Ătant impliquĂ© dans le secteur de la cryptomonnaie depuis longtemps, j'ai assistĂ© en 2020 Ă l'arrivĂ©e d'un personnage singulier sur les devants de la scĂšne : Michael Saylor, le PDG de la sociĂ©tĂ© MicroStrategy. Je l'ai vu acheter du bitcoin de maniĂšre frĂ©nĂ©tique avec son entreprise, accumulant prĂšs de 850 000 unitĂ©s en l'espace de six ans, soit 55 milliards de dollars aujourd'hui. J'ai observĂ© son influence croitre au sein de la communautĂ© de Bitcoin, auprĂšs de mes camarades et parmi les nouveaux arrivants, ainsi que dans les mĂ©dias amĂ©ricains et sur les rĂ©seaux sociaux.
Mais ce succĂšs ne m'enchantait guĂšre : mĂȘme si je ne l'Ă©coutais que d'une oreille, j'ai rapidement remarquĂ© que le discours de Michael Saylor s'opposait aux valeurs fondamentales de Bitcoin. Ainsi, sa popularitĂ© parmi les bitcoineurs n'Ă©tait pas tant le signe d'une rĂ©ussite auprĂšs des hautes sphĂšres financiĂšres, mais bien plutĂŽt le symptĂŽme d'une corruption avancĂ©e de Bitcoin. D'oĂč l'idĂ©e, dans ce diptyque, de revenir sur les origines et les arguments de la doctrine saylorienne.
Michael Saylor et les débuts de MicroStrategy
Michael J. Saylor est nĂ© en 1965 dans le Nebraska, au cĆur des Grandes Plaines amĂ©ricaines. Son pĂšre Ă©tait sergent-chef dans l'armĂ©e de l'air, si bien que sa famille a Ă©tĂ© contrainte de beaucoup dĂ©mĂ©nager durant son enfance. En 1983, Ă l'Ăąge de 18 ans, il a intĂ©grĂ© le MIT grĂące Ă une bourse militaire, oĂč il a Ă©tudiĂ© l'ingĂ©nierie aĂ©ronautique et spatiale et l'histoire des sciences. Il souhaitait devenir pilote de ligne ou astronaute, mais en a Ă©tĂ© empĂȘchĂ© par un problĂšme de santĂ© bĂ©nin.
Une fois diplÎmé, il a occupé un poste de consultant dans un cabinet de conseil, puis a travaillé chez le groupe industriel DuPont. Il y a acquis une expertise en simulation informatique et en prévision économique. C'est ce qui l'a amené à cofonder MicroStrategy avec un camarade du MIT en 1989, alors qu'il n'avait que 24 ans : une société d'informatique décisionnelle qui se spécialisait dans le développement d'un logiciel permettant aux entreprises clientes d'utiliser leurs données pour obtenir des informations sur leurs activités.
MicroStrategy a largement bénéficié de la bulle Internet qui a marqué la fin du millénaire. La société a ainsi été introduite en bourse en juin 1998, et le cours de l'action (MSTR) a explosé à la hausse un an aprÚs, étant multiplié par plus de 28 par rapport au prix de l'offre initiale. En mars 2000, au sommet, la capitalisation de la firme atteignait prÚs de 12 milliards de dollars, ce qui faisait de Michael Saylor un milliardaire sur le papier. Il était alors plébiscité par la presse techno-économique comme un entrepreneur hors pair1.
Cours de l'action MSTR, ajusté pour tenir compte des fractionnements (source : Jesse Colombo sur Twitter)
Toutefois, cette réputation dorée s'est ternie assez rapidement. Le lundi 20 mars 2000, à l'issue d'un examen de ses pratiques comptables par PwC, MicroStrategy a annoncé qu'elle allait réviser les résultats financiers des années précédentes2. Cette nouvelle a déclenché une chute brutale du cours dans la journée, l'action perdant prÚs de 62 % de sa valeur en une seule séance boursiÚre. Le lendemain, l'affaire a fait les gros titres, étant relatée dans le New York Times et dans le Washington Post). Les médias insistaient alors sur le fait que la fortune de Michael Saylor avait diminué de 6 milliards de dollars en une seule matinée !
Page de une du New York Daily News du 21 mars 2000 (source : Fortune)
Le 23 mars, le journaliste de gauche David Plotz a réalisé un portrait à charge du PDG pour Slate. Saylor y était appelé « le gourou de MicroStrategy ». Il était décrit comme la fusion de Bill Gates et Steve Jobs : constituant à la fois « un geek froid et intimidant » à l'instar du fondateur de Microsoft, et « un orateur envoûtant » tel le directeur emblématique d'Apple. Pour Plotz, Saylor était un homme obsédé par le fait de « changer le monde », se comparant aux grands inventeurs et industriels américains comme Edison, Ford, Carnegie et Rockefeller : une « star », un « philosophe roi », un « visionnaire ». Le journaliste ajoutait :
« Son intensité et son zÚle sont éblouissants. Il fascine les gens. Les grandes idées de Saylor sont tout à fait crédibles, mais elles n'ont rien de nouveau ; on les a déjà lues une dizaine de fois dans Wired. Qu'importe : grùce à son Champ de distorsion de la réalité, Saylor a transformé MicroStrategy, une entreprise respectable spécialisée dans l'exploration de données, en une sorte de "mégacorporation". »
L'éclatement de la bulle Internet a conduit Michael Saylor à subir une longue traversée du désert. Les krachs boursiers se sont enchainés pendant deux ans. Le cours de l'action a lourdement chuté, atteignant en juillet 2002 un point bas correspondant à une division par 20 du prix (-95 %) par rapport à l'entrée en bourse. Mais le navire, avec Saylor à la barre, s'en est sorti.
Le retour et l'adoption de Bitcoin
Au début des années 2010, Michael Saylor a pressenti l'avÚnement de la dématérialisation et du cloud. En 2012, il a écrit un livre intitulé The Mobile Wave, dans lequel il expliquait comment l'utilisation des appareils mobiles (ordinateurs, téléphones, liseuses, consoles, etc.) allait influencer le commerce, la santé, l'éducation et les pays en voie de développement. Le succÚs du smartphone, le téléphone multifonction tactile inauguré par la sortie de l'iPhone en 2007, en était une des manifestations les plus évidentes. Dans son livre, Saylor mettait en avant l'importance des réseaux. Il confierait la chose suivante dans un podcast en 2021 :
« Lorsque j'ai écrit The Mobile Wave, j'ai observé que les réseaux informatiques dématérialisaient tout dans le monde : la monnaie, l'identité ; et tout ce qui tient dans la main : l'appareil photo, la caméra, le magnétophone, le magnétoscope. »
Il appliquerait plus tard cette analyse Ă Bitcoin, mais il n'Ă©tait alors pas encore convaincu par l'invention de Satoshi Nakamoto. Il a ainsi dĂ©nigrĂ© publiquement la cryptomonnaie en 2013, lui prĂ©disant « le mĂȘme sort que le jeu d'argent en ligne », c'est-Ă -dire un arrĂȘt dĂ©crĂ©tĂ© par les autoritĂ©s3.
En 2020, un évÚnement lui a cependant fait changer d'avis à ce sujet : la pandémie de covid-19. En mars, alors que les mesures de confinement se multipliaient autour du monde et que l'économie s'écroulait en conséquence, Michael Saylor a refusé de fermer les bureaux de son entreprise en l'absence d'une injonction légale et a justifié ce choix au sein d'un long mémorandum distribué par courriel à ses employés. Dans celui-ci (qui avait fuité sur Reddit et dans la presse), il éclaircissait sa position vis-à -vis du coronavirus, et écrivait en particulier : « adopter la notion de distanciation sociale et d'hibernation économique nous prive de notre ùme et nous affaiblit ».
Ă partir du mois d'avril, les banques centrales ont recouru Ă des plans de relance massifs via Ă©mission monĂ©taire, laissant prĂ©sager le retour d'une forte inflation. Saylor s'est alors demandĂ© comment prĂ©server la valeur de ses liquiditĂ©s en trĂ©sorerie. InfluencĂ© par son ami Eric Weiss, il a lu L'Ătalon-bitcoin de Saifedean Ammous, et a alors envisagĂ© d'acheter du bitcoin. Lors d'une confĂ©rence tĂ©lĂ©phonique ayant eu lieu le 28 juillet 2020, il a expliquĂ© aux actionnaires de MicroStrategy pourquoi la sociĂ©tĂ© avait besoin de « maintenir une assise financiĂšre solide » et devait investir ses rĂ©serves dans des actifs complĂ©mentaires, notamment « des actions, des obligations, des matiĂšres premiĂšres telles que l'or, des actifs numĂ©riques comme le bitcoin ». Le 11 aoĂ»t, cette dĂ©cision est devenue officielle : la sociĂ©tĂ© a annoncĂ© adopter le bitcoin comme « principal actif de rĂ©serve pour sa trĂ©sorerie » et en avoir achetĂ© 21 454 pour 250 millions de dollars.

L'accueil par la communauté
Cette nouvelle a rĂ©joui un certain nombre de bitcoineurs, qui y voyaient les prĂ©mices d'un phĂ©nomĂšne d'adoption massive par les sociĂ©tĂ©s cotĂ©es en bourse. Par la suite, Michael Saylor est intervenu dans de multiples podcasts consacrĂ©s Ă Bitcoin ou aux cryptomonnaies : il a discutĂ© avec Anthony Pompliano et Stephane Livera en septembre, a participĂ© Ă l'Ă©mission What Bitcoin Did de Peter McCormack en octobre, a parlĂ© avec John Vallis et Robert Breedlove en novembre, est passĂ© chez Preston Pysh en dĂ©cembre, et enfin chez Laura Shin, Unchained en janvier 2021. Il s'est intĂ©grĂ© Ă la culture de Bitcoin en adoptant ses codes, notamment en affichant les fameux yeux laser sur son profil Twitter en avril 2021. Au cours de l'annĂ©e, il a Ă©tĂ© choisi par Saifedean Ammous pour Ă©crire une nouvelle prĂ©face pour L'Ătalon-bitcoin, en lieu et place de Nassim Taleb, dĂ©savouĂ© pour ses positions alarmistes sur le covid.
Photo de profil de Michael Saylor depuis 20214 (source : Twitter)
Peu Ă peu, Michael Saylor est ainsi devenu un relai d'opinion majeur au sein de la communautĂ©. On l'a invitĂ© Ă intervenir dans les grandes confĂ©rences consacrĂ©es Ă Bitcoin, que ce soit aux Ătats-Unis (avec Bitcoin Miami dĂšs 2021) ou en Europe (notamment avec BTC Prague en 2023). Il attirait du public et se faisait acclamer par la foule, comme par exemple durant l'Ă©vĂšnement Bitcoin Atlantis Ă MadĂšre. En outre, Saylor a rapidement acquis le statut de porte-parole de Bitcoin hors du cercle restreint des maximalistes, participant Ă des podcasts Ă large audience tels que celui de Lex Fridman en 2022, ou l'Ă©mission de Jordan Peterson en 2025.
Michael Saylor devant la foule à Nashville en 2024 (source : Youtube)
Son entreprise MicroStrategy a été un acheteur majeur de bitcoins, contribuant à l'explosion à la hausse du cours. En l'espace de six ans, elle a ainsi accumulé 843 775 bitcoins à un prix moyen de 75 653 $ (d'aprÚs les chiffres du 21 juillet 2026). Pour ce faire, elle a largement recouru à l'effet de levier en contractant de la dette, ce qui a inspiré le phénomÚne des Bitcoin Treasury Companies. Mais surtout, elle a ouvert la voie aux institutions financiÚres, ce qui a facilité l'acceptation des ETF en 2024.
Aujourd'hui, l'influence de Saylor est de grande envergure. Ses tweets, ses entrevues et ses discours touchent une audience massive, dont les vues se comptent en centaines de milliers quand ce n'est pas en millions. Les mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s parlent de lui en permanence, voyant que la simple Ă©vocation de son nom capte l'attention de l'internaute. Saylor sĂ©duit en particulier le public jeune, qui voit en lui un modĂšle de rĂ©ussite Ă l'instar d'un Warren Buffet ou d'un Elon Musk. Ses paroles sont reprises dans des formats courts percutants, et ont mĂȘme fait l'objet de morceaux de meaningwave que sont les « cryptomĂ©ditations » disponibles sur Youtube.
Le danger de la doctrine saylorienne
Michael Saylor dispose donc d'un charme évident qui fascine les foules. Son discours est souvent trÚs bien ficelé, et constitue du miel pour les oreilles de ses adeptes. Cependant, cette harmonie apparente cache une réalité bien plus sombre.
Michael Saylor reste avant tout un financier. Quiconque sait Ă©couter attentivement remarquera ainsi que son discours rentre rĂ©guliĂšrement en contradiction avec la proposition de valeur centrale de Bitcoin, Ă savoir le fait d'ĂȘtre propriĂ©taire de son argent sans que personne ne puisse nous le prendre. En effet, le PDG de MicroStrategy se soumet volontiers Ă toutes les rĂšglementations du secteur, et approuve pleinement les pratiques de surveillance financiĂšre comme la connaissance du client. Il met un point d'honneur Ă rejeter l'utilisation du bitcoin comme moyen d'Ă©change direct, rĂ©servant ce rĂŽle au dollar qui a cours lĂ©gal. Il relĂšgue ainsi la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto Ă une fonction d'actif financier. Il ne trouve aucun inconvĂ©nient Ă la conservation par un dĂ©positaire, qualifiant ceux qui le font de « crypto-anarchistes paranoĂŻaques », alors mĂȘme que la raison d'ĂȘtre de la cryptomonnaie est la dĂ©sintermĂ©diation.
Il peut ainsi sembler étrange que quelqu'un d'aussi hostile aux valeurs fondamentales de Bitcoin ait réussi à en devenir une égérie. Mais ce paradoxe s'explique assez facilement : il s'agit d'un cas pur et simple de corruption, c'est-à -dire d'une renonciation à une valeur morale en l'échange d'une valeur pécuniaire. Beaucoup d'entre nous avons laissé faire le mouvement en appliquant la politique de l'autruche, car l'arrivée de Saylor et des financiers augmentaient le pouvoir d'achat de nos bitcoins. En effet, non seulement ils s'en procuraient par centaines, mais ils apportaient aussi une certaine légitimité, accroissant le nombre de personnes susceptibles d'en acquérir. En un sens, nous croyions que nous les laissions acheter notre monnaie, alors que c'est notre silence qu'ils achetaient.
Le discours de Saylor a ainsi prolifĂ©rĂ© parmi les utilisateurs de Bitcoin, rendant les remontrances des puristes incroyablement marginales. Aujourd'hui par exemple, l'adage « pas vos clĂ©s, pas vos bitcoins » d'Andreas Antonopoulos n'est plus accueilli avec le mĂȘme enthousiasme, les gens remettant en cause le principe mĂȘme de la conservation personnelle. C'est pour cette raison que nous allons revenir en dĂ©tail, dans un second article, sur les Ă©lĂ©ments qui composent la doctrine saylorienne. Pour ceux qui viendront aprĂšs.
Notes
Cet article a été rédigé intégralement sans LLM, hormis les traductions qui ont été réalisées grùce à DeepL. L'illustration a été produite avec GPT Image 1.5.
- Michael Saylor a Ă©tĂ© nommĂ© « Entrepreneur de l'annĂ©e dans le secteur des hautes technologies » par KPMG Washington en 1996 et « Entrepreneur de l'annĂ©e dans le secteur des logiciels » par Ernst & Young en 1997. Il Ă©tait prĂ©sentĂ© comme l'un des 10 meilleurs entrepreneurs de 1998 par le magazine Red Herring. Il faisait partie de la liste des « inventeurs de moins de 35 ans » du MIT Technology Review en 1999. â©ïž
- La sociĂ©tĂ© a Ă©tĂ© poursuivie par la SEC, et ses dirigeants ont Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă payer chacun une amende de 350 000 $. â©ïž
- Le jeu d'argent en ligne aux Ătats-Unis a Ă©normĂ©ment souffert de l'application de l'Unlawful Internet Gambling Enforcement Act, loi adoptĂ©e en 2006 qui interdisait aux banques de valider les virements Ă destination des plateformes du domaine. En particulier, le poker en ligne en a subi les consĂ©quences le vendredi 15 avril 2011 lorsque les trois principaux sites consacrĂ©s Ă ce jeu (PokerStars, Full Tilt Poker et Absolute Poker) ont Ă©tĂ© fermĂ©s par le FBI. â©ïž
- On remarquera l'aurĂ©ole dorĂ©e derriĂšre lui, habituellement rĂ©servĂ©e aux saints dans la tradition chrĂ©tienne. â©ïž