Le 5 dĂ©cembre dernier, le cours boursier du bitcoin a dĂ©passĂ© le niveau emblĂ©matique des 100 000 dollars, un Ă©vĂšnement attendu de longue date par de nombreuses personnes. Cette hausse a Ă©tĂ© portĂ©e (entre autres) par lâarrivĂ©e des ETF au comptant aux Ătats-Unis en janvier 2024, par le halving de lâĂ©mission des bitcoins en avril, et par lâĂ©lection de Donald Trump Ă la prĂ©sidences des Ătats-Unis en novembre, lui qui avait promis au prĂ©alable la mise en place dâune « rĂ©serve stratĂ©gique » en BTC. Les dĂ©tenteurs de bitcoins, devenus tout Ă coup un peu plus riches, se sont particuliĂšrement rĂ©jouis de cette augmentation, allant jusquâĂ organiser des soirĂ©es spĂ©ciales pour lâoccasion. Depuis, le cours oscille autour 100 000 $ sans parvenir sâĂ©lever beaucoup plus haut, mais les prĂ©visions pour 2025 nâen sont pas moins extrĂȘmement optimistes : certains sâattendent Ă voir un prix de 250 000 $ dâici la fin de lâannĂ©e, tandis que dâautres visent plutĂŽt les 700 000 $.
Ce nouvel engouement spĂ©culatif constitue une circonstance idĂ©ale pour Ă©voquer un phĂ©nomĂšne particuliĂšrement rĂ©pandu dans le secteur de la cryptomonnaie : celui de lâattachement excessif Ă la richesse matĂ©rielle, communĂ©ment appelĂ© lâavarice. Dans un premier temps, nous reviendrons ainsi sur le rĂŽle quâa jouĂ© la spĂ©culation dans lâamorçage de Bitcoin et sur la place de plus en plus grande que la thĂ©saurisation a pris dans le discours des bitcoineurs au cours du temps. Puis dans un second temps, nous parlerons des consĂ©quences de la prĂ©dominance de cette passion dans la communautĂ© de Bitcoin, en reprenant notamment la critique faite par la tradition chrĂ©tienne. PrĂ©cisons quâil sâagit ici de parler dâun excĂšs, dont tout le monde peut faire preuve (moi-mĂȘme compris), et non de remettre en cause le bienfondĂ© de lâintĂ©rĂȘt financier, qui est Ă la base du fonctionnement du systĂšme de Nakamoto.
La spéculation sur le bitcoin
Il existe trois raisons principales de sâintĂ©resser Ă Bitcoin : la premiĂšre est la curiositĂ© technique ; la deuxiĂšme est la motivation idĂ©ologique ; la troisiĂšme est lâintĂ©rĂȘt spĂ©culatif. Ces trois aspects Ă©taient prĂ©sents dĂšs les dĂ©buts de la cryptomonnaie et existent toujours dans la communautĂ© sous des formes diverses. Toutefois, câest le troisiĂšme qui est dĂ©sormais dominant, si bien que le prix de lâunitĂ© de compte est devenu un sujet immanquable dans les conversations concernant Bitcoin.
Ă lâorigine, la spĂ©culation (du latin spÄcĆlor, « observer », « regarder dâen haut », « surveiller ») dĂ©signe lâacte de rĂ©flĂ©chir profondĂ©ment aux consĂ©quences dâune hypothĂšse. Mais aujourdâhui, le mot a surtout tendance Ă se rapporter Ă la spĂ©culation financiĂšre, câest-Ă -dire lâactivitĂ© dâanticiper lâĂ©volution du prix dâun actif Ă court, moyen ou long terme, dans le but dâen tirer un bĂ©nĂ©fice. Câest dans ce sens que nous lâemployons ici.
MĂȘme si le terme prĂ©sente un caractĂšre pĂ©joratif dans la bouche de certains (dont les nombreux contempteurs de Bitcoin), la spĂ©culation peut ĂȘtre une action tout Ă fait banale et anodine. En un sens, nous sommes tous des spĂ©culateurs : chacun rĂ©flĂ©chit Ă son avenir et Ă celui de ses proches, en essayant de prĂ©dire lâavenir et de rĂ©aliser des opĂ©rations financiĂšres en consĂ©quence. Par exemple, le Français moyen, qui conserve de lâeuro Ă moyen terme, spĂ©cule : il fait le pari que la monnaie europĂ©enne ne connaitra pas une inflation Ă©levĂ©e entretemps. Le caractĂšre nĂ©faste de la spĂ©culation est plutĂŽt Ă chercher dans lâobsession quâon peut retrouver chez certains boursicoteurs compulsifs, dont lâactivitĂ© se rapproche plus du jeu dâargent que de la gestion de patrimoine saine et dĂ©passionnĂ©e.
Le bitcoin, en tant quâunitĂ© de compte numĂ©rique Ă©tant Ă©changĂ©e librement sur Internet, est soumis Ă la loi de lâoffre et de la demande et possĂšde un prix qui varie en fonction du temps. De ce fait, il est sujet Ă la spĂ©culation financiĂšre des acteurs du marchĂ©, pour toutes sortes de raisons et Ă des horizons temporels multiples. Mais le principal argument derriĂšre la spĂ©culation Ă moyen-long terme sur le bitcoin est gĂ©nĂ©ralement celui de sa premiĂšre monĂ©tisation, câest-Ă -dire de son adoption initiale comme intermĂ©diaire dâĂ©change par un nombre plus ou moins Ă©levĂ© dâutilisateurs.
Le bitcoin est prĂ©sentĂ© comme une monnaie en devenir depuis ses dĂ©buts, et il parait naturel de miser sur le fait quâil va devenir un intermĂ©diaire dâĂ©change plus ou moins rĂ©pandu. La valeur agrĂ©gĂ©e dâune monnaie dĂ©pend de son utilitĂ© (câest-Ă -dire la quantitĂ© de choses quâelle permet de se procurer), et doit donc thĂ©oriquement augmenter Ă mesure que son adoption grandit. Puisque la quantitĂ© de bitcoins est en principe limitĂ©e Ă long terme Ă 21 millions dâunitĂ©s, lâaccroissement de la valeur agrĂ©gĂ©e doit se traduire par une hausse du prix unitaire. DâoĂč lâidĂ©e quâon sâen fait dâun « investissement1 » : acheter du bitcoin permet de miser sur son potentiel dâadoption futur.
Cette spĂ©culation est indissociable de lâhistoire de Bitcoin. Elle a en effet Ă©mergĂ© dĂšs le lancement du rĂ©seau en janvier 2009. Ă ce moment-lĂ , la rĂ©flexion portait sur le fait dâamorcer Ă©conomiquement le systĂšme, et la spĂ©culation reprĂ©sentait lâun des facteurs initiaux qui a poussĂ© les gens Ă donner une valeur au bitcoin2.
Câest le cypherpunk Hal Finney, premier destinataire dâune transaction sur le rĂ©seau, qui a initialement suggĂ©rĂ© cette idĂ©e dans un courriel adressĂ© Ă la liste de diffusion de Metzdowd.com, la fameuse Cryptography Mailing List. Le 11 janvier 2009, en rĂ©ponse Ă la publication de la politique monĂ©taire par Satoshi Nakamoto, il a ainsi dĂ©crit comment le minage de bitcoins pouvait constituer « un trĂšs bon pari », Ă©tant donnĂ© le potentiel de hausse du pouvoir dâachat. Voici son courriel, dans son intĂ©gralitĂ©Â :
« Il est intĂ©ressant de noter que le systĂšme peut ĂȘtre configurĂ© de maniĂšre Ă nâautoriser quâun certain nombre maximum dâunitĂ©s Ă ĂȘtre gĂ©nĂ©rĂ©es. Je suppose que lâidĂ©e est que la quantitĂ© de travail nĂ©cessaire pour gĂ©nĂ©rer une nouvelle unitĂ© deviendra de plus en plus importante avec le temps.
Un des problĂšmes immĂ©diats avec nâimporte quelle nouvelle monnaie est de savoir comment lui donner une valeur. MĂȘme en ignorant le problĂšme pratique liĂ© au fait que quasi personne ne lâacceptera au dĂ©but, il est toujours difficile de trouver un argument raisonnable justifiant lâattribution dâune valeur non nulle pour les unitĂ©s.
En guise dâexpĂ©rience de pensĂ©e amusante, imaginons que Bitcoin soit un succĂšs et devienne le systĂšme de paiement dominant utilisĂ© dans le monde entier. Alors, la valeur totale de la monnaie devrait ĂȘtre Ă©gale Ă la valeur totale de toutes les richesses du monde. Les estimations actuelles de la richesse totale des mĂ©nages dans le monde que jâai trouvĂ©es varient entre 100 et 300 milliers de milliards de dollars. Pour un nombre dâunitĂ©s de 20 millions, cette prĂ©vision donnerait Ă chaque unitĂ© une valeur dâenviron 10 millions de dollars.
La possibilitĂ© de gĂ©nĂ©rer des unitĂ©s aujourdâhui avec lâĂ©quivalent de quelques centimes de temps de calcul peut donc constituer un trĂšs bon pari, dont la cote serait dâenviron 100 millions contre 1 ! MĂȘme si les chances que Bitcoin atteigne un tel niveau de rĂ©ussite sont minces, ces chances sont-elles vraiment de 100 millions contre 1 ? Il y a lĂ matiĂšre Ă rĂ©flexionâŠÂ »
Le 15 janvier, soit quelques jours plus tard, Satoshi Nakamoto et lâingĂ©nieur Dustin Trammell (qui venait de dĂ©couvrir lâexistence de Bitcoin) ont discutĂ© en privĂ© de ce message de Hal Finney. Satoshi a Ă©voquĂ© la « possibilité » que le bitcoin « soit considĂ©rĂ© comme un investissement Ă long terme », et Trammell a approuvĂ© en Ă©crivant que câĂ©tait « lâune des raisons pour lesquelles [il avait] dĂ©marrĂ© un nĆud si rapidement ». Le lendemain, Satoshi a envoyĂ© un courriel Ă la liste de diffusion qui retranscrivait ce dont il avait parlĂ© avec Trammell. Il Ă©crivait alors :
« Il pourrait ĂȘtre judicieux de sâen procurer au cas oĂč le phĂ©nomĂšne prendrait de lâampleur. Si suffisamment de gens pensent la mĂȘme chose, on pourra assister Ă une prophĂ©tie autorĂ©alisatrice. »
Il a confirmĂ© ce point de vue sur le forum de la Fondation P2P oĂč il expliquait quâil pouvait se former une « boucle de rĂ©troaction positive », dans le sens oĂč « plus les utilisateurs [Ă©taient] nombreux, plus la valeur [augmentait], ce qui [pouvait] attirer davantage dâutilisateurs dĂ©sireux de profiter de cette hausse ».
Cette conception sâest par la suite retrouvĂ©e dans la FAQ et sur la page SourceForge en mai 2009, sous la plume de Martti Malmi, le jeune Ă©tudiant finlandais qui deviendrait le bras droit de Satoshi :
« La valeur du bitcoin est susceptible dâaugmenter Ă mesure que la croissance de lâĂ©conomie de Bitcoin dĂ©passe le taux dâinflation â considĂ©rez le bitcoin comme un investissement et commencez Ă faire fonctionner un nĆud aujourdâhui ! »
Lâaspect spĂ©culatif prenait donc une place importante dans la prĂ©sentation de Bitcoin auprĂšs des nouveaux utilisateurs. Toutefois, cette communication avait surtout pour but dâamorcer le systĂšme. Lâobjectif de Nakamoto nâĂ©tait pas de crĂ©er un objet ultraspĂ©culatif, mais de façonner une nouvelle monnaie pouvant ĂȘtre utilisĂ©e dans le cadre de paiements en ligne. Rappelons Ă ce titre que la fameuse limite des 21 millions nâa Ă©tĂ© ajoutĂ©e par Satoshi quâen novembre 2008, Ă la suite de discussions avec des membres de la liste de diffusion, donc aprĂšs la publication du livre blanc initial.
Par la suite, le crĂ©ateur de Bitcoin a pris ses distances avec la spĂ©culation financiĂšre. Il a rapidement Ă©tĂ© trĂšs mesurĂ© avec la notion dâinvestissement mise en valeur par Martti Malmi, vraisemblablement pour des raisons lĂ©gales. Dans un courriel adressĂ© au jeune Finlandais en juin 2009, il Ă©crivait :
« Je ne suis pas Ă lâaise avec le fait de dĂ©clarer explicitement : « considĂ©rez-le comme un investissement ». Câest une chose dangereuse Ă dire et tu devrais supprimer ce point. Il nây a pas de mal Ă ce que les gens arrivent Ă cette conclusion par eux-mĂȘmes, mais nous ne pouvons pas le prĂ©senter de cette façon. »
Puis il a cessĂ© totalement de parler du sujet, Ă©voquant plutĂŽt les aspects techniques ou lâutilisation du bitcoin comme moyen de paiement.
LâĂ©volution mĂ©mĂ©tique de BTC
Cette propension Ă la spĂ©culation sâest peu Ă peu dĂ©veloppĂ©e au sein de la communautĂ© des utilisateurs de Bitcoin. Initialement minoritaire, elle sâest progressivement Ă©largie au fil des bulles successives quâa connues le prix du bitcoin. Chaque engouement ramenait plus de spĂ©culateurs, qui participaient Ă contribuer Ă lâengouement suivant, et ainsi de suite. Si ce phĂ©nomĂšne a permis de faire connaitre la crĂ©ation de Satoshi Nakamoto au monde entier, il a aussi eu un effet dĂ©vastateur sur la culture entourant Bitcoin, câest-Ă -dire lâensemble des discours, des reprĂ©sentations, des valeurs et des pratiques pouvant se retrouver chez les gens qui lâutilisent.
Cette Ă©volution sâest en particulier manifestĂ©e par lâintermĂ©diaire de mĂšmes3 circulant dans la communautĂ©, qui se sont propagĂ©s dâabord sur le forum BitcoinTalk, puis sur Reddit et enfin sur Twitter. Ces mĂšmes sont gĂ©nĂ©ralement des courtes formules rĂ©pĂ©tĂ©es Ă lâenvi, des reprĂ©sentations visuelles Ă portĂ©e symbolique ou des conceptions simplificatrices sur la nature de Bitcoin. Ils forment les blocs de base de la culture de Bitcoin, notamment dans la mesure oĂč celle-ci se dĂ©veloppe majoritairement sur Internet, oĂč lâon est habituĂ© aux contenus courts et frappants.
Comme nous lâavons suggĂ©rĂ©, jusquâen 2011, le bitcoin Ă©tait principalement vu comme un moyen de paiement, comme un « argent liquide Ă©lectronique » pour reprendre les termes du titre du livre blanc. Il Ă©tait vantĂ© pour ses propriĂ©tĂ©s liĂ©es aux transferts : la possibilitĂ© dâenvoyer des paiements quand on le souhaite, lâabsence dâexigence dâidentification, la non-limitation par les frontiĂšres, les frais minimes, etc. Les achats en bitcoins Ă©taient cĂ©lĂ©brĂ©s comme des actions montrant que lâĂ©conomie Ă©tait en train de grandir. CâĂ©tait le cas des fameuses pizzas de Laszlo Hanyecz, achetĂ©es en mai 2010 pour 10 000 bitcoins, qui ont Ă©tĂ© une « grande Ă©tape » dans lâadoption progressive du bitcoin.

Mais alors que la financiarisation progressait, le bitcoin a Ă©tĂ© de plus en plus perçu comme une « rĂ©serve de valeur » ou un « or numĂ©rique ». On a vu les financiers professionnels entrer dans la danse, Ă lâinstar des frĂšres Winklevoss, qui avaient rĂ©cupĂ©rĂ© une belle somme aprĂšs avoir gagnĂ© un procĂšs contre Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook. Sâen est suivie la double bulle de 2013 : le prix est passĂ© de 13 $ Ă 1 150 $ en lâespace dâun an. Ă partir de lĂ , le discours a changĂ©. La hausse du prix est devenue un facteur de rĂ©ussite. Les mĂ©dias gĂ©nĂ©ralistes ont davantage abordĂ© le sujet sous cet angle, attirant encore plus de spĂ©culateurs. DorĂ©navant, une grande partie des nouveaux mĂšmes Ă©taient liĂ©s Ă lâaspect spĂ©culatif.
La limite des 21 millions est devenue pour ainsi dire sacrĂ©e, confĂ©rant au nombre 21 une signification particuliĂšre. Ce dernier sâest ainsi retrouvĂ© un peu partout, et notamment dans les noms donnĂ©s Ă des Ćuvres diverses : un livre (21 Leçons), un magazine (Citadelle21), une newsletter (21 Millions) ou un discours de confĂ©rence (« 21 rules of Bitcoin »). Un fonds dâinvestissement (21Shares) a intĂ©grĂ© le nombre 21 dans son nom pour sponsoriser un ETF. On peut aussi citer le cas de la formule « â/21M » de Knut Svanholm (2020), qui sâest propagĂ©e au sein de la communautĂ© pour indiquer que si le bitcoin Ă©tait amenĂ© Ă avaler la croissance Ă©conomique mondiale, son potentiel de hausse Ă©tait infini.
Un autre symbole qui a pris en importance dans lâimaginaire des bitcoineurs au cours des annĂ©es est le taureau. Dans le monde financier, cet animal est liĂ© au marchĂ© haussier en raison de son nom anglais, bull market4. Câest tout naturellement quâil a pris une place Ă part dans les crĂ©ations bitcoiniennes, reprĂ©sentant lâespoir dâune hausse prodigieuse du pouvoir dâachat. Il figure ainsi dans le logo et le nom de la plateforme de change Bull Bitcoin, fondĂ©e par Francis Pouliot et David Bradley en 2018. Il est prĂ©sent sur la couverture du livre de Vijay Boyapati, A Bullish Case for Bitcoin, publiĂ© en 2021 (et traduit chez Konsensus Network sous le titre Un scĂ©nario optimiste pour Bitcoin). On peut aussi mentionner quâune statue de taureau aux yeux laser, appelĂ©e le « Miami Bull », a Ă©tĂ© installĂ©e Ă Miami Ă lâoccasion de la confĂ©rence Bitcoin 2022.

Lâinjonction Ă accumuler du bitcoin et Ă le thĂ©sauriser sâest renforcĂ©e en consĂ©quence. Le bitcoineur Ă©tait appelĂ© à « conserver » (hold) ses bitcoins dans le temps (Zhou Tonged, 2013) de façon Ă tirer parti de leur apprĂ©ciation, un encouragement qui sâest retranscrit dans le mĂšme « HODL » (GameKyuubi, 2013), dĂ©formation orthographique de hold, qui est ensuite devenu le rĂ©troacronyme de Hold on for Dear Life (« tenez bon pour votre vie »). Dans une reprĂ©sentation plus extrĂȘme de cette injonction, lâutilisateur Ă©tait poussĂ© Ă garder jalousement ses bitcoins, malgrĂ© la disparitĂ© des richesses, quitte Ă se retrancher dans une « citadelle » (Luka Magnotta, 2013) pour protĂ©ger sa richesse des hordes de voleurs.
Dans sa vie de tous les jours, lâindividu est encouragĂ© à « dĂ©penser sa monnaie fiat et accumuler des satoshis » (« spend fiat, stack sats« , Matt Odell, 2019). Il ne devrait pas chercher Ă payer en bitcoins en raison de la loi de Gresham (« la mauvaise monnaie chasse la bonne »). De plus, il est devenu commun dâexprimer toute dĂ©pense faite en bitcoins Ă leur valeur du cours actuel, les pizzas de Laszlo valant aujourdâhui (selon cette conception) prĂšs dâun milliard de dollars5 !
Bitcoin a de moins en moins Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme un moyen dâĂ©change numĂ©rique, mais davantage une « technologie dâĂ©pargne » (Pierre Rochard, 2019), dont lâattrait central Ă©tait « le nombre qui monte » (« Number Go Up« , Saifedean Ammous, 2020). En guise de signe de ralliement pour faire augmenter le prix jusquâĂ 100 000 $, il fallait ajouter des « yeux laser » Ă sa photo de profil (GregZaj, 2021). Les sceptiques opposĂ©s Ă Bitcoin qui choisissent de ne pas avoir de bitcoin en connaissance de cause devaient ĂȘtre traitĂ©s avec mĂ©pris, Ă lâinstar du gold bug Peter Schiff, et on pouvait se moquer dâeux pour car ils manquaient de rĂ©aliser les profits associĂ©s (« have fun staying poor« , Udi Wertheimer, 2020).
Lâobjectif perçu de Bitcoin a dĂ©rivĂ© vers quelque chose qui nâavait pas Ă©tĂ© envisagĂ© par Satoshi Nakamoto. La vision dâun « argent liquide numĂ©rique », que chaque individu conserverait et utiliserait individuellement, sâest progressivement faite plus timide au profit de la notion de « monnaie de rĂ©serve » (Hal Finney, 2010). Dans cette derniĂšre conception, les bitcoins seraient principalement dĂ©tenus par des entitĂ©s (des banques) pour le compte de clients qui devraient passer par des applications dĂ©positaires et nâauraient donc pas directement la propriĂ©tĂ© de leurs fonds. Câest cette vision qui a inspirĂ© la thĂšse de lâ« étalon-bitcoin » (Saifedean Ammous, 2018), un systĂšme monĂ©taire calquĂ© sur le modĂšle de lâĂ©talon-or classique (1873â1914) oĂč le bitcoin jouerait le mĂȘme que lâor en tant que monnaie de base6. Bitcoin pourrait ainsi devenir un systĂšme de « monnaie de rĂ©serve mondiale » (Gavin Andresen, 2011), surpassant toutes les autres devises dans la pyramide monĂ©taire.
DĂšs 2014, les bitcoineurs se sont mis Ă envisager une « hyperbitcoinisation » (Daniel Krawisz, 2014), câest-Ă -dire une rapide dĂ©monĂ©tisation des devises fiat au profit du bitcoin. Le bitcoin Ă©tant un actif dĂ©flationniste, son prix monterait « pour toujours » (Michael Saylor, 2021), « jusquâĂ la lune » (ToTheMoonGuy, 2013). Cette Ă©volution inĂ©luctable pousserait certains acteurs Ă procĂ©der Ă une « attaque spĂ©culative » (Pierre Rochard, 2014) en empruntant de lâargent pour acheter du bitcoin, ce qui accĂ©lĂ©rerait la chute de la monnaie Ă©tatique. Bitcoin constituerait ainsi un « cheval de Troie » (u/sovereignlife, 2015), qui servirait Ă infiltrer le systĂšme Ă©tatico-bancaire et Ă le purifier de lâintĂ©rieur grĂące aux incitations Ă©conomiques quâil apporterait supposĂ©ment.
La culture de Bitcoin a donc connu une Ă©volution majeure, qui sâest traduite par le dĂ©veloppement de mĂšmes qui, mĂȘme sâils ne sont pas nĂ©cessairement compatibles entre eux, vĂ©hiculent tous la notion dâun bitcoin quâil faut acquĂ©rir et conserver jalousement. Ce changement est devenu de plus en plus prononcĂ© avec la financiarisation de lâutilisation, si bien que ce qui Ă©tait Ă lâorigine une simple spĂ©culation a dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© chez certains bitcoineurs en une passion bien connue : lâavarice.
La critique traditionnelle de lâavarice
Lâavarice, au sens traditionnel du terme, dĂ©signe lâattachement excessif Ă la richesse matĂ©rielle et en particulier Ă lâargent. Le terme provient du mot latin du mĂȘme sens, avaritia, lui-mĂȘme dĂ©rivĂ© de ÄvÄo, signifiant « dĂ©sirer vivement ». En ce sens, lâavarice peut se manifester par une volontĂ© dâaccumuler plus de richesse (ce quâon nomme en français la cupiditĂ©) ou la rĂ©ticence Ă sâen sĂ©parer (Ă savoir la radinerie).
Lâavarice est unanimement condamnĂ©e par toutes les religions traditionnelles, et en particulier par le christianisme. Dans la tradition catholique romaine, elle forme lâun des sept pĂ©chĂ©s capitaux listĂ©s par lâĂ©vĂȘque GrĂ©goire le Grand. Dans la tradition orthodoxe grecque, elle est appelĂ©e lâ« amour de lâargent » (ΊÎčλαÏÎłÏ Ïία, philargurĂa) et constitue lâune des huit pensĂ©es tentatrices (logismoĂŻ) mises en avant par le moine Ăvagre le Pontique.
Pour la doctrine chrĂ©tienne, lâavarice a pour effet de dĂ©tourner lâindividu de Dieu, en le poussant Ă se prĂ©occuper de sa richesse matĂ©rielle plutĂŽt que de son salut spirituel. Elle le conduit Ă poursuivre lâargent au dĂ©triment de ses relations avec les autres. Lâavare a tendance Ă nĂ©gliger ses proches, Ă ne pas aider ses amis, Ă rechigner Ă faire des dĂ©penses essentielles, Ă ne pas pratiquer lâaumĂŽne ; ce qui lâĂ©loigne de plus en plus des gens qui lâaiment. Cet enseignement est rĂ©sumĂ© dans les mots de saint Paul, qui Ă©crivait dans sa PremiĂšre Ă©pitre Ă TimothĂ©e :
« [L]a racine de tous les maux, câest lâamour de lâargent. Pour sây ĂȘtre livrĂ©s, certains se sont Ă©garĂ©s loin de la foi et se sont transpercĂ© lâĂąme de tourments sans noms. » (1 Tm 6:10)
Le Nouveau Testament illustre le comportement de lâavare par lâexemple de Judas Iscariote, le disciple de JĂ©sus-Christ qui lâa trahi en le dĂ©nonçant aux autoritĂ©s. Judas Ă©tait en effet le trĂ©sorier parmi les douze apĂŽtres, mais nâhĂ©sitait pas Ă prendre dans la bourse commune, car il « était voleur » (Jn 12:6). De plus, il a dĂ©noncĂ© le Christ au SanhĂ©drin pour « trente piĂšces dâargent » (Mt 26:15). Il a fini par se suicider en se pendant Ă un arbre.
Le christianisme rejette en particulier la thĂ©saurisation, câest-Ă -dire la tendance Ă Ă©pargner son argent sans chercher Ă le faire fructifier. DâaprĂšs JĂ©sus-Christ lui-mĂȘme, « celui qui thĂ©saurise pour lui-mĂȘme » au lieu de « sâenrichir en vue de Dieu » est un « insensé » (Lc 12:21). Cette critique de la conservation maladive peut aussi se retrouver (en premier niveau de lecture) dans la parabole des talents (Mt 25:14â30), oĂč est racontĂ©e lâhistoire dâun maitre qui, partant en voyage, laisse des fonds Ă ses serviteurs en son absence et qui, Ă son retour, dĂ©cide de rĂ©tribuer ceux qui ont investi cet argent dans une activitĂ© productive et de punir celui qui nâa « point semé ».
La tradition chrĂ©tienne voit Ă©galement dâun mauvais Ćil lâusure (câest-Ă -dire le prĂȘt Ă intĂ©rĂȘt), cette derniĂšre ayant Ă©tĂ© condamnĂ©e par le concile de NicĂ©e de 325 et par les PĂšres de lâĂglise. Durant le Moyen Ăge, le prĂȘt Ă intĂ©rĂȘt a ainsi Ă©tĂ© rĂ©guliĂšrement interdit dans de nombreuses nations, notamment en Europe. Ce nâest quâĂ la Renaissance, avec lâapparition de la banque moderne et du protestantisme, que cette interdiction a Ă©tĂ© allĂ©gĂ©e.
Lâavarice est par ailleurs reprĂ©sentĂ©e de façon figurĂ©e dans la Bible. On lâassocie ainsi Ă la figure du veau dâor, qui Ă©tait originairement un symbole dâidolĂątrie, mais qui est progressivement devenue la reprĂ©sentation de la puissance corruptrice de la richesse matĂ©rielle. Cette figure provient dâun Ă©pisode de lâExode (Ex 32), durant lequel les HĂ©breux se sont mis Ă adorer une statue de « veau » en or, moulĂ©e Ă partir de leurs bijoux, alors quâils attendaient que MoĂŻse descende du mont SinaĂŻ, oĂč il restĂ© 40 jours et 40 nuits pour recevoir les Tables de la Loi. DĂ©tail intĂ©ressant : si cette statue est appelĂ©e un « veau » (ŚąÖ”ŚÖ¶Ś, âegel), il sâagit en rĂ©alitĂ© dâun taureau, Ă lâimage de certaines divinitĂ©s qui Ă©taient alors vĂ©nĂ©rĂ©es en Ăgypte (Apis) ou Ă Canaan (El) ; lâappellation de « veau » est en effet censĂ©e jeter le ridicule sur les idoles.

Une autre figure mise en avant par la tradition chrĂ©tienne est celle de Mammon. Il sâagit dâune personnification de lâargent (Mammon vient de lâaramĂ©en ŚÖžŚŚÖčŚ ÖžŚ, mÄmĆnÄ signifiant « richesse »), Ă qui les hommes sont susceptibles de vouer leur vie. Câest contre cette possibilitĂ© de corruption que JĂ©sus-Christ a averti ses disciples dans le Sermon sur la Montagne :
« Nul ne peut servir deux maĂźtres : ou il haĂŻra lâun et aimera lâautre, ou il sâattachera Ă lâun et mĂ©prisera lâautre. Vous ne pouvez servir Dieu et lâArgent [ΌαΌÏΜ៷, mamĆnĂą]. » (Mt 6:24)
Lâavarice est donc une forme particuliĂšre dâidolĂątrie, et en est probablement une des plus visibles. Elle se manifeste dans notre monde moderne par la place que nous donnons Ă la richesse dans nos objectifs de vie. Nous nous imaginons ainsi que lâaccumulation dâargent nous apportera une sĂ©curitĂ© pour lâavenir, voire une « libertĂ© financiĂšre » qui nous permettrait de « sortir de la rat race », conformĂ©ment Ă ce quâenseignent les apĂŽtres du dĂ©veloppement personnel.
Bitcoin nâĂ©chappe pas Ă lâidolĂątrie, faisant lui-mĂȘme lâobjet dâune pseudo-religion, et lâamour de lâargent joue un rĂŽle de premier plan dans cette adoration. Beaucoup de personnes affirment ainsi que Bitcoin les a « sauvĂ©es », non pas par sa caractĂ©ristique de rĂ©sistance Ă la censure, mais parce que la hausse drastique du pouvoir dâachat de lâunitĂ© de compte les a libĂ©rĂ©es de la contrainte de travailler. En les rendant riches, Bitcoin a abaissĂ© leur prĂ©fĂ©rence temporelle et les a fait se focaliser sur les choses qui comptent vraiment pour elles. Il nâest donc pas Ă©tonnant que la culture dominante dans la communautĂ© se soit concentrĂ©e autour lâintĂ©rĂȘt financier : les plus anciens bitcoineurs ont Ă©tĂ© rĂ©compensĂ©s pour avoir conservĂ© leurs bitcoins, et ont donc encouragĂ© les gens (au moins par lâexemple) Ă faire de mĂȘme.
Les consĂ©quences de lâavarice sur Bitcoin
Les enseignements de la tradition chrĂ©tienne peuvent nous paraitre dĂ©suets, dĂ©modĂ©s. NĂ©anmoins, le sujet de lâavarice est tout Ă fait dâactualitĂ© dans notre sociĂ©tĂ© moderne, et en particulier dans la communautĂ© de Bitcoin comme nous lâavons vu. Il convient ainsi de sâinterroger pourquoi une telle opposition Ă lâamour de lâargent existe et comment lâavarice des utilisateurs peut influer sur Bitcoin dans son ensemble.
Il va de soi que Bitcoin se fonde sur lâintĂ©rĂȘt Ă©conomique. Son fonctionnement repose sur les incitations des diffĂ©rents acteurs qui assurent sa sĂ©curitĂ©. Les mineurs ajoutent des blocs Ă la chaine parce quâils sont rĂ©munĂ©rĂ©s par la crĂ©ation monĂ©taire et par les frais de transaction. Les commerçants acceptent lâunitĂ© de compte parce quâils bĂ©nĂ©ficient de sa rĂ©sistance Ă la censure ou de sa dĂ©flation naturelle. Les dĂ©veloppeurs contribuent au projet parce quâils reçoivent un salaire des utilisateurs les plus importants. Ainsi, la viabilitĂ© de Bitcoin est, dans une certaine mesure, assurĂ©e par les incitations Ă©conomiques qui le soutiennent.
Câest pour cette raison que les bitcoineurs sâimaginent parfois que Bitcoin est un ĂȘtre indĂ©pendant, ne pouvant pas ĂȘtre affectĂ© par le monde, et que son succĂšs ne nĂ©cessite aucune action de leur part. Ils pensent que la « thĂ©orie des jeux » assurera seule sa progressive Ă©lĂ©vation au rang de monnaie mondiale, amenant son prix au million de dollars, voire au-delĂ . Cependant, ils se trompent.
LâintĂ©rĂȘt Ă©conomique ne fait pas tout. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la libertĂ© est un moyen, pas une fin en soi. Dans le domaine Ă©conomique, elle permet de faire concorder lâoffre et la demande, dâaccomplir le plus possible les volontĂ©s des individus, sans nĂ©cessairement aboutir Ă un ordre social harmonique. Ce qui est produit dans lâĂ©conomie dĂ©pend des prĂ©fĂ©rences des personnes qui la composent : le marchĂ© va entrainer la crĂ©ation des biens et des services auxquels elles accordent de la valeur. La libertĂ© Ă©conomique totale peut ainsi aboutir Ă un paradis sur Terre, peuplĂ© de personnes vertueuses et attentionnĂ©es ; mais elle pourrait tout aussi bien dĂ©gĂ©nĂ©rer en une sorte dâenfer cyberpunk libertarien plongĂ© dans le vice et la mĂ©fiance (dâailleurs, un tel dĂ©sordre social est tellement intolĂ©rable quâil se conclut gĂ©nĂ©ralement par lâavĂšnement dâun pouvoir autoritaire).
Le sort de Bitcoin est entre les mains des bitcoineurs. Le systĂšme est ce que les gens en font ; il nâest rien sans ses utilisateurs. Câest pourquoi lâavarice, qui se manifeste chez les utilisateurs, peut avoir un certain nombre de consĂ©quences sur Bitcoin.
La premiĂšre consĂ©quence est la dĂ©gradation de lâimage de la cryptomonnaie. Ă lâorigine, Bitcoin Ă©tait vu comme un systĂšme libĂ©rateur, un intermĂ©diaire dâĂ©change rĂ©sistant Ă la censure, une monnaie anonyme utilisĂ©e sur le marchĂ© noir. Cette vision pouvait poser problĂšme, mais elle est devenue minoritaire au profit de la conception de rĂ©serve de valeur, encourageant la spĂ©culation. Aujourdâhui, lâimage de Bitcoin auprĂšs du grand public est celle dâun objet spĂ©culatif quâil conviendrait dâacheter sur une plateforme de change centralisĂ©e, et de revendre plus tard dans le but de gagner un peu dâargent (fiat). Il a mĂȘme tendance Ă devenir un memecoin , dans le sens oĂč on ne sâen procurerait quâen raison de ce quâil reprĂ©sente culturellement, pas pour son utilisation Ă©conomique rĂ©elle. Ainsi, on peut comprendre pourquoi certains accusent le bitcoin dâĂȘtre une « bulle spĂ©culative », un phĂ©nomĂšne sans fondement, qui serait similaire Ă la tulipomanie du XVIIe siĂšcle7. On peut aussi entendre les gens qui le voient comme une « arnaque », comme une « pyramide de Ponzi » reposant sur lâarrivĂ©e de plus en plus dâ« investisseurs », attirĂ©s par les anciens dĂ©tenteurs.
Cette image dĂ©gradĂ©e a pour effet de tenir Ă©loignĂ©es les personnes qui pourraient vouloir utiliser Bitcoin pour ses propriĂ©tĂ©s de rĂ©sistance Ă la censure, et en particulier les activistes et les gens de gauche qui se mĂ©fient initialement de la finance. En parallĂšle, les spĂ©culateurs se multiplient au fur et Ă mesure du temps, encouragĂ©s par la culture du gain. Et le phĂ©nomĂšne sâamplifie, formant un cercle vicieux : les utilisateurs-spĂ©culateurs font plus de bruit et en attirent dâautres, ce qui isole de plus en plus les utilisateurs authentiques qui doivent faire des efforts considĂ©rables pour trier les informations quâils reçoivent. En dâautres termes, les mauvais utilisateurs chassent les bons.
La deuxiĂšme consĂ©quence gĂ©nĂ©rale, apparentĂ©e Ă la premiĂšre, est lâaccentuation de la volatilitĂ©. Puisque les gens voient le bitcoin comme un objet spĂ©culatif, ils sâen procurent pour gagner de lâargent rapidement. Ainsi, lors des marchĂ©s haussiers, ils ont tendance Ă seulement acheter et Ă ne pas vendre (laisser courir leurs gains), ce qui fait monter le taux de change considĂ©rablement. Ă lâinverse, lorsque les marchĂ©s baissiers, les spĂ©culateurs Ă court terme ont tendance Ă vendre pour Ă©viter de risquer de perdre trop (en coupant leurs pertes), ce qui contribue Ă la chute et rĂ©sulte souvent en une vente panique gĂ©nĂ©rale.
Si nous voyions le bitcoin comme un instrument dâĂ©change, les choses ne seraient probablement pas ainsi. Nous serions obligĂ©s dâencaisser des paiements sur la durĂ©e, peu importe le taux de change du moment. De mĂȘme, nous devrions le dĂ©penser rĂ©guliĂšrement, malgrĂ© des taux de change dĂ©favorables. De plus, nous pourrions prĂ©cisĂ©ment en dĂ©penser plus lorsquâil vaudrait plus, car nous nous sentirions plus riches. Il y aurait toujours une variation et des spĂ©culateurs Ă court terme, mais la volatilitĂ© serait rĂ©duite. Le pouvoir dâachat du bitcoin serait plus stable, de sorte quâil pourrait devenir une vĂ©ritable unitĂ© de compte.
Une troisiĂšme consĂ©quence de lâavarice sur Bitcoin est quâelle constitue un frein Ă lâadoption dĂ©centralisĂ©e. Lâadoption repose en premier lieu sur les commerçants, ceux qui acceptent le bitcoin en Ă©change de biens et de services (ou de monnaies dans le cas des changeurs). Les gens susceptibles de dĂ©penser leurs bitcoins dans le commerce de dĂ©tail (surtout quand cette activitĂ© est, peu ou prou, confinĂ©e Ă lâillĂ©galitĂ©) sont les bitcoineurs convaincus. Ainsi, les boutiquiers indĂ©pendants et les changeurs de rue, qui reposent sur ce rĂ©seau de bitcoineurs, ne feront quasi aucune vente si les bitcoineurs en question refusent de dĂ©penser leurs bitcoins. Ils seront dĂ©couragĂ©s de maintenir leur capacitĂ© Ă accepter le bitcoin, qui peut reposer sur des facteurs comme lâutilisation dâun logiciel spĂ©cifique, la formation du personnel ou la gestion (individuelle ou collective) dâun nĆud. Ainsi, lâavarice fragilise lâutilisation entre particuliers de Bitcoin, au profit de son adoption centralisĂ©e, câest-Ă -dire lâĂ©change sur des plateformes de change rĂ©glementĂ©es comme Coinbase et Binance, frĂ©quentĂ©es par de nombreux spĂ©culateurs opportunistes.
Pour aller plus loin, si le but est seulement de faire en sorte que « le nombre monte », alors cette adoption centralisĂ©e et contrĂŽlĂ©e est le chemin le plus court pour y parvenir. Il nây a pas lieu de sâopposer Ă la surveillance financiĂšre si on essaie simplement de maximiser son gain spĂ©culatif Ă court ou moyen terme. Au contraire, chacun est incitĂ© Ă ĂȘtre le plus passif possible, pour que les rĂ©gulateurs acceptent que le bitcoin soit dĂ©tenu en tant quâactif par les individus, par les sociĂ©tĂ©s cotĂ©es en bourse et par les Ătats.
Une quatriĂšme consĂ©quence de la culture de lâavarice est son effet sur lâinnovation technique. Les spĂ©culateurs ont intĂ©rĂȘt Ă prĂ©server leur pouvoir dâachat et offrent une force dâopposition aux changements de rĂšgles de consensus. De ce fait, plus il y a dâutilisateurs-spĂ©culateurs, plus la prudence est mise Ă lâhonneur : peu de risques sont pris pour ne pas bouleverser le systĂšme dans son ensemble. Ce conservatisme a clairement des vertus pour assurer la stabilitĂ© du systĂšme (câest pourquoi les soft forks sont prĂ©fĂ©rĂ©s aux hard forks sur BTC), mais il peut aussi ĂȘtre nĂ©faste sâil est trop excessif. Ainsi, si la communautĂ© est remplie de spĂ©culateurs, câest-Ă -dire de personnes qui se procurent du bitcoin uniquement pour le revendre plus tard et rĂ©aliser un bĂ©nĂ©fice, alors il nây a presque personne qui valorise Bitcoin pour son caractĂšre confidentiel ou pour son aspect programmable (essentiel pour dĂ©velopper des solutions de seconde couche dĂ©centralisĂ©es). Dans ce cas, il nây pas lieu de prendre un risque pour modifier les rĂšgles de consensus pour amĂ©liorer le systĂšme. Câest dans ce cadre que certaines personnes, comme Jameson Lopp, parlent dâ« ossification prĂ©maturĂ©e du protocole ».
Jusquâen 2021, le projet Ă©tait encore considĂ©rĂ© comme expĂ©rimental et incomplet. Le logiciel (Bitcoin Core) Ă©tait ainsi en bĂȘta, les numĂ©ros de versions ayant la forme 0.x.y (0.21.1 par exemple). Des mises Ă niveau avaient rĂ©guliĂšrement lieu : OP_CHECKLOCKTIMEVERIFY en 2015, OP_CHECKSEQUENCEVERIFY en 2016, SegWit en 2017 et Taproot en 2021. Mais depuis cette derniĂšre mise Ă niveau, les choses ont changĂ©Â : le numĂ©ro de version du logiciel se prĂ©sente dĂ©sormais sous la forme x.y (22.0 par exemple), et il ne semble pas y avoir de volontĂ© marquĂ©e de modifier Ă nouveau les rĂšgles de consensus. Les propositions existantes de modification (SIGHASH_ANYPREVOUT, CISA, OP_CHECKTEMPLATEVERIFY, OP_CAT, Drivechain) peinent Ă se faire une place en dehors de la sphĂšre des dĂ©veloppeurs, celles-ci nâintĂ©ressant que peu les utilisateurs-spĂ©culateurs, et il semble ainsi possible quâaucune dâentre elles ne soit adoptĂ©e.
Enfin, chose qui peut sembler paradoxale par rapport au prĂ©cĂ©dent problĂšme, une cinquiĂšme et derniĂšre consĂ©quence de lâavarice est de faciliter lâaltĂ©ration des propriĂ©tĂ©s fondamentales du systĂšme, et en particulier de sa rĂ©sistance Ă la censure. Comme nous lâavons dit, Bitcoin dĂ©pend de lâutilisation qui en est faite, et ne constitue donc pas un « cadre mathĂ©matique exempt de politique et dâerreur humaine » (pour reprendre lâexpression de Tyler Winklevoss) qui serait indĂ©pendant des actions des gens. Ainsi, une attitude concentrĂ©e sur le gain spĂ©culatif Ă court-moyen terme (et non sur le gain de libertĂ©) pourrait amener la communautĂ© Ă accepter un soft fork de censure, qui interdirait Ă certaines transactions dâĂȘtre confirmĂ©es, en vue de se conformer aux rĂ©glementations internationales.
Nous nâen sommes pas encore lĂ heureusement, mais un haut degrĂ© de corruption peut conduire Ă ce type de modification. Câest cet esprit dâavarice qui a poussĂ© une bonne partie de la communautĂ© dâEthereum Ă faire appliquer des changements pourtant primordiaux dans le protocole : lâEIP-1559 (qui intĂ©grait le brĂ»lage des frais de transaction versĂ©s aux mineurs) et le passage en preuve dâenjeu (qui supprimait le minage et rĂ©duisait le montant dâĂ©thers crĂ©Ă©s). Le but avouĂ© de cette dĂ©marche nâĂ©tait pas tant de rĂ©soudre les problĂšmes des frais Ă©levĂ©s et de la consommation Ă©lectrique de la preuve de travail, que de crĂ©er une « monnaie ultrasaine » (« ultrasound money », rĂ©fĂ©rence calembourdesque Ă la monnaie saine, de lâanglais sound money), qui serait dĂ©flationniste et dont le pouvoir dâachat croitrait en consĂ©quence. Ces changements, qui ont altĂ©rĂ© la sĂ©curitĂ© du systĂšme, nâont toutefois pas abouti au rĂ©sultat espĂ©rĂ©, les utilisateurs sâĂ©tant reportĂ© sur des alternatives (encore moins sĂ»res) comme Solana.
Vers le saylorisme ?
Nous constatons ainsi que la communautĂ© de Bitcoin a fait une place de plus en plus grande Ă la spĂ©culation et a laissĂ© lâavarice gagner du terrain au cours du temps, au dĂ©triment de son utilisation comme argent liquide Ă©lectronique. Cette culture a modifiĂ© lâimage quâen a le grand public : de monnaie du dark web, le bitcoin est devenu Ă ses yeux un moyen de gagner de lâargent rapidement. Cette image a renforcĂ© la prĂ©sence des spĂ©culateurs au sein des utilisateurs, ce qui sâest reflĂ©tĂ©e par la centralisation progressive de lâactivitĂ© Ă©conomique sur les plateformes de change. Tout cela affecte aussi le systĂšme en lui-mĂȘme, en avantageant la hausse du prix de lâunitĂ© de compte et en empĂȘchant les autres aspects (comme la confidentialitĂ© et la programmabilitĂ©) de se dĂ©velopper.
En particulier, cette Ă©volution a fait Ă©merger une figure majeure au sommet de la communautĂ©Â : Michael Saylor. ArrivĂ© en 2020, ce dernier a su se construire une audience massive composĂ©e de millions de personnes, et constitue aujourdâhui lâun des relais dâopinion les plus influents. Il voit Bitcoin comme une monnaie de rĂ©serve, devant respecter le cadre rĂ©glementaire dressĂ© par les rĂ©gulateurs financiers et servant avant tout de base au nouveau systĂšme financier (conservation en trĂ©sorerie dâentreprise, adossement des monnaies Ă©tatiques, garantie dans les prĂȘts collatĂ©ralisĂ©s, etc.) â une conception contraire Ă tous les principes de Bitcoin, et en particulier Ă la dĂ©sintermĂ©diation.
La communautĂ© de Bitcoin, au lieu de rejeter ses propos comme elle le devrait, lâa accueilli Ă bras ouvert, lui offrant la possibilitĂ© de rĂ©diger des prĂ©faces, dâapparaitre dans des podcasts et allant jusquâĂ lâacclamer lors de confĂ©rences. Pourquoi ? Parce quâil annonce que le prix du bitcoin va monter Ă©normĂ©ment et parce quâil joint le geste Ă la parole en achetant beaucoup de bitcoins avec la sociĂ©tĂ© dont il est PDG, Microstrategy.
La cupiditĂ© nous amĂšne ainsi aujourdâhui Ă applaudir des gens qui, par leur action dans le monde, sâopposent drastiquement Ă lâĂ©mergence dâune monnaie libre, mais font nĂ©anmoins monter le pouvoir dâachat du bitcoin. Câest le cas de Michael Saylor, mais aussi de Larry Fink (PDG de BlackRock) et de Donald Trump. Il arrivera nĂ©anmoins un moment oĂč le fait de laisser les loups rentrer dans la bergerie commencera Ă poser des problĂšmes.
- Le terme « investissement » est maladroit car la thĂ©saurisation de bitcoins, au mĂȘme titre que la conservation dâor, nâest pas un investissement au sens traditionnel du terme (aucune crĂ©ation de richesse directe associĂ©e). â©ïž
- Pour une analyse plus poussĂ©e de la valorisation initiale du bitcoin, voir la section « LâĂ©mergence de la valeur du bitcoin » dans le chapitre 3 de LâĂlĂ©gance de Bitcoin. â©ïž
- Au sens dawkinien du terme, un mĂšme est un Ă©lĂ©ment culturel reconnaissable reproduit et transmis par lâimitation. â©ïž
- Le marchĂ© haussier est appelĂ© bull market car le taureau (bull) attaque du bas vers le haut avec ses cornes. Ă lâinverse, lâours (bear) reprĂ©sente le marchĂ© baissier car il attaque du haut vers le bas avec ses pattes. Le lien fort du symbole du taureau avec la finance est symbolisĂ© par le Taureau de Wall Street, sculpture situĂ©e non loin de la bourse de New York (NYSE). â©ïž
- Cette façon de donner le prix actuel des 10 000 bitcoins de Laszlo ayant servi Ă acheter les pizzas Ă©tait, au dĂ©but, une blague, mais a depuis Ă©tĂ© pris au sĂ©rieux. Les mĂ©dias sâen donnent rĂ©guliĂšrement Ă cĆur-joie, comme RTBF qui titrait en dĂ©cembre dernier « Cryptomonnaies : les pizzas qui valaient 1 milliard de dollars ». Ce phĂ©nomĂšne a pour effet de renforcer lâidĂ©e laquelle on ne pourrait pas utiliser ses bitcoins sans le regretter, alors quâil suffit de les remplacer aprĂšs la dĂ©pense. â©ïž
- « Si le bitcoin continue Ă prendre de la valeur et que les institutions financiĂšres sont de plus en plus nombreuses Ă lâutiliser, il deviendra une monnaie de rĂ©serve sur laquelle sâappuieront des banques centrales dâun nouveau genre. » â Saifedean Ammous, The Bitcoin Standard, Wiley, 2018, p. 210 (ma traduction). â©ïž
- Sur la comparaison entre la spĂ©culation sur le bitcoin et la bulle des bulbes de tulipe de 1637, on pourra lire lâexcellent ouvrage de Jacques Favier, La Monnaie Ă pĂ©tales. â©ïž