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75 - La confiance par décret ?

By: Jacques Favier —

On parle maintenant de Bitcoin, au sommet mĂȘme de l'État, comme d'un facteur de risque systĂ©mique (face Ă  des trillions de monnaies lĂ©gales et des ploutillons d'actifs rĂ©gulĂ©s ou non, mais gĂ©rĂ©s par des gens du systĂšme). Façon de dire que cette expĂ©rience menacerait le systĂšme financier mondial. Mais l'essentiel de la littĂ©rature sur ce fĂącheux bitcoin Ă©mane encore, du moins pour celle qui est prise en compte par les rĂ©gulateurs, les politiques et les journalistes, de ce systĂšme financier lui-mĂȘme. Et ceci ne choque personne. C'est comme cela : quand une banque s'estime victime d'un de ses employĂ©s, le juge choisit cette mĂȘme banque comme experte, et il faut des annĂ©es pour que cela pose des cas de conscience Ă  certains.

La fonction de rĂ©gulation appartient en thĂ©orie Ă  la puissance publique. Ce qui la fonde en droit, c'est Ă  la fois la sĂ©curitĂ© de l'État, celle de la population, et la nĂ©cessaire confiance de celle-ci dans celui-lĂ . On rĂ©gule donc largement (et sous des vocables divers : rĂ©gulation, supervision, contrĂŽle, normalisation, homologation...) les produits financiers comme les mĂ©dicaments, les communications Ă©lectroniques, les jeux en ligne ou les voitures Ă  moteurs. Mais toujours avec les mĂȘmes mots: confiance et sĂ©curitĂ©.

Or si la sécurité est un fait que l'on peut cerner par des mesures objectives (quand elles ne sont pas manipulées) la confiance est un sentiment humain. A priori on ne peut pas la décréter, pas davantage que l'amour ou le respect, par exemple.

le vaccin monétaireDans une double page publiée en janvier par le Monde diplomatique, la journaliste Leïla Shahshahani a abordé à travers les vaccinations obligatoires, le débat confisqué sur un sujet qui me parait nous concerner de façon patente.

Je m'empresse de dire que je n'ai pas trop d'idées sur la question, parce qu'en soi les histoires médicales m'ennuient. Mes enfants ont été vaccinés.

Ce qui m'intéresse ici, ce sont la confiscation d'un débat, l'instauration d'une prétendue « confiance » par la coercition, les erreurs et les dérives qu'un tel systÚme rend fatales.

En quoi cette vaccination obligatoire peut-elle intéresser ceux qui suivent l'actualité de Bitcoin ?

  • En ce qu'il s'agit d'un systĂšme (la santĂ© publique) auquel il est pour notre sĂ©curitĂ© pratiquement impossible d'Ă©chapper comme il est pratiquement obligatoire d'avoir un compte en banque.
  • Mais aussi en ce qu'il s'agit d'un secteur qui, comme le systĂšme monĂ©taire, n'est rĂ©gulĂ© finalement que par lui-mĂȘme, c'est Ă  dire par personne en fait.

Ce qui m'a frappé, dÚs la fin du premier alinéa de l'article, c'est le sentence presque comique par laquelle la ministre des Solidarités et de la Santé, la docteur AgnÚs Buzyn assume pleinement une posture proprement ubuesque : « La contrainte vise à rendre la confiance ».

Quand on a fini d'en sourire, on peut se demander s'il ne faut pas en trembler. Évidemment le propos est tenu par une scientifique, ministre d'un Etat de droit. Serait-il profĂ©rĂ© par l'un de ces dictateurs grotesques que la tĂ©lĂ©vision exhibe toujours Ă  bon escient pour nous faire sentir la chance que nous avons de sommeiller en paix dans un semblant de social-dĂ©mocratie, on en ferait presque un motif d'intervention humanitaire.

confianceSur le fond, on notera que le Conseil d'Etat ayant fait injonction au MinistÚre de faire en sorte que les parents qui le souhaitaient puissent vacciner leur progéniture avec un vaccin simple (DTP) sans adjonction de 3 souches non obligatoires, on a préféré changer la loi et décider qu'on mettrait 11 souches. On aurait aussi bien pu changer la Constitution, puisque, selon une autre parole forte d'une grande démocrate (Madame Touraine) « La vaccination, ça ne se discute pas ». On sait depuis Monsieur Valls que la liste des sujets exclus des champs de la réflexion, de la discussion, voire de la simple curiosité, a tendance à s'élargir.

Comme, hĂ©las, il reste des esprits retors prĂȘts Ă  discuter de tout au vain prĂ©texte que nous serions nĂ©s libres et Ă©gaux et vivrions dans une dĂ©mocratie oĂč la souverainetĂ© Ă©mane du peuple dĂ©libĂ©rant, les mensonges d'Etat tiendront lieu d'argument. « Des enfants meurent de la rougeole aujourd'hui en France » dĂ©clare ainsi tout en finesse le premier ministre, oubliant de prĂ©ciser que ce seraient justement ceux que leur dĂ©ficit immunitaire rendrait non vaccinables.

En fait de sĂ©curitĂ©, c'est la peur que l'on instille, jusque dans les couloirs du mĂ©tro, avec des images oĂč l'on ne sait s'il s'agit d'un labo ou du siĂšge de la Stasi...

la stasi médicale

En l'absence de tout dĂ©bat rĂ©el (en demander un c'est dĂ©jĂ  se faire mal voir), seuls des mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes auront estimĂ© totalement disproportionnĂ©e la privation de collectivitĂ© pour les enfants non vaccinĂ©s au regard de risques « inexistants ou infinitĂ©simaux ». Mais un ministre ne va tout de mĂȘme pas Ă©changer avec des toubibs de quartier...

une petite piquereLe problĂšme d'une confiance imposĂ©e par la coercition, mĂȘme emballĂ©e en grande cause et ficelĂ©e de mensonges, c'est qu'elle est peu efficace, et que son inefficacitĂ© la mine rĂ©guliĂšrement : la frĂ©nĂ©sie de vaccin contre l'hĂ©patite B dans les annĂ©es 1990 a dĂ©bouchĂ© sur le feuilleton de sa responsabilitĂ© dans des cas de sclĂ©rose en plaque ; la mĂ©diocre efficacitĂ© de la mobilisation de 2009-2010 contre la grippe H1N1 (6 millions de doses utilisĂ©es sur les 94 millions de doses payĂ©es aux labos) a mis en lumiĂšre des contrats que le SĂ©nat lui mĂȘme considĂ©ra comme d'une lĂ©galitĂ© douteuse ; l'utilisation du Pandemrix fut ensuite officiellement mise en cause comme coupable de cas de narcolepsie...

Une part notable de la population continue donc à ne ressentir qu'une médiocre confiance, malgré des non-lieux jugés suspects et les débats trop clairement faussés. Mais les laboratoires prospÚrent et il n'est pas interdit de penser que ce soit là l'essentiel.

Sur la forme, de mauvais esprits noteront justement l'imbroglio de conflits d'intĂ©rĂȘts, chez des membres mĂ©decins voire chez le prĂ©sident du ComitĂ© d'Orientation, et mĂȘme chez certains ministres. La journaliste du Monde diplomatique ne s'Ă©tend pas sur ce qu'on dĂ©signe communĂ©ment comme un mĂ©canisme de capture du rĂ©gulateur. Je n'en dirai donc pas davantage, ce qui m'Ă©vitera de paraĂźtre indĂ©licat, ou d'ĂȘtre poursuivi en diffamation.

Ce que l'on appelle en anglais la regulatory capture est une théorie économique qui a un gros mérite : elle se vérifie empiriquement pratiquement chaque année à une occasion ou une autre. (j'ajoute quelques semaines aprÚs la rédaction de cet article une amusante démonstration empirique, à lire ici)

unregulatedC'est un Prix "Nobel" d'économie appartenant à l'école de Chicago, Georges Stigler (1911-1991) qui l'a théorisée. Mais ceux que la langue anglaise ou la théorie économique rebutent n'ont qu'à suivre les grands procÚs qui suivent les grands dérapages...

Les mots de rĂ©guler, rĂ©gulation, rĂ©gulateurs reviennent comme un mantra dans tous les discours publics. Cependant, de scandale du Mediator en scandale Volkswagen, on voit toujours les mĂȘmes ficelles. Il est prudent d'aller prendre chez Stigler la vraie mesure de ce qu'est la rĂ©gulation.

Concluons en revenant explicitement Ă  Bitcoin.

Il est fort douteux que la rĂ©gulation, confiĂ©e Ă  des autoritĂ©s trĂšs proches Ă  tous Ă©gards du secteur bancaire et financier classique, ne produise autre chose qu'une dĂ©fense tatillonne du secteur bĂ©nĂ©ficiant dĂ©jĂ  de la plus forte protection imaginable (au mĂȘme niveau que l'industrie nuclĂ©aire) contre les nouveaux entrants.

Il est donc frustrant que les autorités politiques n'imaginent guÚre d'autres voies d'action politique sur une innovation majeure que la régulation, qu'elles n'organisent pas de rencontre ou de concertation sans que les représentants des autorités de régulation ne représentent la majorité du tour de table.

Enfin il est inquiĂ©tant de voir que les mĂ©dias participent de la mĂȘme confusion, en prĂ©sentant sans distance critique les rĂ©gulateurs comme des experts, quand bien mĂȘme il s'agit d'une innovation qu'ils sont bien moins soucieux de comprendre que de combattre.

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68 - La Banque de France et le Moulin du Louvre

By: Jacques Favier —

La publication il y a quelques semaines, sous la plume de M. Christian Pfister, haut responsable de la Banque de France et professeur associé à l'IEP, d'un document de travail consacré aux monnaies numériques est en soi un événement important. Si son titre, Much ado about nothing, est adroitement inspiré de William Shakespeare, le lecteur français pourra regretter qu'une institution fondée par Napoléon communique ses pensées en langue anglaise. Qu'on me pardonne ce patriotisme.

Cependant, aprÚs un coup de chapeau initial au fonctionnement de la chose - qu'on l'appelle DL (citée 6 fois) ou Blockchain (8 occurrences du mot) - c'est bien Bitcoin (16 apparitions) qui est le sujet de la note, et surtout, malgré de prudentes protestations, l'hypothÚse de l'émission d'un jeton numérique fiduciaire par une institution publique. Je ne m'en étonnerai certainement pas, ayant déjà noté il y a bien des mois que « la Banque a les jetons ».

La Galerie dorée revisitée

Le document de travail de Christian Pfister mérite donc une lecture attentive de sa version complÚte en anglais , lecture que j'ai faite en ayant à l'esprit un précédent historique non sans quelque rapport.

Notons d'abord que la compréhension de la nature du bitcoin (jeton numérique, unité de compte endogÚne et incentive indispensable dans son systÚme) marque un heureux progrÚs sur le genre de littérature qui était encore courant il y a peu. Tou cela, pourrait-on dit, est de bon aloi.

Partant de la supposition honnĂȘte que l'usage d'une monnaie numĂ©rique peut se justifier de bien des points de vue (pas tous malhonnĂȘtes ou imbĂ©ciles!) l'auteur examine plusieurs scĂ©narios, tant du point de vue des individus que de celui de diverses sortes d'institutions, pour une adoption croissante de ces monnaies, selon divers degrĂ©s d'adoption.

Bien sûr les petits bonbons au cyanure ne sont pas absents du texte : l'existence d'un incentive par jetons y est ainsi décrite comme «un élément inhérent de bulle» tandis que l'absence de rémunération dans les DL semble ne pas poser de problÚme de sécurité, et que le coût de la distribution, aussi restreinte soit-elle, n'est guÚre évoqué. Il est toujours amusant de voir des gens de finance ne pas s'inquiéter des coûts.

Mais la privacy est correctement abordĂ©e, tant par sa finalitĂ© lĂ©gitime que par la possibilitĂ© dĂ©jĂ  offerte de la prĂ©server avec les petits bouts de papiers de la Banque Centrale. Ce dĂ©tail, dira-t-on, pouvait difficilement ĂȘtre Ă©ludĂ©.

Ces remarques faites, on en vient aux hypothÚses d'adoption et à leurs conséquences sur la politique monétaire.


  • Le scenario "A", restreint, repose sur un usage par les seules institutions financiĂšres de diverses DL les amenant Ă  Ă©prouver un moindre besoin de monnaie Banque Centrale.
  • Le scenario "B" voit s'instaurer une cohabitation-convergence entre la monnaie fiat et des jetons numĂ©riques rĂ©gis par des institutions centralisatrices (et si on appelait cela des banques commerciales ?) qui, selon le degrĂ© de sophistication de leur jeton, pourraient les faire servir Ă  la gestion des comptes courant ou des dĂ©pĂŽts Ă  terme. Encore qu'on puisse supposer comme le remarque l'auteur finement (ou plaidant pour sa paroisse) que les particuliers prĂ©fĂšreront la privacy offerte par le bon vieux cash.
  • Le scenario "C" est celui de l'Ă©mission de ce qu'un jargon nouveau dĂ©signe comme de la CBDC et que je prĂ©fĂšre appeler un jeton cryptographique fiducaire, libellĂ© naturellement dans l'unitĂ© de compte lĂ©gale.

En lisant les sous-variantes du scénario "C" on en vient à se dire qu'il y a une vraie tentation à la Banque de France, qui pourrait penser à cette monnaie crypto-fiduciaire pour rémunérer les dépÎts, ou imposer des taux négatifs. Comme le savent toux ceux qui réfléchissent à la chose, une banque centrale est en position... centrale, justement, sur ce sujet d'une (vraie) monnaie numérique. Il reste à gérer avec diplomatie les conséquences d'une telle décision pour les banques commerciales, en soulignant par exemple que cette monnaie crypto-fiduciaire serait une meilleur monnaie de rÚglement de leurs blockchains consortiales que tous les USC privés dont on nous bat les oreilles (on en conviendra!) tout en niant l'évidente préférence que devrait manifester le public pour ce jeton fiduciaire au détriment des jetons scripturaires privés. A défaut de le démontrer, l'auteur affirme qu'il «ne voit pas de claire raison pour laquelle le public préfÚrerait utiliser une CBDC émise par une agence gouvernementale plutÎt que celle des banques privées (...) avec lesquelles ils ont des relations de long terme». Government agency pour désigner une banque centrale, je n'aurais pas osé.

Mais la suite de la note (abordant les consĂ©quences quant aux relations entre la Banque Centrale et les banques de la place) tend Ă  laisser penser que le scĂ©nario d'une prĂ©fĂ©rence du public pourrait ĂȘtre d'ores et dĂ©jĂ  dans les cartons.

En ce qui concerne les conséquences de la montée en puissance de Bitcoin pour la politique monétaire, l'auteur en revient au risque de déflation que son offre limitée ferait peser, tout en notant qu'en réalité son usage restera modeste, sans rappeler (comme je dois le faire vicieusement) que le cours haussier du bitcoin reflÚte diverses choses qui augmentent, dont justement le nombre de transactions (1) et la taille de son réseau (2).

Au niveau de la cohabitation des monnaies, plusieurs choses me chagrinent :

  • Le document de travail ne semble envisager la cohabitation entre Bitcoin et la monnaie lĂ©gale (papier, numĂ©rique ou en compte) que sous forme de lutte et de volontĂ© de substitution (pour dire que Bitcoin gĂšne - quitte Ă  exagĂ©rer ce qui s'est rĂ©ellement passĂ© Ă  Chypre - mais qu'il ne pourra pas l'emporter). C'est nier la possibilitĂ© que Bitcoin se fasse sa « niche » dans le systĂšme mondial.
  • Plus profondĂ©ment encore, l'auteur semble penser que Bitcoin et les monnaies lĂ©gales jouent sur le mĂȘme terrain physique (avec des gens, des acteurs, des Ă©tablissements tous plus ou moins hĂ©ritĂ©s du passĂ©) alors que Bitcoin a son propre terrain de jeu - immense au demeurant : le cyber-espace. J'ai souvent souri de la rage qui prend en France de rĂ©guler le bitcoin : y rĂ©gule-t-on le dollar, la livre, le franc suisse, le rouble ? Ils circulent pourtant (via Visa ou dans des valises) et leur circulation ne concerne Ă©ventuellement que la police, au titre de mĂ©faits commis, non de l'instrument avec lequel ces mĂ©faits sont commis. Et si l'on considĂ©rait une bonne fois pour toute le bitcoin comme la monnaie de la Lune ?
  • Il n'est nulle part fait mention du rĂŽle qu'une monnaie lĂ©gale numĂ©rique pourrait jouer, sur le territoire oĂč elle circulerait, comme interface avec Bitcoin, son univers et ses richesses. Sans doute ceci est-il une autre histoire, et cette histoire concerne-t-elle les responsables politiques et non la Banque, mais il me paraĂźt vraiment important de la mentionner.

Je vais donc conclure en historien (avant qu'on se charge de me rappeler que je ne suis pas Ă©conomiste!) et ma conclusion sera rĂ©solument optimiste. Quand je lis que «mĂȘme dans le cas extrĂȘme et trĂšs improbable oĂč la Banque Centrale Ă©mettrait des jetons numĂ©riques fiduciaires ayant les attributs de dĂ©pĂŽt bancaire, et oĂč le public les adopterait massivement...» ces clauses de style me font penser au Moulin du Louvre !

La monnaie a une histoire qui est financiĂšre, politique mais aussi technique. Pendant des siĂšcles, la frappe au marteau rĂ©gna, bien qu'elle prĂ©sentĂąt le grave inconvĂ©nient de produire des piĂšces qui n’étaient pas parfaitement rondes, et dont les dessins et inscriptions n’étaient pas toujours identiques.

Au milieu du 16Ăšme siĂšcle, Ă  Augsbourg, on inventa la frappe au balancier, avec une presse Ă  vis inspirĂ©e par la presse d’imprimerie. En France, le roi Henri II fit installer une de ces machines dans la maison dite du Moulin du Louvre, Ă  l'emplacement de l’actuelle place Dauphine. MalgrĂ© l’opposition des maĂźtres monnayeurs, attachĂ©s Ă  leur routine, il crĂ©a la Monnaie du Moulin du Louvre, distincte de la Monnaie de Paris, avec les mĂȘmes attributions que les autres ateliers monĂ©taires royaux.

Monnaies au balancier de Pau frappĂ©es par Henri II de Navarre puis sa fille Jeanne d'AlbretCette expĂ©rience parisienne fut interrompue par sa mort en 1559. En 1563, un arrĂȘt de la Cour des Monnaies interdisait le monnayage au balancier : le Moulin du Louvre ne pourrait plus fabriquer que des mĂ©dailles. Un grand classique du genre dans la guerre des Anciens et des Modernes. Mais une simple pause dans la marche de l'histoire.

Dans le petit royaume de Navarre encore indĂ©pendant, un autre Henri II, frappait aussi au balancier, et sa fille, la reine Jeanne (mĂšre de notre Henri IV) continua. Comme quoi le progrĂšs peut venir de l'Ă©tranger, des marges et ... des femmes ! Que la reine de Navarre soit ici proclamĂ©e ancĂȘtre des bitcoineuses !

En 1640, la France (dont les Ă©changes commerciaux Ă©taient alors en excĂ©dent...) Ă©tait inondĂ©e d'or espagnol. Louis XIII ordonna la fonte de toutes les espĂšces d’or et leur conversion en Ă©cus du titre et poids de l’écu français de 3,37 grammes Ă  23 carats. Une simple opĂ©ration de refonte, pour faire disparaĂźtre les piĂšces usĂ©es ou rognĂ©es.

frappée au marteau

Mais, insistant sur le besoin d’une monnaie de qualitĂ©, le roi rĂ©-ouvrit en douce le Moulin du Louvre, en laissant subsister la frappe au marteau dans les autres ateliers du royaume. En rĂ©alitĂ©, il s’agissait de rendre opĂ©rationnel l’instrument technique de la rĂ©forme que l’on prĂ©parait discrĂštement, en veillant Ă  ne pas alerter les monnayeurs traditionnels.

Enfin, trois mois plus tard, et comme s’il s’agissait d’un simple amĂ©nagement technique, le roi se dĂ©clara rĂ©solu Ă  convertir les grosses pistoles espagnoles qui avaient cours dans son royaume, en d’autres piĂšces d’or du poids mais aussi du titre (22 carats) des pistoles d’Espagne « pour ne pas charger (incommoder) ses sujets », mais sous son nom Ă  lui, et en confiant la tĂąche Ă  la Monnaie au Moulin...

Certes le roi fit passer cette mesure comme une dĂ©rogation exceptionnelle au systĂšme monĂ©taire de la France qui Ă©tait formellement maintenu avec son vieil Ă©cu. Le « louis » fut prĂ©sentĂ© comme un instrument monĂ©taire accessoire, strictement destinĂ© Ă  franciser des piĂšces espagnoles, pesant le poids de deux Ă©cus de France, mais contenant un peu moins d’or pur. En fait Louis XIII venait de crĂ©er une zone monĂ©taire franco-espagnole. Le « louis », cette piĂšce de circonstance, connut un succĂšs et une longĂ©vitĂ© qui en firent, pour longtemps, le symbole mĂȘme de la monnaie de France. La fabrication des vieux Ă©cus, formellement maintenue en 1640 comme monnayage principal, fut abandonnĂ©e dĂšs 1656, et c’est le louis d’or qui resta, jusqu’à la RĂ©volution, la piĂšce d’or Ă©talon.

frappée au balancier

Il y a dans cette vieille anecdote, me semble-t-il, bien des enseignements. La monnaie doit ĂȘtrede qualitĂ©, n'en dĂ©plaise aux monnayeurs Ă  l'ancienne. Elle doit ĂȘtre techniquement adaptĂ©e Ă  l'Ă©poque. Elle doit ĂȘtre Ă  mĂȘme de crĂ©er des zones d'Ă©change aisĂ©s avec ceux qui apportent ... l'or des AmĂ©riques jadis, le bitcoin aujourd'hui.

Un clin d'Ɠil Ă  l'histoire ? Pourquoi ne pas baptiser l'Euro-Crypto-Unit... Ă©cu ?

Jean Varin et Louis XIV Jean Varin, chef du Moulin du Louvre, enseigne la numismatique au jeune Louis XIV




Notes: (1) De la fin 2015 jusqu'en mai 2017 le cours du bitcoin en dollar évolue de façon assez étroitement corrélé avec le carré du nombre de transaction (il tourne autour d'un cent-millioniÚme de ce carré).
(2) Coinbase annonce 50.000 ouvertures de compte par jour. A terme, la loi de Metcalfe s'applique aussi Ă  l'extension d'usage que ces nouveaux comptes annoncent. Bitcoin a ensuite connu l'effet de nouveaux moteurs d'accĂ©lĂ©ration, notamment l'arrivĂ©e d'acteurs institutionnels et l'intĂ©rĂȘt des marchĂ©s Ă  terme.

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28 - La boite

By: Jacques Favier —

Les techniciens n'aiment pas les politiciens. La grande figure mythologique de la techno ( τέχΜη ) c'est PromĂ©thĂ©e, dont le nom signifie le PrĂ©voyant, celui qui rĂ©flĂ©chit avant, celui qui regarde devant. Son geste - voler le feu aux dieux pour le donner aux hommes - a inspirĂ© une vraie geste, une abondante littĂ©rature romanesque (jusqu'Ă  Frankenstein !) et des rĂ©flexions profondes Ă  bien des philosophes dont Hobbes et Marx.

Prométhée

Selon le poĂšte Eschyle, il apprit aussi aux humains la notion de temps, les mathĂ©matiques, l'Ă©criture, l'agriculture, le dressage des chevaux, la navigation maritime, la mĂ©decine, l'art divinatoire et l'art mĂ©tallurgique.... rien que cela! Dans bien des cultures, au demeurant, c'est un personnage divin qui apprend aux hommes ces choses utiles. En Égypte, le dieu Thot offre ainsi les hiĂ©roglyphes. Sans pour cela se retrouver enchaĂźnĂ© Ă  un rocher comme le malheureux Titan puni par les dieux.

L'originalitĂ© du cycle promĂ©thĂ©en tient aussi Ă  l'histoire des autres membres de la famille, qui est instructive. Fils comme lui du Titan Japet et de l'OdĂ©anide ClymĂ©nĂ©, son frĂšre ÉpimĂ©thĂ©e porte un nom qui signifie au contraire... Celui qui regarde derriĂšre... ou qui rĂ©flĂ©chit aprĂšs coup.

Platon rapporte comment ÉpimĂ©thĂ©e dĂ©cida un beau matin de se charger de rĂ©partir les qualitĂ©s (force, vitesse etc) entre les animaux. Quand le tour des hommes fut venu il ne restait presque plus rien. C'est pour rĂ©parer cette lourde bourde que son frĂšre aurait dĂ©cidĂ© de rĂ©tablir un peu d'Ă©quitĂ© en faveur des malheureux bipĂšdes sans plumes. Il vola le feu au dieu forgeron, et la technique Ă  la sage dĂ©esse AthĂ©na. Mais il ne put dĂ©rober l'art politique, qui Ă©tait dans la chambre de Zeus lui-mĂȘme...

Dans d'autres rĂ©cits, qui ont ma prĂ©fĂ©rence, c'est ÉpimĂ©thĂ©e qui aurait Ă©tĂ© en charge de procurer la compĂ©tence politique aux hommes dĂ©jĂ  dotĂ©s par son frĂšre de la compĂ©tence technique.

De toute façon, quelque soit le rĂ©cit que l'on suit, l'art de se gouverner resta sur l'Olympe. Et c'est pour cela que l'ĂȘtre humain peut aller sur la lune ou inventer le bitcoin, mais n'est pas capable de rĂ©gler ses petites affaires sur terre et de mettre au point une gouvernance un peu sensĂ©e. A cet Ă©gard, compter sur la technique pour rĂ©inventer la politique, comme le font tant de mes amis, est sans doute une illusion.

On voit aujourd'hui des hommes comme Gavin Andresen, partir d'une proposition technique, complexe et ne suscitant pas de consensus, mais dont l'enjeu n'avait rien d'immĂ©diat et la transformer en rupture politique dont les consĂ©quences peuvent ĂȘtre beaucoup plus rapidement tangibles, tout en glissant au passage quelques autres modifications (dĂ©sanonymisation, mise au ban de certains adresses IP...) dont on parle moins mais qui sont aussi controversĂ©es...

Cela illustre assez bien la chose. C'est en lisant tant de commentaires de bitcoiners qui dĂ©plorent la situation crĂ©Ă©e par l'initiative "XT" que le mythe de PromĂ©thĂ©e et ÉpimĂ©thĂ©e m'est revenu Ă  l'esprit. Qu'ils soient frĂšres n'est Ă©videmment pas anecdotique.

Juppiter custosL'art magique de la monnaie, c'est Satoshi qui l'a volĂ© aux banques Quand on voit sur des monnaies romaines "Jupiter Custos" c'est Ă  dire gardien, protecteur, garant, on saisit intuitivement la dimension promĂ©thĂ©enne du crime de Satoshi. Nul ne sait s'il n'est pas aujourd'hui en train d'expier son crime sur quelque rocher. En tout cas il n'en profite guĂšre, puisque lui-mĂȘme n'a pu ou n'a voulu monĂ©tiser sa propre richesse.

Celui qui a vu loin devant, un monde sans monopole des banques, c'est Satoshi, comme PromĂ©thĂ©e avait vu un monde oĂč les hommes se passeraient des dieux pour cuire la soupe ou forger leurs armes.

Celui qui regarde en arriÚre, Epiméthée, c'est Gavin. La taille du bloc c'est un débat technique. Le nombre de transactions que cette taille détermine indirectement, c'est un enjeu qui n'est pas technique. C'est le bon vieux monde d'avant qui veut reprendre le contrÎle. Ce sont les venture capitalistes qui veulent que les start-up bitcoin se développent, tournent, brassent, beaucoup, encore plus. Ils veulent une Visa 2.0.

Revenons donc Ă  cette intĂ©ressante famille : la femme d'EpimĂ©thĂ©e est restĂ©e plus fameuse que lui. Elle avait nom Pandore, ce qui signifie DouĂ©e de tous les dons et c'Ă©tait (comme tant d'autres!) la plus belle femme du monde. Zeus avait envoyĂ©e Ă  ÉpimĂ©thĂ©e comme un cadeau empoisonnĂ© cette attrayante et pernicieuse merveille selon les mots du poĂšte HĂ©siode, avec en prime une petite boĂźte Ă  ne surtout pas ouvrir.

Pandore par Jean Alaux

Dans la boite, comme on sait, les dieux avaient mis toutes les catastrophes possibles. Bien sĂ»r les catastrophes naturelles, mais aussi la maladie, la vieillesse, la folie et la mort. La liste est plus ou moins longue selon les rĂ©cits. Certains y joignent donc le vice et la passion... ce qui nous ramĂšne Ă  l'impossibilitĂ© de nous gouverner dans laquelle le peu rĂ©flĂ©chi ÉpimĂ©thĂ©e nous a laissĂ©s, malheureux humains que nous sommes.

PandoreLe problĂšme de la boite c'est qu'une fois ouverte, elle est ouverte. Les promoteurs de Bitcoin XT proposent de passer en force pour la taille du bloc.

Mais au delĂ  de la taille du bloc, il y a le fait de passer en force. Pour une raison aujourd'hui, pour d'autres raisons demain. Certains n'ont pas hĂ©sitĂ© Ă  parler de "coup d'État" (ce qui est une mĂ©taphore un peu dĂ©placĂ©e dans notre monde sans Etat) ; d'autres plus justement parlent de comportement puĂ©ril.

Les mythes grecs sont subtils. Dans la boite, les dieux avaient aussi glissé l'espérance...

Il est donc un peu tÎt pour annoncer comme le fait le journal Les Echos que l'utopie d'une monnaie décentralisée va disparaßtre dans cette crise existentielle. Il est un peu tÎt pour désespérer d'une gouvernance communautaire, par l'usage en somme : jusqu'au début de janvier en effet, rien ne se passe. A partir de 2016, c'est une sorte de systÚme de vote automatique qui va s'enclencher. Ceux qui auront installé la version nouvelle proposée par Andresen continueront a faire des block de 1 million. Et si plus de 75% de l'ensemble des nouveaux blocks viennent de systemes XT alors le reseau commencera a faire des blocks a 8 millions. Ce sont des choses déjà vues dans le monde de l'Open Source, et auxquelles le monde de la finance centralisée n'était pas habitué. Il y a des voies de solutions, comme celle que suggÚre Bitpay : une augmentation de la taille des blocs, mais intégrée à Bitcoin "Core"... et en préservant le plus possible la nature décentralisée de Bitcoin.

Prométhée a un fils, qui épouse la fille de son frÚre et de Pandore. Quand le déluge survient ( chez les Grecs aussi...) c'est ce couple qui survit, et repeuple la terre. Les hommes, avec ou sans les dieux, finiront bien par construire leur Commune, lui donner des rÚgles convenables et la défendre.

Une fois que les hommes ont reçu le feu, l'Histoire ne finit pas. Elle commence.

AthĂšnes

Pour aller plus loin :

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27 - Invisibles ?

By: Jacques Favier —

Ce billet a été republié en langue chinoise sur le "blog de SosthÚne" de l'érudit traducteur Alexis Gaubert, que je remercie vivement, et sur le site chinois 8BTC.

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S'il y a bien quelque chose de comique dans les arguties opposées à la potentialité du bitcoin, ce sont les postures régaliennes. Surtout dans notre espace européen soigneusement vidé de toute souveraineté et dont les vrais dirigeants se sont faits invisibles.

L'histoire avait pourtant si bien combiné chez nous le gouvernement du peuple athénien, le droit romain et la prétention d'Alexandre à une filiation divine : "le Sénat et le Peuple de Rome"s'incarnÚrent durablement en une seule figure, impériale ! L'aureus d'Auguste montrait le pÚre de la patrie avec, au revers, la figure du sphinx, celui dont l'énigme n'a qu'une réponse : l'Homme.

Auguste et le sphinx

Et ainsi de suite jusqu'à Napoléon qui fut l'Homme d'une République dont la mention perdura au revers des piÚces durant de nombreuses années de son rÚgne.

Napoléon République

Lorsque parurent les euros, parut en mĂȘme temps toute une littĂ©rature pour moquer ou dĂ©plorer l'impersonnalitĂ© des nouveaux billets, avec leurs portes et fenĂȘtres bĂ©antes et leurs ponts enjambant le vide. Bruxelles expliqua que les ponts symbolisaient l'union entre les peuples, les portes et fenĂȘtres l'ouverture et la coopĂ©ration au sein de l'Europe.

Foutaise. Le mĂȘme graphiste put refiler en 2010 sa symbolique Ă  Bachar el Assad ! Dans une version en ruine, prophĂ©tie dont je ne sais si elle Ă©tait ironique.

Billets syrien de Kalina



Si mĂȘme les dictateurs prĂ©fĂšrent aujourd'hui les architectures Ă  leurs portraits, il doit y avoir de bonnes raisons.

à nos amisEn voici une. Dans le petit texte à nos amis, publié l'an passé aux éditions de la Fabrique, le "Comité Invisible" explique comment le pouvoir ne réside plus dans les institutions. Il n'y a là que temples désertés, forteresses désaffectées, simples décors. Et trÚs explicitement, c'est en se fondant sur l'iconographie des billets européens que les anonymes auteurs posent leur thÚse :

La vérité quant à la nature présente du pouvoir, chaque Européen en a un exemplaire imprimé dans sa poche. Elle se formule ainsi : le pouvoir réside désormais dans les infrastructures de ce monde. Le pouvoir contemporain est de nature architecturale et impersonnelle, et non représentative et personnelle.

devant les pylĂŽnesCe pouvoir, disent-ils, n'est pas nĂ©cessairement cachĂ©. Ou alors, s'il l'est, il l'est comme la Lettre volĂ©e de Poe. Nul ne le voit parce que chacun l'a, Ă  tout moment, sous les yeux- sous la forme d'une ligne Ă  haute tension, d'une autoroute, d'un sens giratoire, d'un supermarchĂ© ou d'un programme informatique. Et s'il est cachĂ© c'est comme un rĂ©seau d'Ă©gouts, un cĂąble sous-marin, de la fibre optique courant le long d'une ligne de train ou un data center en pleine forĂȘt. Le pouvoir c'est l'organisation mĂȘme de ce monde, ce monde ingĂ©niĂ©, configurĂ©, designĂ©. L'affiche de Mitterrand en 1965 semble emblĂ©matique d'une transition symbolique.

Les luttes d'aujourd'hui sont donc souvent, comme à Notre-Dame des Landes ou dans le Val de Suse, des luttes au sujet des infrastructures. Dont les opposants sont forcément condamnés à se voir tÎt ou tard qualifiés de terroristes. De fait, dans la mouvance anarchiste, prévaut l'idée de bloquer le systÚme. Une affiche de 2006 (lors des luttes contre le CPE) disait C'est par les flux que ce monde se maintient. Bloquons tout ! On a vu récemment que les anarchistes n'avaient plus le monopole du blocage, taxis et éleveurs ayant repris l'idée avec la bienveillance surprenante de ce qui nous tient lieu de gouvernement.

Venons-en ici au bitcoin. Je l'ai dĂ©jĂ  abordĂ© sous l'angle de l'infrastructure, dans mon billet "complĂštement timbrĂ©" oĂč je rappelais que la Poste, avait toujours Ă©tĂ© un instrument crĂ©ateur de puissance, y compris financiĂšre. Or la Blockchain est une infrastructure qui s'inscrit historiquement aprĂšs la Poste des Thurn und Taxis, les lignes Morse devenues la Western Union, les messageries de Google ou de Facebook.

Mais elle ne peut ĂȘtre possĂ©dĂ©e par une puissance privĂ©e ni contrĂŽlĂ©e par une puissance publique. Ni a priori bloquĂ©e par quiconque, qu'il soit tyran ou terroriste. Bitcoin et la blockchain offrent donc des perspectives politiques nouvelles. Je cite de nouveau le "ComitĂ© Invisible": ObsĂ©dĂ©s que nous sommes par une idĂ©e politique de la rĂ©volution, nous avons nĂ©gligĂ© sa dimension technique. Une perspective rĂ©volutionnaire ne porte plus sur la rĂ©organisation institutionnelle de la sociĂ©tĂ©, mais sur la configuration technique des mondes. (...) il nous faudra coupler le constat diffus que ce monde ne peut plus durer avec le dĂ©sir d'en bĂątir un meilleur.

Il ne s'agit pas de se contenter d'utiliser Twitter dans les manifestations (ou pour les organiser) et les réseaux sociaux pour critiquer en temps réel (et le plus souvent en en restant à une dérision amÚre) les choses du monde comme il va.

The New Dgital AgeLes analyses de Jared Cohen et Eric Schmidt dans The new digital Age font d'Internet la plus vaste expérience impliquant l'Anarchie dans l'Histoire. Elles peuvent aussi laisser penser que Facebook est moins le modÚle d'une nouvelle forme de gouvernement que sa réalité déjà en acte. Et que, comme l'annoncent Cohen et Schmidt, ceux qui n'auront pas de profil social seront fichés. Car c'est le profil Facebook qui tiendra lieu d'identité, et il sera aussi intolérable de le cacher (à l'Etat, aux banquiers...) que de dissimuler son visage.

Il est donc curieux que le "ComitĂ© Invisible" n'ait pas citĂ© Bitcoin, mĂȘme dans son analyse des "communs" (sur laquelle je reviendrai) et fĂ»t-ce nĂ©gativement. Autour de cette infrastructure dĂ©centralisĂ©e, et grĂące Ă  elle, ceux qui veulent changer les choses peuvent dĂ©couvrir les briques invisibles d'une nouvelle maison commune :

  • Ethereum qui permet la mise en oeuvre de contrats intelligents, fonctionnant exactement comme ils ont Ă©tĂ© programmĂ©s pour le faire sans risque de prescription, de censure, ou de fraude, et surtout sans place pour un "tiers de confiance" prĂ©dateur. Ethereum veut restituer ce qui aurait dĂ» advenir grĂące Ă  Internet, y compris en permettant Ă  chacun de crĂ©er des organisations dĂ©mocratiques autonomes.
  • Augur qui permettra la construction d'un marchĂ© dĂ©centralisĂ© de prĂ©diction, dĂ©bouchant sur une rĂ©volution en matiĂšre de prise de dĂ©cision
  • Storj qui veut offrir le stockage chiffrĂ© sur cloud privĂ© le plus sĂ»r possible, grĂące Ă  la technologie blockchain et au protocole P2P.
  • ...mais aussi des services comme Otonomos, qui souhaite permettre Ă  n'importe qui de crĂ©er gratuitement une entitĂ© juridique lĂ©gale, basĂ©e Ă  Singapour, et dont les actions sont accessibles par l'intermĂ©diaire d'une adresse cryptographique comme un porte-monnaie bitcoin.
  • ... ou comme Twister un rĂ©seau social dĂ©centralisĂ© basĂ© en partie sur les protocoles Bittorrent et Bitcoin, ce qui en fait un outil incensurable et en partie chiffrĂ©.

le roman oĂč est (peut-ĂȘtre) Ă©voquĂ© l'informatisation ?Oui, il est temps que ceux qui disent penser au monde de demain en dĂ©couvrent les ruptures de paradigme. Nos dirigeants aiment Ă  visiter les clusters technologiques, mais leur obstination Ă  construire des aĂ©roports inutiles en dit assez long sur le type d'infrastructure qu'ils ont toujours en tĂȘte. Songeons Ă  Jules Verne. Il s’intĂ©ressait aux fonctions des machines mais n’abordait pas la thĂ©orie sous-jacente Ă  ces machines. Il y avait deux approches des automates (thĂ©orie des automates et modĂ©lisation) et Jules Verne n’a pas envisagĂ© ces approches. Il frĂ©quentait des spĂ©cialistes en balistique, gĂ©ographie, chimie, physiologie, histoire naturelle et mines. Mais non ceux qui l'auraient conduits vers la binarisation et la rĂ©volution de l'avenir.

Mais mĂȘme dans notre communautĂ©, il est curieux que les graphistes aient si peu tentĂ© de reprĂ©senter Bitcoin autrement que comme une piĂšce (sans portrait, comme les billets de Kalina !) voire un simple jeton dorĂ©. Certains ont voulu mettre en valeur le caractĂšre numĂ©rique de Bitcoin; Mais c'est le plus souvent en rabĂąchant une iconographie de type Matrix.

Figuration numérique

En cherchant bien on trouve quelques reprĂ©sentations sous sa vraie nature de rĂ©seau, dont celle-ci oĂč le verrou censĂ© reprĂ©senter la sĂ©curitĂ© de la chose, me paraĂźt quand mĂȘme inappropriĂ©...

le cadenas pour la sécurrité

Représenter Bitcoin dans sa nature d'infrastructure immatérielle et invisible est un sacré défi pour les artistes. Et pour nous tous !

Bitcoin art

Pour aller plus loin :

  • la lecture de Ă  nos amis est possible en ligne sur Internet, sans doute du fait d'une mise en ligne sauvage. Mais il existe une diffĂ©rence entre le laisser-ĂȘtre et le laisser-aller, et je recommande Ă  mes propres lecteurs d'acheter le livre plutĂŽt que d'en piller la lecture.
  • Sur Jules Verne et la binarisation, on peut lire une intĂ©ressante Ă©tude universitaire.
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21 - Respecter les lois sans sacrifier aux idoles

By: Jacques Favier —

La condamnation de Ross Ulbricht et de sa Route de la Soie clĂŽt peut-ĂȘtre une affaire qui, claire sur le fond (les trafiquants de drogue sont condamnĂ©s dans une trĂšs large majoritĂ© de pays) a Ă©tĂ© quelque peu embrouillĂ©e conceptuellement de part et d’autre, les arguments ayant eu tendance Ă  monter aux extrĂȘmes, mĂȘme du cĂŽtĂ© des dĂ©fenseurs de la loi et de l’ordre.

Ce fut la premiĂšre fois que le gouvernement local se servit du terme de blanchiment d’argent  pour y inclure spĂ©cifiquement l’usage du bitcoin plutĂŽt que de l’honnĂȘte monnaie amĂ©ricaine. Comme on sait dĂ©sormais que toute transaction en dollar est rĂ©putĂ©e commise sur le sol amĂ©ricain, le choix des possibles pour les dĂ©linquants se restreint. Il est vrai que nul n’est contraint de se faire dĂ©linquant.

Ce fut la premiĂšre fois aussi qu’un individu se voyait poursuivre du seul fait d’avoir construit un site internet, sans grand Ă©gard pour le Communications Decency Act de 1966. Il est vrai qu’une telle tendance est loin d’ĂȘtre spĂ©cifiquement amĂ©ricaine, la loi française permettant maintenant une censure de la presse digitale sans les garanties accordĂ©es en un temps meilleur Ă  sa sƓur ainĂ©e.

Enfin on a vu la juge Katherine Forrest incriminer l’accusĂ© de ce qu’il aurait inventĂ© une façon de mal faire sans prĂ©cĂ©dent et donc le charger des crimes que d’autres pourraient concevoir Ă  l’identique et dont il devrait, lui, payer les consĂ©quences. 

C'est transformer par balourdise un mouton noir en bouc sacrificiel ! 

Ce type d'Ă©vĂ©nements montre incidemment l’incompĂ©tence technologique des Ă©lites dirigeantes.

Il est vrai que l’innovation affole certains. Et pas seulement l'innovation technologique puisque l'on avait vu la mĂȘme juge demander aux inculpĂ©s de Morgan et Goldman d’éviter les termes de swaps et de  collatĂ©raux pour Ă©pargner les cervelles des jurĂ©s. 

En admettant qu'Ulbricht n'ait pas bricolĂ© mais inventĂ© quelque chose de suffisamment nouveau et qu'il en soit responsable, il faudra l'en crĂ©diter quand des choses intelligentes et rentables naitront de sa mortifĂšre aventure. Le  four Ă  micro-ondes et tant d’autres choses ne sont-elles pas nĂ©es des technologies de guerre ?

Non seulement les responsables ne comprennent pas la technologie, mais ils croient pouvoir la rĂ©gir. Les mĂȘmes technologies mises en oeuvre par Ulbricht attirent dĂ©jĂ  des millions de dollars de la Silicon Valley Ă  Wall Street! 

Restons-en Ă  la philosophie juridique et politique. Quand on inculpe quelqu’un de trafic de drogue, quand on cite Ă  la barre des parents de jeunes dĂ©cĂ©dĂ©s d’overdose, il est troublant de voir ajouter des niaiseries comme celles-ci : Ce que vous avez fait avec la Route de la Soie Ă©tait terriblement destructeur pour le tissu social.

C’est pourtant un point critique pour la juge amĂ©ricaine. Je la cite : l’intention avouĂ©e de la Route de la Soie Ă©tait de se placer au delĂ  de la loi. Dans le monde que vous avez crĂ©Ă© au fil du temps, la dĂ©mocratie n’existait pas. Vous Ă©tiez le capitaine du bateau. La conception et l’existence de la Route de la Soie reposaient sur l’assertion que son concepteur Ă©tait meilleur que les lois de ce pays. C’est quelque chose de trĂšs troublant, de terriblement mal inspirĂ© et de trĂšs dangereux.

On pourrait se contenter de glisser sur ce morceau de grandiloquence juridique qui oublie qu’aprĂšs tout les gaillards de 1776 aussi se sont crus au dessus des lois du moment, et que les participants de la Boston Tea Party ont pris quelques libertĂ©s avec la traçabilitĂ© et la taxation des transactions...


 

On pourrait aussi rappeler que la mĂȘme juge a bien Ă©ludĂ© le fait que le FBI en ayant (peut-ĂȘtre) utilisĂ© des mĂ©thodes peu orthodoxes - surveillance sauvage, hacking - pour pĂ©nĂ©trer les serveurs de la Route de la Soie semble bien s'ĂȘtre aussi placĂ© au delĂ  des lois, ce que font aujourd’hui presque tous les gouvernements dĂ©mocratiques pour un oui ou pour un non. On pourrait au contraire se dire que ce pathos est typiquement amĂ©ricain, comme les mots de l’accusé - Je suis un peu plus sage aujourd’hui, un peu plus mature, et beaucoup plus humble - si faux et ridicules pour une oreille française.

Il est plus utile de remarquer que la loi amĂ©ricaine se retrouve placĂ©e par la juge Katherine Forrest en position d’ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme la meilleure du monde. Il y a d’ailleurs une sorte de consentement international Ă  cette pĂ©tition (songeons Ă  certains commentaires sur le rĂŽle que le FBI pourrait jouer dans les petites affaires de la FIFA).

La mĂȘme juge amĂ©ricaine avait justifiĂ© la peine infligĂ©e en 2014 Ă  l’imam radical de Londres, AbĂ» Hamza, par le fait que « le monde » ne serait pas en sĂ©curitĂ© si le prĂȘcheur Ă©tait en libertĂ©.

Seulement, avec l’efficacitĂ© de la justice amĂ©ricaine (et sa capacitĂ© pratiquement impĂ©riale d’agir urbi et orbi) c’est Ă  une morale banalement locale que nous voici confrontĂ©s. Je cite la juge dans ses attendus face Ă  l’imam : le mal peut avoir diffĂ©rentes formes et n’apparaĂźt pas toujours au premier abord dans toute sa noirceur, avait-elle expliquĂ© avant d’ajouter qu’elle avait dĂ©tecté une part de vous que ce tribunal considĂšre comme diabolique.

Revenons sur terre... Sur le fait que Ross Ulbricht eĂ»t Ă©tĂ© mieux inspirĂ© de respecter les lois de son pays, il y a un texte philosophique de rĂ©fĂ©rence, c’est le Criton de Platon. Seulement dans ce dialogue, si une belle part de la dĂ©monstration (page 30 et suivantes) repose sur la dette de naissance contractĂ©e par Socrate vis Ă  vis d’AthĂšnes, une autre provient de son consentement implicite : il n’est jamais sorti de sa citĂ©.

Ce qu’on a rĂ©sumĂ© plaisamment : AthĂšnes, tu l’aimes ou tu la quittes.

Est-ce un argument recevable aujourd’hui par la jeunesse mondialisĂ©e, pour des actes commis dans un cyber-espace ? Cela fait des annĂ©es qu’il est de bon ton d’afficher que l’on est citoyen du monde, cela se rĂ©sumĂąt-il Ă  un gros bilan carbone, Ă  l’usage du globish et Ă  un peu de bouffe ethnique. Sans doute le citoyen du monde qui se dĂ©couvre justiciable in fine de la loi amĂ©ricaine avec sa morale prĂȘchi-prĂȘcha, son axe du mal, son obsession sĂ©curitaire et mĂȘme sa peine de mort, va-t-il revoir son inscription identitaire. Ce qui ne veut pas dire qu’il aura plus de respect pour une justice nationale (celle de sa rĂ©sidence Ă  l’instant t ? celle du hic et nunc ?) se saisissant d’actes commis dans un cyber-espace. Pourquoi ? 

Parce que le cyber-espace a sa culture et sa morale propres. Pascal, une grosse pointure, savait bien que vĂ©ritĂ© en deçà des PyrĂ©nĂ©es, erreur au-delĂ  et il n’y a donc rien d’étonnant Ă  ce qu’un geek et un juge (français, amĂ©ricain ou papou) se comprennent mal et ne partagent pas grand chose. Ce diffĂ©rend excĂšde de trĂšs loin le petit sujet du cannabis, dont l'historien ne dira rien sinon qu'il a un prĂ©cĂ©dent avec la Prohibition, qui ne faisait pas forcĂ©ment de l'AmĂ©rique le meilleur endroit du monde. 

Pour en revenir au bitcoin, il y a en vĂ©ritĂ© un Ă©cart Ă©norme, sidĂ©rant, entre d’un cĂŽtĂ© ce qui se dit et se pense dans les Ă©lites dirigeantes et mĂȘme ce qui se lit dans la presse mainstream et de l'autre cĂŽtĂ© le foisonnement d’idĂ©es des meet-up ou la richesse des dĂ©bats dans les forums.

Pour les anciens, le bitcoin est spĂ©culatif, incomprĂ©hensiblement anonyme et manifestement destinĂ© Ă  vendre de la drogue. Il est un dĂ©fi Ă  l'Idole qu'ils ont dressĂ©e eux-mĂȘmes, entre leur adolescence qui correspond Ă  l'instauration des changes flottants et leur retraite aprĂšs la crise des subprimes...

Pour les modernes les questions que pose le bitcoin sont innombrables et tournent, en simplifiant et en en oubliant, autour de thĂšmes comme : la validitĂ© et robustesse des preuves de travail et des mĂ©thodes alternatives, la sĂ©curitĂ© des cryptages et des storages, le jeu infiniment complexe autour du coĂ»t du minage et du prix du bitcoin (quelques recherches mathĂ©matiques de haut niveau
) sans compter l’épineuse question de la taille des blocks, qui se rĂ©vĂšle riche en enjeux et propice Ă  l’empoignade. S’y greffent des problĂšmes de gouvernance (au niveau de la Fondation, des associations nationales, mais aussi des nodes).

Comment le dire ? L’Histoire a dĂ©jĂ  connu ces pĂ©riodes de changements de paradigme. Peut-ĂȘtre vivons-nous, comme l'Ă©crivait Paul Jorion (MisĂšre de la pensĂ©e Ă©conomique, p. 17)  l'un de ces moments oĂč l'humanitĂ© se met Ă  vivre sur un mode nouveau, oĂč elle passe Ă  autre chose. Ce sont des mouvements de basculements qui sont aussi le plus souvent des pĂ©riodes de dĂ©sordre social. Une "pĂ©riode critique" comme auraient dit Gide et Rist Ă  la veille de la premiĂšre guerre.

Peut-on pour autant parler de destruction du tissu social ? d'anarchie? Dans ma propre vie, j'ai oeuvré dans une banque, dans le capitalisme familial et dans le mouvement coopératif. Je peux comparer ... les bitcoineurs ne croient pas aux Idoles de l'ancien monde, mais ils ne sont pas fous et ils ne sont pas amoraux. 

Certes leur territoire n’est pas reprĂ©sentĂ© Ă  l’ONU mais ils entendent fort bien ce que les lois disaient Ă  Socrate, Ă  savoir que la rĂ©probation suit le criminel oĂč qu’il aille : tout corrupteur des lois passe Ă  juste titre pour un corrupteur des jeunes gens et des faibles d’esprit. Alors, Ă©viteras-tu les villes qui ont de bonnes lois et les hommes les plus civilisĂ©s ? Et si tu le fais, sera-ce la peine de vivre ? Autrement dit le monde du bitcoin (comme plus gĂ©nĂ©ralement celui de l'Internet) a bien ce que Durkheim appelait "un social intĂ©riorisĂ©".

L'affaire de la Route de la Soie concerne tous ceux qui sont impliquĂ©s dans le dĂ©veloppement des Ă©changes dĂ©centralisĂ©s et de la monnaie pseudonyme ou anonyme. Ceci n'est pas abordĂ© sans souci moral. J'invite le lecteur Ă  suivre par exemple la prĂ©sentation faite par le parti pirate hollandais au Bitcoin Wednesday du 4 mars dernier (discussion Ă  partir de la 16 Ăšme minute) ou la prĂ©sentation faite le mĂȘme jour par le spĂ©cialiste du crime numĂ©rique Rickey Givers sur le bitcoin et le crime (discussion Ă  partir de la 12 Ăšme minute). Nul n'est contraint d'adhĂ©rer point par point Ă  toutes les assertions, mais il est clair que la communautĂ© n'est pas anomique ou nihiliste.

Sans doute il y a eu des bitcoins trempés de drogue, mais il y a aussi bien des billets de banque contaminés à la cocaïne (10% ? 50% ? 90% ? ) et l'on n'en fait pas grief à MM. Trichet et Draghi. Sans doute il y a eu Mt Gox dont on parle tant, comme il y avait eu Panama, suffisamment oublié pour que l'on ait pratiquement réitéré avec Eurotunnel. 

Mais dans le monde du passĂ©, on pouvait acheter sa LĂ©gion d'Honneur
 ce qui Ă©tait terriblement destructeur pour le tissu social. Sur Internet la bonne rĂ©putation ne s'acquiert point avec la ceinture dorĂ©e. Faut-il rappeler que c’est sur Internet que se sont construits les modĂšles de tissu social oĂč la rĂ©putation est gĂ©rĂ©e de façon non centralisĂ©e, non autoritaire, non rĂ©galienne ?

La vraie question, si l'on est intĂ©ressĂ© Ă  la fois par le droit et par la technologie n'est-elle pas celle-ci : qu'est-ce que la technologie peut apporter (autrement que par l'usage de gadgets !) Ă  la construction, par une communautĂ© elle-mĂȘme, d'une norme socialement satisfaisante ? Et que peut apporter particuliĂšrement une technologie d'Ă©changes non centralisĂ©s? Car le projet ne saurait ĂȘtre de remplacer la Chambre des DĂ©putĂ©s (juste derriĂšre le Veau d'or ci-dessus...) par une firme de Californie, mĂȘme si la chose serait certainement admissible par nos gouvernants de plus en plus inquisiteurs et autoritaires. 

 

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18 - Gouverner par la dette, résister par l'échange?

By: Jacques Favier —

J’ai mis Ă  profit la fĂȘte du Travail et son agrĂ©able pont pour lire un livre essentiel dont l’intĂ©rĂȘt excĂšde trĂšs largement les points que je relĂšve ici


gouverner par la dette

Les livres du sociologue et philosophe italien Maurizio Lazzarato ne bĂ©nĂ©ficient pas de la couverture de presse tapageuse rĂ©servĂ©e aux ouvrages qui instrumentalisent la dette pour promouvoir les lendemains qui dĂ©chantent. La fabrique de l’homme endettĂ© avançait en 2011 l’idĂ©e que, loin d’ĂȘtre la menace mortelle dĂ©noncĂ©e partout contre l’économie capitaliste et les Etats libĂ©raux qui vont avec, la dette tant publique que privĂ©e se situait au cƓur mĂȘme du projet politique des « libĂ©raux ».

l homme endettĂ©Ă€ l’époque, je l’avoue humblement, je n’avais point Bitcoin en tĂȘte, et j’avais lu ce petit opuscule d’une grosse centaine de pages en adhĂ©rant Ă  sa conclusion : omniprĂ©sente et fondamentalement impossible Ă  rembourser, la dette n’a pas d’issue technique simple. C’est donc au niveau philosophique mĂȘme qu’il faut dĂ©noncer le rapport social fondamental qui structure le capitalisme, le systĂšme de la dette.

Vive la BanquerouteFacile à dire ? Je renvoie à un petit livre publié deux ans plus tard par FAKIR, un éditeur anarchiste d'Amiens, Vive la Banqueroute : on y trouve de savoureux petits récits historiques montrant comment nos rois (de vilains souverains "souverainistes" !) avaient su, quand il le fallait, dénoncer le systÚme de la dette.

Je retrouve Lazzarato en 2014 avec Gouverner par la dette, que je ne puis plus lire autrement qu’à l’aune des nouvelles perspectives qu’offre la blockchain.

Or Gouverner par la dette traite d’abord de la dette, de la subversion du vieux rapport capitalistes/prolĂ©taires par un nouveau rapport crĂ©anciers/dĂ©biteurs instaurĂ© par la monnaie de dette, et dĂ©bouche sur la critique des formes nouvelles de gouvernementalitĂ© qui dĂ©coulent de l’axiomatique du capitalisme financier. Les derniĂšres parties du livre, qui ne seront guĂšre citĂ©es ici, auraient pu apporter bien des Ă©lĂ©ments utiles Ă  mes prĂ©cĂ©dents billets qui tournaient autour du « contrĂŽle ».

Le mot "bitcoin" n’apparaĂźt qu’une fois (page 164) de loin et de façon dĂ©sabusĂ©e quoique comprĂ©hensible pour rappeler que chaque nouveautĂ© (web, algorithmes, bitcoins, big data, smart city, etc) se voit investie d’espoirs utopiques de libĂ©ration ou d’angoisses apocalyptiques de domination.

Pourtant, en ce qu’il touche Ă  la monnaie et Ă  la dette, le livre de Lazzarato se lit avec profit en songeant au bitcoin, mĂȘme si c’est en quelque sorte une lecture non autorisĂ©e. A ce propos, il va de soi que les illustrations de mon article sont, de mĂȘme, une fantaisie personnelle et n’engagent ni de prĂšs ni de loin l’auteur du livre !

DĂšs les premiĂšres phrases, il attaque par un point qui me paraĂźt clivant, entre le bitcoin et le systĂšme fiat : l’impĂŽt. L’arme principale du gouvernement de l’homme endettĂ© est l’impĂŽt. Il ne s’agit pas d’un instrument de redistribution qui viendrait aprĂšs la production. Comme la monnaie, l’impĂŽt n’a pas une origine marchande, mais directement politique.

les taxes

Ainsi, dĂ©noncer le bitcoin, au motif qu’il ne bĂ©nĂ©ficie pas de l’apparat (rĂ©gulation/garantie) d’une autoritĂ© centrale, c’est d’abord dissimuler que, ni monnaie-fiat, ni monnaie dette, le bitcoins constitue la premiĂšre tentative de monnaie non consubstantielle Ă  une appareil fiscal quelqu’il soit.

La monnaie dette en prend pour son compte : l’énorme quantitĂ© d’argent injectĂ© chaque mois par la Fed ne fait qu’augmenter trĂšs faiblement le volume d’emploi (
) elle reproduit les causes de la crise (elle) continue Ă  financer et renforcer la finance. (
) MalgrĂ© la croissance anĂ©mique des autres secteurs de l’économie, les marchĂ©s financiers ont atteint un niveau record.

picsounomics

Mieux dĂ©veloppĂ©, le constat s’énonce ainsi : la monnaie et l’impĂŽt dĂ©pendent toujours d’un dispositif de pouvoir, ils sont Ă  la fois des dispositifs qui initient les rapports de pouvoir Ă©conomiques en distribuant les fonctions de chacun dans la division sociale du travail, et des appareils de capture dĂ©finissant les droits de propriĂ©tĂ©.

Ici je voudrais glisser une remarque personnelle (et narquoise) : les dĂ©fenseurs du bitcoin s’arc-boutent sur les 3 fonctions aristotĂ©liciennes de la monnaie pour en parer la cryptodevise (qui sert quand mĂȘme rarement d’étalon), tandis que ses pourfendeurs ministres et banquiers lui dĂ©nient cette qualitĂ© par dĂ©faut de rĂ©gulation, sans prĂ©ciser la nature des bienfaits de celle-ci ni la raison qui les conduit Ă  en enrichir la liste d’Aristote. Mais nul ne parle d’impĂŽt. Les libertariens parce qu’ils savent que leur allergie fiscale doit avancer masquĂ©e, les seconds parce qu’ils ne vont pas rĂ©vĂ©ler le « Grand Secret » alors qu'ils en sont encore Ă  cacher le petit.

Le petit secret

L'illusion financiĂšreCe ne sont pas, en banque, les crĂ©dits qui naissent des dĂ©pĂŽts, mais trĂšs largement l’inverse. Ça c’est le petit secret. MĂȘme si les banquiers s'Ă©vertuent Ă  prĂ©tendre le contraire, comme le patron de la SociĂ©tĂ© GĂ©nĂ©rale l'a fait sans pudeur en dĂ©clarant devant la commission des affaires Ă©conomiques du 14 juin 2011 : Nous ne pouvons crĂ©er de l’argent. Il nous faut le collecter Ă  travers les dĂ©pĂŽts des particuliers et des entreprises ainsi que par des Ă©missions sur les marchĂ©s. Ce qui lui vaut d'ĂȘtre citĂ© dans le remarquable petit livre l'Illusion financiĂšre par le jĂ©suite et brillant Ă©conomiste GaĂ«l Giraud qui considĂšre cette dĂ©claration comme Ă©tant de mauvaise foi émanant de gens qui ont un intĂ©rĂȘt personnel Ă  prĂ©tendre que les banques ne peuvent pas crĂ©er de monnaie. Deux analystes de la BoE viennent cependant de publier une belle Ă©tude pour affirmer que les banques ne sont pas des intermĂ©diaires transformant les dĂ©pĂŽts, ou multipliant les dĂ©pĂŽts pour crĂ©er des crĂ©dits.

Le grand secret

Le grand, il Ă©tait dĂ©jĂ  dans le livre de Deleuze et Guattari (1980) Mille Plateaux : « c’est l’impĂŽt qui crĂ©e la monnaie et c’est l’impĂŽt qui monĂ©tise l’économie » en faisant de l’argent l’équivalent-gĂ©nĂ©ral. Aujourd’hui, on voit bien comment l’impĂŽt agit subjectivement dans la transformation de tout un chacun en « individu endettĂ© », endettĂ© d’une dette qu’il n’a jamais contractĂ©e. En sorte, dit Lazzarato, qu’en temps de crise, l’appareil de capture ce n’est plus le profit ou la rente, c’est l’impĂŽt.

Voyez au passage M. Sapin, tout bouffi de bonnes intentions anti-terroristes, annonçant une lutte Ă  mort contre
 les paiements en liquide. Que l'un de ses collĂšgues ait eu de l'argent Ă  Singapour le gĂȘne moins que le petit exode fiscal que constitue le paiement cash et hors TVA de nos belles campagnes françaises.

Le percepteur par Van Reymerswaele

Voici pour le constat.

Lazzarato introduit ici un concept de Guattari : l’économie des possibles, de ces possibles que le capitalisme libĂ©ral entend contrĂŽler (There is no alternative, comme disait la mĂ©gĂšre).

Le bitcoin (que Lazzarato ne cite pas comme tel) c’est pour nous « un possible », pour parler comme Guattari, « la possibilitĂ© d’une monnaie », pour parler comme Houellebecq. Le dĂ©sir est toujours repĂ©rable par l’impossible qu’il lĂšve et par les nouveaux possibles qu’il crĂ©e. Le dĂ©sir, c’est le fait que lĂ  oĂč le monde Ă©tait fermĂ©, surgit un processus secrĂ©tant d’autres systĂšmes de rĂ©fĂ©rence.

C’est que dit dans une interview au CoinTelegraph Chris Mountford
Bitcoin shows us that there are a class of things we previously all assumed could simply not be made with software. Money was one of those things. Now we have no idea where our new limits are. C'est ce que dit Erik Voorhees sur LTB (210) : Something can exist that is physically not possible without cryptocurrency. Donc oui, un "possible" est apparu.

Mais Lazzarato met aussi en garde: La machine sociale capitaliste laisse les "savants", les "artistes" (et tout un chacun) inventer et crĂ©er, elle les y incite mĂȘme. Mais c'est toujours l'axiomatique, c'est Ă  dire une politique, qui sĂ©lectionne, choisit , hiĂ©rarchise, agence les inventions scientifiques et technologiques. C'est en page 166, cela englobe donc le bitcoin citĂ© deux pages plus haut. Voici ses promoteurs prĂ©venus!

Lazzarato rappelle donc une formule de Gilles Deleuze, bien avant le bitcoin (c’était en 1990, dans Post-scriptum sur les sociĂ©tĂ©s de contrĂŽle, chef-d’Ɠuvre d’anticipation et de vision du prĂ©sent !) : il n’y a pas lieu de craindre ou d’espĂ©rer, mais de chercher de nouvelles armes.

Mais Lazzarto livre aussi un distinguo fĂ©cond, entre la monnaie de l’échange et la monnaie de la dette. Avec l’ùre moderne s’est dĂ©veloppĂ©e l’idĂ©e que le « doux commerce » libĂ©rait l’homme, le marchĂ© s’avĂ©rant plus efficace et moins tyrannique que l’Etat et la monnaie Ă©vinçant la violence de la dette. Tout cela est peut-ĂȘtre vrai, mais seulement si l’on restreint l’argent Ă  l’argent de l’échange (paiement, mesure et thĂ©saurisation, les trois fonctions d’Aristote). La monnaie-Ă©change prĂ©suppose et rĂ©alise un rapport symĂ©trique (et contractuel) entre producteurs/Ă©changeurs. Telle est bien la philosophie du bitcoin, argent de l’échange comme aucun autre avant lui.

avant la rĂ©volutionEn regard la monnaie capital instaure un rapport asymĂ©trique : d’exploitation, de diffĂ©rentiation de classe, d’appropriation, de privatisation. Ceux qui poussent les hauts cris en dĂ©nonçant la spĂ©culation sur le bitcoin savent fort bien gagner leur vie avec l’argent de la dette. Le capitalisme ne nous libĂšre pas de la dette, il nous y enchaĂźne. Ils confessent aussi, imprudemment, que Deleuze et Guattari avaient raison : le capitalisme n’a jamais Ă©tĂ© libĂ©ral, il a toujours Ă©tĂ© un capitalisme d’Etat. Les « plans de sauvetage » successifs depuis 2007 le montrent assez, puisqu'ils ont refait de l'impĂŽt ce qu'il Ă©tait avant 1789, une machine Ă  prendre aux pauvres pour payer les dettes de jeux des seigneurs.

Bitcoin apparaßt du coup comme un possible « secours contre le sauvetage ».

GraeberIl n’est Ă©videmment pas politiquement anodin de parler de dette (et le titre de l’ouvrage de Lazzarato est assez explicite). D’autres l’ont fait, comme David Graeber, qui pense cependant que la dette est seulement un Ă©change qui n’est pas encore terminĂ© alors que Nietzsche pointait dĂ©jĂ  (dans sa GĂ©nĂ©alogie de la Morale) la nature infinie et proprement impayable de la dette, ce qui correspond exactement au point oĂč nous en sommes.

On songe Ă©videmment « en creux » au bitcoin, monnaie non rĂ©gulĂ©e et non propulsĂ©e par l’impĂŽt, quand on lit chez Lazzarato que si les deux fonctions Ă©tatiques – rĂ©guler la monnaie et collecter les impĂŽts – restent gĂ©rĂ©es par l’Etat, elles ne constituent plus l’expression de son pouvoir en tant que reprĂ©sentant de l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, en tant que garant de l’unitĂ© de la nation, mais l’expression des articulations du gouvernement supra-national et du capital.

A ce point on trouve chez Lazzarato une vraie dĂ©finition de l’euro comme monnaie allemande, c’est Ă  dire ordolibĂ©rale et expression d’un nouveau capitalisme d’Etat oĂč il est impossible de sĂ©parer « Ă©conomie » et « politique ». Et, au terme d’une description de la crise, il conclut que l’Etat n’a pas dĂ©fendu la « sociĂ©tĂ© », au contraire, il lui a imposĂ© de payer par l’entremise de la fiscalitĂ© et de l’austĂ©ritĂ© la « rationalitĂ© irrationnelle » du marchĂ©.

L’institution monĂ©taire ne peut donc se prĂ©valoir, opĂ©rant Ă  la jonction des dettes privĂ©es et des dettes sociales, d’assurer cohĂ©rence et unitĂ© sur un territoire donnĂ© ( ce qui est en gros la thĂšse d’Aglietta et OrlĂ©an). C’est de nouveau du cĂŽtĂ© de Deleuze et Guattari que penche l’auteur, avec une dualitĂ© non pas entre une monnaie Ă©conomique, privĂ©e, impartiale, purement instrumentale et une monnaie centrale Ă©tatique reprĂ©sentant la sociĂ©tĂ© comme totalitĂ©, mais entre la premiĂšre et la monnaie comme capital. La premiĂšre exprime le pouvoir d’achat, la seconde le pouvoir sur la sociĂ©tĂ©.

A noter que cette distinction est peu ou prou celle que trace Graeber. Comment ne pas songer au bitcoin (monnaie conçue pour l’échange) lorsque l’on examine la premiĂšre, et les rapports que pourrait avoir, dans un avenir proche le bitcoin et les monnaies fiat des banques centrales ?

OĂč l’on retrouve le bitcoin, monnaie finie s’il en est, c’est lorsqu’on lit que la monnaie de crĂ©dit, en tant que monnaie capital incarne la logique de la production pour la production, c’est Ă  dire l’introduction de l’infini dans l’univers capitaliste.

Tant décrié comme simple spéculation, le bitcoin est une monnaie de la "finitude", dont on découvre peu à peu qu'elle est notre horizon écologique.

Les Ă©cologistes n’y ont point songĂ© et sont gĂ©nĂ©ralement critiques Ă  son sujet. Il est vrai que leur rĂ©flexion est courte et ne dĂ©passe pas le rĂȘve de voir les monnaies locales (des euros portant faux nez et grosses moustaches) promouvoir le "manger local".

D'autre part, en lisant Lazzarato, on songe soudain à un autre paradoxe : quand la monnaie-dette, abstraite, détruit les relations sociales et déconstruit les territoires, le bitcoin apparaßt par contraste infiniment plus « territorial » : il ne sort jamais de son territoire, le Net, et il le structure ! D'autre part, démuni à la fois du cours forcé et d'un usage fiscal, il ne peut compter que sur sa nature communautaire.

Bitcoin m’apparaĂźt alors comme un dĂ©fi au nouvel ordre libĂ©ral, non sans paradoxe lĂ  aussi quand on connaĂźt les opinions incroyablement libertaires de bien des supporters de la nouvelle monnaie, qui pourraient entrer dans la description que fait l’auteur des talibans du marchĂ© comme Hayek, qui souhaite l’effacement de la monnaie souveraine pour lui substituer une multitude concurrentielle de monnaies privĂ©es.

Nous voyons se multiplier les robinsonades, États libres proclamĂ©s par des milliardaires sur des plateformes en haute mer ou par des libertaires sur des berges incertaines du Danube. Toutes Ă©voquent le bitcoin comme une monnaie « libre ».

un futur grand pays

Or Bitcoin n’a pas vocation Ă  s’en-terrer, et surtout pas sur si peu de terre, ou les pieds dans l’eau. Il n’a pas vocation non plus Ă  ĂȘtre l’une des monnaies privĂ©es dĂ©crites par Hayek, mĂȘme si celui-ci est le maĂźtre Ă  penser de nombre de ses supporters. Qu'il tienne encore dix ans et Bitcoin va changer les esprits, bien plus que dans les rĂȘves de boy-scouts ou les complots des geeks.

Bitcoin est richement disruptif. Ainsi, mĂȘme s’il se classe Ă©videmment, selon moi, du cĂŽtĂ© de la monnaie de paiement, c’est avec un caractĂšre d’extrĂȘme liquiditĂ© (fluiditĂ©) que n’ont pas les billets de banque de nos vies quotidiennes. C’est la premiĂšre fois que l’on voit effectivement la monnaie de paiement dotĂ©e de la mobilitĂ© de la monnaie-dette. A l’aune du bitcoin le systĂšme SEPA s’avĂšre risible, et grotesque la volontĂ© de tous les Sapins de la planĂšte de traquer les transferts et paiements en cash. A travers Bitcoin, c'est tout Ă  la fois la nature de la dette, la lĂ©gitimitĂ© de sa centralisation mais aussi (et c'est ce que j'ai voulu faire ici) son lien Ă  l'impĂŽt et sa responsabilitĂ© dans la gouvernance post-dĂ©mocratique qui sont potentiellement mis en examen.

Pour aller plus loin

les discours officiels

d'autres analyses sur la dette

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114 - Avec Snowden

By: Jacques Favier —

Je ne publie ici qu'une traduction, celle d'un article publié le 9 octobre sur son blog par Edward Snowden sous le titre Votre argent ET votre vie, Les monnaies numériques de banques centrales vont rançonner notre avenir.

Nul besoin de souligner qu'il est un homme dont la parole compte.

Compte tenu de la longueur de son texte, bien peu de gens feront rĂ©ellement l'effort de le lire en anglais mĂȘme si chacun jurera le contraire, comme on jure n'avoir aucun problĂšme Ă  tenir une rĂ©union de travail en anglais, en plein Paris, dĂšs qu'on a cru devoir inviter un nĂ©o-irlandais, et avant que chacun ne bredouille lamentablement.

D'autre part comme la Banque de France ne communique pratiquement plus qu'en anglais, autant en prendre lĂ -aussi le contrepied !

C'est tout ce que j'ai à dire ; la suite (que l'on peut aussi entendre en lecture sur Grand Angle Crypto) est la traduction de son article, avec ses illustrations, sans commentaires de ma part. J'en aurais bien faits quelques-uns, mais marginaux, notamment sur des points de chronologie. D'autre part certains liens sont restés pointés vers des sources en langue anglaise. Tout cela parce que mes journées n'ont que 24 heures.

1

Les nouvelles, ou nouvelles, de cette semaine concernant la capacité du Trésor américain, ou sa volonté, ou simplement sa tentation d'essayer un troll : frapper une piÚce de monnaie en platine d'un trillion de dollars (1 000 000 000 000 $) afin de repousser la limite de la dette du pays m'ont rappelé d'autres lectures monétaires que j'ai faites cet été sous le dÎme de chaleur, lorsqu'il est devenu évident pour beaucoup que le plus grand obstacle à tout nouveau projet de loi sur les infrastructures américaines ne serait pas le plafond de la dette, mais le plancher du CongrÚs.

Cette lecture, que j'ai effectuĂ©e tout en prĂ©parant le dĂ©jeuner Ă  l'aide de mon infrastructure prĂ©fĂ©rĂ©e, savoir l'Ă©lectricitĂ©, Ă©tait la transcription d'un discours prononcĂ© par un certain Christopher J. Waller, gouverneur fraĂźchement nommĂ© du 51Ăšme et plus puissant État des États-Unis, la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale.

Le sujet de ce discours ? Les CBDC - qui ne sont malheureusement pas une nouvelle forme de cannabinoïde qui vous aurait échappé, mais plutÎt l'acronyme de Central Bank Digital Currencies - le tout dernier danger qui se profile à l'horizon public.

Avant d'aller plus loin, permettez-moi de dire qu'il m'a été difficile de déterminer ce qu'est exactement ce discours - s'il s'agit d'un  minority report  ou simplement d'une tentative de plaire à ses hÎtes, l'American Enterprise Institute.

Mais étant donné que Waller, un économiste nommé à la derniÚre minute par Trump à la Fed, exercera son mandat jusqu'en janvier 2030, nous, lecteurs de midi, pourrions y voir une tentative d'influencer la politique future, et plus précisément d'influencer le  document de discussion de la Fed , tant attendu et toujours à venir - un texte rédigé par un groupe - sur le thÚme des coûts et des avantages de la création d'une CBDC.

Précisons : sur les coûts et les avantages de la création d'une CBDC américaine, car la Chine en a déjà annoncée une, tout comme une douzaine d'autres pays, dont récemment le Nigeria, qui lancera début octobre l'eNaira.

À ce stade, le lecteur qui n'est pas encore abonnĂ© Ă  ce Substack peut se demander ce qu'est une monnaie numĂ©rique de banque centrale.

Lecteur, je vais vous le dire ou plutÎt je vais vous dire ce qu'une CBDC n'est PAS. Ce n'est PAS, comme Wikipedia pourrait vous le dire, un dollar numérique. AprÚs tout, la plupart des dollars sont déjà numériques, n'existant pas sous la forme d'un objet plié dans votre portefeuille, mais sous la forme d'une entrée dans la base de données d'une banque, interrogée puis restituée fidÚlement sur l'écran de votre smartphone.

(notez que dans tous ces exemples, l'argent ne peut vivre autrement que sous la surveillance de la Banque centrale.)

Une monnaie numĂ©rique de banque centrale n'est pas davantage une adoption de la cryptomonnaie au niveau de l'État - du moins pas de la cryptomonnaie telle que la comprennent actuellement la plupart des personnes qui l'utilisent dans le monde.

Au lieu de cela, une CBDC est plus proche d'une perversion de la cryptomonnaie, ou du moins des principes et des protocoles fondateurs de la cryptomonnaie : une monnaie cryptofasciste, un jumeau malĂ©fique entrĂ© dans les registres le jour opposĂ©, expressĂ©ment conçu pour refuser Ă  ses utilisateurs la propriĂ©tĂ© fondamentale de leur argent et pour installer l'État au centre d'intermĂ©diation de chaque transaction.

2

Pendant les milliers d'annĂ©es qui ont prĂ©cĂ©dĂ© l'avĂšnement des CBDC, l'argent - l'unitĂ© de compte conceptuelle que nous reprĂ©sentons par des objets gĂ©nĂ©ralement physiques et tangibles que nous appelons monnaie - a Ă©tĂ© principalement incarnĂ© sous la forme de piĂšces frappĂ©es dans des mĂ©taux prĂ©cieux. L'adjectif  prĂ©cieux  - qui fait rĂ©fĂ©rence Ă  la limite fondamentale de la disponibilitĂ© Ă©tablie par la difficultĂ© de trouver et d'extraire du sol la marchandise intrinsĂšquement rare - Ă©tait important, car tout le monde peut triche : l'acheteur sur le marchĂ© peut rogner sa piĂšce de mĂ©tal et en remiser les restes, le vendeur sur un marchĂ© peut peser la piĂšce de mĂ©tal sur des balances dĂ©loyales, et le monnayeur de la piĂšce, qui est gĂ©nĂ©ralement le roi, ou l'État, peut abaisser l'aloi du mĂ©tal de la piĂšce en y mĂȘlant des matĂ©riaux de moindre qualitĂ©, sans parler d'autres mĂ©thodes comme le seigneuriage.

(Contemplez la loi dans toute sa gloire !)

L'histoire de la banque est, Ă  bien des Ă©gards, l'histoire de cette dilution. En effet, les gouvernements ont rapidement dĂ©couvert que, par le biais d'une simple lĂ©gislation, ils pouvaient dĂ©clarer que tout le monde sur leur territoire devait accepter que les piĂšces de cette annĂ©e soient Ă©gales Ă  celles de l'annĂ©e prĂ©cĂ©dente, mĂȘme si les nouvelles piĂšces contenaient moins d'argent et plus de plomb. Dans de nombreux pays, les peines encourues pour avoir mis en doute ce systĂšme, voire pour avoir signalĂ© la falsification, Ă©taient au mieux la saisie des biens, au pire la pendaison, la dĂ©capitation ou la mort par le feu.

Dans la Rome impĂ©riale, cette dĂ©gradation de la monnaie, que l'on pourrait dĂ©crire aujourd'hui comme une  innovation financiĂšre , allait servir Ă  financer des politiques auparavant inabordables et des guerres Ă©ternelles, pour aboutir finalement Ă  la crise du IIIĂšme siĂšcle et Ă  l'Édit de DioclĂ©tien sur le maximum, qui a survĂ©cu Ă  l'effondrement de l'Ă©conomie romaine et de l'empire lui-mĂȘme d'une maniĂšre tout Ă  fait mĂ©morable :

FatiguĂ©s de transporter de lourds sacs de dinars et de deniers, les marchands aprĂšs la crise du troisiĂšme siĂšcle, et en particulier les marchands voyageurs, ont imaginĂ© des formes plus symboliques de monnaie, et ont ainsi crĂ©Ă© la banque commerciale - la version plĂ©bĂ©ienne des trĂ©sors royaux - dont les premiers instruments et les plus importants furent les billets Ă  ordre institutionnels, qui n'avaient pas de valeur intrinsĂšque propre mais Ă©taient garantis par une marchandise : il s'agissait de morceaux de parchemin ou de papier qui reprĂ©sentaient le droit d'ĂȘtre Ă©changĂ© contre une certaine quantitĂ© d'une monnaie ayant plus ou moins de valeur intrinsĂšque.

Les rĂ©gimes qui ont Ă©mergĂ© des incendies de Rome ont Ă©tendu ce concept pour Ă©tablir leurs propres monnaies convertibles, et de petits bouts de chiffon ont circulĂ© dans l'Ă©conomie aux cĂŽtĂ©s de leurs Ă©quivalents en piĂšces de monnaie de valeur symbolique identique, mais de valeur intrinsĂšque distincte. En commençant par l'augmentation de l'impression de billets de banque, en continuant par l'annulation du droit de les Ă©changer contre de la monnaie, et en culminant avec la dĂ©prĂ©ciation de la monnaie elle-mĂȘme par le zinc et le cuivre, les villes-États et plus tard les États-nations entreprenants ont finalement obtenu ce que notre vieil ami Waller et ses copains de la Fed dĂ©criraient gĂ©nĂ©reusement comme une monnaie souveraine  : une belle serviette de table.

(La monnaie souveraine, telle qu'on peut la rencontrer dans l'histoire)

Une fois que la monnaie est comprise de cette maniĂšre, il n'y a qu'un pas Ă  franchir entre la serviette de table et le rĂ©seau internet. Le principe est le mĂȘme : le nouveau jeton numĂ©rique circule aux cĂŽtĂ©s de l'ancien jeton physique de plus en plus absent. Au dĂ©but.

Tout comme le vieux certificat d'argent amĂ©ricain en papier pouvait ĂȘtre Ă©changĂ© contre un dollar d'argent brillant d'une once, le solde de dollars numĂ©riques affichĂ© sur l'application bancaire de votre tĂ©lĂ©phone peut encore ĂȘtre Ă©changĂ© dans une banque commerciale contre une serviette verte imprimĂ©e, tant que cette banque reste solvable ou conserve son assurance-dĂ©pĂŽt.

Si cette promesse de rachat vous semble un maigre rĂ©confort, vous feriez bien de vous rappeler que la serviette en papier dans votre portefeuille vaut toujours mieux que ce contre quoi vous l'avez Ă©changĂ©e : une simple crĂ©ance sur une serviette en papier pour votre portefeuille. De plus, une fois que cette serviette en papier est bien rangĂ©e dans votre sac Ă  main ou votre porte-monnaie, la banque n'a plus le droit de dĂ©cider, ni mĂȘme de savoir, comment et oĂč vous l'utilisez. Enfin, la serviette en papier fonctionnera toujours en cas de panne du rĂ©seau Ă©lectrique.

C'est finalement l'accessoire idéal pour le déjeuner de tout lecteur.

3

Les partisans des CBDC affirment que ces monnaies strictement centralisĂ©es reprĂ©sentent la rĂ©alisation d'un Ă©talon nouveau et audacieux - pas un Ă©talon d'or, ni un Ă©talon d'argent, ni mĂȘme un Ă©talon fondĂ© sur une blockchain, mais quelque chose comme un Ă©talon de feuille de calcul, oĂč chaque dollar Ă©mis par une banque centrale est dĂ©tenu par un compte gĂ©rĂ© par une banque centrale, enregistrĂ© dans un vaste registre d'État qui peut ĂȘtre continuellement examinĂ© et Ă©ternellement rĂ©visĂ©.

Les partisans de la CBDC affirment que cela rendra les transactions quotidiennes à la fois plus sûres (en éliminant le risque de contrepartie) et plus faciles à taxer (en rendant presque impossible de cacher de l'argent au gouvernement).

Les opposants Ă  la CBDC, cependant, citent ces mĂȘmes prĂ©tendues  sĂ©curité  et  facilité  pour affirmer qu'un e-dollar, par exemple, n'est qu'une extension ou une manifestation financiĂšre de l'État de surveillance qui ne cesse de s'Ă©tendre. Pour ces critiques, la mĂ©thode par laquelle cette proposition Ă©radique tant les risques de la faillite que les fraudeurs fiscaux dessine une ligne rouge vif autour son dĂ©faut mortel : cela ne se fait qu'au prix de l'installation de l'État, dĂ©sormais au courant de l'utilisation et de la dĂ©tention de chaque dollar, au centre de toute interaction monĂ©taire. C'est le modĂšle chinois, s'Ă©crient les chantres de la serviette en papier. Or en Chine, la nouvelle interdiction du bitcoin ainsi que la mise en circulation du yuan numĂ©rique, ont clairement pour but d'accroĂźtre la capacitĂ© de l'État Ă  servir d'intermĂ©diaire - Ă  s'imposer au milieu de la moindre transaction.

L'intermĂ©diation et son contraire, la dĂ©sintermĂ©diation, constituent le cƓur du sujet, et il est remarquable de constater Ă  quel point le discours de Waller s'appuie sur ces termes, dont les origines ne se trouvent pas dans la politique capitaliste mais, ironiquement, dans la critique marxiste. Ce qu'ils signifient, c'est le point de savoir qui ou quoi se tient entre votre argent et vos intentions Ă  son Ă©gard.

Ce que certains Ă©conomistes ont rĂ©cemment pris l'habitude d'appeler, avec une emphase pĂ©jorative suspecte, les  cryptomonnaies dĂ©centralisĂ©es  - c'est-Ă -dire Bitcoin, Ethereum et autres - sont considĂ©rĂ©es par les banques centrales et commerciales comme de dangereux dĂ©sintermĂ©diateurs, prĂ©cisĂ©ment parce qu'elles ont Ă©tĂ© conçues pour assurer une protection Ă©gale Ă  tous les utilisateurs, sans privilĂšges spĂ©ciaux accordĂ©s Ă  l'État.

Cette crypto - dont la technologie mĂȘme a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e principalement pour corriger la centralisation qui la menace aujourd'hui - Ă©tait, est gĂ©nĂ©ralement, et devrait ĂȘtre constitutionnellement indiffĂ©rente Ă  qui la possĂšde et pour quoi faire on l'utilise. Pour les banques traditionnelles, cependant, sans parler des États dotĂ©s de monnaies souveraines, c'est inacceptable : ces concurrents cryptographiques reprĂ©sentent une perturbation historique, promettant la possibilitĂ© de stocker et de dĂ©placer une valeur vĂ©rifiable indĂ©pendamment de l'approbation de l'État, et plaçant ainsi leurs utilisateurs hors de portĂ©e de Rome. L'opposition Ă  un tel libre-Ă©change est trop souvent dissimulĂ©e sous un vernis de prĂ©occupation paternaliste, l'État affirmant qu'en l'absence de sa propre intermĂ©diation affectueuse, le marchĂ© se transformera inĂ©vitablement en tripots illĂ©gaux et en repaires de chair oĂč rĂšgnent la fraude fiscale, le trafic de drogue et le trafic d'armes.

Il est toutefois difficile de soutenir cette affirmation lorsque, selon nul autre que le Bureau du financement du terrorisme et des crimes financiers du Département du Trésor américain,  bien que les monnaies virtuelles soient utilisées pour des transactions illicites, le volume est faible par rapport au volume d'activités illicites réalisées par le biais des services financiers traditionnels .

Les services financiers traditionnels, bien sĂ»r, Ă©tant le visage et la dĂ©finition mĂȘme de l'intermĂ©diation - des services qui cherchent Ă  extraire pour eux-mĂȘmes une partie de chacun de nos Ă©changes.

4

Ce qui nous ramÚne à Waller, que l'on pourrait qualifier d'anti-désintermédiateur, de défenseur du systÚme bancaire commercial et de ses services qui stockent et investissent (et souvent perdent) l'argent que le systÚme bancaire central américain, la Fed, décide d'imprimer (souvent au milieu de la nuit).

(Vous seriez surpris de savoir combien de faiseurs d'opinion sont prĂȘts Ă  admettre publiquement qu'ils ne peuvent pas faire la diffĂ©rence entre un tour de passe-passe comptable et l'impression de monnaie.)

Et pourtant, j'admets que je trouve toujours ses remarques fascinantes, principalement parce que je rejette son raisonnement mais que je suis d'accord avec ses conclusions.

L'opinion de Waller, ainsi que la mienne, est que les États-Unis n'ont pas besoin de dĂ©velopper leur propre CBDC. Pourtant, si Waller pense que les États-Unis n'ont pas besoin d'une CBDC parce que leur secteur bancaire commercial est dĂ©jĂ  robuste, je pense que les États-Unis n'ont pas besoin d'une CBDC malgrĂ© les banques, dont les activitĂ©s sont, Ă  mon avis, presque toutes mieux et plus Ă©quitablement accomplies de nos jours par l'Ă©cosystĂšme robuste, diversifiĂ© et durable des crypto-monnaies non Ă©tatiques (traduction : crypto ordinaire).

Je risque de perdre fort peu de lecteurs en affirmant que le secteur bancaire commercial n'est pas, comme l'affirme Waller, la solution, mais en fait le problÚme - une industrie parasite et totalement inefficace qui s'est attaquée à ses clients en toute impunité, soutenue par des renflouements réguliers de la Fed, grùce à la fiction douteuse qu'elle est  trop grosse pour faire faillite .

Mais mĂȘme si le complexe industriel bancaire s'est agrandi, son utilitĂ© a diminuĂ©, surtout par rapport Ă  la cryptomonnaie. Autrefois, les banques commerciales Ă©taient les seules Ă  sĂ©curiser les transactions risquĂ©es, en assurant le dĂ©pĂŽt fiduciaire et la rĂ©versibilitĂ©. De mĂȘme, le crĂ©dit et l'investissement n'Ă©taient pas disponibles, et peut-ĂȘtre mĂȘme inimaginables, sans elle. Aujourd'hui, vous pouvez profiter de tout cela en trois clics.

Pourtant, les banques ont un rÎle plus ancien. Depuis la création de la banque commerciale, ou du moins depuis sa capitalisation par la banque centrale, la fonction la plus importante du secteur a été le mouvement de l'argent, remplissant la promesse de ces anciens billets à ordre en permettant leur remboursement dans différentes villes ou dans différents pays, et en permettant tant aux détenteurs qu'aux payeurs de ces billets d'effectuer des transactions en leur nom et au nom d'autres personnes sur des distances similaires.

Pendant la majeure partie de l'histoire, le déplacement de l'argent de cette maniÚre nécessitait son stockage en grande quantité - ce qui nécessitait la sécurité concrÚte des coffres et des gardes. Mais à mesure que l'argent intrinsÚquement précieux a cédé la place à nos petites serviettes de table, et que les serviettes de table cÚdent la place à leurs équivalents numériques intangibles, cela a changé.

Aujourd'hui, cependant, il n'y a pas grand-chose dans les coffres. Si vous entrez dans une banque, mĂȘme sans masque sur le visage, et que vous tentez un retrait important, on vous dira presque toujours de revenir mercredi prochain, car la monnaie physique que vous demandez doit ĂȘtre commandĂ©e auprĂšs de la rare succursale ou rĂ©serve qui en dispose. Quant au gardien, malgrĂ© la place mythologique qu'il occupe dans vos reprĂ©sentations avec le granit et le marbre qu'il arpente, ce n'est plus qu'un vieil homme aux pieds fatiguĂ©s, trop peu payĂ© pour utiliser l'arme qu'il porte.

Voilà à quoi les banques commerciales ont été réduites : des services intermédiaires de commande d'argent qui profitent des pénalités et des frais, sous la protection de votre grand-pÚre.

En somme, dans une société de plus en plus numérique, il n'y a pratiquement rien qu'une banque puisse faire pour donner accÚs à vos actifs et les protéger qu'un algorithme ne puisse reproduire et améliorer, si ce n'est qu'à l'approche de Noël, les cryptomonnaies ne distribuent pas des petits calendriers de bureau.

Mais revenons à l'agent de sécurité de la banque, qui, aprÚs avoir aidé à fermer la banque pour la journée, va probablement exercer un deuxiÚme emploi, pour joindre les deux bouts - dans une station-service, par exemple.

Une CBDC lui sera-t-elle utile ? Un e-dollar amĂ©liorera-t-il sa vie, plus qu'un dollar en espĂšces, ou qu'un Ă©quivalent en bitcoin, ou en un stablecoin, ou mĂȘme en un stablecoin assurĂ© par la Federal Deposit Insurance Corp ?

Disons que son mĂ©decin lui a dit que la nature sĂ©dentaire de son travail Ă  la banque a eu un impact sur sa santĂ© et a contribuĂ© Ă  une dangereuse prise de poids. Notre gardien doit rĂ©duire sa consommation de sucre, et sa compagnie d'assurance privĂ©e - avec laquelle il a Ă©tĂ© publiquement mandatĂ© pour traiter - commence maintenant Ă  suivre son Ă©tat prĂ©diabĂ©tique et transmet des donnĂ©es sur cet Ă©tat aux systĂšmes qui contrĂŽlent son portefeuille CBDC, de sorte que la prochaine fois qu'il va Ă  l'Ă©picerie et essaie d'acheter des bonbons, il est rejetĂ© - il ne peut pas - son portefeuille refuse tout simplement de payer, mĂȘme si son intention Ă©tait d'acheter ces bonbons pour sa petite-fille.

Ou bien, disons que l'un de ses e-dollars, qu'il a reçu en guise de pourboire Ă  son travail dans une station-service, est ensuite enregistrĂ© par une autoritĂ© centrale comme ayant Ă©tĂ© utilisĂ©, par son prĂ©cĂ©dent dĂ©tenteur, pour effectuer une transaction suspecte, qu'il s'agisse d'un trafic de drogue ou d'un don Ă  une organisation caritative totalement innocente et, en fait, totalement favorable Ă  la vie, opĂ©rant dans un pays Ă©tranger jugĂ© hostile Ă  la politique Ă©trangĂšre des États-Unis, et qu'il est donc gelĂ© et doit mĂȘme ĂȘtre confisquĂ© Ă  titre de  geste citoyen . Comment notre gardien assiĂ©gĂ© pourra-t-il le rĂ©cupĂ©rer ? Sera-t-il un jour en mesure de prouver que cet e-dollar lui appartient lĂ©gitimement et d'en reprendre possession, et combien cette preuve lui coĂ»tera-t-elle en fin de compte ?

Notre gardien gagne sa vie avec son travail, il la gagne avec son corps, et pourtant, lorsque ce corps tombera inĂ©vitablement en panne, aura-t-il amassĂ© suffisamment d'argent pour prendre une retraite confortable ? Et si ce n'est pas le cas, pourra-t-il jamais espĂ©rer compter sur la bienveillance de l'État, ou mĂȘme sur des dispositions adĂ©quates, pour son bien-ĂȘtre, ses soins, sa guĂ©rison ?

C'est la question à laquelle j'aimerais que Waller, que la Fed, le Trésor et le reste du gouvernement américain répondent :

De toutes les choses qui pourraient ĂȘtre centralisĂ©es et nationalisĂ©es dans la vie de ce pauvre homme, est-ce que ce devrait ĂȘtre son argent ?

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109 - TĂȘtes de turcs

By: Jacques Favier —

Ce billet « sang neuf » pourrait bien ne me faire que peu d'amis. Mais j'y songeais depuis trop longtemps. Et autant prĂ©venir, les tĂȘtes de turcs les plus remarquables ne sont pas sur le Bosphore, mĂȘme si les autoritĂ©s de ce pays viennent d'interdire Bitcoin pour les paiements, ce qui leur permettra ensuite de dire que Bitcoin ne sert que pour des transactions illicites...

On commencera par un peu d'histoire, pour amuser la galerie, et on finira par un bain de sang quand je daignerai en venir au sujet, dont le sort des crypto-entreprises qui ont eu le tort de penser un temps que l'on pouvait faire quelque chose dans un pays oĂč la fiscalitĂ© restait Ă©levĂ©e mais justifiĂ©e par l'excellence de la « rĂ©gulation » offerte par un État puissant et Ă©clairĂ©.

Une histoire triste, en fait.

On lit un peu tout sur l'origine de l'expression « tĂȘte de turc ».

TetesDeTurc.jpg, avr. 2021Ceux dont la mémoire ne remonte pas trop loin (déjà le 20Úme siÚcle parait si vieux !) la font naßtre au 19Úme, avec les dynamomÚtres de foire sur lesquels il fallait frapper le plus fort possible et qui représentaient un visage surmonté d'un turban ou d'un tarbouche.

J'y crois moyennement, parce qu'à vrai dire on retrouve beaucoup moins de turcs sur des dynamomÚtres que sur d'innombrables jeux dits de « passe-boule » comme celui qui orne ce billet, sans compter les décors de manÚges et d'attractions les plus diverses.

Mais mĂȘme en restant au dynamomĂštre, cela ne rĂ©sout pas l'Ă©nigme, car pourquoi un turc ? Parce qu'il fallait montrer qu'on Ă©tait « fort comme un turc » selon une expression attestĂ©e au 17Ăšme siĂšcle et qui serait peut-ĂȘtre nĂ©e d'une observation empirique des performances des diverses ethnies enchainĂ©es aux bancs des galĂšres. À moins qu'il ne s'agisse d'une apprĂ©ciation laudative de la « claque ottomane », coup mortel dont les janissaires savaient faire bon usage en utilisant la paume de leur main avec un Ă©lan d’épaule pour accentuer la vitesse et la force de la claque, coup toujours dĂ©signĂ© comme osmanli tokadi dans les bons manuels.

En remontant d'un siĂšcle, c'est en septembre 1565 que lors du fameux SiĂšge de Malte (Ăźle jadis considĂ©rĂ©e comme place forte inexpugnable et aujourd'hui apprĂ©ciĂ©e de plusieurs amis pour son caractĂšre crypto-friendly) les assaillants Turcs s'Ă©tant laissĂ©s aller (dit-on, car malgrĂ© mon grand Ăąge je n'y Ă©tais pas !) Ă  clouer les cadavres des dĂ©fenseurs d'un fort avancĂ© sur des croix et Ă  les envoyer dans la passe de Malte pour saper le moral des autres dĂ©fenseurs, le grand maĂźtre La Valette rĂ©pliqua en faisant bombarder les turcs avec des tĂȘtes de leurs compatriotes.

Encore un effort et l'on arrive enfin dans les derniĂšres annĂ©es du 11Ăšme siĂšcle. Je m'arrĂȘterai lĂ , c'est promis, au siĂšge que les CroisĂ©s emmenĂ©s par Godefroy de Bouillon mirent le 14 mai 1097 devant NicĂ©e.

La ville était majoritairement chrétienne mais occupée pour le compte du Sultan Kilidj Arslan, par une garnison turque qu'il finit par abandonner à son triste sort.

Alors, pour casser le moral de celle-ci, les CroisĂ©s envoyĂšrent Ă  l’aide de catapultes les tĂȘtes des soldats turcs morts au combat Ă  l’intĂ©rieur de la ville fortifiĂ©e. On voit que le procĂ©dĂ© s'adapte en fonction de la technologie.

La ville fut prise.

Il existe d'autres tĂȘtes de Turcs dans notre histoire : elles vont doucement me ramener Ă  la fĂącheuse actualitĂ© de la « Crypto Nation » française.

C'était du temps que le mot « turc » désignait, en Europe, à peu prÚs tous les musulmans du bassin méditerranéen et du Proche-Orient.

Il fallait bien traiter, Ă©changer, commercer avec ces InfidĂšles. La France depuis François Ier Ă©tait mĂȘme l'alliĂ©e des Ottomans. Mais sans Ă©cole des « Langues'O » - elle ne sera crĂ©Ă©e que sous Louis XIV - et sans Google Trad, Ă©changer avec le turcs n'Ă©tait point donnĂ© Ă  tout le monde. Les Ă©changes se faisaient dans la rĂ©alitĂ© entre des « Turcs de profession » et des « Turcs d'Ambassade ».

Un « Turc de profession » c'est un diplomate adroit et parlant la langue turque, mais c'est le plus souvent un homme plus ou moins français, plus ou moins marchand, plus ou moins fils de son prĂ©dĂ©cesseur et qui, pour vivre en paix et prospĂ©rer chez les InfidĂšles, s'est converti ou a fait semblant. En face de lui, un « Turc d'Ambassade » c'est un homme plus ou moins turc, arabe, armĂ©nien, juif ou grec, plus ou moins marchand et plus ou moins cousin des autres « Turcs » qui frĂ©quentent nos ambassades, imitent les mƓurs des roumis et parlent assez le français pour rappeler sans subtilitĂ© qu'ils ne sont pas mahomĂ©tans et qu'on peut donc leur faire confiance. Champagne et petits fours, Ă  dĂ©faut des Ferrero Roche d'Or...

Il en Ă©tait toujours ainsi du temps de NapolĂ©on et... jeune coopĂ©rant au Caire, au dĂ©but des annĂ©es 1980, je me souviens d'une rĂ©union oĂč sur une dizaine de participants, deux diplomates français, l'un des diplomates Ă©gyptiens et le reprĂ©sentant du journal Le Monde Ă©taient tous quatre d'origine maltaise.

Ce qui est essentiel ici c'est que tous ces gens vivent dans le mĂȘme monde, et qu'aujourd'hui les relations entre la Bitcoinie et la RĂ©publique sont ainsi faites. Juristes d'un cĂŽtĂ©, rĂ©gulateurs de l'autre ; rĂ©gulateurs qui s'en vont dans le privĂ© la semaine suivante, juristes et fiscalistes que la suppression de la rĂ©gulation ou un taux d'imposition plus modĂ©rĂ© mettraient dans la gĂȘne sinon au chĂŽmage. De prime abord, cela semble pouvoir faciliter les choses. Mais on juge un arbre Ă  ses fruits...

Les relations entre les bitcoineurs et les autorités ne sont pas systématiquement empreintes de l'hostilité qu'un lecteur de gazettes pourrait imaginer.

Il faut pourtant avouer que ce n'est pas chose facile. Ça tape dur et quand le bitcoineur n'est pas traitĂ© de « geek illuminé », de pauvre fou, de crĂ©tin inculte (si tant est que l'Ă©conomie soit une culture), d'escroc ou de financier du crime, il a de la chance. Mais reconnaissons-le, les trolls internets qui remplacent l'argumentation par l'invective sont aussi nombreux de notre cĂŽtĂ©. Prenez, par exemple, le dĂ©bat sur l'empreinte Ă©cologique du bitcoin : on peut penser que tel ou tel auteur se trompe, on n'est pas obligĂ© de traiter un professeur d'universitĂ© de « prĂ©tendu savant payĂ© par nos impĂŽts », ni un haut fonctionnaire d'Ă©narque sexagĂ©naire. Il vient un moment oĂč les attaques ad hominem s'apparentent au pire au jeu de la « tĂȘte de turc », au mieux Ă  celui du « massacre ».

J'ai toujours été attentif, par exemple lors des Repas du Coin qui (jadis!) réunissaient experts, curieux, sceptiques et personnalités venues du monde officiel à ce que rÚgne la courtoisie.

HĂ©las, mĂȘme courtoises, les relations ont Ă©tĂ© largement le fait de Bitcoineurs de profession et de Bitcoineurs d'ambassade ou disons d'une part de juristes, fiscalistes, lobbyistes et affairistes suffisamment frottĂ©s de la chose pour pouvoir en parler, souvent fort bien, sinon au milieu des vrais experts, du moins dans la bonne sociĂ©tĂ© des rencontres, groupes de travail, colloques et auditions...et d'autre part de jeunes haut-fonctionnaires ou de parlementaires suffisamment instruits pour ne pas confondre crypto et clepto, assez subtils pour se dĂ©marquer des usages officiels les plus repoussants pour leurs interlocuteurs, assez hardis pour se rendre Ă  la station F sans gousse d'ail. Le caractĂšre « dĂ©construit » de ce lieu emblĂ©matique cache mal, d'ailleurs, sa nature de joujou de milliardaire. Un lieu de prestige moins guindĂ© que le chĂąteau Yquem mais oĂč l'on peut aussi accueillir stars et ministres. Une simple mue du capitalisme de connivence...

Entre tout ce beau monde, d'audition en rencontre, on a construit un cadre rĂ©glementaire qui devait assurer Ă  la France une position non pas convenable, mais de premier plan, exceptionnelle, dans l'Ă©conomie qui Ă©mergeait Ă  partir de 2014. La France, comme on sait, n'est vraiment elle-mĂȘme que dans la grandeur...

J'ai commencĂ© Ă  avoir des doutes fin 2018. Toute l'agitation de la loi PACTE n'accouchait que d'un cadre rĂ©glementaire pour les ICO, aprĂšs la vague et avec un label AMF qui ne permettait mĂȘme pas aux heureux bĂ©nĂ©ficiaires d'obtenir, comme quelques dĂ©putĂ©s de la majoritĂ© l'avaient proposĂ©, un compte en banque Ă  la Caisse des DĂ©pĂŽts. La reculade d'octobre 2018, le porte-parole de la Caisse assurant que ses 6000 employĂ©s n'Ă©taient « pas Ă©quipĂ©s pour gĂ©rer ce type de compte » tandis qu'une autre dĂ©putĂ©e, issue du mĂȘme groupe que les auteurs de l’amendement n°2728, se chargeait de dĂ©biter les sottises d'usage est un cas d'Ă©cole. C'est ici.

Ce début d'année 2021 voit sans doute la coque de la « Blockchain Nation » définitivement atteinte si l'on en juge par le nombre de craquements :

CÎté institutions et pouvoirs publics

  1. L'entrĂ©e en vigueur de l'obligation pour les prestataires fournissant un service de conservation d'actifs numĂ©riques d'obtenir un statut officiel de « PSAN » qui rĂ©pond largement Ă  la question posĂ©e par Charlie Perreau dans le Journal du Net : comment la France a mis Ă  l'arrĂȘt ses start-up cryptos. L'article souligne l'une de nos failles fatales : l'incroyable arrogance des autoritĂ©s, que n'oseront pas incriminer publiquement les demandeurs du statut ni leurs intermĂ©diaires. Quand l'AMF rĂ©pond : « la plupart des dossiers prĂ©sentĂ©s aux autoritĂ©s sont incomplets, tant sur la forme que sur le fond. Sur la forme, la plupart des dossiers remis aux autoritĂ©s ne comportent pas toutes les piĂšces requises par la rĂ©glementation. Sur le fond, les Ă©lĂ©ments communiquĂ©s ou dispositifs du PSAN prĂ©sentent rĂ©guliĂšrement des lacunes » il ne vient Ă  l'idĂ©e de personne dans ce kakfaland que les torts sont au minimum partagĂ©s ?
  2. L'attitude de la FBF qui, aprÚs avoir participé à un groupe de travail réuni par l'ACPR (avec du bitcoineur de profession) trouve le moyen de se dégager de l'accord final. C'est ici avec en page 25 la liste des participants et en page 26 les protestations de ladite fédération.
  3. L'attitude de la Banque Postale, seule banque publique du classement publiĂ© par Bitcoin.fr quant Ă  l'attitude des banques vis Ă  vis des cryptos, qui en occupe dĂ©sormais l’avant-derniĂšre place. L'attitude grotesque de la CDC en octobre 2018 n'Ă©tait donc en rien liĂ©e aux pitoyables excuses mises alors en avant.
  4. Le décret n° 2021-387 du 2 avril 2021 relatif à la lutte contre l'anonymat des actifs virtuels et renforçant le dispositif national de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (comme c'est engageant ! pourquoi ne l'ont-ils pas daté de la veille ? ) qui vient rajouter un supplément de sable dans des rouages déjà sérieusement bloqués.

CÎté business (si l'on peut dire)

  1. Fleuron de la modernitĂ© bancaire, la fameuse « Banque d'en face » dont les petites saynĂštes publicitaires moquent la navrante stupiditĂ© et l’absence de compĂ©tences crasses des conseillers de la banque Ă  la papa, trouve le moyen de clĂŽturer le compte d'une des derniĂšres entreprises françaises de vente de cryptoactifs alors mĂȘme qu'elle vient de rĂ©ussir Ă  obtenir le statut de PSAN. C'est ici avec un PS pour laisser entendre que grĂące Ă  un peu de barouf et Ă  l'intervention du dĂ©putĂ© Pierre Person, la SociĂ©tĂ© GĂ©nĂ©rale Ă©tudierait le dossier...
  2. La triste fin de Bitit, aprĂšs six ans d'activitĂ©. Depuis dĂ©cembre elle attendait son statut PSAN, et n'avait donc pas le droit d'accueillir de nouveaux clients. Fin de partie, aprĂšs avoir en 6 ans et avec 5 000 € de capital initial et moins de 215 000 € levĂ©s servi environ 500 000 clients de plus de 50 pays et traitĂ© plus de 230 millions de dollars de transactions... au moment mĂȘme oĂč l'introduction en bourse de Coinbase montre Ă  quel point la France a ratĂ© le coche et signĂ© pour une nouvelle forme de vassalitĂ© C'est ici.

Je crois que moi-mĂȘme, comme plusieurs amis, membres de notre association Le Cercle du Coin, entrepreneurs, blogueurs, auteurs, lobbyistes, juristes, nous aurons fait (le plus souvent bĂ©nĂ©volement, face Ă  des mamamouchis bien payĂ©s) tout ce qui Ă©tait possible. Les rencontres, les missions, les rapports n'ont pas servi Ă  grand chose. Les agrĂ©ments, les statuts, la rĂ©gulation ont nourri bien des gens mais pas les entreprises, et n'ont servi l'intĂ©rĂȘt de la France que dans l'idĂ©e que s'en font des fonctionnaires-rentiers-de-la-paperasse Ă  qui leur presse favorite fournit rĂ©guliĂšrement de bons arguments pour douter de l'innovation et du rabĂąchage des thĂ©ories d'Aglietta et OrlĂ©an sur la monnaie comme « fait social total » au pays merveilleux des principes rĂ©publicains. Je ne veux pas en faire des tĂȘtes de turcs, ni me rĂ©pĂ©ter : j'ai dĂ©jĂ  dit ce que j'en pensais dans mon billet prĂ©cĂ©dent.

J'ai tĂŽt manifestĂ© un rien de pessimisme (celui qui n'empĂȘche pas de continuer Ă  se battre). Mais je crois maintenant que c'est cause perdue. Comme d'autres (voir ici ce qu'en dit Philippe Honigman, avec le Radeau de la MĂ©duse original en illustration...) je crois que cela renvoie aux prĂ©cĂ©dents Ă©checs français, profondĂ©ment, sous l'Ă©piderme (dont l'ENA ou ce qui en tiendra lieu demain pourrait ĂȘtre le symbole), sous le derme, dans la viande et dans la moelle.

Il est clair enfin que les pouvoirs publics ont aujourd'hui d'autres prioritĂ©s, sur lesquelles ils s'estiment prodigieusement efficaces mĂȘme contre certaines Ă©vidences, mais c'est presque tant mieux pour nous.

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