂ© employĂ©e pour la confectionner; non, rien de tout cela ne fait que cette piĂšce de monnaie soit reçue en Ă©change d'un boisseau de blĂ© ou d'une piĂšce de drap. Ce qui fait cela, c'est l'image de l'empereur frappĂ©e sur le mĂ©tal, c'est la volontĂ© de l'emperuer exprimĂ©e par cette image, d'attribuer Ă  ce morceau de mĂ©tal une efficacitĂ© telle qu'on l'accepte sans hĂ©siter en retour des choses ayant une valeur rĂ©elle, servant aux usages rĂ©els de la vie. Et dĂšs lors, la matiĂšre dont cette piĂšce est faite importe peu. La volontĂ© de l'empereur serait d'attribuer la mĂȘme valeur Ă  un morceau de cuir , Ă  une feuille de papier, elle suffirait, et il en serait ainsi.
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30 - Fouché, un policier sans algorithmes.

By: Jacques Favier —

Un jour qu'en sortant d'un repas entre bitcoineurs nous discutions de la loi sur le Renseignement, j'opinais que la police algorithmique en saurait toujours moins que n'en savait Fouché, ministre de la Police de 1799 à 1802 puis (aprÚs une premiÚre disgrùce) de 1804 à 1810. Quel tollé...

Il ne s'agissait pourtant point d'une coquetterie d'historien. Au moment de cette conversation, j'avais en tĂȘte l'attitude de FouchĂ© aprĂšs le cĂ©lĂšbre attentat de la rue Sainte-Nicaise mais Ă©galement les efforts pathĂ©tiques de nos dirigeants pour parer les coups assez similaires des terroristes du moment.

la machine infernale

le FouchĂ© de WaresquielJe persiste dans mon opinion, d'autant qu'entre temps je viens de lire le livre de Dominique Cardon, Ă  quoi rĂȘvent les algorithmes, qui donne plus encore Ă  penser qu'Ă  craindre, et que le hasard d'un trajet en voiture m'a donnĂ© l'occasion d'Ă©couter l'excellente Ă©mission Concordance des Temps de Jean-NoĂ«l Jeanneney, recevant justement Emmanuel de Waresquiel auteur d'une rĂ©cente biographie de Joseph FouchĂ©, dont la lecture, Ă  son tour m'a conduit vers une remarquable Ă©tude de l'historien Augustin Lignereux sur la dĂ©rive terroriste Ă  l'Ă©poque.

Ă  quoi rĂȘvent les algorithmesJe ne sais que trop que la complexitĂ© des modĂšles algorithmiques mis en oeuvre dans les nouvelles infrastructures informationnelles contribue Ă  imposer le silence Ă  ceux qui sont soumis Ă  leurs effets. Elles dĂ©sarment aussi ceux qui entreprennent de critiquer l'avĂšnement de la froide rationalitĂ© des calculs, sans chercher Ă  en comprendre le fonctionnement. Je voulais pointer ce qui leur manque, et la faille de raisonnement sur laquelle se fondent non ceux qui y ont recours mais ceux qui n'ont recours qu'Ă  ce type Ă©troit de calcul.

Le 24 dĂ©cembre 1800, une machine infernale explose dans l'Ă©troite rue Saint-Nicaise sur le passage de la voiture de Bonaparte, au pouvoir depuis un an. Attentat destinĂ© Ă  priver la France de l'homme dont l'Ă©norme popularitĂ© relĂšgue dans les marges tant les derniers jacobins que les conspirateurs royalistes stipendiĂ©s par l'Angleterre. Mais attentat trĂšs spectaculaire (20 morts, 100 blessĂ©s sans doute) destinĂ© aussi Ă  frapper les esprits, si l'on en juge par les mots mĂȘmes du chef de la division de la police secrĂšte Pierre Louis Desmaret: «Le fracas du coup, les cris des habitants, le cliquetis des vitres, le bruit des cheminĂ©es et des tuiles pleuvant de toutes part, firent croire au gĂ©nĂ©ral Lannes, qui Ă©tait avec le Consul, que tout le quartier s'Ă©croulait sur eux». C'est bien un attentat politique, l'un des premiers de l'Ăšre moderne.

Bonaparte (dont l'Ă©motion profonde que suscite le crime conforte Ă©videmment le pouvoir) charge les jacobins. Pourquoi? Essentiellement, semble-t-il, parce que le prĂ©cĂ©dent complot Ă©tait de leur fait et avait eu un mode opĂ©ratoire (la machine Ă  feu du chimiste Chevalier) fort proche. C'est le vice de son raisonnement et c'est le vice central du raisonnement par la trace ou le prĂ©cĂ©dent. On cherche du jacobin, on trouve du jacobin. MĂȘme l'historien peut s'y laisser piĂ©ger, s'il suit trop la police qui redĂ©couvre des rapports antĂ©rieurs Ă  l’attentat et qui, Ă  sa lumiĂšre, font figure de signes annonciateurs comme l'observe finement Lignereux. Or que dit Cardon? La maniĂšre dont nous fabriquons les outils de calcul, dont ils produisent des significations, dont nous utilisons leurs rĂ©sultats, trame les mondes sociaux dans lesquels nous sommes amenĂ©s Ă  vivre, Ă  penser et Ă  juger.

Le ministre de la Police, Fouché, affirme au contraire que les coupables sont à chercher du cÎté des royalistes et non des derniers jacobins. D'abord parce que la chose lui semble avoir été mieux organisée, donc forcément payée par l'Angleterre, et ensuite par ce que la logique politique explique, comme on le verra, l'engrenage terroriste des derniers combattants de la Vendée royaliste. Les faits lui donneront raison.

Pourtant il obtempĂšre. Des jacobins sont dĂ©portĂ©s. De façon toute moderne, le SĂ©nat appelĂ© Ă  voter (sans trop de preuves...) sur leur dĂ©portation dĂ©clare la dĂ©cision "constitutionnelle". FouchĂ© continue son enquĂȘte. Comme l'attentat lui-mĂȘme, l'enquĂȘte est l'une des premiĂšres modernes, incroyablement scientifique : analyse des restes du cheval et des son fer, comparaison des formes de lettres manuscrites ou imprimĂ©es, mais aussi enquĂȘte politique avec mouchards et primes. On remonte les pistes. En avril 1801, les terroristes royalistes sont guillotinĂ©s devant une foule nombreuse.

Que nous apprend cette histoire d'un temps sans algorithmes mais non sans calcul ou sans science?

Ne soyons pas condescendants avec les hommes de ce temps-là. La France vient d'inventer le systÚme métrique. On a voulu mettre la Raison sur les autels, et donner une structure logique au calendrier. Les savants sont partout.

Bonaparte en académicienBonaparte est membre de l'Institut. Il a été élu le 25 décembre 1797, trois ans exactement avant l'attentat, à la section des arts mécaniques de la section des sciences.

Depuis l'enfance, il aime les mathĂ©matiques. Partant pour l'Egypte, il s'est entourĂ© d'une Ă©quipe de scientifiques dont la liste laisse pantois. Le premier Grand chancelier de la LĂ©gion d'Honneur, en 1803, n'est pas (comme depuis lors) un gĂ©nĂ©ral mais... un savant. DĂšs 1799 Bonaparte a nommĂ© ministre de l'IntĂ©rieur Laplace, l'un des plus grands mathĂ©maticiens du temps, l'un de ceux qui ont l'honneur d'avoir son buste dans le jardin de l'École normale supĂ©rieure.

des savants, rue d'ilm

Et Fouché? De 1782 à 1792 le futur premier flic de France était plus modestement ... professeur de mathématiques et de physique dans les collÚges tenus par l'Oratoire. Lui aussi se passionnait pour l'électricité, mais aussi pour l'aérostatique (il survola Nantes en ballon) et toutes les découvertes du temps. Principal de collÚge, il correspond avec de grands savants et dépense une fortune pour constituer un laboratoire de physique.

Bonaparte et les savants

Au total, les dirigeants de 1800 ne se distinguaient pas des nÎtres par une moindre culture scientifique. Loin de là ! Si la Chine est aujourd'hui, comme la France d'alors, une République d'ingénieurs, la France ne l'est plus.

La nature exacte des parcours universitaires de nombre d'hommes et de femmes politiques remplit des pages sur Internet. On daube aisĂ©ment sur les tĂȘtes d'oeuf. Je trouve pour moi certains parcours bien courts, et fort peu savants. Et cela se sent, moins Ă  l'occasion de bourdes que par une rĂ©elle incapacitĂ© Ă  comprendre le monde.

Car finalement, l'objectif affiché aujourd'hui, c'est lequel ? Si c'est de combattre le djihadisme par l'informatique, il est regrettable que nos hommes politiques ne comprennent probablement ni l'un ni l'autre.

La scÚne "culte" reste, pour ce qui est du niveau de renseignement sur l'ennemi, l'incertitude d'un Ministre de l'Intérieur sur le point de savoir si Al Qaïda était sunnite ou chiite. On ne lui demandait pourtant pas un cours sur la Sh'ia ni une dissertation sur les écoles hanbalite, shafiite, hannafite ou malikite! Quant à leur niveau de culture informatique, depuis la découverte par Jacques Chirac de la "souris" (en décembre 1996 ! c'est l'origine du mulot des Guignols) jusqu'au niveau des débats lors de la derniÚre (?) loi sur le renseignement, il amuse des millions de gens.

Il est plus que probable que bien des députés ont adopté les "algos" comme un talisman. Et par habitude de voter ce qu'on leur demande. C'est leur habitus. Les algorithmes savent déjà que les députés voteront le prochain texte liberticide !

renseignez-vous

On a un peu envie de leur dire Renseignez-vous ! La vérité c'est que les terroristes comprennent mieux qu'eux la technologie, avec des logiciels complets (en arabe) et des forks de PGP (toujours en arabe).

Revenons en 1800. Ce qui distinguait les dirigeants d'alors des nĂŽtres, ce me semble donc ĂȘtre une plus profonde culture tout court, ce qui inclut la science sans s'y limiter et donne Ă  l'intelligence les armes pour suivre, voire pour prĂ©cĂ©der l'ennemi.

Que s'est-il passé, en effet, en 1800, qui a pu guider l'analyse politique de Fouché ? Au moins trois événements :

  • le brouillon signĂ© par Bonapartela pacification de la VendĂ©e durant l'hiver, qui inaugure une stratĂ©gie de dĂ©politisation et d'intimidation ;
  • la victoire de Marengo en juin qui rend Bonaparte incontournable et augmente encore sa gloire ;
  • la fin de non recevoir adressĂ©e par Bonaparte en septembre au frĂšre de Louis XVI qui lui proposait de faire sa fortune s'il acceptait d'ĂȘtre le restaurateur de l'ancienne monarchie (voir l'Ă©change retranscrit dans les mĂ©moires de Bourienne).

Ces trois faits éclairent d'un jour particulier l'attentat de la rue Saint-Nicaise mais aussi le raisonnement lucide d'un Fouché : ce sont des combattants royalistes (ceux qu'on appelait des chouans) qui se sont transformés en terroristes, ratant ainsi leur entrée en politique, parce qu'en vérité ils ne pouvaient pas alors la réussir. Emprunter le mode opératoire des jacobins fut de leur part une pauvre ruse de guerre. Pas de quoi tromper un Fouché qui ne pensait pas que le futur (de l'internaute) est prédit par le passé de ceux qui lui ressemblent comme les promoteurs des algos selon Cardon.

Que nous aurait appris, dans cette affaire, la surveillance algorithmique ? En gros : que les royalistes achetaient de la poudre. Et que les jacobins achetaient de la poudre. En dĂ©tail : des millions de choses qui vont de pair avec le fait qu'en pĂ©riode de crise la violence augmente. « L’air est plein de poignards » comme le disait joliment FouchĂ©.

Bref beaucoup de "faux positifs" comme on dit aujourd'hui pour ne pas avouer que l'on augmente la taille de la botte de foin au lieu de chercher l'aiguille par la raison.

J'ai parlé de Laplace. Son Essai philosophique sur les probabilités est une étape importante de la théorie déterministe.

Les probabilités selon Laplace

Une chose ne peut pas commencer d'ĂȘtre sans une cause qui la produise. Que n'applique-t-on cela quand on recherche les poseurs de bombe au lieu de croire qu'ils apparaissent par gĂ©nĂ©ration spontanĂ©e, qu'ils s'autoradicalisent. Les dirigeants de 1800 pensaient que la vie a un sens, ceux d'aujourd'hui pensent profondĂ©ment qu'elle n'en a pas, que tout est le fruit du hasard, que l'esprit scientifique est inutile puisque les big data parlent toutes seules, par abduction. C'est aussi pour cela qu'ils se mĂ©fient de ce que Caron appellent la sagesse et la pertinence des jugements humains, qu'ils espionnent tout, ne saisissent pas grand chose et ne proposent en dĂ©finitive pas de vraie rĂ©ponse politique Ă  une menace qu'ils ne comprennent pas, qu'ils font la guerre comme des sagouins et que leurs ennemis prospĂšrent.

Pour aller plus loin :

sur le renseignement

sur l'histoire

  • On peut aussi Ă©couter ici l'Ă©mission Concordance des Temps sur FouchĂ© et sa police
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16 - Je suis Bernard, j'en reviens Ă  l'Histoire

By: Jacques Favier —

Je suis sur Ă©coute

Vous souvenez-vous encore du tant célébré esprit du 11 janvier ?

On citait le 11 janvier et non le 7, et vous avez sans doute pensĂ© que la tuerie n'Ă©tait, dans ce monde d'impur spectacle, que le prĂ©texte Ă  la mise en scĂšne de nos Ă©motions. Mais cet esprit est en train de s'objectiver bien loin de nos Ă©motions, par un projet de loi liberticide qui, Ă  dĂ©faut d'ĂȘtre le premier du genre, marquera tout de mĂȘme une Ă©tape particuliĂšrement abjecte dans l'effondrement veulement consenti du rĂȘve de nos pĂšres de 1789 entre les mains de gens qui osent encore invoquer nos valeurs.

Vos claviers, vos téléphones, bientÎt votre pacemaker seront détournés, instrumentalisés ou débranchés à tout moment (sous le contrÎle d'un juge) en attendant la fouille au corps (pour votre sécurité) dedans, dehors, de jour et de nuit.

Mais quelles leçons tireront de toutes ces écoutes les petites cervelles cachées derriÚre les grandes oreilles ? Quel courage toute cette puissance insufflera-t-elle dans leurs petites glandes, pour changer quoique ce soit à leur propre faillite?

Je suis Bernard

Pour moi, je fais mon travail du deuil en relisant Bernard Maris dont les stocks s'écoulent évidemment bien mieux qu'avant. Je ne trouve rien sur le bitcoin chez cet homme qui siégeait au Conseil Général de la Banque de France mais ne croyait plus aux bienfaits de l'euro. Mais ce que j'y trouve me concerne directement.

L'Histoire

lettre ouverteC'est le thÚme, dans un petit livre bien stimulant adressé aux économistes, du chapitre intitulé quand les papes abjurent. Sous ce titre digne d'un roman de cape et d'épée, Maris plaide pour une prise en compte de l'histoire non pour étayer les grandes théories, mais le plus souvent pour les réduire en poussiÚre. Il y voit un retour aux sources de l'économie politique.

Il cite Maurice Allais qui écrivait qu'à l'étude de l'Histoire, à l'analyse approfondie des erreurs passées, on n'a eu que trop tendance à substituer de simples affirmations, trop souvent appuyées sur de purs sophismes, sur des modÚles mathématiques irréalistes et sur des analyses superficielles des circonstances du moment.

Il dit (ou fait dire, je ne saurais dire, moi-mĂȘme) Ă  John Hicks, que la seule Ă©conomie possible est l'Histoire et que la notion de loi Ă©conomique n'a pas de sens. Il retrouve chez Pareto l'aveu que l'Ă©conomie n'est qu'une vaine tentative de raconter de la psychologie, un peu comme l'un des pĂšres de l'Ă©cole nĂ©oclassique Alfred Marshall disant Ă  Keynes sur le tard If I had to live my life over again, I should have devoted it to psychology.

Seulement explorer et comprendre l'histoire est un art, non une science dure (ou qui rendrait dur). Et Clio, la muse de l'Histoire, est soeur de celle de la Tragédie. On voit l'Histoire et la Tragédie entourant le poÚte Virgile sur une mosaïque romaine du musée du Bardo (l'esrpit du 18 mars y conduit mes pensées!) .

Histoire et Tragédie

Mais les économistes préfÚrent largement à l'histoire la mathématique (dût-elle les emmener à la faillite comme Merton et Scholes) et, généralement bien nourris, semblent totalement incapables de sentir le tragique des choses, si l'on met à part un Robert Solow, pÚre de la grande formule "la prison est l'allocation chÎmage américaine" .

J'avoue que, mĂȘme sollicitĂ©es, peut-ĂȘtre isolĂ©es de leur contexte (je n'ai pas eu le temps de vĂ©rifier) j'Ă©prouve une grande satisfaction Ă  lire les rappels Ă  l'Histoire que Maris retrouve chez les grands Ă©conomistes.

Trop souvent en effet, et pas seulement sur les blogs, les posts ou les petits messages sur Facebook, on trouve de sidĂ©rantes affirmations dogmatiques - l'argent est ceci (suit une banalitĂ©) ou la monnaie est cela (suit une demi-vĂ©ritĂ©). Des pauvretĂ©s qu'on ne tolĂšrerait pas Ă  mon fils qui est en licence d'histoire. Mais, pour ĂȘtre honnĂȘte, ceci ne se rencontre pas seulement chez les adversaires du bitcoin...

AmatoSi l'on veut avoir une petite chance de réfléchir de façon un peu fine sur le bitcoin, il faudra aussi aller chercher chez des universitaires, quelques idées un peu différentes.

Se demander aussi, comme le fait Massimo Amato (universitĂ© Bocconi) en se fondant sur une enquĂȘte courant d'Aristote jusqu'Ă  la cybernĂ©tique si la monnaie n'Ă©tait pas d’abord et avant tout une institution ; si, Ɠuvre de l’homme, elle ne l’obligeait pas Ă  se rapporter Ă  quelque chose qui Ă©chapperait de façon secrĂšte Ă  sa volontĂ© de contrĂŽle. Et enfin si l’énigme qui fonde la monnaie n'Ă©tait pas, en raison mĂȘme de sa nĂ©gation, la cause profonde des crises qui Ă  intervalles toujours plus rĂ©duits bouleversent nos sociĂ©tĂ©s ?

Voilà, c'était ma séquence pub pour les économistes-historiens (voir liens en bas de page)...

J'en reviens Ă  Maris. L'intĂ©rĂȘt de ses livres va Ă©videmment bien au-delĂ . Il y avait chez cet homme une libertĂ© revigorante. C'est aussi de cela qu'ont besoin les inventeurs, dans un monde (et un pays, le nĂŽtre en particulier) qui commence par vouloir rĂ©guler avant de comprendre et oĂč tant de directives et de rĂšglements emploient un ton de souverainetĂ© quand l'ignorance suinte par tous les pores.



leurs lois

Les lois politiques de tel ou tel pays sont les lois et il faut les respecter. Mais elles changent.

Who cares for you?En revanche les lois, les dogmes et les axiomes Ă©noncĂ©s par tel ou tel penseur, expert ou professeur sont tout autre chose. Et c'est Ă  un professeur de mathĂ©matiques que l'on doit la meilleure rĂ©ponse Ă  leur faire : "Who cares for you?” said Alice, (she had grown to her full size by this time.) “You’re nothing but a pack of cards!”

S'il y a une leçon de l'histoire, c'est que les murailles de papier ne sont pas moins que celles de pierre susceptibles d'ĂȘtre contournĂ©es, sapĂ©es et mises Ă  bas.

Pour aller plus loin

Nos Valeurs

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10 - M. Attali et la monnaie poire to poire

By: Jacques Favier —

Monsieur Jacques Attali a fait une irruption Ă©tonnante dans le monde du Bitcoin.

L'Association France-Bitcoin (à laquelle j'ai adhéré) avait annoncée en septembre une grande conférence Euro-Bitcoin qui devait se tenir le 8 octobre, et pour laquelle les organisateurs avaient eu l'idée de solliciter ce brillant conférencier comme speaker pour introduire le sujet. Le 1er octobre, l'événement était annulé, soit pour des raisons matérielles soit par manque d'enthousiasme du public.

Entre temps le magazine FutureMag, sur la chaßne Arte, a programmé pour son émission du 4 octobre, un dossier sur la révolution du bitcoin, cette monnaie électronique totalement sécurisée et anonyme. On le retrouve ici et cette présentation grand public est à la fois exhaustive et bienveillante, d'autant qu'elle est clairement centrée sur les principaux interlocuteurs français en la matiÚre.

En revanche le site FutureMag offre en "bonus" une interview de Jacques Attali qui a circulé sur les réseaux sociaux des bitcoiners, en suscitant des réactions mélangées.

Par définition une monnaie virtuelle, c'est une monnaie qui ne correspond pas à une base physique réelle, donc la premiÚre monnaie virtuelle, c'est le billet de banque. C'est ce que l'on appelle rater son introduction car le bitcoin se définit plus pertinemment comme une monnaie cryptographique. Le terme de monnaie virtuelle est en usage chez les journalistes extérieurs au sujet, et malheureusement chez les Autorités de régulation diverses. Son usage indique donc des sources de seconde main, voire médiocrement bienveillantes.

Tant qu'à jouer à l'historien, on trouverait bien d'autres monnaies dépourvues de base physique réelle (sans valeur métallique intrinsÚque) : des tablettes écrites en cunéiformes, des ostraca recouverts d'inscriptions en hiératique puis en copte furent bien avant les billet de banque du XVIIIe siÚcle des instruments de matérialisation d'un avoir ou d'une dette, et de transfert de ceci en paiement de cela. On en trouve de forts beaux au British Museum (voir mon billet à son sujet) mais je choisis ici deux ostraca coptes de Douch, juste parce que cela me rappelle une fabuleuse ballade entre amis dans l'oasis de Kharga.



ostraca de Douch I 40 et 49

Mais surtout l'histoire, ainsi prise, est fort mauvaise conseillÚre. Car elle amÚne logiquement M. Attali à affirmer que le bitcoin s'inscrit dans une continuité ce qui est une analyse mal informée et paresseuse.

Fondation de la Banque d'Angleterre par des marchandsDe mĂȘme quand il affirme que son originalitĂ© c'est qu'elle n'est pas fondĂ©e sur un Etat, ce qu'il contredit peu aprĂšs en citant les monnaies d'entreprises issues des instruments de fidĂ©lisation. Il eĂ»t ici Ă©tĂ© pertinent, si l'on tenait absolument Ă  parler des billets comme monnaie virtuelle, de rappeler qu'issus de la lettre de change, ils n'avaient nullement leur origine du cĂŽtĂ© des États, et que bien de banques centrales Ă©taient Ă  l'origine des banques privĂ©es, notamment la Bank of England et la Banque de France.

M. Attali perçoit bien, mais il n'est pas le seul, l'irrĂ©sistible montĂ©e en puissance des firmes internationales face aux États, et peut annoncer lucidement qu'il y aura un jour une monnaie Amazone, prĂ©diction dont le site FutureMag a fait le titre de son entretien, parce que c'Ă©tait la moins hasardeuse.

L'argent du nomade chicMais, rattrapĂ© par un usage dilettante de l'histoire, il s'enfonce dans la steppe avec une rĂ©flexion sur le nomadisme. Progressivement les hommes qui Ă©taient sĂ©dentaires redeviennent nomades et les monnaies qui Ă©taient des instruments de souverainetĂ© territoriale tout naturellement vont s'accrocher Ă  d'autres puissances que les États, mais Ă  des puissances d'entreprises. Nul ne doute que M. Attalli ne voyage avec toutes les cartes appropriĂ©es. Mais cela n'est pas le sujet.

Ce que M. Attali appelle le nomadisme amalgame les errances des jeunes mal logés, les incessants voyages d'affaires des managers et les tentations de retraite au Maroc de certains qui reviendront se faire soigner en France in extremis. On n'ose mentionner les tentes Quechua qui fleurissent de plus en plus, hélas, en dehors des espaces de camping. Chacun son nomadisme, donc, et nul besoin d'inventer le bitcoin pour cela.

argent nomade

Bien sĂ»r les hommes se dĂ©placent davantage. Mais ils le font sur des territoires, sur lesquels les États ont conservĂ© un contrĂŽle tatillon de la population, flashĂ©e et bientĂŽt pucĂ©e Ă  qui mieux-mieux. Quant aux frontiĂšres, depuis ma jeunesse si certaines se sont ouvertes, d'autres se sont plutĂŽt fermĂ©es : nul nomade n'irait plus Ă  Katmandou en 2CV, mĂȘme avec son nouveau passeport biomĂ©trique.

Les hommes vivent aussi sur des rĂ©seaux, sur lesquels il est mĂ©taphorique de dire qu'ils se dĂ©placent. Dans ce nouvel univers, quoiqu'ici aussi les États les surveillent, et qu'en outre les grandes firmes les observent, enregistrant dans les big data ce dont Joseph FouchĂ© n'eĂ»t jamais rĂȘvĂ©, les hommes de notre temps ont des liens sociaux et procĂšdent Ă  des Ă©changes marchands totalement dĂ©connectĂ©s des territoires de rĂ©sidence, de production, de taxation. La vraie nouveautĂ© est que ces Ă©changes peuvent dĂ©sormais se passer d'une instance centralisatrice.

Ce n'est sans doute pas faire offense à M. Attali que de supposer qu'il est assez étranger au concept de peer to peer. Jeune conseiller du Prince, puis vieux pontife, toute son existence s'est déroulée sous le paradigme de relations hiérarchisées, avec ceux qui savent, ceux qui décident, ceux qui prÎnent du haut d'un trÎne ou d'une chaire. Le concept de communauté fonctionne différemment. Et ceci a de grandes conséquences en matiÚre de monnaie, entre autres choses.

M. Attali poursuite: on peut imaginer mille crĂ©ateurs de bitcoins, la seule question comme toujours depuis le billet de banque c'est celle de la confiance. Certes. Parlons donc de l'euro. Circule-t-il parce que nous avons confiance en lui, ou bien parce que son cours est forcĂ©, comme on le dĂ©crĂ©ta jadis des premiers assignats ? L'État dĂ©crete le cours forcĂ© (en contradiction avec le dogme de la concurrence libre et non faussĂ©e, au passage) , et c'est cela qui est premier. Lui donne-t-il pour autant sa garantie? C'est ce que M. Attali veut croire, ou nous faire croire. Les chypriotes aussi le croyaient. Que d'illusions...

ChyprePremiĂšrement l'euro n'est nullement la monnaie d'un État, et il n'est pas davantage celle de l'Union EuropĂ©enne, rĂ©putĂ©e ĂȘtre notre second espace de citoyennetĂ©. C'est une monnaie ayant cours forcĂ© dans un ensemble d'État qui en ont abandonnĂ© la gestion Ă  des technocrates qui ne nous reprĂ©sentent pas et ne nous doivent aucun compte. En cas de crise de confiance (parce que la confiance dont parle M. Attali est un leurre) nul ne sait plus qui garantit quoi. Quant au mĂ©canisme mis en place pour garantir les dĂ©pĂŽts des citoyens il est plein de trous (lire sur le site du FGDR) et le montant de l'encaisse de garantie fait rire le dernier des banquiers d'agence.

Vraiment, quelle garantie peuvent offrir Ă  leur population Ă©pargnante des États surendettĂ©s ? C'est lĂ  que les leçons de l'histoire seraient fĂ©condes. Elles sont violentes...

M. Attali n'envisage donc de faire confiance Ă  une monnaie virtuelle que si elle bĂ©nĂ©ficiait de la garantie d'un milliardaire, ce qui est tout de mĂȘme une idĂ©e mĂ©diĂ©vale, si celui-ci Ă©tait capable de nous Ă©changer ça contre des choses rĂ©elles. Mais, au delĂ  du cours forcĂ©, qui Ă©tablit la valeur des billets en euros ? Le marchĂ©, au prix du jour en dollar ou en or, et tant qu'il y a un marchĂ©.

Quand il ajoute que le bitcoin n'a de valeur que si on sait qui est derriĂšre il n'imagine pas un instant que derriĂšre le bicoin, il y a NOUS, une communautĂ© mĂȘme s'il Ă©voque finalement la possibilitĂ© d'une empathie donnĂ©e par un altruisme de crowfunding, longue circonvolution pour tourner autour de la chose, avant de retomber dans sa bataille entre nomades et sĂ©dentaires.

Voilà ce que moi j'en pense. La valeur d'un signe (de l'euro, du bitcoin) est celle créée par la communauté qui en fait son signe d'échange. La communauté des bitcoiners est plutÎt jeune, plutÎt instruite, plutÎt entreprenante. Elle n'a pas de dette, et elle fait sa police de façon non autoritaire, non discriminante. Nous avons entendu un Venture Capitalist nous dire, lors d'un Meet-up à la Maison du bitcoin, qu'il serait hasardeux de parier contre cela.

À la fin de son interview, M. Attali replace son couplet mondialiste : il prĂ©fĂ©rerait de loin une monnaie unique de la planĂšte, qui ferait que la monnaie devienne un instrument banal d'Ă©change. Outre que, pour avoir vu ce qui se passe quand on met l'Allemagne et la GrĂšce dans le mĂȘme espace monĂ©taire, on a des doutes sur le succĂšs d'une mĂȘme opĂ©ration entre le Qatar et le Mali, il faut souligner que, mĂȘme Ă©noncĂ©e sur un ton de vieux sage, il s'agit lĂ  d'une position violemment idĂ©ologique et non pas d'une hypothĂšse technique.

J'ai Ă©voquĂ© la crise chypriote. C'est Ă  cet instant que, sans doute, M. Attali a dĂ©couvert le bitcoin. Il publia alors un article dans l'Express oĂč, malgrĂ© les rĂ©serves d'usage (sur le blanchiment) il lui envisageait des perspectives intĂ©ressantes. Nul doute que le ton bien diffĂ©rent de son interview dix huit mois plus tard ne soit significatif d'un agacement croissant d'une certaine Ă©lite, qui aurait voul continuer Ă  prendre les autres pour des poires et ne se sent guĂšre Ă  l'aise avec le dĂ©veloppement d'une culture oĂč l'on se passerait d'elle, directement poire to poire.

la poire de Youl

Retour Ă  la CĂšne de Vinci revue par Youl, en quelque sorte...

☐ ☆ ✇ La voie du àžżITCOIN

1 - Ce que les frĂšres Monneron ont vraiment Ă  nous apprendre

By: Jacques Favier —

Il y a quelques mois on a vu sur BFM Business l’économiste Jean-Marc Daniel (polytechnicien, professeur Ă  ESCP) prĂ©senter le Monneron, cette Ă©phĂ©mĂšre monnaie privĂ©e française de 1792, comme ''le bitcoin de la rĂ©volution'', mais avec quelques assertions dont je ne trouve pas les fondements, et sans tenter d’en tirer de leçons pour l’avenir de la nouvelle star, essentiellement citĂ©e en accroche.

Je voudrais donc explorer plus en dĂ©tail (et pour les seuls lecteurs curieux d'Ă©rudition) ce que cette Ă©trange aventure recĂšle d'enseignements utiles. Les illustrations sont reprises de l'intĂ©ressante page consacrĂ©e aux  monnaies de confiance  par M. MichaĂ«l Reynaud sur son site infonumis.

Les Monneron ne sont pas des novateurs

Ce sont quatre frĂšres venus d’ArdĂšche, Charles-Ange (nĂ© en 1735), Jean-Louis (en 1742) et Pierre (en 1747) Ă©lus en 1789 dĂ©putĂ©s aux États-GĂ©nĂ©raux (par l'ArdĂšche, les Indes orientales et l’üle Maurice) et un petit dernier, Augustin Monneron, nĂ© en 1756, qui sera Ă©lu en 1791 dĂ©putĂ© de Paris Ă  l'AssemblĂ©e lĂ©gislative.

Pas de mystĂšre autour des Monneron comme autour de Sakoshi Nakamoto ; pas de communautĂ© de geeks autour d’eux. L’ainĂ©, qui est au moment de la RĂ©volution un homme d’ñge mur ayant fait fortune dans le nĂ©goce aux Indes (en Ă©tant cousin de Dupleix), ou pour le second, nĂ©gociant fortunĂ© et armateur qui sera Ă  l’AssemblĂ©e le dĂ©fenseur des intĂ©rĂȘts coloniaux. Le troisiĂšme Ă©tait un peu plus original car il commença dans l’architecture et frĂ©quenta l’un des frĂšres Montgolfier avant de se singulariser Ă  l’AssemblĂ©e par un engagement comme Ami des noirs.

C’est sans doute le benjamin, Augustin, dont les interventions politiques sont les plus originales (notamment sur l’organisation des Ă©coles primaires) et qui invente le monneron, en fondant en 1791, avec la caution de son frĂšre Jean-Louis, une maison qui obtient le droit d’importer des mĂ©taux essentiellement pour fournir la marine et accessoirement pour poursuivre une activitĂ© dĂ©veloppĂ©e de longue date : la frappe de mĂ©dailles politiques. Son frĂšre Pierre s’associe Ă  lui. On va voir que l'aĂźnĂ© doit aussi avoir participĂ© Ă  l'idĂ©e, sinon Ă  l'aventure.

La situation, elle, est bel et bien révolutionnaire

La fin de l’ancien rĂ©gime est marquĂ©e par la conjonction de deux facteurs:

  • un dĂ©ficit budgĂ©taire de quelques 160 millions (qui pourrait Ă©voquer quelque chose Ă  nos yeux) largement dĂ» Ă  une totale aliĂ©nation aux puissances financiĂšres reprĂ©sentĂ©es par quelques familles de banquiers et fermiers gĂ©nĂ©raux qui lĂšvent pour partie Ă  leur profit l'impĂŽt destinĂ© Ă  payer les intĂ©rĂȘts de leurs crĂ©dits. On verra bien plus tard l'Union EuropĂ©enne demander conseil Ă  Goldman Sachs...
  • une insuffisance chronique de numĂ©raire que nous ne connaissons Ă©videmment plus.


Une banqueroute (plus simple Ă  dĂ©cider qu’elle ne le serait aujourd’hui pour un Etat) eĂ»t pu faire l’affaire, mais trop de crĂ©anciers Ă©taient prĂ©sents Ă  l’AssemblĂ©e. Mirabeau parlait comme le FMI. La confiscation des biens du clergĂ© en novembre 1789 fut conçue pour rĂ©gler le premier problĂšme. Talleyrand en attendait 2 Ă  3 milliards, prĂšs du double de la dette totale de l’Etat. Mais ceci ne rĂ©glait ni le dĂ©ficit Ă  trĂšs court terme, ni le problĂšme de l’absence de numĂ©raire. Or celui-ci ne va cesser de s'aggraver : on estime entre 300 et 400 millions les sommes emportĂ©es par les Ă©migrĂ©s. Et tous les chasseurs de trĂ©sors savent que ces annĂ©es-lĂ  furent l'occasion de nombreux enfouissements. Si le monneron est un nouvel instrument de paiement, l’assignat ne l’est pas moins. Le terme lui-mĂȘme n’est pas neuf : issu du droit mĂ©ridional, il dĂ©signait un bien immobilisĂ© pour gage d’un paiement Ă  venir. Ce sont les biens du clergĂ© qui sont assignĂ©s, le papier n’est qu’un billet d’achat. On remet ces assignats aux crĂ©anciers de l’Etat, qui s’en serviront pour se faire payer quand les ventes auront renflouĂ© l’Etat. Ou pour acheter des biens fonciers lors des enchĂšres, Ă  dĂ©faut de numĂ©raire.

Finalement, le cours forcĂ© dĂ©cidĂ© le 17 avril 1790 par un coup de force Ă©quivalent Ă  celui de Nixon le 15 aoĂ»t 1971, fit de ces assignats une monnaie. Mais Ă©mis en grosses coupures de 200, 300 et 1000 livres ils n’avaient pas du tout Ă©tĂ© conçus pour amĂ©liorer les transactions quotidiennes et accrurent plutĂŽt le problĂšme car Ă  la vue de tout ce papier, le cuivre, l’argent et l’or disparurent, d’autant que la situation politique n’inspirait pas forcĂ©ment l’optimisme Ă  tout le monde.

En janvier 1791, l’AssemblĂ©e dĂ©cida enfin de frapper la nĂ©cessaire petite monnaie de bronze, de 3 deniers (le fameux liard) Ă  30 sous (une livre et demi). De nouveau on se tourna vers l’Eglise : il fut dĂ©cidĂ© de fondre les cloches, idĂ©e catastrophique qui ne provoqua que lenteur et malfaçons avec un mĂ©tal gratuit mais malaisĂ© Ă  travailler.
décret cloche
Regardons cette piÚce en métal de cloche. Que peut-elle bien dire aux illétrés qui les tiennent au creux de la main ? Que c'est fini. La monarchie n'a pas été régénérée, les caisses sont vides.
metal de cloche
Les frĂšres Monneron sont des nĂ©gociants et des entrepreneurs rĂ©actifs. Ils font vite et bien ce que l’Etat fait mal et lentement. Ils ne sont peut-ĂȘtre pas les premiers : dans le passage du Perron Ă  Paris (dans l’axe de la rue Vivienne, vers Palais-Royal) un boutiquier du nom de Givry semble s’ĂȘtre lancĂ© dĂšs 1791, avec des monnaies de «5 sols Ă  Ă©changer contre des assignats» d’abord moulĂ©es et qui ne semblent pas avoir beaucoup circulĂ©. Les Monneron ne sont pas non plus les seuls, et il faut noter que l’idĂ©e est souvent portĂ©e par des nĂ©gociants comme les frĂšres ClĂ©manson qui Ă©taient marchands de fer Ă  Lyon, ou le Sieur BoyĂšre, qui fonda la Caisse Populaire et qui Ă©tait un nĂ©gociant parisien.
PlutÎt que de voir à tout prix les Monneron comme les inventeurs d'une nouvelle monnaie, il faut voir que comme les autres négociants, ils ressentent le danger d'une situation sans instrument de micropaiement (pour parler comme aujourd'hui) alors que l'Assemblée en reste aux grands agrégats budgétaires. Il faut savoir qu'avant que Augustin ne batte monnaie, son frÚre aßné, Charles Ange, propose dÚs septembre 1791 de faire tout simplement des pettites coupures d'assignats. En proposant un décret en ce sens.

Une idée ancienne, et "anglaise"

Les frĂšres Monneron font faire Ă  partir de la fin de l'annĂ©e 1791, des jetons de 2 et 5 sols en grande quantitĂ©, mais par un atelier anglais. Or ce sous-traitant, Matthew Boulton Ă  Birmingham, fabriquait dĂ©jĂ , grĂące Ă  la machine Ă  vapeur de Watt, des trade tokens. En Angleterre, l’usage pour les commerçants de rendre la monnaie avec des jetons maison avait dĂ©jĂ  bien plus d’un siĂšcle. On en trouve chez les numismates d’innombrables spĂ©cimens, portant des symboles sans plus de majestĂ© qu’un tonneau de biĂšre, une cloche ou les initiales d’un gros marchand. Dans cette nation de commerçants, les tokens ne seront jamais interdits.
The Sun Inn 1670
William Barradell 1671David Hood 1795
Bien loin d'avoir été ruinés par des "faux" anglais à compter de 1793 comme le soutenait M. Daniel, les Monneron ont importé un usage anglais!

Ainsi donc les Monneron continuent en rĂ©alitĂ© de vendre ce qu’ils vendaient dĂ©jĂ , des mĂ©dailles de grande qualitĂ©, en couplant cela avec une vieille idĂ©e anglaise. Les leurs sont bien plus belles que celles des autres maisons qui se sont engouffrĂ©s dans la brĂšche juridique dont on va reparler. Boulton est mieux Ă©quipĂ©, il frappe vingt flans Ă  la minute, et il a un excellent mĂ©canicien, un français Ă©migrĂ© en Angleterre bien avant la RĂ©volution
 parce qu’en France on boudait les innovations qu’il voulait apporter au balancier. Voici enfin le mot innovation mais elle est technique, non juridique. Voici aussi l’expatriation des entrepreneurs


Quel est le business model des Monneron ?

Leurs 5 sols pĂšsent 30 grammes de bronze, contre 61g en thĂ©orie mais ont fiĂšre allure quand les (rares) piĂšces officielles en fonte de cloche font piĂštre figure. A tout prendre le peuple prĂ©fĂšre des monnerons, que leur qualitĂ© rend difficilement imitables, Ă  des bouts de papier. MĂȘme s’il n’est pas sĂ»r que les petites gens aient suivi le cours du cuivre au jour le jour, la mention 5 sols sur 30 grammes de bronze, cela vaut toujours mieux que sur 5 grammes de papier, non ? Aux yeux du peuple, la fausse monnaie, ce n’est pas l’unitĂ© de compte, immĂ©moriale, sou ou livre, c’est le support, le papier.
Aujourd’hui le support papier n’est pas sans faille, mais il est entrĂ© dans les mƓurs et (sauf chez les maffieux) ne reprĂ©sente plus qu’une partie assez faible de nos actifs pour ne pas ĂȘtre un sujet d’inquiĂ©tude prioritaire. C’est plutĂŽt la vraie valeur du dollar ou de l’euro qui pourrait ĂȘtre le sujet de perplexitĂ©.

Il y a deux aspects dans l’offre que reprĂ©sente la mise sur le marchĂ© des monnerons. A premiĂšre vue l’entreprise des Monneron est une offre psychologique d’un support matĂ©riel connu pour un produit nouveau, l’assignat, qui est lui-mĂȘme le support d’une promesse de pouvoir acheter des biens fonciers. Ne voit-on pas la mĂȘme chose aujourd’hui autour du bitcoin ? Certaines start-up proposent de le loger sur une carte Ă  puce (ce qui est Ă  la fois pratique et rassurant), d’autres sur une sorte de piĂšce de mĂ©tal, ce qui est extravagant. Avez-vous notĂ© ce fait sidĂ©rant que pas un seul article consacrĂ© au bitcoin n’est illustrĂ© autrement que par une sorte de piĂšce d’or qui n’existe nullement et paraĂźt assez incongrue
une représentation incongrue
Mais l’offre des Monneron, qui permettait aussi Ă  tout un chacun de stocker du mĂ©tal sous une forme standard, me paraĂźt plus proche des offres de re-monĂ©tisation de l’or (notamment les cartes de paiement en unitĂ© de compte d’or physiquestockĂ©) que du bitcoin. Osons le mot, elle est un peu rĂ©actionnaire.
Et elle a aussi un vice interne que le bitcoin devra maitriser : si la valeur intrinsĂšque (du cuivre ou du bitcoin) monte Ă  l’excĂšs, ou que l’on pense qu’elle va monter, et que ce soit du fait d’une spĂ©culation ou parce que son utilitĂ© matĂ©rielle grandit (la guerre pour le cuivre, le nombre de transactions pour le bitcoin), alors la nouvelle monnaie perd tout intĂ©rĂȘt comme instrument d’échange (alors mĂȘme qu’elle a Ă©tĂ© conçue pour cela). Au demeurant on retrouve des monnerons trĂšs usĂ©s et d’autres pratiquement sans la moindre trace. Et chacun sait aujourd’hui qu’une part des bitcoins Ă©mis n’a jamais circulĂ©.

Quel Ă©tait le statut des monnerons ?

Les premiĂšres mĂ©dailles sont ornĂ©es du motif tout jeune de la LibertĂ© assise (comme le visage du roi en mĂ©tal de cloche souffre de la comparaison !) et font explicitement rĂ©fĂ©rence Ă  l’article V de la DĂ©claration des Droits de l’homme qui dispose que tout ce qui n’est pas dĂ©fendu par la loi ne peut ĂȘtre empĂȘchĂ©. Certes la nouvelle AssemblĂ© n’a point songĂ© Ă  interdire de battre monnaie. Mais parmi les privilĂšges abolis en aoĂ»t 1789, on compte les nombreux monnayages fĂ©odaux qui avaient subsistĂ©. On pourrait en conclure que seul peut dĂ©sormais battre monnaie, le roi, ou la Nation. Il est toujours hasardeux d’exploiter une brĂšche juridique.

Les premiÚres émissions en 1791 portent donc au cÎté pile la mention Médaille de confiance de cinq sols à échanger contre des Assignats de 50 L et au dessus.

monneron Ă  Ă©changer

La mention Ă  Ă©changer laisse entendre que sur prĂ©sentation d’un sac de monnerons il serait remis au porteur un bel assignat. Dans la pratique, c’est plutĂŽt l’inverse. On n’imagine tout de mĂȘme pas les gens porter leur or chez les Monneron pour avoir du bronze, aussi joliment frappĂ© soit-il.

En 1792, Ă  la seconde Ă©mission, la mention change : MĂ©daille de confiance de cinq sols remboursable en assignats de 50# et au dessus. Il me semble que l’équivoque (remboursable quand ?) est encore plus grande. Comment auront-ils Ă©tĂ© acquis, ces monnerons ? Tout se passe comme si les frĂšres Monneron les rachetaient, alors qu’ils les vendent.

monneron remboursable
monneron qui se vend

Une troisiĂšme Ă©mission, en mai 1792, voit deux innovations significatives : les Monneron Ă©mettent des piĂšces de mĂȘme valeur nominale mais plus lĂ©gĂšres, pour une raison que l’on devine aisĂ©ment mais aussi assorties d’une mention beaucoup moins Ă©quivoque: MĂ©daille qui se vend 5 sols Ă  Paris chez Monneron. Il est clair qu’ils ont senti venir le boulet : la disparition du mot confiance supprime le caractĂšre quelque peu souverain de l’opĂ©ration, tandis que le sens commercial de l’opĂ©ration est remis Ă  l’endroit : les Monneron vendent des mĂ©dailles ; c’est bien leur droit.

Il reste une petite rouerie : ces mĂ©dailles sont toutes frappĂ©es en frappe monnaie (pile et face tĂȘte-bĂȘche, comme toutes les monnaies françaises depuis Louis XIII et jusqu’en 2002) et non en
frappe mĂ©daille (recto et verso dans le mĂȘme sens). Cela ne nous saute pas aux yeux Ă  nous, mais Ă  l’époque ?

L'interdiction progressive

De toute façon le vent a tournĂ©. Il faut sans doute incriminer la maladresse d’un concurrent. La maison LefĂšvre-Lesage frappe aussi des monnaies de confiance Ă  partir du printemps 1792 mais
 en argent et qui elles aussi taillent de moitiĂ©... au mieux. LĂ  aussi donc, il y a Ă©cart entre la valeur affichĂ©e (5 sols) et la valeur rĂ©elle du poids d’argent. Mais, dira-t-on, la moitiĂ© du poids de 5 sols, en bronze ou en argent, cela fait toujours 2 sols et demi: Lefevre & Lesage ne margent pas davantage que les Monneron. Il ne fait pourtant aucun doute que c’est eux qui ont attirĂ© l’attention.

Peut-ĂȘtre pour une raison technique : trop lĂ©gĂšres, leurs mĂ©dailles Ă©taient aussi trop irrĂ©guliĂšres, ce qui a pu susciter des disputes sur les marchĂ©s. Les mĂ©nagĂšres Ă©taient peut-ĂȘtre plus regardantes sur le poids rĂ©el du mĂ©tal blanc, voire connaissaient sa valeur de marchĂ©. Les autoritĂ©s ont pu, de surcroĂźt, percevoir la frappe d’argent, et notamment de 20 sols (une livre), comme une transgression symbolique plus grave que celle de bronze.
20 sols L&L en argent
dĂ©cret du 27 aoĂ»t 1792 Quoiqu’il en soit le 9 juin c’est la municipalitĂ© de Paris qui interdit leur circulation et saisit le stock ; le 27 aoĂ»t, un dĂ©cret de l’AssemblĂ©e interdit nommĂ©ment leurs monnaies en notant curieusement qu’ils ont Ă©tĂ© entraĂźnĂ©s par un dangereux exemple
 Autrement dit Lefevre & Lesage sont ceux par qui le scandale arrive, mais les Monneron peuvent se sentir visĂ©s au premier chef.

Ce sera l’affaire d’une petite semaine, un dĂ©cret du 3 septembre interdit toute Ă©mission privĂ©e. Comme souvent, l’action publique est ici Ă  contretemps : les Monneron ont dĂ©jĂ  fait faillite. Pourquoi ?

En quelque mois seulement, le volume de bronze traitĂ© par les Monneron s’élĂšve Ă  55 tonnes, ce qui, au prix du cuivre, doit laisser un bĂ©nĂ©fice de 225.000 livres. Seulement ces nĂ©gociants avisĂ©s ont un point faible : ils croient en la RĂ©volution qui commencĂ© avec la noble ambition d’assainir les finances du royaume. Et donc ils ont confiance dans les assignats et les thĂ©saurisent, sans doute pour les convertir en biens fonciers. Le petit peuple, plus terre-Ă -terre, thĂ©saurise le bronze. Bien lui en prend, d’autant que la rumeur de guerre (finalement dĂ©clarĂ©e en avril 1792) fait monter le mĂ©tal tandis que l’assignat s’effondre, lentement au dĂ©but, mais sans rĂ©mission. Quant au fournisseur, il exige d’ĂȘtre payĂ© en mĂ©tal noble.

La faillite, dĂšs mars 1792, intervient avant l’interdiction. Pierre s'enfuit. Augustin reprend une activitĂ© de banque, pour pouvoir liquider son stock d’assignats dans d’autres opĂ©rations.

Le 3 septembre 1792, un dĂ©cret de la Convention dĂ©fend Ă  tout particulier de fabriquer des monnaies de mĂ©tal. Si leur commercialisation s’arrĂȘte, leur circulation dure en fait jusqu'Ă  la fin de 1793 et mĂȘme au-delĂ  par endroits, jusqu’à ce que l’Etat mette sur le marchĂ© des petites piĂšces de qualitĂ©.

La prolifĂ©ration est en soi une raison possible de l’interdiction. On a dĂ©jĂ  citĂ© les transgressions symboliques : l’usage de l’argent par Lesage & Lefevre pour des 5, 10 et 20 sols ou par Dairolant & Cie pour des 40 sols. Enfin la Manufacture de porcelaine de l’anglais Potter (rue Crussol, Paris) fabriqua aussi des mĂ©dailles d'une valeur de 5 Ă  20 sols en argent et, circonstance sans doute aggravante, pour payer ses employĂ©s. C’est lĂ  une tentation Ă  laquelle ne rĂ©sisteront pas toutes les entreprises de l’univers Bitcoin


On vit aussi (loin de Paris semble-t-il) des billets de confiance. En ce cas, le support papier n’offre gĂšre de caractĂšre distinctif par rapport aux assignats, sauf Ă  insinuer que son Ă©metteur, privĂ© ou communal, aurait une meilleure signature que l’Etat, chose dĂ©licate Ă  afficher.

L’entreprise des Monneron, dans la continuitĂ© de leur activitĂ© de mĂ©daillers et dans les limites du trade token anglais n’aurait peut-ĂȘtre pas suscitĂ© la foudre. Mais Ă  laisser faire, c’est Ă  une privatisation de la monnaie sur tous supports et pour tous usages que la RĂ©publique s’exposait.

Les Monneron ont-ils blessĂ© d'autres intĂ©rĂȘts que celui de l'Etat ? J'ai dit et redit qu'ils Ă©taient des nĂ©gociants, cela veut dire qu'ils n'Ă©taient pas ce que l'on appelait alors des financiers. Ceux-ci, fermiers gĂ©nĂ©raux et manieurs d'argent se servaient depuis longtemps du mot confiance et de billets reprĂ©sentants des droits sur les impĂŽts, joliment appelĂ©s billets pour le service du roi. J'ai dit que ces gens-lĂ  Ă©taient bien prĂ©sents ou reprĂ©sentĂ©s dans les premiĂšres AssemblĂ©es. En 1792, la Convention ne les a pas encore envoyĂ©s Ă  la guillotine oĂč ils finiront tous. Les Monneron venaient, au minimum, piĂ©tiner leurs plate-bandes...

Comme on l’a dit, l’entreprise monĂ©taire des frĂšres Monneron Ă©tait condamnĂ©e avant d’ĂȘtre interdite. Le dĂ©cret du 3 septembre 1792 donna un coup d’épĂ©e dans l’eau sans rĂ©soudre le problĂšme. La multiplication des interdictions laisse penser que le jeu continua un peu partout et Ă  moindre risque financier pour les Ă©metteurs, c’est Ă  dire sur support papier.

Un dĂ©cret du 8 mars 1793 en interprĂ©tation des dĂ©crets des 8 novembre et 19 dĂ©cembre derniers, fait ainsi un sort Ă  tous les billets de confiance & de secours Ă©mis tant par les corps administratifs ou municipaux que par les compagnie ou particuliers. Finalement on n'avait pas besoin de 55 tonnes de mĂ©tal pour contourner la volontĂ© nationale d'Ă©tablir un privilĂšge sur la monnaie plus intĂ©gral que celui des rois eux-mĂȘmes...

décret du 8 mars 1793

☐ ☆ ✇ La voie du àžżITCOIN

136 - Les trois générations

By: Jacques Favier —

Au moment oĂč des hauts-fonctionnaires enfants et petits enfants spirituels de GĂ©rard ThĂ©ry (1933- 2021) veulent enterrer Bitcoin (au besoin aprĂšs l'avoir Ă©touffĂ© eux-mĂȘmes) pour se donner la satisfaction de conforter leur conception obsolĂšte du monde mais aussi pour le profit des banquiers et la vanitĂ© de politiciens sans vision, il m'a paru important de donner sur mon blog la traduction d' un article qui permet de replacer les bourrasques dans la perspective d'un voyage au long cours.

Cet article a été publié par Aleksandar Svetski, fondateur du Bitcoin Times, auteur de The UnCommunist Manifesto et de la série virale (et controversée) Remnant, par ailleurs responsable de la croissance et de la stratégie chez Lucent Labs.

Sa  thĂ©orie des trois gĂ©nĂ©rations  ne pouvait que tirer l'oeil d'un historien... et je remercie mon ami et co-auteur Adli Takkal Bataille, prĂ©sident de notre  Cercle du Coin  de m'en avoir signalĂ© l'importance.

L'illustration est issue de la publication originale que l'on trouve sur le site de Bitcoin Magazine et sur celui de Zerohedge

Voici la traduction de l'article. Mes commentaires sont placés en dessous, comme il sied à des commentaires.

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Les bitcoiners sont connus pour leur capacitĂ© Ă  surestimer la vitesse avec laquelle Bitcoin va  envahir le monde  et devenir  une monnaie largement acceptĂ©e .

J'ai longtemps appartenu Ă  ce camp, mais j'en suis venu Ă  penser diffĂ©remment ces derniers temps. Avant de m'accuser d'avoir dĂ©sertĂ© ou de me traiter de fainĂ©ant, je vous demande de lire la suite et de rĂ©server votre opinion jusqu'Ă  la fin. J'aime Ă  penser que je mĂ»ris dans ma façon de considĂ©rer Bitcoin. Voyez-y de la tempĂ©rance, de la patience ou une dose d'humilitĂ©, mais j'essaie d'ajouter un peu de rĂ©alisme, ou une  prĂ©fĂ©rence pour le temps long  Ă  la perception souvent surexcitĂ©e de Bitcoin parmi certains d'entre nous.

Mais, comme vous le remarquerez, je pense qu'Ă  long terme, aucun d'entre nous n'est  assez haussier  (chapeau bas devant CK).

Allons-y...

BITCOIN EST UNE TRANSFORMATION TECHNIQUE, SOCIALE ET ÉCONOMIQUE

Bien des gens sont trÚs prompts à projeter les courbes d'adoption de technologies antérieures sur les perspectives de Bitcoin. Mais le problÚme est que Bitcoin n'est pas une simple technologie.

Il ne s'agit pas seulement d'un smartphone, d'un ordinateur, d'un réseau social, d'une nouvelle action ou d'un nouveau titre, d'une nouvelle méthode de paiement, d'un moteur de recherche, d'une plateforme de messagerie ou de tout autre nouveau produit, application ou service.

Bitcoin est une transformation complĂšte, technique, sociale et Ă©conomique. Il s'agit d'une rĂ©invention de l'argent depuis ses fondements mĂȘmes, incompatible avec toute primitive antĂ©rieure.

Il s'agit donc non seulement d'un changement d'une ampleur considérable, mais aussi d'un changement complÚtement différent sur le plan paradigmatique. Il y a à cela des avantages comme des obstacles, tous considérables.

Des avantages parce que :

  1. Bitcoin a le plus grand potentiel de croissance que l'on puisse imaginer. Si son offre est fixe et que le marchĂ© auquel il s'adresse est celui d'une monnaie mondiale - ce qui implique qu'il sera la mesure par rapport Ă  laquelle chaque action, propriĂ©tĂ©, entreprise, vĂ©hicule, sac Ă  main ou quoi que ce soit existant sur terre sera Ă©valuĂ© - il s'ensuit que le bitcoin sera, Ă  terme,  l'unitĂ© de valeur  la plus liquide et la plus prĂ©cieuse de la planĂšte.
  2. S'il est incompatible avec l'ordre ancien, il offre vĂ©ritablement un changement de paradigme. Et s'il est supĂ©rieur (ce qui a Ă©tĂ© prouvĂ© dans toutes les dimensions importantes en ce qui concerne sa fonction de monnaie), alors il ne se contentera pas de  concurrencer  l'ancienne garde, mais il la remplacera complĂštement. Il ne s'agit pas du  dĂ©coupage d'un nouveau marchĂ© , mais d'une transformation de type  gagnant-gagnant  et, fondamentalement, d'une transformation de type  changement de la nature du jeu . C'est beaucoup plus important.

Des obstacles parce que :

  1. Une telle transformation n'est pas une mince affaire. Devenir une monnaie mondiale ne sera pas une promenade de santĂ© ; ce ne sera pas facile, il y aura beaucoup, beaucoup de vents contraires et des cadavres jalonneront le parcours. Le changement est difficile, mĂȘme dans les meilleurs moments et avec les contreparties les plus volontaires. Nous n'avons ni les uns ni les autres de notre cĂŽtĂ©.
  2. La nature des changements de paradigme est telle que la plupart des gens ne les voient pas et mĂȘme lorsqu'ils les voient ils les comprennent rarement. Il faut donc un certain temps pour atteindre une masse critique (quelle que soit la signification de cette mesure) et beaucoup plus de temps pour parvenir Ă  ce que l'on appelle  l'adoption de masse . De plus, les gens n'aiment pas avoir tort, en particulier les gens qui sont en place, de sorte qu'outre le facteur temps, il faut compter avec les rĂ©actions nĂ©gatives et les moqueries de tout le monde.

Il s'agit lĂ  d'obstacles rĂ©els qu'il est nĂ©cessaire de reconnaĂźtre. Vous ne pouvez pas simplement fermer les yeux et les oreilles, tweeter que  Bitcoin rĂšgle le problĂšme  et prĂ©tendre que tout va bien se passer parce que  Number go Up . Non.

Nous devons comprendre que nous jouons  le plus grand jeu , comme dirait Jeff Booth, c'est Ă  dire que nous jouons avec les plus grands enjeux, pour les plus grands gains, contre les plus grands ennemis - Ă  la fois externes et internes. Nous nous battons Ă  la fois contre l'establishment et contre les cultures dans lesquelles nous avons Ă©tĂ© Ă©levĂ©s.

Il y a plus de changements à opérer qu'aucun d'entre nous ne peut l'imaginer.

Je ne dis pas cela pour vous dĂ©courager de Bitcoin ou pour vous donner l'impression que  bon sang - je vais mourir avant de voir le bon cĂŽtĂ© des choses , mais pour : a) vous suggĂ©rer que c'est probablement plus important que vous ne le pensiez, et b) pour vous inciter Ă  un peu de rĂ©alisme afin que vous puissiez vous prĂ©parer mentalement et cesser de jouer Ă  des jeux Ă  court terme. Vous devez vous prĂ©parer.

Le bitcoin est un marathon, pas un sprint.

LA THÉORIE DES TROIS GÉNÉRATIONS

Les changements socio-économiques à grande échelle prennent des générations pour s'installer et se normaliser. La vieille garde doit mourir, pour ainsi dire, afin que ceux qui sont nés dans le nouveau paradigme puissent prendre les commandes.

Or chaque génération représente un changement de paradigme en soi, et chaque changement successif apportera avec lui une compréhension et une relation totalement nouvelles avec Bitcoin.

Explorons tout cela...

PREMIÈRE GÉNÉRATION : LA PHASE D'INFECTION

Nous sommes dans la premiĂšre gĂ©nĂ©ration de Bitcoin. Appelons cela le premier chapitre, ou la premiĂšre  Ăšre . Cette Ăšre ou cette gĂ©nĂ©ration s'Ă©tendra sur 20 ans et constituera la  phase d'infection  de Bitcoin.

Je l'appelle ainsi parce qu'à ce stade, Bitcoin infecte le systÚme. Il s'agit d'une sorte de virus qui s'accroche à des hÎtes qui agissent alors de maniÚre à ce qu'il se propage davantage. Son but est d'infecter les infrastructures clés, les esprits clés, les leviers clés et les systÚmes clés du paradigme actuel. Il doit d'abord s'infiltrer le plus discrÚtement possible, puis former une sorte de symbiose avec l'hÎte au fur et à mesure qu'il se développe, de sorte qu'il en résulte des avantages mutuels pour l'ensemble toujours plus grand d'hÎtes et aussi pour le virus Bitcoin.

Nous avons vu cela se produire.

À ce stade, Bitcoin devait prouver que quelqu'un l'Ă©changerait contre de l'argent (ou contre une pizza). Il devait prĂ©senter une  preuve de concept  commerciale significative, ce qu'il a fait avec la Silk Road. Il a dĂ» franchir une premiĂšre Ă©tape de monĂ©tisation (Mt. Gox) et inspirer toute une industrie d'imitateurs parce que ce qu'il faisait Ă©tait tellement transformateur - ce que nous avons vu avec les shitcoins.

Cette évolution s'accompagne d'un grand nombre de spéculations, jusqu'à ce que nous atteignions finalement une part suffisamment importante de la capitalisation totale du marché ou de la liquidité pour que puisse s'effectuer une transition vers le nouveau paradigme.

Nous sommes en plein milieu de la mini-Úre de spéculation de cette premiÚre génération, ou de la phase d'infection des débuts de Bitcoin.

Alors que certains d'entre nous, les radicaux, considĂšrent et utilisent le bitcoin comme de l'argent et comme notre unitĂ© de compte, le reste du monde le considĂšre gĂ©nĂ©ralement comme un actif spĂ©culatif, ou quelque chose avec laquelle on  trade  pour obtenir encore davantage de dollars. Ce n'est pas pour rien que Bitcoin est corrĂ©lĂ© aux marchĂ©s, et mĂȘme s'il y a des signes de dĂ©couplage, il est encore tĂŽt et les gens continueront Ă  court terme Ă  le considĂ©rer comme un actif  Ă  risque .

Certains qualifient cette situation de  mauvaise  et affirment qu'elle trahit la promesse initiale de Bitcoin, mais je pense qu'ils passent Ă  cĂŽtĂ© de l'essentiel. L'argent fait tourner le monde, et jamais plus que dans le monde moderne et matĂ©riel dans lequel nous vivons.

Par consĂ©quent, pour avoir le plus grand impact et assurer la symbiose la plus efficace, Bitcoin doit ĂȘtre un animal Ă©conomique et financier. Pour rĂ©parer la dĂ©bauche financiĂšre, Bitcoin doit englober la dĂ©bauche et ensuite, lentement, comme un virus (mĂȘme si dans le cas de Bitcoin, il s'agit plutĂŽt d'un anti-virus), infecter les hĂŽtes et commencer Ă  les changer.

L'allongement de la prĂ©fĂ©rence temporelle et derriĂšre, l'adaptation et la maturation du comportement des gens sont un exemple frĂ©quent de cet effet. Pour en savoir plus, consultez l'article de Saifedean Ammous dans l'Ă©dition autrichienne du Bitcoin Times :  Making Time Preference Low Again .

Voilà, c'est ça : nous sommes dans la premiÚre génération, sur une période de 20 ans. Nous en sommes à 15 ans et nous sommes sur la bonne voie. Il nous reste encore cinq ans avant d'entrer dans la prochaine génération, et au cours de ces cinq années, nous assisterons à deux nouveaux halvings, à une énorme activité de spéculation et à une véritable accélération vers l'état de liquidité ou de saturation de la capitalisation du marché que j'ai mentionné plus tÎt.

Dans le mĂȘme temps, en coulisses, des choses se seront construites pour prĂ©parer le terrain Ă  la prochaine gĂ©nĂ©ration. Ce qui nous amĂšne bien sĂ»r Ă  cette...

DEUXIÈME GÉNÉRATION : L'ÉTAPE DE L'INFRASTRUCTURE

Imaginez que vous ĂȘtes nĂ© en 2009, la mĂȘme annĂ©e que Bitcoin.

Vous grandissez et devenez adulte dans un monde oĂč Bitcoin a toujours existĂ©. Pour vous, en tant qu'enfant, il va de soi que l'argent est une chose numĂ©rique, et l'idĂ©e compliquĂ©e d'ouvrir un compte en banque ou de se promener avec des billets imprimĂ©s et des cartes en plastique vous est Ă©trangĂšre ou vous semble Ă©trange.

En 2029, vous allez avoir 20 ans et peut-ĂȘtre que la spĂ©culation ne vous a pas encore vraiment effleurĂ© l'esprit. Peut-ĂȘtre voyez-vous plutĂŽt un problĂšme Ă  rĂ©soudre et considĂ©rez-vous simplement Bitcoin comme un outil pour vous aider Ă  le rĂ©soudre.

Gardez Ă  l'esprit qu'Ă  ce stade, le prix du bitcoin serait nettement plus Ă©levĂ© et sa volatilitĂ© plus faible. Des Ă©lĂ©ments comme le Lightning Network seront plus avancĂ©s, ainsi que d'autres protocoles en surcouche ancrĂ©s sur Bitcoin. En tant que tel, vous considĂ©rez toute cette infrastructure Ă©mergente comme une boĂźte Ă  outils et non comme un actif spĂ©culatif. En fait, vous pouvez considĂ©rer d'autres choses de la mĂȘme maniĂšre et choisir de jouer avec elles, mais parce que a) le bitcoin a mĂ»ri et que la volatilitĂ© s'est un peu attĂ©nuĂ©e, et b) de nombreux services proposent dĂ©sormais le bitcoin comme option de financement, vous dĂ©cidez que c'est la norme par rapport Ă  laquelle vous mesurerez vos gains. Ce n'est plus l'actif spĂ©culatif qui prime.

Il est mĂȘme possible que vos parents aient Ă©tĂ© des bitcoiners de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration et qu'ils vous aient enseignĂ© les principes ou transmis Bitcoin et que vous ayez grandi immergĂ© dedans. Ainsi, non seulement Bitcoin est quelque chose qui a toujours existĂ©  pour vous mais c'est aussi quelque chose que vous comprenez profondĂ©ment.

Il ne s'agit pas non plus d'idées farfelues, compte tenu de l'époque dans laquelle vous avez grandi. Imaginez comment vous et ceux de votre génération verront Bitcoin et comment vous l'utiliserez. ComplÚtement différemment, oui.

C'est pourquoi je considĂšre la prochaine Ă©tape comme celle de l'outillage ou de l'infrastructure. À cette Ă©poque, le bitcoin quittera enfin les spĂ©culateurs pour entrer dans le cƓur, l'esprit et les mains des bĂątisseurs.

Les jeunes de 20 ans qui lĂšveront des capitaux et crĂ©eront des entreprises Ă  cette Ă©poque utiliseront Bitcoin, Lightning et d'autres couches comme des outils qui leur donneront un tel avantage dans le monde que nous verrons toute une gamme de produits et de services qui intĂšgreront l'argent dans leurs opĂ©rations, de la mĂȘme maniĂšre que la communication a Ă©tĂ© intĂ©grĂ©e dans tout ce que nous utilisons aujourd'hui.

Les incitations Ă©volueront de telle sorte que le fait d'avoir Bitcoin et ses surcouches dans votre boĂźte Ă  outils vous donnera des super-pouvoirs.

Mais... gardez Ă  l'esprit que pendant une grande partie de cette Ăšre, la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente tiendra encore les cordons de la bourse. Il y aura toujours un Ă©lĂ©ment culturel et normatif qui considĂ©rera Bitcoin comme Ă©tranger ou spĂ©culatif et qui, malgrĂ©  tout ce qui se passe , se battra encore pour s'accrocher au passĂ©.

Cette époque sera celle du choc entre les nouveaux bùtisseurs et les bitcoiners de la premiÚre génération, d'un cÎté, et l'élite résiduelle de l'ancien monde qui possÚde encore une grande partie de la richesse fiduciaire (actions, obligations, propriétés, entreprises, shitcoins, etc.) Les bitcoiners de la premiÚre et de la deuxiÚme génération, en particulier au début de cette Úre, seront encore en infériorité numérique. Mais bien sûr, aucun grand homme n'a jamais renoncé à se battre, quelles que soient les circonstances.

Si l'on prolonge cette période de 20 ans, jusqu'en 2049, je ne pense pas qu'aucun d'entre nous puisse imaginer le type d'infrastructure, de produits et de services qui en résulteront, ni l'ampleur du changement qui s'ensuivra. Ce qui m'amÚne bien sûr à la...

TROISIÈME GÉNÉRATION : LE STADE DE L'ADOPTION MASSIVE

C'est la gĂ©nĂ©ration de l'adoption massive. C'est lĂ  que les enfants de nos enfants atteindront l'Ăąge adulte. Ils n'auront vraiment pas connu un monde dans lequel Bitcoin n'existait pas et pourraient mĂȘme entrer dans l'Ăąge adulte sans savoir ce qu'Ă©tait la monnaie fiduciaire.

À la fin de cette Ăšre, les derniers vestiges de notre gĂ©nĂ©ration commenceront Ă  s'Ă©teindre et le ruban adhĂ©sif qui maintenait l'ancienne infrastructure en place cĂ©dera. La citĂ© de la monnaie fiduciaire sera abandonnĂ©e. Nous entrerons dans la phase d'adoption par le grand public.

Vous vous dites peut-ĂȘtre :  Mais non ! Ça se passera bien plus vite parce que... regardez toutes les technologies qui seront construites d'ici lĂ  .

À quoi je vous rĂ©pondrais :  Bien sĂ»r, beaucoup de technologies seront construites Ă  ce moment-lĂ , mais je suis presque certain qu'un nombre important de personnes hĂ©siteront encore Ă  vendre leur maison, leur voiture, leurs produits ou leurs services pour de l'argent magique sur Internet .

Ce nombre aura considérablement diminué, mais si vous pensez que les gouvernements, les grandes entreprises et les personnes qui ont réussi dans la vie grùce à un seul mode de fonctionnement vont tout miser et faire confiance à une monnaie vieille de 40 ans plutÎt qu'à des choses comme la forme de propriété qui existe depuis des milliers d'années, alors vous vous faites des illusions.

Bitcoin est la voie Ă  suivre, mais la richesse doit d'abord changer de mains et cela prendra du temps. C'est pourquoi je pense que c'est Ă  la troisiĂšme gĂ©nĂ©ration qu'adviendra la phase d'adoption massive. Elle arrivera Ă  l'Ăąge adulte dans un monde oĂč nous disposerons d'une technologie financiĂšre supĂ©rieure et d'une infrastructure Ă©conomique qui permettra aux gens d'utiliser Bitcoin comme capital. Il s'agit de la forme de capital la plus liquide, la plus largement accessible, la plus significative et la plus fiable qui soit.

Si l'on se place en 2069, le monde sera complĂštement diffĂ©rent. C'est Ă  ce moment-lĂ  que Bitcoin arrivera vraiment Ă  maturitĂ©. C'est le moment oĂč la monnaie fiat sera supprimĂ©e, mourra ou deviendra une relique du passĂ©, tandis que Bitcoin deviendra Ă  la fois une infrastructure de rĂšglement mondiale et la monnaie mondiale.

C'est le moment oĂč Bitcoin ou un protocole en surcouche ancrĂ© dans Bitcoin fera partie intĂ©grante de presque toutes les applications technologiques utilisĂ©es par des personnes du monde entier.

À ce stade, Bitcoin ne sera plus le virus ; il se sera uni Ă  un nouvel hĂŽte et mĂȘme l'aura crĂ©Ă©.

Je ne sais pas ce qui se passera ensuite. Mais il est passionnant d'y penser. Nous serons alors dans un tout nouveau paradigme.

POUR LES ENFANTS DE NOS ENFANTS

Vous remarquerez que mes certitudes sur ce qui se passera à chaque étape diminuent au fur et à mesure que l'on s'éloigne dans le temps. Je suis assez sûr de ce que nous réservent les cinq prochaines années, et j'ai un certain niveau de confiance pour au moins la premiÚre moitié de la deuxiÚme Úre, mais au-delà, je ne peux que supposer et donner les grandes lignes de ce qui est probable.

C'est parce que je suis un humain et que les humains sous-estiment toujours les effets composĂ©s, alors que Bitcoin est sujet Ă  plus d'effets composĂ©s que pratiquement tout ce que nous connaissons (au moins en tant qu'actif, si ce n'est mĂȘme pour d'autres choses). À chaque jour qui passe, Ă  chaque nouveau satoshi dĂ©tenu par chaque nouvel utilisateur, Ă  chaque nouveau mineur qui se branche, Ă  chaque nouveau commerçant qui accepte Bitcoin, Ă  chaque nouveau nƓud qui fonctionne et Ă  chaque nouveau canal Lightning qui s'ouvre, Bitcoin se compose et se dĂ©veloppe.

Aucun d'entre nous n'est prĂȘt Ă  affronter ce que cela signifie pour trois gĂ©nĂ©rations entiĂšres et, malheureusement, beaucoup d'entre nous ne vivront pas assez longtemps pour le voir. Mais c'est le sort qui nous est Ă©chu !

Notre génération a reçu le cadeau de pouvoir compter parmi les pÚres fondateurs d'un monde nouveau, mais aussi la malédiction d'endurer un monde de clowns pour prix de ce privilÚge. Bien que nous ne puissions pas vraiment profiter des fruits de ce travail, nous aurons été la génération qui restera dans les livres d'histoire comme celle qui a tout changé.

Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais c'est un marchĂ© qui vaut la peine d'ĂȘtre conclu.

Les bitcoiners de la premiÚre génération sont comme ceux qui ont posé les fondations et les premiÚres pierres des cathédrales de l'Antiquité et de l'époque féodale. Ils ne vivront jamais assez longtemps pour voir ces structures achevées, mais ils resteront à jamais dans les mémoires en tant que fondateurs.

Et qui sait ? Peut-ĂȘtre regarderons-nous depuis l'autre monde et admirerons-nous ce que nous avons fait, comme ces grands qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ©s l'ont fait pour leurs crĂ©ations.

Je n'en sais rien.

Ce qui compte, et je vous laisse sur ce point, c'est de reconnaßtre que Bitcoin est un phénomÚne pluri-générationnel. Ce n'est pas Google, Apple, Facebook, Twitter, un smartphone, PayPal, Visa, une action ou une simple marchandise. Il est bien plus important que tous ces éléments réunis et, en raison de son importance fondamentale, il faudra du temps pour que les gens l'adoptent.

Il faudra quelques gĂ©nĂ©rations pour que cela se normalise. Il faudra que nous mourions pour qu'il atteigne son potentiel - non pas que nous devions ĂȘtre fusillĂ©s, mais notre gĂ©nĂ©ration doit cĂ©der la place Ă  la suivante et Ă  la suivante pour que le nouveau paradigme s'installe vraiment. Une fois que nous aurons disparu, Bitcoin s'Ă©panouira vraiment.

J'espĂšre que vous garderez cela Ă  l'esprit lorsque vous penserez Ă  Bitcoin.

Nous devons faire attention Ă  ne pas projeter sur lui des courbes d'adoption de la technologie et, en cas de dĂ©ception, tenter de le bricoler. Ce qui n'est pas cassĂ© n'a pas toujours besoin d'ĂȘtre rĂ©parĂ© ou mis Ă  jour et, en fait, la principale caractĂ©ristique de Bitcoin est peut-ĂȘtre le fait qu'il ne changera pas, ou trĂšs peu, sur les Ă©chelles de temps que j'ai Ă©voquĂ©es dans cet essai.

Si les rÚgles de consensus de Bitcoin sont restées inchangées et qu'il reste tick-tock, next block'd pendant trois, quatre, cinq décennies, alors les gens auront naturellement développé ce qui compte le plus pour une nouvelle norme et un nouveau paradigme socio-économiques : la confiance.

Et mĂȘme si les bitcoiners dĂ©testent ce mot, la confiance est importante - la vĂ©ritĂ© est que l'on fait le plus confiance Ă  ce que l'on peut vĂ©rifier. C'est pourquoi Bitcoin sera en fin de compte la couche monĂ©taire, Ă©conomique et de communication la plus fiable de la planĂšte, aprĂšs quelques gĂ©nĂ©rations.

☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

Retour aux sources

By: Ludovic Lars —

Ce jour du 3 janvier 2023 marque le 14Ăšme anniversaire du bloc de genĂšse de Bitcoin, le tout premier bloc de la chaĂźne construit par Satoshi Nakamoto. Pendant ces 14 annĂ©es, il y a eu du bon et du moins bon, des moments d’euphorie et des moments de dĂ©couragement, des amĂ©liorations et des conflits. Mais Bitcoin continue de fonctionner en tant que systĂšme alternatif, en opposition Ă  la censure et Ă  l’inflation monĂ©taire du systĂšme Ă©tatico-bancaire traditionnel, et il reprĂ©sente en cela un espoir.

Le contexte est toutefois difficile. Le taux de change en dollars a baissĂ© sensiblement depuis le dernier engouement spĂ©culatif, l’économie se contracte et Bitcoin est directement attaquĂ© par les politiciens et les banquiers centraux qui souhaitent le rĂ©glementer Ă  mort. Cela provoque une certaine lassitude dans la communautĂ©, mĂȘme si l’enthousiasme n’est pas mort.

C’est pourquoi je crois qu’il peut ĂȘtre enrichissant de se replonger dans l’histoire des premiĂšres annĂ©es de Bitcoin et que je vous propose ici de dĂ©couvrir une version (non finale) du chapitre 1 de mon futur ouvrage, L’ÉlĂ©gance de Bitcoin. Vous pouvez tĂ©lĂ©charger le PDF ci-dessous. Bonne lecture !

Chapitre 1 : Les débuts de Bitcoin

Le 31 octobre 2008, un individu se faisant appeler Satoshi Nakamoto partageait sur Internet un court document qui dĂ©crivait le fonctionnement technique d’un systĂšme novateur de monnaie numĂ©rique : Bitcoin. Ce livre blanc de 9 pages, prĂ©sentĂ© comme un article scientifique, s’intitulait en anglais Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System – Bitcoin : un systĂšme d’argent liquide Ă©lectronique pair Ă  pair. Dans celui-ci, Satoshi proposait une solution au problĂšme des paiements en ligne, par la mise en Ɠuvre d’un serveur d’horodatage distribuĂ© basĂ© sur un algorithme de preuve de travail.

Mais cela allait beaucoup plus loin. Le livre blanc de Bitcoin posait les bases d’une rĂ©volution conceptuelle profonde : une monnaie exclusivement numĂ©rique qui ne reposait sur aucun tiers de confiance, ni pour la confirmation des transactions, ni pour l’émission des nouvelles unitĂ©s. Ce que Satoshi venait de dĂ©couvrir, c’était bien plus qu’un systĂšme de paiement ; c’était un nouveau type de monnaie, quelque chose que nul n’avait su concevoir jusqu’alors, un phĂ©nomĂšne Ă©conomique et social qui rencontrerait un succĂšs inouĂŻ au cours des annĂ©es qui suivraient.

En particulier, la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto rĂ©alisait le vieux rĂȘve d’une monnaie numĂ©rique Ă©chappant au contrĂŽle de l’État : un rĂȘve cher aux cypherpunks dont le mouvement, remontant au dĂ©but des annĂ©es 1990, prĂŽnait l’utilisation proactive de la cryptographie dans le but d’assurer la confidentialitĂ© et la libertĂ© des individus sur Internet. Ces cryptographes rebelles avaient en effet dĂ©sirĂ© et tentĂ© de concevoir un tel argent liquide Ă©lectronique pendant des annĂ©es, celui-ci Ă©tant un Ă©lĂ©ment constitutif de leur idĂ©al. Malheureusement, cela n’avait pas abouti, du moins jusqu’à l’apparition de Bitcoin.

À partir de cette date fatidique, Bitcoin a Ă©tĂ© mis en Ɠuvre et a connu un certain nombre d’évĂšnements fondateurs qui l’ont menĂ© oĂč il est aujourd’hui. Ces Ă©vĂšnements ont façonnĂ© la comprĂ©hension que nous en avons, et l’histoire des dĂ©buts de Bitcoin constitue donc un rĂ©cit unique qu’il convient de raconter.

Retrouvez la suite en PDF. [MàJ 3/1/2024 : contenu plus récent ci-dessous]


Mise Ă  jour du 3 janvier 2024

En ce jour du 15Ăšme anniversaire du bloc de genĂšse, je vous propose de dĂ©couvrir la derniĂšre version en date du chapitre 1, en PDF et sans mise en page particuliĂšre. Il s’agit du contenu qui figurera dans l’ouvrage final, devant ĂȘtre publiĂ© ce mois-ci.

Chapitre 1 de L’ÉlĂ©gance de Bitcoin (2024)

Le livre est disponible en prĂ©commande sur la boutique en ligne de l’éditeur, Konsensus Network.

☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

Bitcoin : un livre blanc, des livres blancs

By: Ludovic Lars —

Le livre blanc (ou white paper en anglais) est le document fondateur de Bitcoin publiĂ© le 31 octobre 2008 par Satoshi Nakamoto. Il s’agit d’un court document de 9 pages, prĂ©sentĂ© comme un article scientifique, qui dĂ©crit le fonctionnement technique du systĂšme. Le titre en fait « un systĂšme d’argent liquide Ă©lectronique pair-Ă -pair », c’est-Ă -dire une monnaie numĂ©rique pouvant ĂȘtre Ă©changĂ©e sans nĂ©cessiter de tiers de confiance sur Internet.

La version gĂ©nĂ©ralement partagĂ©e du livre blanc est celle qui est disponible actuellement Ă  l’adresse bitcoin.org/bitcoin.pdf, conformĂ©ment au lien donnĂ© par Satoshi dans son premier courriel public sur la liste de diffusion de Metzdowd.com dĂ©diĂ©e Ă  la cryptographie. Celle-ci est citĂ©e partout sur la toile, dans les livres blancs des autres cryptomonnaies et jusque dans les articles universitaires. Sauf ce que ce n’est pas la bonne version.

Le 31 octobre dernier, Ă  l’occasion du 14Ăšme anniversaire du livre blanc, je me suis en effet rendu compte que cette version n’était pas celle distribuĂ©e par Satoshi Nakamoto en 2008. En rĂ©alitĂ©, il existe au moins deux versions ayant Ă©tĂ© distribuĂ©es antĂ©rieurement : l’une prĂ©cĂ©dant la publication publique, et donnĂ©e Ă  Wei Dai ; l’autre, correspondant a priori Ă  la version partagĂ©e sur la liste de diffusion.

Livres blancs de Bitcoin

 

Une premiĂšre version

La premiĂšre version du papier a Ă©tĂ© donnĂ©e par Satoshi Ă  l’ancien cypherpunk Wei Dai, crĂ©ateur de b-money, un concept de monnaie numĂ©rique distribuĂ©e datant de 1998.

En aoĂ»t 2008, alors que son projet Ă©tait en voie d’ĂȘtre concrĂ©tisĂ©, Satoshi a contactĂ© Adam Back, le cryptographe britannique Ă  l’origine de Hashcash, la technologie utilisĂ©e pour calculer la preuve de travail. Adam Back l’a renvoyĂ© vers Wei Dai, que Satoshi a contactĂ© le 22 aoĂ»t en lui Ă©crivant qu’il se prĂ©parait « Ă  publier un document » qui Ă©tendrait ses idĂ©es « Ă  un systĂšme complĂštement fonctionnel » et qu’il aurait besoin de « l’annĂ©e de publication de [sa] page sur b-money » afin de citer le concept dans son papier.

Les courriels Ă©changĂ©s ont Ă©tĂ© partagĂ©s par Gwern Branwen en mars 2014, qui les avait reçus de Wei Dai lui-mĂȘme.

Le premier courriel de Satoshi Ă  Wei Dai contenait un lien vers le livre blanc, ainsi que son titre et son rĂ©sumĂ© (abstract). Le titre du document Ă©tait alors « Electronic Cash Without a Trusted Third Party » (« Un argent liquide Ă©lectronique sans tiers de confiance ») et ne faisait pas mention du nom de Bitcoin. D’aprĂšs le lien transmis, le nom du document Ă©tait ecash.pdf et non pas bitcoin.pdf comme c’est le cas aujourd’hui. On suppose que Satoshi hĂ©sitait encore sur le nom de son invention, car il avait alors rĂ©servĂ© (au moins) deux noms de domaine : netcoin.org le 17 aoĂ»t et bitcoin.org le 18 aoĂ»t.

Nous ne disposons nĂ©anmoins pas du document intĂ©gral, et n’en avons que le rĂ©sumĂ©, que je reproduis ici dans sa version originale (les passages en gras marquent les diffĂ©rences avec la version finale) :

« Abstract: A purely peer-to-peer version of electronic cash would allow online payments to be sent directly from one party to another without the burdens of going through a financial institution. Digital signatures offer part of the solution, but the main benefits are lost if a trusted party is still required to prevent double-spending. We propose a solution to the double-spending problem using a peer-to-peer network. The network timestamps transactions by hashing them into an ongoing chain of hash-based proof-of-work, forming a record that cannot be changed without redoing the proof-of-work. The longest chain not only serves as proof of the sequence of events witnessed, but proof that it came from the largest pool of CPU power. As long as honest nodes control the most CPU power on the network, they can generate the longest chain and outpace any attackers. The network itself requires minimal structure. Messages are broadcasted on a best effort basis, and nodes can leave and rejoin the network at will, accepting the longest proof-of-work chain as proof of what happened while they were gone. »

Ce qui peut ĂȘtre traduit par :

« RĂ©sumĂ© : Une version purement pair-Ă -pair d’argent liquide Ă©lectronique permettrait aux paiements en ligne d’ĂȘtre envoyĂ©s directement d’une partie Ă  l’autre sans avoir Ă  passer par une institution financiĂšre. Les signatures numĂ©riques offrent une partie de la solution, mais perdent leurs principaux avantages si une partie de confiance est nĂ©cessaire pour empĂȘcher la double dĂ©pense. Nous proposons une solution au problĂšme de la double dĂ©pense en utilisant un rĂ©seau pair-Ă -pair. Le rĂ©seau horodate les transactions en les hachant dans une chaĂźne continue de preuves de travail basĂ©es sur le hachage, formant un enregistrement qui ne peut ĂȘtre modifiĂ© sans reproduire la preuve de travail Ă©quivalente. La chaĂźne la plus longue sert non seulement de preuve du dĂ©roulement d’évĂ©nements constatĂ©s, mais aussi de preuve qu’elle provient du plus grand regroupement de puissance de calcul (CPU). Tant que les nƓuds honnĂȘtes contrĂŽlent la plus grande puissance de calcul du rĂ©seau, ils peuvent gĂ©nĂ©rer la chaĂźne la plus longue et devancer tous les attaquants. Le rĂ©seau lui-mĂȘme ne nĂ©cessite qu’une structure minimale. Les messages sont transmis au mieux, et les nƓuds peuvent quitter et rejoindre le rĂ©seau Ă  volontĂ©, en acceptant la plus longue chaĂźne de preuves de travail comme preuve de ce qui s’est passĂ© pendant leur absence. »

On note que certains mots et certaines tournures de phrase divergent mais que le sens global est préservé.

 

Une deuxiĂšme version

La deuxiÚme version du papier est la version partagée par Satoshi Nakamoto le 31 octobre 2008, comme le prouve le résumé reproduit dans son premier courriel public adressé à la liste de diffusion.

Cette version a Ă©tĂ© repartagĂ©e en janvier 2015 sur la liste de diffusion de Metzdowd.com, suite Ă  une requĂȘte d’un dĂ©nommĂ© James Evans qui Ă©crivait :

« Quelqu’un dispose-t-il de la version originale de 2008 du livre blanc qui a Ă©tĂ© publiĂ©e sur cette liste de diffusion le 31 octobre 2008 / le 1er novembre 2009 ? La version actuelle du livre blanc tĂ©lĂ©versĂ©e sur Sourceforge date du 24-03-2009. Il s’agit de la deuxiĂšme version du livre blanc. La premiĂšre version a Ă©tĂ© publiĂ©e le 31-10-2008. Elle a Ă©tĂ© tĂ©lĂ©versĂ©e sur www.bitcoin.org/bitcoin.pdf, oĂč se trouve Ă©galement la version actuelle. Est-ce que quelqu’un ici l’a tĂ©lĂ©chargĂ©e et enregistrĂ©e ? »

Un individu se faisant appeler StealthMonger a répondu le lendemain en disant :

« On dirait que je l’ai. Le texte ne contient pas de numĂ©ro de version ou de date, mais la date locale du fichier que j’ai est le 2 novembre 2008. »

DĂ©sirant rester anonyme, ce dernier a refusĂ© de partager ce document directement, et l’a transmis Ă  un certain David Johnson, qui l’a partagĂ© publiquement sur son site web. L’empreinte donnĂ©e dans l’échange et sur le site (427c63b364c6db914cf23072a09ffd53ee078397b7c6ab2d604e12865a982faa) correspond au document hĂ©bergĂ© par Gwern Branwen.

Aperçu du livre blanc de Bitcoin octobre 2008
Version du livre blanc de Bitcoin créée le 3 octobre 2008 et distribuée le 31

Ce document a Ă©tĂ© crĂ©Ă© le 3 octobre 2008 Ă  13:49:58 UTC-7, si l’on en croit les mĂ©tadonnĂ©es du PDF (que l’on peut retrouver avec la commande pdftk bitcoin-20081003.pdf dump_data sur Linux).

Il s’agit d’une version diffĂ©rente de la premiĂšre version puisque le titre est cette fois-ci « Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System » (« Bitcoin : un systĂšme d’argent liquide Ă©lectronique pair-Ă -pair ») et que son rĂ©sumĂ© ne contient plus le mot « offer » (offrent) mais « provide » (fournissent). Mise Ă  part cette modification, le rĂ©sumĂ© reste le mĂȘme.

Le reste du document (qui est alors disponible) se distingue de la version finale par les éléments suivants :

  • L’adresse de courrier Ă©lectronique prĂ©sente est satoshi@vistomail.com et non pas satoshin@gmx.com.
  • Le paragraphe sur l’ajustement de la difficultĂ© se situe dans la section sur l’incitation des mineurs (Incentive) au lieu de se trouver dans la section sur la preuve de travail (Proof-of-Work).
  • Le terme broadcasted, variante incorrecte de broadcast (que je traduis ici dans les deux cas par « transmis »), est prĂ©sent dans la section sur le fonctionnement du rĂ©seau (Network).
  • Dans la section sur la vĂ©rification de paiement simplifiĂ©e (Simplified Payment Verification), Satoshi fait mention de la vulnĂ©rabilitĂ© des nƓuds complets Ă  un « renversement » (reversal) et emploie le terme « reported transactions » plutĂŽt que « alerted transactions » pour dĂ©signer les transactions signalĂ©es comme des doubles dĂ©penses.
  • Le document ne mentionne pas les frais de transactions, ni la potentielle substitution de la crĂ©ation monĂ©taire, Ă©lĂ©ments qui se trouvent normalement dans la section sur l’incitation (Incentive). Le code donnĂ© par Satoshi Nakamoto le 16 novembre Ă  Hal Finney, Ray Dillinger et James A. Donald, contient cependant ces caractĂ©ristiques fondatrices de Bitcoin, mĂȘme si les paramĂštres de la politique monĂ©taire Ă©taient diffĂ©rents. En effet, dans le code de 2008, la rĂ©duction de moitiĂ© de la subvention intervenait thĂ©oriquement tous les 2 ans et 312 jours et la limite d’émission maximale Ă©tait de 2 millions de bitcoins (COIN), chacun Ă©tant divisible en un million d’unitĂ©s de base.

 

Une troisiĂšme et derniĂšre version

La version finale du livre blanc est apparue plus tard. Selon les mĂ©tadonnĂ©es du PDF, elle a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e le 24 mars 2009 Ă  11:33:15 UTC-6. On peut supposer que Satoshi l’a mise en ligne dans les jours qui ont suivi.

Aperçu du livre blanc de Bitcoin mars 2009
Version du livre blanc de Bitcoin créée le 24 mars 2009

L’empreinte du document par SHA-256 est b1674191a88ec5cdd733e4240a81803105dc412d6c6708d53ab94fc248f4f553. Une traduction est disponible ici.

Cette version a Ă©tĂ© lue et commentĂ©e par la grande majoritĂ© des personnes qui se sont intĂ©ressĂ©es Ă  l’origine de Bitcoin, de sorte qu’elle constitue aujourd’hui la version de rĂ©fĂ©rence, largement citĂ©e dans la communautĂ©. Elle contient notamment le passage relatif Ă  la politique monĂ©taire qui indique qu’« une fois qu’un nombre prĂ©dĂ©terminĂ© de piĂšces a Ă©tĂ© mis en circulation, l’incitation peut ĂȘtre entiĂšrement financĂ©e par les frais de transaction et ne plus requĂ©rir aucune inflation ». À l’époque, cet aspect Ă©tait dĂ©jĂ  mis en avant par Satoshi par sa description de l’émission des nouveaux bitcoins dans le courriel de lancement du 8 janvier 2009 et par ses interventions sur la liste de diffusion et sur le forum de la Fondation P2P, et on imagine qu’il voulait que cette possibilitĂ© de monnaie Ă  quantitĂ© fixe figure dans le livre blanc.

Toutefois, bien que ce document constitue la version finale du livre blanc, elle ne dĂ©crit pas toutes les caractĂ©ristiques de Bitcoin. Il manque d’abord l’aspect programmable des transactions (mis en Ɠuvre au travers des « scripts » dans les entrĂ©es et les sorties), une fonctionnalitĂ© dĂ©jĂ  prĂ©sente dans le code de novembre 2008, au sujet de laquelle Satoshi a dĂ©clarĂ© :

« La nature de Bitcoin est telle que, dĂšs la version 0.1 publiĂ©e, sa conception de base Ă©tait gravĂ©e dans le marbre pour le reste de son existence. C’est pourquoi je voulais le concevoir de maniĂšre Ă  ce qu’il prenne en charge tous les types de transactions auxquels je pouvais penser. Le problĂšme Ă©tait que chaque Ă©lĂ©ment nĂ©cessitait un code et des champs de donnĂ©es particuliers, que cet Ă©lĂ©ment soit utilisĂ© ou non, et ne couvrait qu’un seul cas particulier Ă  la fois. Ç’aurait Ă©tĂ© une explosion de cas particuliers. La solution Ă©tait script, qui gĂ©nĂ©ralisait le problĂšme de sorte que les parties transactantes pouvaient dĂ©crire leurs transactions comme des prĂ©dicats que le rĂ©seau de nƓuds Ă©valuait. Les nƓuds n’ont besoin de comprendre la transaction que dans la mesure oĂč ils Ă©valuent si les conditions de l’émetteur sont remplies. »

Il manque aussi des Ă©lĂ©ments Ă©conomiques relatifs Ă  Bitcoin comme la rĂ©sistance Ă  la censure, la dĂ©termination du protocole ou le modĂšle de sĂ©curitĂ©. Bitcoin constitue donc un concept qui dĂ©passe sa description dans le livre blanc, mĂȘme si l’essentiel s’y trouve.

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Le bloc de genĂšse de Bitcoin

By: Ludovic Lars —

Lorsqu'il a conçu le prototype de Bitcoin en janvier 2009, Satoshi Nakamoto a dû construire un premier bloc à partir duquel la chaßne s'est allongée. Ce bloc il l'a appelé le bloc de genÚse (« genesis block » en anglais) en référence au premier livre de la Torah et de la Bible, qui raconte la création du monde par Dieu.

Par convention, on considÚre qu'il s'agit du bloc de hauteur 0 (ou « bloc 0 ») au-dessus duquel les autres blocs sont successivement empilés. Examinons plus en détail ce que contient cet élément fondateur de Bitcoin en procédant à une dissection minutieuse !

 

Un bloc fondateur

Le bloc de genĂšse est une donnĂ©e essentielle du protocole Bitcoin car il constitue la base Ă  partir de laquelle on peut dĂ©terminer la chaĂźne la plus longue (c'est-Ă -dire celle ayant le plus de preuve de travail accumulĂ©e) et par consĂ©quent la validitĂ© des transactions du registre. Il est thĂ©oriquement le seul bloc Ă  devoir ĂȘtre inscrit en dur dans le protocole, mĂȘme si d'autres l'ont Ă©tĂ© par la suite.

Tel que l'Ă©crivait Satoshi Nakamoto :

« La chaßne de blocs est une structure en forme d'arbre qui a pour racine le bloc de genÚse, chaque bloc pouvant avoir plusieurs candidats à sa suite. »

Bloc de genĂšse embranchements

Le code de novembre 2008 (fourni par Satoshi à Hal Finney, Ray Dillinger et James A. Donald notamment) contenait déjà une premiÚre version du bloc de genÚse, horodatée au 10 septembre 2008, 18:02:08 UTC. Néanmoins, un nouveau bloc a été construit en janvier 2009 spécialement pour le lancement du prototype.

Le bloc de genÚse que nous connaissons est ainsi présent dans la version 0.1 du logiciel de Bitcoin, publiée le 8 janvier 2009. Un commentaire au sein du code le décrit :

Genesis Block:
GetHash()      = 0x000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f
hashMerkleRoot = 0x4a5e1e4baab89f3a32518a88c31bc87f618f76673e2cc77ab2127b7afdeda33b
txNew.vin[0].scriptSig     = 486604799 4 0x736B6E616220726F662074756F6C69616220646E6F63657320666F206B6E697262206E6F20726F6C6C65636E61684320393030322F6E614A2F33302073656D695420656854
txNew.vout[0].nValue       = 5000000000
txNew.vout[0].scriptPubKey = 0x5F1DF16B2B704C8A578D0BBAF74D385CDE12C11EE50455F3C438EF4C3FBCF649B6DE611FEAE06279A60939E028A8D65C10B73071A6F16719274855FEB0FD8A6704 OP_CHECKSIG
block.nVersion = 1
block.nTime    = 1231006505
block.nBits    = 0x1d00ffff
block.nNonce   = 2083236893
CBlock(hash=000000000019d6, ver=1, hashPrevBlock=00000000000000, hashMerkleRoot=4a5e1e, nTime=1231006505, nBits=1d00ffff, nNonce=2083236893, vtx=1)
  CTransaction(hash=4a5e1e, ver=1, vin.size=1, vout.size=1, nLockTime=0)
    CTxIn(COutPoint(000000, -1), coinbase 04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73)
    CTxOut(nValue=50.00000000, scriptPubKey=0x5F1DF16B2B704C8A578D0B)
  vMerkleTree: 4a5e1e

Ce bloc pÚse trÚs exactement 285 octets. Le voici représenté en hexadécimal brut :

0100000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000003ba3edfd7a7b12b27ac72c3e67768f617fc81bc3888a51323a9fb8aa4b1e5e4a29ab5f49ffff001d1dac2b7c0101000000010000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000ffffffff4d04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73ffffffff0100f2052a01000000434104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac00000000

Le bloc de genĂšse est composĂ© d'un entĂȘte de 80 octets et d'une unique transaction, la transaction de rĂ©compense. Son identifiant (le rĂ©sultat du hachage de l'entĂȘte par double SHA-256) est 000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f. Les zĂ©ros qui dĂ©butent cet identifiant indiquent qu'une preuve de travail a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e.

Notez que les différentes informations contenues dans le bloc sont souvent transmises avec un ordre des octets inverse (dit « little-endian » ou « petit-boutiste »). Nous donnerons ici les informations dans l'ordre ordinaire (qu'on appelle « big-endian » ou « gros-boutiste ») à l'aide du préfixe 0x.

 

L'entĂȘte

Comme tous les blocs dans le protocole, le bloc de genĂšse possĂšde un entĂȘte donnant 6 informations diffĂ©rentes. Voici cet entĂȘte en dĂ©tail :

01000000 - version
0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000 - identifiant du bloc précédent
3ba3edfd7a7b12b27ac72c3e67768f617fc81bc3888a51323a9fb8aa4b1e5e4a - racine de Merkle
29ab5f49 - horodatage
ffff001d - valeur cible
1dac2b7c - nonce

 

La version du bloc

0x00000001

La version du bloc indique l'ensemble des rÚgles respectées par le bloc. Cette version 1 indiquait un respect des rÚgles du protocole originel défini par Satoshi. D'autres versions ont été introduites plus tard : la version 2 pour l'application du BIP-34 en mars 2013, la version 3 pour l'activation du BIP-66 en juillet 2015, et la version 4 pour celle du BIP-65 en décembre 2015. Le champ de version a par la suite été utilisé pour que les mineurs signalent leur intention d'appliquer un soft fork (conformément au BIP-9).

 

L'identifiant du bloc précédent

0x0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000

Puisqu'il s'agit du premier bloc de la chaßne, le champ utilisé pour donner l'identifiant du bloc précédent est fixé à zéro par convention.

 

La racine de Merkle

0x4a5e1e4baab89f3a32518a88c31bc87f618f76673e2cc77ab2127b7afdeda33b

La racine de Merkle correspond Ă  l'empreinte finale de l'arbre de Merkle des transactions. Puisqu'il n'y a qu'une seule transaction dans le bloc de genĂšse, il s'agit simplement de l'identifiant de cette transaction.

 

L'horodatage

0x495fab29

L'horodatage indique la date et l'heure à laquelle le mineur a trouvé le bloc. Il est donné par le nombre de secondes depuis le 1er janvier 1970 00:00:00 UTC. Ici, le nombre correspond à 1 231 006 505 secondes : le bloc de genÚse est donc horodaté au 3 janvier 2009 à 18:15:05 UTC.

Toutefois, il ne faut pas croire que cet horodatage indique l'instant précis du lancement effectif du réseau. Ce dernier a en effet été réalisé un peu plus tardivement : le bloc 1 est ainsi horodaté au 9 janvier 2009 à 02:54:25 UTC, soit 5 jours, 8 heures, 39 minutes et 20 secondes plus tard.

 

La valeur cible

0x1d00ffff

La valeur cible est la valeur minimale que l'identifiant du bloc peut avoir pour que ce dernier constitue une solution au problÚme de preuve de travail de Bitcoin. Moins cette valeur cible est haute, plus il est facile de trouver une solution et de miner un bloc. Elle est donc inversement proportionnelle à la difficulté du réseau.

La valeur cible du bloc de genĂšse correspond Ă  la plus grande valeur possible dans Bitcoin, ou la difficultĂ© la plus basse pour le dire autrement. Elle est encodĂ©e comme un nombre flottant oĂč le premier octet reprĂ©sente un exposant et oĂč la mantisse est dĂ©terminĂ©e par les 3 octets suivants. Ici, elle est Ă©gale Ă  0x00ffff × 256(0x1d - 3) c'est-Ă -dire 0x00000000ffff0000000000000000000000000000000000000000000000000000.

La preuve de travail du bloc est valide car l'identifiant est effectivement (largement) inférieur à cette valeur cible :

0x000000000019d6689c085ae165831e934ff763ae46a2a6c172b3f1b60a8ce26f ≀
0x00000000ffff0000000000000000000000000000000000000000000000000000

On définit la difficulté du minage comme l'inverse de la valeur cible multipliée par la valeur cible de base :

difficulté = cible_de_base / cible

La difficulté du bloc de genÚse est donc de 1.

AprÚs le lancement du réseau, la difficulté a stagné à ce niveau pendant prÚs d'un an avant d'enfin commencer à augmenter le 30 décembre 2009.

Au sein du code, le champ de la valeur cible est appelĂ© nBits, car ce paramĂštre dĂ©signait (avant que Satoshi n'en modifie le sens) le nombre de bits de tĂȘte Ă  mettre Ă  zĂ©ro pour que la solution soit valide. Dans la version de novembre 2008, le champ Ă©tait en effet fixĂ© Ă  20, ce qui correspondait Ă  5 zĂ©ros de tĂȘte en reprĂ©sentation hexadĂ©cimale, soit une valeur cible de 0x00000fffff....

 

Le nonce

0x7c2bac1d

Le nonce (mot qui provient de l'expression anglaise « for the nonce » signifiant « pour la circonstance, pour l'occasion ») désigne le nombre que le mineur fait varier pour calculer la preuve de travail. Il n'a aucune signification particuliÚre, étant déterminé au hasard.

 

L'ensemble des transactions

L'ensemble des transactions forme la seconde partie du bloc. Le voici en détail :

01 - nombre de transactions
01000000 - version
01 - nombre d'entrées
0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000 - identifiant de transaction de la sortie précédente
ffffffff - index de la sortie précédente
4d - taille du script de déverrouillage
04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73 - script de déverrouillage
ffffffff - numéro de séquence
01 - nombre de sorties
00f2052a01000000 - montant
43 - taille du script de verrouillage
4104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac - script de verrouillage
00000000 - temps de verrouillage

 

Le nombre de transactions

0x01

Le bloc contient une seule transaction : la transaction de rĂ©compense qui rĂ©munĂšre le mineur (ici Satoshi) pour la preuve de travail rĂ©alisĂ©e. Le bloc ne comporte ainsi aucune autre transaction, tout comme les blocs minĂ©s dans les premiers jours. Il a fallu attendre le 12 janvier et le bloc 170 pour voir la premiĂšre transaction effective du rĂ©seau ĂȘtre confirmĂ©e : celle entre Satoshi et Hal Finney.

Toutes les données restantes du bloc appartiennent à la transaction de récompense.

 

La version de la transaction

0x00000001

La version de la transaction indique comment celle-ci doit ĂȘtre interprĂ©tĂ©e. Elle est fixĂ©e Ă  1 conformĂ©ment au protocole initial. Aujourd'hui, il existe Ă©galement une version 2 qui autorise l'usage des verrous temporels relatifs (voir BIP-68).

 

Le nombre d'entrées de la transaction

0x01

La transaction contient une seule entrée : la base de piÚce, ou coinbase, qui permet de créer ex nihilo les nouveaux bitcoins et de recueillir les frais de transaction. Cette entrée est donc purement superflue, mais permet de conserver une certaine cohérence dans l'implémentation logicielle. Elle est constituée des champs identifiant la sortie précédente (théorique), d'un script de déverrouillage et d'un numéro de séquence.

 

L'identifiant de transaction de la sortie précédente

0x0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000

Ce champ est utilisé dans les transactions pour dire à quel sortie transactionnelle correspond une entrée, en donnant l'identifiant de la transaction qui a créé la sortie. Puisqu'il s'agit d'une transaction de récompense qui ne fait pas référence à une sortie transactionnelle précédente, ce champ est fixé à 0 par convention.

 

L'index de la sortie précédente

0xffffffff

Ce champ est utilisé dans les transactions pour dire à quel sortie transactionnelle correspond une entrée, en donnant la position de la sortie dans la transaction qui l'a créée. Puisqu'il s'agit d'une transaction de récompense qui ne fait pas référence à une sortie transactionnelle précédente, ce champ est fixé au maximum par convention.

 

Le script de déverrouillage (scriptSig)

0x04ffff001d0104455468652054696d65732030332f4a616e2f32303039204368616e63656c6c6f72206f6e206272696e6b206f66207365636f6e64206261696c6f757420666f722062616e6b73

Dans Bitcoin, le script de déverouillage est combiné à un script de verrouillage précédent et détermine la validité d'une dépense. Il contient généralement les signatures nécessaires à la dépense d'une piÚce et est par conséquent souvent appelé scriptSig. Dans le cas d'une transaction de récompense, l'entrée ne fait référence à aucune sortie transactionnelle existante et ce script peut donc contenir des données arbitraires.

Ici, le script se présente de la maniÚre suivante :

<valeur cible> <nonce supplémentaire> <chaßne de caractÚres>

Ainsi, il est constitué de trois informations :

  • Tout d'abord, la valeur cible du bloc, donnĂ©e en sens inverse, conformĂ©ment Ă  la façon dont elle est reprĂ©sentĂ©e dans le code : 0xffff001d
  • Ensuite, un nonce supplĂ©mentaire (0x04), ou extra nonce, mis en place par Satoshi dans le code du logiciel. Le nonce supplĂ©mentaire du bloc de genĂšse a pour valeur 4, et ceux des blocs suivants sont croissants : celui du bloc 1 est aussi Ă©gal Ă  4, celui du bloc 2 Ă  11, celui du bloc 3 Ă  14, etc. La variation de ce nonce supplĂ©mentaire au sein des blocs a permis de mettre en Ă©vidence un motif particulier, appelĂ© le « Patoshi Pattern », qui dĂ©termine prĂ©cisĂ©ment les blocs minĂ©s par Satoshi et qui dĂ©montre que sa fortune s'Ă©lĂšve Ă  plus de 1 125 150 bitcoins.
  • Enfin, une chaĂźne de caractĂšres aujourd'hui emblĂ©matique, encodĂ©e en UTF-8, qui est :
    The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks

    Cette courte phrase correspond à la une du Times du 3 janvier 2009, qui annonçait que le ministre des finances du Royaume-Uni était sur le point de renflouer les banques pour la deuxiÚme fois. Le Times étant un quotidien anglais, cela a mené à des spéculations quant à l'identité de Satoshi, qui écrivait également dans un anglais britannique.

The Times 3 janvier 2009 chancelier ministre des finances renflouement des banques

Cette phrase présente dans le script de la transaction de récompense possÚde un rÎle double :

  • PremiĂšrement, elle prohibe l'antidatage : sa prĂ©sence dans le premier bloc, Ă  partir duquel toute la chaĂźne est construite, prouve que le rĂ©seau de Bitcoin n'a pas Ă©tĂ© lancĂ© avant le 3 janvier 2009. Cependant, cela ne veut pas dire que le bloc de genĂšse date bien du 3 janvier : en effet, il a pu ĂȘtre construit entre le 3 janvier (date de l'horodatage dĂ©clarĂ©) et le 8 janvier (date de publication du code).
  • DeuxiĂšmement, elle indique symboliquement ce Ă  quoi Bitcoin s'oppose en faisant rĂ©fĂ©rence au contexte monĂ©taire et financier de l'Ă©poque : le renflouement des grandes banques d'investissement par les États et par les banques centrales suite Ă  la crise financiĂšre de 2007-2008. Il est d'ailleurs possible que Satoshi ait choisi cette date prĂ©cisĂ©ment pour sĂ©lectionner cette une.

Ce script de la base de piĂšce est encore utilisĂ© de nos jours par les mineurs pour de multiples raisons. À l'instar de Satoshi, ils peuvent inclure des informations arbitraires dans le bloc et faire passer un message public au monde. Ç'a Ă©tĂ© le cas de la coopĂ©rative F2Pool qui, le 11 mai 2020, a Ă©voquĂ© l'injection de liquiditĂ© de la RĂ©serve FĂ©dĂ©rale en rĂ©action Ă  la crise du covid-19 au sein du bloc 629 999 (le bloc prĂ©cĂ©dant le troisiĂšme halving) :

NYTimes 09/Apr/2020 With $2.3T Injection, Fed's Plan Far Exceeds 2008 Rescue

Les regroupements de mineurs peuvent Ă©galement s'identifier en indiquant leur nom, ce qui permet de juger de la dĂ©centralisation du rĂ©seau, mĂȘme si cette pratique reste purement dĂ©clarative.

Enfin, les mineurs se servent encore de ce champ pour faire varier un nonce supplĂ©mentaire, le nonce de l'entĂȘte ne permettant plus depuis 2012 d'essayer suffisamment de possibilitĂ©s par rapport Ă  la difficultĂ© Ă©levĂ©e du rĂ©seau.

 

Le numéro de séquence (nSequence)

0xffffffff

Le numéro de séquence de l'entrée est maximal, ce qui fait que la transaction est considérée comme finale.

À l'origine, le numĂ©ro de sĂ©quence dans les entrĂ©es avait pour objectif de permettre les Ă©changes rĂ©pĂ©tĂ©s au sein de contrats, tels que les canaux de paiement. Ce modĂšle imaginĂ© par Satoshi n'Ă©tait pas suffisamment sĂ©curisĂ© et a par consĂ©quent Ă©tĂ© abandonnĂ©. Cependant, la rĂšgle de finalitĂ©, qui fait que la transaction est considĂ©rĂ©e comme finale (pas de temps de verrouillage) si les numĂ©ros de sĂ©quence de toutes les entrĂ©es sont maximaux (comme ici), a Ă©tĂ© conservĂ©e.

Aujourd'hui, ce numéro de séquence est utilisé pour déterminer le temps de verrouillage relatif d'une entrée et pour signaler Replace-by-Fee.

 

Le nombre de sorties de la transaction

0x01

La transaction contient une seule sortie, celle créditant Satoshi de son revenu de minage. Cette sortie est constituée d'un montant et d'un script de verrouillage.

 

Le montant

0x000000012a05f200

Le montant de la sortie est donné dans la plus petite unité du systÚme, unité qu'on a appelé le satoshi en hommage au créateur de Bitcoin. Ce montant correspond ici à 5 milliards de satoshis, soit 50 bitcoins. Il s'agit de la limite maximale du taux de création monétaire de l'époque (50 bitcoins par bloc).

 

Le script de verrouillage (scriptPubKey)

0x4104678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5fac

Le scrpt de verrouillage est l'ensemble des conditions à fournir pour pouvoir dépenser la piÚce correspondante. Ici, il possÚde la forme :

<clé publique> CHECKSIG

oĂč la clĂ© publique est 04678afdb0fe5548271967f1a67130b7105cd6a828e03909a67962e0ea1f61deb649f6bc3f4cef38c4f35504e51ec112de5c384df7ba0b8d578a4c702b6bf11d5f. Il s'agit donc d'une sortie transactionnelle de type Pay to Public Key (P2PK), un schĂ©ma utilisĂ© dans les dĂ©buts de Bitcoin, qui demande une simple signature pour dĂ©bloquer les fonds. Cela explique le nom donnĂ© couramment Ă  ce script : scriptPubKey.

Bien souvent, cette sortie est rĂ©trospectivement attribuĂ©e Ă  l'adresse 1A1zP1eP5QGefi2DMPTfTL5SLmv7DivfNa, obtenue en prenant l'empreinte de la clĂ© publique. Cela est nĂ©anmoins purement esthĂ©tique car c'est bien la clĂ© publique elle-mĂȘme qui a servi Ă  recevoir les bitcoins, pas l'adresse.

Fait intĂ©ressant : cette sortie transactionnelle n'est pas considĂ©rĂ©e comme dĂ©pensable par le protocole en raison de la façon dont le bloc de genĂšse est exprimĂ© dans le code. Cette erreur de programmation pourrait ĂȘtre corrigĂ©e par un hard fork, mais cela ne serait ni utile (Satoshi n'a pas touchĂ© Ă  ses bitcoins depuis qu'il a disparu), ni mĂȘme souhaitable (incompatibilitĂ© du protocole). Les 50 premiers bitcoins crĂ©Ă©s sont donc probablement brĂ»lĂ©s Ă  tout jamais.

 

Le temps de verrouillage (nLocktime)

0x00000000

Le temps de verrouillage (donnĂ©e globale appartenant Ă  la transaction) dĂ©termine la date Ă  partir de laquelle cette transaction pourra ĂȘtre confirmĂ©e. En Ă©tant fixĂ© Ă  zĂ©ro, celui-ci est dĂ©sactivĂ©.

 

Les autres chaĂźnes

Si le bloc de genĂšse constitue un fondement du protocole Bitcoin, il sert Ă©galement de base aux diffĂ©rentes branches minoritaires de Bitcoin qui possĂšdent le mĂȘme historique jusqu'Ă  leurs scissions respectives : Bitcoin Cash, Bitcoin SV, Bitcoin Gold ou encore eCash/XEC. D'autres protocoles possĂšdent leur propre bloc de genĂšse et certains d'entre eux ont Ă©galement incorporĂ© la une d'un journal ou d'un magazine pour garantir que le lancement du rĂ©seau ne s'est pas rĂ©alisĂ© avant la date donnĂ©e. Ainsi, le bloc de genĂšse de Litecoin (datant du 7 octobre 2011) contient la phrase suivante :

NY Times 05/Oct/2011 Steve Jobs, Apple’s Visionary, Dies at 56

Celui de Dash (datant du 19 janvier 2014) inclut la une suivante :

Wired 09/Jan/2014 The Grand Experiment Goes Live: Overstock.com Is Now Accepting Bitcoins

 


Source

Bitcoin Wiki, Genesis block

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123 - Ponzi et Pince-moi sont sur un yacht...

By: Jacques Favier —

Comme bien des gens, j'ai dĂ©couvert rĂ©cemment l'histoire de l'Arnaqueur de Tinder (Tinder Swindler) que l'on pourrait malicieusement rĂ©sumer en disant qu'il s'agit d'une affaires  d'Ă©changes sur Internet .

Je ne vais analyser ici, de cette affaire qui à de trÚs nombreux égards est emblématique de notre époque, que ce qui me parait intéresser directement ceux qui veulent réfléchir autour de Bitcoin.

Parce qu'au cƓur d'une arnaque, au-delĂ  de l'indĂ©licatesse sentimentale, du mĂ©pris de l'ĂȘtre humain, de l'appĂąt d'un gain indĂ» et de la soif de jouissances tape-Ă -l'oeil, il y a essentiellement l'identitĂ© (le renard sous la peau de l'agneau) et... les gros sous. Deux sujets adressĂ©s par  la technologie blockchain  comme on dit.

D'abord il y a la double (au moins) identité du héros.

On ne peut qu'ĂȘtre frappĂ© par l'aisance avec laquelle cet homme, nĂ© Shimon Yehuda Hayut, documente une identitĂ© qui n'est pas seulement fausse mais usurpĂ©e, celle du fils supposĂ© du couple Lev and Olga Leviev, dont aucun des neuf enfants ne portent le prĂ©nom de Simon. Exactement comme sur sa photo de famille, il s'incruste par copier-coller sur la rĂ©alitĂ©.

Le coĂ»t de cette opĂ©ration est, comme celui de pratiquement toutes les fraudes numĂ©riques, infime ou nul. Mon lecteur et moi pouvons, en quelques minutes et sans quitter notre clavier, poster une photo de nous incrustĂ©s comme le personnage du Zelig de Woody Allen au milieu de la famille X ou Y, siĂ©geant au Conseil de la Banque Truc ou de l'AutoritĂ© de RĂ©gulation Machin. En faire usage ensuite sur les rĂ©seaux sociaux ne doit guĂšre ĂȘtre puni bien sĂ©vĂšrement.

Plus l'identification d'un ĂȘtre humain repose sur des rĂ©alitĂ©s numĂ©riques (ou numĂ©risĂ©es) plus grandit l'espace par oĂč s'infiltrer. Ainsi il n'est pas non plus bien difficile de se procurer une facture EDF, cette dĂ©risoire clĂ© de voĂ»te du KYC bancaire : on trouve tout ce qui est nĂ©cessaire en ligne pour cela (exemple ancien, par prudence) et le fait que le technicien ne se dĂ©range plus (merci Linky) doit arranger encore la tĂąche.

Or dans l'affaire de l'Arnaqueur de Tinder, mis à part l'acte sexuel, toutes les interactions des malheureuses se sont déroulées avec un avatar.

Dans un bal masqué cela ne manquerait pas de pimenter la chose, à la maniÚre d'un gracieux marivaudage. Il faut juste laisser sa carte de paiement bien loin des pattes de son cavalier.

J'en reste là, incitant mes lecteurs à faire l'acquisition du pertinent ouvrage de mon ami Alexis Roussel et de Grégoire Barbey, Notre si précieuse intégrité numérique, préface de Jacques Favier, sans pseudonyme.

L'arnaque mĂ©rite-t-elle d'ĂȘtre dĂ©crite comme un Ponzi ?

C'est ce que fait la presse grand public (ici Marie-Claire) :  l'enquĂȘte du journal VG - ainsi que le documentaire - rĂ©vĂšlent une arnaque basĂ©e sur un modĂšle de pyramide de Ponzi : Cecilie payait pour Pernilla, Pernilla payait pour la suivante, ect
  .

Or il saute aux yeux qu'il n'en est rien : Cecilie a, si l'on veut, payĂ© le repas de Pernilla, mais elle ne l'a pas remboursĂ©e. On pourrait dire qu'elle a payĂ© le Dom Perignon d'un soir, Pernilla la suite royale d'une nuit et Ayleen la Lambo. Aucune d'entre elle n'a jamais Ă©tĂ© remboursĂ©e avec de gros intĂ©rĂȘts comme les clients chanceux d'un Ponzi qui se sauvent avant l'effondrement de la pyramide.

Dans un monde d'inculture financiĂšre, cet emploi inexact du nom de Charles Ponzi a cependant de quoi consoler celui qui lit du soir au matin des boutades de banquiers ou des approximations de journalistes faisant de Bitcoin un Ponzi.

Le Cercle du Coin avait organisé une rencontre avec Marc Artzrouni, mathématicien spécialiste reconnu du Ponzi (et à titre personnel peu favorable à Bitcoin) : il avait fait justice de cette assimilation inculte. Ceux qui ont un peu de temps et de curiosité peuvent revoir sa conférence ici.

Oublions Ponzi, non sans rappeler (par méchanceté) que la plupart des banquiers qui nous en parlent ont vendu du fonds Madoff, authentique pyramide, pour le coup.

Parlons donc de l'essentiel : des banques.

Les trois malheureuses héroïnes seraient toujours en train de rembourser, chaque mois, et certainement au taux d'usure, une somme totale de 600.000 dollars en principal.

Comme on le voit dans le documentaire, chacune a pu, en quelques heures et sur la base de bulletins de salaires contrefaits obtenir des prĂȘts Ă  5 chiffres. Non pas une fois, mais trois, quatre voire cinq fois.

Aucune enquĂȘte ? Aucune centralisation par la Banque centrale, ou aucune consultation du fichier des emprunteurs s'il existe ? Aucune inquiĂ©tude d'Amex et autres quand l'encours de la carte de paiement est rechargĂ© 3 fois en 3 semaines par 3 crĂ©dits personnels ?

Curieusement les documents que l'on aperçoit Ă  la dĂ©robĂ©e dans le documentaire semblent presque absents d'Internet oĂč ne demeurent que les photos du BG Ă  tĂȘte de pervers et de ses noubas de petit mec sorti des bas-fonds.

Ah la belle chose que l'audace des banques, si promptes soudain, alors qu'on les connaßt si prudentes en général !

Je ne sais si l'on finira par incriminer le je-m'en-foutisme des banques, si soupçonneuses quand un client dépose 500 euros en cash ou 5.000 en liquide, mais si peu responsables en réalité dÚs qu'elles sont protégées par la violence des contrats et des lois.

Il y aurait encore une chose Ă  leur reprocher : l'arnaqueur, parmi les mensonges qui ont pu le rendre crĂ©dible mĂȘme aux moments de crise, invoquait systĂ©matiquement la lenteur des transferts bancaires. Car la terre entiĂšre sait que l'argent promis arrive toujours le lendemain (au mieux) du jour prĂ©vu, que le SEPA n'est ni gratuit ni instantanĂ©, pour dix mille raisons et notamment  pour votre sĂ©curitĂ©. Un paiement en Bitcoin ne se fait pas attendre, et cette diffĂ©rence est considĂ©rable.

Pourtant, si l'une des banques de Cecilie aurait passĂ© l'Ă©ponge, apparemment aux frais de son assureur, toutes les autres institutions bancaires impliquĂ©es semblent poursuivre en justice et par tous les moyens le recouvrement de leurs crĂ©ances, avec une ardeur qui serait sans objet si elles avaient prĂȘtĂ© cela aprĂšs de longues analyses de risque Ă  des sociĂ©tĂ©s capables de se placer sous la protection des lois sur les faillites.

Que conclure de tout cela ?

Mais... ce qu'il vous plaira.

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121 - « La fantaisie obstinée de trois ou quatre faquins »

By: Jacques Favier —

J'ai Ă©voquĂ© dans mon billet prĂ©cĂ©dent consacrĂ© Ă  l'exode des trĂ©sors et des compĂ©tences cryptos le rapport ThĂ©ry de 1994. C'est une croix que porte, au-delĂ  du dĂ©cĂšs en juillet 2021 de son brillant auteur, tout haut-fonctionnaire qui prophĂ©tise le futur en ne comprenant dĂ©jĂ  plus le prĂ©sent. Classiquement, les mĂȘmes erreurs sont renouvelĂ©es depuis des annĂ©es maintenant au sujet de Bitcoin.

Mais c'est avec une certaine joie que, m'intĂ©ressant (dans mon autre vie) Ă  la constitution des collections Ă©gyptiennes des musĂ©es europĂ©ens, j'ai retrouvĂ© une  perle  ancienne et... qui est soudain entrĂ© en rĂ©sonance. Ce qui suit n'est donc pas un  ancĂȘtre du rapport ThĂ©ry  mais une preuve que la lĂ©gĂšretĂ© et l'arrogance dans le jugement sont un risque inhĂ©rent au gouvernement des  experts .

Une erreur de jugement, non moins péremptoire que celles de Gérard Théry, et qui explique comment l'une des plus belles collections égyptiennes constituée au 19Úme siÚcle a échappé au pays de Champollion.

Bernardino Drovetti (1776-1852) Ă©tait un piĂ©montais Ă©tonnant, soldat de la RĂ©publique française, nommĂ© consul de France Ă  Alexandrie par Bonaparte, mis sur la touche quand le rĂ©gime tomba et demeurĂ© sur place comme marchand de tout, aventurier, dĂ©couvreur d'antiquitĂ©s et trafiquant de celles-ci, en un temps oĂč elles Ă©taient Ă  celui qui se baissait pour les ramasser.

En 1818, Drovetti rencontre à Alexandrie le comte de Forbin, directeur général des Musées royaux. Celui-ci est émerveillé par la collection du consul. Dans son Voyage dans le Levant publié l'année suivante il écrit que, dÚs cette époque, le voeu de Drovetti (qui pour cela refusait des offres importantes) était bien que sa collection aille embellir le Musée du Louvre.

Le comte de Jomart, ancien de l'expĂ©dition de Bonaparte et secrĂ©taire de la commission chargĂ©e de la publication de la monumentale Description de l'Égypte est lui aussi tout Ă  fait conscient de l'intĂ©rĂȘt de la collection accumulĂ©e par Drovetti et l'Ă©crit au Ministre de l'IntĂ©rieur en aoĂ»t 1818.

Au fond, toutes les personnes instruites de la chose en comprennent l'intĂ©rĂȘt.

Le Louvre, ancien « MusĂ©e NapolĂ©on », vient seulement en 1818 d’ouvrir sa premiĂšre salle Ă©gyptienne, intitulĂ©e « Salle de l’Isis ou des Monuments Ă©gyptiens ».

Vingt-trois objets s’y dĂ©ploient en tout et pour tout, autour d’une statue romaine d’époque impĂ©riale donnant son nom Ă  la salle, et cette « Isis » est en rĂ©alitĂ© une statue de divinitĂ© anthropomorphe Ă  tĂȘte de lionne, reprĂ©sentant la dĂ©esse Sekhmet. Les objets qui l’environnent sont principalement des objets Ă©gyptianisants de l’AntiquitĂ© romaine, mĂȘlĂ©s de quelques originaux Ă©gyptiens, collectĂ©s Ă  Rome.

Le musĂ©e français apparait donc alors trĂšs en retrait sur le plan de la prĂ©sentation de productions issues de l’Égypte ancienne, en comparaison des salles Ă©gyptiennes mises en place outre-Manche. L'acquisition de la collection proposĂ©e par Drovetti devrait ĂȘtre une prioritĂ© !

Quand entrent en scÚne les incompétents

Le roi Louis XVIII n’aime pas l’art de l’ancienne Égypte, et une partie de son entourage rĂ©actionnaire et bigot fulmine en songeant que ces orientalistes, avec leurs recherches inutiles, veulent mettre en doute la chronologie biblique. Un peu d’Isis romaine, passe encore, mais fouiller pour retrouver des objets prĂ©tendument vieux de cinq millĂ©naires, quand des calculs prĂ©cis aboutissent Ă  assigner au premier jour de la CrĂ©ation la date du 23 octobre 4004 av. J.-C. (Ă  midi) et au 5 mai 1491 av. J.-C l'Ă©chouage de l'arche sur le mont Ararat ... il n’en saurait ĂȘtre question : c'est trop contraire Ă   nos valeurs  comme on ne dit pas encore ! L'affaire traine donc.

En 1822 le roi estime qu'il s'est fait dépouiller pour acquérir le zodiaque de Denderah, et qu'il en fait bien assez. Let's be serious comme on ne disait pas encore non plus.

L'affaire va donc ĂȘtre enterrĂ©e illico et avec une superbe tout Ă  fait Ă©tonnante par un ministre qui n’est autre que le gĂ©nĂ©ral de Lauriston. Ce grand et courageux soldat de NapolĂ©on, outre sa carriĂšre militaire, a une rĂ©elle expĂ©rience diplomatique. Mais ni comme soldat ni comme diplomate, il n'a jamais mis les pieds en Égypte. Et Ă©videmment il n'est point historien de l'art, ni collectionneur. RalliĂ© comme presque tous les autres au nouveau pouvoir, il est devenu  Ministre de la Maison du Roi . On se demande un peu ce qu'il vient faire lĂ . Disons que comme tout bon membre d'un cabinet ou d'une cour, il parle au nom de son patron. Notons quand mĂȘme qu'il n'a pas lĂąchĂ© un demi million Ă  McKinsey pour se faire une opinion, ce qui lui aurait Ă©vitĂ© de porter le bicorne. Ce militaire (qui a tout du boomer diraient mes jeunes amis) va donc laisser Ă  la postĂ©ritĂ© ses propres idĂ©es courtes sur l'art antique. FĂącheux, mais savoureux :

L’art chez les Égyptiens n’a jamais approchĂ© le degrĂ© de perfection oĂč il s’est Ă©levĂ© chez les Grecs et dans nos temps modernes ; les statues Ă©gyptiennes, dĂ©nuĂ©es de toute expression, avec leurs formes sĂšches, Ă©troites et ramassĂ©es, leurs poses immobiles et uniformes, ne sont point propres Ă  fournir Ă  nos artistes des modĂšles d’études et des sujets d’inspiration .

lauriston et son roi.jpg, janv. 2022

Bref, ni le ministre ni le roi n'y connaissent grand chose, mais à eux-deux ils ont décidé que Drovetti n'a qu'à aller vendre sa collection ailleurs. Ce qu'il fait en 1824 et pour une bouchée de pain, auprÚs du roi de Piémont-Sardaigne.

Le commentaire de Champollion (qui se rend Ă  Turin et tombe en pĂąmoison) mĂ©rite aussi d'ĂȘtre citĂ© et pourrait parfois nous servir aujourd'hui :

Les monuments Ă©gyptiens abonderont partout, exceptĂ© en France, et ceci par la fantaisie obstinĂ©e de trois ou quatre faquins dont la nouvelle Ă©tude dĂ©range les idĂ©es et les intĂ©rĂȘts, ce qui est tout un pour eux
 Vous verrez qu’il y aura bientĂŽt un musĂ©e Ă©gyptien dans la capitale de la rĂ©publique de St-Marin tandis que nous n’aurons Ă  Paris que des morceaux isolĂ©s et dispersĂ©s .

La chose comique, si l'on y songe, c'est que le grand soldat qui joua ici le rÎle du faquin s'appelait Law de Lauriston et qu'il était... le neveu du célÚbre financier. Comme quoi, savoir reconnaßtre la vraie valeur des choses n'était point le fort de cette famille...

Au moins peut-on se consoler en songeant qu'en 1827, sous l'influence de Champollion désormais protégé par le roi Charles X, le Louvre acquérait la seconde collection proposée par Drovetti.

Comme quoi, parfois, l'État parvient à apprendre de ses erreurs...

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118 - Bitcoin mis en biĂšre

By: Jacques Favier —

(pour Sofiane)

Commençons par un aveu de faiblesse : cet article serait difficile à traduire.

Il y avait jadis, m'a-t-on dit, dans mon village de Picardie un menuisier qui faisait aussi  cafĂ©  et ne se refusait pas le plaisir d'accueillir Ă  l'occasion le client par une plaisanterie trĂšs fine :  vous venez pour une biĂšre ? .

Bref, je ne vais pas parler de Bitcoin mis pour une 440Ăšme fois (Ă  ce jour)  en biĂšre  (du vieux bas-francique bĂ«ra pour civiĂšre) mais d'une certaine chope de biĂšre (du moyen-nĂ©erlandais bier) qui me semble avoir largement Ă©chappĂ© Ă  la fureur du mĂšme qui rĂšgne dans notre sonnante et trinquante communautĂ©.

Ce 3 janvier, donc, un banquier d'affaires crypto de longue date (il se reconnaitra) poste, comme quelques centaines d'autres j'imagine, l'iconique page du Times de Londres. Quelle élégance, ce Satoshi, on dirait un personnage de Jules Verne. On sent le boomer et ça me ravit à chaque fois.

Comme chacun sait, Satoshi, dans son premier bloc de validation, le 3 janvier 2009, a en effet rajoutĂ© ces quelques mots :  Chancellor on brink of second bailout for banks . Et lĂ , le fin banquier d'ajouter :  Certains diront que c'est un message subliminal pour rĂ©flĂ©chir sur notre Ă©conomie monĂ©taire, d'autres qu'il s'agissait simplement d'une preuve de date... le mystĂšre subsiste .

Au moment prĂ©cis oĂč j'ai lu le mot subliminal mes yeux se sont ouverts et, pour la premiĂšre fois je le confesse (mais j'ai eu beau interroger autour de moi, je ne semble pas plus borgne qu'un autre) j'ai VU :

pinte.jpg, janv. 2022

Bon dieu... mais c'est bien sĂ»r !  me dis-je comme le cĂ©lĂšbre commissaire : le vrai message subliminal, c'est la pinte. Ce message s'adressait clairement Ă  plusieurs personnes qui ne le savaient pas ce jour-lĂ , il y a 13 ans, mais qui allaient devenir, d'un bout du monde Ă  l'autre, les piliers d'innombrables social-meetups.

Mais ce qui est vraiment magnifique c'est ce que dit le minuscule chapeau : que le prix de l'indispensable pinte allait baisser !!!

Or au cours de ces réunions savantes et conviviales, de pinte en pinte, on allait assister à une baisse vertigineuse du prix de la biÚre... exprimé dans la monnaie de Satoshi.

Mes amitiés aux buveurs de biÚre francophones qui se reconnaßtront eux-aussi aisément et aux bars qui ont eu l'intelligence de vendre la biÚre en bitcoin !

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111 - Napoléon et « nous »

By: Jacques Favier —

Je ne vais pas aborder ici le napolĂ©on (petit n) qui reste encore aujourd'hui un honnĂȘte refuge contre l'inflation pour bourgeois boomers, mais un peu l'autre legs financier de NapolĂ©on Bonaparte, la Banque de France, et un peu aussi l'incapacitĂ© de penser par manque de toute « culture Â» historique qui caractĂ©rise tragiquement tout ce qui aujourd'hui « fait l'opinion ».

Pour qui a bĂ©nĂ©ficiĂ© d'une formation historique un tant soit peu sĂ©rieuse, l'Ă©pisode napolĂ©onien que nous venons de traverser a Ă©tĂ© Ă©prouvant mais instructif. J'ai dĂ©jĂ  dĂ©noncĂ© dans un billet consacrĂ© aux histoires des Ă©conomistes les impostures d'une profession qui se croit habilitĂ©e Ă  nous raconter, Ă  travers l'histoire, ce que nous sommes, ce que nous devons ĂȘtre, ce qui a toujours Ă©tĂ© et doit continuer d'ĂȘtre.

Que dire quand s'y mettent aussi des politiciens formĂ©s aux fiches de culture gĂ©nĂ©rale de leur prĂ©pa Ă  l'ENA, des Ă©ditorialistes ivres de parlote, des blogueurs recopiant de fausses citations trouvĂ©es en ligne et des copains informĂ©s par les controverses elles-mĂȘmes plus que par des lectures universitaires ?

Au-delĂ  de toute opinion (ou information) personnelle sur un homme qui, parce qu'il Ă©tait un ĂȘtre d'exception placĂ© dans des conditions exceptionnelles il y a 200 ans, ne peut par dĂ©finition pas nous enseigner quoi faire ou quoi penser au jour le jour, j'avoue m'ĂȘtre souvent amusĂ© de voir combien ce qui se disait de lui parlait en rĂ©alitĂ© de nous : de notre rĂ©publique qui serait miraculeusement Ă©trangĂšre Ă  toutes les vilenies de jadis, de notre pays oĂč des gouvernants bien moins exceptionnels qu'ils ne le croient continuent de justifier par notre histoire le plaisir qu'ils prennent Ă  coucher dans son lit.

RĂ©vĂ©lateurs du faible niveau d'information historique autant que de cette confusion des plans, deux procĂ©dĂ©s rhĂ©toriques doivent ĂȘtre mĂ©ditĂ©s, voire appliquĂ©s entre nous Ă  l'histoire de la monnaie :

  1. « et ça a durĂ© jusqu’en
 ».
  2. « on ne nous l’a jamais dit, mais ».

Le scandale de la durée

Bonaparte a rĂ©tabli l'esclavage et je ne dirai rien de ce scandale qui a quand mĂȘme « durĂ© jusqu’en 1848 Â». D'autres choix, moins rĂ©voltants, ont pesĂ© plus longtemps encore. Ainsi le mĂȘme homme a dans la pratique supprimĂ© la libertĂ© de divorce par consentement instaurĂ© par la RĂ©publique. On peut pinailler Ă  la marge, mais quand on dit que ce scandale « a durĂ© jusqu’en 1975 » ne voit-on pas ce que cela signifie : que huit rĂ©gimes successifs (dont trois rĂ©publiques) ont vĂ©cu avec, alors que ni le despotisme napolĂ©onien, ni son machisme mĂ©diterranĂ©en, ni le prestige de ses victoires ne pesaient plus sur les dĂ©cisions des petits hommes qui lui avaient succĂ©dĂ©. De mĂȘme si les dames ne votaient point Ă  la Belle Époque, ce n'est pas la faute Ă  NapolĂ©on.

Est-ce qu'incriminer Napoléon du malheur des femmes (et des couples) durant 175 ans n'est pas une façon paresseuse et complaisante de ne rien dire de notre façon de nous (laisser) gouverner ?

Que Napoléon ait exercé en son temps une forme de dictature ne nous exonÚre pas, pour le dire plus crument, de nos dégoutantes et persistantes servitudes volontaires.

Le scandale du secret

Certes l'histoire progresse comme savoir accumulĂ© et elle Ă©pouse pour cela le cours sinueux des problĂ©matiques propres Ă  chaque Ă©poque. La polĂ©mique aussi, qui prĂ©tend juger l'histoire depuis une sorte d'Olympe morale, Ă©volue et mute avec le temps :  bien peu de gens reprochaient Ă  NapolĂ©on le rĂ©tablissement de l'esclavage il y a 200 ans, et c'est un progrĂšs de le faire, mais nul ne semble plus lui reprocher en 2021 l'enlĂšvement et l'exĂ©cution du duc d'Enghien alors que cela a traumatisĂ© une partie de l'opinion et rempli des pages et des pages de critique dans toute l'Europe jadis.

Mais qu'un fait soit mis en exergue ou au contraire placĂ© sous le boisseau, il reste quand mĂȘme assez peu de secrets sur cet homme-lĂ , sauf ceux que l'on invente pour faire vendre ou pour faire frĂ©mir. On s'Ă©tonnera donc de voir un homme que par ailleurs j'estime plutĂŽt, comme Daniel Schneidermann, Ă©crire sur son blog de pareilles bĂȘtises :

Des pans entiers de l'histoire napoléonienne sont encore en quasi-friche. Ainsi de cet autre "grand monument" des années du Consulat : la Banque de France. En voilà, une création magnifique, indispensable instrument de la souveraineté monétaire, qui a survécu aux siÚcles ! Mais qui sait que l'institution, créée en 1800, est à l'origine une banque privée, dont Bonaparte et sa famille (sa mÚre Letizia, sa femme Joséphine, son frÚre JérÎme, etc) étaient les principaux actionnaires, et qui semble avoir été un investissement trÚs fructueux ?

Franchement, s'il l'ignorait, j'ai un peu de peine pour lui. Il aurait pu lire un des nombreux ouvrages consacrés à Napoléon et à l'argent (l'édition du Napoléon de Jean Tulard donne de nombreuses références utiles).

Lui-mĂȘme cite un rĂ©sumĂ© de la question, publiĂ© il y a... 6 ans sur le fort libĂ©ral site Contrepoints et qui mentionne la chose.

Si jamais la chose fut secrĂšte, elle ne l'est plus depuis les sorties fracassantes de Daladier en 1934 sur les 200 familles. Il est vrai que parler des « 200 familles » vous ferait tout de suite ranger dans la rubrique populisme voire complotisme. La presse, comme on sait, est en France aussi indĂ©pendante des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques que tout le reste : il y a donc les controverses qui lui vont et celles qu'elle contourne.

Oui, la Banque de France est nĂ©e comme une banque privĂ©e, mais que peut-on en dire aujourd'hui ?

Les autres banques centrales qui pouvaient servir de modĂšle, celle de SuĂšde ou celle d'Angleterre, Ă©taient nĂ©es privĂ©es elles-aussi ! Et « ça a durĂ© jusqu’en » 1936 en France, Ă  une Ă©poque oĂč l'autoritarisme napolĂ©onien avait quelque peu faibli.

Abeilles sur le manteau ou pas, aigles sur les drapeaux ou pas, les Banquiers Centraux ont-ils jamais Ă©tĂ© autre chose que les rĂ©gulateurs, et parfois les parrains, d'intĂ©rĂȘts privĂ©s ? C'est donc toujours avec un petit hoquet que j'entends dĂ©noncer Bitcoin comme « monnaie privĂ©e ».

La BCE d'aujourd'hui est bien plus indĂ©pendante des pouvoirs politiques que ne l'Ă©taient les rĂ©gents de la Banque de France, l'empereur lui-mĂȘme et sa famille n'en ayant jamais Ă©tĂ©s actionnaires majoritaires, mais, actionnariat privĂ© ou pas, est-elle plus indĂ©pendante des intĂ©rĂȘts privĂ©s ? L'indĂ©pendance des banques centrales, qui est un pur dogme religieux, ne s'entend pas forcĂ©ment de tous les pouvoirs et n'assure en rien leur dĂ©vouement au bien commun.

Et que dire de la FED, quand la plus puissante des 12 banques centrales rĂ©gionales, celle de New York, est dĂ©tenue en majoritĂ© par Citigroup (42,8 %) et JP Morgan (29,5 %) ?

Pas une parlote sur la monnaie qui ne rappelle sa dimension presque mystique, souveraine, rĂ©galienne... un peu de in God we trust par-ci, un peu de pacte rĂ©publicain par-lĂ . On rappelle bien moins souvent qu'il ne s'agit parfois que d'un vernis, mĂȘme si Morgan elle-mĂȘme a jadis battu monnaie. Si la BoE est entiĂšrement dĂ©tenue par le TrĂ©sor, le capital de la BNS est largement privĂ©.

Quand Barak Obama écrit « inutile de se dissimuler l'évidence : les premiers responsables des malheurs économiques du pays sont restés fabuleusement riches » et ajoute qu'il ne pouvait rien faire parce que les banquiers tenaient l'économie en otage et s'étaient munis de ceinture d'explosifs ; quand on voit qui, chez nous, rédige les rapports sur la réforme des banques, et comment se fait la circulation des dirigeants entre banques privées, banques centrales et organes gouvernementaux... est-il bien raisonnable de chercher des poux dans les lauriers de Napoléon ?

Et donc...

Un jour ou l'autre je parlerai de la façon dont le créateur de la Banque de France fabriquait (aussi) de la vraie fausse monnaie, par millions. Mais pour le moment, l'enseignement le plus réjouissant de tout cela, c'est que la perméabilité des banques centrales (en commençant la FED) aux desiderata des banques commerciales ne joue pas forcément... contre Bitcoin.

Normalement un article sur l'empereur commence par une fausse citation, venant au mieux de Balzac, au pire de libelles royalistes, et parfois de romans américains. Je vais inverser le procédé et finir par une citation connue (mais fausse, bien sûr) sourcée en page 48 du célÚbre Manuscrit venu de Sainte-HélÚne.

Satoshi demandant à Napoléon ce qu'il pensait de la preuve de travail, celui-ci la déclara bien plus crédible que toutes les alternatives, car il n'y a dans la force ni erreur , ni illusion ; c'est le vrai mis à nu.

☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

La prophétie auto-réalisatrice : comment le bitcoin a acquis une valeur

By: Ludovic Lars —

Comme nous l'avons vu au sein d'un précédent article, la création de Bitcoin a invalidé le théorÚme de régression de Ludwig von Mises, en prouvant qu'une monnaie pouvait émerger du marché sans posséder de valeur d'usage antérieure à son utilisation comme intermédiaire d'échange. Lors de son amorçage, le bitcoin n'avait en effet aucune utilité individuelle, n'était adossé à aucun autre bien, et ne bénéficiait de la promesse de personne ni d'une quelconque mémoire d'une monnaie passée. La valeur du bitcoin semble avoir surgi de nulle part, remettant en cause les conceptions erronées qu'on pouvait avoir de la monnaie.

Bitcoin ne constitue pas la premiĂšre tentative de crĂ©er un « argent liquide numĂ©rique » et fait suite Ă  de nombreuses expĂ©riences infructueuses, qui se sont notamment dĂ©roulĂ©es lors des annĂ©es 1990. Bitcoin a ainsi rĂ©ussi lĂ  oĂč de nombreux autres projets avaient Ă©chouĂ© : persister dans le temps en tant que systĂšme de monnaie entiĂšrement numĂ©rique. AprĂšs plus de 12 ans d'existence, il est toujours lĂ  et continuera probablement de fonctionner pendant des annĂ©es et des annĂ©es.

Dans cet article nous allons voir comment la prouesse de la premiÚre valorisation du bitcoin a été possible.

 

La valeur de la monnaie

Comme l'a montré l'école autrichienne d'économie, la valeur est subjective et dépend de ce fait du point de vue individuel. Cette conception s'oppose en particulier à la théorie de la valeur-travail qui postule que le travail donne sa valeur à un bien. Tel que l'écrivait Carl Menger dans ses Principes d'économie politique, « la valeur n'existe pas en dehors de la conscience des hommes ».

La monnaie ne fait pas exception à cette rÚgle : les gens valorisent un bien servant de monnaie selon l'évaluation subjective qu'ils font du bien, évaluation qui peut varier d'un individu à un autre. Néanmoins, il est possible de dégager quelques considérations qui s'appliquent spécifiquement à ce bien.

PremiĂšrement, il faut prĂ©ciser que la monnaie est un phĂ©nomĂšne intersubjectif : bien qu'elle puisse ĂȘtre acquise pour ses qualitĂ©s intrinsĂšques, elle est gĂ©nĂ©ralement valorisĂ©e sur la base sur sa capacitĂ© Ă  acheter d'autres biens, donc sur ce que va penser autrui. Les gens vont accepter une monnaie dans le commerce s'ils pensent qu'ils peuvent la dĂ©penser ailleurs. Cela fait qu'on peut mettre en Ă©vidence une valeur d'Ă©change objective, le pouvoir d'achat basĂ© sur les taux des Ă©changes du marchĂ©, qui sert d'Ă©talon pour l'individu pour valoriser subjectivement le bien. Puisque la monnaie lui sert Ă  se procurer d'autres biens, l'individu ne peut en effet l'Ă©valuer en tant que monnaie que par rapport aux prix pratiquĂ©s sur le marchĂ©.

DeuxiÚmement, comme on l'a déjà suggéré, il est possible de décomposer la valeur de la monnaie en deux parties mutuellement exclusives :

  • Sa valeur non monĂ©taire, qui fait qu'un individu va valoriser le bien pour l'utilitĂ© industrielle, esthĂ©tique, etc. qu'il peut en retirer. Cette valeur est spĂ©cifique au consommateur final.
  • Sa valeur monĂ©taire, qui dĂ©coule de l'avantage qu'un individu va retirer de l'utilisation du bien comme intermĂ©diaire d'Ă©change. Cette valeur dĂ©pend du nombre de personnes qui l'utilisent comme intermĂ©diaire d'Ă©change et Ă©volue de maniĂšre superlinĂ©aire.

Pour les monnaies-marchandises, on peut ainsi distinguer la demande intrinsÚque de la demande monétaire : l'or ne tire pas sa valeur uniquement de sa demande esthétique (bijoux) et industrielle (microprocesseurs), mais aussi de sa demande en tant qu'intermédiaire d'échange, demande venant notamment des banques centrales.

TroisiĂšmement, une monnaie peut ĂȘtre exclusivement valorisĂ©e pour ses fonctions monĂ©taires, comme le montre l'existence des monnaies fiat. L'euro, par exemple, tire sa valeur de son adoption comme intermĂ©diaire d'Ă©change, et n'a pas d'utilitĂ© intrinsĂšque en dehors de celle des matĂ©riaux constituant les piĂšces et les billets. La valeur non monĂ©taire d'une monnaie peut donc ĂȘtre nĂ©gligeable voire nulle.

Pour que ceci soit possible, il faut juste obtenir un effet de réseau suffisant pour que les gens aient confiance dans son utilisation comme monnaie. Dans le cas de l'euro, l'usage comme argent repose sur le décret étatique qui contraint les commerçants à l'accepter (cours légal) et qui oblige les citoyens à payer l'impÎt et à rÚgler leurs dettes avec. Dans le cas du bitcoin, cet usage est volontaire et ne repose sur aucune contrainte de ce type : rien n'oblige personne à l'utiliser.

Il s'agit donc d'une question de coordination. Dans le cas des monnaies-marchandises, le fait que le bien utilisé ait valeur d'usage initiale aide énormément à l'amorçage : puisque les gens dégagent déjà une utilité du bien, ils auront moins de mal à l'accepter comme moyen d'échange. Mais dans le cas du bitcoin, cela est plus compliqué : comment des individus ont-ils pu se coordonner pour faire émerger la valeur de cette monnaie numérique ?

 

Le regroupement autour d'un idéal

Comme on l'a dit, Bitcoin fait suite Ă  de nombreuses tentatives infructueuses de crĂ©er une monnaie entiĂšrement numĂ©rique, comme le Haxthorne Exchange, Magic Money ou encore eCash. Cette sĂ©rie d'Ă©checs a amenĂ© progressivement les membres de la communautĂ© cypherpunk Ă  renoncer Ă  ce rĂȘve. Tel que le disait Satoshi Nakamoto dans un courriel du 13 janvier 2009 adressĂ© Ă  Dustin Trammell :

Vous savez, je pense qu'il y avait beaucoup plus de gens qui étaient intéressés [par la monnaie électronique] dans les années 90, mais aprÚs plus d'une décennie d'échecs de systÚmes basés sur des tiers de confiance (Digicash, etc.), ils voient cela comme une cause perdue. J'espÚre qu'ils sauront distinguer que c'est la premiÚre fois, à ma connaissance, que nous essayons un systÚme qui n'est pas fondé sur la confiance.

Bitcoin a donc innovĂ© par rapport Ă  ces projets par son fonctionnement dĂ©centralisĂ© ne nĂ©cessitant pas d'autoritĂ© centrale, qui faisait qu'il ne pouvait pas ĂȘtre arrĂȘtĂ© par la fermeture d'un simple serveur. Et c'est sur cette base qu'il a pu acquĂ©rir la valeur qu'il a aujourd'hui.

Ross Ulbricht, le célÚbre opérateur de la place de marché Silk Road entre 2011 et 2013, expliquait dans un essai rédigé en 2019 :

C'est comme par magie que le bitcoin a pu en quelque sorte provenir de rien et, sans valeur prĂ©alable ni dĂ©cret autoritaire, devenir une monnaie. Mais Bitcoin n'a pas Ă©mergĂ© du vide. C'Ă©tait la solution d'un problĂšme sur lequel les cryptographes buttaient depuis de nombreuses annĂ©es : Comment crĂ©er une monnaie numĂ©rique sans autoritĂ© centrale qui ne puisse pas ĂȘtre contrefaite et qui soit digne de confiance.

Ce problĂšme a persistĂ© si longtemps que certains ont laissĂ© la solution Ă  d'autres et ont rĂȘvĂ© Ă  la place de ce que serait notre avenir si la monnaie numĂ©rique dĂ©centralisĂ©e devenait rĂ©alitĂ© d'une maniĂšre ou d'une autre. Ils rĂȘvaient d'un avenir oĂč le pouvoir Ă©conomique du monde est accessible Ă  tous, oĂč la valeur peut ĂȘtre transfĂ©rĂ©e n'importe oĂč en appuyant sur un bouton. Ils rĂȘvaient de prospĂ©ritĂ© et de libertĂ©, qui ne dĂ©pendraient uniquement que des mathĂ©matiques du chiffrement fort.

C'est donc sur le rĂȘve d'une monnaie numĂ©rique libre que s'est fondĂ©e la valorisation initiale du bitcoin. L'objectif Ă©tait, dĂšs le dĂ©but, de crĂ©er une monnaie, et le bitcoin a Ă©tĂ© valorisĂ© pour sa propension Ă  devenir un intermĂ©diaire d'Ă©change.

En novembre 2008, sur la liste de diffusion dĂ©diĂ©e Ă  la cryptographie oĂč Satoshi Nakamoto a originellement publiĂ© le livre blanc, les participants Ă©taient loin d'ĂȘtre Ă©tonnĂ©s par l'idĂ©e de Bitcoin. En effet, la liste regroupaient des gens comme James A. Donald, Hal Finney, Perry Metzger et Zooko Wilcox-O’Hearn, qui avaient assistĂ© aux expĂ©riences des cypherpunks et qui avaient constatĂ© qu'un systĂšme de monnaie numĂ©rique pouvait ĂȘtre effectivement amorcĂ© sans valeur intrinsĂšque. Leurs prĂ©occupations concernaient plutĂŽt la pĂ©rennitĂ© d'un tel systĂšme : Ă©tait-il fiable ? passait-il Ă  l'Ă©chelle ?

Seul Dustin Trammell, alors ingénieur en sécurité informatique du Texas, semblait s'inquiéter de cette question de la premiÚre valorisation. Dans un courriel du 14 janvier 2009 adressé à Satoshi, il disait :

Le vrai truc sera d'amener les gens à valoriser réellement les BitCoins afin qu'ils deviennent une monnaie. Actuellement, ce ne sont que des collections de bits...

Satoshi, bien conscient que cela pouvait poser problÚme conceptuels pour certaines personnes, lui a répondu le 15 janvier en évoquant les cas d'usage que Bitcoin permettrait s'il acquérait une valeur :

MĂȘme s'il ne dĂ©colle pas tout de suite, il sera dĂ©sormais disponible pour le prochain gars qui imaginera un projet nĂ©cessitant une sorte de jeton ou de monnaie Ă©lectronique. Cela pourrait commencer comme un systĂšme fermĂ© ou comme une niche restreinte comme des points de rĂ©compense, des jetons de don, de la monnaie pour un jeu ou des micropaiements pour des sites pour adultes. Une fois le systĂšme amorcĂ©, il y a un certain nombre d'applications si vous pouvez facilement payer quelques centimes Ă  un site web aussi facilement que vous dĂ©posez des piĂšces dans un distributeur automatique.

Ici, Satoshi ne parlait pas de l'usage (alors inexistant) de Bitcoin, mais des possibilités qu'il laissait entrevoir.

Ainsi, c'est le potentiel de Bitcoin qui a poussĂ© les gens Ă  valoriser son unitĂ© de compte en premier lieu et qui leur a permis de se coordonner. Les individus intĂ©ressĂ©s par Bitcoin se regroupaient autour d'un idĂ©al de monnaie numĂ©rique Ă©chappant au contrĂŽle des banques et des États, qui ne puisse pas ĂȘtre censurĂ©e ou contrĂŽlĂ©e, et c'est sur cela que le projet a pu connaĂźtre le succĂšs.

Tel que le disait un dénommé Tyler Gillies le 15 août 2009 dans la liste de diffusion officielle :

je viens de télécharger bitcoin, un logiciel épique. l'Úre de l'argent liquide numérique est arrivée

 

La rareté infalsifiable du bitcoin

Lors de son apparition, Bitcoin a ainsi ravivĂ© l'idĂ©e chĂšre aux cypherpunks d'une monnaie numĂ©rique fonctionnant de maniĂšre indĂ©pendante sur internet. Mais cela allait mĂȘme plus loin, et Bitcoin proposait quelque chose que personne n'avait vu jusqu'alors pour une unitĂ© de compte numĂ©rique : une raretĂ© que l'on ne puisse pas altĂ©rer. Bitcoin se passait en effet de tiers de confiance et pouvait par consĂ©quent maintenir une politique monĂ©taire fixe, sans qu'il soit possible pour une entreprise ou un État d'arrĂȘter le systĂšme.

Lors de la sortie de la premiÚre version du logiciel le 8 janvier 2009, Satoshi Nakamoto décrivait l'émission monétaire du bitcoin comme suit :

La circulation totale sera de 21 000 000 de piĂšces. Elle sera distribuĂ© aux nƓuds du rĂ©seau lorsqu'ils crĂ©eront des blocs, le montant Ă©tant divisĂ© par deux tous les 4 ans.

les 4 premiÚres années: 10 500 000 piÚces
les 4 années suivantes : 5 250 000 piÚces
les 4 années suivantes : 2 625 000 piÚces
les 4 années suivantes : 1 312 500 piÚces
etc...

Lorsque cela est épuisé, le systÚme peut prendre en charge des frais de transaction si nécessaire.

Le bitcoin devait donc tendre à devenir au fil du temps une monnaie à quantité fixe. Cette caractéristique unique a bouleversé l'imagination des gens : s'il y avait un nombre limité de bitcoins et que l'utilité monétaire du réseau augmentait, alors leur prix unitaire subirait une forte hausse.

Hal Finney a été le premier à évoquer cette idée, et a initié par là ce qui deviendrait par la suite un élément central (et vital) de Bitcoin, qui est la spéculation autour du prix. Dans un courriel du 11 janvier, il écrivait :

Il est intĂ©ressant de noter que le systĂšme peut ĂȘtre configurĂ© pour n'autoriser qu'un nombre maximum certain de piĂšces Ă  gĂ©nĂ©rer. Je suppose que l'idĂ©e est que le travail nĂ©cessaire pour gĂ©nĂ©rer une nouvelle piĂšce deviendra plus difficile avec le temps.

Un des problĂšmes immĂ©diats avec n’importe quelle nouvelle devise est de savoir comment la valoriser. MĂȘme en ignorant le problĂšme pratique liĂ© au fait que quasiment personne ne l’acceptera au dĂ©but, il est toujours difficile de trouver un argument raisonnable en faveur d’une valeur particuliĂšre non nulle pour les piĂšces.

Comme expĂ©rience de pensĂ©e amusante, imaginez que Bitcoin rĂ©ussisse et devienne le systĂšme de paiement dominant utilisĂ© dans le monde entier. Alors, la valeur totale de la devise devrait ĂȘtre Ă©gale Ă  la valeur totale de toutes les richesses du monde. Les estimations actuelles que j'ai trouvĂ©es de la richesse totale des mĂ©nages dans le monde varient de 100 Ă  300 milliards de dollars. Avec 20 millions de piĂšces, cela donne Ă  chaque piĂšce une valeur d'environ 10 millions.

Ainsi, la possibilitĂ© de gĂ©nĂ©rer des piĂšces aujourd'hui avec l'Ă©quivalent de quelques centimes de temps de calcul peut ĂȘtre un bon pari.

Le calcul était plus que constestable (la monnaie n'est pas censée représenter toute la richesse du monde), mais cette idée a joué un rÎle non négligeable dans l'adoption de bitcoin comme monnaie. Ainsi, dÚs le 15 janvier, la théorie de Finney est intervenue dans la correspondance entre Satoshi Nakamoto et Dustin Trammell, lorsque le créateur de Bitcoin a déclaré :

Hal a en quelque sorte fait allusion Ă  la possibilitĂ© qu'il puisse ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un investissement Ă  long terme. Je serais surpris que dans 10 ans nous n'utilisions pas la monnaie Ă©lectronique d'une maniĂšre ou d'une autre, maintenant que nous connaissons un moyen de faire qui ne sera pas inĂ©vitablement nivelĂ© par le bas lorsque le [tiers de confiance] se dĂ©gonflera.

Suite à cela, Dustin Trammell a répondu :

Oui, j'ai vu ce message et c'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai dĂ©marrĂ© un nƓud si rapidement. Mes systĂšmes ne font pas grand-chose d'autre lorsqu'ils sont inactifs, alors pourquoi ne pas crĂ©er des BitCoins ? Et s'ils valent quelque chose un jour ... ? Ce sera un bonus !

Cela ne s'est pas arrĂȘtĂ© lĂ . Le lendemain, Satoshi a publiĂ© une version arrangĂ©e de son courriel Ă  Dustin Trammell, approuvant ainsi publiquement cette façon de voir les choses :

Il pourrait ĂȘtre judicieux d’en avoir au cas oĂč cela prendrait. Si suffisamment de gens pensent la mĂȘme chose, cela devient une prophĂ©tie auto-rĂ©alisatrice.

Et, un mois plus tard, sur le forum de la P2P Foundation, il a réitéré cette conception dans un commentaire sous sa présentation de Bitcoin :

À mesure que le nombre d'utilisateurs augmente, la valeur par piĂšce augmente. Cela a le potentiel de devenir une boucle de rĂ©troaction positive ; Ă  mesure que les utilisateurs augmentent en nombre, la valeur augmente, ce qui pourrait attirer davantage d'utilisateurs dĂ©sireux de profiter de la valeur croissante.

Enfin, cet élément narratif est apparu sur l'une des premiÚres version de la page Sourceforge (bitcoin.sourceforge.net), dans une présentation écrite par Martti Malmi, un jeune développeur finlandais qui aidait Satoshi depuis mai :

La valeur du bitcoin est susceptible d'augmenter Ă  mesure que la croissance de l'Ă©conomie utilisant Bitcoin dĂ©passe le taux d'inflation [monĂ©taire] - considĂ©rez le bitcoin comme un investissement et commencez Ă  faire tourner un nƓud dĂšs aujourd'hui !

Le bitcoin était donc vendu dÚs ses débuts comme un moyen opportuniste de gagner de l'argent, ce qui a contribué à sa premiÚre valorisation mais aussi à son succÚs comme on le sait. Cela préfigurait les bulles spéculatives qui se produiraient des années plus tard, attireraient les foules mais aussi les individus authentiquement intéressés par Bitcoin.

 

L'Ă©mergence de la valeur du bitcoin

Tous ces Ă©lĂ©ments (le caractĂšre subjectif de la valeur, le rĂȘve d'une monnaie numĂ©rique indĂ©pendante, la raretĂ© infalsifiable) ont fait que le bitcoin a pu Ă©merger du marchĂ© en tant que monnaie, et en vertu de sa fonction de monnaie. Ses utilisateurs se sont coordonnĂ©s par le biais de courriels, de listes de diffusions, de forums et de messages directs, dans le but de construire la monnaie numĂ©rique qu'on connaĂźt aujourd'hui. Il n'Ă©taient pas trĂšs nombreux mais formaient un cercle restreint autour duquel pouvaient par la suite se greffer les nouveaux arrivants. L'important c'Ă©tait qu'ils contribuaient Ă  faire de Bitcoin une rĂ©alitĂ©.

Hal Finney a jouĂ© un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant dans l'Ă©mergence de Bitcoin. En effet, celui-ci occupait une place centrale dans l'histoire des monnaies numĂ©riques, ce qui faisait qu'il disposait de l'expĂ©rience nĂ©cessaire pour lancer le systĂšme. Comme on l'a vu, il avait participĂ© Ă  la plupart des expĂ©riences des monnaies numĂ©riques des annĂ©es 1990. Par la suite, il s'Ă©tait intĂ©ressĂ© aux idĂ©es de b-money et de bit gold dĂ©veloppĂ©es respectivement par Wei Dai et Nick Szabo. Et en 2004, il avait mĂȘme tentĂ© de crĂ©er son propre modĂšle d'unitĂ© monĂ©taire numĂ©rique : le systĂšme preuves de travail rĂ©utilisables (RPOW).

En 2008, il Ă©tait donc tout Ă  fait en mesure de reconnaĂźtre l'innovation qu'apportait Bitcoin lorsque Satoshi Nakamoto a publiĂ© le livre blanc sur la Cryptography Mailing List de metzdowd.com. Tou d'abord, Hal Finney, qui Ă©tait actif sur cette liste de diffusion, a Ă©tĂ© l'un des premiers Ă  rĂ©pondre Ă  Satoshi. Puis, il a Ă©tĂ© Ă  l'origine de la thĂ©orie spĂ©culative qui permettrait Ă  la valeur du bitcoin d'Ă©merger. Ensuite, il l'a aidĂ© Ă  amĂ©liorer le code de Bitcoin avant et aprĂšs son lancement. Et enfin, il a Ă©tĂ© l'un des premiers Ă  faire fonctionner un nƓud, a minĂ© le bloc 78 le 11 janvier 2009 et a reçu 10 bitcoins de la part de Satoshi Nakamoto au sein de la premiĂšre transaction effective du rĂ©seau le 12 janvier.

Malgré son omniprésence, Hal Finney n'a heureusement pas été le seul à participer à cet amorçage. On peut par exemple noter l'engagement de Dustin Trammell, qui a également miné des blocs trÚs tÎt, et qui a, lui aussi, reçu une transaction de la part de Satoshi Nakamoto le 14 janvier.

Pendant 9 mois, le bitcoin n'a Ă©tĂ© Ă©changĂ© contre rien, et n'avait par consĂ©quent aucun prix. Cependant, en octobre 2009, un utilisateur dĂ©sireux de monter un service d'Ă©change, se faisant appeler NewLibertyStandard, a eu l'idĂ©e d'estimer la valeur des bitcoins selon le coĂ»t Ă©nergĂ©tique nĂ©cessaire pour en obtenir. À l'Ă©poque la difficultĂ© Ă©tait de 1, ce qui imposait Ă  tous les nƓuds du rĂ©seau de rĂ©aliser environ 4,3 millions de calculs pour miner un bloc, ce qui n'Ă©tait pas rien pour un processeur. Ainsi, sur son site personnel, il publiait ses taux dĂ©pendant du coĂ»t de l'Ă©lectricitĂ© Ă  son emplacement ainsi que de la frĂ©quence de sa production personnelle. Il proposait d'acheter et de vendre du bitcoin Ă  ces taux via PayPal, moyennant des frais d'Ă©change.

 

Bitcoin NewLibertyStandard exchange rates 2009

 

C'est Martti Malmi qui, le 12 octobre 2009, a scellĂ© le premier Ă©change rĂ©alisĂ© avec le bitcoin en vendant 5050 bitcoins Ă  NewLibertyStandard pour 5,02 $ virĂ©s sur son compte PayPal. Cela Ă©tablissait le premier prix Ă  environ 0,1 centime de dollar. Les Ă©changes se sont par la suite intensifiĂ©s avec la crĂ©ation du service d'Ă©change Bitcoin Market en mars 2010 et surtout de Mt. Gox en juillet de la mĂȘme annĂ©e.

Le premier échange de bitcoins contre une marchandise physique a eu lieu en mai 2010. Le 18 mai, Laszlo Hanecz, un développeur américain d'origine hongroise de 28 ans, a publié un message sur le forum annonçant qu'il souhaitait se procurer de la pizza avec du bitcoin :

Je paierai 10 000 bitcoins pour deux ou trois pizzas... genre peut-ĂȘtre 2 grandes pour qu'il m'en reste le lendemain. J'aime avoir des restes de pizza Ă  grignoter pour plus tard. Vous pouvez faire la pizza vous-mĂȘme et l'amener jusqu'Ă  chez moi ou la commander pour moi dans un service de livraison, mais mon objectif c'est de me faire livrer de la nourriture en l'Ă©change de bitcoins que je n'ai pas Ă  commander ou Ă  prĂ©parer moi-mĂȘme.

AprÚs quelques jours sans réponse, il a réitéré sa demande et, le 22 mai, Jeremy Sturdivant (jercos sur IRC) a accepté son offre et lui a fait livrer 2 pizzas à son domicile contre 10 000 bitcoins (représentant environ 41 $ au moment de l'échange).

 

Pizzas bitcoin 2010 Laszlo Hanecz Jeremy Sturdivant

 

Le soir mĂȘme, Martti Malmi a rĂ©agi Ă  cet Ă©change fructueux par un commentaire enthousiaste :

FĂ©licitations Laszlo, une grande Ă©tape atteinte 😁

C'était en effet une étape cruciale dans l'amorçage et cet échange commercial montrait qu'il était possible de se procurer des biens dans le monde réel grùce à cette unité numérique.

Ainsi, la valeur du bitcoin provient d'une prophétie auto-réalisatrice : des individus ont décidé que le bitcoin serait une monnaie et en ont fait une monnaie par leurs pensées, par leurs paroles et par leurs actes. Sans ces individus, le bitcoin n'aurait jamais pu acquérir une valeur pérenne.

Le 27 août 2010, Satoshi Nakamoto décrivait ce qui était déjà en train de se produire avec le bitcoin :

Peut-ĂȘtre qu'il pourrait obtenir une valeur initiale circulaire [...], par le biais de personnes prĂ©voyant son utilitĂ© potentielle pour l'Ă©change. (J'en voudrais certainement) Peut-ĂȘtre que les collectionneurs, ou n'importe quelle raison arbitraire, pourraient le lancer.

La suite est connue. Bitcoin a rĂ©ellement dĂ©collĂ© en 2011, avec la mise en ligne de la plateforme Silk Road en janvier (qui montrait au monde pourquoi Bitcoin Ă©tait unique) et la paritĂ© avec le dollar atteinte par le prix en fĂ©vrier (qui tĂ©moignait d'un attrait spĂ©culatif). À ce moment-lĂ , il Ă©tait impossible de revenir en arriĂšre. La machine Ă©tait lancĂ©e.

 


Sources

Nathaniel Popper, Digital Gold: Bitcoin and the Inside Story of the Misfits and Millionaires Trying to Reinvent Money, 2016.
William J. Luther, Getting Off the Ground: The Case of Bitcoin, 8 août 2017.
Ross Ulbricht, Bitcoin Equals Freedom, 25 septembre 2019.

☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

Avant Bitcoin : l’amorçage des premiers systĂšmes d’argent liquide numĂ©rique

By: Ludovic Lars —

Le concept de Bitcoin a fait son apparition dans le monde le 31 octobre 2008. Dans un court document technique de 9 pages, le livre blanc, le mystérieux Satoshi Nakamoto décrivait les principes de base de ce qui deviendrait par la suite un phénomÚne économique d'envergure mondiale. Le titre de ce livre blanc ? « Bitcoin : un systÚme d'argent liquide électronique pair-à-pair ». Ce projet s'inscrivait donc dans une lignée bien définie : celle des tentatives de créer une monnaie numérique fonctionnant de maniÚre indépendante sur internet.

L'idĂ©e de monnaie numĂ©rique n'est pas une idĂ©e particuliĂšrement nouvelle. Celle-ci remonte en effet au dĂ©veloppement des moyens de communication modernes et est Ă©voquĂ©e dans de nombreuses Ɠuvres de science-fiction, notamment sous la forme de « crĂ©dits ». Avec l'Ă©mergence d'internet dans les annĂ©es 1980, cette idĂ©e devenait rĂ©alisable. De mĂȘme qu'il existait un courrier Ă©lectronique (e-mail), il pouvait y avoir une monnaie Ă©lectronique (e-money). NĂ©anmoins, une interrogation subsistait : la question de savoir s'il Ă©tait possible de transposer les propriĂ©tĂ©s de l'argent liquide au cyberespace. Pouvait-on construire une monnaie entiĂšrement numĂ©rique qui pouvait se transmettre facilement, de personne Ă  personne et de maniĂšre anonyme ? Ou devait-on se rĂ©signer Ă  simplement Ă©tendre le fonctionnement du systĂšme bancaire Ă  internet ?

Le concept d'argent liquide numérique a été formalisé pour la premiÚre fois en 1982 par le cryptographe américain David Chaum dans son papier académique intitulé « Blind signatures for untraceable payments ». Dans ce papier il décrivait un procédé de signatures aveugles qui permettait théoriquement d'envoyer des paiements de maniÚre anonyme. David Chaum a par la suite étoffé cette idée et a travaillé à l'implémenter par le biais de sa société DigiCash, créée en 1989 pour l'occasion.

L'idée a ensuite été reprise par le mouvement cypherpunk, formé en 1992, dont le but était d'établir une forme d'anarchie dans le cyberespace grùce à la cryptographie et à la technologie. Pour réaliser leur objectif, un argent liquide numérique constituait un élément central, car c'était lui qui pouvait permettre le développement de marchés indépendants en ligne. Eric Hughes, l'un des fondateurs du mouvement, écrivait par exemple dans son Manifeste d'un cypherpunk en mars 1993 :

Nous, les cypherpunks, nous consacrons à construire des systÚmes anonymes. Nous défendons notre confidentialité avec la cryptographie, avec les systÚmes anonymes de transfert de courriels, avec les signatures numériques, et avec la monnaie électronique.

Cependant, pour qu'une telle monnaie soit vraiment indĂ©pendante, il fallait qu'elle possĂšde une valeur sans ĂȘtre adossĂ©e Ă  un autre bien. En effet, adosser sa monnaie Ă  des rĂ©serves prĂ©sentes Ă  un endroit donnĂ© revenait Ă  jouer le rĂŽle d'une banque, ce qui Ă©tait trĂšs peu compatible avec l'idĂ©al des cypherpunks. C'est dans ce contexte qu'ont eu lieu les premiĂšres tentatives d'amorçage de systĂšmes d'argent liquide numĂ©rique.

 

Le Hawthorne Exchange : un systÚme de réputation basé sur le Thorne

La premiÚre expérience que l'on peut citer n'est pas un systÚme de monnaie numérique à proprement parler puisque son rÎle initial n'était pas l'échange commercial. Il s'agit du Hawthorne Exchange, un systÚme de jetons de réputation utilisé pour la liste de diffusion extropienne.

Les extropiens Ă©taient des futuristes transhumanistes optimistes qui envisageaient l'Ă©volution technologique comme un moyen de libĂ©ration de l'individu. Ils avaient avait donc des centres intĂ©rĂȘts en commun avec les cypherpunks (le mouvement extropien avait Ă©tĂ© fondĂ© 4 ans aurapavant), et beaucoup de personnes faisaient partie des deux mouvements comme Timothy C. May, Nick Szabo ou encore Hal Finney. La liste de diffusion extropienne Ă©tait une liste de distribution de courrier Ă©lectronique privĂ©e, par laquelle les extropiens communiquaient sur internet et pouvaient discuter de nombreux sujets.

Logo extropianisme extropie

Le Hawthorne Exchange (couramment abrĂ©gĂ© en HEx) a Ă©tĂ© lancĂ© le 24 mars 1993 par un individu du nom de Brian Holt Hawthorne comme un marchĂ© de rĂ©putation pour les membres de la liste de diffusion. Le systĂšme se basait sur un serveur qui gĂ©rait les courriels de maniĂšre automatique. Chaque membre de la liste de diffusion pouvait s'incrire pour acquĂ©rir des parts liĂ©es Ă  son identitĂ©, ainsi que des parts de la plateforme possĂ©dant le sigle boursier HEX. Chaque part pouvait ensuite ĂȘtre Ă©changĂ©e sur le marchĂ© selon l'offre et la demande, ce qui permettait thĂ©oriquement d'Ă©valuer la rĂ©putation des membres de la liste. Le principe de base Ă©tait que si un membre considĂ©rait que quelqu'un avait contribuĂ© positivement Ă  la liste de diffusion, il achetait des parts de cette personne, et que dans le cas inverse il revendait ces parts.

L'unité native pour effectuer ces échanges était le Thorne, et avait pour symbole ð ou p. La quantité monétaire émise au tout début était d'un million de Thornes et était détenue par le serveur. La distribution initiale se faisait lors de l'inscription : au moment de leur entrée dans le systÚme, les participants recevait, en plus de leurs parts représentant leur réputation, 100 HEX chacun (les parts du systÚme d'échange) qu'ils pouvaient vendre au serveur pour un prix de 100 Thornes piÚce, et donc obtenir au moins 10 000 Thornes chacun.

Le systĂšme Ă©tait trĂšs expĂ©rimental et beaucoup de membres de la liste de diffusion Ă©taient sceptiques (Ă  raison) sur sa pĂ©rennitĂ©. NĂ©anmoins, certains se sont tout de mĂȘme inscrits comme Hal Finney (il Ă©tait l'un des premiers Ă  s'inscrire et possĂ©dait la part HFINN), Perry E. Metzger (P) ou Nick Szabo (N) qui disait essayer pour « le plaisir du jeu » malgrĂ© ses rĂ©ticences.

AprÚs une période de développement plus longue que prévue, les échanges ont pu débuter le 28 juin 1993. Les opérations étaient rares mais elles avaient lieu. Voici à quoi ressemblaient le cours des différentes parts dans le rapport du 22 juillet :

Cours parts Hawthorne Exchange 1993

Plusieurs problĂšmes ont Ă©tĂ© Ă©voquĂ©s dĂšs le dĂ©but. Le premier Ă©tait le manque de liquiditĂ© du marchĂ©. Un groupe restreint de personnes possĂ©dait la majeure partie des Thornes et ne les faisaient pas bouger, ce qui n'aidait pas les autres Ă  s'en procurer. Des propositions ont Ă©tĂ© faites pour amĂ©liorer les choses. Ainsi, le 6 juillet, un membre de la liste nommĂ© Derek Zahn proposait d'augmenter drastiquement la quantitĂ© de Thrones en circulation. Suite Ă  cette proposition, Perry Metzger rĂ©torquait que les gens oubliaient que « la taille de la masse monĂ©taire [n'avait] pas d'importance » et que « les valeurs [pouvaient] augmenter indĂ©finiment mĂȘme avec une masse monĂ©taire fixe ». NĂ©anmoins, il fallait pour cela que l'unitĂ© soit rendu divisible, chose qu'a faite Brian Hawthorne le 16 juillet en ajoutant deux chiffres aprĂšs la virgule dans la reprĂ©sentation des Thornes.

Le deuxiÚme problÚme était la valorisation du Thorne et des jetons de réputation. Certaines personnes montraient en effet un certain scepticisme à propos de la mise en route du systÚme, à l'instar de Hal Finney qui déclarait le 27 juillet :

De nombreuses personnes ont observĂ© que les parts Hex ont peu ou pas de valeur intrinsĂšque. Cela remet en question toute la prĂ©misse de la place de marchĂ©, Ă  savoir que les valeurs des parts sont censĂ©es reprĂ©senter d'une maniĂšre ou d'une autre la rĂ©putation des gens. Mais il n'y a aucune raison pour que la valeur des parts corresponde de quelque maniĂšre que ce soit Ă  la rĂ©putation des gens, si ce n'est le fait qu'on se dit qu'il devrait en ĂȘtre ainsi. Il s'agit d'une tentative de crĂ©er une prophĂ©tie auto-rĂ©alisatrice, oĂč si tout le monde croit X, alors tout le monde agit comme si X Ă©tait vrai, et cela rend X vrai. [...] Il est important de comprendre que les Thornes ne sont pas comme les dollars. À moins que les parts HeX ne puissent recevoir une base autre que le caprice de leurs propriĂ©taires, le marchĂ© s'effondrera sĂ»rement, car il n'y a rien pour le soutenir.

Plusieurs personnes ont réagi à cette conception. Ainsi, Dave Krieger a répondu à Hal Finney que les dollars fonctionnaient déjà comme cela. Perry Metzger, lui, a été plus loin en invoquant la conception subjective de la valeur :

L'une des grandes avancĂ©es de la thĂ©orie Ă©conomique autrichienne est la notion que toute valeur est complĂštement subjective - c'est tout simplement ce que les gens sont prĂȘts Ă  payer pour la chose valorisĂ©e. [...] Toute monnaie est psychologique.

HEx n'a jamais rĂ©ellement fonctionnĂ© en tant que systĂšme de rĂ©putation car il n'y avait pas de sens Ă  Ă©valuer la rĂ©putation comme cela, et l'activitĂ© Ă©tait de toute maniĂšre trop timide. NĂ©anmoins, le Thorne lui a commencĂ© Ă  ĂȘtre utilisĂ© comme monnaie d'Ă©change. Par consĂ©quent, bien que Brian Hawthorne lui-mĂȘme avait dĂ©clarĂ© que HEx n'Ă©tait pas « un systĂšme d'argent liquide numĂ©rique » et n'avait « aucune prĂ©tention Ă  l'ĂȘtre », les personnes prĂ©sentes sur la liste se sont mises naturellement Ă  effectuer des Ă©changes contre du Thorne.

Le premier achat d'un service a eu lieu le 31 août 1993 lorsque Dave Krieger a proposé à John McPherson de lui donner 1000 Thornes s'il recopiait et publiait une présentation de Vernor Vinge réalisée par The San Diego Union-Tribune. John McPherson a accepté dans la soirée, heure de Californie, concluant ainsi l'échange.

Nick Szabo vendait quelques services contre du Thorne, et avait été jusqu'à mettre au point son propre catalogue de textes en tous genres, appelé « Nick's Catalog ».

Catalogue de Nick Szabo Thorne Hawthorne Exchange 1993

Quelques paris étaient réalisés sur la liste de diffusion. De son cÎté, Tim May mettait à disposition des dossiers d'informations contre des Thornes, dans le cadre de son projet de BlackNet.

Au cours du temps, le Thorne a aussi acquis un prix en dollars. Brian Hawthorne vendait du Thorne à un prix de 0,01 $ piÚce. Cependant, la demande pour le Thorne était moins forte que cela et la plupart des gens acceptaient d'acheter du Thorne un prix de 0,001 $. Tim May en particulier cherchait à se procurer plus de Thornes : il a par exemple acheté 10 000 Thornes à Edgar W. Swank pour 10 $ en liquide. Le but de Tim May était d'« accumuler plus de Thornes » dans l'espoir que le systÚme persiste et que Brian Hawthorne n'ait pas « l'intention de dévaloriser le Thorne en imprimant plus », chose que ce dernier confirmera :

Je vais répéter ce que j'ai déclaré publiquement auparavant. Il y a exactement un million de Thornes en circulation. Je n'en imprimerai pas plus.

Cet amorçage du Thorne a étonné certains membres de la liste, et ce d'autant plus que cette utilisation n'était pas la vocation initiale du systÚme. Ainsi, David Murray expliquait le 28 septembre :

Quand HEX a débuté, je ne pensais pas que le thorn[e] pouvait spontanément acquérir de la valeur. Je n'en suis plus si sûr maintenant. Les thorn[e]s offrent un avantage distinct par rapport aux dollars ici sur la toile : ils sont électroniques et échangeables électroniquement. Cette marge d'efficacité peut suffire à leur permettre d'acquérir de la valeur, avec un peu d'aide (spontanée).

Cela a Ă©galement inquiĂ©tĂ© Brian Hawthorne, qui voyait son systĂšme ĂȘtre utilisĂ© comme monnaie, et qui ne voulait pas subir les poursuites Ă©tatiques que subissait Ă  l'Ă©poque le crĂ©ateur de PGP, Philip Zimmermann :

Avertissement officiel, de sorte Ă  ce que je ne me retrouve pas dans la mĂȘme situation que Phil Zimmermann : Le Hawthorne Exchange est un marchĂ© de rĂ©putation, pas un marchĂ© d'actions, de matiĂšres premiĂšres, de devises ou d'obligations. Le Thorne est un jeton avec lequel Ă©changer des rĂ©putations. Le Hawthorne Exchange dĂ©cline toute responsabilitĂ© quant Ă  l'utilisation de Thornes comme monnaie rĂ©elle par ses clients.

Toutefois, cette expérience est lentement tombée dans l'oubli et l'activité a commencé à décliner vers la fin de l'année 1993. Le 21 janvier 1994, Brian Hawthorne a mis le Hawthorne Exchange en vente, n'ayant plus le temps de s'en occuper. Il avait en effet lancé la chose de maniÚre plus ou moins ironique et ne s'attendait pas à ce que les gens la prennent autant au sérieux. La plateforme a été rachetée par Bill Garland, qui a déclaré par la suite que « HEx [avait été mis] en sommeil et qu'il le resterait encore un peu » (HEx is now dormant and will be for a little while yet). Le Hawthorne Exchange n'a jamais réapparu et par conséquent le Thorne a fini par perdre sa valeur.

 

Magic Money et les Tacky Tokens

À l'instar de la liste extropienne, la mailing list cypherpunk a Ă©galement connu son expĂ©rience d'argent liquide numĂ©rique. Il s'agissait du protocole Magic Money qui permettait Ă  chacun de crĂ©er sa propre devise numĂ©rique. Celui-ci a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© sur la liste de diffusion cypherpunk le 4 fĂ©vrier 1994, par un anonyme qui utilisait PGP pour s'identifier. Le crĂ©ateur de Magic Money, Pr0duct Cypher, dĂ©crivait son systĂšme comme suit :

Magic Money est un systĂšme d'argent liquide numĂ©rique conçu pour ĂȘtre utilisĂ© par courrier Ă©lectronique. Le systĂšme est en ligne et intraçable. « En ligne » signifie que chaque transaction implique un Ă©change avec un serveur, pour Ă©viter les doubles dĂ©penses. « Intraçable » signifie qu'il est impossible pour quiconque de retracer les transactions, de faire correspondre un retrait avec un dĂ©pĂŽt, ou de faire correspondre deux piĂšces de quelque maniĂšre que ce soit.

Tout comme le Hawthorne Exchange, Magic Money nĂ©cessitait par un serveur qui analysait des courriels pour faire fonctionner la chose. Magic Money Ă©tait un protocole et par consĂ©quent nĂ©cessitait que la personne qui dĂ©sirait crĂ©er une nouvelle devise numĂ©rique fasse fonctionner son propre serveur. Pour ĂȘtre intraçable, le systĂšme se fondait sur les signatures aveugles de David Chaum, une technologie brevetĂ©e, ce qui faisait que Magic Money Ă©tait avant tout un prototype expĂ©rimental.

À la fin de sa prĂ©sentation initiale, Pr0duct Cypher ajoutait la remarque suivante Ă  propos de la valorisation des jetons crĂ©Ă©s avec son systĂšme :

Maintenant, si vous ĂȘtes toujours rĂ©veillĂ©, vient la partie amusante : comment introduire une valeur rĂ©elle dans votre systĂšme digicash ? Comment, d'ailleurs, faites-vous mĂȘme en sorte que les gens jouent avec ?

Qu'est-ce qui rend l'or précieux ? Il a quelques propriétés utiles : c'est un bon conducteur, il résiste à la corrosion et aux produits chimiques, etc. Mais celles-ci ne sont devenus importantes que récemment. Pourquoi l'or a-t-il été précieux pendant des milliers d'années ? C'est joli, c'est brillant et surtout, c'est rare.

Digicash est joli et brillant. Les gens en parlent depuis des années, mais peu l'ont utilisé. Vous pouvez rendre votre cash plus intéressant en donnant à votre serveur un nom provocateur. Le faire passer par un service de repostage pourrait lui donner une touche « underground » qui attirerait les gens.

Votre digicash devrait ĂȘtre rare. Ne le donnez pas en grande quantitĂ©. Demandez Ă  certaines personnes de jouer avec votre serveur, en vous faisant passer des piĂšces. Organisez un concours - la premiĂšre personne qui casse ce code, rĂ©pond Ă  cette question, etc. gagne de l'argent numĂ©rique. Une fois que les gens commenceront Ă  s'y intĂ©resser, votre monnaie numĂ©rique sera demandĂ©e. Assurez-vous que la demande dĂ©passe toujours l'offre.

 

Magic internet Money Bitcoin brouillon
Bitcoin n'est-il pas le digne héritier de Magic Money ?

 

Suite à cette présentation, les réactions ont été enthousiastes. Hal Finney a répondu dans la foulée : « Wow ! Génial ! ». Francis Barrett, lui, affirmait que c'était « la chose la plus géniale [qu'il avait] lue depuis longtemps ».

Le premier serveur a été mis en place par Mike Duvos le 25 février 1994. Ses piÚces étaient appelés les « Tacky Tokens », ou « jetons poisseux », et elles étaient émises en dénominations de 1, 2, 5, 10, 20, 50, et 100 unités. En guise d'incitation à essayer le systÚme, il distribuait 100 Tacky Tokens aux 10 premiÚres personnes qui envoyaient un courriel au serveur.

Quelques tentatives d'utiliser les Tacky Tokens comme monnaie d'échange sont apparues comme la proposition de vente d'un GIF de qualité contre 5 Tacky Tokens, mais cependant cela n'a pas pris comme les cypherpunks l'imaginaient. Cet échec a fait réfléchir certains d'entre eux sur le problÚme de l'amorçage.

Dans son essai Why Digital Cash is Not Being Used, Tim May relevait diffĂ©rentes raisons pour lesquelles Magic Money / Tacky Tokens ne gagnait pas en traction, dont les trois principales Ă©taient qu'il n'y avait quasiment rien Ă  acheter, que l'utilisation Ă©tait difficile techniquement et que le systĂšme n'offrait aucun intĂ©rĂȘt particulier. May recommandait donc une liste de marchĂ©s qui pourraient ĂȘtre avantageux pour les systĂšme d'argent liquide numĂ©rique comme les cartes de tĂ©lĂ©phone, les routes Ă  pĂ©age, les marchĂ©s illĂ©gaux, les marchĂ©s de paris et les services numĂ©riques de repostage.

Pr0duct Cypher, dans un texte intitulé Giving Value to Digital Cash, écrivait :

Quelqu'un m'a rĂ©cemment rappelĂ© mes mots de l'intro de Magic Money, dans laquelle j'ai prĂ©dit que l'argent liquide numĂ©rique pouvait prendre de la valeur par lui-mĂȘme. Je savais quand j'ai Ă©crit le programme que donner la valeur au systĂšme serait la partie la plus difficile. [...] La plupart des grandes Ă©conomies utilisent aujourd'hui une monnaie fiduciaire, il est donc clair que la monnaie fiduciaire fonctionnera. Mais vous ne pouvez pas crĂ©er une nouvelle Ă©conomie avec de la monnaie fiduciaire. La monnaie doit commencer par avoir une valeur et une convertibilitĂ© dans le monde rĂ©el. AprĂšs avoir Ă©tĂ© en circulation pendant un certain temps, elle peut ĂȘtre « dĂ©couplĂ©e » des Ă©talons extĂ©rieurs.

Il y a trois problĂšmes qui interviennent.

1> Faire en sorte que les gens s'y mettent, de l'ignorance totale à la présence d'un client Magic Money opérationnel sur leurs systÚmes.

2> Distribuer vos piÚces numériques.

3> Échanger vos piĂšces numĂ©riques contre quelque chose ayant de la valeur.

On note qu'il revenait alors sur sa position initiale, pour rejoindre la conclusion du théorÚme de régression de Mises : la valeur de la monnaie devait remonter à une valeur d'usage non monétaire, si besoin par le biais d'adossements successifs.

À la suite de ces discussions, d'autres implĂ©mentations de Magic Money ont vu le jour : les GhostMarks ou « marks fantĂŽmes » ; les DigiFrancs ou « francs numĂ©riques », prĂ©tendument adossĂ©s Ă  10 caisses de Cola-Cola Light conservĂ©s dans un coffre ; ou encore les NexusBucks ou « dollars de liaison », crĂ©Ă©s par un dĂ©nommĂ© Sameer qui souhaitait rĂ©munĂ©rer du travail de dĂ©veloppement informatique grĂące Ă  ces jetons.

Cependant, toutes ces unitĂ©s numĂ©riques Ă  l'utilitĂ© trĂšs limitĂ©e ont disparu progressivement. À la mi-aoĂ»t 1994, Mike Duvos, l'opĂ©rateur du serveur gĂ©rant les Tacky Tokens, dĂ©clarait :

Je n'ai pas vu de Tacky Token depuis des mois, bien qu'il y avait pas mal d'activité lorsque j'ai rendu mon serveur disponible au début.

La cause de cette désertion était l'apparition d'un autre systÚme d'argent liquide numérique : eCash et ses cyberbucks.

 

eCash : l'expérience des cyberbucks

Comme on l'a dit en introduction, David Chaum est l'un des fondateurs de l'argent liquide numérique. C'est donc tout naturellement qu'il a essayé de mettre en application son idée, par l'intermédiaire de eCash. AprÚs avoir fondé sa société (DigiCash) en 1989, et avoir travaillé sur le sujet pendant plusieurs années, il a fini par mettre au point un prototype et à le présenter au monde le 27 mai 1994 lors de la premiÚre conférence internationale sur le World Wide Web au CERN à GenÚve.

eCash a par la suite mis en route, sous la forme d'un essai réalisé avec la participation de volontaires. Cet essai a été annoncé en juillet et a débuté le 19 octobre. Les unités émises pour l'occasion étaient appelés les cyberbucks, ou « dollars d'internet », et avaient pour symbole cb$, c$ ou e$ selon les individus. Puisqu'il s'agissait d'un test, les cyberbucks ne bénéficiaient d'aucun adossement au dollar et possédait donc un prix flottant.

L'avantage que possédait eCash est que le systÚme était développé par une entreprise reconnue, qui savait communiquer et qui savait comment démarrer un nouveau projet. La distribution initiale a ainsi été mise à profit pour encourager l'utilisation du systÚme : 100 cyberbucks étaient en effet distribués à chaque nouvel utilisateur. Cela fait que l'expérience des cyberbucks s'est retrouvé avec des centaines d'utilisateurs et des dizaines de commerçants dÚs ses débuts.

Commerçants essai eCash cyberbucks

En janvier 1995, l'essai jusqu'alors rĂ©servĂ© aux États-Unis s'Ă©tendait au monde entier.

Le premier échange en cyberbucks aurait eu lieu dÚs octobre : ils s'agissait de l'achat d'une carte postale par Marcel van der Peijl, un employé de DigiCash, auprÚs de la société Global-X-Change.

eCash connaissait Ă©galement un certain succĂšs dans la communautĂ© cypherpunk, et Ă©tait souvent Ă©voquĂ© sur la liste de diffusion. Certains cypherpunks ont mĂȘme fini par travailler pour DigiCash, comme Nick Szabo.

Le cyberbuck a lui aussi acquis un prix. Il existait une liste de diffusion spĂ©cialisĂ©e qui servait Ă  rĂ©aliser des Ă©changes : appelĂ©e ECM (pour Electronic Cash Market), celle-ci avait Ă©tĂ© dĂ©marrĂ©e le 24 juin 1995 par Rich Lethin. Il y avait Ă©galement d'autres endroits oĂč Ă©changer des dollars contre des cyberbucks et inversement, comme l'Eshop de FireCloud Solutions (voir l'image ci-dessous). En 1995, le prix du cyberbuck Ă©tait de quelques centimes de dollar.

Place de marché eCash EShop FireCloud Solutions 1995

Bien que rare, l'utilisation des cyberbucks Ă©tait bien rĂ©elle. Hal Finney offrait un prix en cyberbucks pour son concours de programmation (problĂšme rĂ©solu par Damien Doligez). Adam Back proposait Ă  la vente des t-shirts sur lesquels Ă©tait imprimĂ© du code d'un algorithme de chiffrement (algorithmes alors considĂ©rĂ©s comme des munitions par l'État fĂ©dĂ©ral des États-Unis), dont un exemplaire a Ă©tĂ© achetĂ© par Mark Grant le 17 aoĂ»t 1995. Bryce Wilcox (devenu aujourd'hui Zooko Wilcox-O'Hearn) proposait de vendre son logiciel facilitant l'utilisation de PGP pour 10 cyberbucks.

Jim Crawley résumait l'état des lieux le 11 juillet 1995, dans une courte chronique pour la revue en ligne The Computists' Weekly :

Pouvez-vous crĂ©er de la valeur rĂ©elle sur la toile simplement en Ă©mettant une monnaie Ă©trange ? Apparemment oui. Digicash a distribuĂ© 1 M d'ecash, 100 e$ par utilisateur. Quelques marchands ont acceptĂ© les cyberbucks pour des partagiciels ou des produits d'information, et Adam Back en Grande-Bretagne vous vendra un T-shirt cryptographique "export-interdit" pour 250 e$ (ou 8 ÂŁ, qui met en place un taux de change diffĂ©rent). Le premier Ă©change connu vers la devise amĂ©ricaine a eu lieu lorsque Lucky Green a acceptĂ© le mois dernier de vendre ses 100 e$ pour 5 $. Cela Ă©tablit un prix de vente de 50 000 $ pour l'Ă©mission de Digicash, bien qu'il soit possible que l'Ă©dition limitĂ©e ait une valeur beaucoup plus Ă©levĂ©e en tant qu'article de collection. Selon l'analyste du commerce en ligne, Robert Hettinga, « le prix dont nous parlons ici est la valeur marginale du concept d'e$ lui-mĂȘme : anonymat, fluiditĂ© de transfert, commoditĂ©, ce que vous voulez. »

Cependant, tout n'était pas parfait pour les utilisateurs de cyberbucks et certains se posaient des question sur la pérennité du systÚme, à l'instar de Nathan Loofbourrow qui évoquait dans un courriel du 23 août la dépendance du systÚme vis-à-vis de DigiCash :

Je n'ai pas encore vu de date, mais Digicash déclare à plusieurs reprises dans ses communiqués de presse que les Cyberbucks ne sont qu'une monnaie d'essai et qu'à un moment donné dans le futur, l'essai prendra fin. Est-ce que cela signera le fin du marché pour les c$ à ce moment-là ? Sans Digicash pour authentifier la monnaie, il semblerait impossible d'échanger les piÚces de c$. [...] Afin de préserver la valeur de la nouvelle monnaie électronique, [...] nous avons besoin de l'assurance que la masse monétaire ne connaßtra pas une croissance déraisonnable. L'essai de ecash bénéficie de la promesse de Digicash d'un plafond de 1 million de c$ ; cette confiance a-t-elle un poids suffisant pour que le Cyberbuck ou son successeur garde une quelconque valeur pour l'utilisateur ?

Malheureusement, sa prĂ©diction est rapidement devenue rĂ©alitĂ©. En octobre 1995, la Mark Twain Bank lançait sa propre version de eCash en partenariat avec DigiCash, et, contrairement Ă  l'essai prĂ©cĂ©dant, l'unitĂ© Ă©changĂ©e Ă©tait adossĂ©e au dollar Ă©tasunien. Bien que l'expĂ©rience des cyberbucks ne se soit pas arrĂȘtĂ©e lĂ , leur valeur s'est effondrĂ©e Ă  cause de cette nouvelle. Le sort des cyberbucks a finalement Ă©tĂ© scellĂ© lorsque Digicash a fait faillite en septembre 1998.

 

Conclusion

Ainsi, que ce soit avec le Hawthorne Exchange, Magic Money ou eCash, on a pu voir des unitĂ©s numĂ©riques ĂȘtre valorisĂ©es sans ĂȘtre adossĂ©e Ă  une monnaie existante. Pourquoi ? Parce que leur fonction -- transfĂ©rer de la valeur sur internet -- Ă©tait trĂšs demandĂ©e, notamment par les cypherpunks dans le but de rĂ©aliser leur idĂ©al. NĂ©anmoins, toutes ces expĂ©riences reposaient sur un tiers de confiance, et se sont dĂ©finitivement arrĂȘtĂ©es lorsque le tiers en question a cessĂ© ses activitĂ©s. Le Thorne, le Tacky Token et le cyberbuck n'Ă©taient ni durables ni rares, et ne pouvaient donc pas devenir des monnaies plus largement acceptĂ©es.

Satoshi Nakamoto le reconnaissait lui-mĂȘme. Dans un courriel adressĂ© Ă  la liste de diffusion p2p-research, il rĂ©agissait Ă  la comparaison entre Bitcoin et eCash en disant :

Bien sûr, la plus grande différence est l'absence de serveur central. C'était le talon d'Achille des systÚmes chaumiens ; lorsque l'entreprise centrale fermait ses portes, la monnaie disparaissait.

À la suite des expĂ©riences des annĂ©es 1990, l'idĂ©e de crĂ©er un argent liquide numĂ©rique sans valeur intrinsĂšque s'est faite plus rare, pour laisser la place Ă  des systĂšmes oĂč les unitĂ©s Ă©taient indexĂ©es sur l'or (e-gold) ou le dollar (Liberty Reserve). Quelques cypherpunks ont bien tentĂ© d'imaginer des systĂšmes dĂ©centralisĂ©s, comme b-money, bit gold ou RPOW, mais ceux-ci ont Ă©tĂ© immĂ©diatement jugĂ©s trop peu robustes. Ce n'est qu'avec l'apparition de Bitcoin en 2008 que la malĂ©diction a Ă©tĂ© levĂ©e et qu'un vrai argent liquide numĂ©rique a pu voir le jour.

 


Sources

John Paul Koning, The bootstrapping of Thorne, Magic Money, and Cyberbucks: three pre-Bitcoin monetary experiments, 6 novembre 2017.
Extropians (mailing list), 1993 - 1994.
Cyperpunks (mailing list), 1992 - 1998.

☐ ☆ ✇ Comprendre la cryptomonnaie

Bitcoin, le contre-exemple au théorÚme de régression de Mises

By: Ludovic Lars —

Bitcoin est un systÚme décentralisé qui gÚre l'émission et les transferts d'une unité de compte numérique, appelée le bitcoin. Cette unité s'échange librement sur Internet et possÚde donc un prix, qui fluctue selon l'offre et la demande et qui a connu au cours de la derniÚre décennie une hausse fulgurante. En effet, celui-ci est passé de 0,001 $ en octobre 2009 à 1 $ en 2011, puis 1000 $ en 2013 et enfin plus de 50 000 $ aujourd'hui.

Le prix du bitcoin est une composante est trÚs connue du grand public puisqu'elle est discutée dans les différents médias à chaque fois qu'un fort mouvement spéculatif a lieu. C'est lui qui pousse les gens à s'intéresser plus en profondeur à Bitcoin, constituant ainsi une force de recrutement non négligeable. Mais surtout, il remet au goût du jour la question cruciale de l'origine de la valeur, impactant au passage une position de l'école autrichienne d'économie : le théorÚme de régression.

 

Le problÚme de l'amorçage

Le bitcoin n'a pas vraiment de valeur intrinsĂšque, dans le sens oĂč il n'est pas valorisĂ© pour des propriĂ©tĂ©s objectives, comme le sel peut l'ĂȘtre pour ses caractĂ©ristiques d'assaisonnement et de conservation des aliments, ou l'or pour sa rĂ©sistance Ă  la corrosion et Ă  l'oxydation. De plus, il n'est indexĂ© sur aucun autre bien et n'a jamais reprĂ©sentĂ© autre chose que lui-mĂȘme. La valeur du bitcoin est donc extrinsĂšque et ne provient que de son utilisation en tant que monnaie : les gens le valorisent uniquement parce qu'ils savent que d'autres l'accepteront en l'Ă©change de quelque chose d'autre.

Cependant, ceci pose un problÚme philosophique : comment a-t-il été valorisé en premier lieu, lorsqu'il n'y avait aucun utilisateur ? En d'autres termes : comment Bitcoin a-t-il été amorcé ?

Le problĂšme de l'amorçage a Ă©tĂ© Ă©noncĂ© dĂšs les dĂ©but de Bitcoin par Hal Finney, l'une des premiĂšres personnes Ă  avoir fait fonctionner un nƓud aprĂšs Satoshi Nakamoto. Le 11 janvier 2009, dans un courriel rĂ©pondant Ă  l'annonce de la premiĂšre version du logiciel, il dĂ©clarait :

Un des problĂšmes immĂ©diats avec n'importe quelle nouvelle devise est de savoir comment la valoriser. MĂȘme en ignorant le problĂšme pratique liĂ© au fait que quasiment personne ne l'acceptera au dĂ©but, il est toujours difficile de trouver un argument raisonnable en faveur d'une valeur particuliĂšre non nulle pour les piĂšces.

La question Ă  l'Ă©poque Ă©tait donc de savoir s'il Ă©tait possible de lancer avec succĂšs une nouvelle monnaie numĂ©rique sans qu'elle n'ait de valeur prĂ©dĂ©finie, et surtout de savoir si cela pouvait ĂȘtre pĂ©renne.

 

Le théorÚme de régression

La premiĂšre valorisation de la monnaie est loin d'ĂȘtre quelque chose d'Ă©vident. Il va de soi que dans un contexte antagoniste, les ĂȘtres humains ne pouvaient pas choisir n'importe quoi pour servir d'instrument d'Ă©change entre tribus par exemple. Ainsi, toutes les proto-monnaies prĂ©cĂ©dant le dĂ©veloppement de l'État se sont basĂ©es en premier lieu sur des biens ayant une valeur d'usage non monĂ©taire : des coquillages pour leur attrait esthĂ©tique, du sel pour son usage alimentaire, du bĂ©tail ou du blĂ© pour leur valeur nutritive, ou des mĂ©taux prĂ©cieux pour leur beautĂ©. Comme l'expliquait l'Ă©conomiste autrichien Carl Menger dans son essai de 1892 sur l'origine de la monnaie, ces biens ont ensuite Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©s selon leur cessibilitĂ©, c’est-Ă -dire la facilitĂ© avec laquelle ils pouvaient ĂȘtre Ă©changĂ©s sur le marchĂ©, que cette cessibilitĂ© s'applique dans l'espace (portabilitĂ©), dans le temps (durabilitĂ©, raretĂ©) ou Ă  l'Ă©chelle (divisibilitĂ©, fongibilitĂ©). C'est pourquoi, de tous les biens qui se concurrençaient, ce sont les mĂ©taux prĂ©cieux qui ont Ă©tĂ© finalement utilisĂ©s comme monnaie : parce qu'ils avaient la plus grande cessibilitĂ©.

De cette observation sur l'origine de la monnaie, Ludwig von Mises en a tiré un théorÚme, le théorÚme de régression, qui affirme que toute monnaie généralement acceptée par la population a dû avoir en premier lieu une valeur d'usage non monétaire. Tel qu'il l'écrivait dans sa Théorie de la monnaie et du crédit publiée en 1912 :

Si la valeur d'Ă©change objective de la monnaie doit toujours ĂȘtre reliĂ©e Ă  un rapport d'Ă©change du marchĂ© prĂ©existant entre la monnaie et les autres biens Ă©conomiques (car, sinon, les individus ne pourraient estimer la valeur de la monnaie), il s'ensuit qu'un objet ne peut ĂȘtre utilisĂ© comme monnaie s'il ne possĂšde pas dĂ©jĂ , au moment oĂč il commence Ă  ĂȘtre utilisĂ© comme monnaie, une valeur d'Ă©change objective basĂ©e sur un autre usage. Ceci fournit Ă  la fois une rĂ©futation des thĂ©ories qui font dĂ©couler l'origine de la monnaie d'un accord gĂ©nĂ©ral qui aurait attribuĂ© des valeurs fictives Ă  des choses intrinsĂšquement sans valeur, et une confirmation des hypothĂšses de Menger sur l'origine de l'utilisation de la monnaie.

Il poursuivait en disant qu'il Ă©tait de cette maniĂšre possible de faire remonter la valeur de la monnaie Ă  une valeur intrinsĂšque originelle :

La thĂ©orie de la valeur de la monnaie en tant que telle peut faire remonter la valeur d'Ă©change objective seulement jusqu'au point oĂč elle cesse d'ĂȘtre la valeur de la monnaie et devient uniquement la valeur d'une marchandise. [...] Si de cette façon nous retournons de façon continuelle en arriĂšre, nous devons arriver Ă  un point oĂč nous ne trouvons plus aucune composante dans la valeur d'Ă©change objective qui provienne des Ă©valuations basĂ©es sur la fonction de la monnaie comme moyen d'Ă©change commun ; un point oĂč la valeur de la monnaie n'est rien d'autre que la valeur de l'objet qui est utile d'une autre façon que comme monnaie.

Ainsi, on peut retracer l'histoire de la monnaie actuellement utilisĂ©e en Occident Ă  l'or. Autrefois l'or et l'argent Ă©taient utilisĂ©s comme moyen d'Ă©change de main Ă  main. Puis avec l'Ă©volution bancaire, les gens ont commencĂ© Ă  utiliser des billets Ă©changeables en or pour leur facilitĂ© d'usage : l'or Ă©tait conservĂ© dans un coffre et les billets jouaient le rĂŽle de monnaie reprĂ©sentative. Ensuite, au cours du XIXĂšme siĂšcle, les États ont commencĂ© Ă  imposer des restrictions plus strictes et ont imposĂ© un Ă©talon-or contrĂŽlĂ© par leurs banques nationales respectives. Enfin, comme on le sait tous, cette convertibilitĂ© a Ă©tĂ© suspendue Ă  de multiples reprises dans diffĂ©rents pays (cours forcĂ©), avant d'ĂȘtre dĂ©finitivement suspendue par les États-Unis en 1971 avec la fin des accords de Bretton Woods.

 

Billet de 100 francs merson 1908
Billet de 100 francs de 1908, Ă©changeable contre 29 grammes d'or.

 

Depuis 1971, les monnaies Ă©tatiques n'ont donc plus de valeur d'usage (en dehors de l'utilitĂ© nĂ©gligeable du papier des billets) et leur valeur repose sur le fait que les États imposent leur cours lĂ©gal sur leurs territoires. Cependant, la croyance que la monnaie est toujours garantie par l'or persiste au sein de la population, ce qui tĂ©moigne de cette Ă©volution historique. Selon Mises, les gens n'auraient jamais acceptĂ© la monnaie actuelle si elle n'avait pas Ă©tĂ© en premier lieu indexĂ©e sur l'or.

 

Pourquoi Bitcoin contredit Mises

Le théorÚme de régression est bien un théorÚme, pas une simple observation historique - une presciption et non une description, conformément à l'école autrichienne. Comme Ludwig von Mises le précisait dans L'action humaine en 1949 :

Nul bien ne peut ĂȘtre employĂ© comme instrument d'Ă©change si, au moment oĂč l'on a commencĂ© Ă  s'en servir comme tel, il n'avait pas une valeur d'Ă©change en raison d'autres emplois. Et toutes ces affirmations impliquĂ©es dans le thĂ©orĂšme de rĂ©gression sont Ă©noncĂ©es apodictiquement conformĂ©ment Ă  la nature aprioriste de la praxĂ©ologie. Cela doit se produire ainsi. Personne ne peut ni ne pourra parvenir Ă  construire un cas hypothĂ©tique dans lequel les choses se produiraient diffĂ©remment.

C'est pourquoi il a embĂȘtĂ© intellectuellement beaucoup de gens qui s'intĂ©ressaient Ă  Bitcoin. Ceux-ci pouvaient avoir lu Mises et se demandaient par consĂ©quent d'oĂč pouvait provenir la valeur intrinsĂšque originelle de l'unitĂ© de compte. Mais, de toute Ă©vidence, le bitcoin n'avait pas de valeur d'usage prĂ©cĂ©dant l'Ă©mergence de sa valeur monĂ©taire.

Certains ont suggéré que Bitcoin avait une valeur d'usage en tant que « systÚme de paiement », parce qu'il offrait un moyen d'envoyer des fonds à l'étranger sans requérir de permission particuliÚre. D'autres ont avancé que la valeur originelle de Bitcoin provenait de sa capacité d'horodater des données et de garantir leur authenticité.

NĂ©anmoins, sans valeur initiale ces usages n'ont aucune raison d'exister : Bitcoin est en effet un systĂšme Ă©conomique par essence et il faut que son unitĂ© de compte ait une valeur avant que le systĂšme puisse avoir une utilitĂ©. On ne peut pas s'en servir comme service d'horodatage de donnĂ©es si sa sĂ©curitĂ© est nulle (cet usage Ă©tait d'ailleurs inexistant avant que le bitcoin acquiĂšre un prix). De mĂȘme, on ne peut pas utiliser Bitcoin comme un moyen de transfert de valeur si l'unitĂ© n'est valorisĂ©e par personne.

Satoshi Nakamoto a lui-mĂȘme reconnu cette importance de la premiĂšre valorisation du bitcoin. Dans un message d'aoĂ»t 2010 sur le thĂ©orĂšme de rĂ©gression, il expliquait qu'il fallait lui donner une valeur « pour une raison ou pour une autre » pour que le systĂšme soit utile pour l'envoi de fonds Ă  l'Ă©tranger :

Comme expérience de pensée, imaginez qu'il existe un métal de base aussi rare que l'or, mais avec les propriétés suivantes :
- de couleur grise et terne ;
- pas de bonne conductivité électrique ;
- pas particuliÚrement solide, mais pas non plus ductile ou facilement malléable ;
- inutile pour un but pratique ou ornemental ;

et avec une propriété magique et spéciale :
- peut ĂȘtre transportĂ© par un canal de communication.

Si, d'une maniÚre ou d'une autre, il acquérait une quelconque valeur pour une raison ou pour une autre, alors n'importe qui désirant transférer de la richesse sur une longue distance pourrait en acheter, le transmettre, et faire en sorte que le destinataire le vende.

À l'Ă©poque, Satoshi dĂ©crivait ce qui s'Ă©tait dĂ©jĂ  passĂ© : le bitcoin avait acquis une valeur. Il Ă©tait Ă©changĂ© contre des monnaies traditionnelles et servait dĂ©jĂ  Ă  acheter des biens physiques. À partir de lĂ , son usage s'est dĂ©veloppĂ© jusqu'Ă  la situation qu'on connaĂźt aujourd'hui.

Par son amorçage, Bitcoin a prouvé qu'une unité numérique pouvait acquérir de la valeur sans posséder de valeur d'usage non monétaire originelle. Néanmoins, ce n'était pas la premiÚre fois qu'une telle tentative avait lieu, et c'est ce dont nous parlerons dans un prochain article...

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107 - Ne plus descendre dans l'ArĂšne ?

By: Jacques Favier —


On a beau faire, on a beau dire, on est toujours surpris par la fabrique de l'opinion.

Dans un pays oĂč la culture mathĂ©matique est tellement faible que la seule chose que l'on remarque quand le chef du gouvernement se trompe (ou nous trompe) avec un graphique dont l'axe des abscisses est dĂ©calĂ© de 6 jours et celui des ordonnĂ©es (*) de 30%, c'est l'inversion du drapeau français sur une slide de son pĂ©nible show... il y a peu Ă  espĂ©rer des « dĂ©bats » sur un sujet techniquement complexe, philosophiquement innovant et politiquement radical comme Bitcoin.

La hausse du bitcoin, la bulle du bitcoin, la folie du bitcoin ont ressurgi ces derniÚres semaines, avec peu de « variants » par rapport à la précédente édition en fin 2017.

En gros, ça donne quelque chose comme ça :


Parce que fondamentalement un « débat » n'est qu'un spectacle qui, ne coûtant rien à produire, occupe l'écran entre deux publicités. Ce n'est pas un exposé, ni une conférence, ni un MOOC. Un universitaire sérieux ne devrait point s'y produire ni un esprit distingué s'y exhiber.

D'autre part la place des monnaies numériques dans le paysage médiatique n'étant pas encore celle du menu sans porc, qui transforme n'importe quelle assemblée de lymphatiques en horde de furieux, ni celle des mérites comparés de l'hydroxychloroquine, de l'ivermectine ou des anticorps monoclonaux pour lesquels il existe déjà des milliers d'experts ennuyeux (à mourir) le spectacle est un peu court.

La « production » charge deux ou trois jeunes filles de trouver des intervenants : elles en trouvent quelques-uns, grĂące Ă  Google, auxquels elles signifient qu'ils ont Ă  passer le soir mĂȘme au studio, et Ă  Paris naturellement. Cela restreint fatalement l'Ă©chantillon, mais qu'importe.

La jeune personne m'appelle, m'avoue avec un gloussement irrésistible qu'elle n'y connait rien, me demande le nom d'autres experts qui justement seraient taillables et corvéables à l'instant puisque moi j'entends rester tranquille au vert. Le temps que je les lui fournisse (pas mauvais bougre, dans le fond) une de ses collÚgues en a trouvé deux ou trois autres, dont un qui a déjà fait le tour de dix autres plateaux pour expliquer que ce n'est pas une monnaie, ce n'est pas une monnaie, ce n'est pas une monnaie.

Arrive le soir ou le lendemain, j'ai le rĂ©sultat Ă  l'Ă©cran. Jamais de quoi regretter d'ĂȘtre dans les gradins plutĂŽt que sur le sable. En 2017, j'avais Ă©crit sur LinkedIn un article que j'avais intitulĂ© La «folie» Bitcoin dans les mĂ©dias français. Je l'ai re-publiĂ© rĂ©cemment, sans changer trois mots. Je continue de penser qu'il n'est pas trĂšs nĂ©cessaire de se justifier.

Depuis 2017, certes, les questions se sont faites un peu moins brutales, et on nous Ă©pargne le topo sur « la blockchain Â». Des gens comme Yves Calvi ou Philippe Soumier proposent mĂȘme (enfin...) un format convenable.

Il y a eu évidemment un « basculement psychologique » (le terme est d'Olivier Babeau) chez les interviewers comme chez certains interviewés.

Chez les premiers, on sent la fatigue (mĂȘme M. Lenglet met de l'eau dans son vin) voire parfois, quand mĂȘme, comme un zest de rancune : pourquoi diable ces bitcoineurs ont-ils cru utile de multiplier les prĂ©cautions en 2017, au lieu de nous dire franchement que ça vaudrait le prix d'une voiture trois ans plus tard ?

Chez certains des hĂ©ros de la cryptomonnaie, et c'est le plus rigolo pour les initiĂ©s, il y a eu aussi depuis 2014 ou 2017 un effet « chemin de Damas Â». Plus personne n'ose dire que la monnaie n'est qu'un cas d'usage sans grand intĂ©rĂȘt de la technologie blockchain.

Mais entre le temps perdu à expliquer ce que signifie la décentralisation, éluder les questions sur le cours, réfuter l'ineptie sur l'impossibilité d'acheter ses croissants à Paris en bitcoin, recadrer les chiffres sur les usages criminels et renvoyer les balles sur la consommation énergétique, que peut bien dire d'utile, d'instructif, d'éclairant ou de motivant l'expert venu pour expliquer et qui sert de Rétiaire dans cette petite arÚne ?

Parce que, de son cÎté, le Mirmillon de l'establishment connaßt son métier.

Que ce soit un ponte comme Minc, pratiquement à cÎté de ses mocassins, ou des économistes déjà vus plus de mille fois comme Jean-Marc Daniel, Philippe Bechade, Philippe Murer, on n'a jamais rien de nouveau.

Ils sont là pour taper, ils tapent. Ils n'ont pas bougé d'un pouce, pas modifié leurs incantations d'un iota.

Ces joutes risibles m'ont donné quelques occasions d'allonger encore un peu la liste des lauréats du Prix Tulipe. Mince bénéfice !


La conclusion : moins il y a de gens importants sur le plateau, mieux c'est. Cela diminue l'exposition des no-coiners et de leurs naïvetés de béotiens. Autant conseiller à Papi et Mamie, dans leur cuisine, de regarder Bapt&Gael, ils perdront moins leur temps !

Et, dût l'orgueil hexagonal en souffrir, des émissions suisses comme le Forum de la RTS peuvent aussi s'avérer plus utiles, un peu comme la presse belge pour rectifier les erreurs de M. Castex, sans vouloir en faire une affaire personnelle....

Pour le grand public, enfin, et pour en rester aux rigolos, j'ai trouvĂ© que le petit sketch d'Alexis Le Rossignol valait bien des explications fumeuses d'Ă©missions qui prĂ©tendaient nous informer. A ma connaissance, il n'a pourtant mĂȘme pas eu droit, comme Nabilla en janvier 2018, Ă  un petit gazouillis de l'AMF (**). A croire qu'en distanciel les gardiens du Temple ne surveillent mĂȘme plus ce qui se trame dans le vaste monde !



NOTES
(*) Ils sont tellement linĂ©aires (pour ne pas dire plats) qu'ils n'ont pas mĂȘme songĂ© Ă  inscrire les contaminations sur une Ă©chelle logarithmique : ce ne serait pas faux, ce serait mĂȘme assez justifiable, et le gogo en retirerait une rassurante impression de promenade de santĂ©, pardon pour le jeu de maux.
(**) Parmi les nombreuses choses que je ne regrette pas d'avoir écrites, mon billet Genre Vénus, sur l'affaire Nabilla. Le site Bitcoin.fr a marqué le troisiÚme anniversaire de ce petit événement en posant la question : et si Nabilla avait raison ?

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[PODCAST] Bitcoin : comprendre la révolte monétaire du siÚcle

By: Ludovic Lars —

Je suis rĂ©cemment intervenu dans le podcast de Contrepoints pour parler de Bitcoin et de cryptomonnaie avec Pierre Schweitzer. Au-delĂ  de l’évolution du prix du bitcoin (prix qui se situait autour des 51 000 $ / 42 000 € au moment de l’enregistrement), il y a en effet beaucoup Ă  dire sur le sujet.

Les thÚmes suivants y sont abordés :

  • La rĂ©sistance Ă  la censure
  • L’origine politique de Bitcoin
  • Le problĂšme de l’amorçage
  • Le dĂ©veloppement du protocole
  • Le dĂ©bat sur la scalabilitĂ© et Bitcoin Cash
  • La religiositĂ© dans Bitcoin
  • Le rĂ©seau Lightning
  • La crĂ©ation monĂ©taire des banques centrales et le risque d’inflation
  • La potentielle rĂ©ponse des États Ă  Bitcoin
  • La confidentialitĂ© dans les cryptomonnaies
  • Les autres usages de la blockchain

Voici l’épisode du podcast :

TĂ©lĂ©charger l’épisode au format mp3

Description et références sur Contrepoints

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104 - SĂ©paration

By: Jacques Favier —

(les illustrations proviennent toutes de l'album Nope en Stock)

Est-ce un effet du hasard si l’incroyable sĂ©quence laĂŻciste que nous vivons depuis des semaines, avec sa rĂ©affirmation emphatique de « principes rĂ©publicains » taillĂ©s sur mesure, coĂŻncide avec les dĂ©clamations ministĂ©rielles visant Ă  dĂ©fendre la monnaie de l’État en rĂ©glementant Ă  outrance tout ce qui de prĂšs ou de loin en menacerait son monopole absolu ? Je ne le crois pas.

Une rĂ©action superficielle aux derniers exploits rĂ©gulatoires de nos ministres consiste Ă  incriminer leurs hymnes hypocrites Ă  la Blockchain-Nation, dont la France serait un parangon, pour les mettre en rapport avec la cerfa-ration quotidienne de rĂšgles absurdes qu’ils nous imposent (1), mais aussi avec une prĂ©tentieuse inculture technologique, plaisamment rĂ©sumĂ©e par le nouveau hashtag #3615crypto.

Je propose ici de prendre un satanĂ© recul, jusqu’en novembre 1789, pour examiner les choses dans une perspective longue, et voir ce que la rhĂ©torique laĂŻque et la rĂ©gulation monĂ©taire nous disent toutes deux de « nos valeurs » comme disent ceux qui parlent pour les autres, mais aussi pour voir ce que la logique de « sĂ©paration Â» pourrait signifier.

Les séparations françaises

Il arrive Ă  l’occasion que certains de mes amis cryptos Ă©voquent la nĂ©cessitĂ© d'une « sĂ©paration de la Monnaie et de l’État Â», expression doublement dĂ©tournĂ©e de celle de 1905, parce qu'il ne s'agit plus de tracer une frontiĂšre avec les choses spirituelles mais aussi parce que le problĂšme, dĂ©sormais, serait... du cĂŽtĂ© de l'État. L'hypothĂšse que je vais prĂ©senter est que le problĂšme a toujours Ă©tĂ©, d'une certaine façon, du cĂŽtĂ© de notre État français, spĂ©cifiquement.

L’ordonnance prĂ©sentĂ©e le 9 dĂ©cembre par MM. Le Maire, Dussopt et Lecornu visant au « renforcement du dispositif de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme applicable aux actifs numĂ©riques Â» se distingue Ă  plusieurs Ă©gards des dizaines d’oukases antĂ©rieurs :

  • par la mauvaise foi, car il ne s’agit que de faire un peu de spectacle tout en se mettant en conformitĂ© avec des recommandations antĂ©rieures du GAFI, avant le prochain round d’évaluation de la France ;
  • par la sottise, puisqu’on ne trouve rien d’autre Ă  invoquer pour justifier cela qu’une bien mince affaire rĂ©cente de « financement terroriste » et prĂ©cisĂ©ment celle oĂč la traçabilitĂ© des opĂ©rations en Bitcoin a justement permis de dĂ©manteler la filiĂšre, comme le montre une belle enquĂȘte de 21 millions qui ramĂšne cette affaire mineure Ă  ses justes proportions ;
  • par la maladresse consistant Ă  exiger une authentification par virement SEPA qui enferme les plateformes françaises dans un mĂ©canisme rĂ©gional que les fonctionnaires europĂ©istes pensent universel, au moment oĂč la Suisse s'affirme comme la vraie nation crypto d'Europe, Ă  bien des Ă©gards et mĂȘme par l'attitude de ses banques.

On trouvera ici les liens vers les analyses de Bitcoin.fr, des responsables de Blockchain Partners ou de l’ADAN. MĂȘme un dĂ©putĂ© de la majoritĂ© a Ă©mis une pertinente critique de cette initiative incongrue qui, Ă  force de vouloir tout rĂ©gir, fait sans doute sortir la "Blockchain Nation" du jeu.

Est-il juste de mettre cela en parallĂšle avec l’offensive bruyamment menĂ©e pour dĂ©fendre notre conception de la laĂŻcitĂ© ?

Cette merveille unique est tellement incomprise Ă  l’étranger que M. Macron en vient Ă  se quereller publiquement avec la presse amĂ©ricaine comme avec le prĂ©sident Ă©gyptien. La sĂ©paration des Ă©glises et de l’État serait, nous dit-on, consubstantielle Ă  la forme rĂ©publicaine de notre pays (la loi ne date pourtant que de 1905) et ferait partie du socle de « nos valeurs ». Tant et si bien que ceux qui refusent cette sĂ©paration deviennent des... « sĂ©paratistes », ce qui implique une certaine gymnastique conceptuelle.

On peut s’interroger sur la gĂ©omĂ©trie du « nous » dont on parle, quand une part non nĂ©gligeable de citoyens français eux-mĂȘmes expriment des rĂ©serves sur lesdites valeurs. Mais surtout cette obsession franco-française rend intenable l’illusion d'une Nation auto-proclamĂ©e porteuse de valeurs universelles et nous enferme dans une singularitĂ© oĂč se complait le narcissisme hexagonal.

Aux racines de nos singularités

Ce serait, pour parler comme M. Macron « comme cela que la France s’est construite ». Je veux bien, mais Ă  condition de commencer par une Ă©vidence oubliĂ©e : l’État, en France, n’a pas eu Ă  livrer un combat de titan pour se libĂ©rer des puissantes serres de l’Église. C’est lui qui s’est introduit avec sa brutalitĂ© et sa dĂ©sinvolture ordinaires dans les affaires de celle-ci.

Le 2 novembre 1789, l’AssemblĂ©e constituante dĂ©crĂ©tait que « tous les biens ecclĂ©siastiques sont Ă  la disposition de la Nation, Ă  la charge de pourvoir, d'une maniĂšre convenable, aux frais du culte, Ă  l'entretien de ses ministres, et au soulagement des pauvres, sous la surveillance et d'aprĂšs les instructions des provinces ». Rappelons que les États-GĂ©nĂ©raux avaient Ă©tĂ© rĂ©unis pour rĂ©tablir les finances de la monarchie. La solution adoptĂ©e (Ă  l’instigation de Talleyrand) a le mĂ©rite de la simplicitĂ© : l’État a environ 4 milliards de dettes, les biens du ClergĂ© doivent bien valoir autant. Et voilĂ .

Seulement cette solution, qu’un Conseil constitutionnel contemporain serait peut-ĂȘtre gĂȘnĂ© de justifier, n’avait rigoureusement aucun autre mĂ©rite que son simplisme, et n’offrait que des dĂ©fauts :

  • elle augmentait la subordination (dĂ©jĂ  rĂ©elle sous les rois) de l’Église française Ă  un pouvoir nouveau, que l’on ne pouvait exonĂ©rer du soupçon de malveillance, accroissant le tiraillement permanent entre l’allĂ©geance au roi et celle qui est due par les catholiques au pape ;
  • elle suscita donc de ce cĂŽtĂ© une condamnation Ă©trangĂšre (on ne parle pas encore de sĂ©paratisme) qui, mettant Ă  mal la conscience de nombreux français, inaugurait un fossĂ© jamais totalement comblĂ© entre nous ;
  • en heurtant la conscience du roi Louis XVI elle portait le germe de l’échec de la tentative d’instaurer une monarchie constitutionnelle, ce qui Ă©tait pourtant le vƓu le plus large et le plus sage Ă  ce moment, nous condamnant Ă  deux siĂšcles d’errances politiques pour en arriver au rĂ©gime actuel, bien moins Ă©quilibrĂ© que ce que l’on souhaitait alors ;
  • enfin elle mit en branle un dĂ©sastre financier collectif. On ne monĂ©tise pas ainsi des murs, des champs ou des forĂȘts reprĂ©sentant peut-ĂȘtre 3 milliards de livres ou 10 fois le budget annuel du royaume. La planche Ă  billet, symboliquement incriminĂ©e dans le naufrage des assignats, fut moins coupable que la duplicitĂ© d’une bourgeoisie qui ne voulait pas payer d’impĂŽt mais ne rechignait pas Ă  se goinfrer de biens volĂ©s puis bradĂ©s.

Cinq ans plus tard la promesse faite au clergĂ© (« pourvoir d’une maniĂšre convenable... Â») Ă©tait violĂ©e, les Assignats n’avaient plus de valeur depuis longtemps et la confiance du public dans quoi que ce soit Ă©tait Ă  zĂ©ro. Advint NapolĂ©on, qui rĂ©tablit la paix avec le pape, l’équilibre budgĂ©taire, y compris par l'impĂŽt, et enfin la valeur de la monnaie. Les Français du temps ont plutĂŽt apprĂ©ciĂ© ! Mais NapolĂ©on ne restitua pas pour autant les monuments confisquĂ©s : il suffit de se promener en France pour voir que prĂ©fectures, mairies, musĂ©es, lycĂ©es ou prisons sont souvent des bĂątiments religieux (2). Il se mĂȘla assez lourdement de la vie de l’Église, redessinant les diocĂšses, dĂ©plaçant les siĂšges Ă©piscopaux, rĂ©digeant le nouveau catĂ©chisme, etc. Il s’en alla enfin, mais le roi restaurĂ© ne se montra pas plus discret, ni aucun rĂ©gime aprĂšs lui, y compris les plus rĂ©cents qui se sont mis en tĂȘte l'idĂ©e absurde et largement contreproductive (3) de façonner un « islam de France », voire « des LumiĂšres ».

MĂȘme et surtout devenue « laĂŻque », la RĂ©publique est religieuse ; mais elle l’est trĂšs mal.

Il y a d'abord beaucoup de risible maladresse : entendre M. Hollande prĂŽner que « l’islam est une religion de paix » ou M. Castaner expliquer que « la priĂšre n'a pas forcĂ©ment besoin de lieu de rassemblement » illustre l’étendue des compĂ©tences que nos Ă©lites, pourtant peu instruites de ces choses, s’attribuent en matiĂšre religieuse.

Au-delĂ  de ces maladresses, la RĂ©publique est une DĂ©esse qui a perdu la Raison. RĂ©pĂ©ter en boucle que « la religion est une affaire privĂ©e » indique seulement que l’orateur n’a pas de religion, sinon peut-ĂȘtre une vague spiritualitĂ© new age. AssĂ©ner soir et matin que la loi de la RĂ©publique est supĂ©rieure Ă  la loi de Dieu, voire dans la variante Darmanin « plus forte que la loi des dieux » histoire d’intimider aussi les quelques terroristes polythĂ©istes qui se cacheraient encore parmi nous, ne dĂ©montre rien. Ce n’est qu’un principe hypothĂ©tique, rationnellement indĂ©cidable. Celui qui craint l'enfer se moque des amendes. Et rĂ©pondre aux fanatiques religieux par un fanatisme politique, idolĂątrer la RĂ©publique, de quoi est-ce le signe ? Comme pour tout fanatisme, c’est le signe d’un manque, d’un creux.

Car enfin, ces fameuses valeurs, quelles sont-elles ?

Il n’en existe pas de liste officielle, et on peinerait Ă  en faire un bouquet trĂšs garni. En gros, il y en a trois qui surnagent des mĂ©diocres discours actuels, mais ce ne sont pas celles qu'un homme de 1789 aurait attendues.

D'abord « l’égalitĂ© de l’homme et de la femme » alors que notre Constitution mentionne « l'Ă©gal accĂšs des femmes et des hommes aux mandats Ă©lectoraux et fonctions Ă©lectives, ainsi qu'aux responsabilitĂ©s professionnelles et sociales ». Que ce soit un bon angle d’attaque contre les islamistes, on en conviendra. Que cela rĂ©sume l’ñme de notre peuple et l’histoire du seul royaume dont les femmes ne pouvaient hĂ©riter et oĂč elles furent parmi les derniĂšres Ă  voter est une autre affaire.

Vient ensuite une laĂŻcitĂ© qui met dĂ©sormais Ă  l'honneur de dĂ©chirer le sage compromis de 1905 et d'oublier aussi tout ce qui devrait lui permettre de s'Ă©panouir autrement que dans la hargne (4). Les imprĂ©cations de petits-instruits comme Mme Schiappa ou M Valls peuvent-elles sĂ©rieusement rĂ©unir une large partie de l’opinion française pour « consolider Â» les « valeurs Â» de la « citoyennetĂ© Â» ? PrĂ©tendre qu’une posture qui est aussi loin de faire l’unanimitĂ© (mĂȘme dans un seul camp politique) serait celle de toute une Nation est une imposture.

Et enfin il y a la tolĂ©rance, rebaptisĂ©e « Charlie Â». Un mot qui dit tout. Charlie a Ă©videmment le droit de blasphĂ©mer mais nous aurions, en tant que citoyens, une sorte de devoir de regarder ses petites saletĂ©s. Ses caricatures sont projetĂ©es sur les façades, reproduites dans les manuels, brandies comme des icĂŽnes dont la seule vue devrait entraĂźner l’adhĂ©sion Ă  la philosophie voltairienne, diffuser la raison chez les adultes les moins instruits et provoquer dans les Ă©coles de fructueux dĂ©bats Ă  une voix. « Il faut surtout continuer, montrer cela et expliquer que c’est l’ñme de la France que d’autoriser le blasphĂšme Â» dixit Roselyne Bachelot. Ceux qui ont des doutes sur la mĂ©thode, qu’ils soient archevĂȘques ou professeurs de facultĂ©, se voient intimer le silence au nom de nos valeurs, voire traiter de collabos dans le cadre de l’état de guerre permanent. Le niveau de nos enfants en calcul (ou « en mathĂ©matiques Â» encore un grand mot) s'effondre, les Bac+5 font une faute d'orthographe par ligne, mais on doit passer des heures sur ces sottises.

En regard de ce bullshit politique, je n’ai pas entendu depuis des annĂ©es un seul gouvernant, parlant de « nos Â» sacrĂ©es valeurs, oser les trois grands mots qui ornent pourtant nos frontons. Chacun verrait trop bien, soudain, que notre libertĂ© est chaque jour rognĂ©e (5), que l’inĂ©galitĂ© ronge la sociĂ©tĂ© et que la fraternitĂ© n’est plus qu’un mot vide de sens, tant et si bien qu’on doit dĂ©sormais lĂ©gifĂ©rer « contre la haine Â».

Aussi creux que le mot « valeurs », le mot « confiance » est invoqué pour à peu prÚs tout ce dont un homme avisé se méfierait.

Les mĂ©dias tournent autour du mot, Ă©voquant – notamment depuis les gilets jaunes - une « certaine forme de mĂ©fiance de certains citoyens vis Ă  vis de nos institutions ». Le pouvoir tourne autour du mot, parlant de « consolider le lien de confiance Â» entre « notre Â» police et les français. Les banques tournent autour du mot, invoquant notre confiance dans notre monnaie et dans nos banques, de façon presqu’hypnotique. L’affaire des vaccins, en ce qu’elle va permettre de mesurer rĂ©ellement la confiance des français dans tous ces prĂ©dicateurs, les fait dĂ©jĂ  frĂ©mir.

La proposition de valeur de Bitcoin et des cryptomonnaies appuie donc exactement lĂ  oĂč ça fait mal aujourd’hui dans le systĂšme rĂ©galien.

Bitcoin repose sur la confiance, mais sur une forme de confiance qui ressemble bien plus Ă  celle que l’on a dans un bon instrument qu’à celle qu’invoque le serpent Kaa. Bitcoin a une valeur qui tient Ă  sa raretĂ© et au caractĂšre onĂ©reux de son minage, non Ă  une supposĂ©e convention politique. Bitcoin est libre, son adoption se fait sans coercition, alors que plus rien de ce que propose le gouvernement ne tiendrait une journĂ©e sans coercition.

Bitcoin n’effraie pas encore les gouvernants. Il est mĂȘme assez commode pour eux, pour donner des coups de menton aprĂšs un attentat. En petit comitĂ©, les banquiers centraux avouent ne pas avoir la moindre peur de Bitcoin, et ne redouter sĂ©rieusement que Libra. Ils n’ont pas encore peur du JPM Coin, probablement du fait de douteuses connivences, ou parce qu’ils n’ont pas saisi la menace. Mais aprĂšs tout, la monnaie de Facebook comme celle de JP Morgan restent des formes privĂ©es du dollar, la seule vraie « fiat » du monde. La question qui se pose est justement celle du « fiat », un mot biblique faut-il le rappeler. Et elle commence Ă  se poser, mĂȘme chez Morgan Stanley.

C’est en rĂ©alitĂ© le vide et l’absence de base de leur systĂšme qui fait obligation aux dirigeants de mener leurs guerres.

Cela se voit trop cruellement au creux des arguments dont ils usent dans leurs combats.

Quand M. Darmanin nous affirme que « jamais en aucun moment Allah n’est supĂ©rieur Ă  la RĂ©publique (
) la RĂ©publique transcende tout » on a envie de demander si cette surĂ©minence est le propre de la RĂ©publique française, et par quel miracle si j’ose dire cette crĂ©ature somme toute rĂ©cente a pu se hisser Ă  un tel degrĂ© de majestĂ©.

Monsieur Darmanin, dont on nous dit par ailleurs qu’il est catholique, refuse donc l’idĂ©e que Dieu soit plus grand, ce que signifie exactement « ٱللَّٰهُ ŰŁÙŽÙƒÙ’ŰšÙŽŰ±Ù » mais qu’a-t-il alors en tĂȘte quand il rĂ©cite dans le Gloria : « Toi seul est Seigneur Â» ? Les croyants (tous) peuvent, et il me semble doivent aimer la France et prier pour elle (on le faisait dĂ©jĂ  du temps des rois) et mĂȘme pour la RĂ©publique (comme le font notamment les juifs Ă  chaque Shabbat, avec une priĂšre particuliĂšrement belle et Ă©mouvante) mais pas un seul, il faut le comprendre, ne mettra jamais l’objet pour lequel il prie au-dessus de Celui Ă  qui il adresse sa priĂšre, et qui n'est pas un compagnon tranquille du foyer, un petit dieu Lare de romain antique. On a le droit d’ĂȘtre croyant ou athĂ©e, on n’a pas le droit d’ĂȘtre idiot. En cas de conflit, s’imposerait Ă  l'esprit du croyant la rĂ©ponse de JĂ©sus Ă  Pilate : « tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait Ă©tĂ© donnĂ© d'en haut Â».

Revenons Ă  Bitcoin : quand on entend dire qu'il ne sera jamais une monnaie car personne n’en garantit la valeur, c’est je crois le mĂȘme type de sottise qui est profĂ©rĂ©, par des gens qui hiĂ©rarchisent beaucoup mais qui analysent peu .

J’ai entendu un banquier expliquer gravement que « si vous perdez un bitcoin, personne ne pourra vous le rendre » : dans la salle nous Ă©tions quelques-uns tentĂ©s de lui demander ce qu’il ferait pour ceux qui avaient perdu un billet de banque dans le mĂ©tro. Fondamentalement, ce sont les piĂšces d’or qui font le banquier riche et lui permettent de garantir ce qu’il entend garantir. Ce n’est que parce que l’on fabrique aujourd’hui de la monnaie avec du vent que l’on a besoin d’une garantie, de nature un peu mystique au demeurant. Aux yeux du bitcoineur, ce n'est pas Bitcoin qui monte, ce sont les monnaies de papier qui s'effondrent. L'Ă©change avec les hommes du « fiat Â» peut rester courtois, mais il a peu de chance d'ĂȘtre trĂšs fructueux.

J'ai donc la conviction qu'on ne peut rien fonder de crĂ©dible, d’aimable, de durable sur des sottises et qu'il serait temps que les gens de pouvoir en France le comprennent.

Le terrorisme frappe hĂ©las de nombreux pays sans que l’on y parte en guerre idĂ©ologique, en se demandant si Dieu (pour l’appeler par son nom en notre langue) est au-dessus ou au-dessous de la RĂ©publique. Les difficultĂ©s financiĂšres n’épargnent pas non plus de nombreux pays qui s'assignent d'autres prioritĂ©s que de chasser les bitcoineurs comme Louis XIV chassa bien sottement des protestants.

L'un des principaux acquis de la loi de 1905 , mais aussi de celle de 1901 par-delĂ  leurs diffĂ©rences (6) a Ă©tĂ© de voir la RĂ©publique donner des cadres juridiques assez pratiques Ă  l'usage et, du moins Ă  l'origine, assez libĂ©raux. Pourquoi n'instaurerait-elle pas une telle libertĂ© d’association dĂ©centralisĂ©e, Ă©ventuellement assortie du droit d’émission dĂ©centralisĂ©e de jetons de valeurs par ces associations, les formalitĂ©s n'Ă©tant nĂ©cessaires que pour une Ă©ventuelle admission Ă  la cote officielle dans son ressort territorial ?

Ce que demandent la plupart des cryptos - ceux qui ne sont ni juristes en mal de fonds de commerce ni start-upers en levĂ©e de fonds- c’est qu’on les laisse en paix, exempts de soupçons, mais soumis au chĂątiment des crimes dans le cadre du droit applicable Ă  tous. Ils n'ont pas la moindre illusion de voir l'État amĂ©liorer quoi que ce soit par son action. Ils se rĂ©jouiraient de le voir borner son rĂŽle Ă  reconnaĂźtre le simple fait que Bitcoin existe en tant que tel, sans encombrer quiconque de son avis sur la chose et de son illusoire garantie : une sĂ©paration.

NOTES

(1) En France, durant le couvre-feu, il faut signer un bout de papier attestant que l'on promÚne son chien : la simple présence du chien ne suffit pas.
(2) Je ne résiste pas au plaisir de rappeler que le Centre des Finances Publiques place Saint-Sulpice à Paris est installé dans les murs de l'ancien séminaire, et que le projet de restitution fut abandonné en 1924.
(3) Bel article dans le Figaro sur cette illusion inutile.
(4) Intéressante mise au point sur la laïcité par l'universitaire Charles Coutel, dans une tribune chez Marianne.
(5) À tel point, comme le dit MaĂźtre Yann Padova, ex SG de la CNIL dans une tribune publiĂ©e par Les Échos, que « Telle une peau de chagrin, ce qui hier constituait la norme politique et notre identitĂ© culturelle subissent une attrition progressive et insensible gouvernĂ©e par la peur Â». (6) sur les deux statuts fixĂ©s par ces deux lois, voir l'intĂ©ressant article paru dans LibĂ©ration.

☐ ☆ ✇ La voie du àžżITCOIN

102 - L'incroyable prix de la Monnaie des Assassins

By: Jacques Favier —

Un prix incroyable !

Et non, ce titre racoleur ne va pas me conduire, en ce 5 novembre, Ă  ne parler que de Bitcoin !

Je veux parler d'une piĂšce d'or vieille de plus de 2000 ans et dont le prix a atteint 2.700.000 ÂŁ pour 8 grammes d'or. Une piĂšce d'or assez Ă©tonnante, tant par son extrĂȘme raretĂ© que par son motif : la cĂ©lĂ©bration de l'un des plus cĂ©lĂšbres assassinats politiques de tous les temps.

Il s'agit du lot 463 de la vente menée le 29 octobre dernier par la maison ROMA NUMISMATICS, 20 Fitzroy Square, Londres (métro Warren Street). CÎté face le visage de l'assassin Brutus, cÎté pile son poignard et celui de son complice Cassius entourant le bonnet phrygien, antique symbole républicain, au-dessus de la légende EID MAR (Eidibus Martiis : AUX IDES DE MARS).

L'attention des non-numismates avait été attirée sur ce magnifique objet par le blog de Pierre Jovanovic avec une présentation spectaculaire, mais un peu expéditive.

« C'est totalement fascinant qu'une telle piÚce existe, qu'elle soit parvenue jusqu'à nous et qu'il existe dans le monde des passionnés capables d'y mettre des millions » s'extasiait P. Jovanovic. Sur le fait que des piÚces antiques parviennent jusqu'à nous, on a envie de dire que ce n'est pas la seule ! Le catalogue de la vente est bluffant, et il y a des centaines de ventes numismatiques chaque année dans le monde.

Les reliques du passĂ© sont non seulement en elles-mĂȘmes prĂ©cieuses, mais les rĂ©flexions qu'elles inspirent sont Ă©clairantes et peuvent susciter la mĂ©ditations des bitcoineurs : la valeur des piĂšces de monnaies antiques, comme des statues, des peintures et des autres oeuvres d'art est liĂ©e de façon inextricable Ă  leur valeur intrinsĂšque (souvent faible), Ă  leur raretĂ©, Ă  leur histoire et Ă  la longue « tradition Â» qui est la leur.

Ceux qui iront lire en dĂ©tail la rubrique 463 du catalogue de vente en ligne verront que cet exemplaire (qui n'est pas unique) a une histoire assez bien documentĂ©e depuis pas loin de 2 siĂšcles ; et surtout que l'examen minutieux de l'Ă©tat de la piĂšce permet de la situer dans une sĂ©rie qui est elle-mĂȘme ici plus que restreinte : on pense qu'il reste peut-ĂȘtre une centaine en argent (des denarii ou deniers) et sans doute pas plus de 3 exemplaires en or (des aurei). Il va sans dire qu'aprĂšs des siĂšcles de passion numismatique et d'ardeur archĂ©ologique, la dĂ©couverte de nouveaux exemplaires dans un tel Ă©tat de conservation reste assez faible pour conforter la raretĂ© de la chose !

Ce qui va fasciner, cependant, c'est l'idée d'une émission commémorative de l'assassinat de l'homme qui voulut, le premier à Rome depuis des siÚcles, se faire roi.

La monnaie, prérogative régalienne nous dit-on, pourrait célébrer ce genre d'acte séditieux ?

CĂ©sar est dictateur dans des formes ou plutĂŽt dans des apparences de formes lĂ©gales subsistant aprĂšs plusieurs guerres civiles. Ce n'est pas nous, grĂȘlĂ©s d'Ă©tats d'urgence et de lois d'exception pour bien moins que cela qui allons chipoter les entorses romaines. Ce qui semble Ă©tabli, en revanche, c'est qu'il jouit, lui, d'un solide appui des classes populaires. Et que les conjurĂ©s, de leur cĂŽtĂ©, sont des sĂ©nateurs, des privilĂ©giĂ©s. Ce qui n'interdit pas de leur supposer des intentions diverses, voire le goĂ»t de la libertĂ© antique.

Ceci posĂ©, la raretĂ© mĂȘme de la piĂšce amĂšne sans doute Ă  ne pas « trop Â» solliciter sa signification : Rome n'a pas cĂ©lĂ©brĂ© les assassins de CĂ©sar et cette piĂšce n'a pas Ă©tĂ© frappĂ©e dans les ateliers monĂ©taires du Capitole, dans le temple de Junon Moneta car lors de sa frappe (en -43 ou -42) la Ville Ă©ternelle est au pouvoir des hĂ©ritiers de CĂ©sar. Brutus et ses partisans ont pu se servir d'un atelier monĂ©taire militaire « de campagne Â», comme cela existait assez couramment, ou bien transporter avec eux les « coins Â» et faire main-basse sur un trĂ©sor de temple dans l'une des villes de GrĂšce ou d'Asie oĂč ils regroupĂšrent un temps leurs partisans.

Les vrais paradoxes de cette monnaie sont assez différents d'une simple apologie du tyrannicide.

Longtemps trĂšs strictement encadrĂ©es, les reprĂ©sentations figurĂ©es sur les piĂšces romaines s'Ă©taient considĂ©rablement enrichies dans les derniĂšres dĂ©cennies de la RĂ©publique, multipliant les allusions, ycompris pour cĂ©lĂ©brer tel haut fait ou telle famille. Mais un tabou demeurait : celui du portrait d'une personnalitĂ© vivante. Pour des raisons religieuses (dans l'antiquitĂ© la monnaie est « garantie Â» symboliquement par les divinitĂ©s de la citĂ©) mais aussi, Ă©videmment, politiques, car l'effigie d'un vivant ne pouvait ĂȘtre que celle d'un despote, comme cela Ă©tait patent en Orient, et contrevenait donc Ă  la vieille Ă©thique rĂ©publicaine.

Le tabou fut brisé par... le divin Jules, descendant direct de Vénus, comme chacun sait et que cette éthique-là n'étouffait pas trop. Il fut figuré couronné comme un roi et voilé, non par humilité mais à l'image de la déesse Vesta.

Le paradoxe est donc que sur la piĂšce cĂ©lĂ©brant clairement le geste du 15 mars -44 (les ides de mars) le tabou ait Ă©tĂ© pareillement brisĂ© par celui qui avait dĂ©pĂȘchĂ© le tyran ad patres. Tout au plus notera-t-on que ce bon rĂ©publicain est figurĂ© tĂȘte nue alors que celle de CĂ©sar s'ornait d'une couronne.

Les piĂšces en or, on le sait circulaient (beaucoup) moins que celles d'argent, ce qui nous prive d'un facteur assez prĂ©cieux d'Ă©valuation : leur usure. En revanche, les deniers d'argent frappĂ©s avec les mĂȘmes motifs semblent avoir beaucoup circulĂ©. Ce qui implique qu'ils aient inspirĂ© une certaine confiance (bon aloi) et qu'ils aient Ă©tĂ© assez nombreux pour ne pas intriguer. On a dit qu'il en restait peut-ĂȘtre une centaine. Mais un historien qui a Ă©tudiĂ© de prĂšs cette Ă©mission d'argent estime Ă  une trentaine le nombre de paires de « coins », diffĂ©rents. En comptant 15.000 piĂšces pour chaque paire, cela ferait 450.000 deniers, ou 1735 kilogrammes d'argent. Cela fait beaucoup de piĂšces, et, vu l'usure de celles que l'on a retrouvĂ©es, beaucoup de piĂšces qui ont rĂ©ellement circulĂ©. Mais en mĂȘme temps cela n'en fait pas tant que cela : en kilogrammes, c'est le trĂ©sor d'un temple, guĂšre plus.

Sic semper Tyrannis ?

La phrase attribuĂ©e Ă  Brutus, et traduite de maniĂšre elliptique par « mort aux tyrans » court de maniĂšre plus ou moins souterraine dans l'histoire, et pas seulement comme devise de l'État de Virginie. RĂ©gicides, tyrannicides, attentats... certains changĂšrent l'histoire, d'autres confortĂšrent la tyrannie. AprĂšs Brutus, Auguste. Et, comme chez nous, les sĂ©quences du genre Caligula, Claude, NĂ©ron...

Sur les monnaies, les effigies se succĂšdent. Aujourd'hui, certes elles ont disparu. Nul n'a besoin de connaĂźtre le visage de Big Brother ou celui des petits hommes gris.

D'autres alternatives existent. Bitcoin n'a pas pour rien Ă©tĂ© baptisĂ©e par de sulfureux auteurs « la Monnaie acĂ©phale Â».






NOTES

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